‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 99 sur 238 · LIVRE VIIL · texte numérisé non relu

LIVRE VIIL

demy en cholere. Et, à force de se gratter, il resveilla si bien son cerveau, qu'il trouva un moyen d'entrer ; et, pour cet effect, il prend une eschelle, avec laquelle il monte sur la couverture de son magnifique logis et met le pourpoint bas, et commence à ester les tuiles pour se laisser couler dedans. Cependant arrive la femme, qui venoit de se bien confesser à un Jacobin. Icelle, voyant sa maison découverte et les chevrons remuez de leur place, et entrant dedans, cherche partout, et trouvant son homme : « 0 Dieu ! quel degast est cecy ? Ha bourreau ! s'escrie-elle, ha ! mal-heureuse beste ! A la mienne volonté que je te veisse maintenant rompre le col! Que fais-tu là? Dis, poltron, faitneant, quel diable te pousse? 0 Dieu ! à quel mary ay-je esté mariée ! Que n'ay-je esté plustost mariée au grand diable! Ha! que maudit soit le jour, auquel ma mère Agnez me dit : « Tu auras, ma fille, Zambelle pour mari. » Que fais-tu là? veux-tu laisser cela, meschante beste que tu es? Tu descouvres encore ma maison ! Ha ! malheureuse que je suis ! Descend vistement, descend, lourdaut ! » Zambelle fut bien eslonné et s'attendoit d'estre frotté à bon escient à coups de baston : et, en descendant de l'eschelle, disoit : « Ha! Lene, pardonnez à vostre mary : l'envie que j'avois défaire cuire ces poissons a esté cause de faire cecy. » Mais icelle, toute transportée de furie, ne prenant pied aux parolles de ce misérable, pousse de sa force l'eschelle contre bas, tellement que l'autre descendit plus tost qu'il ne pensoit, et donna du cul en terre sur des pierres fort rudement. « Ha ha, crie-il, ha, mon Dieu, pardonnez-moy ! je vous prie, ma seur, tuez-moy, j'ensuis content, si je fais plus telles choses : pardonnez-moy ! » Mais estant ainsi tombé, Lene avoit sauté sur son ventre et luy fouloit bien la trippe, et le coignoit durement et de poings et de pieds. Les voisins viennent et accourent au bruit, et trouvent encore le pauvre Zambelle soubs les pieds de caste diablesse.

Toutesfois, ce n'estoit point merveille. Car la chose n'estoit point nouvelle, ayant accoustumé d'épousseter tous les jours ce malostru, en ceste façon, ainsi qu'on en voit plusieurs estie traitez comme luy, lesquels je n'estime pas estre hommes, mais gros bufles. Les voisins demandent la cause : Lene leur compte. Mais, quand Tognazze, qui estoit là venu, et les autres aussi, eurent entendu de Zambelle le traffic qu'il avoit fait du panier et de ce qui estoit dedans;,

ils plaignoient fort le travail de Lene n'estre sans un grand ennui. Et, par les plus sages, fut pleurée la perte de Ghiarine. Mais, pour cela, Zanibelle, n'estant à grand'peine eschappé du baston, ne laisse de vouloir acheveree qu'il avoit envie de faire et fait cuire ces barbeaux, et en mange les œufs et nettoyé tout, puis s'en va aux champs pour bescher des naveaux : et cependant Gingar, par un autre chemin, vient à Lene, lequel avoit desjà entendu toute ceste farce, et, en pleurant, feint estre attristé de tout cecy. 11 blasme Zambelle de ce qu'il est ainsi sans gouvernement et de ce que la longueur du temps ne luy apporte aucun jugement. Lene, pleurant plus fort, luy racompte ses grandes perles, et, comme pour une vache il n'a rapporté qu'un panier : et, qui est encore le pis, il ne sçait à qui il l'a baillée. « Voila une mauvaise chose, dit Gingar ; mais ne bougez, Lene, j'espère que vous aurez ou la vache ou l'argent. Je ne vous faudray à ce besoing, asseurez-vous-en sur moy. J'iray à la ville et retrouveray Ghiarine. »

Gela dict, et songeant à son vieux mestier, s'en va viste trouver Zambelle à sa besongne. « 0 pauvret, dit-il, tu as fait le maraut. Tu as perdu l'argent et la vache, fol que tu es : ce n'est là grand esprit : ce n'est pas là un bon avis, gros marroufle. Je voy bien que tu n'as point de sel en ta teste : quand auras-tu quelque sentiment ? quand aiguiseras-tu ton esprit, gros buttier, gros asne ? Je suis las de t'avoir tant de fois remontré comme il faut vivre. Mais, dis, sçaurois-tu cognoistre l'homme, qui s'est mocqué ainsi de toy, en te donnant un panier et retenant ta vache? — Ouy da, dit Zambelle, je recognoisti^ay bien la vache ; car elle a deux cornes en teste, et deux gentilles oreilles, et soubs le ventre elle a son pis. — Mais, dit Gingar, l'acheteur de la vache Ghiarine, le pourrois-tu cognoistre et me le montrer, dis-moy ? — Hem, dit Zambelle, mon amy, je ne vous avois bien entendu. Je pourri ois bien cognoistre le larron : il n'a point de cornes en teste ; mais quand il chemine il cloche, et, regardant, il tourne ses yeux l'un d'un costé, et l'autre de l'autie, et a, comme Tognazzo, une grosse bosse sur l'eschine : et son bonnet est de couleur comme la foire d'un enfant. — Je sçay, respond Gingar, qui est celui que tu veux dire.. Allons, par le corps sainct Pierre! il faudra qu'il te tende la vache, ou je tuerayle ribaut. — Laisse là ta marre, vicn, allons viste à la ville ! a

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