‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 90 sur 238 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

€ Cipade fait pendre de larrons, autant que les espiciers (( vendent de drogues esventées, autant que les larrons de « sergens, les Novarois, les gabeleurs, et mesureurs des- « robent, et les hostelliers pillent. Ainsi je donne ma ratte, « et tout mon cœur, et me donne moy-mesme à Berthe « avec ma jeune vache. » Puis, il embrasse Cingar estroitement, et jette un grand soupir du profond du poulmon. Cingai' luy promet d'y employer toute sa force, et faire tant, que le mariage se fera : et là-dossus s'en va trouver Berthe.

Tognazze demeure; ne pouvant néantmoins demeurer sur pied, il crache en ses mains, et tire ses chausses contremont, qui pendoyent contre bas pour la sangle qui n'estoil serrée; puis, avec les doigts il pinsse toutes les petites ordures, qui estoyent dessus, et tire au jour de son col le collet de sa chemise blamdie; avec la main, il tourne,. et tire ses cheveux gris, lesquels toutesfois, par la force de l'amour, il se persuade estre blonds. Il tasche à estendre les rides de son front, et avec du savon ilapplanist les plis de son visage. 11 nettoyé, pour l'amour de Berthe, ses yeux chassieux, lesquels par tout le passé il n'avait aucunement lavez. 11 gratte à beaux ongles sou nez sale et villain, lequel couloit tousjours des roupies, et qui cornoit bien fort, et avoit au dessus des verrues. Sa bouche estoit grosse, et de longues baves lui pendoyent le long de la poitrine, telles que vous voyez sortu* de la gueule d'un vieux bœuf. Il n'avoit point de miroir, pour se faire beau, et, à ce défaut, il s'en alloit à l'auge, où il avoit accoustume abreuver ses vaches, quand elles estoient pleines : en icelle il se contemple comme un galand Narcisse ; et encor' qu'il se voye avoir le nez pendant quasi jusque sur le menton, et ses yeux esraillez de chassie, et ses gencives dégarnies de dents, néantmoins esprins d'un grand amour, il se trouve le plus beau du monde. Sur sa teste ronde il prend un bonnet moisi, et sur le bord gras il attache une rose blanche. Son cousteau à trancher pain esloit pendu à son eosté, ayant le manche garni de corne de bulle, et doré de letton, estant la gaine attachée à une petite courroye rouge : de l'autre costé, pendoit son escarcelle faite à trois plis : icelle estoit pleine de deniers et de liards.

Cependant Cingar avertit Berthe comme elle se devoit •comporter, (t faire la rusée. Icelle se vest incontinent d'une robbe blanche de futaine : et, pour se faire bien galante,

elle se farde, elle peigne ses cheveux, et en fait trois cordons, et avec fers chauds en frise une partie. Puis avec une coiffe couvre sa teste, et accommode fort proprement une bande au dessus de son front, pour tenir les cheveux sur sesespaules; elle met un voile jaune, et délié, duquel les deux bouts pendans sur la poitrine estoient accouplez avec une coquille et nacre de perle. De bonne fortune, pour lors ils estoit feste, durant laquelle les paysans avoient accoustumé de venir danser soubs un grand ormeau, au son de la cornemuse, à tel jour.

Gingar ne faut de venir en ce lieu, et Berthe tout à propos s'y trouva aussi. I^à, les paysans dansoient déjà, et avec un tel bruit, que la terre en trembloit. L'un fait un saut droit pour l'amour de s' amie ; un autre une cabriole en l'air avec un tour legier : cestuy-cy se jette en l'air en tournant le corps: un autre, trois et quatre fois,piroiiette sur un pied: un a\itre ne fait que tourner à gauche, et à droite, essayant à lasser la fille. Un autre crie tout haut en braillant : « Sonne cornemuseur la Pavanne ! » Autres demandent la Milanoise,la basse-danse, les Matassins, l'Espagnole, la gaillarde. Plusieurs, estans las de la danse, et suans a grosses gouttes, se retirent aux prochaines tavernes, et là remuent les verres. Les cornemuseurs, par le moyen de la bouteille, redoublent le vent, et avec la langue fresche font plus dru frisoler le flageolet.

Cependant, comme est la coustume, le bal avoit lasché : et les joueurs attendoyent pour veoir, qui recommenceroit la danse : et toutes les femmes s'estoyent retirées à l'escart pour s'asseoir, et les hommes avec leurs mouchoirs essuyoent la sueur de leurs visag-es. Gingar, qui estoit là, tenoit un voulge en main, et sur le cul avoit une large dague, faisant bien le brusc avec un grand pennache, qui voltigeoit sur son bonnet, et ne regardoit çà et là que de travers. Iccluy plante son voulge en terre, et este sa mandille : il tire sa bourse de sa brayetle, et y prend quelques grands blancs qui estoient faux et les jette aux cornemuseurs : car jamais sa bourse ne fut garnie d'autre monnoye, et, en passant pardevant Berthe, luy fait une grande révérence, pliant le genoûil assez bas ; puis prend le premier celle villageoise qui lui sembloit la plus galante, et toutes les autres filles suivent.

Or, parce que Gingar s'estoit dépouillé et s'estoit mis en

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