CHAPITRE L
v^ VI
j^^Q Le 25 pluviôse (ii février), la compagnie quittant Kœnigstein , se rendit à Wisbaden (i). Le 24 ( 12), les compagnies de la loS"^^ étant arrivées par divers points , le corps se réunit. Les hommes , flattés de se revoir , avaient soigné leur toilette pour entrer dans Mayence. La demibrigade se taisait admirer par une belle tenue
(i) Voici les cantonnements ci-après, qui furent occupés par une partie du corps , depuis la réorganisation du 2 vendémiaire an 6 ( 23 septembre 1797 ), jusqu'à la réunion à Wisbaden , le 23 pluviôse (11 février 1 798 ) :
Le 2 vendémiaire ( 23 septembre ), on logea à Ridel baclî.
Le 18(9 octobre ) , à Hombourg.
Le 28 brumaire (18 novembre), à Brombach.
Le 21 frimaire (11 décembre), à Calbach.
Le 22 (12), à Ixchtal.
Le 26 ( 16), à Atelckimmer.
Le 4 nivôse ( 2^ décembre ) , à Solsenheim.
Le 12 ( i"^ janvier 1798), à Schneiten.
Le 3o ^19), à Lindaulshausen.
Le 23 pluviôse ( 1 1 février ) , on s'achemina vers Wisbaden.
Le lendema'n matin, le corps se trouva entièrement rassemblé.
( 34i ) militaire, une grande précision clans les niouve- i^f)8. ments, dans les manoeuvres et dans le maniemenl as vi. des armes.
Nous logeâmes à la citadelle.
Je pris un maître de langue ; j'allais de temps à autre chez lui, pour qu'il corrigeât mes ouvrages allemands.
Le 1 1 ventôse ( i ^' mars ) , parmi les canonniers du ci-devant régiment de Toul, 7^^^ d'artillerie à pied, qui formait la garnison de Mayence, il y avait deux Dameriats qui étaient frères; le plus jeune reçut son congé, pour se retirer dans sa famille. Nous nous fîmes des adieux dignes d'anciens amis, de bons camarades.
Le i5 ( 3 ) , je rencontrai un chasseur de la 20"'^ demi - brigade d'infanterie légère , fils du garde - chasse , également de Dameri , qui, désirant sa sortie du service, entreprenait toutes sortes de démarches pour l'obtenir. Il m'engagea à voir les personnages que celte affaire regardait. Je lis quelques visites , et j'obtins le congé qu'il solHcitait avec tant d'instance.
Le 7 .germinal (27 mars) , on donna l'ordre de quitter Mayence.
Le 8 (28) , la io5"^^ demi-brigade passa le Rhin, et traversa le fort de Cassel.
La compagnie dont je faisais partie, se rendit dans la commune d'Ober-Reifenberg. J'avais 12 maisons pour me sustenter ; c'est-à-dire que je mangeais un jour chez un particulier, le lendemain je prenais un repas chez im autre.
1^98. Dans l'habitation où je couchais , il y avait AN VI. deux trères qui connaissaient la musique ; ils jouaient tous les soirs du tympanon et de la clarinette. Bientôt les jeunes filles vinrent : nous valsâmes. En peu de temps, ma demeure fut le rendez-vous des Grâces du village, et des militaires amateurs de la danse et du beau sexe.
L'usage dans ce pays était de valser, après les offices divins, autour d'un gros arbre planté sur la place publique. Les musiciens assis au pied voyaient, en jouant, passer circulairement devant eux les couples qui se livraient à toute la folle gaîté de la jeunesse et k la satisfaction que procure cet amusement.
.Te ne sacrifiai pas mon instruction à mes plaisirs; je m'étais adressé au ministre de la paroisse, qui était protestant, pour qu'il voulût bien corl'iger mes thèmes : il y apportait toute l'attention possible.
Le i8 floréal (7 mai), je reçus une lettre de mon frère le plus âgé : il m'annonçait que ma sœur aînée , mariée depuis un an , était morte le 5 germinal (aS mars) , en donnant le jour à son premier enfant ; que ma mère avait été tellement affectée de sa perte, qu'elle n'avait pu lui survivre que de quelques jours, et qu'elle était décédée le 16 floréal (5 mai).
Tant de motifs d'affliction me forcèrent à gémir sur mon sort , et me confirmèrent dans l'opinion que les hommes sont réservés , par le destin , à subir ou à déplorer plusieurs malheurs
( 34d ) à la fols. ,Je me confinai dans un bois, où je ,~,q3, donnai un libre cours à mon chagrin. j^j, vi.
JNous rerùmes l'ordie d'aller à Mayence, où la route devait être annoncée pour un pays lointain. Les Allemands , quoique nous leur tussions à charge, eurent beaucoup de chagrin de nous voir les quitter. L'habitude de vivre les uns avec les autres , nous avait fait oublier que nous étions des nations ennemies.
Le 2 2 floréal (ii mai), les compagnies par détachements delà io5'"^ s'étant mises en route (i), la réunion fut achevée à g heures du matin; à lo, on passa la revue sur les glacis du fort de Cassel. On traversa le Rhin ; on se reposa dans Mayence , ayant rangé les armes en faisceaux sur la place de Tliiermarkt , pour laisser aux hommes le temps de se restaurer. On prescrivit de se mettre en marche , dans l'après - midi , pour l'Italie.
A l'heure fixée, les fourriers étant rassemblés , nous hâtâmes le pas vers Alzey (Altezey) , où
(i) Voici les noms des cantonnements qui furent occupe's par une partie du corps, depuis son départ de Mayence, le 8 germinal ( 22 mars ), jusqu'à son retour dans cette ville , le 22 floréal ( 1 1 mai ) :
Le 8 germinal (22 mars ) , on logea à Falkenstein.
Le 19 floréal (8 mai), à Veilbach.
Le 20 ( 9 ) , à Vallau.
Le 21 ( 10 ), à Marienborn.
Le 22 ( n ), le ralliement ayant eu lieu auprès de Cassel , la demi-brigade se trouva ne plus avoir d'hommes <lr"tachcs.
i;;9^. nous armâmes dans la soirée : le corps logea * AN VI. une partie clans cette ville, une partie à Valheini, le reste dans les environs.
Le y 5 floréal ( 1 2 mai ) , nous nous dirigeâmes vers Worms. La demi-brigade se divisa moitié à Samenheim et à Graiidstadtj et l'autre moitié autour de la ville.
Le 24 (i^)? o^ nous plaça à Hoclidoif, à l.j Kein et à Spire (i).
Le 2 5 ( i4)î nous nous rcndiuics à Landau; il y eut des compagnies détachées au Petit-Landau , d'autres à Quecliein (2).
(i) Dans cette route , Je me trouvai, pour la première fois, parmi (les anabaptistes ou rebaptisés, dont la longue barbe, les grandes robes attache'es avec des agrafes, les vestes , les culottes sans boutons , les chapeaux ronds rabattus, me surprirent beaucoup. Je m'informai, dans le plus grand détail , de leurs mœurs, de leur religion, afin de distinguer la différence de leurs préceptes , de leurs dogmes , d'avec les nôtres.
(2) Durant ce voyage , je logeai cliez un habitant qui avait beaucoup de goût pour la physique et la mécanique. Il avait pratiqué , dans une chambre , une machine imitant les effets d'un orage. M'étant mis au lit , la nuit se trouvant belle , je fus étonné , ma chandellf, éteinte , d'entendre le bruit du tonnerre , de voir des éclairs , enfin d'apercevoir les carreaux de la foudre. Tout ce tintamarre , que je croyais être pioduit par des causes naturelles , ne m'empêcha pas de doi mir. Le matin , me disposant à partir , mon hôte me demanda si j'avais entendu la pluie , la tempête ; je lui répondis que je m'en souvenais à peine. Il se mit à rire , et me inoutra sou mécanisme qui me parut fort ingéiueux.
En entrant dans la ville, il y avait, sur les 1798. remparts , plusieurs demoiselles qui s'étaient réu- ^y vu nies pour voir arriver la troupe ; elles jouaient du flageolet , et formaient une musique fort jolie, qui nous amusa beaucoup tandis que nous déniions.
Le '2G ( 1 5 ) , nous nous acheminâmes vers Weissembourg ; je parcourus les fameuses lignes ou retranchements qui s'étendaient depuis cette ville jusqu'à la Lan ter. Les Autrichiens s'en étaient emparés en 1 796 ; la même année , elles furent reprises par les Français. Une portion de la demi-brigade était .logée à Schweigen , ainsi que dans plusieurs autres endroits.
Le 27 (16) , nous allâmes à Haguenau. Ea voyageant, depuis le commencement de la route, la marche m'ayant échauffe , je souffris beaucoup ; cependant je suivis la troupe sans me plaindre , sans laisser remarquer que je ressentais des douleurs assez vives.
Le 28 (17), nous arrivâmes à Strasbourg, que je revis avec un nouveau plaisir. Je ne manquai pas d'admirer, une seconde fois, la célèbre liorloge commencée en 1569, et JÊnie en 1^74. Liant monté au haut de la flèche de la cathédrale, j'y retrouvai mon nom que j'avais gravé à mon premier voyage (i).
(1) Voici les dates avec les lieux occupés par une portion de la io5™* , depuis son départ de Mayence,le22 Hoveal ( n mai ), jusqu'à son arrivée à Strasbourg, le
( of^i) ) 1^98. Le 29 ( 18 ) ^ le corps eut séjour, dont je pro-^ AK VI. fitai pour consulter le cliirurgien-major, qui me recommanda d'aller à l'hôpital , où je recevrais , plus qu'ailleurs , les remèdes et les soins qui m'étaient nécessaires. Je fis signer un billet , afin d'obtenir ma guérison.
J'appris qu'un fourrier j se sentant malade , voulait également entrer à l'hospice ; j'en fus satisfait , pour avoir une société dans ce lieu rempli de toute sorte d'individus dont aucun ne me serait connu. Etant parvenu à le rencontrer, nous nous disposâmes à nous cloîtrer.
Le 5o (19), ayant dit adieu à nos camarades, et la loS"'*" étant partie, nous louâmes des livres pour nous distraire dans notre retraite (i).
Nous nous rendîmes à l'ambulance ; le chirurgien vint nous panser. Le mal ne me tourmenta pas aussi vivement. Notre temps se passait
Le 11 floréal ( 1 1 mai ) , on logea à Valheim. Le 23 ( i"? ), à Samenheim.
Le 24 ( i3 ) , à Kein.
Le 25 ( i4 ) , à Landau, au Petit-Landau, à Quechein.. Le 26 ( i5 ) , à Schweigjen.
Le 27 (16), à Haguenau.
Le 28 ( 1 7 ) , à Rislieim , près Strasbourg , où l'on eut séjour le 29 ( 18 ).
(1) Devant traverser bientôt la Suisse, nous prîmes la description de ce pays ,.Ies Confessions de Jean-Jacques Rousseau, avec quelques petits ouviages de poésie : car mon camarade , doué de beaucoup d'esprit naturel , ornû d'excellentes études, faisait des vers assez agréablement.
( 347 ) à lire, à converser, à écouter tous les soirs les i-qg, orateurs de corps-de-garde , qui nous débitaient a:, vu les amours de la Ramée. Mon ami , qui s'exprimait avec beaucoup de facilité, obtint la parole , culbuta tous les raconteurs par les choses agréables qu'il nous disait.
Les militaires avaient coutume alors de se faire tatouer. Je fis imprimer sur mon avant - bras gauche , avec du vermillon , un cœur percé d'une flèche , trouvant qu'une telle marque était fort jolie.
Le 10 prairial (29 mai) , le jour de la décade , le fourrier et moi , nous sortîmes pour nous promener. Nous vîmes le jeune homme qui avait été arrêté en passant à Metz , le 2 ventôse an 4 (21 février 1796); il nous fit un grand accueil. Il dit que deux jours après avoir été incarcéré , on reconnut son innocence ; qu'il fut mis en liberté ; qu'il s'était dirigé ensuite vers Strasbourg , où il avait formé un établissement qui comblait tous ses désirs.
A la fin de la journée , nous retournâmes à l'hôpital.
Le 12 (3i), surlendemain de notre promenade , mon camarade , plus heureux que moi , se sentant mieux, m'annonça qu'il voulait se mettre en route pour rejoindre. Je l'engageai à rester quelques jours , afin que je pusse rétablir im peu ma santé : car le médecin n'était point d'avis que je partisse encore. Voyant la résolution bien prononcée du fourrier, je me décidai I. 0.5
1^9^. à l'accompagner poïir être plusieurs en traVei*- Av VI. sant la Suisse, Ce pays venait d'être nouvellement conquis par les armées françaises. Nous obtînmes notre exéat. Ayant reporté nos livres, nous disposâmes tout pour notre voyage.
Le i4 prairial (2 juin), au soir, mon camarade voulant annoncer aux malades que nous les quittions , fit im fort beau discours , qu'il termina par un conte allégorique sur notre séparation. Il était rempli de saillies heureuses , qui amusèrent beaucoup l'auditoire. Tout le monde nous témoigna ses regrets sur un départ aussi précipité.
CHxVPITRE LI.
Le i5 praiiial (3 juin) , nous quittâmes Stras^ i-qg» bourg pour aller à Benteld. a^ vu
Le i6 (4)7 nous nous rendîmes a Schélesladt, que nous parcourûmes avec beaucoup d'empressement.
Le 17 ( 5) , nous fîmes route du côté de Colmar. Cette ville passait pour avoir les plus belles lemmes de l'Alsace.
Le 18 ( ^ ) , nous nous acheminâmes vers Cernai , où nous vîmes diverses papeteries et fabriques d'indiennes.
Le 19 (7) , nous nous dirigeâmes vers Béfort (Belfort) ; nous visitâmes les moulins à poudre. Cette place est la dernière où l'on parle allemand.
Le -20(8), nous arrivâmes à Porentrui , qui avait été réuni à la république. On y parie français. Nous eûmes séjour le 21 (9), peur dant lequel nous nous transportâmes au bel aqueduc reniérmé dans son enceinte.
Le 22 (10), après avoir quitté cette ville, nous traversâmes le Pierre-Pertuis , passage que l'on dit avoir été frayé par les R.omains à travers les rochers. Nous nous dirigeâfnes par
( 55o ) 3^f^8. Sainte - Ursamie ve;rs Tramelan. Nous disûii- Af( VI giiâmes dans ce trajet une chaîne énorme de montagnes faisant partie des Alpes. La route nous conduisit sur une d'où nous en aperçûmes un grand nombre dans un horizon, tant que la vue pouvait s'étendre. C'est dans ces lieux de retraite que l'industrie travaille à ces milliers de mouvements de montres , d'instruments , de pièces de mécanique, qui se répandent dans l'univers. A chaque pas que fait le voyageur , il est forcé de s'arrêter pour admirer ces élans de la nature, que l'on ne voit en si grande quantité que dans la Suisse.
Le 2 5 ( Il ) , nous logeâmes à Bien ne, sans y trouver le quartier -général de l'armée française vers lequel nous étions dirigés. JNous nous promenâmes sur le bord du lac , qui oifre des points de vue charmants. C'est là qu'est située la petite île de Saint-Pierre, où J.-J. Rousseau passa des jours délicieux en 1765. Ce pays fait partie du canton de Berne.
Le ^4 ( 1 2 ) , nous gagnâmes Morat. Nous y remarquâmes le respect que les Suisses conservent pour les Helvétiens leurs ancêtres , en éternisant les traits héroïques qui les ont maintenus dans l'indépendance contre les seigneurs qui voulaient ravir leur liberté , plus chère que la vie (1).
(1) Des sculptures en bois peint, clans la maison commune de cette ville , représentent le célèbre dévouement
Le qnartier-gcnéral n'étant plus à Moi-at, on ,j,,fi. nous expédia sur Avencbc où il s'était lendu. a% vi. iS'avant ])as été économes à Strasbourg ui en route , nous avions dépensé tout l'argent que nous avions , nous en rapportant à la Providence pour l'avenir. Les semelles de mes bottes étaient usées et perdues 5 je marchais sur la chrétienté , quoiqu'ayant les tiges aux jambes. Je soufl'rais beaucoup des pierres qui m'avaient blessé les pieds à plusieurs endroits. Comme il n'y avait point de magasin à Morat , nous ne reçûmes
d'Arnold de Wiiikelried , (jui , >)our ouvrir un passage à ses frères au milieu de la plialange autrichienne , re'unit contre sa poitrine autant de lances qu'il en put einbras-' ser ; mourut en recommandant sa femme et ses enfants à leur générosité , mais décida de la victoire où Léopold fut vaincu , périt , et par sa mort rendit , en 1 386, la liberté aux cantons de Lucerne , d'Uri , de Schwitz et d'Underwald. Ces sculptures donnent aussi Thistoire du barbare Gésier , gonveinenr , qui força Guillaume Tell à tirer à une c<îrtaine distance , sur la tête de son fils, une pomme qu'il fit sauter avec le ti'ait lancé de son arc, sans que cet enfant en fût atteint.
Motif du J'itmciix Ossuaire de Morat , à peu de distance de la p/ar^. Cliarles-le-Téméraire ( Cliarles-le-Hardi ), duc de Bourgogne , fut battu, le 22 juin. 1476, par les Suisses près de Morat. Les cadavres de dix mille morts furent dépouillés, ensevelis dans la chaux vive, et leurs ossements recueillis pour les déposer dans le fameux charnier , non loin de la ville , afin de servir de tropliée à cette victoire.
La quantité des os diminuait sensiblement depuis quelques années , par plusieurs causes. D'abord , chaque
( 552 ) TjqS. qirun billet de logement sans vivres. Dans la AN VI. maison où nous étions , on nous donna de quoi
manger ; mais en nous taisant sentir que l'on
ne nous devait lien.
Le 2:5 ( i5 ) , nous partîmes de grand matin pour Avenclie , où nous arrivâmes à environ 8 heures. Nous apprîmes que le quartier-général étiùt transféré à Fribourg. Nous nous présentâmes chez le commandant qui était Suisse ; il nous reçut tort durement , et nous continua notre roule sans vouloir nous donner aucune ration. Nous sortîmes de chez lui bien fatigués , dni'.s la plus grande détresse, ayant marché sans avoir
voyageur en emportait par curiosité j mais ce qui en occasioïKiit une consommation bien plus rapide, c'était «]uà laison de leur blancheur extraordinaire, on les em- ])loyait beaucoup pour différents petits ouvrages au tour, Surtout pour des manches de couteau. Les postillons de Genève , auxquels on faisait honneur de cette nouvelle l)rau( lie de commerce , en emportaient en assez grande quantité, pour les vendre dans leur ville. H y a dix • aus ( avant la destruction du charnier ) , l'amas d'os avait quelques pieds de plus en liauteur. Autrefois c'était une pratique très-commune , parmi les habitaiits de la lîourgogue, de venir y enlever le plus qu'ils pouvaient, de ces dépouilles de leurs mxdheureux compatriotes, pour les emporter jusqu'aux frontières, et les ensevelir dans leur terre natale.
Le 12 ventôse an 6 ( 2 mars 1798), les troupes républicaines de France ayant pénétré sur le territoire , deux bataillons , composés de soldats nés en Bourgogne, détruisirent ce monument poiu' venger leurs compatriotes,
( 555 ) pris de nOiUTÎtiirc : nous nous plaignions dosa i^qS. sévérité , [)iu^qii'il nous lallait taire encore eiiviroa *> vi. () lieues.
Les habitants nous considérant connue des objets de curiosité , parce que nous étions sans chaussure , que nous avions les pieds ensanglantés , le corps , le visage couverts de sueur et de poussière , vinrent autour de nous. En peu de minutes nous fûmes environnés.
rs ous étions dans la plus protonde aiïiiction ; mon camarade rompant le silence , adressa l.i parole à toute la loulc qui parlait français. 11 dit des choses véhémentes ; il était si pénétré de son sujet , qu'il versa des larmes : il m'avait forcé à être ému avant lui.
Ayant remarqué une bourgeoise qui avait son lils sur ses bras, il lui fit un discours analogue ii la circonstance et conçu à peu près en ces termes : « Madame , vous qui êtes couverte , en ce » moment , des plus riches étofîès , des bijoux » les plus rares, qui peut vous assurer que l'en- » fant que vous portez , dont vous faites le bon- » heur par vos soins et votre opulence ; qui » peut , dis-je , vous assurer qu'il sera toujours » heureux 1 — Nous avons aussi des familles qui » sont fortunées ; ces parents ignorent que nous » sommes prêts de mourir de faim ; qu'un mor- » ceau de pain le plus grossier nous est absolu- » ment refusé , et qu'il nous faudra j)érir de » misère.! Ouvrez votre coeur à la j)iLié ; inter- » cédez eu noire faveur , pour que i'oii nous
( 554) 179a' " donne ce qu'une àme sensible ne peut nous AN VI, » refuser , ce que l'humanité réclame , enfin ce » que les lois nous accordent I »
Cette jeune femme , vivement attendrie de ce qu'elle venait d'entendre , s'éloigna en caressant son marmot et en lui disant : « Mon cher » petit ami , tu ne sortiras jamais d'ici ; tu ne w , 'éloigneras pas de moi , afin que je pourvoie » à tous tes besoins. »
Le fourrier , indigné de ce que personne ne nous oilrait pas la moindre subsistance , et de ce qu'il nous fallait continuer le chemin de FjDjourg sans manger , lança cette apostrophe au peuple :
« Vous , barbares , dont les mœurs hospita- ) lières sont si vantées , vous avez le cœur aussi » dur que les rochers qui ombragent votre ville! » vous êtes aussi féroces que les ours qui ha- » bitent vos forets î Qu'on cesse de me parler » de votre urbanité , de votre douceur ! Vous » occupez le séjour des animaux sauvages, et » vous êtes aussi inhumains , aussi cruels » qu'eux ! »
Pendant ce temps , le commandant ayant entendu le discours de mon camarade , avait en- Aoyé chercher des fusils par plusieurs individus : ils viîu-ent nous inviter à sortir , pour obéir à leur chef ; mais tout bas ils nous plaignaient , et nous o-Qiirent quelques pièces de monnaie que nous refusâmes , préférant la mort à la honte d'une aumône.
Hors de la ville , le fourrier me dit tout bas : 1798. a Mon cher, mourons glorieusement en tombant an vk » à coups de sabre sur ces marauds-là ; nous eu » tuerons plusieurs. Par ce moyen, nous vendrons » cher notre vie. » Je l'engageai à se modérer et à nous confier au sort qui ne nous abandonnerait point. Le commandant nous donna une • vieille pour nous guider et nous enseigner le chemin , afin de ne pas nous égarer dans les forets , dans les montagnes , n'ayant de communication que par des chemins vicinaux. Elle marchait devant nous. Cette femme ayant hâte le pas , ne nous voyant point auprès d'elle , et se trouvant au surplus à une très-grande distance d' Vvenche , s'évada sans que nous pussions la revoir. Xous poursuivîmes notre chemin au hasard.
Etant à Fribourg, nous reçûmes chez le commissaire des guerres , tout ce qui nous était dû , tant en ai^gent c[u'en vivres.
>. ous achetâmes des souliers , des bas , dont nous avions le plus pressant besoin. Nous parcourûmes la ville sur tous les points , afin de considérer les moeurs , les costumes , le langage, i les religions , les édifices publics. Le lendemain, I ayant eu séjour , nous continuâmes notre pro- I m.enade de curiosité.
-Sous eûmes occasion de nous entretenir des montagnes de Gruyère ; de la grande quantité de vaches qui y paissent ; des chalets qui y sont bâtis , où les pâtres déposent le lait dont
( 556 ) 1798. on fail les fromages. Nous entrâmes dans beau- AN VI. coup de déiails relatifs h l'attachement des Suisses pour leur pays, à l'eiTct que produit le chnnt pastoral ou ranz- des -vaches sur les individus qui , au rythme de cet air , éprouvent des sensations impossibles à décrire.
JVous apprîmes que la loiV"** demi-brigade, passée le 9 prairial ( 28 mai ) , s'était dirigée vers la ville de Lyon.
Le 27 prairial (iSjuin") , nous nous rendîmes à Payerne. On nous paria de l'usage du kilt , qui consistait à autoriser les visites nocturnes des garçons chez les jeunes viJlîigyoises d'ui'e grande partie des cantons , en assurant que souvent la cérémonie du mariage était suivie de près de celle du baptême
Le 28 (16), nous partimes pour Moudon ^ ville très-ancienne.
Le 29 ( 17 ) , nous allàjues à Montprevayre , que nous visitâmes avec quehpi'intérét.
' Le 5o (18), nous gagnâmes Lausanne , l'une des plus grandes villes de la Suisse. Nous nous rappelâmes tout ce que nous avions lu dans les Coniéssions deJ.-J. Rousseau.
Le I*'' messidor (19 juin) , nous eûmes séjour, que nous employâmes à ni)us promener dans les environs , qui sont fort beaux , à observer dcj points de vue romantii[ues et très-pittoresques.
Le 2(20), nous passâmes à Alorgcs , à Kollcj à Nyon ; cette dernière ville, qui est bâtie sur une coîiine , se fait voir de loin ; à Co[.et , qui
( 557 ) était le séjour de M. de Necker, ancien ministre 1798. de France. Nous arrivâmes à Genève , après an m. avoir traversé ce pays magnifique qui borde le lac du Léman. Nous logeâmes à Carouges, qui n'en est éloigné que d'une demi-lieue.
Le 5 ( 21 ) , nous séjournâmes, parce que la veille nous avions doublé l'étape. Nous profitâmes de cet instant pour admirer les beautés de Genève , qui présente de si grands souvenirs historiques. Cette capitale se glorifie d'avoir donné le jour à J. - J. Rousseau , d'avoir eu Calvin pour professeur de théologie.
Nous entrâmes dans des ateliers d'horlogerie, où nous vîmes en détail les précieux morceaux qu'on y fabriquait.
Notre feuille de route ayant été continuée pour Lyon , nous nous disposâmes à nous y rendre.
( SoS )