CHAPITRE PROilER
Le i5 juillet, je suis né à Dameri (i). Mou 1770. père y faisait le commerce de vin d'une manière avantageuse, ce qui le mit à même d'élever une nombreuse famille , car il eut treize enl'ants , à laquelle il a laissé une existence honorable.
(1) Dameri, Damerie ou Damery {■) , en latin Dameriacum, petite ville de France entre Aï et Châtillon , cidevant province de Champagne , du diocèse de Soissons, et chef-lieu de canton ; maintenant de l'e'vêché de Châlons , canton et arrondissement d'Epernai , département de la Marne. Elle est dans une situation agréable , bâtie sur un monticule dont le plan incliné est baigné par cette rivière, en regard de la route de Paris à Stras-
(*) Pour les lieux de la France , j'ai suivi le Dictionnaire , en un vol. in 8.0 , imprimé chez Schmith , à Paris , en 1818 ,- supprimant toutefois l'y placé à la fin des mots , et le remplaçant par i , qui me sopible plus cojifbrme « Tusage actuel de la prouoncialion ,
['jnS' Je suis venu au monde sex-cligilairo ; c'cst-à^ dire qu'en naissant, j'avais six doigts à chaque main. Les sixièmes étaient entre la première et la deuxième phalanges en dehors de l'auriculaire.
bourg, avec laquelle elle communique au moyen d'un pont , construit partie en bois, partie en piej-res , et d'mTe chaussée garnie d'arbres à droite et à gauche. Cette levée traverse une prairie délicieuse , riche d'une quantité infinie de plantes plus qu moins variées, qui, dan^ la floraison , exhalent une odeur suave. Dans cette immense verdure , on aperçoit serpenter la Marne semblable à un ruÎ3an argenté. Du calvaire , le point de vue est superbe. On découvre, vers le levant, à lo lieues, et vers le couchant à 6. Du Camois, ferme à une demi- Leue du côté du midi , on distingue , à l'œil nu , i5 villes , villages ou hameaux. Elle est à i 1. 1/2 0. N. 0. cVEpernai, à 9 1. 1/2 de Châlons , dans la même direction, à 5 1. S. 0. de Reims , et à 3^ 1. 1/2 E. de î'aris. Long. 1. 34lat. 49. 5.
Cette ville, placée à l'entrée d'un joli vallon et dans une riante vallée , est environnée de deux collines se prolongeant dans la direction de l'E. à l'O. ; elles sont parées d'une quantité de villages et de hameaux qui offrent un site tout-à-fait pittoresque. Les coteaux , couronnés presque partout de superbes et vastes forêts, sont couverts de terre végétale ; mais , en creusant , le sol est blanchâtre, mêlé de craie et de sable.. Ils se trouvent plantés de vignes qui produisent d'excellents vins rouges j ils font sa principale richesse et sa renommée depuis un temps immémorial : i ,862 hab. Un particulier de cette commune s'appelle Dameriat , et une personne du sexe féminin se nomme Dameriate.
Dameri a fourni aux ai'mées , pendant la révolution , une nombreuse jeunesse qui , habituée aux travaux pénibles de l'agriculture , supportait facilement les fatigues
(5) On en a fait Tamputation dans ma jeunesse. Ma ! lîicrc frappée de ce ])liénomène , puisque j'étais le seul de ses eniants qui eût nne pareille disdnction , me répétait souveiit que cela était d'un augure iavprable pour moi.
de la guerre , et a de'ployé ])eaucoup de bravoure dans diverses circonstances. Plusieurs individus se sont distiugue's en devenant officiers , et eu méritant les grâces, les bienfaits du Gouvernement ; en voici les noms :
Bertrand Louis-Marie-Josepli-Prosper , né le i février 1769, capitaiîie au ^"'* régiment d'artillerie, membre de la Légion-d'Honneur , retraité, et déciidé le i8 janvier 1824.
Bouvrain Georges-François, né le i\ avril 1770, adjudant-major au 6""^ régiment de cliasseurs à cheval, chevalier de la Légion-d'Honneur , amputé du bras droit et retraité.
Dubois Jean-Baptiste-Maurice, né le 26 avril 1768, lieutenant au i'"'" régiment de carabiniers, retraité, et décédé le i5 juillet 1812.
Manceau-Lamotte Pierre- Alexandre- Auguste , né le 19 février 1770, lieutenant en a""* à la 5""* compagnie de mineurs, du 26 floréal an 12 ( 16 mai iSo.f ) , sans qu'on sache ce qu'il est devenu depuis ce temps.
Manceau Anne-Théodore , né le 7 février 1788, lieutenant au i*"" régiment de grenadiers à pied de l'ex^garde, membre de la Légion-d'Konncur , en expectative et maire de la ville.
Pommelet Jean-Nicolas-Barthélemi , né le 24 août 1788, lieutenant au 85"^* régiment de ligue , membre de la Légion-d'Honneur et retraité.
Saint-Denis Joàeph , né le 16 décembre 1780 , sousadjudant-major au régiment de îlïetz, 3""* artillerie à cheval 5 membre de la Légioa-d'Houneur, décédé au corps le 22 août 1820.
i-Sa.
Le 1 7 Janvier , j'allai à Epcrnai , voir pendre le nonimé Saint-Louis qui avait volé 4, 8oo livres en or, à M. Rollet, prieur, curé de cette ville. La mort de ce condamné était la nouvelle et l'efTroi de notre pays. J'en conservai une impression qui lut diiïicile à effacer.
84. Le 22 mars, le débordement de la Marne fut si considérable , que cinq arches du pont de Dameri furent emportées par la débâcle (i). Le 2 5 du même mois, le pont de deux arches de la chaussée fut également rompu, ce qui jeta la consternation dans l'âme de tous les habitants (2).
Daijs le cours de mes classes, je fus assez heuî'eux pour obtenir des prix , surtout pour la fécondité de ma mémoire.
Le moment de me choisir un état étant arrivé, on me destina au commerce de vin.
A cette époque, une de mes parentes ayant fait un legs pour élever douze enfants de la tamille, je fus compris dans ce nombre.
Le 5 mars , pour m'instruire dans la partie des vins qu'exerçait mon père , on me plaça à Rilli , à deux lieues de Reims , chez mon oncle qui s'oc-
(1) Depuis celte époque, il y eut un bac sur la livièrc , qui causa beaucoup d'accidents. En 1788, le pont fut rebâti tel qu'il est aujouicFliui.
(2) Le pont de la chaussée n'a pas été reconstruit. On a prati({ué un glacis garni de bornes , pour l'écouleiuent des eaux pendant l'iiiver ; ce qui rend le passage dangereux , à cause de la proximité de la Fossc-ïour- «isse qui est une espèce de gouilic.
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(5) eiipait de cet ol^jct, et par la suite, de brasser de la Jjière à la Glacière de Silleri.
Le 24 février, mon temps étant fini, et me 1790.. trouvant dans le cas de me livrer aux spéculations commerciales, je m'en retournai à la maison paternelle.
La révolution qui survint alors , inspira à tous les Français une ardeiu' martiale. L'idée de la liberté, qui était le principal but de ce mouvement , enflamma tous les coeurs. Né avec un caractère vit et bouillant , je partageai ce sentiment noble et sublime.
Mon père voyant mon inclination , me fit confectionner un habit de la garde nationale où je tus jchasseur. Les détails du service absorbaient tout mon temps : l'exercice , l'escrime et la danse furent mes seules occupations. Je maniais un fusil avec la dextérité d'un vieux soldat. Je figurais avec distinction dans la salle d'armes, par mon adresse à l'espadon. Deux anciens militaires qui travaillaient depuis peu clxez mon père, et qui étaient sortis du service avant d'entrer à la maison, avaient excité mon goût pour ces sortes d'amusements. Ils m'avaient parlé de la troupe avec tant d'avantage, qu'ils avaient porté dans mon imagination, déjà échauffée par les actions des grands hommes , la louable ambition de les imiter, ou, au moins, de m;u'cher sur leurs traces.
Le 5 mai, mon frère aîné, que l'enthousiasme 1791niiUtaire animait aussi , s'engagea dans le régiment de Bretagne iuianterie, et se i-cndit à Strasbourg,
(6) OLi le corps tenait ganii.^on. J'aurais désiré partii avec lui, mais ma trop grande jemiesse avait empêché de lecevoir mon enrôlement.
J'étais de garde un dimanche ; nous eutendhiies (les cris qui partaient d'une maison. Je sautai sur mon arme et sortis du poste. Une patrouille s'étant ibrmée aussitôt, nous nous rendimes à l'endroit où les cris s'étaient fait entendre. Nous nous présentâmes pour entrer chez un individu qui était enfermé dans sa chambre sans vouloir en ouvrir la porte. Comme il se plaignait beaucoup , on nous requit de pénétrer de force dans l'appartement; j'en fus d'autant plus flatté , que je croyais que le moment de me signaler était arrivé. En entrant, nous vîmes cjue le plaignant s'était coupé la gorge avec un rasoir, à l'endroit du larynx, et qu'il perdait beaucoup de sang. On envoya chercher le chirurgien, qui pansa la ])laie : il ne la trouva pas uioitelle. I^a garde se retira.
Un particulier avait composé une musique. Il s'était procmé tous les instruments en usage alors. Les jeunes musiciens allaient aux répétitions. Dans toutes les réunions, on les voyait à la tête delà garde nationale ; j'étais chargé du triangle. Cette musique formée à la hâte , qui était une nouveauté pour Dameri, plaisait beaucoup aux habitants de celte commune.
Dans la imit du '20 au 9 1 juin, Louis XVI partit des Tuileries.
îiC 21 , dans la soirée, cette nouvelle fut connue ;i Dameri.
Le 22, mon père nVenvoya à Doi-mans, pour i^yr. afi'aire particulière. Arrivé dans cette ville, je vis tout le monde sur pied. La garde ualionale avait pris les armes. On taisait la bénédiction des drapeaux, à laquelle j'assistai. Après cette cérémonie, je fus invité à dîner. Nous étions a table , lorsqu'on: annonça que la marche du Roi avait été interrompue à Varennes, que S. M. retombait à Paris, et qu'un émissaire se transportait en toute diligence à la Convention pour lui faire part de cette nouvelle. Je retournai le lendemain dans ma famille, où je trouvai tout le monde armé et en mouvement.
Le 23 , jour de la Fête-Dieu , à quatre heures après midi, les voitures du monarque parurent ; elles étaient accompagnées de la garde nationale de Reims. On fit halte en face de Dameri, à cause de l'arrivée des députés conventionnels, qui étaient MM. Barnave, Latour-Maubourg et Pétion. Le premier adressa un discours au Roi et au peuple j ensuite l'ordre fut donné de partir.
La foule se disposait à se retirer , lorsque le Ticaire de la paroisse de Dameri fut remarqué par quelques individus turbulents, qui coururent après lui dans l'intention de le rendre victime de leur brutalité. Cet abbé se sauva heureusement, et trouva protection qui le mit à l'abri de la fureur de ces forcenés.
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CIIAPÏTRE II
t-gr. Le aj août, à dix heures du matin, il y eut h Dameii, sur la place de la halle ( noiivellenient nommée du Champ de Mars ), par ordre du maire, nn bureau établi au bruit de la caisse et au son de la cloche. On y lut l'arrêté du Directoire du département, en date du i5, qui proposait aux jeunes gens de former des corps de volontaires. Aussitôt cpie j'eus entendu cette lecture, m'étant présenté, j'écriyis moi-même mon engagement. Je lus, en conséquence, le premier inscrit pour voler à la gloire ; mon exemple fut suivi de douze autres individus (i). Ils étaient tous aussi braves que dévoués à la Patrie , et ont reçu , pour la plupart, la mort dans les combats.
Etant de retour à la maison, j'annonçai ma résolution et l'engagement que je venais de contlacter. Après avoir reçu toutes Xç.^ marques de tendresse de ma mère, et ses regrets de voir que j'étais disposé à m'éloigner, elle consentit, quoi-
(i) En voici les iioms : BertranJ Lami , Billard le garde , Camus dit Copiaiix , Durand , Fourcher , Galand (Jiristophe, Gueriii , Lourdct Alexis, Martin Malmi , Moussu Biaise , le grand Pariset et le petit Pariset,
( 9 ) , Qu'avec peiné , à me laisser partir, en me soiilial- i-jgu tant toute sorte de prospérité dans ma nouvelle carrière. Elle fit compléter mon habillement et mon équipement. Je reçus de la mairie les armes et le fourniment propres à l'état militaire.
Le 3 septembre, nous allâmes à Reims, sous le commandement du colonel de la garde nationale.
A notre arrivée en cette ville, je fus reconnu par nn ami de mon père, qui me demanda, ainsi qu'à Guérin, volontaire, si nous voulions loger chez lui. Il nou5 dit que, devant avoir deux hommes , il serait plus flatté de nous posséder que d'autres qu'il ne connaissait pas. Nous acceptâmes sa proposition ; il se rendit à l'hôtel-d > ville , afin d'obtenir son billet , et nous conduisit chez lui , oii l'on eut pour nous beaucoup d'égards et d'attentions.
Le lendemain 4 j on nous donna la solde militaire.
Nous nous réunissions chaque jour, à midi, à l'Arquebuse, pour répondre à l'appel. Quand cette formalité était remplie , on nous laissait en Uberté; alors nous nous promenions.
Je profitai de ce temps de repos pour monter sur la tour orientale de la cathédrale, qui a 2 5(r pieds de haut, où je gravai mon nom parmi ceux qui s'y trouvaient déjà en nombre infini.
Je fus toisé, et, quoique je n'eusse que i6 ans et un mois, l'on me trouva dans le cas d'être admis , ayant 5 pieds a pouces 6 lignes ( i mètre 69 a millimètres ),
t-'(ji. Mon père ârilva un soir, et soupa cîicz son' ami où j'étais logé. Il m'engagea , à cause de ma' trop grande jeuî5 esse, à m'en retourner aveclni ; il me dit qu'il se chargeait de me faire rayer des contrôles, et que nous nons mettrions de suite en route pour Dameri. Le lendemain il m'annonça qu'ayant réussi dans son projet, je n'étais plni militaire. Je l'avouerai , ce parti que mon père avait pris de me retirer du service, contrariait mes intentions. Le transport martial dont j'étais anirrié , ne m'ayant pas permis d'accéder à ce qu'il avait lait pour moi, j'allai me faire inscrire de nouveau. Mon père voyant (pie ma résolution était ferme , qu'il ne pourrait rien gagner sur moi à cet égard, me laissa libre de ma volonté. 11 s'eri retourna, après m'avoir embrassé et souhaité toiitd sorte de bonheur.
La nomination des gradés au scnitin eut lieu. On remarcpia les intrigues qui se pratiquent ordi-' naiiement dans les assemblées électives. On vit, à la formation des compagnies composées de l'amalgame des volontaires dfe diverses communes, étrangers les uns aux autres, circuler des listes portant les noms de plusieurs rpii voulaient être officiers , et dont les qualités étaient vantées par ceux qui les communiquaient. Les jeunes gens qui avaient de l'éducation, de la tournure, obtenaient une préférence marquée sur les autres.
On me plaça dans la -a"^^ compagnie. Mes' ruHîiuades de Dameri nie proposèrent de me
choisir pour capitaine (i). Je les remerciai , en i-j^i. prétextant ma grande jemiesse et mon inexpérience. On fixa les yeux sur im autre plus âgé , qui accepta avec empressement. Les nominations furent faites jusqu'à Temploi de second sergent. Alors croyant que je pouvais remplir dignement ce poste, j'en prévins mes compatriotes, qui le jugèrent comme moi, et j'eus d'emblée la préférence sur les autres.
Le 8, le corps porta le nom de 4^ bataillon de la Marne. 11 y eut réception dans les grades (2). La cérémonie de la bénédiction du drapeau
(1^ Il est à observer que le jour de mon entrée au service , je pouvais avoir le même grade que celui qui me fut dorme quand j'en suis sorti.
(2) Au 10 novembre 1792 , l'état-major était composé de
^Dï. De Cimy, lieutenant-colonel en premier^ Failly , lieutenant-colonel en second.
Magne , adjudant-major.
Chevalier , quartier-maître.
Hortet , chirurgien-major, Mousset , adjudant-sous-officier.
La 2™" compagnie avait pour officiers, MM. Varin , capitaine.
Prévôt , lieutenant.
Baron , sous-lieutenant.
Pour sous-officiers ,
Legrand , sergent-major.
Moussez , premier sergent.
J'étais , comme deuxième sergent ^ immatriculé sous le numéro d'ordre 116.
L'effi^ctif du corps était de €32 hommes,
( 'O eut lieu à la cathédrale. L'on nous fit jurer d'être fidèles k la Nation, à la Loi et au Roi. Le 1 5 , nous fûmes passés en revive par le général Vigenstein , et nous reçûmes l'ordre de nous mettre en route pour le Chesne ( Ai-^ dennes ).