CHAPITRE XLIX
Le 5 floréal (24 avril), je reçus l'ordre , en j-q^, ma qualité de foiu-rier , de préparer, le 6 ( 23 ) , ^n v le logement à Ober-Merle , où coucha la compagnie.
Le 7 ( 26), je me transportai à Munster, où Ton resta en cantonnement.
Je fus placé chez M. ^Vetmann, maître d'école du village ; j'en profitai pour faire corriger mes thèmes , mes versions , et continuer mon instruction allemande.
Voici le rapport des cantonnements :
Bruxelles, le 22 floréal (11 mai ).
« Toute l'armée a actuellement pris ses posi- » lions : elle s'étend en front, depuis le bord du » Rhin jusqu'à 7 lieues dans l'intérieur de l'AUe- » magne, et en profondeur, depuis le Rhin jus- » qu'à la Nidda. L'armée étant ainsi divisée, les » troupes qui la composent, sont cantonnées et » peuvent plus facilement subsister dans un pays » qui a déjà tant souffert. »
Comme nous étions logés et nourris chez les habitants, je me trouvais ne point avoir d'ou-
vrage.
( 530 j^g-, La crainte de m'ennuyer dans la monotonie àê A3i V. ce cantonnement , m'engagea à distribuer ainsi les parties du jour. Je prenais une leçon de danse, de 6 à 7 heures du matin : nous avions un jeune homme qui avait des talents dans cet art. De 7 à 9, je traduisais et calculais; de 9 à 10, je me livrais à l'escrime ; de 10 à 1 1 , je déjeunais et liais la conversation. Je me mettais ensuite à écrire jusqu'à 5 heures, que j'allais faire assaut. A47 j<^ dînais; je lisais de 5 à la brune. La soirée était employée à danser ou valser avec les filles du village.
Chaque jour voyait naître le même motif de travaux et d'amusements. Je m'étais procuré les professeurs qui étaient à ma convenance. Le magister me servait de répétiteur de langue; nous sympathisions si bien , que nous devînmes amis ; nous eûmes par la suite une correspondance assez suivie.
On me nomma membre du conseil d'administration: lorsqu'il s'assemblait, je recevais une invitation. Je me rendais chez le bourgmestre , qui me procurait un cheval pour aller à Usingen , où était l'étal -major de la io5'"^ demi-brigade.
Au château de Hombourg , il y avait, parmi les troupes , un ancien soldat qui , disait-on , n'était point descendu la garde depuis 5y ans. Il excitait tellement la curiosité des républicains , qu'ils se transportaient en foule de leurs cantonnements pour voir cet homme extraordinaire. Voici comment on expliquait la chose : ce militaire , fran-
( 555 ) rais d'origine, après avoir fait les guerres de Ha- 1^9-. novre, était entré chez la princesse, qui le fit lo- an v» ger auprès de la porte de son palais. Là, son service, qui n'avait lieu que la nuit, consistait à répéter les heures avec une trompe. Il s'occupait le jour, à travailler de son état de cordonnier , sans quitter sa demeure.
Je me lis habiller selon la saison, et d'une manière commode k ma position. Je reçus un habit neuf du corps ( car les sous-ofûciers étaient protégés ) , pour la façon et les agréments duquel je payai largement le tailleur. J'achetai un chapeau à cornes, couvert de toile cirée noire. Je fis confectionner un gilet de peluche de soie teinte en. écarlate d'un côté, et bleue de l'autre, ce qui pouvait faire croire que j'en avais deux, le retournant à volonté : U s'agrafait par derrière. J'avais deux chemises de toUe de coton rayée bleue et blanche ; une cravate de taffetas noir ; pantalon bleu foncé en charivari , doublé d'une forte toile , fermant du haut en bas avec des boutons d'ivoire; une paire de bottines. Je fis placer, à mes oreilles , des anneaux en or ; c'était la mode alors. Je me vêtis presque toujours de cette manière pendant la guerre.
On changea les cantonnements, s'apercevant qvi'il y avait trop d'intimité entre les soldats et les habitants, ce qui aurait énervé le courage des troupes.
Le 5o prairial ( 18 juin), la compagnie partit de Muiister pour Arnelsheim.
( 534 ) ir,cj^. Le 5 messidor (23), elle quitta ce village pour se rendre à Erbenheim.
Le 6 ( 24 ) , elle logea à Limborn.
Le 18 (6 juillet), elle occupa Wolmerclieim.
Le 2 1 ( 9 ) , elle alla à Nidervelle , coutre le Rhin.
Le 22 ( 10 ) , elle passa la nuit à Irgstein.
Le 25 (11)7 ^^^^ s'achemina vers Ober-Ros-= bach .
Le 24 (12), elle gagna Boderad , et y séjourna.
Le 26 ( i4), la compagnie cantonna à Maybach. Elle fut répartie; deux oi'dinaires à Wepcrleld, 5o hommes à Boderad, 4^ à Maybach , où se trouvaient le capitaine, le sergent-major et le fourrier.
Je pris le billet d'un fermier fort riche, où je fus parfaitement bien.
Mes habitudes , dans cet endroit , furent continuées comme à Munster.
Le 1 9 thermidor ( 6 août ) , la compagnie ayant eu ordre de se rassembler, fit un mouvement pour se porter vers Ober- Merle ; elle rentra surle-champ dans ses cantonnements.
Les 5 et 9 fructidor ( 20 et 26 ), M. Wetmami, qui recevait mes thèmes , mes versions , les corrigeait comme si j'eusse été auprès de lui ; il m'adressa deux lettres sous ces dates. Il me complimentait sur la facilité et l'élégance de la construction de mes petits ouvrages.
Il y eut , pendant une soirée j un orage si
( 53S ) violent, qu'il semblait , par \m sifflement qui i-r)-. (existait dans les airs , que tous les éléments allaient an v. être confondus. Ce qui surprenait le plus, c'était qu'il n'y avait ni tonnerre ni pluie. Beaucoup d'arbres furent renversés par les coups de vent.
Je placardai , un dimanclie , à la porte de Téglise , conformément à l'ordre de mou capitaine , le citoyen Rodliain, une invitation aux habitants de faire coufectionner à leurs frais , une paire de souliers pour chaque soldat logé chez eux. Ce placard était rédigé et écrit de manière que j'en leçus des éloges des Allemands ; ils s'empressèrent à en remplir l'intention.
Le 5"^^ jour complémentaire ( ig septembre), à quatre heures du matin, le général en chef Hoche moru-ut a Wetzlar.
Le 5"^^ ( 2 1 ) , la compagnie partit de Maybach et alla coucher à une lieue de Horabourg.
Le J^"^ vendémiaire (22), l'armée se réunit an vï. dans la plaine.
On prépara tout ce qui était nécessaire pour rendre les hoimeurs funèbres aux mânes du général en chef. Sur un monticule , était le sarcophage présentant des inscriptions , des épitaphes qui retraçaient les vertus , les actions d'éclat , les victoires du héros. L'armée, avec les tambours, trompettes et musiques en tête , formant un carré autour de ce monument, et étant dans le plus profond silence , ayant l'artillerie placée aux angles, entendit la lecture de l'oraison funèbre. Ensuite, chaque corps ayant fait un demi-tour j^
( 556 ) ■i^qi commença un feu de file entremêlé de coups de AS VI. canon.
Voici l'arrêté qui a été rendu à ce sujet :
Paris , le 2 vendémiaire ( 23 septembre }. « Le Directoire exécutif, informé de la mort î) du général Hoche , commandant en chet les '» armées de Saml^re et Meuse et du Rhin et Mo- » selle, décédé à Wetzlar, le 5"^^ jour complé- » menîaire de Van cinq ( 19 septembre) de la » république, dans la do"'* année de son âge, M arrête qu'il y aura, décadi prochain, au champ )) de Mars , une cérémonie funèbre en mémoire » de ce général. »
Epitaplie du général Hoche.
Il est mort , ce héros , k la fleui* de son âge j Le Rhin et Quiberon attestent sa valeur : Il fut, dans la Vende'e, aussi prudent que sage; En nous donnant la paix , il fit notre bonheur. Ses vertus le portaient au temple de mémoire , Lorsque l'envie osait l'accabler de ses coups. La haine des méchants éternise sa gloii-e ; Il vécut trop pour eux , et pas assez pour nous.
Voici l'arrêté qui désigne son successeur î Paris , le 2 vendémiaire ( 23 septembre).
" Le général de division Augereau est nommé » commandant en chef les armées de Rhin et » Moselle et de Sambre et Meuse. »
D'après cette réunion , et par arrêté du 8 vendémiaire ( 29 septembre ) , les troupes reçurent le nom d'armée d'Allemagne.
Jje 2 vendémiaire ( ^3 septembre ) , on fît
( 557 ) une fusion des hommes pour égaliser les pelo- i-.f)~. tous de la 105"'". La compagnie à laquelle j'ap- xnM. partcnais , arec les officiers et sous - officiers qui la composaient , fut la 5°'^ du o."^^ bataillon.
Le même jour, nous quittâmes le bivouac y afin de nous rendre à Wisbaden, où je vis les bains d'eaux chaudes.
Le 5 ( 24 ) , pour descendre le Rhin , une partie des fourriers de la demi -brigade et moi, nous nous embarquâmes. Quand nous fûmes dans le courant , il sm vint un ouragan qui agita les vagues avec tant de violence , qu'en se brisant elles remplissaient la barque. Nous étions sur le point de périr , lorsque nous arrivâmes auprès de terre ; nous sautâmes hors du bateau , qui chavira ensuite.
Ayant fait le voyage à pied jusqu'à Caub , la compagnie où j'étais cantonna au village de Schwalbach , auprès duquel se trouvaient des eaux minérales que j'allai voir.
Les restes du général en chef furent transférés au-delà du Rhin.
Voici le rapport qui en a été fait :
Coblentz, le 12 vendémiaire (3 octobre).
« Le corps du général Hoche est arrivé le . u 12(0) à Coblentz , avec beaucoup de solen- » nité et au bruit du canon. Il a été enterré » sur le Petersberg , auprès du général Mary ceau. »
Depuis , il a été transféré à la Tour-Blanche
( 558 ) i^qr. ( Weisenthurn ) , sur une éminence, où s'élève AN vi. son monument.
Le 2 brumaire (20), nous quittâmes le village de Schwalbach pour aller à Caub.
Le 5 ( a4) 5 nous nous rendîmes à Wisbaden. Le 4 ( *^ ) î nous logeâmes à Kœrig^tein. Je demeurais chez un boulanger , qui était brave homme ; il avait une aimable lîlle qui, lorsqu'on voulait lui dire des choses agréables , répétait toujours ce proverbe allemand :
« ^us den Augen , aus dem Herzen , » Tf' eit entfemet , bald verge.ssen (i). «
Je visitai le prieur du couvent des Capucins , pour qu'il eût la complaisance de faire corriger mes thèmes. Il me questionna , me désigna un père qui voulut bien s'en charger.
Je profitai de mon séjour dans cette ville , pour aller à Francfort, voir M. Meidinger , professeur , dont j'avais étudié les principes , et à qui j'achetai quelques livres.
Voici le rapport d'un mouvement que fit l'armée :
Francfort, le 27 frimaire ( 17 de'çembre).
« Les troupes françaises qui cantonnaient dans « nos environs et sur la Nidda, se sont portées it sur Mayence , pour se joindre au corps qui,
fi) « Absent des yenx , absent du cœur ; plus on est éloigné , plutôt on est oublié. » Cet adage peut se l'endre aussi en latin : « Absens haeres non erit. » Les absent? ont tort.
( 5^9 ) »> cerne celte forteresse, et qui a pris le nom i-p-., » d'armée de Mayence. » aîi vi.
Le 6 nivôse ( 16 décembre ) , pendant la miit do la deu:?:ième fête de Noël, mi pan entier de mur du fort de Kœnigstein tomba par TefTct du dégel et de la mine que les Français avaient pratiquée lors de la première prise de la place, il fît dans sa chute un si grand bruit , que les gardes se transportèrent sur les lieux pour s'assurer de l'événement.
La garnison de Mayence se rendit à l'armée, qui en prit possession aussitôt.
\'oici le rapport qui en a été fait : Occupation de Mayence, le li nivôse (3i de'cembre).
« Les troupes françaises entrées dans cette ■•> ville , consistent en une demi - brigade , un )' régiment de cavalerie et une compagnie d'artil- )> lerie à cheval. Le général Lefebvre, gouver- >) neur de la forteresse , est logé au palais d'Er- » thaï. »
Il n'était plus question de guerre : les plaisirs succédaient aux privations et aux fatigues.
Le commandant donna une fête, dont voici le rapport qui a été consigné dans les journaux :
Mayence , le 8 pluviôse ( 27 janvier). 1796.
« Le général en chef a domié un souper splen- » dide, suivi d'un bal. »