‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 100 sur 238 · LIVRE Vin · texte numérisé non relu

LIVRE Vin

Ils s'acheminent ensemble. Zambelle, courant, esmeut la trippe, et est contraint mettre cul bas pour fumer la terre : parce que les œufs des barbeaux qu'il avoit mangez broùilloient ses boyaux autant que s'il eut avalé sept scrupules de Diagredi. Cingarsehaste, et se fourre parmy le peuple, che- Minant hastivement, nonobstant la presse des uns et des autres, qui estoient dedans les rues, voulant aller vers la demeure des Juifs, qui est eu entrant la porte de la ville à main gauche. Toutesfois, de propos délibéré , il print son chemin par une petite ruelle à main droite tirant vers Saincte- Gade : puis, passa par l'Hospital, et par l'église de Sainct- Leonard; et, en ces quartiers, passe par plusieurs petites ruelles. De là il s'en vint au couvent des Nonnains de Garelte, et puis aux Gordeliers, et, outrepassant Tous-les- Saincts, voulut voir Sainct-Marc, là où, en passant, il gagna dévotement les pardons.

La foire pressoit jà cependant Zambelle ; il pettoit, et roussinoit, et à grand peine se pouvoit-il retenir, mais l'avarice l'empeschoit de jeter dehors à pure perte telle marchandise, laquelle il pensoit estre son bien II serre le pertuis tant qu'il peut, et ne peut neantmoins si bien faire, que le vent de Siroc ne fasse passage, après lequel quelquefois la pluye sort. Pour cela, Gingar ne l'arreste; mais tous- Jours le haste. Il visite l'église de Sainct-Sebastien, et passe par un lieu fangeux qu'on nomme Ghantereine. Puis, viennent à la porte Tiresie, laquelle le menu peuple surnomme de Geresie, par laquelle les hommes ne passent sans buletin. Zambelle passe sans contredit, portant derrière son buletin bien ensaffrané : car de pas en pas le villain laschoit tousjours quelque chose. Ils passent la place de la foire, et viennent enOn au pont d'Arlot, ainsi que les Carmes l'appellent, puis se tournent vers la rue des Juifs, ayant Gingar fait en ceste façon un beau tour par la ville. Zambelle arrive, après tant de destours, dedans la Synagogue, et ne pouvant plus endurer l'oppression de son ventre, s'accroupissaiit, jette tout dehors, et, se relevant, dit : « 0 Gingar, en quoy porterons-nous ceste matiere-cy ? — Advisons premièrement, respond Gingar, à recouvrer Ghiarine, et puis nous achetterons un baril pour cet effet. Nous voilà arrivez entre ceste canaille de Baganaie. Te souvienne de bien regarder, entre ces bonnets jaunes, si tu pourras voir ton larron de vache? « Et, ce disant, arrivent devant la bou-

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ticque de ce borgne Sadoche. « 0 mon amy Gingar, dit lors Zambelle, voilà le galand : voilà le borgne, qui a acheté Chiaiine. C'est luy qui me bailla le panier. » Soudain Gingar, avec une contenance brusque, et un visage asseuré^ entre en cesle bouticque, et tirant un poignard, en le tenant de la main droite, en mettant l'autre main sur le collet de Sadoche, luy crie : « Larron, patarin, patarin, ribaut, penses-tu ainsi pipper les bonnes gens, qui sont chresliens? Ge pauvre homme-cy t'a vendu une vache, et tu luy as baillé en payement un panier et quelques meschans poissons, qui luy ont quasi fait jetter tous les boyaux dehors. Il vouloit une scedule pour son asseurance, et, au lieu, tu luy as seu^ lement baillé un corbillon; et, en le trompant ainsi, tu as gaigué pour peu la vache et le veau. Rends-la vistement, sinon je te coupperay le col? »

Le Juif fut soudain si saisi de peur, qu'il ne pouvoit parler ny respondre à telles menteries. Gingar ne le laisse en repos , le pousse, gronde fort contre luy, et plusieurs s'amassent à ce bruit : on demande la cause de ce débat. Gingar, au lieu de la vérité, prouve tout cp qui estoit faux. : son éloquence surmonte le droict, et l'équité cède au fil de la langue, et la cause du mieux disant est souslenuë. Mais, après que Sadoche eut un peu reprins ses esprits, enfin il luy dit : « Je ne sçay certes ce que vous dites: vous m'avez vendu une vache, et non ce paysan; et vous en ay donnez huict ducats. — Il n'est pas vray^ dit Zambelle, il n'est pas ainsi. Ha! borgne de Diable, je te cognois : c'est toy-mesme qui a ainsi le costé mal bâti; qui as ainsi les yeux faits, et qui portes une mesme bosse. Tu ne sçaurois le nier, celuy qui a vendu le panier en pourra tesmoigner: qu'on le face venir ! »

Gingar le fait appeler. « Ilola, maichand, tesmoigne-nous icy, qui est celuy, à qui tu as vendu un panier ce jour :n'est-ce pas à ce marioufle de Juif ? Dis vérité! N'est-ce pas à ce boiteux rihaut? Dis ce qui en est: n'est-ce pas à ce diable de bossu, n'cst-il pas vray? Qu'en dis-tu? » Le martîhand respond : « Il est ainsi : le veut-il nier? 0 Dieu ! il se faut bien garder de bigles, de bossus et de boiteux; — r Tu as bien dit, maistre, respond Gingar ; il n'y point de loy aux bossus, et moins aux boiteux : et, si un borgne ou bigle est bon, il le faut metire entre les choses miraculeuses. » Sadoche assemble toute la Synagogue comme ils font quand

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