SUR LE SERVICE MÉDICO-CHIRURGICAL
Le 20 octobre j'adressai la circulaire suivante aux médecins attachés de la place :
« Le moment semble venu de réunir tous les documents destinés à établir une histoire aussi complète que possible, de la situation médicale de la place de Metz, avant, pendant et après son blocus. Ce travail, dont chacun appréciera l'importance, ne peut être l'œuvre d'un seul; tous doivent y concourir, dans la mesure de ce qu'ils ont ressenti, de ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont fait. Le médecin en chef fait appel au zèle, tant éprouvé déjà, de ses collaborateurs, en les priant instamment de lui faire part, dès qu'ils le pourront, de tout ce qu'ils ont observé, science et critique, dans la sphère de leurs attributions respectives. Il est à peine besoin de dire que tout document, quelque peu important soit-il, sera utilisé dans ce travail d'ensemble, et publié in extenso ou en résumé, sous le nom de son auteur. Le médecin en chef ne
se réserve que la tâche ardue de coordonner ces documents, de les faire cadrer avec le plan général, et la tâche, plus douce, de faire ressortir la part spéciale de mérite qui revient à chacun dans ces circonstances douloureuses où la médecine, fière des sympathies qu'elle a su conquérir, n'a connu d'autre rivalité que celle du dévouement et du désir d'être utile à l'armée.
» Tous, sans nul doute, tiendront à honneur de figurer dans cette œuvre collective, appelée à une publicité étendue, et destinée à transmettre à une autre génération les fruits d'une expérience durement acquise par la génération actuelle. »
Il était facile de prévoir que bien peu répondraient immédiatement à cet appel. Ce n'est pas au milieu des labeurs d'un service écrasant qu'on songe à prendre des observations au lit du malade, à rassembler et à coordonner ses idées. J'espérais, du moins, qu'après la campagne de Metz le calme renaissant permettrait à chacun de se recueillir. Illusion ! De nouveaux travaux nous attendaient et chaque jour suffisait à peine à sa tâche; l'Est, la Loire, Paris, firent oublier Metz. Puis survint la lassitude morale, résultat inévitable d'une guerre malheureuse ; le besoin de repos , le besoin surtout d'endormir de douloureux souvenirs. Je dus me contenter des documents trop peu nombreux que je reproduis ici, selon ma promesse de rendre à chacun ce qui lui appartient.
Extrait du rapport de M. Leplat, médecin-major
de première classe, sur le service de Vambulance de VEsplanade.
4 Janvier 1874.
J'ai été chargé de la direction médico-chirurgicale de l'ambulance de l'Esplanade, du 20 août jusqu'à son évacuation. Outre les médecins militaires ou civils qui ont pris part à notre tâche, nous avons été fort heureusement secondés par les dames de la ville et les habitants de toutes les classes de la société, qui avaient transformé leur promenade de prédilection en un lieu de bienfaisance.
Deux cent cinquante tentes, symétriquement alignées dans les allées de la belle promenade de l'Esplanade, l'endroit le plus gai et le plus salubre de la ville, ont reçu cinq mille cinq cents (5500) malades, à peu près. Ceux-ci étaient couchés sur de la paille ou sur des paillasses placées sur des châlits improvisés et élevés de 2 ou 3 décimètres au-dessus du sol. Le terrain de notre emplacement était dans les meilleures conditions. De bonnes couvertures protégeaient les malades contre le froid et le vent, les garantissant contre la chaleur et les effets de l'encombrement ; il est vrai de dire qu'il n'y a jamais eu plus de 6 malades par tente. Notre installation laissait donc peu à désirer sous le rapport de la salubrité générale. Cependant, pendant les mois très-pluvieux de septembre et d'octobre, les blessés ont eu à souflftir de l'humidité , que le manque de paille de rechange nous a empêché de combattre autant que nous l'aurions voulu.
Nos 5500 malades ont fourni 176 décès qui sont
:î46 rapports et note sur le service.
répartis par mois et par genres de maladies dans le tableau suivant :
Tableau des décès par mois et par genres de maladies.
Plaies par armes à feu 64
Fièvre typhoïde 7
Septembre. { Dysenterie 4
Tétanos 2
Amputations 20
/ Plaies par armes à feu 48
., . i \ Fièvre typhoïde 10
Octobre. . .< rr^x a
Tétanos 1
Amputations 5
Plaies par armes à feu 5
Novembre. .] Fièvre typhoïde 4
Diarrhée et débilité générale. . . 6
Relativement au chiffre des malades , la mortalité est peu élevée (176 sur 5500) ; il ne faudrait pas cependant en faire tous les honneurs à l'hôpital sous tentes; car plusieurs de nos grands blessés, pour la commodité des soins à leur donner, ont été évacués sur d'autres hôpitaux , notamment à l'hôpital du génie ou à l'ambulance de la Société internationale , et beaucoup de ceux qui étaient sur le point de mourir ont été envoyés ailleurs, à la sollicitation d'une partie de notre personnel hospitalier qui était aussi impressionnable que plein de dévouement.
Nous avons eu, comme partout, de la pourriture d'hôpital et de l'infection purulente ; mais ces terribles complications ne se sont guère produites que sur les plaies vastes et les grandes amputations.
La pourriture d'hôpital a paru céder assez facilement à l'usage du perchlorure de fer. Jamais nous n'avons ressenti les fâcheux effets de l'encombrement : c'est au mois de septembre que la mortalité a été la plus considérable , c'est-à-dire au début de notre installation. L'infection produit habituellement le résultat contraire : ses effets vont toujours s'aggravant.
Les décès par fièvre typhoïde n'ont pas été approximativement de plus de un sur sept malades, et jamais aucune affection fébrile n'a revêtu les caractères du typhus pétéchial. La mortalité par fièvre typhoïde a eu son maximum en octobre ; en novembre elle avait diminué. Ce qui prouve surabondamment que parmi les fièvres typhoïdes, il n'y avait pas de typhus, car les conditions génératrices du typhus une fois produites, celui-ci gagne rapidement en extension; d'ailleurs aucun des médecins ni des infirmiers de l'Esplanade n'a été atteint de cette affection, dont la propagation au personnel des hôpitaux est un fait trop manifestement acquis.
Les dysenteries ont été surtout fréquentes en septembre; mais elles étaient peu meurtrières et jamais elle n'ont eu, pour le nombre et la gravité, les proportions de cette maladie à l'état franchement épidémique : ce n'étaient, à vrai dire, que des affections saisonnières, comme les diarrhées dont elles étaient précédées ou suivies dans presque tous les cas.
Sur cinq ou six tétaniques, un a guéri par l'administration du chloral à haute dose. Le tétanos était complet, aigu, avec toutes les apparences de la plus haute gravité.
Nous avons fait trente-sept (37) grandes amputa-
lions dont douze avec succès , comme il résulte du tableau ci-contre :
Amputations.
mort, guéris morts, guéris morts, guéri.
Amputation de Favant-bras 4 !
Amputation du bras . 14
Amputation de la jambe 7
Amputation de la cuisse 8 1 . . *
Désarticulation carpo - métacar- [ pienne avec conservation du < guéri. . . 1 pouce 1 (
Désarticulation du coude 2 j guéris . . 2
Désarticulation de l'épaule il mort ... 1
Le nombre de nos amputations est trop restreint pour qu'il soit possible d'en tirer une conclusion pratique.
Notre résultat n'est pas brillant; mais il l'a été moins encore dans beaucoup d'autres hôpitaux. A quoi tiennent ces insuccès? A ce fait, peut-être, que les amputations n'ont été pratiquées qu'exceptionnellement sur le champ de bataille, mais seulement le deuxième ou le troisième jour de la blessure. Les amputations immédiates auraient sans doute mieux réussi, puisque notre opéré de la cuisse, qui a guéri, a été opéré le jour de la blessure.
L'infection purulente a été la cause principale de la mort des amputés; la pourriture d'hôpital n'a occasionné que quatre décès; beaucoup des opérés
RAPPORTS ET NOTK SLR LE SERVICE. lUO
ont succombé, du vingtième au trentième jour, à un épuisement général déterminé par la fièvre traumatique compliquée de diarrhée ou de dysenterie ; car il est remarquable que l'époque la plus meurtrière pour les amputés a été celle où les dysenteries sévissaient avec le plus d'intensité.
Les amputations du mois d'octobre ont mieux réussi que celles des mois d'août et de septembre : je constate le fait sans chercher à en donner l'explication.
Extrait du rapport de M. Arnaud, médecin-major de 2^ classe, à Vambulance de la caserne du génie.
Du 16 août au i^^ octobre nous avons opéré, mes collaborateurs et moi, outre les blessés de notre service proprement dit, ceux que nous amenaient des dames charitables et des médecins de la ville ou de sociétés internationales, qui désiraient ne pas opérer. Une boite à amputations, une boite de couteaux de rechange, quelques instruments offerts par M. de B , le linge d'un caisson d'ambulance et une grosse table de chambrée du génie^ tels ont été les moyens d'action dont nous avons dû nous contenter pendant les premiers jours. Nos blessés passaient ainsi de notre table d'opérations dans les salles des sociétés internationales qui étaient à nos côtés, quelques-uns étaient reportés en ville , d'autres enfin rentraient dans les salles de notre service ; ce sont surtout ces derniers dont j'ai pu suivre le traitement et connaître les suites de l'opération.
Pendant ces 45 jours, nous avons pratiqué un minimun de 93 opérations réglées, que j'ai inscrites
sur mon carnet, car je ne puis comprendre dans ce cadre les extractions de projectiles et d'esquilles primitives ou secondaires, des résections osseuses, des désarticulations incomplètes de phalanges où nous avions plutôt à régulariser les'ravages d'un projectile qu'une opération chirurgicale à faire.
Les opérations indiquées au tableau ci-joint sont de celles que l'on désigne sous le titre de grosses opérations : les désarticulations de vastes articles, les amputations de gros segments de membres, et enfin j'ajouterai quelques résections qui témoigneront au moins et de la variété des lésions qui se sont présentées, et de notre désir de suivre dans la chirurgie d'armée les tentatives de chirurgie conservatrice que les praticiens d'outre-mer, dans leur grande guerre, ont employée, disent -ils, avec quelques succès.
Tableau des opérations pratiquées.