LIVRE VI
chair, ne donne sa souppe à des bracques, ne donne le pain blanc à des lévriers. Quand elle oit un mendiant frapper à sa porte, ou un pauvre gueux demandant un petit morceau de pain, elle ne luy dit point : « Dieu te donne patience, et ne t'amuse ainsi à rompre ma porte! » La femme ne corrompt les garçons, ne viole les filles, ne donne point à usure, n'esehelle point de nuit les fenestres, ne fait point de fausse Alchimie, ne rongne point la monnoye; en suivant un camp, elle ne rapine le bien d'autruy : mais tous ces actes sont beaux et saincts à l'endroit de l'homme, auquel seul Dieu a donné un cœur haut, une subtilité d'esprit, une prudence grande, et une ferme et solide raison. 0 impudens! ô lourde semence! Allez, loups, pourceaux, chiens, asnes, et chevaux: car il n'est point séant de vous appeler hommes; mais plustost loups, pourceaux, chiens, asnes, et chevaux. Et si nous tournons le feuillet, la seule femme est bonne et vertueuse, laquelle a accoustumé de ne bouger de la maison, et là depesche en une heure mille affaires. Pendant qu'elle fait le lict, elle fait bouillir le pot, berce l'enfant, donne la mamelle à un autre, au plus grande! elle donne une crouste de pain à ronger : elle entend au porc qui grongne, au coq qui chante, à la poule qui cacquette, et qui clocque en gardant et promenant ses poulets, et qui bruit en les défendant du milan, contre lequel il n'y a autre qu'elle, qui crie hua, hua. Ainsi, quand il est besoing, je depesche mille besongnes; si le pot bout trop fort, je relire du feu les tisons, je mets la saveur au pot; j'appaise mon enfant en luy donnant à teter et lave ses drappeaux breneux: je donne du pain au plus grand, et en mesme temps, en criant pipi, pipi, les poules viennent, comme de coustume, à la mangeaille. Voyla les œuvres d'une bonne femme. Qui éplucheroit, ô Tognnzze, les poux de vostre teste? Qui laveroit, et nettoieroit vos ordures? Qui espuceteroit au maiin vostre chemise, si vous n'aviez aucune femme, ou épouze, qui vous servit d'une bonne fourrure pour vous eschauffer au lict? Ne blasmez donc plus, ô Tognazze, nostre race. Car, depuis que nous enterrasmes Bertoline vostre femme, qui vous servit longtemps, il n'y a plus personne qui vous face beau, coinct, et joly. » Tognazze alors jetta un gr.jnd soupir, disant : tr 0 Berlhe, tu m'as donné un grand coup au cœur, quand tu m'as ainsi remis en mémoire le nom de ma femme bien aymée : j'eusse mieux aymé perdre toutes mes vasches que
9§ HISTOIRE MACGARONIQUE.
Bertoline, laquelle les excedoit en tout. Il ya cinq ans passez ou peut-estre six, que j'épousay Bertoline au mois de Novembre. Ha ! ha ! qui pourroit réciter ses bonnes cousluTies, et qui voudroit nier qu'icelles fussent dignes des femmes d'un Roy, et d'aucun Prince? Certes elle eust abbreuvé mille brebis en une demye heure. Elle sçavoit fort dextrement composer des gogues, des tourtes, des taries, des crespes, de la boi^iillie. Je ne perdray jamais la mémoire, tant que seray en vie, de sa luysanto peau, et de ses doigts polis ; et, si je voulois compter tout, ce seroit un trop grand'ennuy. Quand il m'en ressouvient, je me sens au dedans tout rompu. Enfin, autant qu'elle avoit de cheveux elle estoit douée de bonnes façons, » Gingar, escoutant ces beaux discours, ne pouvoit qu'à grand peyne retenir sa ratte d'esclatter, « A dire vérité, dit-il, ô Tognazze, c'est un grand crcvecueur pour tes affaires d'avoir perdu une telle femme. Car ta maison, tes biens, vont sans dessus dessous, depuis que tu l'as perdue, elle qui estoit Dame et gouvernante de toutes tes affaires; mais elle, est morte, qu'as-tu besoin de tant t'en soucier? Prens-en une autre jeune, mon bon homme, qui le puisse eschauffer? Ne doute point que tu n'en trouves. Nous demeurons tous deux en un endroit où il y a abondance de tel bestial : à la mienne volonté que la cherté fust compensée en autant d'abondance de pain, qu'il y a de femmes par le monde, i- Et, en disant cecy, il feit signe de l'œil à Berthe à ce qu'elle eust à se retirer, parce qu'il vouloit seul demeurer avec Tognazze. Berthe, fine, sçachant ce que Gingar trainoit, prend congé de Tognazze en luy faisant une grande révérence, et luy donnant une œillade aspre et picquante. Et, toy, Gomine, tu as assez chanté. Voicy Ooge, qui a préparé le gousler pour toy et pour moy. 11 y a desjà long-temps que le pot bout, plein de bon potage.