‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 95 sur 238 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

sant là son pillon, prend un gros baston, et allant pas à pas après le bon homme, crachant en ses mains pour mieux tenir son baston, donne un si grand coup sur ce baril, qu'il le défonce, et fait voler les cercles. Tout le bran s'escoule par tout sur le vilain, au visage, au-devant, sur le derrière, estant tout couvert de ce brouct intestinal. Le compagnon court tant qu'il peut deçà et là. * Ha! disoit-il, mes espaules ! ha, mon dos! Ha, mes rongnons!» L'Apoticaire, ne luy laissant prendre haleine, le poursuit, et ne clonnereposà son tribal. L'autre se jette en une boutique, et tantost en une autre, implorant secours et ayde : mais chacun le chasse pour la puanteur, qui estoit sur luy, et pas un ne luy donne secours. Les enfans courent après luy, lui jettent des pierres, de la boue, et telle villenie. Les Bonnetiers y accourent, tousjours prestz à railler. Les Dames mettent la teste à la fenestre. Le Prévost y arrive avec ses Sergens, et avec une voix forte demande quelle rumeur c'estoit. L'Apoticaire devant le peuple, accuse Zambelle, de ce qu'il luy avoit vendu de la merde soubs couverture de miel. Zambelle, pleurant, le nie, et veut monstrer que c'est une menterie, braille, et s'escrie fort et ferme : « Je ne suis pas celuy-là, dit-il : Monsieur, ça esté Gingar, le pendard, comme on l'appelle, lequel le Podestat a voulu tant de fois faire mettre en quatre quartiers. » Le Prévost, sentant, et voyant la puanteur qui estoit encore sur cet homme, le fait prendre, et luy lier les mains derrière le cul, et l'envoyé en la priso.n commune.

Gingar, ayant entendu ce faict, aussitost, comme un rusé paillard, s'en va trouver I^ene, femme de Zambelle en sa maison, laquelle estoit assise sur un botteau de paille, fort en cholere, et, soustenant sa teste dedans la paulme de sa main, pleuroit amèrement ; car elle avoit jà entendu la prinse de son mary, et ne sçavoit quel party, ny moyen prendre, etn'avoit aucun conseil pour tirer son mary de là. Gingar, soupirant, entre, et avec son mouchoir essuyoït ses yeux, qu'il avoit auparavant mouillez de sa salive : fait semblant de pleurer l'infortune de Zambelleson bon compagnon, et la reconforte autant qu'eust peu faire un sien frère, et usoit envers elle de parolles plus douces que succre, et la prie de vouloir donner patience à son esprit, si d'aventure il arrive que la potence sépare son mary d'avec elle. Car le bruit de la ville estoit que Zambelle le larron s'en alloit en

Picardie, pour estre picqué au gibet. « Ha ! misérable que je suis, s'écria Lene, je mourray bien-tost! Que dites-voup, Cingar? on prépare une potence pour Zambelle? » Et ce disant, elle se frappe les mainS; elle arrache ses cheveux. La pauvre sotte implore à jointes mains l'ayde de Cingar. Mais Cingar, en pleurant, lui dit : « Ma sœur, m'amie, que vouiez-vous davantage demoy? Il n'y a aucune espérance? Il a passé le Pau en merde, et a foiré sa vie. ïoutesfois, afin que vous cognoissiez, et toute la ville de Cipade, combien je vous estime, et Zambelle, et tous les vostres, je m'efforceray de vous rendre vostre bon homme. Mais l'ordonnance rigoureuse du Palais rend la chose bien difficile, parce qu'elle veut qu'aucun ne sorte de prison, que premièrement il n'appnroisse sa bourse estre vuidée : c'est la pratique de Messieurs, mais plustost des larrons. Voicy,je vous fais offre de ma bourse, et de moy-mesme, afin que plus promptement nous tirions Zambelle de là où il est. Aussi, si vous avez quelque argent il faut le débourser, car, avec vostre argent et le mien, et la faveur du peuple, ne doutez point que ne le garentissions du gibet, nonobstant le bruit qui court, qu'on le doive faire mourir. » Lene, adjoustant encore plus de foy à telles paroUes, redouble ses plaintes, rompt la porte de son logis, et prend son trésor, qui estoit de quelques carolus qu'elle gardoit en un panier, et les présente à Cingar, qui aussitost le serre sans compter, et met avec quelques autres pièces de cuivre qu'il avoitfait luy-mesme en la tour de Cipade ; asseurant avec serment qu'il despendroit tout, et son propre sang, pour tirer Zambelle hors du danger de la potence. Aussi-tost il va à la ville, et de propos délibéré passe pardevant la boutique de son Apolicaire, qui avoit acheté de luy une si précieuse marchandise, et qui pour ceste cause avoir fait mettre Zambelle en prison. Cestuy-cy, ayant apperceu Cingar; ne faut de sortir soudain en la rue, et, le poursuivant, s'escrie contre luy de loing : « Demeure, pendard, demeure, bourreau: rends-moy mon argent, larron : tu m'as vendu de la merde pour du miel, coquin! » Cingar, qui oyt cette clameur après soy, s'advance, et appelle les plus proches à tesmoings : « N'oyez- vous pas ce que cestuy dit? Je vous prie, dit-il, vous en souvenir, vous en serez tesmoings, s'il vous plaist, mes Frères. Ce larron-cy, et trompeur, confesse n'avoir pas soheplé de Zambelle ceste merde dont il se plaint, pour

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