‹ HistoireChapitre 65 sur 117 · CHAPITRE LVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVIL

Le 5 tliermidor ( a5 juillet ) , la marche m'ayant 1^,0^. beaucoup échauffé , je tombai malade. Je me dé- j^^- vu. cidai à demander uq billet d'hôpital , qui me fut accordé avec une voiture , tandis que le bataillon de la 107"*^ recevait, aux termes de la capitulation de Turin , l'ordre d'aller a Angers , dans le rayon appelé la Vendée , pour comprimer la chouannerie , ne pouvant , avant d'être échangé , faire la guerre contre les puissances alliées. Je quittai donc Montbrison , alîn de me diriger vers SainL-Simphorien.

Le 6 ( 24 ) 5 je g^S'^'^^ Lyon , où je parvins de bonne heure. Avant d'entrer à l'hospice, je visitai le capitaine de vétérans qui m'avait si bien accueilli j il me présenta au médecin : ce dernier m'accorda une convalescence de six mois avec une voiture pour me rendre chez mon père , afin d'y respirer l'aii- natal , seul moyen que l'on pensait désormais être convenable pour me rétablir.

Le II ( 29 ) , j'allai à la voiture : nous partîmes pour MUefranche , qui ne consiste que dans une seule rue de 1,200 pas, sans compter les faubourgs.

( 4'fi )

i-9g. Le 12 ( oo ), je me dirigeai vers Mâcon, dont 4-% vu. la populaiioii est de io,4o8 habitants.

Le i5 (5i), je logeai à Tournus , où je vis fabriquer des cordes à violon.

Le i4 ( i*^'^ août ) , je me transportai à Châlons^ sur-Saône, que je parcourus avec intérêt pendant le séjour que j'y fis.

Le i6 ( 5 ) , je me mis en route pour le bourg de Chagni, qui a des fabriqvies de serge.

Le 1 7 ( 4 ) 7 je couchai à Beaune , lieu agréable, qui a un magnifique hôpital.

Le i8 ( 5 ) , je m'acheminai vers Nuits , où Ton récolte les fameux vins de Bourgogne.

Le 19(6), j'arrivai à Dijon , qui est un des plus considérables chefs-lieux de départements de France, Je m'y promenai en observateur; je visitai les monuments publics ; j'assistai au spectacle, comme je ne manquais jamais d'y aller dans les endroits où se trouvaient des comédiens.

Le 21 ( 8 ) , je passai la nuit à Chanceau , bourg qui n'a rien de remarquable.

Le 22 (9), je traversai Châtillon-sur-Seine. Etant parti de grand matin , j'arrivai à Bar de bonne heure. J'observai ce qu'il y avait de plus curieux à voir. L'entrepreneur chargé du service des transports militaires , cédant à mes désirs de me rendre à Troyes le même jour, fit atteler un cabriolet de poste , me donna son fils qui me conduisit rapidement, et qui m'accompagna partout. La promptitude avec laquelle nous limes la route, îne donna le temps de parcourir 1 ancienne capi-

(4i7) taie de la Champagne, qui possède une biblio- inqci, thèque publique. an vu.

Le 25 ( I -2 ) , m'étant reposé trois jours , je par- Us pour Ai'cis-sur-Aube , où je me trouvai par un temps superbe.

Le 26 ( i3), je logeai à Sommessous, village dans une plaine immense de la Champagne-Pouilleuse.

Le 27 (14)5 je restai à Châlons-sur-Marne. Pendant le séjour que j'eus dans cette ville, je me présentai chez M. Collardeau, qui était en voyage, mais dont l'épouse et les demoiselles me reçurent parfaitement bien.

Le 29 ( 16 ) , j'arrivai à Epernai , où je me présentai chez ma beUe-mère; elle avait acquis ce titre depuis le 24 fructidor an 6 (10 septembre 1798).

Le surlendemain i^'" fructidor (18), étant à Dameri , j'embrassai mon père ainsi que toute ma famille.

Je vécus de la manière la plus tranquille. Je m'occupai, dans le commencement, de la langue allemande ; mais au bout de quelques jours , je cessai de m'y attacher, parce que je n'en prévoyais plus l'utilité. Quand je l'abandonnai, ce fut pour m'appliquer entièrement à la langue française, dans laquelle j'éprouvais souvent des difficultés pour rendi-e mes idées ; ayant tellement entassé des mots étrangers , allemands , hollandais et iialieas dans ma tête, que je ne pouvais.

ijgg. trouver à propos les expressions dont j'avais bejvJi vu. soin.

Le 8 fructidor (20), je prévins mon capitaine de mon anivée chez mes parents, en lui annonçant que j'y resterais pendant six mois, pour jouir de la convalescence que j'avais obtenue. J'en agis de la sorte, afin de ne pas donner à la 107"^^" l'occasion de me rayer des contrôles , comme cela m'était arrivé au 4"'^ bataillon de la Marne , pour six jours de retard en sus de ma permission.

Le i5 ( i*"*^ septembre), mon père, sa femme, le frère de ma belle-mère et moi , nous partîmes tous les quatre en voilure pour nous rendre à Montmort, où nous dînâmes. Le même jour nous couchâmes à Sézanne , qui existait du temps de César. Nous nous promenâmes par un temps fort agréable , pour admirer la ville ainsi que ses alentours.

Le 16(2), nous gagnâmes Villenauxe , qui a 2,800 hal)itants.

Le 17 ( 5 ), nous arrivâmes à Provins. Ce fut dans cette ville que l'on apporta les premières roses de l'Orient; on les a tellement multipliées , qu'aujourd'hui on en fait un giaud comnierce pour la parfumerie.

Le 18 (4)7 nous allâmes à Cessoi, dans luie jolie campagne , à côté de Montereau. Un frère de ma belle-mère et plusieurs anciens moines s'y étaient adonnés à l'enseignement de la jeunesse.

Aoiis restâmes huit jours dans cette agréable demeure.

Le aG ( 12 ), nous nous mîmes en route pour i^po- Provins. an vu.

Le 27 ( i5), pour la Ferté-Gauclier , qui est sur la rivière de Morni.

Le 28 (14)7 nous nous rendîmes à Montmirail , où nous achetâmes quelques petits ouvrages de coutellerie qui ont de la réputation.

Le 29 (i5), nous nous acheminâmes vers Dormans.

Le 5o ( 1 6 ) , nous arrivâmes à Dameri , où se termina notre voyage qui avait été aussi agréable qu'amusant.

J'allai à Reims, à Ai, à Plivot, visiter des parents et des amis.

N'ayant point reçu de réponse à la lettre que j'avais écrite le 8 fructidor (20 août) , pour prévenir de mon arrivée, j'adiessai celle-ci :

Le fourrier à la 5"^^ compagnie du 2"^^ bataillon de la 107^^^^ demi -brigade de ligne,

Au citoyen Marie Beaurain^ commandant ladite compagnie , a Angers.

Mon capitaine, « J'ai eu l'honneur de vous rendre compte , r^ qu'étant sur le point d'entrer à l'hôpital de » Lyon , j'ai obtenu un certificat de convalescence )> pour six mois, afin d'aller respirer l'air natal. » Je vous annonçais que j'étais dans ma famille , » où je mets en usage tous les remèdes conve- » nables à ma prompte guérison. J'ignore si ma M lettre vous est parvenue.

Ï799- " Si ce n'était pas abuser de votre complaisanGe^ Il AN MI. » je vous prierais de me donner de vos nouvelles, » ainsi que de celles des sous-officiers sous vos » ordres; je vous serai infiniment obligé de les i » assurer tous de mon affection sincère.

» J'ai l'avantage de vous saluer avec le plus » profond respect, et d'être,

» Mon capitaine, » Votre très-humble serviteur et concitoyen ,

* iS/gne BoiVNART.

A^ vin. B Dameri , le 1 1 vendémiaire ( 3 octobre). »

Ma santé étant délabrée , je fis usage des bains de cuve; j'en pris deux par jour. Avec le temps, j'en comptai jusqu'à /^.o qui me produisirent un bien sensible , en fortifiant mon estomac affaibli, par les fatigues et les privations à la guerre.

Mon père ayant vendu du vin à un particulier qui demeurait auprès de Soissons , n'en ayant point de nouvelles, apprenant qu'il était insolvable, jugea à propos de m'y envoyer pour lui faire résilier le marché.

Le 1 7 vendémiaire ( 9 octobre ) , je partis avec le commissionnaire qui avait procédé à l'achat.

Nous nous mîmes en route pour Châtillon-sur- Marne. Le soir , nous couchâmes à Fère-en-Tardenois, gros bourg oîi l'on fait un commerce de saboterie , tannerie et bonneterie.

Le 1 8 (10), nous nous rendîmes à Soissons , ancienne et belle ville ; nous passâmes notre temps au spectacle et en fêtes, avec plusieurs individus

de la connaissance de mon père ainsi que de mon ingr). compagnon de voyage. ak vm.

Le 19 ( 1 1 ) , nous allâmes chez le marchand , où , par un sous seing-privé , nous kii fîmes annuler ses acquisitions.

Le même soir, étant en voyage, nous revînmes toute la nuit. Nous vîmes, vers une hem'e du matin , un météore igné , d'une grande beauté , qui, s'étant formé dans la région supérieure en boule de feu , vint s'éteindre auprès de nous avec une forte détonation.

Le 20 ( 12), nous arrivâmes à Dameri, vers deux heures après midi, le jour de la décade.

Je reçus dans son temps lu lettre ci-après :

a,i™^^ division militaire. — Armée d Jw^leterre,

Département de Maine-et-Loire.

Liberté. — • Egalité.

Ardent amour pour la République.

A Beaucite (Saint-Georges-sur-Loire), ce 4 nivôse (sS décembre) de la république française, une et indivisible.

Marie Beaurain , capitaine commandant la 5™^ compagnie du 1^^^ bataillon de la 107""^ demibjigade de ligne ,

Au citoyen Bonnart , fourrier de ladite compagnie y à Dameri.

« Il y a quelques jours, citoyen, que m'est » parvenue votre lettre du i ï vendémiaire ( 3 oc- » tobre). Vous êtes sans doute surpris du retard 5 '> mais nous essuyons souvent ce désagrément , )) par l'interruption que les Chouans mettent au-

1799- ^* jouidliui sur les routes. Je viens même d'en Ali vm. » recevoir datées du mois de germinal ( mars ) .

» Il m'a été dit que vous veniez d'être admis )) dans un bataillon auxiliaire ; si cela était , je )) vous prierais de me le mander : car vous ne )) doutez pas que votre absence n'apporte beau- )) coup de retard dans le service. Je connais par- » faitement votre indisposition • certes , j'y prends -» toute la part possible , et je puis , dans ce cas ^ » avoir patience. Mais si vous étiez employé, vous » auriez tort de laisser la place vacante par votre » silence à m'en instruire.

)> Si vous eussiez été au corps, vous seriez » peut-être sergent ; de là sergent-major. D'après » les nominations qui ont eu lieu, vous devez )) penser que votre absence vous porte préjudice.

» Vos camarades se joignent à moi, pour dési^ 5> rer votre prompt retour.

» Votre ami et concitoyen, » Signé M. Beaurain. »

1800. Le 2 pluviôse (22 janvier), quoique mon congé de convalescence n'expirât que le 11 (5i),^ j'obtins le visa de mes titres pour me mettre en route.

CHAPITBE LVIII.

Le 5 pluviôse (aS janvier) , je fis mes adieux iSou. à mes parents et à mes amis. Mon frère Georges an vui. m'ayant conduit en carriole jusqu'à Cliàteau- Thierri , nous allâmes voir la maison qu'a habitée le fabuliste La Fontaine. Nous passâmes la soirée amicalement.

Le 4 ( ^4) 5 je pris la petite diligence par la Ferté-Sous-Jouarre, où se fait un grand commerce de meules à moulin, et je couchai à Meaux.

Le 5 ( 25 ) , je me rendis par Claie à Paris. Je descendis à l'hôtel du Mail, auprès de M. Collardeau qui me reçut fort bien . Il y mettait d'autant plus de bonne volonté , que c'était la première fois que j'allais dans cette grande cité, et que je voyais en beau tout ce qui frappait mes regards.

Pendant mon séjour , je visitai quelques connaissances et plusieurs compatriotes. Je désirai connaître ce que cette ville avait de plus intéressant. Comme j'avais lu le Tableau de Paris par M. Mercier, et le Guide du Voyageur dans la Capitale , j'étais flatté d'en faire la comparaison. En

1800. conséquence , je parcourus tous les lieux qui I j^y viu. pouvaient m'offrir quelc[u'attrait.

Mon cousin et moi , nous mangeâmes plusieurs fois chez le restaurateut- , où je lisais avec étounement la carte contenant le prix des mets que Ton peut offrir au goât des amateurs gastronomes. Il me mena au théâtre de la Moiitansier , où nous vimes M. de PourcGaufçnac : ensuite aux Français ; on y jouait YJbbé de VEpce. Il me conduisit à l'Opéra , où l'on donnait le ballet de Téle'maque . En peu de jours , je vis les choses les plus rares, même les quatre chevaux de brouze apportés nouvellement de Venise.

Le i3 pluviôse ( 2 février) , je pris mon cér-, tilicat de convalescence , et me transportai au Comité de santé pour subir une visite à l'effet d'obtenir ma réforme. Il jugea à propos de me renvoyer chez mon père pendant un mois encore ; mais ne voulant point me congédier définitivement. Cette proposition ne me convenant pas , je demandai l'ordre de retourner à mon corps. Il me fut expédié de suite, avec l'autorisation d'avoir une place dans le transport militaire. J'allai chercher une feuille de route chez le commissaire des guerres Fradiel , où j'appris cjue le 2'''"' bataillon de la 107"'^ était à Ang-ers. Il m'accorda de rester trois jours dans Paris poiu- mes affaires , en me disant de venir le 16 ( 5 ) , h 7 heures précises du matin , prendre la voilure qui partirait de sa cour.

Le i5 (4)7 avant rintention de rejoindre, 1806. Récrivis à mon capitaine pour l'intormer de mon a> vm. prochain retour à la compagnie.

Le 16 (5), m'étant trouvé au rendez-vous, je partis pour Arpajon à l'heure indiquée. Ennuvé de la lenteur de notre voyage , ayant rencontré une diligence , je payai une place jusqu'à Orléans, où j'arrivai le même soir. J'eus deux séjours dans cette ville où Jeanne d'Arc s'est rendue célèbre. Pendant ce temps, je parcourus tous les lieux renfermant des curiosités. Je vis les places , la cathédrale , le pont , et j'allai à la comédie.

Le long de la rivière , j'appris qu'un bateau devait le lendemain, à 6 heures du matin, baisser la Loire jusqu'à Nantes. Je retins une place , afin d'arriver à ma destination plus promptement que par terre.

Le 19 (8) , je m'y transportai avec des provisions pour mon voyage. L'embarcation était composée de deux toues amarrées l'une à l'autre, chargées de i4 marins ou matelots venant des ])risons d'Angleterre 5 d'un négociant , de son domestique, de deux compagnons, d'un brigadier de gendarmerie , d'un gendarme , de moi , et de deux mariniers pour nous conduire. Les mai'ins travaillaient tellement d'action aux voiles, aux rames , que nous fendions l'eau avec la rapidité du poisson.

En voguant nous vîmes Blois ; le château rappelle de grands souvenirs. Nous abordâmes à

iHoo. Amboise , où je réclamai un billet de logement, AP. vui.étant convenu que je serais sur le rivage le lendemain , à G lieiues du matin.

Dans la maison où je fus casé, on m'apprit, et on exagéra même une partie des horreurs qui se commettaient dans le pays où j'allais , tant par les Chouans que par les républicains (i).

On sait qu'éloigné du danger, on le rapporte sous des couleurs plus tristes que quand on le voit , parce que l'esprit se forme des illusions qui dénaturent les faits , et empêchent qu'ils ne soient connus dans toute leur exactitude.

Le 20 pluviôse (9 février), je gagnai le rivage où , peu de temps après , nous nous einbarquâmes. Nous descendîmes avec une telle vitesse , que nous passâmes promptement le beau pont de Tours. Nous filâmes devant Langeais et Bourgueil. A midi , nous étions à Saumur , où deux femmes vinrent prendre place parmi nous : nous continuâmes presqu'aussitôt notre route. Nous arrivâmes vis-à-vis Port-la-Vallée ( Saint-Mathurin ) , à 5 heures du soir. Les deux voyageuses voulant descendre , on aborda ; mais im coup de vent , car il faisait extrêmement froid, poussa nos frêles barques contre de grands bateaux qui étaient attachés à terre. Le choc en fut si violent , et l'eau entra avec tant d'abon-

(1) On trouve tous les mallieUrs de ce temps consignés dans iliistoire de la Guerre de la Vendée et des Chouans, par Alphonse de Beauchanip. 3 vol. in-b".

( 4^-7 ) (lance, qiie nous faillîmes chavirer. Cependant, iFoo. comme les matelots étaient debout ainsi que le an vhu gendarme , ils nous préservèrent du nauiragc. Peu en sûreté sur la Loire , je pris mon sac pendant que les dames mettaient pied à terre.

Je payai mon transport , en souhaitant bon voyage à ceux qui voulaient le continuer. J'appris cjuils étaient parvenus le soir de bonne heure aux Pont-de-Gé , ayant fait 60 lieues en deux jouis.

Le 21 (to), vers 5 heures du matin, je montai dans la voilure qui m'était accordée, et j'arrivai ensuite à Angers>

La compagnie n'étant pas dans ce chef-lieu de département, j'allai visiter tous les édifices publics. Je me présentai chez le quartier-maître, entre les nlains duquel je déposai mes papiers j il me fit le rappel de l'an 7 ( 1799) , et celui de l'an 8 ( 1800). Je touchai seulement le montant de la dernière année ; l'autre est resté dans l'arriéré , sans que j'aie pu m'en procurer le remboursement.

Le 24 ( i5) , je profitai , pour me mettre en route , d'un convoi avec une escorte qui s'en allait au Lion-d'Angers : car on ne pouvait voyager isolément sans crainte d'être assassiné. Ayant rejoint la compagnie , je revis avec satisfaction mes camarades , qui savaient ma prochaine arrivée par le capitaine k qui j'avais écrit de Paris.

( 4--^8 ) 1800. Le 23 ( i4), ayant commué mes fondions, je APi vin. vécus comme avant mon départ.

Voulant me perfectionner dans les armes, je pris des leçons de pointe du brigadier de la gendarmerie de cette résidence.

Une convention avec les Chouans ayant lieu , les chefs mettant successivement bas les armes, après avoir traité avec les envoyés du général Biune , nous restâmes en repos.

La pacification terminée , nous reçûmes l'ordre de nous transporter à Angers pour en augmenter la garnison.

iVoiis fûmes casernes au ci - devant couvent de Roncerai.

Je me liai d'amitié avec plusieurs jeunes gens qui s'occupaient de versification. Nous faisions des charades , des logogriphes , dont ces militaires s'acquittaient à merveille.

Le temps que je n'employais pas à mon état, était consacré à mon instruction : car chaque fois que la bibliothèque publique était ouverte, j'allais lire pendant trois ou quatre heures. Quand ce n'était pas le jour de lecture , le bibliothécaire me confiait des livres pour (jue je pusse fructifier des instants dont j'aurais peutêtre plus mal disposé.

En parcourant les journaux , j'appris qu'un décret du 29 pluviôse ( 18 février) , créait une gendarmerie à pied dans les départements de l'Ouest ; qu'il y aurait des maréchaux-des-logis et des bjigadiers pour commander les brigades.

Je me ra{->pelai que j'avais dîné dans la capitale iBoo. chez des compatriotes, avec un employé du bu- ak vm. reau de la i,'^endarmerie au ministère de la guerre, qui avait paru disposé à m'obliger si l'occasion s'en présentait. J'écrivis en conséquence à ces messieurs , pour les prier de m'accorder leurs bons offices, afin d'être nommé maréchal-deslogis dans cette arme.

J'en reçus la réponse suivante :

Paris , le 22 ventôse ( i3 mars).

« Monsieur,

» Nous avons communiqué votre lettre à notre » ami, qui veut bien ajouter un nouveau ser- » vice à ceux qu'il nous a déjà rendus. 11 s'oc- » cupe entièrement de votre affaire. Tl parlera » aujourd'hui au général chargé de l'organisation )) de la gendarmerie à pied, et, sous peu de » temps , vous recevrez du ministre de la guerre, » votre nomination telle que vous la désirez.

)) Nous sommes charmés de trouver l'occasion » de vous être utiles , et de vous prouver notre » zèle à obliger un compatriote que nous esti- )) mous.

'> Nous avons l'honneur d'être vos serviteurs , » Signé PauxaPiT frères. »

Ayant été quelque temps sans que la nomination annoncée me fût parvenue , je récrivis k ces messieurs, qui m'apprirent que les Chouans avaient volé la diligence qui portait mon titre, et eu avaient lacéré tous les papiers ; qu'en cou-

1800. séquence , le général Wirion s'était vu dans îd N via. nécessité d'en expédier un autre.

Peu de jours après la réception de ce paquet , il me parvint la dépêche ci-après :

Angers, le 1*'' floréal (21 avril) de la république fran* taise , une et indivisible.

Le chef de la 5'"^ dmsion de gendaiinerîe nci'^ tionàle y

« Invite le citoyen Bonnart , caporal-fourrier )) à la 5"'^ compagnie du 2°^^ bataillon de la 107""" )i demi-biigade , à venir chez lui dans la matinée )) de demain.

» Signe Noire AU. »

Cette lettre ranima mon espérance. Sans en faire part à mes camarades , je m'habillrà en uniforme le plus proprement possible , sachant que la tenue plaît toujours à un supérieur. Je me présentai avec mon ordre , enhardi par le désir de sortir de la ligne. Le citoyen Noireau m'accueillit favorablement , m'adressa beaucoup de questions , et me demanda pourquoi je quittais mon corps. Je lui répondis que si je cherchais à entrer dans son arme, c'était pour mon avancement , et que je n'avais nul sujet de plainte à former dans la 107™^. Ce commandant me donna la lettre de passe pour le grade de brigadier , avec invitation de me rendre dans son bureau qu'il m'indiqua , afin de la transcrire , tandis qu'il resta dans son appartement à causer avec plusieurs personnes.

Seul , dans le cabinet , je réflccîiîs que du pre- 1800. mier coiip-d'œil ce chef de division allait me jui^cr : a^ vm. car il nie parut avoir une grande connaissance de l'esprit humain. Plein de cette idée , je fis beaucoup d'attention à copier ma nomination. Je la lui portai ensuite avec une plume et de l'encre pour la signer. Il parut content de mon écriture et m'en fit compliment. Il me promit que , comme président du juri d'organisation , il me faciliterait autant qu'il serait en son pouvoir , pour une place de maréchal-des-logis. Il ajouta , cependant , qu'il fallait m'attendre à u]ie concurrence de 800 hommes dont le juri distinguerait le mérite ; que ceux qui seraient les plus recommandaljles , auraient la préférence.

Rentré à la caserne , la tête remplie de ce qui s'était passé le matin , et après y avoir mûrement réfléchi , j'écrivis ce qui suit :

Le fourrier à la 5"^^ compagnie du 2"'^ hataiU Ion de la 107^"^ demi-brigade d infanterie de ligne ,

Au citoyen TVirion , gene'ral de brigade y inspecteur de la gendarmerie nationale dans les départements de l'Ouest ^ à Rennes.

« Mon général , V J'ai l'honneur de vous prévenir que le citoyen » Noireau , chef de la 5'"" division de gendar- » merie nationale , m'a remis la nomination de » brigadier , que vous lui avez envoyée pour y> que je passe à pied dans cette arme. Les dé-

( 452 ) i8oo. ^> marches que j'ai faites pour sortir de mon À> Mil. '' corps , ne tendaient qu'à un prompt avance- )) ment, et nul autre motif ne m'obligeait de » m'en éloigner. J'aimais à croire qu'étant four- » rier , je pouvais être nommé mai'échal-des- » logis; et, par ce moyen, je me procurais un » emploi supérieur. J'espère qu'ayant pris en « considération la demande qui vous a été faite » pour moi, et qu'y ayant répondu aussi favo- » rablement , vous voudrez bien accueillir ma •» supplique et me nonnner au grade de maréchal- ); des-logis.

'» J'ose attendre de vous cette justice, et je )) vous prie de me croire avec la plus vive re- )) connaissance , V Mon général ,

» Votre subordonné,

» Signé BoiVNART.

» Angers, le a flore'al (22 avril) de I3 république » française , une et indivisible. »

Au bout de quelques jours, je fus prévenu par le citoyen JNoireau, de me disposer à me diriger vers Nantes , où devait se réunir le juri d'organisation. Il m'annonça qu'il avait informé le citoyen Peïtavy, pour qu'il me fît expédier l'ordre de départ en recevant mon congé. Il me dit que, si j'étais sergent, je pourrais plus facilement avoir la place que je désii^ais.

Ayant été trouver le commandant, je le priai de me seconder pour que je fusse admis dans

ce grade. S'étant assuré qu'ii y avail un cnijiloi ,ç>or>. à la nomination du corps, il nie chargea d'en an v|iv. prévenir le quartier-maître, pour qu'il en doimâi, de sa part, connaissance aux sous-officiers. La réunion des caporaux et des fourriers eut lieu de suite.

J'instruisis quelques-uns de mes camarades , du motif de la convocation et de l'ordre que j'avais d'entrer dans la gendarmerie , ainsi que du désir que je formais d'être sous-oflicier, afin d'en avoir les galons avant de pouvoir m'y présenter. Je les engageai à communiquer mes intentions à tous leurs amis , pour que je pusse être promu ; j'ajoutai que ce serait pour moi un avantage qui ne leur préjudicierait en rien , puisqu'aussitôt ma nomination , je m'éloignerais de l'infanterie de ligne.

Le 9 floréal (29 avril), on procéda, suivant le vœu de la loi sur les promotions. Le citoyen Civet , mon sergent - major , fut élu président , et l'on me choisit pour être secrétaire. Les scrutins ayant été soigneusement recueillis et dépouillés, je réunis l'unanimité, à l'exception de ma voix que je donnai au caporal le plus ancien ; il avait , sous tous les rapports , le plus de droit a l'avancement. Le procès-verbal rédigé fut remis aux sergents-majors et sergents , ensuite aux sous - lieutenants qui me reçurent , le II floréal ( i^^ mai), dans le grade que je réclamais. Je parus à l'appel du soir^ pour me

i8oo. faire reconnaître par le commandant de la 6"'" 4kN vni. compagnie, où j'entrais en qualité de sergent. Le i6 (6 mai), j'allai chez mon nouveau capitaine , qui me donna mon décompte à si' gner.

Le 17 ( 7 ) , je me présentai chez le quartiermaître , pour prendre le congé dont voici la copie :

Infanterie de ligne. — République française. — ■ 107"'^ demi-brigade. — 2^^^ bataillon.

« Nous soussignés , certifions à tous ceux qu'il j) appartiendra , avoir donné congé absolu au » nommé Médard Bonnart , sergent, dit Bonuart )j Lami , de la compagnie n*^ (> , du 2'^^^ batail- )' Ion de la 107^^^ demi-brigade d'infanterie de 5) ligne , natif de Damcri , canton d'idem , dis- » trict d'Epernai , département de la Marne , » âgé de 2 5 ans , de la taille d'un mètre 8i4 mil- » limètres ( 5 pieds 7 pouces ) , lequel a servi » depuis le i4 septembre 1793 (an i^'^) (i) , » juscju'au 17 floréal an 8 ( 7 mai 1800) ; a été :» caporal le 26 germinal an 2 ( i5 avril 1794) ] » caporal- fourrier le 4 messidor an 4 (22 juin » 179^), et sergent le 11 floréal an 8 (l'^^'mai )) 1 800 ) ; et que , pendant tout ce temps , on » doit des éloges à la manière dont il a servi, ^) Certifions en outre que ledit citoyen Bonnart ,

(1) Ou a compris comme service militaire, le temps que j'ai passé clans les fourrages , puisque j étais employé k l'aru^ée.

» sergent , a quitté le corps pour passer, en qiia- ï8oo. h lité de brigadier , dans la gendarmerie à pied , an vm. w par ordre du général Wirion , inspecteur gé- » néral de cette arme.

« Fait à Angers , le 1 7™^ jour du mois de flo- » réal ( 7 mai 1 800 ) , de l'an 8 de la République » française.

» Certifié par nous , membres composant le ^ conseil d'administration dudit bataillon.

Signé GiDERT , fourrier ; Serres , sergent ; BoRMER, sous-lieutenant; Bourrie, capitaine, et Peïtavy, chef de bataillon.

)) Vu par nous , commissaire des guerres , » Signé Tessier-Olivier.

» Approuvé par nous , général de brigade , » commandant la subdivision de Maine-et-Loire ,

» Signé GlRARDOJV.

)> Enregistré par moi, quartier-maître trésorier, j) le 1 7 floréal ( 7 mai ) ,

» Sigjié Reinaudy. »)

Au dos du congé est ainsi écrit :

^) Nous officiers , commandant ladite compa- » gnie, certifions avoir payé au nommé Médard )) Bonnart , sergent, la somme de 6 fr. oj cent. )) et demi, qui lui était due, tant de la masse que de i' son linge et chaussure, courant jusqu'à ce jour,

i8oo. ^> couformément aux réglemeuls, de manière qu'il iNviu. » n'a plus rien à répéter audit bataiiion.

» Fait à Angers , le 16 lloréal ( 6 mai ) , de la )) République française.

M Signé Veyroiies ^ capitaine. »

Je me rendis au logement de ce chef, qui fit mou décompte.

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