‹ Histoire maritime de France (volume 2)Chapitre 26 sur 27 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

De à Mit.

Colncil, ministre de la marine on titre cummc il l'était déjà en fait. — Règlement sur le rétablissement (U- la charge «l'amiral d<- France. — Louis de Bourlion , comte de Vcrmandois, amiral de France. — Jean, comte d'Estrees , mu-amiral du Ponant. — Le duc de Vivonne, général d«i galères de France.

— Quelques nglfriiietils de Colbcrt sur la marine, de 4669 à 1673. — Guerre et pais de 1670 ave» le» Algériens. — Ligue de» Hollandais, du roi d'Espagne et de l'empereur d'Allemagne contre Louis XIV

— Alliance de Louis XIV avec Charles 11 d'Angleterre, contre la Hollande. — Déclaration de guerre du T arril I6T2, par la France et l'Angleterre, à la Hollande. — Bataille navale de Solebav , lo T juin 1672. — Conquête de presque toute la Hollande. — Batailles navales des 7, <4 juin cl 32 août IC7".

— Le roi d'Angleterre au relire de l'alliance de Louis XIV. — La France abandonnée k ses seules forces contre l'Europe. — L'amiral Trniup ( basse de* côte» de Bretagne. — L'amiral Buyter «liasv de la Martinique. — Soulèvement de .Messine qui se donne à la France. — Secours envoyés par lu France aux insurges. — Bataille navale de Messine entre le» Français, commandes par le duc de Vivonne et Duquesne, et le* Espagnols, commandés par Melchior de la Cueva. — Frise d'Agosta par Duquesne. — Bataille navale de Stromboli entre Duquesne ot Buyter. — Messine ravitaillée maigre les flottes hollandaise et espagnole. — Bataille navale du Mnnt-Gihel , entre Duquesne et Ruyter; défaite et mort de Ruyter. — Incendie do la flotlo des alliés, à la vue do Païenne , par la flotte française commandée par Vivonne et Duquesne. — Le vice -amiral Jean d'Entrées en Amérique. — Il reprend les Iles de Cayennc et de Marie* Galante aux Hollandais, qui lea avaient enlevées.— D'Estrees et la flotte française viennent attaquer l'amiral Rincken jurque dans la haie de Tabago. — Incendie de la flotte hollandaise et d'une partie de la flotlo française. — Victoire de d'Estrees. — Prise de Tahago et de Gorée par d'Estrees; — Du fort d'Orange, en Amérique, par le chevalier de Le*i. — Suite des événements en Europu. — Paix de Niroègue.

Colhert venait de prendre en titre le département de la marine, qu'il exerçait en réalité depuis plusieurs années. C'était lui qui avait contre-signé l'édit de suppression de la charge de grandmaître, chef et surintendant de la navigation et du commerce. Le règlement, pour les pouvoirs et les droits de la charge rétablie d'amiral de France, parut presque en môme temps, le i2 novembre 1669. Quoique certains pouvoirs de formes fussent conservés à l'amiral de France par ce règlement, tels que le droit de commander une des armées navales à son choix, celui de faire rendre la justice en son nom, etc., il était aisé déjuger que c'était une grande sinécure honorifique et lucrative que Ton établissait, afin d'en pourvoir successivement quelque prince de la famille royale. Louis XIV voulait que les princes eussent de grandes positions pour qu'ils tinssent leur rang, et peu ou point de vraie puissance,

DK FRASCE. UZ

pour que, ne vivant que pur lui, n'étant quelque chose que par lui, ils n'eussent jamais la pensée de se révolter. Ils ne lurent plus, en effet, que les premiers particuliers de l'État. Le roi, en conséquence du règlement du 12 novembre, se réservait le choix de tous les officiers de guerre et des linances, depuis les viceamiraux aux pilotes, et depuis les intendants aux gardes-magasins; il se réservait aussi, ou plutôt Colbert réservait sagement au ministère de la marine tout ce qui avait trait aux constructions navales, tout ce qui concernait les magasins et arsenaux, toute la partie administrative enfin. Ce qui restait de plus clair à l'amiral de France, c'étaient des droits pécuniaires fort étendus, comprenant les amendes, confiscations et le dixième sur les prises; en un mot, de quoi représenter magnifiquement.

Afin qu'on ne pût mettre en doute ce que serait désormais la charge d'amiral de France telle qu'on la rétablissait, un enfant, Louis de Bourbon, comte de Vermandois, fils légitimé du roi et de mademoiselle de La Vallière, en reçut les provisions, tant pour le Levant que le Ponant, exception faite toutefois de l'ancien duché de Bretagne, auquel on conservait, pour la forme, ses vieux privilèges d'amirauté spéciale. A cette époque, le gouverneur de Bretagne était de droit amiral de la province.

Colbert, en satisfaisant le roi par la nomination d'une ombre d'amiral qui ne devait rien faire, eut soin, autant que possible, de ne laisser confier le commandement sérieux des flottes qu'à des hommes courageux et habiles. On créa, toujours en cette année 1669, la vice-amirauté du Ponant ou de l'Océan, pour Jean, comte d'Estrées, qui jusque-là ne s'était guère fait connaître que par de belles qualités de général de terre, mais qui avait une grande ambition de se signaler sur mer. La viceamirauté du Levant ne se constitua qu'en 1689. Elle fut exercée en attendant par le général des galères. Duquesne avait été élevé, dès l'année 1667, au grade de lieutenant général des armées de mer et c'était particulièrement sur lui que Louis XIV et Colbert

» On lil dans le père Daniel, au sujcl de ce grade, qui, de même que celui de chef d'eb-

se reposaient de la direction de toutes les grandes actions navales. On recommandait à chacun, en toute occasion, de s'en référer à ses conseils. Le grade de chef d escadre 1 ne fut, à quelques exceptions près, donné qu'à des hommes renommés par leur expérience et leur bravoure.

Il ne se passait pas d'année que Colbert ne publiât quelque nouveau règlement ou quelque nouvelle ordonnance sur la marine militaire, où avant lui tout encore, à peu près, était à faire, quoique Richelieu eût laissé à ce sujet des projets dont il profita. Personne n'était plus digne de continuer le grand cardinal que Colbert.

Il publia un code forestier (car sur quoi son génie administratif ne s'étendait-il pas?) dans lequel il n'oublia point la part des vaisseaux. Il favorisa en outre l'entrée des bois étrangers dans tous les ports du royaume, pour l'usage de la marine marchande aussi bien que pour celui de la marine du roi. Il régla, en KwO et 1671 , les mesures à prendre désormais pour la meilleure construction et le perfectionnement des vaisseaux de guerre. Tout vaisseau de premier rang, portant de 70 à 120 pièces de canon,

cadre, n'existe plus dans nos armées navales : « Après les vice-amiraux, le plus haut grade dans la milice de la marine est relui de lieutenant général ; car nous n'avons point de contre-amiral en France en titre d'office. C'est une qualité qu'on donne au plus ancien des chefs d'escadre dans un armement considérable où les oflicim généraux sont employés. Alors ce chef d'escadre porte le titre de contre-amiral , et arbore le pavillon de contreamiral, qui est blanc, de ligure carrée, et se met à l'artimon. Le lieutenant général est le troisième des officiers militaires de la marine. Cette charge, eu égard au rang et nu commandement qu'elle donne, est de l'institution de Louis le Grand. Ce titre autrefois n'était donné qu'à l'amiral ou au commandant en chef d'une flotte , de même qu'on ne le donnait autrefois dans la milice de terre qu'aux maréchaux de France ou à ceux qui commandaient en chef l'armée, par la raison que le. roi étant général-né de toutes ses armées, tant de mer que de terre , qui que ce soit qui les commandait n'était que son lieutenant. C'est seulement dans le règlement de 1647, durant la minorité de Louis XIV, que l'on trouve un lieutenant général sous le commandant en chef de la flotte; c'était le grand prieur de Gouttes pour la marine, et le duc de Richelieu pour les galères; M. de Marlel fut fait lieutenant général en l(î5<i, et M. Duquetne en JCG7. Depuis, on a fait des créations de plusieurs lieulcnanls généraux de mer. C'est un nouveau grade, où l'on monte après avoir passé par celui de cher d'escadre. • [Histoire de la milice française, édition de 1621.)

1 a Ce terme d'escadre, qu'on donnait autrefois à une troupe de soldats des armées de terre, et surtout de soldats à pied du temps de François 1", et qu'on appelle aujourd'hui

dut avoir trois ponts entiers et non coupés. Défense fut faite de construire, selon l'ancien usage, des châteaux sur Pavant du troisième pont. Les vaisseaux de second rang et de troisième rang , de 70 canons et au-dessous, furent astreints à n'avoir que deux ponts. Ceux de quatrième rang, de 30 à 40 pièces de canon, et ceux de dernier rang, de 18 à 28 pièces de canon, durent avoir deux ponts courants devant arrière. 11 est question , dans ces règlements, des frégates légères , portant de 8 à 10 et 4 G pièces de canon , et qui ne devaient avoir qu'un tillac. Pour dire encore ici quelques mots des vaisseaux en eux-mêmes, à cette époque, c'est sous le règne de Louis XIV que Ton commença à donner aux plus considérables des constructions navales le nom de vaisseaux de ligne, ce qui indiquait qu'elles étaient assez grandes et fortes pour combattre en ligne, et non plus seulement comme les flottes de galères, en disposant leur ordre de bataille en forme de croissant. Colbert ordonna que, dans les principaux ports et arsenaux de marine, il serait tenu, deux fois par semaine, un conseil de constructions navales. Il voulut aussi que les capitaines de vaisseaux ne manquassent pas de tenir un journal exact de leur navigation. Un règlement fut fait au sujet des marques de commandement; et deux ordonnances parurent, l'une concernant les saluts que les vaisseaux, en général, se devaient entre eux ; l'autre pour régler celui de la galère réale 1 avec le vaisseau amiral. De grands arsenaux avaient été établis à Brest, Toulon, Rochefort,

escouade, ce terme est devenu propre de la milice de la mer. On appelle escadre un détachement ou une division de vaisseaux. Le chef d'escadre est l'oflicier qui la commande. Sou» le règne de Louis XI1J, on donnait ce nom de chef d'escadre au commandant général de l'armée navale, quand 11 n'était point amiral. Il y avait, avant I <»4 7 , quatre chefs d'escadre, dont les escadres portaient chacune le nom d'une province : celle de Bretagne, que commandait M. de l.aunai-Hazilli ; colle de Normandie, -commandée pur M. de Montigni ; celle de Guienne , par M. de Mé; celle de Provence, par le chevalier Oarnicr. Louis XIV, cette même année l (5 1:, créa un chef d'escadre de Catalogne, qui fut M. de Montade, et un chef d'escadre de Dunkerqnc, qui fui M. Duquesne. Par la suite le nombre des chefs d'escadre ne fut point fixé. » (Le père Daniel , Histoire de la milice française.)

1 La réale était lu galère que. montait le général des galères. Depuis quelque temps déjà Il n'y avait plus de galère rapitane en France; la patronne, que commandait toujours le lieutenant général, en tenait lieu (Histoire de la milice française, du père Daniel.)

Dunkerque et an Havre. Fulbert eut soin «l'en régler la garde, la conservation, ainsi que la police; il prit également des mesures pour la garde et conservation des ports et des vaisseaux. Il assujettit à une discipline sévère, mais indispensable, aussi bien les officiers que les moindres matelots. Toute querelle fut interdite entre les uns comme entre les autres. Les capitaines eurent ordre de ne point abandonner leurs vaisseaux pour aller coucher à terre; la peine de mort menaça ceux qui s'absenteraient des escortes chargées de protéger les navires marchands. En revanche, de grandes récompenses furent assurées à ceux qui se distingueraient, et particulièrement aux capitaines de brûlots qui incendieraient des vaisseaux ennemis.

La protection que Colbert donnait au commerce l'engagea à envoyer, en 1670, contre les pirates barbaresques , qui recommençaient à infester la Méditerranée, une escadre sous les ordres du marquis de Martel, lieutenant général des armées navales. La terreur que cette escadre répandit força les Algériens, qui étaient les plus redoutables des pirates , à solliciter la paix. Louis XIV, dont l'intention était d'utiliser prochainement ses vaisseaux dans une guerre qui avait plus d'intérêt pour lui, la leur accorda à de» conditions avantageuses pour le moment, mais dont les garanties étaient toujours peu solides avec des peuples qui ne se croyaient jamais liés par les serments faits à des chrétiens.

La Hollande n'avait pas lieu d'être satisfaite de la politique de Louis XIV, dans la dernière guerre avec l'Angleterre; et, de plus, son inquiétude était extrême de se voir, par les nouvelles conquêtes de la France, si voisine d un souverain trop disposé à reculer ses frontières. Elle n'ignorait sans doute pas non plus que Colbert était jaloux pour son pays du commerce immense des Hollandais, et que Tune de ses plus profondes études tendait aux moyens de le leur enlever, au moins en partie, pour le transporter à la France. La compagnie des Indes orientales avait été créée particulièrement dans ce but. La Hollande, qui depuis longues années déjà ne supportait qu'avec contrainte le poids de la recon-

naissance qu elle devait, depuis Henri IV, a la maison de Bourbon, se décida enfin à le rejeter complètement. L'Espagne, sou ancienne ennemie, dont elle n'avait pu secouer le joug qu'en se mettant sous le protectorat de la France, lui paraissait maintenant si déchue, qu'elle l'aimait mieux avoir à ses portes , par les Flandres, que Louis XIV. L'esclave, échappée dopuis à peine un siècle à ses chaînes , prit sos anciens maîtres sous son égide. La Hollande rapprocha, dans un intérêt commun, les deux branches de la maison d'Autriche. Une ligue fut conclue entre elle, le roi d'Espagne et l'empereur d'Allemagne. On dit qu'i\ la menace, la jeune république ajouta l'insulte, et qu'une médaille, niée d'ailleurs par ceux que l'on en accusait, fut frappée, qui représentait le principal négociateur hollandais de cette ligue avec un soleil au-dessus de sa tète, accompagné de mots latins dont le sens était: « A mon aspect le soleil s'arrêta. » L'allusion était facile à saisir: le fier personnage qui, à l'exemple du prophète biblique, suspendait le cours de l'astre, c'était Josué Van-Beuningen, bourgmestre d'Amsterdam; l'astre soudainement interrompu dans son cours victorieux, c'était Louis XIV, qui avait pris le soleil pour le corps de sa devise. Que la médaille ait existé ou non, le bruit en courut, et Louis XIV dut se sentir saisi d'une irritation plus facile à comprendre qu'à pemdre à la seule idée qu'un bourgmestre hollandais avait osé se mettre ainsi en balance avec lui , le plus puissant et le plus superbe souverain du monde. Les courtisans donnèrent, il est vrai, immédiatement une satisfaction à Tamourpropre royal, en répondant à la médaille hollandaise par une médaille française où se voyait un soleil qui attirait les vapeurs d'un marais, et sur laquelle on lisait une devise latine qui signifiait : « Je les ai élevées, mais je les dissiperai Cette guerre d'èpigrammcB n'était point celle qui convenait à Louis XIV. Bientôt

* Le jésuite Comlre lit, au m£me sujet, en vers latins , la Table de» Grenouilles, dont le soleil dessécha les marais parce qu'elles s'enflaient et croassaient contre lui. Fonienellc la traduisit en vers français, et La Fontaine M sa fable du Soleil et âe$ Grenouillet , qui eu est une Imitation.

ce monarque, unissant son désir de vengeance à ses projets d'agrandissements, détacha l'empereur d'Allemagne de la ligue, et entraîna d'autant plus facilement son docile vassal Charles II d'Angleterre dans sa querelle, que celui-ci prétendait aussi avoir à se plaindre d'une médaille injurieuse de la Hollande, qui n'avait pas cessé de lui être cordialement antipathique. Le 7 avril 4672, la guerre fut déclarée aux Provinces-Unies.

Pendant que quatre corps d'armée entraient sur leur territoire, et débutaient en s'emparant avec une étourdissante rapidité d'une série de places fortes, le vice-amiral Jean d'Estrées se joignait, avec environ trente vaisseaux de premier rang, six frégates, quatre flûtes, bâtiments de charge, et six brûlots, au duc d'York dont la part, pour l'Angleterre, était de cinquante-trois vaisseaux, douze frégates, quatorze brûlots et quelques autres bâtiments moins importants. La flotte des Provinces-Unies, composée de quatre-vingt-onze vaisseaux de premier rang, quarante-quatre brûlots et vingt-trois bâtiments inférieurs, ne craignit pas, ayant le grand Ruyter pour lieutenant-amiral général, de venir chercher jusque près de Southwold, au comté anglais de Suflblk, les flottes combinées de France et d'Angleterre. Elles se divisaient en trois escadres, prenant chacune le nom de la couleur de leur pavillon : l'escadre blanche à l'avant-garde, avec le vice-amiral Jean d'Estrées; l'escadre rouge au corps de bataille, avec le duc d'York, grand amiral d'Angleterre, et l'escadre bleue à l'arrière-garde, avec le comte de Sandwich, remplissant les fonctions de contre-amiral. Le 7 juin 1672, entre sept et huit heures du matin, l'avant-garde hollandaise, commandée par le lieutenant-amiral Bankœrt, commença le combat contre l'escadre blanche de d'Estrées. Duquesne s'y trouvait, Tourville aussi, que l'on avait confirmé dans son grade de capitaine de vaisseau, gagné dans ses courses contre les corsaires1. L'escadre blanche reçut avec valeur celle de Bankœrt. Il paraîtrait cependant que, pour ce qui était de la marine, la po-

1 Son premier compagnon d'exploits, le brave d'Hocquincourt , avait quitté le service naval, et avait été mis a la léte d'un régiment de dragons ; il fut tué le 22» juillet ICT5.

litique de Louis XIV allie des Anglais contre les Hollandais dans la guerre présente, avait quelque similitude avec la politique de Louis XIV allié des Hollandais contre les Anglais dans la précédente guerre, et que le vice-amiral de France avait reçu le discret avis, tout en sauvant, par une démonstration, l'honneur de son pavillon, de ménager les forces navales du royaume. Si tel était Tordre secrètement donné au vice-amiral français, il s'acquitta du moins avec assez de bonheur de la première partie de sa mission , qui était de sauver l'honneur du pavillon. Quoiqu'il ne disposât contre toute r avant-garde hollandaise que de neuf de ses vaisseaux, parce que les autres n'avaient pu se mettre sur la môme ligne, il soutint d'abord le feu des ennemis avec une belle fermeté; puis, voyant que Ton avait sur lui le vent et la marée, il courut au sud pour prendre le vent. Le lieutenant-amiral Bankœrt poursuivant l'escadre blanche, celle-ci se remit bientôt en ligne, désempara plusieurs de ses adversaires, et aurait gagné le vent sur eux, s'il n'était pas survenu un grand calme par suite duquel on se vit dans la nécessité de remorquer, avec des chaloupes, les vaisseaux qui avaient peine à gouverner. Alors il arriva que, les deux escadres se trouvant en partie mêlées sans pouvoir se dégager, il se fit un moment entre elles un terrible carnage. Ruyter, témoin à distance de la position de son avant-garde , profita du vent qui venait de s'élever, pour envoyer à Bankœrt une division de son corps de bataille, ne doutant pas qu'avec ce secours on aurait raison des Français. Mais ceux-ci répondirent de manière à désabuser l'amiral-général hollandais, et peu s'en fallut qu'ils ne ruinassent môme toute l'escadre de Bankœrt ; il ne leur manqua pour cela que le vent venant un instant en aide à leur valeur. Ce fut toute la part de la flotte française dans la bataille de Shoutwold qui ne finit qu'avec le jour, et dont les résultats incertains permirent aux deux armées de s'attribuer la victoire.

A ne juger de cette bataille que par ses suites, elle fut à Favan-

1 Elle est plus connue en France sous le nom de Solebay, que lui ont improprement donné presque tous nos historiens.

l.'.n HISTOIRE MARITIME

tnge de Ruyter; car cllo condamna les flottes comljinées à ne rien faire d'important pendant le reste de Tannée. Les Anglais, jaloux de la gloire que les Français s'étaient acquise par leurs conquêtes, et honteux de n'avoir rien exécuté de mémorable pendant la fameuse campagne de 1672, persistèrent dans le projet d une descente sur les côtes des Provinces-Unies, afin de faire voir qu'ils n'étaient pas des alliés inutiles. Les flottes combinées prirent la route de l'île de Texel, sur la côte septentrionale de Hollande, pour favoriser les desseins des armées de Louis XIV, par le Zuyderzée. Si ce projet eût réussi, c'en était fait définitivement de la république hollandaise; mais l'èbe ou la basse marée, qui dura, un certain jour, douze heures entières au lieu de six, fit, par un phénomène qui n'était point sans exemple dans ces mers et que les Hollandais prirent pour un miracle en leur faveur, échouer une entreprise dont toute l'habileté et la bravoure de Ruyter n'auraient pu empêcher l'exécution. Tout projet maritime fut ajourné par les alliés jusqu'au printemps de l'année suivante, 1673. Il est vrai que d'ici là, plus de la moitié de la Hollande fut conquise par les trois corps de l'armée de terre de Louis XIV, qui, poursuivant le cours de leurs succès, prirent les trois provinces de Gueldres, d'Utrecht et d'Over-Yssel, et plus de quarante villes fortifiées.

Le 25 mai 1673, le vice-amiral Jean d'Estrées partit de Brest avec vingt-sept vaisseaux de ligne, sept frégates, neufs brûlots et quelques galiotes, pour rejoindre, dans la Manche, la flotte d'Angleterre, des deux tiers environ supérieure en nombre à la sienne, et dont le duc d'York avait remis le commandement général au prince Rupert. Ruyter, malgré toute son habileté, n'avait pu empêcher cette jonction. Les flottes combinées, formant ensemble cent quarante ou cent cinquante voiles, furent divisées, comme l'année précédente, en trois escadres : la rouge, au pavillon du grand amiral d'Angleterre ; la blanche, au pavillon vice-amiral de France, et la bleue, au pavillon du contre-amiral anglais Edouard Spragg. Le prince Rupert se plaignait presque ouvertement qu'on

DE FRANCK. iôi

lui eût adjoint ce dernier qu'il n'aimait pas ; il l'accusait surtout de liaison avec le comte d'Estrées, et s'imaginait qu'ils s'étaient entendus pour le sacrifier. Sa défiance augmenta tellement que, sous le prétexte d'éviter aux vaisseaux français le reproche qu'on leur avait fait l'année précédente de s'être tenus à l'écart, il voulut les disperser au milieu des siens. Mais d'Estrées ne le permit pas, assure-t-on, autant parce que c'était faire injure à sa nation, que parce qu'il entendait conserver ses prérogatives, qui étaient de combattre dans un poste d'honneur et parfaitement distinct1.

On s'avançait pour chercher la flotte hollandaise, quand elle fut aperçue qui était à l'ancre sur une ligne, dans le Doorlog, un des quatre passages do grands vaisseaux , formés par des bancs de sables, entre la cote de Flandre et l'île zélandaise de Walcheren. Cette flotte se composait de cinquante-deux vaisseaux de guerre, douze frégates, vingt-cinq brûlots et quatorze yachts, navires légers, dont l'usage n'était pas, comme aujourd'hui, exclusivement d'agrément. Un calme plat et ensuite un gros temps qui dura plusieurs jours forcèrent les deux armées de rester dans l'inaction jusqu'au 7 juin, môme date que la bataille de Southwold, livrée l'année précédente. Le prince Rupert, ayant pris l'avant-garde pour lui , donné le corps de bataille à d'Estrées, et l'arrière-garde à Spragg, détacha des trois escadres trente-sept vaisseaux des moins pesants et treize brûlots, pour qu'ils allassent insulter la flotte ennemie, et fissent en sorte de l'attirer hors des bancs où il était impossible de la combattre. Ruyter était prêt à satisfaire les alliés; il sortit fièrement de ses espèces de retranchements, mit son armée en ordre avec une surprenante rapidité 2 , donna l'avant-garde à Corneille Tromp , se réserva le

» Damage , dang ses Annales det Provinett-Uniet , dit positivement qu'on mêla lei vaisseaux français aux vaisseaux anglais, et ajoute en note que Courtilr , dans son Uùtoire de la guerre de Hollande, en disant le contraire est fort suspect , et que c'est un auteur fort sujet à caution. Mais c'est un reproche qui peut être avec non moins de fondement adressé à Basnage lui -mému qui, en qualité de ministre protestant réfugié en Hollande, est, le plus possible, toujours défavorable a Louis XIV.

» Plusieurs auteur» ont écrit que Huyicr et Rupert rangèrent , suivant l'ancien u*nge ,

corps de bataille , et confia son arrière-garde à Banlaert , lieutenant-amiral de Zélande. L'escadre de l'amiral général de Hollande devait donc échoir à l'escadre blanche des Français. Mais l'ordre de bataille ne tarda pas à être interverti. Les vaisseaux détachés, et qui ne revinrent pas prendre le poste qu'on leur avait réservé, y contribuèrent pour beaucoup. En allant se ranger partout où ils croyaient avoir le plus à se distinguer, ils jetèrent même, parmi les alliés, un désordre qui aurait pu devenir préjudiciable à ceuxci , mais qui, heureusement , ne servit qu'à inspirer une noble émulation aux Français et aux Anglais. Le capitaine d'Amfreville eut l'honneur de commencer l'action. Les capitaines de Tivas, d'Eslivalle, de Béthune et Louis Cabaret, désireux de montrer sous les yeux mêmes du grand amiral d'Angleterre ce dont était capable la valeur française, se rangèrent auprès du pavillon rouge. Tivas, qui montait le Conquérant , ne craignit pas de s'en prendre à Tromp lui-même; s'attachant à prêter le côté au Lion-iVOr, vaisseau qui portait ce glorieux amiral , il le serrait de si près , qu'il allait l'aborder, quand il fut lui-même atteint d'un coup de canon. Tivas était mort ; mais Tromp, aux abois, en était réduit à transporter son pavillon sur un autre vaisseau, tant le Lion-d'Or avait souffert. Cependant le corps de bataille de d'Estrées, ayant la division du chef d'escadre des Ardents en tête, allait droit à celui de Ruyter, qui se bâtait de porter secours à Tromp , dont le danger n'avait un moment diminué que pour recommencer bientôt non moins pressant. Le marquis de Grancei , qui avait aussi le commandement d'une division française , voyant que celle de des Ardents était aux prises, se détacha avec quelquesuns de ses vaisseaux , et arriva sur les paresseux de l'escadre de Ruyter; il s'engagea même avec l'arrière-garde des ennemis, commandée par Bankœrt , que le contre-amiral anglais Spragg devait combattre. Le chevalier de Valbellc, celui-là même qui avait autrefois refusé de saluer, avec son seul vaisseau , quatre vais-

leurs armées en forme de croissant, se plaçant chacun à leur contre, et donnant les cornes à ceux qui leur servaient de vice-amiraux cl de contre-amiraux.

seaux anglais, et doutla gloire et les services n'étaient pas moins précieux à Tordre de Malte qua la marine française, le valeureux chevalier de Valbelle, monté sur le Glorieux, tout en accusant de témérité le marquis de Grancei, se laisse emporter d'instinct et de penchant à la même imprudence, tant il la trouve généreuse et noble, et cingle vers lui pour l'aider à se défendre. Les capitaines de Sébeville, d'Àilli et du Maignon l'imitent, et tous ils arrivent fort à propos pour délivrer leur chef qui , avec ses forces trop inégales, courait risque d'être enveloppé, puis pris ou brûlé. L'arrière-garde de Bankœrt plia devant eux; de terreur, cinq de ses vaisseaux firent vent arrière, et presque tous les autres, ceux-ci en dissimulant de leur mieux leur défaite, ceuxlà, sans se soucier même de sauver les apparences, se retirèrent pareillement. Bankœrt, à la vue du désordre de son escadre , rcvira pour rassurer ses gens , et attaqua l'Orgueilleux, que montait le marquis de Grancei. Le combat fut chaud de part et d'autre. Le marquis de Bonnivct , qui servait comme volontaire français, fut blessé. Bankaort perdit le màt de son petit hunier, et il ne s'en fallut de rien que deux brûlots n'incendiassent son vaisseau. Ruyter, dont le regard planait partout, aussi bien sur son avant-garde que sur son arrière-garde, revira pour porter secours à Bankrcrt comme il avait fait à Tromp, peut-être aussi pour passer au veut du vice-amiral de France et le forcer ensuite, avec ses brûlots , d'arriver. Le premier vaisseau français que rencontra Ruyter fut le Sans-Pareil , commandé par Tourville , qui sut empêcher les Scpt-Provinces , vaisseau amiral de Hollande, de gagner le vent sur lui. Mais, après avoir échangé quelques bordées avec le Sans-Pareil, le Terrible et le vaisseau de des Ardents, les Sepl-Provinces coururent vers la Reine , où flottait le pavillon du vice-amiral de France; ne pouvant la doubler, elles passèrent entre elle et le Tonnant, commandé par Preuilli d'Humières, et sur lequel le chevalier de Roncerolles eut le bras droit emporté. Ces deux vaisseaux, le vice-amiral et le Tonnant, furent en ce moment, et, à la grande anxiété des capitaines français, surtout du

brave Valbelle , exposés à un cruel danger. Le canon des Hollandais dégréa le Tonnant, mais de Preuilli leur rendit bien leur feu , et d'Estrées ne fit pas moins vigoureusement quand il se trouva vergue à vergue de Ruyter. Son canon allait aussi vite que sa mousqueterie. Louis Cabaret, avec son vaisseau le Foudroyant , venait derrière le vice-amiral de France; il évita Ruyter et arriva sur un de ses seconds. Un abordage que, de part ni d'autre, on ne put venir à bout d'éviter, eut lieu alors entre le Foudroyant et le Deventer, que montait le digne ami de Ruyter, celui qui était destiné à recueillir bientôt ses cendres, le capitaine Kallemburg. Le cbevalier de Léri , lieutenant en pied , saute le premier, comme c'était son devoir et sa ebarge, sur le Deventer. A son exemple, un autre lieutenant , nommé Chaboissière , s'élance, l'épée à la main et le pistolet à la ceinture, sur le pont ennemi. Par une inexplicable fatalité, ils sont à peine suivis de cinq ou six des leurs; cela ne les fait pas reculer. Léri, parvenu à se rendre maître du château d'avant, soutient une lutte corps à corps avec le capitaine Kallemburg qui, sorti subitement de son château d'arrière, s'est élancé vers lui, et l'a saisi par le cordon de sa croix. Us étaient sur le point de se jeter l'un l'autre à l'eau , ou de s'étrangler, quand un volontaire français, nommé Durivaux, fait lâcher prise au capitaine du Deventer, qui s'en venge en faisant une large entaille au corps du lieutenant Chaboissière, atteint déjà de trois coups de pistolet. Ce fut alors seulement que les Français se décidèrent à repasser sur leur propre pont ; ils avaient laissé soixante morts et soixante blessés sur celui de l'ennemi. Le Deventer avait été mis , par le Foudroyant, hors d'état de tenir la mer. Peu après il s'enfonça. Chacun des vaisseaux français revirait , depuis un moment, pour s'efforcer de gagner son poste. Un d'eux, l'Apollon, capitaine de Langeron , fut rencontré, sous le vent, par les redoutables Sept-Provinces de Ruyter, et s'en tira avec assez de bonheur, de même que le Fier, capitaine d'Ailli , qui répondit fort bien au canon de l'amiral général. Pendant que le vice-amiral de France faisait eu sorte de se rallier aux vaisseaux de sa division et de

leur faciliter son approche, le prince Rupert, avec l'escadre rouge d'Angleterre, venait de ce côté, balançant l'escadre de Tromp, qui deux fois encore avait changé de vaisseau, et jamais désespéré , toujours combattant, était sur le point de passer sur un quatrième. Le capitaine Valbelle aperçut alors une frégate anglaise qui , bien que désemparée de son grand hunier et de sa grande vergue , se défendait encore avec une intrépidité admirable contre les Hollandais près de lui donner son coup de grâce. A ce spectacle, il se sent émouvoir jusqu'au fond du cœur, et, ne consultant personne , ne se laissant point arrêter par la pensée de sou propre danger, il envoie sa chaloupe avec un de ses lieutenants pour remorquer la frégate, qui, sans cela, infailliblement allait périr. Valbelle ne rendit pas le service à demi ; il partagea en bon frère, avec le capitaine anglais de cette vaillante, mais malheureuse frégate , tous les coups de canon que Tromp , qui ne cessait pas de harceler son arrière , faisait tirer sur elle. Il soutint le feu de ce héros deux heures durant, abattit son grand mât, et eut la gloire de le voir, de voir Corneille Tromp se retirer devant lui. Valbelle reçut à la fois les remercîments et les félicitations du

grand amiral d'Angleterre. Il cherchait à obtenir la cornette, cette sorte de pavillon distinctif du chef d'escadre et quelquefois du capitaine commandant plusieurs vaisseaux ; il l avait bien méritée. Ce fut à lui, parmi les Français, qu'appartinrent les plus beaux honneurs de la journée. Après cet avantage signalé qu'il avait eu d'abattre le grand mât du vaisseau de Tromp , le feu s'apaisa de part et d'autre d'une manière sensible; on tirait encore, mais de loin. Il était neuf heures du soir ; les coups de canon , de plus en plus rares , se perdaient dans un épais crépuscule. Peu à peu tout rentra dans le silence , tout , hormis les flots indifférents sur lesquels cette grande bataille entre les rois de l'Océan ne laissa pas plus de trace que l'aile de l'alcyon effleurant l'eau qui passe.

Les perles avaient été à peu près égales des deux côtés, et personne encore n'avait pu se vanter du triomphe. On était donc impatient de se rencontrer de nouveau.

1IIST0IRK MARITIME

Dès le 14 juin, la flotte hollandaise, qui s'était retirée dans ses bancs, pour se radouber, en ressortit par un vent frais du nonicst, et alla en bon ordre au-devant des alliés qui, après s'être, aussi réparés, étaient revenus la chercher. Le prince Rupert, en apercevant l'armée navale des Provinces-Unies, lit quelques mouvements en arrière comme s'il eût eu dessein de l'éviter; mais c'était pour l'attirer en pleine mer. Ruyter, croyant en effet qu'il prenait la fuite, se mit aie poursuivre; mais le prince ordonna soudain de virer de bord et d'engager l'action. Elle commença sur les quatre heures après midi. Une manœuvre du prince Rupert jeta parmi les escadres alliées une confusion qui aurait pu leur devenir fatale Les Français, dans cette situation qui leur était faite , déployèrent leur courage accoutumé ; mais il semblerait que leur brillante conduite dans le dernier combat du 7 juin avait excité, par réflexion, la jalousie des Anglais, et qu'on n'eût peut-être pas été fâché de leur voir essuyer un échec partiel ; car l'escadre d'Angleterre, témoin dans un moment de la position critique de l'escadre blanche de France, ne lui porta aucun secours. D'Estrées alors, sans s'inquiéter qu'on l'accusât d'avoir des instructions secrètes pour ménager sa flotte, mit effectivement son principal soin à la conserver. Le prince Rupert fut heureux, de son côté, que les états-généraux eussent donné ordre à Ruyter de ménager la leur, et de se montrer satisfait quand

1 Voici comment V Histoire générale de Boismêlé, qui, dans cette affaire, comme dans la précédente , donne le corps de bataille à d'Estrces, raconte cette circonstance : « Le prince Rupert manœuvra d'une manière qui aurait pu attirer un échec à l'armée des deux rois, Biles Hollandais avaient voulu proliter de la confusion qu'elle occasionna. L'amiral Spragg, qui avait sous ses ordres l'escadre bleue, destinée à faire l'arrière-garde, avait été mis à la tclc par l'arrangement du mouillage, et le prince, qui commandait l'avant-garde, était à la queue. Lorsqu'il vit qu'il était question de combattre, il voulut prendre absolument le poste qu'occupait Spragg ; il ne pouvait y arriver qu'en passant au milieu de l'escadre de France qui faisait le corps de bataille ; celle-ci fut obligée de s'ouvrir et de s'étendre en largeur des deux côtés, pour éviter que les vaisseaux ne se heurtassent. On peut juger du désordre d'une pareille opération qui se faisait en présence de l'ennemi , et par conséquent avec beaucoup de précipitation. On n'eut point le temps de se remettre dans ses rangs; l'escadre bleue se confondit avec la blanche; l'avant-garde se trouva mêlée avec le corps de bataille; on ne connaissait plus ni divisions, ni ordres, ni signaux • L'Histoire navale d'Angleterre, de Udiard, dit simplement que les alliés commencèrent l'action dans le même ordre qu'au 7 juin.

il aurait garanti les côtes de la Hollande. D'après cet avis, l'amiral hollandais ne se laissa point engager dans une mêlée, comme il avait fait quelques jours auparavant, et n'approcha qu'à la portée du canon. L'affaire ne fut par suite qu'une vive canonnade qui dura quatre heures environ. La flotte combinée se retira vers la Tamise, et celle de Ruyter continua à veiller à la défense des cotes des Provinces-Unies. D'Eslrées se plaignit hautement de la conduite de Spragg , qui avait négligé de le soutenir avec l'escadre Lieue, et il le fit blâmer par le prince Rupert de sa négligence.

Le projet d'une descente était toujours dans l'esprit des flottes combinées; elles ne pouvaient se flatter de l'opérer qu'autant qu'elles auraient détruit ou éloigné des côtes des Provinces-l'nies la flotte de Ruyter. La nouvelle de l'arrivée d'un riche convoi des Indes orientales, que le lieutenant-amiral général de Hollande fut chargé de garder de leurs atteintes, sembla devoir procurer aux alliés une favorable occasion d'en venir à leurs fins. Ils étaient revenus dans les eaux de la Hollande, et il fallait, à tout prix, les en écarter, pour empêcher que le convoi ne donnât pas au milieu d'eux. Ruyter leva l'ancre avec le dessein arrêté de les attaquer. Dès la pointe du jour, il vint leur présenter le combat à quelque distance du Texel. Rupert ne chercha pas un moment à l'éviter. Seulement il manœuvra pour attirer les Hollandais dans un lieu moins favorable à leurs projets que celui qu'ils occupaient. D'Estrées se trouva opposé, avec l avant-garde, à Bankaert; Rupert, avec le corps de bataille, à Ruyter; et Spragg, avec l'arrière-garde, à Corneille Tromp. L'escadre française avait ordre de soutenir le vent et de le gagner, s'il était possible. Le lieutenant général, marquis de Martel, qui commandait la division de droite du vice-amiral et qui avait ainsi la tête de toute l'armée navale, parvint à gagner le dessus du vent de la longueur de trois à quatre vaisseaux, et chercha à placer Ranka?rt entre deux feux. Bankajrt comprit l'imminent péril qui le menaçait, et, prenant sur-le-champ son parti, il se livra à des efforts inouïs pour se faire jour à travers l'escadre française , avant d'avoir pu être en-

fermé par le marquis de Martel. La canonnade fut terrible en ce moment. Martel déployait toute son énergie, pour s'opposer au mouvement de Bankœrt qui activait le feu de ses vaisseaux avec une fureur de désespéré. Pour détourner de leur but les premiers vaisseaux de l'escadre blancbe , deux brûlots arrivèrent sur le vice-amiral d'Eslrées , et il fallut alors que celui-ci s'occupât moins de fermer le passage au lieutenant-amiral hollandais, que d'éviter ces deux ennemis infernaux par lesquels il était lui-même près d'être accroché ; il en vint heureusement à bout. Alors, pour rendre au lieutenant-amiral de Zélande ce qu'il avait tenté contre le vice-amiral de France, un capitaine, nommé Guillotin , se dispose à aller lixer l'incendie au vaisseau de Bankaîrt. Dans son métier, si funeste même à ceux qui l'exerçaient, Guillotin a déjà eu, au combat du 7 juin précédent, le visage et les bras brûlés. Mais cela ne l'a point dégoûté; car, s'il réussit une fois, le grade de capitaine de vaisseau l'attend. Avec son vieux bâtiment qui n'est plus propre au service ordinaire, mais qui, rempli de feux d'artifices et transformé en brûlot, peut encore être d'un si terrible effet, Guillotin dédaigne deux vaisseaux qu'il rencontre et dont il évite les bordées, il prend le vent sur le vaisseau lieutenantamiral, le seul auquel il en veuille, vient à bout de l'accrocher et met aussitôt le feu à la mèche qui communique à l'artifice du brûlot. Profitant du temps que la disposition de cette mèche lui laisse, il descend dans sa chaloupe avec le peu d'hommes qui l'accompagnent, par la porte pratiquée à cet effet à côté de l'arrière du brûlot; puis il s'éloigne, bien persuadé que tout à l'heure il va entendre l'explosion et voir jaillir la flamme. C'est un sauvequi-peut général sur le vaisseau accroché ; tout l'équipage, moins vingt hommes plus courageux que les autres, se précipite à la nage. Mais au bout d'un assez long moment, Guillotin n'entend rien; il se retourne : sa mèche a manqué son effet. Alors , à la grande stupéfaction de tous, on le voit ramener sur l'heure sa chaloupe au brûlot, et, malgré tous les boulets qui pleuvent devant, derrière lui, à ses côtés, il met le feu à sa mèche une seconde

fois, et se retire. Mais les vingt Hollandais, presque aussi intrépides que lui, qui étaient restés sur leur bord, avaient déjà eu le temps de commencer à séparer le vaisseau de Bankœrt du bourreau qui l'étreignait, et réussirent à le sauver. Bankœrt, s'estiînant trop heureux encore d'avoir échappé, comme par miracle, à une perte complète, profila du vent pour aller à toutes voiles joindre Ruyter. D'Estrées ne le suivit pas. 11 en donna depuis pour cause la nécessité où il s'était trouvé de réparer, quoiqu à la hâte, ceux de ses vaisseaux qui avaient souffert, et le défaut du vent. Le prince Rupert se trouva seul engagé avec son escadre contre les divisions de Ruyter et de Bankœrt, et se comporta avec sa valeur accoutumée. Quant à Spragg, moins occupé des ordres qu'il avait reçus de ne point quitter l'escadre rouge et de se tenir toujours en ligne, que de prendre sa revanche des reproches qu'on lui avait faits au sujet de la précédente affaire, et de s'illustrer par quelque coup particulier, il avait engagé l'escadre bleue d'Angleterre dans une affreuse mêlée avec celle de Tromp ; Spragg avait, dit-on, promis à son roi de lui amener ce grand homme mort ou vif, ou de périr lui-môme à la peine; il périt en effet. La victoire, cette ibis encore, ne se décida pour personne. Ruyter se retira, il est vrai, mais on ne le suivit pas. Ce grand homme s'embarrassait peu du vain avantage de rester le dernier sur le lieu du combat, pourvu qu'il eût atteint son but. Tout le convoi des Indes orientales ne fut pas sauvé pour son pays; mais la descente que les alliés voulaient faire sur le territoire des Provinees-Unies fut rendue définitivement impossible É.

La politique des Anglais n'était point, à beaucoup près, celle de leur roi. Outre qu'ils sentaient qu'elle était humiliante pour eux, que peut-être même au fond elle menaçait leurs libertés et

* On s'étonna, on 8'indlgna fort en Angleterre, d'npprendre que le lieutenant général de Martel, qui avait si bien combattu en tête de l'escadre française, s'était vu enfermer à ln Bastille, aussitôt son retour à Paris. On dit, on écrivit même depuis que c'était pour le punir de s'être trop valeureusement comporté, contrairement aux secrètes instructions données à d'Estrées. On ignorait sans doute que cet officier avait écrit à Colbert, aussitôt après la bataille du 21, une lettre dans laquelle il traitait son amiral , avec qui il était au plus mal dès longtemps, de lâche, d'homme qui déshonorait la nation.

4<»0 HISTOIRK MARITIME

les conduisait, par gradations, à un gouvernement absolu, ils étaient amèrement jaloux des succès de la France sur terre, et ne voyaient qu'avec dépit l'accroissement de sa puissance. Ils allaienJL répétant sans cesse (pie le vice-amiral d'Estrées n'avait éprouvé presque aucun dommage, et leur avait laissé tout l'effort de chaque combat. Ils firent si bien, qu'ils obligèrent Charles II à faire sa paix particulière avec les états-généraux, le 9 février 1G?'i, peu de temps après que l'empereur d'Allemagne et le roi d'Kspagne, jetant le masque, s'étaient déclarés pour la Hollande. Heureusement Louis XIV était homme à soutenir à lui seul tout le fardeau de l'Europe. La soudaine rupture de l'Angleterre, qui aurait au besoin justifié les secrètes instructions dont on disait que d'Estrées était porteur, ne fit que mieux ressortir la supériorité des armées navales de France. Elles n'avaient eu, de concert avec les Anglais, que des victoires toujours fort contestables; elles en eurent bientôt à elles seules de plus glorieuses et de moins indécises. Charles H d'Angleterre toutefois avait déclaré à son parlement que tout ce qu'il pouvait faire, afin de donner satisfaction à ses sujets, c'était de garder la neutralité dans la guerre où il laissait Louis XIV engagé. La pension qu'il recevait de France lui fut continuée.

Pendant que Louis XIV en personne reprenait la Franche-Comté pour ne plus la rendre ; que le maréchal de Schomberg, en Roussillon, soutenait victorieusement les efforts des Espagnols; que Turenne faisait sa fameuse et terriblccampagneduPalatinat, en 1 GT'i; et que le grand Coudé, dans la Flandre, couronnait la fin de sa carrière militaire par les trois combats acharnés et meurtriers de Seneff, qui forcèrent le célèbre prince d'Orange, stathouder de Hollande et depuis roi d'Angleterre, à la retraite; pendant ce temps lWiy ter et Tromp, chacun de son côté, éprouvaient de graves échecs.

Ruyter avait pour mission d'enlever aux Français leurs établissements des Antilles. Il arriva à la Martinique vers le milieu du mois de juillet 1674, entra dans la baie de Fort-Royal, et y trouva quelques vaisseaux français dont il crut qu'il se rendrait aisément maître. L'officier, nommé d'Amblcmont, qui en avait le

DE FRANCE. ici

commandement, l'eut bientôt désabusé. Il fit une résistance héroïque ; et, vigoureusement soutenu par le canon de Fort-Royal, il mit Ruyler dans la nécessité de se retirer, sans lui avoir laissé enlever la moindre barque. Kuyter, espérant mieux d'une descente, ordonna à ses Hollandais de sortir de leurs vaisseaux, de se partager en trois brigades, et de marcher hardiment aux Français qui étaient retranchés sur une hauteur. Ceux-ci reçurent leurs ennemis avec fermeté, et, malgré la disproportion des forces, ils leur firent tout d'abord éprouver des pertes considérables. Ruyter, voulant prévenir l'humiliation d'un double insuccès, tenta un dernier effort; il fit débarquer quinze cents de ses matelots pour aller porter secours aux trois brigades déjà à moitié rompues et ne songeant plus qu'à la retraite; mais tout fut inutile : les Hollandais, repoussés jusqu'à leurs vaisseaux, se rembarquèrent précipitamment, laissant douze cents des leurs sur le terrain. Ruyter, jugeant que s'il s'était mépris sur l'état des colonies françaises en Amérique, et sur la facilité qu'il y aurait de les détruire, abandonna son projet et fit voile pour les ports de la Hollande. Une médaille fut frappée à la gloire de l'île triomphante; on y lisait d'un côté : « Colonie française victorieuse en Amérique; » et de l'autre : « LesRataves défaits et mis en fuite à la Martinique, 1674. »

Dans le môme temps que Ruyter échouait à la Martinique, Corneille Tromp, avec trente-huit vaisseaux, s'épuisait en vains efforts pour opérer une diversion favorable à ses compatriotes et à leurs alliés. Il s'était dirigé vers les côtes de France, avec le dessein d'y mettre quelques positions au pouvoir des troupes de Hollande. Un chevalier de Rohan-Guémcné, homme perdu de dettes et de débauches, avait promis aux Hollandais, moyennant une certaine somme, de leur livrer Quillebeuf ou Honfleur dont il se disait maître; et de plus, il leur avait donné à entendre que, grâce à ses intelligences, un soulèvement ne manquerait pas d'avoir lieu à leur approche parmi les habitants de la Normandie, de laRretagne et du Poitou, fatigués du poids des contributions. Mais ils reconnurent bientôt qu'ils avaient été dupes d'un intri-

4fi2 HISTOIRE MARITIME

gant, qui n'était nullement en état de tenir ses promesses. Tendant qu'on arrêtait le chevalier de Rohan-Guémené et ses complices, et qu'on s'apprêtait à les livrer au bourreau, Corneille Tromp, ne voulant pas être inutilement venu, se dirigea vers l'embouchure de la Loire, avec l'intention de surprendre Belle-Isle-en- Mer, et d'y opérer une descente de troupes commandées par le comte de Horn. Mais déjà le duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne, était averti; huit à dix mille braves paysans, oubliant les griefs qu'ils avaient contre lui, s'étaient levés et veillaient, de concert avec une valeureuse noblesse, à la sûreté de la province. Lorsque, le 24 juin 1G73, l'escadre hollandaise mouilla l'ancre à l'est du château de Belle-Isle, bon nombre de gentilshommes bretons, ayant à leur tête Coëtlogon et Lorgerie, s'y trouvaient pour le garder et s'ensevelir sous ses ruines. Le 26, Tromp et le comto de Horn se mirent dans une chaloupe pour aller reconnaître les endroits propres à faire leur descente; le 27, les troupes hollandaises débarquèrent sous la protection du canon de leurs vaisseaux ; elles s'avancèrent vers le château, et immédiatement un feu terrible et continuel s'ouvrit de part et d'autre. Celui de la place répondit avec tant de vigueur à celui de la flotte de Tromp et du comte de Horn, que l'amiral et le général hollandais, déconcertés par une résistance à laquelle ils ne s'étaient point attendus, et voyant qu'il leur faudrait entreprendre un siège dans les formes, résolurent de se retirer. Ils allèrent tenter fortune meilleure sur la petite île de Noirmoutiers, située en face des limites des anciennes provinces de Bretagne et du Poitou, et si proche du continent, qu'elle semble ne faire qu'un avec lui. La descente des Hollandais fut facile sur ce point, que l'on avait d'autant moins songé à garantir qu'il était impossible à l'ennemi de le conserver. Cette expédition de Tromp fut en tout indigne d'un si grand homme de mer ; elle se borna à quelques contributions levées sur les misérables habitants de l'île de Noirmoutiers, qui fut presque aussitôt évacuée que surprise par les Hollandais.

Ceux-ci d'ailleurs étaient sur le point d'être appelés dans la

Méditerranée par les Espagnols, aux prises avec la ville de Messine insurgée et qui s'était donnée à la France. I/Espagne craignait d'autant plus devoir le soulèvement s'étendre à toute l'île de Sicile, que déjà une escadre française de sixvaisseaux de jjuerre et de quelques bâtiments de transport avait été dépêchée de Toulon, au secours des Messinais. Valbelle en était le chef. Après tant de combats particulicrs, livrés tantôt avec ses propres galères, tantôt avec celles du roi; après une part glorieuse prise ensuite, sur les vaisseaux, dans les dernières batailles, le valeureux chevalier provençal avait enfin, à l'âge de plus de cinquante ans, gagné la cornette si justement ambitionnée par lui. Ce n'était pas seulement la récompense de beaux faits d'armes; Valbelle s était acquis une réputation d'excellent organisateur dans la marine; il paraît quo ce fut lui qui suggéra le premier à Colbert l'idée de prendre le nombre et le nom de tous les matelots épars sur les divers points maritimes du royaume, et d'en user pour former une espèce de confrérie maritime, par laquelle, en enlevant le droit d'exercer la navigation à quiconque n'en ferait pas partie, on facilitait à l'État et au commerce le moyen de savoir toujours où trouver des marins. A l'arrivée de Valbelle devant Messine, le 15 septembre 1674, les habitants avaient fait retentir leurs murailles du cri de : u Vive la France! « Bientôt il les avait aidés à enlever aux Espagnols le fort de San- Salvador, que ceux-ci n'avaient pas cessé d'occuper, et dont Melchior de la Cueva, qui s'était approché avec vingt-trois vaisseaux, ne sut pas empêcher la capitulation. Le chevalier de Valbelle était ensuite revenu en France pour rendre compte de la manière dont il avait rempli sa mission, et demander des secours pour la conservation de Messine. Mais à peine était-il parti, que les Espagnols avaient attaqué la ville par terre et par mer, et réduit, en peu de temps, les habitants à la famine. Déjà même ceux-ci s'étaient engagés à capituler sous quelques jours, s'ils ne recevaient point des secours de France, quand, le 2 janvier 1G75, on signala une petite escadre de six vaisseaux de guerre et de trois brûlots. Valbelle la commandait encore. II avait sur son bord le

marquis do Vaîlavoire, qui devait remplir à Messine les fonctions de vice roi. Valbeile aperçut une flotte espagnole de vingt-deux vaisseaux et de vingt-quatre galères qui fermaient le passage. Don Melchior de la Cueva, capitaine général des armées navales d'Espagne, la commandait. Valbeile, confiant dans son étoile, malgré l'effrayante inégalité de ses forces, prend la résolution de passer, dès le lendemain matin , et de secourir la place. A son ordre, le vaisseau le Prudent, capitaine La Fayette, entre le premier dans le détroit de Messine, et fait un si grand feu contre une tour dont les Espagnols s'étaient emparés, qu'il les force aussitôt à l'abandonner. Le Pompeux, que montait Valbeile, le Téméraire, capitaine de Léri, te Forfunë, capi laine Gravier, le Sage, capitaine deLangeron, V Agréable, capitaine d'Ailli, et la frégate la-Gracieuse^ capitaine Gassouviilc, firent également si bien, qu'au bruit de leur canon les ennemis délaissèrent tous les postes qu'ils occupaient sur le rivage, et s'enfuirent dans les montagnes voisines. Pendant ce temps, la flotte de Melchior de la Cueva, terrifiée ellemême au seul aspect de l'audace inouïe de la petite escadre de Valbeile, se tenait, silencieuse et consternée, à l'écart de la poudre et des boulets, n'indiquant pas, par le moindre mouvement, qu' elle songeât à disputer le passage. Le capitaine de La Fayette, qui était entré le premier dans le détroit, le premier aussi entra dans le port de Messine, après avoir vu le siège de commandement sur lequel il était placé pour diriger ses manœuvres, emporté d'un boulet de canon. Messine était pour la seconde fois secourue.

Mais, par la faute du marquis de Vaîlavoire, aussi mauvais administrateur qu'il était vaillant soldat, ce second secours encore n'ayant pas été longtemps suffisant, et, déplus, les Français, trop oublieux de ce qui avait autrefois causé leurs malheurs dans les Siciles, se laissant aller aux plus grands désordres de ma;urs, on résolut d'envoyer à Messine un personnage à qui on supposait plus d'autorité qu'à Vaîlavoire. Le duc de Vivonne, général des galères de France, fut nommé vice-roi de Sicile. En conséquence, le '29 janvier 1075, Vivonne, accompagné du lieutenant général

Duquesne, partit de la rade de Toulon avec huit vaisseaux de guerre. Tn convoi de blé le suivait. Des vents défavorables, qui l'obligèrent presque aussitôt à relâcher aux îles d'Hyèrcs, ne lui permirent d'arriver que le 1 1 février à la vue des côtes de Sicile.

Cette fois la flotte espagnole, forte de vingt vaisseaux de guerre et de dix-sept galères, sous le commandement de Melchior de la Cueva, résolut de réparer la honte dont elle s'était couverte en laissant, à deux reprises, de minces escadres françaises secourir Messine sans venir à leur traverse ou les attendre. Fondant toute son espérance sur le nombre si incomparablement supérieur de ses vaisseaux, elle vint au-devant de l'escadre de Vivonne, et lui présenta la bataille. Le peu qu'il y avait de vent était nord-est, ce qui était très favorable aux galères ennemies.Les vaisseaux espagnols faisaient porter vent arrière sur l'escadre de France, qui, de son côté, malgré les désavantages du vent et du nombre, courait au sud-est et faisait toute la manœuvre capable de l'approcher de ses adversaires. Comme ceux-ci, en étendant leur ligne, auraient pu attaquer en même temps les huit vaisseaux français et les envelopper, Vivonne, par le conseil de Duquesne, prit, pour éviter cet inconvénient, la précaution de laisser de grands intervalles entre ses trois petites divisions, se confiant dans la valeur et dans l'expérience des officiers qui les commandaient. Duquesne, à la tête de l'avant-garde, eut d'abord à soutenir tout l'effort du combat; plusieurs, parmi les Espagnols, avaient un tel désir de vaincre ce vieux marin, qu'ils lui firent, par leur nombre et leur ardeur, courir un instant de sérieux dangers. Il sut toutefois maintenir le combat presque sans perle aucune, jusqu'à ce que Vivonne, avec son corps de bataille, eût eu le temps de lui venir en aide. 11 y avait quatre heures que le feu durait de part et d'autre, quand Vivonne, s' apercevant que les galères espagnoles commençaient à se rebuter, jugea qu'il n'y avait plus d'inconvénient à rassembler tous les vaisseaux de son escadre, et que, dans cet état, la troisième division, commandée parle marquis de Preuilli d'Humières,

4m HISTOIRK M ARTTIMK

qui n'avait point encore donné, pourrait produire un effet décisif. Le signal de jonction fut fait. Les six vaisseaux de Vivonne et de Duquesne allèrent sur-le-champ au-devant de l'arrière-garde de Preuilli, qui, de son coté, venait vers eux à toutes voiles. Les Espagnols, voyant que les Français allaient gagner le vent, revirèrent promptement pour les en empêcher. Le combat recommença alors avec plus de fureur qu'auparavant; la jonction des trois vaisseaux auxquels les ennemis n'avaient point encore eu affaire, ne leur fit point lâcher prise. Duquesne continuait à être l'objet des plus acharnés efforts; mais, impassible comme le génie de la guerre, devant cette recrudescence de fougue castillane, il détachait de superbes bordées contre tous les vaisseaux qui se flattaient de l'approcher, et les rejetait l'un après l'autre à distance. La victoire cependant flottait encore incertaine entre le nombre et l'habileté, quand le chevalier de Valbelle, averti par le bruit de l'artillerie de ce qui se passait en mer, sortit du port de Messine, et amena en renfort ses six vaisseaux à Vivonne. Il arriva sur les Espagnols vent arrière , et dès que l'escadre engagée l'aperçut, elle manœuvra de manière à mettre l'ennemi entre deux feux. Dès lors, les trente-sept voiles de Melchior de la Cueva n'espérèrent plus rien que de la fuite : on leur donna la chasse jusqu'à Naples, et bientôt après l'escadre française entra triomphalement dans le port de Messine.

Les habitants de la ville secourue pour la troisième fois saluèrent Vivonne pour leur vice-roi, aux cris de: « Vive la France! Vive la vierge Marie! » Par malheur, la vice-royauté du duc ne répondit pasà ce qu'on en avait espéré. Il mécontenta des habitants d'ail leurs assez peu faciles à satisfaire, et, au lieu de poursuivre les conquêtes en Sicile, il passa son temps à se défendre contre des conspirations vraies ou prétendues. Ce fut pourtant à cette époque qu'il reçut le bâton de maréchal de France, sans pour cela abandonner sa charge de général des galères. 11 obtint même la survivance de celle-ci pour son fils.

Si Vivonne ne faisait rien, en revanche les capitaines des vais-

seaux français se signalaient dans la Méditerranée. Tourville incendia, en plein jour, sous le canon des forts de Reggio,une frégate de France qui, dans son isolement, était tombée au pouvoir de dix galères d'Espagne. Le capitaine de Léri et le capitaine de brûlot Serpaut assistaient, dans cette héroïque circonstance, Tourville , qui eut peu après une nouvelle occasion de se montrer. Vivonne, pour se donner enfin l'air de ne pas rester complètement inactif, prit la tardive résolution d'aller assiéger, par mer, Agosta, sur la côte orientale de Sicile, à quelques lieues de Syracuse. Le lieutenant général Duquesne eut à remplir les fonctions de vice-amiral dans cette expédition, comme dans le combat du 11 février, Vivonne exerçant celles d'amiral. Tourville obtint d'entrer le premier dans le port d'Agosta, à la tête de 1 armée, et ce fut particulièrement à sa connaissance du lieu, à son courage et à la manière dont il fit jouer son artillerie, que Ton dut la prompte capitulation de la place. A moins de deux mois de là, le lieutenant général des armées navales, marquis d'Almeiras, dont la fin devait être si glorieuse et malheureusement si prochaine, faisait, avec quelques vaisseaux, prendre la fuite à toute la flotte d'Espagne, et lui donnait la chasse.

Sur les entrefaites, on apprit l'arrivée d'adversaires plus dignes des illustres marins que possédait alors la France. Ruyter et ses Hollandais étaient entrés dans la Méditerranée. C'était une immense et généreuse émotion sur tous les bords des capitaines français ; chacun s'y demandait s'il aurait la précieuse faveur d'être des batailles qui se préparaient; chacun aussi s'interrogeait pour savoir quel chef ou opposerait au grand Ruyter: car, tout en rendant justice à la valeur de Vivonne, on comprenait qu'il n'était pas de taille.

Dans ce temps-là justement, Duquesne avait été envoyé en France , par le vice-roi de Sicile , avec la plus grande partie de la flotte de la Méditerranée, pour chercher des vivres, des munitions et des renforts. Quelques vaisseaux seulement étaient restés à Messine, et se trouvaient ainsi fort exposés; on se mettait

en peine de la jonction qu'il faudrait bientôt opérer entre eux et la flotte qui allait revenir de Toulon, alors que Ruyler, et non plus l'amiral d'Espagne, était là pour barrer le passage. Colbert y songeait autant que pas un . de Versailles où il était, et il entra, à ce sujet, en correspondance avec Duquesne qui se trouvait à Toulon. Le plan que proposa le vieux marin fut adopté par Louis XIV et par son ministre, qui, heureusement inspirés, ne conçurent rien de mieux que d'en confier l'exécution à son auteur. Il y avait longtemps que Duquesne était tenu pour le plus habile homme de mer de France. Au fond , les plus grandes et profitables actions de la marine, on les lui devait, on ne l'ignorait pas, on ne le niait pas; et pourtant on l'avait laissé parvenir à sa soixante-quatrième année sans l'élever à la vice-amirauté, que personne n'avait si bien méritée que lui. La cause n'en était point dans la vulgarité de sa naissance, mais dans ce qu'on appelait alors le malheur de sa religion. Le Dieppois Abraham Duquesne était en effet calviniste, et calviniste inébranlable dans sa croyance. Il fallait déjà que ses services fussent reconnus bien nécessaires, pour qu'on lui eût conféré une lieutenance générale ; car les huguenots n'étaient de leur nature, en ce temps, bons qu'à jeter aux chiens, et, pour qu'ils grandissent dans les charges et les honneurs, il leur fallait dix fois les talents et le mérite du plus indifférent, du pire des catholiques. La haine contre les huguenots était un des défauts de Louis XIV, moins peut-être à cause de leur religion en elle-même, que du soupçon qu'il avait, par de précédents exemples, qu'ils étaient toujours prêts à former un État dans l'État, et à exiger, de l'absolutisme royal, tel qu'il le concevait, des concessions à demi, sinon tout à fait républicaines. Néanmoins il n'était point homme à rejeter les services d'un brave et habile guerrier, parce qu'il appartenait au calvinisme ou au luthérianisme; il le portait aussi haut qu'il croyait pouvoir le faire sans trop d'inconvénient pour ses principes personnels, et il n'épargnait rien, insinuations, magnifiques promesses, prières même, car il y mettait du cœur, pour obtenir de ceux dont il appré-

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eiait les qualités et les talents, le sacrifice de leur croyance contraire à la sienne. Ainsi, quand Turenne avait abjuré le protestantisme, Louis en avait senti une joie si profonde, que le grand capitaine n'avait plus connu dès lors de rival auprès de sa personne; il lui avait soumis tous les autres maréchaux de France, les princes de son sang eux-mèincs ; et dernièrement à sa mort, car Turenne venait de périr emporté par un boulet de canon, à Salsbach, il n'avait pas trouvé que ce fût trop, pour honorer sa mémoire, de le faire inhumer à Saint-Denis, au milieu des dépouilles royales. De même, à chaque fois qu'il voyait Duquesne, Louis lui montrait la dignité de vice-amiral, celle de maréchal de France môme, comme prix de son entrée dans le sein de l'Église catholique romaine. Duquesne était au-dessus de ces séductions; ce n'est point elles qui auraient pu l'entraîner. Il refusa jusqu'au dernier jour d'accéder, sous le rapport de la religion, aux vœux de Louis XIV. Mais enfin, pour la gloire de la France, on l'allait pourtant voir revêtu du commandement suprême d'une armée navale ; on Fallait voir utiliser, pour ses propres desseins, son expérience consommée, la merveilleuse sûreté de son coup d'a»il, l'énergique et puissante domination de son sang-froid entre le ciel et les flots, dans la tempête des batailles ; on l'allait voir à travers la fumée, les boulets, la mitraille, se développer dans la libre étendue de son génie. Quel beau jour ce dut être pour le marin qui avait fait ses premières campagnes au temps de la surintendance de Richelieu, et qui, après avoir ensuite victorieusement commandé en qualité de vice-amiral de Suède, était revenu, au premier bruit des guerres navales de son pays, réclamer son poste en France, quelque inférieur qu'il fût à ses services et à son mérite ! quel beau jour ce dut être pour le vieux Duquesne que celui où il arbora pavillon pour aller se mesurer avec la plus grande illustration navale du temps! Et quelle joie aussi ce fut, ce jour là, pour les jeunes comme pour les anciens du métier, d'avoir pour amiral, même passagèrement, ce doyen vénéré, admiré, aimé, malgré sa rudesse de formes, mais non de cœur! 11 n'était pas un

marin en France, du matelot au chef d'escadre, qui n ambitionnât de pouvoir dire plus tard : « J'ai servi, en 1G76, sous Duquesne contre Ruyter. »

Le célèbre amiral général des Provinces-Unies se trouvait alors avec sa flotte, du côté de Melnzzo, ville de Sicile, à huit lieues seulement de Messine. Un capitaine du commerce anglais l'ayant rencontré et interrogé sur ce qu'il faisait dans ces parages : « J'attends le brave Duquesne, » avait répondu Ruyter. Duquesne ne se fit pas longtemps attendre. Parti de Toulon, le 17 décembre 1675, avec vingt vaisseaux et six brûlots, il faisait voile pour Messine, où il avait d'abord dessein d'entrer par le nord du détroit, dût-il être obligé, comme c'était peu douteux, de s'ouvrir un passage à travers la flotte ennemie. Ruyter amenait en effetcelle-ci au-devant de lui ; et, monté par ses ordres sur un des sommets les plus élevés des îles volcaniques de Lipari, situées au milieu du golfe à fond ouvert que forment la Sicile et le sud de l'Italie, déjà un de ses lieutenants cherchait à découvrir la flotte française. Ruyter apprit bientôt que ses vœux étaient comblés. Il cingla en toute hâte vers l'île Stromboli, la plus au nord des Lipari ; car c'était par là qu'on avait vu s'élever les mâts et les voiles de Duquesne. C'était là aussi que les deux géants du monde naval devaient se livrer leur première bataille, là en présence de cette fantasmagorique montagne de Stromboli , surnommée par les marins le grand fanal de la Méditerranée, et qui, du sein de l'antique mer Tyrrhénienne, élève de plus de deux mille pieds au-dessus des flots les flammes continuelles de son cratère toujours brûlant.

Le 7 janvier 1676, Duquesne vit la flotte de Ruyter, composée de vingt-quatre vaisseaux de guerre, quatre brûlots, deux flûtes et neuf galères d'Espagne, qui venait vent arrière et toutes voiles dehors sur la sienne. Ce jour-là, l'amiral de Hollande n'avait dessein, à ce qu'il paraît, que d'examiner à distance à quelles gens il avait affaire, et si le cœur leur tiendrait bon en sa présence ; car, ayant vu que Duquesne allait au plus près, et avec ses huniers seulement, pour lui faire connaître qu'il acceptait le combat , il

n'arriva pas et conserva toujours le vent. Le soir, Duquesne dépêcha une felouque, bâtiment méditerranéen, à voiles et à rames comme les galères, pour porter à Messine la nouvelle qu'on était en présence de l'ennemi; elle passa heureusement. Les deux flottes, leurs feux allumés, marchèrent toute. la nuit en présence et à la vue l!une de l'autre, cherchant par tous les moyens imaginables à se gagner le vent. Sur la tin de la nuit, il en vint un d ouest-sud-ouest si violent, que les neuf galères d'Espagne furent obligées d'aller se mettre à couvert sous une des îles Lipari, et ne purent ainsi être utiles aux Hollandais pendant le combat. Le vent s'étant décidément déclaré pour les Français, Duquesne résolut aussitôt de mettre à proût cet avantage, et, le 8 janvier, dès le point du jour, il força de voiles vers les ennemis, qui étaient à deux lieues de lui. 11 avait ainsi fixé son ordre de bataille : le chef d'escadre de Preuilli d'Humières , monté sur le Saint - Michel , avait l'avant - garde , avec les capitaines de La Fayette, de Châteauneuf, de Chabert, de Relingues, de Villette, montés sur le Prudent, le Parfait, le Fier, le Mignon, VAauré. Deux brûlots, que des hommes de noble race, le marquis de Heauvoisis et le chevalier de La Galissonnière, 6'étaient fait un honneur de commander, malgré la mort presque certaine qui était attachée à leur poste, appartenaient en outre à celte avantgarde. Duquesne s'était réservé le corps de bataille pour avoir l'œil à tout, et avait eu soin de donner pour vaisseaux matelots 1 au Saint-Esprit, où flottait son pavillon carré blanc, le Pompeux et le Sceptre, commandés l'un par Valbelle et l'autre par Tourvillc. Les capitaines deLangeron, sur le Sage, de Béthune, sur la Sirène, de Court, sur l'Éclatant, de Léri, sur le Téméraire, de La Barre, sur ? Aimable % complétaient, avec les deux brûlots des capitaines Champagne et Honorât, le corps de 'bataille- de Duquesne. L'arrière-garde était aux ordres du chef d'escadre Gabaret l'aine, monté mv le San$-Pareil, et ayant avec lui les capitaines de vais-

• Les doux vaisseaux entre lesquels le vaisseau pavillon, ou chef de division, doil combattre dans l'ordre de bataille.

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seau Septcsmc, sur le Vaillant, de Beaulieu, sur le Grand, de Villeneuve-Ferrières, sur V Aquilon, Gravier, sur le Magnifique, et Forbin l'aîné, frère du célèbre Forbin, sur V Apollon. L'arrièregarde avait aussi ses deux brûlots, conduits par les capitaines Serpaut et Després.

Ruyter, de son côté, ayant divisé, sa flotte en trois escadres, avait donné la tête au contre-amiral Vcrschoor, gardé le corps de bataille pour lui - même, et mis le vice-amiral de Haan à la queue. A Tordre merveilleux dans lequel les Français arrivaient sur lui, il reconnut bien Duquesne, et ne put se défendre d'admirer.

Des deux côtés les vaisseaux étaient en ligne, distant les uns des autres d'une encablure ou six cents pieds, pour ne point courir le risque de s'aborder involontairement. Presque toutes les voiles étaient ferlées ou repliées autour de leurs vergues; il n'y avait que les huniers, ces voiles trapéziformes qui posent si fièrement audessus des bas mâts, et dont la puissance est telle, qu'elles suffisent souvent, à elles seules, à emporter l'édifice naval tout entier, il n'y avait que les huniers qui se gonflassent encore au souffle de la brise. Le branle-bas s'était fait en un clin d'œil; tous les hamacs ou branles avaient été dépendus et jetés avec les matelas et autres objets dans les filets de bastingage tendus au-dessus des bords des vaisseaux pour amortir l'effet des canons ennemis; les cloisons, les chambres, démontées, n'avaient pas même été mises à l'abri du branle-bas, afin de parer les batteries de long en long; des tonneaux debout et défoncés, les uns pleins de boulets pour l'usage descanonniers, les autres d'eau , étaient rangés d'espace en espace, sur le milieu des ponts, avec des cuirs trempés, destinés aussi à couper les incendies. De la cendre et du sable étaient répandus partout, pour empêcher les pieds de glisser dans le sang qui tout à l'heure allait couler. Quoique l'abordage fût devenu extrêmement rare dans les batailles générales, depuis que l'art de se disposer en ligne laissait presque tout à faire à la manœuvre et à l'artillerie, on n'en avait pas moins placé avec ordre entre les sabords, pour le cas échéant, toutes les armes dont on se servait

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alors sur les vaisseaux, une fois qu'ils s'étaient accrochés : d'abord, pour défendre l'abordage, les piques , les demi-piques, les espontons assez semblables à ces dernières, les longues hallebardes et pertuisanes à la lame armée d'un croissant; puis, pour passer à l'abordage, les pistolets, les sabres et les haches d'armes au fer tranchant, à crochet et à pointe. Chacun était à son poste sur son bord : les capitaines à l'étage le plus élevé de la poupe pour donner leurs ordres et tout surveiller ; les lieutenants et les enseignes dans les batteries pour faire servir le canon ; les maîtres sur les dunettes, ces sortes de belvédères de l'arrière des vaisseaux, afin d'entendre les ordres de manœuvre des capitaines et de les faire exécuter; des soldats et des matelots étaient distribués à chaque pièce de canon, au nombre de sept, neuf ou onze, selon le calibre; d'autres se tenaient sur le pont d'en haut, armés de fusils et plus encore de mousquets, arme si en usage autrefois, qui se tirait au moyen d'une mèche; quelques-uns étaient postés jusque sur les hunes, ces plates-formes situées au faîte des mâts des vaisseaux , et qui, outre leur utilité première pour l'ensemble de la mâture et de la voilure, et de ceux qui y sont spécialement affectés, présentent, au moment du combat, des sortes de citadelles aériennes d'où la mort peut choisir ses victimes. Tout cet appareil de combat s'enveloppait autour des hunes, autour surtout du bastingage de chaque vaisseau français, de pavois qui n'étaient autres que des tentures de drap bleu, parsemé de fleurs de lis jaunes èt bordé de deux grandes bandes blanches, parures de fêtes en certains jours, mais sortes de linceuls autant que de remparts dans les batailles, qui voilent aux yeux de l'ennemi les coups qu'on lui destine et ceux qu'il porte. 11 y eut un moment muet, mais solennel. Pas un coup de canon encore n'avait été tiré, et pourtant on se trouvait à portée; toutes les poitrines, même celles des plus braves , étaient soulevées, un frissonnement indéfinissable les parcourait intérieurement; une extrême anxiété régnait sur chaque vaisseau. Le duel entre Duquesne et Huyter, dont les préliminaires avaient été si majestueux, allait commencer éclatant et terrible.

Avant que Duquesne eût donné son signal, le chevalier de La Fayette, trop impatient de charger, arriva sur trois vaisseaux de l'avant-garde ennemie. Le Prudent, dont il démentait le nom, paya la faute de son capitaine. Il fut horriblement dégréé, et La Fayette eut le dépit de ne pouvoir revenir d'une heure au combat. Le marquis de Preuilli, au signal de Duquesne, s'est mis en devoir de s'engager avec l'avant-garde de Verschoor; mais il a pris si peu d'espace , en arrivant sur l'ennemi , qu'à présent qu'il faut présenter le côté et étendre la ligne, il gène à la fois les vaisseaux de sa propre division qui sont derrière lui, et ceux de la têle du corps de bataille. Désespérée de cette manœuvre mal accomplie, qui met des amis entre elle et l'ennemi, une partie de la flotte française est réduite, pendant un moment qui lui semble un siècle, à laisser son canon inactif. Cependant Duquesne a réparé cette faute involontaire et placé sa division par le travers de celle de Ruyter, qui peu à peu arrivait. Langeron, à la tête du corps do bataille, servit d'abord un beau feu; mais, près d'être écrasé par les vaisseaux de Ruyter, il se refroidit soudainement, et on ne le vil plus en place. Bélhune, qui le suivait, lit bonne contenance; mais il n'aurait pu soutenir longtemps les bordées de deux énormes vaisseaux hollandais qu'il avait devant lui, si Valbelle, qui était proche, ne se fût empressé de répondre souvent pour lui. Le Pompeux, que montait cet habile et brillant chevalier provençal, cherchait des adversaires dignes de lui. Quelle magnifique fortune! La Concorde se présenta, qui, noble héritière des Sepl-Provincts, portait le pavillon de l'amiral général de Hollande. Deux heures durant, Valbelle se battit contre Ruyter, sans daigner répondre à un moindre bâtiment qui se désespérait que le Pompeux n'eût souci do lui. Mais la lutte surhumaine dans la* quelle Valbelle avait osé s'engager menaçait de le perdre. Ne voulant pas plier, quoiqu'il se sentît près de succomber, c'en était fait de lui, si Duquesne n'était venu le dégager, comme il avait lui-même dégagé Bélhune. On vit alors Duquesne et Ruyter se rencontrer vaisseau à vaisseau. Les deux Jupiturs sont aux prises,

DE FRAftCE. 47*

el les foudres qu'ils su lancent l'un à l'autre avec une rapidité effrayante, qui n'exclut pas l'ordre le plus parfait, dominent et font taire les éléments. Le vent étonné s'apaise , et tombe insensiblement sous le tonnerre de leur artillerie. L'Olympe du vieil Homère n'eût pas dédaigné d'assister au combat; il se partagea souvent entre deux champions moins dignes de lui. Quel triomphe à bord du Saint-Esprit ! On n'en peut plus douter : la Concorde plie, doucement, toujours en ordre, il est vrai, comme peut se décider à plier celui qui la commande; mais enfin elle plie. Duquesne a fait reculer Ruyter. Sans perdre de temps, il envoie des ordres à Preuilli pour qu'il presse, avec son escadre, celle du contreamiral Yerschoor. Preuilli, prompt à l'obéissance, fait bientôt oublier la faute qu'il avait commise au début; âprement secondé par les capitaines de Chabert, de Relingues et de Villette-Mureai, il se bat avec une ardeur si cruelle, que les vaisseaux de l'avantgarde ennemie sont désemparés à faire frémir; leur mâts, leurs vergues, leurs voiles, toutes leurs manœuvres qui tout à l'heure encore s'étalaient si fièrement, ne présentent plus qu'un désastreux tableau. Sur les vaisseaux hollandais, on ne voyait que des débris d'hommes, que des membres sanglants et dispersés. Le contre - amiral Yerschoor fut trouvé au milieu d'un tas de morts.

Cependant Duquesne aurait voulu pousser jusqu'aux dernières conséquences le premier succès qu'il venait d'obtenir sur le corps de bataille de Ruyter. Tourville eut ordre d'accompagner, pour le protéger avec le canon du Sceptre, le brûlot du capitaine Champagne, chargé d'aller faire éclater son artifice au bord même de l'amiral général de Hollande. Ce brûlot s'avança avec une hardiesse incroyable; mais avant d'en être abordé, Ruyter lui abattit son mât de hune, et le maltraita au point que Champagne y mit le feu, sans autre objet désormais que de l'empêcher de tomber au pouvoir de l'ennemi . Deux nouveaux brûlots, successivement et dans le même but , partirent de l'avant-garde française, après celui du corps de bataille, et ne réussirent pas

davantage. Beauvoisis mit inutilement le feu au sien, et fut assommé d'un éclat de bois; La Galissonnière vit couler et fondre sous ses pieds l'autre brûlot qu'il conduisait.

Néanmoins l'avant-gardcdes ennemis était défaite; leur corps de bataille ne se tenait plus que sur la défensive. Restait leur arrièregarde qui n'avait pas encore donné. Elle fut sur le point d'être coupée de manière à ne pouvoir être secourue. Elle ne dut son salut qu'à une faute de Gabaret qui ne prit pas le temps favorable pour arriver avec son escadre. Le vent, de plus en plus affaibli par l'effet de l'artillerie, ne permettait pas d'agir avec puissance. Les deux arrière-gardes seules s'envoyaient encore des volées de coups de canon, par l'une desquelles fut atteint mortellement le capitaine Villeneuve- Ferrières. l'ne heure avant la nuit, un nouveau, mais peu redoutable ennemi vint à Duquesne: c'étaient les neuf galères d'Espagne qui avaient pu enfin quitter leur abri. Elles s'avisèrent d'essayer sur l'escadre de Duquesne leurs canons de coursiers, les plus gros des cinq qu'elles portaient chacune à leur avant, et qui, avec quelques pierriers, composaient toute l'artillerie de ces sortes de navires; mais Tourville les fit taire en les saluant de deux coups de pièces de trente-six. Elles ne songèrent plus alors qu'à aller remplir leur office, qui, en l'état nouveau de la marine, était, le plus souvent, de remorquer les vaisseaux incommodés. Ceux de Hollande avaient grand besoin de leurs services. Ils n'étaient plus en état d'empêcher la flotte de Duquesne de se joindre aux vaisseaux français qui étaient restés à Messine, sous les ordres du chef d'escadre d'Almciras. Le lendemain cette jonction s'opéra sans difficulté. Duquesne, ne voulant pas compromettre le succès définitif d'une entreprise qu'il avait si bien commencée, en engageant coup sur coup et sans nécessité sa flotte, qui avait elle-même besoin de réparations, déjoua les plans qu'aurait pu se réserver l'ennemi, tourna autour de la Sicile , et entra dans le détroit par le sud, au lieu d'y entrer par le nord1. Pour la quatrième fois, mais pour la plus diffi-

' C'est ce que rapporlent la plupart des auleurs. Le but de celle manœuvre de Duquesne

eile, car il avait fallu vaincre Ruyter, Messine élail secourue.

Les deux flottes s'étaient radoubées chacune de son côté, quand Duquesne sortit, le 20 avril, du port de Messine, tant pour favoriser l'arrivée de nouveaux convois de blé impatiemment attendus de France, que pour mettre obstacle aux projets que I on soupçonnait Ruyter d'avoir sur Agosta.

Duquesne était destiné à n'avoir que de magnifiques témoins de ses exploits dans la Méditerranée. Ce fut à la vue du mont Cibel, du gigantesque Etna , couronné, comme le Lucifer du poète, d'une éternelle et blanchâtre vapeur de soufre, qu'il fit, le 22 avril 1G7G, sa seconde et décisive rencontre de Ruyter.

Une escadre considérable d'Espagne et de Naples, sous les ordres de don Francisco Freyre de la Cerda, était jointe cette fois à la flotte de l'amiral général de Hollande. La lutte d'ailleurs allait être moins remarquable par le nombre que par l'éclatante renommée et le génie des combattants. Vingt -neuf vaisseaux de guerre, neuf galères et quelques brûlots, du côté de Ruyter; trente vaisseaux et huit brûlots, du côté de Duquesne : voilà tout ce qui allait entrer en scène à la bataille du mont Gibel. Ruyter se mit à l avant-garde de son armée, laissa le corps de bataille à l'amiral général espagnol, et confia son arrière-garde au vice-amiral de Haan. Duquesne, croyant que Ruyter s'était réservé le poste d honneur, le corps de bataille, dans l'armée navale ennemie , se le conserva pour lui-même dans la sienne afin d'avoir ce grand homme pour adversaire direct; il donna son avantgarde à d Almeiras, et son arrière -garde au chef d'escadre Cabaret.

Pendant que les flottes étaient en présence, on vit, avec un étonnement mêlé d'admiration, un vaisseau français qui passait superbement entre les deux lignes pour venir prendre sa place au corps de bataille de Duquesne. C'était la Sirène, que le chevalier de Réthune amenait du port d'Agosta, où les escadres d Espagne et de

nous semble suffisamment expliqué et justifié pour qu'il nous soit plus facile de la comprendre que l'observation cuiiiraire de M. Itonlils de lu Meule à ce sujet.

Hollande n'avaient pu parvenir naguère à la brûler, et qui n'entendait pas qu'on livrât une grande bataille sans elle. Cette fière venue du chevalier de Béthune fut saluée par des acclamations, et elle seule aurait suffi pour faire passer dans tous les cœurs l'électrique enthousiasme du combat.

La mer était alors à peine plus ridée que la surface d'un lac paisible, ce qui devait favoriser grandement les bons canonniers. Ruyter arriva le premier, sur les deux heures de l'aprèsmidi, avec toute sa division, et tomba sur l'escadre de d'Almeiras. Le choc fut terrible et soutenu de part et d'autre avec une puissance prodigieuse. Les officiers de l'avant-garde française, qui ne s'étaient pas flattés d'avoir d'abord à combattre personnellement Ruyter, se montraient d'autant plus ardents, qu'ils voyaient maintenant que cet honneur leur était acquis. Ils semblaient faire bon marché de la vie, pourvu qu'à ce prix ils obtinssent la victoire. Le capitaine de Cogolin, placé, avec le Fidèle , à la tète de Pavant-garde, reçut une cruelle blessure; on le porta à fond de cale, et son vaisseau, qui avait la barre de son gouvernail coupée et les voiles de devant à bas, arriva un peu pour se réparer. Le capitaine la Rretcsche, qui était derrière, sur le vaisseau l'Heureux, le remplaça aussitôt, soutint avec un courage et une conduite admirables le feu de deux vaisseaux ennemis à la fois, et donna ainsi le temps au Fidèle de revenir dans la ligne pour s'y comporter avec la même vigueur qu'auparavant. Cogolin s'était fait remonter sur le pont, et, étendu sur un matelas, il donnait ses ordres avec la plus héroïque fermeté. A bord du Vermandois, qui était le troisième de l'avant-garde française, le capitaine Tambouneau fut tué en foisant bravement son devoir. Le capitaine de Court reçut aussi une blessure mortelle à bord de l'Éclatant. Ce n'étaient que les avant-coureurs d'une mort qui aurait pu devenir désastreuse aux Français par le désordre qu'elle causa au milieu d'eux pendant un moment. Le chef d'escadre d'Almeira3 fut emporté d'un boulet de canon, alors que, tout glorieux d'avoir à soutenir le feu de la division de Ruyter, il venait de désemparer quatre des vaisseaux en-

nemis. L'équipage du Lin, à bord duquel venait de périr d'Almeiras, fut un instant déconcerté par cet événement ; les manœuvres tout à l'heure victorieuses qu'il faisait prirent un aspectde défaite. Le Lin se trouva bientôt entièrement hors de la ligne. Il n'y rentra plus, et resta jusqu'à la (in du combat sous la protection du brave Gravier, capitaine du Magnifique, qui le couvrit, remplit le vide qu'il avait fait en s'éloignant, et répondit une heure durant à l'épouvantable feu de Ruyter. Cependant le commandement de l'escadre, privée de son chef, revenait de droit à Valbelle, qui hésitait à le prendre, parce que l'équipage du Lin avait oublié, dans son désordre, de désarborer le pavillon de d'Almciras, et que rien alors ne disait que quelqu'un pût se permettre de le remplacer. Valbelle s'y décide pourtant; il commence par donner de nouveaux chefs aux équipages des vaisseaux qui ont perdu leurs officiers, et bientôt le combat se renouvelle avec plus d'acharnement encore qu'auparavant. La mer de Sicile, naguère si calme dans sa majesté, ressemblait à l'intérieur du grand cratère de l'Etna; c'était un affreux pêle-mêle de fumée, de flammes, de détonations; la ville de Catane en était troublée comme lorsque le vieux Gibel, en éruption, roule vers elle, par tous ses ravins, des torrents de laves en fusion. Le jour était avancé, et Ton avait hâte, de part et d'autre, de regagner, par une activité foudroyante, le temps qui allait faire défaut.

Duquesne s'indignait, à son corps de bataille, de ne pouvoir attirer plus près de lui les Espagnols; et, trouvant que c'était trop peu de si misérables ennemis, car il semblait qu'il n'y eût plus de sang castillan ou aragonais dans les veines des descendants des vainqueurs de Pavie, il prit le parti, sans pour cela les négliger complètement, d'aller partager le feu d'enfer que soutenait son avant-garde contre Ruyter. Alors l'amiral d'Espagne, honteux qu'on le méprisât, vint à bonne portée pour seconder les Hollandais. Il y en eut, ditron, sur les vaisseaux espagnols, qui, prenant la jactance pour le vrai courage, s'é'crièrent que « si la puissance de Dieu pouvait s'acquérir par l'épée, elle serait bientôt à eux. »

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Mais c'était pure fanfaronnade : les Hollandais accusèrent, à bon droit, leurs alliés de n'avoir point porté leurs efforts à la hauteur de leur blasphème.

Les galères d'Espagne ne laissèrent pas pourtant d'être fort utiles pour remorquer les quatre gros vaisseaux' de Hollande que l'infortuné d'Almeiras avait déjà si maltraités, et qui étaient sur le point de tomber au pouvoir de Duquesne. Les vaisseaux français, tous sur une même ligne, se tenaient le plus près possible de la direction du vent ; leurs canons, à cette faveur, avaient produit un effet désastreux sur l'ennemi, qui, supprimant souvent jusqu'à ses voiles de hune, s'approchait de la ligne française en dérivant. Un cinquième vaisseau hollandais venait d'être aussi maltraité que les quatre premiers, et, comme eux, se voyait dans la nécessité de se faire remorquer, quand ftuyler, dont l'escadre s eclaircissait de quart d'heure en quart d'heure, se trouvant trop peu accompagné, et voulant donner le temps à ceux qui étaient derrière lui de le rejoindre, tomba, avec son vaisseau, la Concorde, en travers du Saint-Esprit, où Duquesne avait arboré pavillon. Une sorle de fatalité avait amené Ruyter sous le canon de Duquesne. Jamais ces deux grands hommes, même à Stromboli, ne s'étaient rencontrés de si près pour se combattre. La lutte fut entre eux, pour ainsi dire, d'homme à homme; elle devait être décisive; il fallait inévitablement qu'un des athlètes y restât. Le Saint-Esprit avait avec lui le Saint-Michel et le Sceptre, montés par de Preuilli cl de Tourville, qui faisaient, à ses côtés, un feu, une fumée si effroyables, qu'on eût pu croire vraiment la majesté de Dieu se révélant dans la tempête à travers les éclairs et les tonnerres. Quelque chose d'extraordinaire venait certainement de se passer sur la Concorde; son feu chancela; elle revira de bord à la faveur des nuages épais que causaient, de part et d'autre, les canonnades, et on eût dit qu'elle voulait aller ensevelir, quelque mystère dans les profondeurs mêmes de la nuit qui s'approchait. On ne devait savoir que plus tard tout ce que ce mystère renfermait de deuil pour la Hollande.

Cependant l'escadre de l'amiral de Haan et une partie de celle d'Espagne occupaient d'assez loin l'arrière-garde française. De

Haan, qui s'était réservé à dessein, se décida, quoiqu'un peu tard, à tomber sur Gabaret, qui tint aussi ferme que son ennemi arrivait fort. On se battit par là de si près, que l'on pouvait se défier à la façon des héros d'Homère. On entendait les capitaines de La Fayette, de Langeron, de Beaulieu et de Léri, qui, de la galerie de leurs vaisseaux, appelaient à l'abordage les capitaines hollandais. Les balles, la mitraille, les boulets, les chevilles de fer, les éclats de bois volaient de toutes parts, et de toutes parts les voiles étaient criblées, déchirées comme de vieux drapeaux; la mer retentissait des coups de canon qui se succédaient avec rapidité, et souvent partaient tous à la fois. Le salpêtre infectait l'air dans une large étendue, et l'Etna et ses fumées avaient disparu derrière les nuages pénétrés de flammes incessantes qui • abondaient par les sabords béants de chaque vaisseau, comme par autant de cratères en éruption. Enfin , la nuit abaissant ses voiles, le contre -amiral hollandais perdit toute espérance de ramener du côté des alliés la victoire qu'ils n'avaient pu obtenir ni au corps de bataille ni à l avant-garde ; il se rallia au gros de son armée, pour laquelle le sort s'était montré ce jour-là si cruel, et ce fut lui qui fut chargé de la conduire, à grand'peine et traînant l'aile, se réfugier dans le port de Syracuse, car le mystère dont s'était enveloppé, en face de Duquesne, le vaisseau de l'amiral général de Hollande, venait d'être révélé. Ruyter, le grand Ruyter, qui était parvenu à 1 âge de soixante et dix ans , qui avait assisté à tant de combats et commandé en chef dans quinze mémorables batailles, sans avoir jamais reçu aucune atteinte dangereuse, s'était vu frappé à faire désespérer de sa vie, dans la journée du 22 avril 1G76. En effet, il finit sa glorieuse carrière le 29 du même mois. Celte mort, déplorée même des Français, laissait Duquesne sans rival sur les mers. On ne connut plus désormais celui qui avait triomphé du grand Ruyter que sous le nom du grand Duquesne. C'est ainsi que la

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gloire du vaincu servait encore à rehausser celle du vainqueur.

Quand l'armée victorieuse entra dans le port de Messine, Vivonne attendait impatiemment uu successeur dans sa vice-royauté, car il commençait à s'ennuyer fort en Sicile et se serait bien mieux plu à Paris. Les lauriers de Duquesne le retirèrent pourtant de sa torpeur; jaloux de faire voir qu'il était lui-même capable d'une action grande et hardie, Vivonne, pour illustrer les derniers jours de son gouvernement par quelque fait éclatant, résolut d'aller attaquer jusque dans le port de Palerme les (lottes combinées de Hollande et d'Espagne. Elles s'y étaient rendues de Syracuse, dans l'espérance d'y trouver un refuge plus sûr et moins accessible aux Français. Vivonne, à qui Duquesne avait remis le commandement de la flotte, partit, le 28 mai 1676, de Messine, après avoir joint à ses vaisseaux et à ses brûlots vingt- cinq galères nouvellement venues de Marseille ; car Marseille était restée le port des galères de France, lorsque Toulon était déjà devenu le grand port des vaisseaux de guerre français dans la Méditerranée. Duquesne, toujours monté sur son beau vaisseau le Saint-Esprit , commandait 1* avant-garde, et avait sous ses ordres directs les capitaines d'Amfreville, de La Barre, de Bclle-Isle, de Coëtlogon, de Relingues, de Montreuil, de Septesme, et son propre fils, capitaine aussi, qu'il se plaisait à élever à ses leçons; ces principaux officiers du corps d'armée, qui étaient fiers d'avoir le grand Duquesne pour chef, étaient montés sur le Fortuné , l'Aimable , le Joli , le Grand, l'Eclatant, le Mignon, V Aquilon, le Vaillant et le Parfait. Trois brûlots étaient affectés à l'avant-garde, la Notre-Dame de llunières, l'Hameçon et le Dangereux, avec leurs capitaines Honorât, Verguin et du Rivaut. Vivonne, ayant choisi pour lui le corps de bataille, n'avait point arboré son pavillon de commandement sur la réale des galères, mais sur le vaisseau le Sceptre. Il était bien protégé, car. outre Tourville, qui, sous lui, commandait sur le Sceptre, avec le titre de chef d'escadre, deux autres chefs d'escadre renommés, Valbelle, 6ur le Pompeux, et de Preuilli dllumières, sur le Saint-Michel , étaient ses matelots. Les capi-

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taiiies d'Ailli, «le Léri, de Béthune, de Villette- Murçni , de la Motte, de Chabert et de Langcron étaient aussi au corps de bataille, sur l'Agréable, le Téméraire, la Sirène, le Pompeux, l'Assuré, le Brusque et le Sage. Trois brûlots, l'Ardent, le Ligornois et l'Orage, avec leurs capitaines Desprete, Serpaut et Scion , complétaient l'escadre de Vivonne. L'escadre d'arrière -garde était aux ordres de Gabaret l'aîné, qui avait arboré le pavillon de contreamiral sur le Lis. L Heureux, l'Apollon, le Trident, le Sans-Pareil, le Magnifique, le Yermandois, le Prudent , le Fidèle, avec leurs capitaines de La Bretesche, de Forbin l'aîné, de Belle-Fontaine, de Châteauneuf, Gravier, de La Porte, de ta Fayette et de Cogolin, étaient à l'arrière - garde , où l'on comptait aussi trois brûlots, l'Impudent, i Inquiet et la Notre-Dame de Bon-Voyage, avec leurs capitaines Chaboisseau , Fourteau et Toucas.

Lutin, les vingt-cinq galères de France étaient sous le commandement des deux chefs d'escadre de La Brossardière et de Mance.

Toute l'armée navale arriva le dernier jour de mai, à la vue de Palerme, ville capitale de la Sicile, située sur la côte septentrionale de l'île, et sur le golfe de son nom, qui s'ouvre entre les monts Gerbin et Pelegrino. Les flottes combinées d'Espagne et de Hollande sortirent dès le lendemain de derrière le môle qui protège le grand port de Palerme contre les vents du large. Vivonne commanda Gabaret, Tourville, Langeron, et le major de ses vaisseaux, chevalier de Chaumont, pour aller reconnaître les dispositions de l'ennemi. Ils s'embarquèrent dans une felouque, que le corps entier des galères de France eut ordre de soutenir. S'étant courageusement approchés à demi-portée du canon, ils reconnurent que toute l'armée des ennemis, composée de vingt-sept vaisseaux de guerre, quatre brûlots et dix-neuf galères, était rangée sur une ligne, sous la ville de Palerme, ayant à sa gauche le môle et ses deux forts, et à sa droite un autre fort et les bastions de la ville. Les galères étaient placées dans les intervalles et sur les ailes des vaisseaux. D'après le rapport que lui

firent les quatre officiers détachés, qui avaient heureusement accompli leur périlleuse mission, Vivonne assembla son conseil. Tourville s'y fit remarquer par la spontanéité de son génie militaire, la vaillance de ses conceptions, comme il devait se faire admirer un jour à la tête des armées navales, par la prompte étendue de son coup d'œil et le rapide ensemble de ses attaques. Son avis prévalut dans le conseil. Ce n'était pas peu de chose, là où se trouvait le grand Duquesne, dont la prudente vieillesse n'aimait à rien confier à la fortune, et n'attendait la victoire que d'un courage solidement appuyé sur les plus exacls et minutieux calculs. Selon le sentiment que Tourville avait fait prévaloir, neuf vaisseaux et cinq brûlots, sous les ordres du chef d escadre Prcuilli d'Humières, furent détachés pour aller attaquer les ennemis par la tête de leur ligne ; sept galères, commandées par les chevaliers de Bethomas et de Breteuil, furent chargées de joindre ce détachement, à la fois pour le fortifier dans son attaque et pour remorquer ceux d'entre ses vaisseaux qui en auraient besoin. Toute l'armée navale se disposa en outre à soutenir ce double détachement de vaisseaux et de galères, avec l'intention de combattre le corps de bataille et l'aile gauche des ennemis, pendant que le premier effort se ferait à la tête de l'aile droite. Les vaisseaux et les brûlots de Preuilli, avec les galères de Bethomas et de Breteuil, se présentèrent à l'armée combinée d'Espagne et de Hollande avec une fierté étonnante; on fit sur eux un feu qui aurait été capable de les faire reculer, si les capitaines qui les commandaient n'eussent pas tous été des hommes de choix ; mais, loin de se laisser détourner de leur dessein, ils s'approchèrent des ennemis plus près que d'une encablure, et ne lâchèrent pas un coup de canon qu'ils ne se fussent bien établis pour le combat, et n'eussent donné aux brûlots les moyens de faire leur exécution. Surprise et effrayée de se voir attaquée de si près et avec tant de sang-froid, la (ête de la ligne ennemie, que menaçaient déjà les brûlots français, perdit toute contenance, commença à couper ses câbles, et, pour tâcher de se sauver, aima mieux s'échouer dans les terres prochai-

nés que de continuer à se défendre par le canon. Ce premier désordre dans la flotte des alliés fournissait aux brûlots du détachement de Preuilli une belle occasion de se montrer, qu'ils n'eurent garde de laisser échapper : trois d'entre eux s'accrochèrent à trois vaisseaux qu'ils brûlèrent. Ce n'était que le prélude d'un drame aussi épouvantable que celui dont autrefois la rade de Gatari avait été témoin.

Le corps de bataille de l'armée navale de France tomba presque aussitôt sur celui de ses ennemis, où se trouvaient les amiraux d'Espagne et de Hollande, ainsi que sur leur aile gauche. Il se fit pendant une heure, de part et d'autre, un feu effroyable, et l'on ne distinguait plus qu'au fracas opposé de leurs canons les deux flottes perdues sous une fumée qui se renouvelait et se condensait sans cesse. A la faveur de ce nuage offusquant et profond, les capitaines Honorât et Toucas prirent leur temps pour aller jeter les grappins de leurs brûlots au vaisseau-amiral d'Espagne. Le premier l'aborda par son travers, et l'autre, presque aussitôt, croyant que ce n'était pas trop pour un tel colosse de deux machines incendiaires, l'aborda par sa poupe. Jamais vaisseau ne s'était trouvé soudainement place dans une situation aussi extrême. Il n'y avait point pour lui d'espérance de salut, point d'effort à tenter; sauvé par un côté, il aurait encore été perdu par l'autre. Les deux brûlots s'embrasèrent à la fois, et en un clin d'œil d'énormes tourbillons de flamme coururent sur toutes les parties du vaisseau amiral espagnol, s'attachant tout d'abord aux matières les plus combustibles, et bientôt enveloppant la masse entière, de la carène au plus haut des mâts. Ce feu si rapide, qu'on avait eu à peine le temps d'une réflexion entre la vue et l'effet, jeta dans toute la ligne des ennemis une terreur plus facile à concevoir qu'à décrire ; l'amiral de Hollande, avec tout le reste de l'armée, prit le parti désespéré d'aller échouer entre la ville et le môle de Palerme. Cette manœuvre précipitée et mal conduite ne devait pas le sauver. Des ordres sont aussitôt donnés sur la flotte française pour achever la ruine de l'ennemi en met-

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tant à profit sa confusiou; quatre brûlots restaient encore, qui n'avaient pas été employés : ils sont promptement commandés pour aller s'attacher, jusque dans le port, à un gros de vaisseaux échoués, et ils exécutent leur mission avec tant de courage el d habileté, qu'ils abordent chacun le leur. Eu vain les victimes qu'ils ont choisies font des efl'orts inouïs pour rompre l'abordage; ces efforts mêmes tournent à la perte plus grande des Espagnols et des Hollandais ; les mouvements des quatre vaisseaux accrochés, joints à la direction du vent, jettent le feu sur d'autres bâtiments, et tout le port de Palerme n'offre bientôt plus que le spectacle d'un vaste embrasement. La mer était toute rouge comme une fournaise, el ses vagues ressemblaient a l'énorme bouillonnement de matières volcaniques en combuslion. De gros flocons de fumée noire, mêlée de sinistres langues de flammes, sortaient par les écoutilles et par toutes les bouches des vaisseaux ennemis; les voiles se déchiraient et tombaient en nappes de feu; les mats s'écroulaient comme les flèches d'une cathédrale que la foudre a frappée et consume ; on les voyait aussi parfois comme de gigantesques colonnes de brasier qui manquaient par la base, s'abattre tout d'une ' pièce et s'évanouir dans les flots. De temps à autre, une épouvantable détonation se faisait entendre; c'était quelque poudrière qui venait d'être gagnée par le feu, et qui, sautant elle-même, faisait sauter avec fracas le vaisseau et les malheureux qui s'y trouvaient. De larges fragments, de lourds quartiers de bâtiments étaient jetés à une grande hauteur pour retomber dans les flots avec des membres épars et toutes sortes de morceaux brûlés de chair humaine. Ceux qui avaient péri de la sorte n'étaient pas pourtant les plus à plaindre, car c'était à peine s'ils avaient senti la mort. Mais ce que le vainqueur lui-même n'aurait pu voir de sang-froid et sans déplorer amèrement les atroces nécessités de la guerre, c'étaient ces autres malheureux qui étouffaient lentement au milieu de la fumée, qui se tordaient dans les flammes ou qui se débattaient mutilés, mais encore vivants, dans les eaux. Sur les galères d'Espagne, car le feu avait déjà atteint plusieurs

DE FRANCE. ts7

de celles-ci, les misérables rameurs, presque nus, faisaient des efforts de damnés pour s'arracher aux fers qui, pour ainsi dire, les fixaient par les pieds à l'incendie. La galère réale, la Patronne d'Espagne, et quatre autres galères étaient tout en feu et périrent. Douze des vaisseaux hollandais et espagnols partagèrent ce sort. Une foule de nobles espagnols, et parmi eux le général don Diego d'ibarra et l'amiral Florès, succombèrent d'une manière affreuse dans celte journée; les Hollandais n'avaient pas été plus favorisés que leurs alliés, et l'amiral de Haan, celui qui avait ramené de la bataille du mont Gibel la flotte naguère commandée par Rtiyter, avait aussi disparu dans les flammes. La ville de Palerme n'offrait pas de son côté, en ce moment, un moins affreux tableau que le port. A mesure que les vaisseaux de Hollande et d'Espagne brûlaient, leurs canons, qui partaient d'eux-mêmes, détruisaient des maisons, des édifices publics, et semaient toutes les rues de corps sanglants et de membres dispersés ; les grenades, qui se trouvaient en quautité sur les vaisseaux incendiés, sautaient, puis pleuvaicnt épais comme grêle : c'était, au rapport d'un témoin oculaire, une véritable image de l'enfer, et, bien qu'on eût exposé la chasse et la pince de sainte Agathe, deux objets en grande vénération et en grand renom de puissance à Palerme, rien n'y pouvait ; toutes les horreurs de la guerre, à la fois conjurées, restaient implacables et insurmontables. Si Vivonnc eût voulu profiter de la terreur qu'il avait causée, il se fût à l'instant emparé de la ville ; mais il savait que l'intention de Louis XIV était moins de maintenir sa puissance en Sicile que d'amener la soumission de l'Espagne et de la Hollande, et il crut avoir assez fait en consommant la destruction de la flotte des alliés. Cette grande victoire navale, à laquelle Duquesne et Tourville n'avaient pas eu une moindre part que Vivonne, s'était obtenue presque sans perte pour les Français.

Les débris des flottes espagnole et hollandaise, n'osant plus se présenter à la mer, restèrent dans le port de Palerme jusqu'au 0 août, et n'en sortirent quii la dérobée pour aller se réfugiera

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Naples. Cependant, au milieu de ces malheureux débris, un lugubre vaisseau, tout peint en noir et couvert de pavillons funèbres, était parvenu à échapper, presque intact du port de Palerme, grâce à l'espèce de culte dont les Hollandais l'avaient environne jusqu'au milieu des horreurs de l'incendie. C'était le vaisseau la Concorde, qui portait le corps du grand Ruyter. On dit que, peu de temps auparavant , le cœur de ce héros, que les marins de Hollande appelaient leur bon père, avait été envoyé aux Provinces-Unies sur une frégate légère, commandée par le digne capitaine Kallemburg, et que Duquesne, ayant aperçu cette frégate, dont il ne connaissait pas encore la mission , lui avait donné la chasse et était parvenu à la prendre; on dit aussi que l'illustre marin français, ayant su ce qu'elle renfermait, était passé à bord de la frégate et dans la chambre tendue de noir du capitaine ; qu'il s'était approché du vase d'argent qui contenait le cœur de Ruyter, et, les mains élevées vers le ciel, avait prononcé ces paroles, qui ne font pas moins d'honneur au vainqueur qu'au vaincu du mont tfibel : « Voilà donc ce qui reste d'un grand homme ! » puis, que s'étant tourné vers le capitaine Kallemburg, il l'avait renvoyé avec ces mots : «Monsieur, votre mission est trop respectable pour qu'on la trouble. » Napoléon devant la tombe du grand Frédéric n'est pas plus sublime que Duquesne devant le cœur du grand Ruyter.

Les Hollandais n'éprouvaient pas de pertes cruelles que dans la Méditerranée. Pendant que leur territoire le plus immédiat était envahi, leur commerce, unique source de leur existence, était impitoyablement harcelé, attaqué, ruiné dans la Manche et dans la mer du Nord par de hardis corsaires, entre lesquels se faisait surtout remarquer le jeune Jean Bart; et l'Atlantique, depuis les côtes occidentales d'Afrique jusques aux côtes orientales d'Amérique, était témoin de leurs désastres.

Mais il ne sera pas superflu de remonter de quelques années en arrière, pour raconter brièvement ce qui s'était passé de plus important en Amérique depuis la paix de Breda et celle d'Aix-Ja-

Chapelle. Colbert n'avait pas cessé d'avoir l'œil sur les colonies françaises en Amérique, dont personne mieux que lui ne comprenait les avantages.

Dans le Nord, il avait pris fort à cœur l'Acadie, que l'on ne confondait nullement encore avec la Nouvelle-Écosse, mais bien plutôt avec le Canada, et Terre-Neuve où il s'appliquait à rendre la pêche des Français le plus sédentaire possible, en favorisant l'établissement qui s'y était formé dans la baie de Plaisance, lequel rendait la France maîtresse de toute la partie méridionale de cette grande île, ainsi que de Saint-Pierre et Miquelon, îlots voisins, mais alors dédaignes. Le Canada, qu'il se plaisait à nommer la Nouvelle-France, offrait au ministre un vaste champ de spéculations profitables à l'avenir du royaume, et particulièrement à celui de la marine. Pendant que les forêts de la vieille France s'épuisaient d'une manière inquiétante, que ses sages règlements n'avaient pu que modérer, il entrevoyait de loin, dans les forêts vierges de la Nouvelle-France, des moyens de parer à ce grave inconvénient, et ne s'effrayait nullement de la distance pour tirer de ce pays des bois de construction. Le roi pouvait s'en reposer sur Colbert du soin de choisir des intendants. 11 les voulait d'une intelligence capable d'embrasser ses grands projets, animés de l'amour du bien public comme lui-même, et d'une droiture à toute épreuve; il ne les eût point admis autres, même sortant de sa propre famille. S'il avait donné l'intendance générale du Ponant à Colbert du Terron, son frère, c'est qu'il savait combien il en était compris, quelles étaient ses rares et précieuses qualités, avec quelle ardeur intelligente il s'occupait de ce qu'on lui confiait, et particulièrement de tout ce qui se rapportait à la marine. L'intendant Talon, que le grand ministre avait envoyé au Canada, n'y devait pas laisser de moins beaux souvenirs que Colbert du Terron dans la France même. Talon, de concert successivement avec les gouverneurs généraux Daniel de Rémi, seigneur de Courcelles, et le comte de Frontenac, avait pris des mesures pour assurer à la France tout le nord du Canada ; il l avait mise en pos-

session de tous les environs des laes immenses qui étaient déjà les merveilles de ces contrées en attendant qu'ils en devinssent la prospérité. De fréquents voyages d'exploration étaient faits; les Français sont gens aussi entreprenants , plus aventureux même que ceux d'aucune nation; c'est l'appui et les encouragements des gouvernants qui seuls leur ont manqué à certaines époques pour qu'ils poursuivissent de grandes découvertes; Talon les secondait, dans ce but, de tous ses moyens. Aussi avait-on vu, en 1671, le père Albanel, de la compagnie de Jésus, et un gentilhomme canadien, nommé Denis de Saint-Simon, prenant un tout autre chemin que celui de Bourdon, en 1656 1 , pénétrer dans la baie d'Hudson par la rivière de Saguenay; et le père Marquette, accompagné d'un habitant du Canada, nommé Joliet, faire, en 1673, la découverte du fleuve Mississipi, qui devait bientôt conduire à une autre non moins importante. Ce n'était pas que Colbert fût disposé à laisser prendre prématurément aux établissements français du nord de l'Amérique une extension que la disproportion relative des colonisateurs avec la colonie aurait rendue déraisonnable et pleine de dangers; au contraire, il avait donné à cet égard des instructions très sages, pour lesquelles les particuliers ne montraient pas le respect désirable, alors qu'ils se laissaient entraîner, par l'intérêt plus puissant que la crainte, à se fixer isolément dans des endroits trop avancés, qui étaient, comme par périodes, témoins de quelque catastrophe *.

L'attention de Colbert se portait aussi sur l'Amérique du Sud; dans son esprit, la colonie qu'il avait envoyée dans la petite île de Cayenne n'était pas seulement un moyen pour s'assurer du com-

1 Voir page 4 18 de ce volume. L'Anglais Hemi Uudson avait reconnu le détroit qui porte son nom, en mil ; mais on ne sait pas jusqu'à quel point il était entré dans la baie à laquelle ce détroit sert d'entrée.

* Voici de quelle manière Colbert exprimait son opinion sur ce point important , et qui n'est pas sans offrir quelque analogie avec la situation dans laquelle certains colonisateurs se sont trouvés depuis l'occupation de l'Algérie par les Français.

• L'une des choses qui a apporte le plus d'obstacle à la peuplade du Canada , a été que les habitants ont fondé leurs habitations où il leur a plu . cl sans avoir eu la précaution de Ica joindre le» une* aux autres pour s'aider et s'entre-secourir. Ainsi ces habitation» ♦>lant éparses de côté et d'autre, se sont trouvées exposées aux embûches <k« Iroquois.

mercc avec les populations de la Guyane, mais encore de fonder bientôt d'autres établissements sur le continent voisin. Encouragés par lui, les pères Gillet et Béchamel, do la compagnie de Jésus, avaient entrepris, en 1674, un grand voyage dans l'intérieur de la Guyane, h l'ouest de l'île de Gayennc, et avaient parcouru de vastes contrées où nul Européen avant eux n'était allé.

Les Antilles étaient plus encore que la Guyane, en raison des nombreux établissements français qui y étaient déjà en pleine vigueur, l'objet des préoccupations politiques et commerciales de Colbert. Des vaisseaux de guerre se trouvaient constamment de ce coté, par ses ordres, pour la protection des colons et des négociants, autant que pour empêcher, à la sollicitation pressante de la compagnie des Indes occidentales, le commerce des îles du Vent avec les étrangers. Les flibustiers de la Tortue n'avaient pas cessé d'être la terreur des Espagnols; Maracaïbo et d'autres villes riches avaient été de nouveau pillées par eux. Mais ces aventuriers, comme bien on pense, n'étaient pas gens faciles à maintenir à l'état de soumission, et ils avaient souvent donné beaucoup de peine au gouverneur de la Tortue et de la côte de Saint-Domingue , nommé d'Ogeron, un de ces hommes pleins de bonnes intentions, de mérite réel même, que la fortune pourtant s'obstine à ne point seconder. La gloire du nom français et le désir d'étendre la prépondérance de la nation animaient d'Ogeron ; il venait de proposer un nouvel essai de colonisation dans l'ancienne Floride française, quand les Anglais s'y établirent, en 1669, et nommèrent la partie où ils s'étaient immédiatement fixés, la Caroline, du nom de leur roi Charles II. C'était l'apathie de la compagnie des Indes

Pour celte raison le roi fit rendre, il y a deux ans, un arrêt de son conseil, par lequel il fut ordonné que dorénavant il ne serait plus Tait de défrichement que de proche en proche, et que l'on réduirait nos habitations en la forme de nos paroisses, autant que cela serait possible. Cet arrêt est demeuré sans effet sur ce quo, pour réduire les habitants dans des corps de village, il faudrait les assujettir h faire de nouveaux défrichements en abandonnant lus leurs. Toutefois, comme c'est un mal auquel il faut trouver quelque remède , Sa Majesté laisse à la prudence du sieur Talon ( intendant au Canada) d'aviser avec le sieur de Courrellcs (gouverneur) et les ofllciers du conseil souverain, au moyen de faire exécuter ses volontés. •

occidentales qui avait été cause de ce mécompte. Elle n'avait pas davantage secondé d'Ogeron dans ses projets sur les établissements espagnols de Porto-Ricco, et surtout de l'île Saint-Domingue, qu'il ambitionnait de donner tout entière à la France, à la faveur de la guerre qui régnait entre Louis XIV et Charles H d'Espagne. Une entreprise du gouverneur général de la compagnie, nommé de Baas, sur l'île de Curaçao, colonisée par les Hollandais, n'avait pas été plus heureuse que celles de d'Ogeron sur la partie espagnole de Saint-Domingue et sur Porto-Ricco. Enfin la compagnie des Indes occidentales, n'ayant point répondu à la pensée qui l'avait créée, n'ayant réussi, au bout de dix années, qu'à s'endetter de «3,327,000 livres, et donnant même à craindre que les habitants des îles, en raison de sa détestable gestion, ne rompissent ouvertement avec elle et par suite avec la métropole, le gouvernement l'avait supprimée, en payant toutefois l'intégralité de sa dette. Il s'était, il est vrai, formé de nouvelles compagnies des débris de celle des Indes occidentales; mais avec des privilèges infiniment plus bornés, et qui laissaient une entière action à l'État sur les établissements français de l'Amérique et de la côte occidentale d'Afrique.

Cependant, confiants dans les inconvénients inséparables d'un changement de situation, les Hollandais avaient cru qu'il leur serait facile de ruiner les colonies de la France, et même de s'en emparer. En l'absence du gouverneur de Cayenne, ils étaient venus, avec toute une flotte, attaquer le fort de cette île, et s'en étaient rendus d'autant plus aisément maîtres qu'ils n'avaient eu à combattre que deux cent cinquante soldats environ, commandés par le jeune de Lézi, officier plein d'ardeur et d'avenir, mais qui alors n'avait pas la moindre expérience. Le vice-amiral Binken, qui avait sous ses ordres les vaisseaux de guerre hollandais, au nombre de douze, sans compter les brûlots ni les bâtiments de charge, après avoir laissé garnison à Cayenne, était allé augmenter les fortifications de l'île de Tabogo, où ses compatriotes avaient fondé un établissement, puis il s'était donné la facile satisfaction

de ravager Marie-Galante, petite dépendance de la Guadeloupe.

Mais ce n'avait été que de vains succès ; car bientôt le vice-amiral Jean d'Estrées arriva avec une escadre de vaisseaux de 30 à .50 pièces de canon. Le roi avait fourni ces vaisseaux au vice-amiral ; mais celui-ci s'était offert de les armer à ses frais, sachant combien la flotte de la Méditerranée occasionnait de dépenses à l'État, et Louis XIV y avait consenti. Noble exemple à citer aux officiers généraux riches, dans les temps où la patrie a besoin non seulement de leur épée, mais encore de leur bourse, souvent moins prompte à s'offrir, et quelquefois cause de bien des déshonneurs. L'escadre du vice-amiral français était partie de Brest, le G octobre 107G, et, après s'être arrêtée huit jours aux îles africaines du cap Vert pour y prendre des rafraîchissements, elle mouilla, le 17 décembre, devant Cayenne, qu'elle avait tout d'abord mission de reprendre, comme étant la clef de la partie de la Guyane sur laquelle prétendait la France. Jean d'Estrées arrêta qu'une descente serait opérée dans l'île dès le 18. Huit cents soldats et matelots de l'escadre se partagèrent en deux corps, dans le premier desquels se plaça le vice-amiral en personne. Ce partage avait pour but de séparer aussi les forces de l'ennemi. On laissa à Louis Gabaret, le plus ancien des capitaines de l'escadre, le soin de soutenir, avec cinq vaisseaux, l'effort des forces navales hollandaises que l'on attendait, mais qui ne vinrent pas. Les quatre autres vaisseaux français furent chargés de s'avancer le plus près du fort qu'ils pourraient, afin de donner jalousie en plus d'un endroit. Une barque longue, que l'on avait aussi chargée de soldats et de matelots, et dont la première destination était de soutenir les chaloupes à l'aide desquelles on ferait, comme d'ordinaire, la descente, avait ordre de retourner ensuite en garde à la tête des grands vaisseaux. Le 18, la mer s étant trouvée très grosse, les deux corps furent obligés de débarquer en un même endroit, nommé Miret, qui leur présentait le moins d'obstacles. Les Hollandais se bornèrent, pour le moment, à observer les Français. Le jeune chevalier de Lézi, qui avait à cœur de venger l'affront que des forces supérieures lui

avaient fait naguère essuyer en ce même lieu, se chargea d'aller sommer le gouverneur et les officiers hollandais de rendre le fort de Cayenne; mais il en reçut pour réponse qu'avec le nombre d'hommes dont ils disposaient, ils mériteraient d'être pendus en Hollande, s'ils ne se défendaient pas en gens de cœur. Des travaux Lien palissadés et une grande quantité de canons qu'ils y avaient placés donnaient une assez grande sécurité aux ennemis, qui s'étaient en outre flattés que les Français se contenteraient de se rembarquer après avoir pillé l'île. Pour rendre inutiles, autant que possible, leurs travaux et leur artillerie, le vice-amiral résolut de les attaquer pendant la nuit; mais comme la lune était alors dans son plein, on jugea à propos d'attendre jusqu'au 21 décembre, qu'il y eût assez d'obscurité depuis le coucher du soleil jusqu'au lever de la lune, pour que chacun eût le temps de se porter au lieu de son attaque sans être découvert. Les Hollandais, entendant battre la retraite du côté du camp français comme les soirs précédents , se confirmaient encore dans leur quiétude, quand, à l'heure fixée, les troupes de descente arrivèrent ponctuellement, par différents sentiers, à l'endroit qui leur avait été assigné, et commencèrent soudain les attaques de tous les côtés avec un tel ensemble et une telle vigueur, que, vingt minutes après, les travaux extérieurs et le fort lui-même étaient en leur pouvoir, avec le gouverneur, les officiers et tous les soldats hollandais. Les capitaines Pannetier, de Grand-Fontaine et de lilenac s'étaient signalésdans cet assaut ety avaient été tous trois blessés. Le premier, quoiqu'il eûteu lamâchoire cassée d'un coup de mousquet, n'avait cessé de stimuler le courage des soldats ; et le second, porté dans une chaise, faute de pouvoir marcher, avait donné ses ordres jusqu'à la fin avec le plus grand sang-froid. Le chevalier de Lézi était rentré le premier dans le fort dont on l'avait fait sortir quelques mois auparavant. C'est ainsi qu'au temps de Louis XIV on offrait aux hommes de cœur l'occasion de venger une défaite passagère par un triomphe durable. Du reste, ce succès des armées françaises dans la campagne du vice-amiral Jean d Estrées en Améri-

que n'avait pas été obtenu sans pertes. Trente-huit soldats et matelots tués, et quatre-vingt-quinze blessés, sans compter les officiers, étaient la preuve de l'acharnement de la défense.

Après avoir repris Cayenne, le vice-amiral Jean d'Ëstrées Ot voile pour les Antilles, séjourna quelque temps à la Martinique, non dans le loisir, mais occupé à y augmenter le plus possible ses forces pour aller attaquer l'île de Tabago, où les Hollandais continuaient à se fortifier d'une manière menaçante pour les Antilles françaises. Les lies de la Martinique, de la Guadeloupe et de Saint-Christophe lui fournirent de trois à quatre cents hommes, qui réparèrent, et au-delà, les pertes en soldats qu'il avait faites à Cayenne. Il avait espéré devancer l'escadre hollandaise à Tabago; mais quand il arriva en vue de cette île, le 19 février 1G77, l'amiral Rinken se trouvait depuis quinze jours déjà dans la baie, sous la protection d'un fort défendu par sept cents hommes.

Le vice-amiral Jean d'Estrées assembla son conseil , et il fut décidé que pour neutraliser l'avantage que donnait aux ennemis la communication qu'ils avaient établie entre le fort et leurs vaisseaux, on les attaquerait à la fois par terre et par mer. Il était difficile d'atteindre l'escadre hollandaise embossée dans un endroit où les vaisseaux français ne pouvaient pénétrer qu'un à un. Les canons du fort et des batteries à fleur d'eau semblaient, en outre, rendre le port de Tabago si peu accessible, que les habitants de l'île y avaient mis, sur une grande flûte, comme en un lieu sûr à tout événement, leurs femmes, leurs enfants, leurs nègres et tous leurs objets les plus précieux. Le vaisseau français V Intrépide, auquel était réservé le périlleux honneur d'entrer le premier, en conséquence du privilège d'ancienneté de Louis Gabarèt, son capitaine, mit à la voile pour prendre son poste; mais il rencontra, à six ou sept pieds sous l'eau, une roche, d'ordinaire remarquable par un continuel tourbillonnement d'eau, que le calme extrême de la mer dissimulait ce jour-là complètement ; V Intrépide y toucha par le côté et fut arrêté; toutefois on vint à bout de le revirer sans qu'il eût souffert. Mais cet accident ne laissa pas de

refroidir quelques-uns des capitaines qui avaient d'abord montré le plus d'ardeur, et la majorité des avis pencha dès lors pour qu'où attaquât au préalable le fort, dans le but de mettre, lorsqu'on s'en serait rendu maître, les vaisseaux ennemis entre les batteries de la terre et le canon de l'escadre française. On se prépara le lendemain à débarquer des troupes comme il avait été résolu. Les ennemis détachèrent deux cents hommes pour empêcher le débarquement; mais deux vaisseaux que Ton fit approcher tirèrent quelques coups de canon, qui les firent se retirer. Les Français, ayant mis pied à terre, s'ouvrirent un chemin de la longueur d'une lieue, à l'aide de serpes et de cognées, pour gagner une hauteur défrichée qui se trouvait à sept ou huit cents pas du fort, et présentait un campemeut commode. Le viceamiral, qui avait conduit une partie des siens au débarquement, ne tarda pas à visiter le camp. Après avoir examiné toute chose, il ordonna à Grand-Fontaine, ancien officier d'infanterie, qui commandait les troupes de descente, d'attaquer les Hollandais entre neuf et dix heures du soir, pendant qu'il ferait lui-même, du côté de la mer, une diversion assez puissante pour empêcher l'escadre de l'amiral Binken de s'occuper d'autre chose que de sa propre défense. Jean d'Estrées étant ensuite retourné sur le Glorieux, où flottait son pavillon, détacha quatorze chaloupes, sous les ordres du marquis d'O et de Louis Gabaret, pour aborder un vaisseau ennemi qui était mouillé à l'entrée du port, épiait tous les mouvements des Français, et par là leur était extrêmement incommode. Les chaloupes, avec le peu d'infanterie qu'elles portaient, firent leur commission avec une intrépidité extraordinaire, et ne lâchèrent point prise qu'elles n'eussent forcé le vaisseau hollandais à couper ses câbles, et à se réfugier fort avant dans le port sous la protection de toute l'escadre de Dinken. Cependant Grand-Fontaine avait manqué l'attaque du fort par suite du débordement d'un ruisseau, soulevé par une pluie subite et abondante. En outre, les troupes du camp ne se trouvaient pas assez nombreuses pour attaquer l'ennemi, avec quelques

chances de succès, dans les fortes positions qu'il occupait. Le vice-amiral prit alors le parti de faire débarquer tout ce qui restait d'infanterie dans ses vaisseaux, ordonna au major de la marine, Hérouard de La Piogerie, qui avait autrefois servi sur terre en qualité de lieutenant-colonel, d'aller prêter main-forte à Grand-Fontaine, et lui-même il se rendit sur la hauteur pour y camper. Les opinions continuaient à être très partagées sur la manière dont on devait définitivement agir. Le vice-amiral, plus brave et habile officier général sur terre qu'il n'était expérimenté marin, penchait pour une attaque dont le succès serait acquis, selon lui, à beaucoup de résolution et de hardiesse. Ce n'était pas sans regret que, sur l'avis de tous les capitaines de ses vaisseaux, il avait abandonné son premier projet de faire irruption dans le port de Tabago et de tâcher d'en finir par un brillant coup de main. 11 retourna sur son escadre pour y tenir un dernier conseil, et y prendre une dernière résolution. Là il fit surtout valoir les instructions qu'il avait reçues de chercher partout l'escadre hollandaise pour la combattre et la détruire. Les capitaines, une seconde fois, malgré tous ses raisonnements, opinèrent pour ne point exposer les vaisseaux à périr inutilement sur des bancs et des rochers, et déclarèrent qu'ils étaient prêts à apposer leur signature à leur avis. Désespérant de pouvoir faire accepter ses idées par sa marine, et ne voulant pas sans doute assumer sur lui toute la responsabilité des événements, le vice-amiral se rendit de nouveau au camp pour tenter au moins un dernier effort du côté de la terre, et y animer ses troupes par sa présence et son exemple. Peu de moments après qu'il y était arrivé, il fut bien agréablement surpris de voir accourir Louis Cabaret et deux autres capitaines de vaisseau, qui lui annoncèrent qu'on venait de prendre une barque ennemie, dont le pilote assurait qu'il introduirait les vaisseaux français dans la baie de Tabago, sans aucun péril pour eux, pourvu qu'on lui donnât la liberté après le combat. Le vice-amiral, au comble de ses vœux, revint sur son vaisseau, y assembla promptement le conseil, inter-

rogea à plusieurs reprises le pilote arrêté , trouva qu'on pouvait s'en fier à sa parole, et concerta sur l'heure une attaque, comme il l'avait désirée dès le début, par terre et par mer à la fois. On convint que l'entrée des vaisseaux dans le port précéderait de trois quarts d'heure l'assaut que donneraient au fort les troupes commandées par Hérouard de La Piogerie et Grand-Footaine.

Ce fut le 3 mars 1677 que les vaisseaux français se risquèrent définitivement, sur la foi d'un pilote qui, tout à l'heure encore, appartenait à l'ennemi, à pénétrer dans la baie de Tabago. £7tttrépide, malgré l'accident qu'il avait éprouvé dans une première tentative, ne céda sa place d'honneur à aucun autre : il alla mouiller en tête de tous, avec son valeureux capitaine, Louis Cabaret, a portée de pistolet de l'escadre hollandaise, sans tirer un seul coup de canon. Une blessure dangereuse que Gabaret reçut dès le commencement, ne l'empêcha point de rester sur le pont à donner ses ordres. Le capitaine Montortier le suivit de près, avec son vaisseau, et ût une manœuvre non moins brave; le capitaine de Blenac vint en troisième, et se posta audacieusement, avec h Fendant, entre les vaisseaux et les batteries de l'ennemi. Le capitaine de Lézine, sur le Marquis, entra à son tour, aborda à toutes voiles un vaisseau hollandais; et son premier lieutenant, le comte d'Aunai, étant sauté sur le bord ennemi avec une trentaine des siens, engagea sur-le-champ une lutte corps à corps. Le pilote du Glorieux, demandant à d'Estrées à quel vaisseau ennemi il voulait aller : « Au plus grand et au plus fort, répondit le viceamiral. — A vos souhaits, monseigneur, » reprit le pilote. Et le Glorieux, que menaçait une prochaine catastrophe, arriva sur le contre-amiral hollandais, qui était effectivement le plus fort des vaisseaux ennemis; il fut immédiatement salué de tout le feu de l'escadre hollandaise, en même temps que de celui des forts et des batteries à fleur d'eau. Le capitaine Mascarani s'empressa aussitôt d'arriver, avec le Précieux, sur le vaisseau vice-amiral de Binken, qu'il s'estimait heureux de voir d'Estrées lui laisser; mais, après

avoir échangé avec ce vaisseau plusieurs bordées furieuses, le Précieux fut démâté, et eut son câble coupé d'un coup de canon, ce qui le fit donner à la côte. Les autres vaisseaux étaient aussi entrés dans le port, et, de même que ceux qui les avaient précédés, avaient mouillé à la portée du pistojet. Le combat devint d'autant plus terrible que l'espace dans lequel il se passait était plus resserré. Quand même les capitaines français ne fussent pas convenus, dans le dernier conseil de guerre tenu par d'Estrées, de vaincre ou de mourir, la position dans laquelle ils s'étaient placés volontairement leur en faisait désormais une impérieuse nécessité; le vent même se serait opposé à ce qu'ils reculassent. L'engagement qui avait lieu de si près, que les canons opposés étaient, pour ainsi dire, bouche à bouche; les boulets rouges qui partaient incessamment du fort et du rivage ; l'ardeur excessive du jour, qui ne laissait prise qu'à un vent aussi brûlant que celui qui parcourt les déserts de l'Afrique : tout se réunissait pour menacer les deux escadres d'un prochain embrasement. Cependant les hommes du vaisseau le Marquis, qui étaient passés ù 1 abordage avec le comte d'Aunai, semblaient être entièrement les maîtres d'un des vaisseaux ennemis. Après un combat d'une demi-heure, ils avaient en effet contraint les matelots et les soldats de se jeter à fond de cale, et les y avaient enfermés en clouant sur eux les écoulilles. Ils pouvaient croire que leur unique soin désormais serait d'emmener leur prise, quand un boulet rouge vint mettre le feu au petit hunier du vaisseau captif. Ce fut en vain qu'on essaya de l'éteindre; l'incendie se développa dans une progression effrayante, et l'on ne put empêcher qu'il ne se communiquât au vaisseau vainqueur. Pendant que les malheureux Hollandais brûlaient à fond de cale, les Français, sur le Marquis, n'avaient pas un sort meilleur. On vit, sur le bord de la sainte-barbe, le capitaine de Lézine et son chirurgien-major qui criaient qu'on les sauvât; mais, au même instant, le vaisseau sauta avec tous ceux qui s'y trouvaient. Le comte d'Aunai, qui avait conduit l'abordage, parvint à s'échapper du vaisseau hollandais tout en feu, avant qu'il eût aussi sauté,

Le combat étant de vaisseau à vaisseau, il n'y en avait pas un qui ne présentât son drame particulier et également épouvantable. Le Précieux, qui, ainsi qu'on se le rappelle, avait donné à la côte, ayant vu, en outre, couler à fond sa chaloupe, implora longtemps en vain le secours des autres vaisseaux. Le péril était si grand pour tous, que nuls ne semblaient disposés à livrer leurs moyens de salut, ni à se défaire de leurs propres chaloupes. A la fin il y en eut deux qui se décidèrent à envoyer les leurs. Le capitaine Mascarani, ayant perdu tout espoir de remettre son vaisseau à flot, voulut se servir de celles-ci pour sauver, en plusieurs voyages, tout son équipage. Mais son désespoir fut grand quand il s'aperçut bientôt que les chaloupes ne revenaient pas du premier voyage qu'il leur avait fait faire; dans leur effroi, ceux à qui il en avait confié la conduite avaient oublié leurs camarades. Une troisième chaloupe vint pourtant encore à bord du Précieux; Mascarani ordonna à un de ses officiers de s'y embarquer avec une partie des hommes qui restaient, et de revenir aussitôt en prendre d'autres; mais les gens du vaisseau sur lequel il avait transporté son monde n'ayant pas consenti à renvoyer la chaloupe qui leur était devenue à eux-mêmes d'une imminente nécessité, cet officier ne put faire qu'à moitié sa commission. Ce fut alors seulement que le capitaine Mascarani prit le parti d'aller à bord du Glorieux, pour solliciter le vice-amiral d'user de son autorité en faveur du Précieux, et d'ordonner aux autres vaisseaux de l'aider à en retirer cent vingt hommes environ qui s'y trouvaient encore, estropiés ou légèrement blessés. Le vice-amiral, qui était personnellement dans la plus critique position, dit â Mascarani qu'il eût à faire tout son possible pour sauver les malheureux qui restaient sur le vaisseau échoué ; mais il lui enjoignit surtout de brûler celui-ci plutôt que de souffrir qu'il tombât au pouvoir des Hollandais. Mascarani, avec un canot extrêmement petit, alla de vaisseau en vaisseau, tantôt faisant valoir l'ordre du vice-amiral, tantôt employant la seule prière, pour obtenir le secours d'une chaloupe qui suffît à retirer les siens du danger où

ils étaient. Mais partout on lui répondit au nom du péril presque aussi grand dans lequel on se trouvait soi-même. Le capitaine du Précieux, ayant dès lors perdu toute espérance de pouvoir retirer do son vaisseau les estropiés et les blessés, crut qu'il était maintenant de son devoir d'accomplir rigoureusement la dernière partie des ordres qu'il avait reçus du vice-amiral. Il revint à son bord, dit à tous ceux qui lui semblaient encore en état de se sauver qu'ils eussent à se jeter au plus vite à la nage; et, un boute-feu à la main, il se disposa à allumer lui-môme l'incendie du Précieux, Mais les infortunés qui se voyaient près d'être sacrifiés à l'honneur du pavillon, oubliant leurs tortures pour échapper à la mort, se dressèrent aussitôt autour de lui avec une rage convulsive, ceux-ci le menaçant de leurs poignets sanglants, de leurs restes de bras, ceux-là, qui n'avaient plus d'autre moyen, de leurs dents qu'un affreux délire agitait. Mascarani se vit arracher des mains son boute-feu, et fut trop heureux d'échapper, en sortant du vaisseau, à cette foule de corps galvanisés, sanglants et mutilés, qui, dans leur naturel instinct de conservation, aimaient mieux tomber au pouvoir de l'ennemi que de périr dans les flammes. Il leur arriva bientôt comme ils avaient préféré.

L'Intrépide, qui était entré le premier dans la baie, combattnit depuis plus de trois heures avec une prodigieuse fureur, quand son capitaine, Louis Cabaret, qui avait déjà reçu trois blessures sans cesser de donner ses ordres , fut atteint d'un quatrième coup dont il ne se releva pas. C'était un officier des plus habiles et des plus braves, et sa mort devait être universellement regrettée. Les officiers, de l'Intrépide perdirent toute contenance après la mort de leur capitaine, et l'on eut même la honte d'en voir plusieurs, un entre autres qui se nommait de Saint-Pierre , se jeter dans la chaloupe, et, malgré les ordres contraires du vice-amiral, ne plus revenir avec elle porter secours à l'Intrépide près de périr. Un prêtre, nommé de Mamiel, aumônier sur ce bord, fut, de tous les gens de quelque rang, celui qui, après la mort de Louis Gabaret, s'y comporta le plus dignement, cherchant et implorant les se-

cours des autres vaisseaux français, pour les soldats et les matelots de l'Intrépide,

Ce qui se passait sur le Glorieux ne le cédait pas en horreur à ce dont avaient été témoins le Marquis et le Précieux. Le vice-amiral dEstrées s'était, il est vrai, rendu maître en moins d'un quart d'heure du vaisseau contre-amiral hollandais qu'il avait ahordé. Un de ses officiers, le chevalier d'Hervault, avait fait prisonnier le lieutenant de ce vaisseau, et l'avait fait entrer dans le Glorieux par un sabord; un gentilhomme de Bretagne, nommé de l'Isle, avait, de son côté, envoyé le pavillon de la prise au vice-amiral ; et la joie de l'équipage du Glorieux était devenue telle un moment, que, de la cale au haut des mâts, on n'entendait plus retentir qu'un immense cri de : « Vive le roi ! >j Mais cette joie fut de courte durée. Un boulet rouge vint, par là aussi, mettre le feu au vaisseau abordé, tout près de la chambre aux poudres. Alors le Glorieux se débattit de toute sa puissance, pour déborder, pour se séparer de ce trophée funeste auquel il s'était lui-même attaché; il en était à peine à une dislance de deux brasses, quand le feu se mit aux poudres de la prise, accabla les Français de toutes sortes de débris de canons et de bois enflammé, démembra tout l'arrière du Glorieux, et le changea bientôt lui-même en un théâtre d'incendie. Le vice-amiral d Estrées, gravement blessé à la tête en deux endroits, et ayant perdu chaloupe et canots, attendait, appuyé à l'un des mâts de son vaisseau près de sauter, que quelque frêle embarcation du reste de son escadre vînt lui apporter un secours que chaque seconde de retard pouvait rendre inutile. Ce secours ne venait pas; un garde-marine, du nom de Bertier, offrjt d'aller le chercher, avec un matelot, non près des amis, mais aux vaisseaux mêmes de l'ennemi, qui étaient plus proches, bertier, avec son matelot , s'élance à la nage, parvient à son but, et enlève une des chaloupes des Hollandais jusque sous l'éperon d'un de leurs vaisseaux, qui, ne s'apercevant pas lui-même qu'il brûlait par ses hunes et ses hauts mâts, faisait, par tous ses sabords, un feu d'enfer sur le Glorieux. Bertier amena sa chaloupe à d'Eslrées. Le vice-

amiral, contrairement au généreux usage actuellement en vigueur dans la marine, s'embarqua le premier avec ses officiers, non sans promettre à son équipage, qui s'était montré si dévoué à sa personne, de revenir bientôt lui-même le chercher et de ne point le laisser périr sans secours. La chaloupe sur laquelle était descendu d'Estrées avec ses officiers, ne pouvait arriver à aucun vaisseau français sans faire le tour de deux des plus grands vaisseaux ennemis; elle en reçut un coup de canon qui l'emplit d'eau, et emporta le talon du soulier du chevalier d'Hervault. Un chapeau fut immédiatement employé à boucher le trou de l'embarcation, pendant que l'on en retirait l'eau avec d'autres chapeaux ; mais elle n'en menaçait pas moins de périr, et Ton n'eut pas d'autre ressource que de la diriger en toute hâte vers la terre, où elle ne put si complètement arriver, que ceux qui la montaient ne fussent obligés de se mettre dans la mer jusqu'à la ceinture pour atteindre le rivage; le vice-amiral, qu'un matelot prit sur ses épaules, fut déposé à une portée de mousquet du fort de Tabago qui était toujours au pouvoir des Hollandais; car les troupes débarquées sous les ordres d'Hérouard de La Piogerie et de Grand-Fontaine, n'avaient eu aucun succès; Hérouard avait été tué, et Grand-Fontaine avait eu le bras cassé ; de telle sorte que d'Eslrées n'était sorti d'un danger que pour tomber dans un autre en apparence non moins grand. Le rivage était couvert de matelots hollandais échappés des vaisseaux ennemis qui avaient péri. Jean d'Estrées , entré tardivement dans la marine pour y commander du premier saut, n'avait pas tous les mérites d'un bon amiral à beaucoup près; mais, hors de la manœuvre navale, il était beau toujours de courage et de sang-froid. Il fit porter à bras deux de ses officiers, Méricourt et d'Hervault, qui étaient blessés à ne pouvoir plus marcher; puis il ordonna à douze ou treize hommes, qu'il s'était réservés, de le suivre, fort serrés et armés de mousquetons, peu dangereux, car ils étaient mouillés, qu'ils retournèrent prendre dans la chaloupe. Jouant alors le vainqueur, quoique sa position fût des plus désespérées, le vice-amiral, la tête toute saignante encore des coups

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qu'il avait reçus, alla droit aux matelots hollandais, et leur envoya dire par un des siens qu'il leur ferait bon quartier s'ils se rendaient, mais sur l'heure. Les Hollandais, croyant que le viceamiral et ses douze ou treize hommes étaient débarqués de plein gré et ne pouvaient manquer d'être appuyés, mirent bas les armes, et se rendirent au nombre de quatre-vingt-dix. D'Estrées les retint jusqu'à ce que, une chaloupe lui ayant été envoyée par un de ses vaisseaux, il se rembarquât avec les quelques hommes qui l'avaient suivi à terre. Pendant ce temps il n'avait pu retourner au Glorieux, qui, envahi à la fois par le feu et par l'eau, s'était eoglouti en jetant, pour dernier adieu, vers les cieux, une gigantesque colonne de fumée.

Si la perte des Français avait été grande , celle des Hollandais avait été bien autre encore. De toute leur escadre , il ne restait plus que deux vaisseaux tout désemparés. Les bâtiments sur lesquels on avait eu l'imprudence d'embarquer, pour les mettre plus en sûreté, nombre d'habitants de l'île, avaient été la proie des flammes, et avaient sauté comme les autres. Longtemps les cris des femmes et des enfants, les hurlements des nègres, se joignant au bruit du canon et aux explosions des poudrières, avaient rempli le port d'épouvante et d'horreur.

D'Estrées, désolé que l'attaque du côté de la terre n'eût pas môme eu le succès de la sienne sur mer, prit le parti de rembarquer les troupes du camp, et, après avoir employé trois jours, continuellement sous le feu des ennemis, à retirer à grand'pcine du port ce qui lui reslait de vaisseaux, il mit à la voile pour la Grenade, y établit un hôpital pour ses blessés, y fit radouber son escadre, passa ensuite quelque temps à la Martinique, et revint en France au mois de juin 1077, rendre compte de ce qu'il avait fait en Amérique. Son combat dans la baie de Tabago fut considéré comme une victoire, en raison de l'anéantissement de l'escadre hollandaise, et une médaille fut frappée à cette occasion, pour relever un triomphe si chèrement acheté.

Mais cette victoire, si c'en était une, n'ayant point rempli le

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but de l'expédition, lequel était d'enlever aux Hollandais une position inquiétante pour le commerce français, il fut décidé qu'avant la fin de cette même année 167T, le vice-amiral Jean d'Estrées ferait une nouvelle tentative sur Tabago. Une forte escadre appareilla à Brest le 1er octobre. Chemin faisant, elle enleva aux Hollandais, dans l'Afrique occidentale, l'île d'Arguin, située à quatre-vingt-dix lieues au nord du Sénégal , et l'île de Corée, à une lieue du cap Vert et à trente lieues environ au sud du même fleuve. Les Hollandais étaient en possession de l'île do Corée depuis l'an 1617, qui, de même que celle d'Arguin, leur était d'une grande utilité pour leur commerce avec la côte occidentale et l'intérieur de l'Afrique. Les comptoirs de Rufisque , Portudal et Joal leur furent enlevés dans le même temps, pour ajouter à l'importance de l'établissement que les Français avaient au Sénégal, et assurer à ceux-ci, en quelque sorte exclusivement, le commerce des contrées voisines.

L'escadre française reprit ensuite sa destination principale, l'Amérique, où elle eut nouvelle que le chevalier de Lézi, que Ton avait laissé à Cayenne, s'était emparé, au mois de juillet, du fort hollandais d'Orange, dans l'Amérique méridionale, et avait ruiné toutes les colonies de l'ennemi aux environs.

Le vice-amiral Jean d'Estrées mouilla, le 7 décembre, devant cette petite, mais importante île de Tabago, qui naguère lui avait opposé tant de résistance, mais dont, par un hasard heureux pour lui, il devait avoir cette fois si bon marché. Quand il eut opéré sa descente sans rencontrer d'obstacles sérieux, et eut dressé sa première batterie sur une éminence qui commandait un peu le fort, la troisième bombe qu'il fit tirer tomba en un lieu qui servait à la fois de magasin pour la poudre et de logement pour le gouverneur. Le vice-amiral hollandais Binken, qui se trouvait alors à table avec ses principaux officiers, sauta en même temps qu'eux ; et presque aussitôt après la garnison de Tabago se rendit prisonnière de guerre. Trois cents soldats, nombre d'officiers, un gouverneur vice-amiral avaient péri, et

toute une île avait été prise par l'effet d'une seule bombe. Le vaisseau vice-amiral hollandais de 54 pièces de canon et deux autres bâtiments, qui étaient dans le port de Tabago, tombèrent au pouvoir des Français.

lin si rapide succès encouragea Jean d'Estrées à entreprendre de chasser les Hollandais du dernier poste qu'ils occupaient aux Antilles; il se disposa à aller attaquer la petite île de Curaçao. Mais une catastrophe due à son inexpérience nautique, jointe à une trop bonne opinion de soi-même, qui admettait peu les raisonnements contradictoires, vint, sur les entrefaites, couper court à ses projets. Après avoir encore reçu des renforts considérables des Antilles françaises, et particulièrement de la côte de Saint-Domingue, il faisait voile, au mois de mai 1678, de la Martinique pour Curaçao, lorsque, malgré l'avis de ses capitaines et de son premier pilote, il envoya, sur le soir, un ordre aux vaisseaux de son escadre de courir toute la nuit sur un air de vent qu'il marqua lui-même; il portait directement sur les îles d'Avès dont il ne se croyait pas si proche, et qui sont toutes hérissées de hauts fonds, de bancs de sable et de rochers sous l'eau. Il était minuit environ : un bruit profond se fit entendre, qui retentit dans quatre mille cœurs; douze vaisseaux qui marchaient sur une même ligne, avaient touché et s'ouvrirent presque tous ensemble. Un seul vaisseau, une grosse flûte de charge, deux brûlots et l'hôpital de l'armée, qui étaient un peu eu arrière, eurent le temps de revirer de bord, et servirent, quand le jour fut venu, à sauver les équipages, parmi lesquels pourtant on perdit trois cents hommes. Quelques navires flibustiers, qui arrivèrent fort à propos, furent d'un grand secours à l'escadre échouée. Un aventurier, du noble nom deGrammont, qui, par suite d'une jeunesse des plus orageuses, s'était associé aux Frères de la Côte, fut chargé de recueillir les débris du naufrage, pendant que le vice-amiral Jean d'Estrées allait recevoir, à Paris, comme prix de son bonheur à Tabago et consolation de son infortune aux rochers d'Avès , le bâton de maréchal de France.

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Le flibustier Grammont, après avoir accompli son sauvetage, alla, de son chef, taire une descente à Maracaïbo, sous le prétexte de se procurer, aux dépens des Espagnols, des vivres dont il manquait. Accompagné de sept cents hommes , il s'empara de cette malheureuse ville qui semblait toujours être le point de mire des Frères de la Cùle, la pilla, enleva aussi le fort de Gibraltar en Amérique, situé de l'autre côté du lac Maracaïbo, et dans ce lac même prit à l'abordage une frégate de 12 canons et plusieurs bâtiments de commerce. Tout fuyait devant Grammont; il résolut de marcher sur Torilho ; mais, comme il ne pouvait se flatter de se rendre maître de cette ville que par surprise, il fit un détour de quarante-cinq lieues pour cacher son audacieux projet. Une fois arrivé à peu de distance de son but, il lui fallait encore, pour l'atteindre, passer une rivière profonde et des plus rapides; on lui indiqua le seul endroit guéable qu'elle offrît; mais les Espagnols paraissaient fortement retranchés sur l'autre bord. Grammont ne se laissa point arrêter par cet obstacle; il traversa la rivière à la faveur d'un feu très vif que firent ses gens sur la tranchée, et bientôt les Espagnols, saisis d une terreur panique, se dispersèrent dans les bois. Grammont trouva la ville de Torilha désertée, à son approche ; mais les habitants, en se retirant précipitamment, n'avaient pas à beaucoup près emporté toutes leurs richesses; c'était autant qu'il en fallait pour le moment aux flibustiers ; ils se rembarquèrent, à la façon des anciens pirates normands, tout chargés de butin.

Pendant ce temps, des corsaires non moins audacieux, mais d'une espèce tout autre que les flibustiers, faisaient, en Europe, des plaies tout aussi rudes aux ennemis de la France. Louis XIV avait interdit au commerce français le pavillon de ses flottes, de peur qu'on ne le fît pas suffisamment respecter, mais celui qu'il avait imposé aux navires marchands n'était pas moins noble ; c'était l'antique pavillon national à la croix blanche sur fond d'étoffe bleu, avec l'écu des armes de Franco sur le tout. On le redoutait tout autant sur l'Océan, à celle époque, que celui qui signalait les

escadres victorieuses d'un monarque toujours si inquiet, si prompt à se sentir atteint lorsqu'il s'agissait de l'honneur de son royal pavillon blanc. Du port de Saint-Malo, mais surtout de celui de Dunkerque qui semblait avoir à cœur de payer sa bienvenue à la France, le pavillon bleu à croix blanche, ou quelque autre pavillon particulier à la ville ou à la province, sortait chaque jour pour courir à de nouveaux exploits. C'était le temps où commençait à se faire remorquer Jean Bart, cet illustre enfant de Dunkerquc. Il avait alors vingt-sept ans environ; après s'être instruit à l'école des Ruyter et des Tromp, sur les flottes de la Hollande, il était devenu l'un des plus dangereux ennemis de cette république, lorsque, ingrate à son origine, elle avait abandonné l'alliance française pour l'alliance espagnole. Quelquefois seul , souvent de conserve avec Charles Keiser, William Doorn, Jacobsen, Pitre Lasep et Messemaker, autres intrépides corsaires dunkerquois, Jean Bart, de l'an 1674 à l'an 1679, se signala par maints exploits dont l'issue justifiait la témérité et par une quantité presque incroyable de riches et extraordinaires captures Bientôt Jean Bart, à la recommandation du célèbre Vauban, allait être attaché à la marine royale, et, de capitaine corsaire, devenir lieutenant de vaisseau. On ne saurait douter que le tort immense causé, dans ce temps, par les corsaires de Dunkerque, particulièrement au commerce des Provinces-Unies, n'ait grandement contribué à faire désirer aux Hollandais la paix pour laquelle on était déjà en conférences à Nimègue.

Mais avant qu'elle fût signée, un beau fait d'armes maritime devait encore avoir lieu. Celui qui en eut l'honneur était François-Louis de Rousselet, comte de Châleau-Regnaud, qui, après avoir servi, comme la plupart des autres gentilshommes, sur terre, était passé au service de la marine, quand celle-ci avait offert à la jeune noblesse des occasions de se signaler. Nommé enseigno de vaisseau en 1661 , il avait combattu, en 1664, avec

« Voir ces exploits parliculiers dans la vie de Jean Darl, qui fait partie de nos Marins illustres.

courage et distinction, les corsaires barbaresques ; capitaine en 1672, il s 'était rendu maître, avec un seul vaisseau, de cinq bâtiments de guerre montés par des pirates; chef d'escadre en 1673, il avait attaqué, avec deux vaisseaux seulement, une flotte marchande de cent trente navires, convoyés par huit vaisseaux de guerre hollandais, sous les ordres du fila de Ruyter; avait coulé huit de ces navires à fond , et contraint le reste à relâcher en Angleterre. En 4678, n'ayant avec lui que cinq vaisseaux, h Courtisan, qu'il montait en personne; le Foudroyant, capitaine Camable; le Superbe, capitaine de Réal; le Bon, capitaine La Brctesche; l'Invincible, capitaine de Belle-Fontaine; et un brûlot, capitaine de Beauregard, il ne craignit pas de s'engager, près des côtes d'Espagne, contre douze vaisseaux et six brûlots hollandais, commandés par le vice-amiral Evertzen. La rencontre avait été imprévue; les Hollandais n'avaient pas eu le temps de se faire un ordre de bataille; Château-Regnaud s'aperçut qu'ils voulaient se former en croissant afin de l'envelopper; mais il ne leur en laissa pas le temps. Il chargea lavant-garde ennemie avec une vigueur et une activité prodigieuses : les Hollandais, qui dès lors avaient bien assez à faire à se défendre contre une attaque aussi soudaine et furieuse, ne purent plus songer à exécuter la manœuvre qu'ils avaient projetée. Néanmoins il leur restait encore un avantage considérable : les Français étaient au vent, ce qui empêchait leurs batteries de bas de faire jouer plus de trois pièces , et ce qui ajoutait encore à la supériorité des forces des ennemis dont tous les canons avaient liberté d'action. L'intrépidité de Château-Regnaud et de ses capitaines sut triompher de tant d'obstacles. Quatre vaisseaux hollandais furent coulés à fond , et le reste de l'escadre du vice-amiral Evertzen se retira en désordre, et à la faveur de la nuit, dans le port de Cadix.

Cependant Louis XIV pressait par des victoires incessantes les conférences de Nimègue, qui traînaient en longueur. Il avait, il est vrai, sans y être contraint par les Espagnols, fait évacuer la Sicile par ses troupes au mois d'avril 1678; ce pourquoi il fut

accusé de peu de foi et d'humanité envers les Messinois qui s'étaient donnés à lui , et qu'il livra ainsi à leurs anciens tyrans. Mais, en revanche, il avait poussé de plus en plus ses conquêtes dans les Pays-Bas espagnols qui lui semblaient beaucoup plus de son domaine naturel. La Sicile n'avait été pour lui qu'un moyen de diversion, et il faut reconnaître que l'intérêt et les libertés des malheureux Messinois l'avaient toujours fort peu préoccupé. Ce qui l'intéressait vivement» c'était une paix qui lui garantît une ceinture de places fortes au nord, et des points d'appui pour ses villes maritimes de Flandre. La Hollande, souffrant le plus de la guerre, fut la première à signer son traité de pacification, à Nimègue, le 10 août 4678. Louis XIV fit preuve, dans la circonstance, de grandeur et de générosité envers les faibles, pour se montrer plus exigeant envers les forts. Il rendit aux Hollandais tout ce qu'il leur avait pris en Europe, particulièrement Maestricht; mais il réserva à la France, en Amérique, Tabago aux Antilles, le fort d'Orange à la Guyane; en Afrique, l'île de Corée et celle d'Arguin, les comptoirs de Rufisque, Portudal, Joal et quelques autres points qui servirent à asseoir sur des bases durables et incontestées la puissance française au Sénégal. Le même jour, un traité spécial de navigation et de commerce, portant une réciproque liberté de négoce, fut signé, entre la France et la Hollande, pour vingt-cinq ans. Le 17 septembre, l'Espagne fit, à Nimègue, son traité particulier, qui lui coûtait quinze villes fortes des Pays-Bas et la Franche-Comté tout entière; puis ce fut le tour du Danemarck, avec lequel on était aussi en guerre à cause de la Suède; et enfin celui des princes d'Allemagne, et de Pcmpereur, qui signa son traité de paix le 5 février 1G79. Ainsi fut arrêtée, après huit années de guerre, entre la France d'un côté et la moitié de l'Europe de l'autre, cette paix de Nimègue, qui porta Louis XIV à l'apogée de sa gloire, et décida ses ennemis mêmes à le saluer du surnom de Grand.

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