LIVRE VIL
pourpoint, il se monstroit fort dispos et legier, et il emportoit le prix de la danse. Il ne passoit pas un point de la cadence de l'instrument, et d'une voix hardie commande à tous les autres de se mettre au bransle. Il ressembloit au chevreau, quand au matin il sort de Testable, et, laissant sa mère çà et là, court, tourne, et fait le saut en l'air. Tel estoit Cingar : en un saut s'eslevoit en haut de trois brasses : tantost faisoit la pirouette tout droit : tantost courbé : et tantost eslevé. Tous s'csmerveilloient de luy, et pensoyent que ce fut un chat. Voicy Tognazze qui arrive, ayant les deux mains posées sur ses deuxcostez, et se portoit si droit, qu'il sembloit avoir perdu sa bosse. Il avoit les jambes bien tirées, et marchoit si doucement, qu'à grand' peine voyait-on en terre le vestige de son pied. Il se plante vis-à-vis de Bertlio, escarquillant ses jambes ; et ce pesant et sommier vieillard œillade ceste jfune femme. Cingar remarque soudain la contenance de cet homme, et resserrant la paupière et cil de ses yeux, fuisoit signe à Berthe, comme est la coustume des pippeurs. Berthe, qui entendoit assez les ruses de Cingar, se tient quoye, comme fait une espousée quand on la veut espouser avec son accordé : mais toutesfois elle levoit un peu ses yeux, et les dardoit de costé vers le vieillard : et avec un petit souzris lançoit un regard bien aigu et perçant. Ho! vous pouvez penser quelles esmotions et quels saisissemens Tognnzze sentoit lors en son cœur. Il soupire, et. en soupirant, jette des colles plus grandes que huitres, ou médailles antiques. Maintenant il se tient sui le pied droit': maintenant sur le gauche : souvent gratte sa teste, et ne se peut tenir ferme en une sorte, se remuant en mille façons. « 0, disoit-il en soy-mesme, ô sangsue! 0 Bel Ihe, veux-tu, ainsi qu'une truye, avaller mon barbet? » Cingar avoit instruit auparavant certains rusez, et bons galants, quiestoyent de ses compagnons, à ce qu'ils eussent à prendre garde aux actions de ce vieillard cornu. Il sembloit qu'un chacun eut mangé une platelée de ris, tant les uns et les autres esclatoient de rire. Mais Tognazze nepensoitpas que ceste risée vint pour luy, et œilladoit de plus en plus Berthe, et Berthe luy rendoit de mesme. Et pendant que Cingar danse, passantpar devantTognazze, faisant le compa* gnon avec luy, lui dit à l'oreille : « Que musez-vous? elle a envie de danser avec vous plus de trois heures. » Et, passant outre, fait semblant de ne luy avoir rien dit. Ce
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vieillard ne ie se fait dire deUx fois, il s'en va à Berthé et luy demande si elle veut pas danser. Icelle, faisant la petite boviehe et le petit musequin, Ijaissant la teste, et s'inclinant bas promptement, luy présente la main gauche : et, se tenans ensemblô par la main; commencent à danser. Alors une grande riséee s'esmeut parmy tous ceux, qui estoyent là presens : et dingar donne ordre le plus qu'il peut, cà et là, à faire taire un chacun, car il avoit peur que ce ris fit rompre son entreprinse. Auprès du bal estoyent quelques Bonnetiers, compagnons de Gingar, Ri'unel, Ganbc, Sguerze, Schiamino, et Lanfranc, lesquels estans bons frelaux, avoient accoustumé de se railler des personnes avec leurs belles paroUes. Iceux, parlans l'un à l'autre bas, veulent aussi se railler de Tognazze ; mais ils ne parloient pas si bas, qu'il ne les entendit bien. Sguerze dit, comme Tognazze passoit auprès de luy : « O qu'il monstre une grande habilité de son corps? — Voyez, dit Schiamine, combien il balance bien, et proprement son eschine ? » Gambe respond : « Aussi, est-il legier et dispos : je jure Dieu qu'il ne casseroit pas un œuf en sautant. » Brunel ajouste : « CVest merveille du saut qu'il fait : toutesfois il pourroit aller encor plus haut, s'il avoit osté son casaquin. Tu dis fort bien, respondil Lanfranc; car, en ce faisant, il monstrera à son amie Bei-the la galanterie de sa personne. « Tognazze entend bien tout ce qu'ils disoienl de luy : ce qui l'incite à danser davantage, et jette les talions gaillardement le plus haut qu'il peut, et lui est advis qu'il touche au ciel. Il croit que ce soit Evangile tout ce que ces bons raillarts disoyent de luy. Il despoûille incontinent son casaquin, et lasche la boucle de sa ceinture, et, tendant le bras à Berthe, il luy commaude de luy tirer le pourpoint, ainsi que nous avons accoustumé de demander secours à nostre voisin. Icelle, en tii'antceste manche tire quant et (juant la manche de la chemise, le faisant exprès, et, tenant bien ferme, tire tout ensemble, '1 ognazze bon homenas, sentant que la chemise s'en alloit avec le pourjjoint, se laissoil aller. Mais Beithe tiroit tousjours plus fort, et feit tant qu'elle lui enveloppe la teste au dedans de sa chemise et pourpoint tirez desjàà demy : elle bon homme crioit : « Laisse la clicmise, m'amie ; c'est assez d« tirer le pourpoint. » Mais cependant l'autre tiroit tousjours, et le vieillard ne se voioit, ni autruy, ayant la teste toute embrouillée en sa chemise. Estant à demy despouillé,