‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 86 sur 238 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Mais à quel propos pense-je donner conseil au sage? Tu sçais mieux ce que c'en est, ô Cingar! Tu l'as souvent es-prouvé, lorsque ta première femme, avant que le diable l'eust emportée, esto maistresse de toy. Dis-nous, je te prie, avec quels liens la mort la tirée à soy : carie bruit est que tu luy as fait perdre le pain. Mais on ne sçait par quel ferrement, en quelle rivière, ou avec quel laqs, ou cordeau elle soit morte. Ne t'ennuyes donc point, Cingar, de nous dire le tout, pendant que ce jour de feste nous donne repos. Commences, et toy, Jambon, assiez-toy, je te prie, et tous vous autres soyez assis, j

Le rusé Cingar, qui de longue main avoit en l'esprit entièrement tout l'art de tromperie, et les subtilitez de la S. Cité, se tient un peu en cervelle, et pense quelque stratagème, avec lequel il peut prendre au piège Tognazze, comme au glu on attrappe l'oye sauvage. Car il n'avoit envie de compter autre chose de sa feue femme, laquelle, à dire vérité, il avoit enterrée toute vive, l'ayant trouvée tournant autour des fuseaux torts : et n'estimant point que ce fait fut encor notoire, il aimoit mieux demeurer sur le point de droict, que de venir sur le faict. Mais au lieu se vestit de la robbe d'un flatteur, en commençant ce propos, t O Tognazze, dit-il, nous expérimentons tous les jours combien tes parolles sont pleines de bon conseil, estans semblables aux sentences de Salomon; aussi, n'est-il louable de croire à aulres, qu'aux anciens expérimentez, et practiquez ez affaires de ce monde. » En achevant ces mots il donne une œillade à Berthe, et, en luy faisant signe, tacitement il s'excuse envers elle de ce qu'il a loué le dis^ cours de Tognazze, et qu'il a dit qu'il estoit digne d'estre gravé en marbre pour instruction perpétuelle avec lettres d'or. Car, par telles flateries, il veut pipper ce fol de vieillard. Bei'the, remarquant toute les ruses de Cingar, et laquelle n'estoit pas moins que luy pleine de tromperies, se tourne vers Tognazze, et parle ainsi doucement à luy : « Barljo Tognazze, la renommée dé Cipade vole depuis le Royaume de Castille jusques à celuy des Mores, non point pour confesser ce qui est vray par la vertu démon mary, non point pource qu'en ce pays des Paladins y fassent résidence ; mais vostre sagesse, et prudence pleine d'un grand trésor, nourrit ainsi Cipade, et autres villes comme fait la truye ses cochons, ou une chienne ses petits. Et si Cipade

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est maintenue en pied par le conseil de Tognazze; par le mesme conseil, elle pourroit aussi entièrement se perdre. Toutesfois, Yostre révérence se trompe en cela, en ce que vous donnez si ruden\ent sur la race des femmes. Mois la doctrine d'un homme sage quelquefois s'abuse. Vous qui estes le grand Conseiller, vous qui estes le Roy, vous qui estes le Pape de Gipade, en la main duquel on laisse la bride d'un si grand cheval, ceste mauvaise opinion que vous avez de nous, renverse-elle ainsi vostre cerveau? Ha! mon amy Barbe, qui mange trop, crevé à la fin : une maison n'a point de consolation, et est pleine de querelles, en laquelle la femme n'a puissance sur le bien. Si la femme ne permettoit à l'homme l'entrée, comme elle doit, que seroit^ ce du monde sans gens ? L'estable ne seroit-elle pas sans asnes, et sans porcs? L'homme n'endure point les appréhensions de la mort en accouchant : il est sans soucy de ses enfans, et mesme de sa femme, de soy-mesme, et de sa famille : et ne fait que se donner du plaisir, allant çà et là comme un vray faitneant. Si la femme fault quelquefois, et tombe à la renverse, quelle merveille? Elle ne peut pas tousjours se soustenir debout sur un talon rond, elle qui de sa nature est mobile, tendre, et très«facile à se laisser tomber par terre. Mais l'homme, qui s'estime estre une certaine espèce bien esprouvée, bien meure et ferme, et pleine de raison, de la grande coste duquel la femme est sortie, mon Dieu, combien fait-il des entreprinses, qui sont lourdes ? Un bœuf, un asne, ny toute autre beste sans entendement, ne voudroit faire pour mille picotins d'avoine ce que l'homme fait. Dites-moy, par vostre foy, les larrons qu'on pend par tout le monde, les boucheries qu'on dresse de langues, des yeux, et d'oreilles, ne sont-ils pas d'hommes meschans condamnez par jugement? Parmy eux y trouvet-on une seule femme ? S'il y en a aucunes, vous les pourrez donc compter du nez, et non de la bouche. La femme ne renie point Dieu, n'invocque point le diable comme fait l'homme, quand au jeu de prime, ou du tarot, il perd durant la nuit son arg(;nt, sa robbe, son manteau, sa chemise, sa braiette. La femme ne se retire point aux bois et forests, pour voler, et tuer les passans ; clic ne fréquente point le Palais, pire fjue les bois, pour dérobber, estrangler, escorcher les petits orphelins, les pauvi'es, et les misérables vefves. La femme n'appaste point les pippeurs friants de

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