‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 96 sur 238 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

quoy donc Zambelle est-il prisonnier? Penses-ta, traistre, ainsi prendre au Irebucbet un bon homme? Penses-tu ainsi vendre ton fenouil à tes citoyens? Mais j'ay trop tenu couvertes tes meschancetez. Ne sçais-je pas bien (et en aydes tesmoings assez) que tu as falsifié tes poids et mesures, et que tes balances ne sont justes? Ne vends-tu pas, meschant, des crottes de chien, et de chèvre, au lieu de diaculon, et au lieu de pillule de tribus? Au lieu de bonnes drogues, tu n'en vends que de meschantes. Je m'en vais au Palais, je te feray soudain adjourner, et te prépare de respondre à plus de cent tesmoings, qui meritentaussi bien que moy qu'on leur adjouste foy. Corps D.. mais je ne veux pas blasphémer. Enfin je feray saccager ta boutique, poltron, et marouffle que tu es ! As-tu ainsi pensé à t'enrichir aux despens d'un pauvre homme? » Pendant que Cingar tenoit tels propos, tout le monde s'assembloit autour d'eux, e puis feint de s'en aller droit au Palais. Mais une peur chiarde prend incontinent TApoticaire, et plus viste que sa scammonée n'opère en un paysan, il ne sçait ce qu'il doit faire, il se voit perdu s'il n'y donne ordre de bonne heure. Il s'asseure bien de n'avoir jamais eu de fausses balances ; toutesfois, il est en grand esmoy, et le soucy luy ouvre l'entendement. Il va après Cingar et l'appelle ainsi : < Attends un peu, je te prie, ô compagnon ! » Mais Cingar fait l'oreille de marchant. L'Apoticaire crie plus fort : « Hola, frère, demeure, que je te die seulement, je te prie, trois mots! i Cingar se tourne et luy demande ce qu'il veut. L'autre, faisant la chattemitte, le prie, et supplie et luy dit: c Hé quoy ! mon compagnon, mon amy, que pensez-vous gaigner, quand vous m'aurez fait perdre mon bien et ma vie? Ha! pour l'amour de Dieu, et que la Fortune vous sauve et garde, ne veuillez m'accuser de telles choses, et principalement en ce temps, auquel vous voyez tant de loups, ayans la gueule ouverte pour dévorer un chacun misérablement. Je te donneray quelque argent, et ne poursuivray plus le paysant touchant sa merde couverte de miel ; au contraire, je te jure et promets que je le feray sortir de prison. » Cingar luy respond: « Certes, lu t'es eschappè d'un grand péril; car, de droit, tu eusses perdu toute taboutique, et peut-estre que le juge t'eust condamnée la mort. Je te remets toutesfois ceste faute, moyennant que tii gardes ta promesse que tu me viens de faire, et qu'à tes des-

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pens tu tires le bon homme hors de prison. — J'en suis content, dit l'Apoticaire. » Et là-dessus, ce pauvre lourdeau met la main à la bourse, et la vuide de tout ce qui estoit dedans, le baillant à Cingar, qui le prend très-bien, en le refusant quelque peu, après l'avoir en sa main, à la façon des médecins ^ ; et s'en vont ensemble à la prison commune, et non celle de la tour. Zambelle, advisant Cingar, soudain accourt, et tout joyeux s'en vient aux grilles de la fenestre, et l'appelle, le priant le vouloir aider. Cingar lui dit : «Tais toy, tais toy, parle bas, fol, et te tiens joyeux. Car, tout à ceste heure, moy seul, te feray sortir de là, et je ne crains point de despendre mon argent pour toy, et en ay desjà beaucoup déboursé. Cet homme qui est icy venu avec moy, et qui t'a battu à tort, affermera et jurera devant le monde avoir usé d'une menterie, quand il a dit que des bouges de vache, qu'il avoit achetées pour quelque peu de deniers, estoient de la fiante humaine. — Mais, dit Zambelle, telle purgation intestinale nous apporte bien de l'incommodité ; toutefois je voudrois estre payé de celle qu'il m'a fait perdre. Dis-moy, Cingar, porteray-je encore cette grand'perte ? » Cingar lui respond : « Repose-toy sur moy pour telle chose; je te promets que tu en auras quatre barils bien pleins, Adieu, je m'en vais, tu sortiras maintenant. 0, Apoticaire, allons à l'auditoire ! » Ainsi s'en vont, et ayant eu audience, Cingar prouve tout ce qu'il veut, jure, afferme et allègue cent mille menteries, et fait tant qu'il fait sortir Zambelle, et le rameine à sa maison, emportant en sa bourse l'argent que Lene luy avoit baillé, et ensemble ce qu'il avoit receu du misérable Apoticaire. Mais, pour telle drogue puante, je voy que la compagnie est en cholere, pendant que mes Muses m'ont tenu le nez bouché. Pardonnezmoy si nous avons remply vos oreilles de choses si grandes. 11 vaut mieux en ouyr parler que d'en taster. Je me recommande.

» Rabelais s'est inspiré de ce passage lorsque, au troisième livre de Pantagruel, xxxv, il montre Panurge s'approchant du docleup Rondibilis, et lui mettant en main, sans mot dire, quatre nobles à la rose. «Rondibilis les print très-bien, puys luy dit en effroy comme indigné : Hé, hé, hé, monsieu, il ne failloyt rien. » Nous n'avons pas besoin de rappeler que Molière prête un trait semblable à Sganarelle dans le Médecin malgré lui (scène vni)

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