‹ Histoire militaire de la Prusse avant 1756, ou, Introduction a la guerre de sept-ansChapitre 28 sur 38 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

PRiLIMUIAIRfiS DU RiGNE DB PRiDÉUG US eRARD»

Sommaire. — Remarqaes comparatives sur lea caractères des rois de Prusse, Frédéric i*% Frédéric-Guillaume I*"' et Frédéric II. — Vie privée du nouveau roi quand il était prince royal. — Modifications quMI apporte dans ses baltitades dès son avènement — Détails sar la situation de l*armée prussienne sous Frédéric-Giiiiflaume l*\ — Changements faits à cette situation par Frédéric IL — Motifs qui engagent ce dernier monarque à comlxattre contre i* Autriche et à tenter la conquête de la Siiésie» — Envahissement de cette province.

Nous venons de voir quels furent les deux prédécesseurs immédiats de Frédéric le Grî^nd, à savoir : Fr&léricl" et Frédéric-Guillaume I".

On a remarqué que, surtout dans (a maison de Brandebourg, le fils a des inclinations opposées à celles du père : les trois monarques cités dans les lignes qui précèdent confirment pleinement cette remarque.

Le faste vaniteux de Frédéric l" produisit la parcimonie et le mépris des arts de Frédéric-Guillaume I" T la rudes3e ignorante et la relig;iotî exagérée de Frédéric-Guillaume I*' produisirent la politesse, le savoir et les opinions philosophiques (1 ) de Frédéric II.

(t) On a ai].ssi prétendu que Fxédéric II avait coaUtuclé i*espril

Mais, par contre, la maison de Brandebourg offre chez tous ses souverains deux caractères distinctifs, pour ainsi dir^ Mr^itaires, d'être hom économes (sauf pour Frédéric ï**'), et de vivre mal avec leur successeur. Frédéric Tï lui-même , malgré tout son génie, n'échappera pas k cette dernière condition.

On a également remarqué que les quarantièmes années de chacun des trois derniers siècles avaient eu le prîvili^e rare de donner i la Prusse dçs souverains assee heureux ^ asd^ habiles poiiir eicercir une grande influence sur la prospérité de !^r pïlys. Afesi 1640 est l'année de Tavénement de Frédérîc-Guillaume, surnommé le grand Électeur; i7A0^ rangée de Tavénement de Frédéric II ; 1840, l'aiwiée de Tavénement de Frédéric-Guillaume IV^ roi actuellement régeant. Si Ton votil0,it reraonier deux «iècles pius haut, on trouverait également TâV^Diemeot d'un Électeur remarquable en Brandebourg à {a dftt^ à^ 1440 (Frédéric DerU de fer).

Cette dernière remarque^ assufémentfortcuHôuse, ne manque pas d'utilité, car elte sert à bien fixer dans la mémoire plusieurs dates imp^rt^nt^de Thith toire du royaume de Prusse, histoire née, en qoelqae sorte, d'hier, puisqu'elle ne comprend eocoi^ qu'un siècle et demi, et cepeirdant déjà Tinne des plu» inté*remîtes de la grande famitte européenEe.

4e dispute et de scepticisme quMl conserva toute sa vie par IMnlluence du caractère de son précepleur Z>u Han^ réfugié français %i4 aiiBMSi «ftMecwp à icontredtre.

I>B LA PRtSSft. 155

Nous avons dit que Frédéric II était né le 2& janvier 1712; il avait donc vingt-huit ans quatre mois sept jours lorsqu'il monta sur le trône« le SI mai 1740, et non vingt-neuf ans, comme le 4it Gidbert dans son Éloge du roi de Prusse.

Élevé durement (1) par son père, il se formaà récote xle l'adversité, et grandit dans la retraite jusqu'Â son avènement; il prit de bonne Jbeure ThabjèttAe d'un travail constant , Tamour du devoir et la vdMlé de remplir par lui-même toutes les fonctions <k md métier de roi. La culture des lettre», une active oo«»respondance avec le:S écrivains les plus célèbres de son époque/ et principalejnent avec Voltaire, ain^ qm rétude de la musique, occupaient ses moments de loisir.

Étant prince royal, alors qu'il séjournait dans sa solitude chérie de Bheinsberg (2), Frédéric aimait assez la représentation , la toilette (S) et la bonne chère. Tout adonné, dans les dernières. années du règne de son père, à la littérature, aux beaux^arts et à la société de quelques amis aimables et instruits, il avait été, pour subvenir aux dépenses de sa petite icour, souvent obligé d'emprunter. A défaut d^argent prussien, l'argent autrichien et russe \m venait alors en aide, ce dernier par l'entremise de son ami Ulriç

(1) On 4e nonrrissftit avec de la soope à la bière.

(2) Frédéric avîrit changé ce nom en celui de Rèmusherg^ i\nt l^tait autrefois ce château, à cause de l'tléde Remua.

<3]f Thiéteuh, Frédéric le Grande ou Mes swwenirs dé vingt ans de séjour à Berlin. A* édition, 1S26, t. I, p. 191.

156 lUhTOlUB MlLIIAIftË

de Suhm^ gentilhomme saxon, ministre plénipotentiaire (TAuguste II à Saint-Pétersbourg; la correspondance des deux: amis a été publiée (l), et présente, à cet égard, des détails intéressants et curieux. Un écrivain a prétendu qu^une fois monté sur le trône Frédéric II rte paya point ses dettes aux Prussiens auxquels il avait emprunté, en disant : Je vous apprendrai à prêter à un prince royal. Certes, une fois devenu roi, il mystifia cruellement quelques-uns de ses amis en ne leur distribuant ni libéralités, ni faveurs, comme ils s'y attendaient, et dès ce moment la raison d'État l'emporta toujours sur ses préférences personnelles et sur ses faiblesses^, si un monarque qui n'eut à subir, dans toute sa carrière, ni la pres^on d'un confesseur, ni l'influence d'une femme, a pu en avoir jamais 4)eaucoup. Mais tout porte à

(1) Correspotuiance famlière et amicale de Frédéric II, roi de Prusse, avec U. F. de SUHM, Genève, 1787, 2 tomes ln-12. Dans le langage figioré de cette correspondance, un exemplaire d*onvrage de librairie ou une peau de martre signifiait m^lle écus. Voyez t I, p. 216, 226, et t. II, p. 10/|. £n tête ou à la fin de chaque lettre, Frédéric appelle son correspondant : Mon cher Diaphane, liom amical qu'il faut prendre dans ie sens de très sincère» Véditlon de Genève, que nous venons de citer, faite elle-même sur réditipn originale de Berlin (déclarée exacte par le censeur royal prussien) , a été , dès .1787, reproduite à Amsterdam ( Leyde. Rotterdam et Uti:echt) chez les libraires associés, dans le même format, mais avec un caractère plus compacte : cette édition d'Amsterdam comprend aussi deux taïues, et se distingue par Taddition, à là fiA du tome second, de dix lettres gracieuses écrites par Frédéric à la comtesse de Gaimas, de 1760 à 1763. pendant la. guerre de Sépt-Ans, lettres bien coimues et reproduites dans plusieurs ouvrages.

DR LA l'AUSSK. 157

croire qu'il paya néanmoins, aussitôt son avènement, les dettes qu'il avait contractées en Prusse comme prince royal, aussi bien que celles qu'il avait con* tractées à l'étranger.

On s'attendait, d'après les antécédents du nouveau roi comme prince, que la Prusse, jusqu'alors gouvernée militairement, allait devenir, sous un prince aimable, le séjour de la tranquillité, des lettres, de la philosophie et des beaux-arts. Certes il en fut ainsi, et l'Académie de Berlin devint célèbre sous le nouveau règne, mais ce ne fut pour Frédéric II qu'un accessoire; ses deux buis principaux furent les soins de l'administration de ses États et la direction des affaires militaires.

En cdltivant à Rheinsberg les muses et leurs favoris, en entretenant de longues correspondances avec les grapds écrivains du xviii* siècle, Frédéric avait voulu s'instruire, passer agréablement le temps, ^t surtout se préparer des échos amis dans les principaux États européens, et principalement en France; il sentait d'avance de quelle utilité ces puissantes plumes seraient pour répandre et populariser sa gloire, car, comme tous les ambitieux, il rêvait déjà en secret à ses exploitiB futurs. JLes événements justifièrent la prévision de ses calculs, et certes, pour ne citer que le plus grand génie littéraire avec lequel il entretint correspondance, Voltiaire, on peut dire que la plume de cet écrivain fameux fut plus utile à la renommée de Frédéric que l'amitié du roi de Prusse ne fut utile h l'écrivain* Ce fut donc ici le prince^ le monarque

158 HISTOIRB MILITAIRE

qui, grâce à une séductioa presque fémininie, fascina l'auteur de U Henriade, exploita par sa flatterie Terapire immense qu'il exerçait sur l'opinion publique^ et cela pour que ce roi littéraire du xvih* siècle lui octroyât un certain renom d'écrivain, une auréole de publiciste, une couronne de poète, qu'il était avide die joindre à sa haute réputation militaire. Mais, uii^ fols roi de Prusse, Frédéric 11 ne conserva ses goûts pour les occupations littéraires que cowme délassemient, et il réforma ce que sa manière, de vivre à Rheinsberg avait de léger et de voluptueux. Le luxe fut dès lors banni de $on ioilérieur^ les courtisansse vlreût écartés, l'unifcn'me devint son costtKne constant, les affaires du gouverneoîient ïestèreojt dbréaayant^ sa préoccupation de chaque jour. La transforraatioa fut prompte, et le monarque persista, pendant toute sa carrière, dans sa nouvelle li^mère de vivre, A Rheinsberrg, il se levait entre cinq et six heures ; roi, y se leva à quatre heures, afin de ne jamais remettre les affaires, d'un jour à un autre; on le réveillait en lui jelaut sur le visage une serviette trempée darn& de l'eau froide. Ll lisait toutes les Ijettrés qu'on Jui adressait, et y faisait répondre par ses se^ crétaires, recoEUmandant toujours d -écril?e polisoi^ij awk hame&t ae qui semble couitredire ^son antipathie piour le beau sexe,, aveo lequel il n'eut )a«naisi' de grains rektioi^s {%y

(1) Voulant vîvre seul, il ne passa avec la reine, sany même, cll^n, oiuisomiiifiK iemaviige, que peu d^indtahte fa {»mnière nuit

DB iA P11US8B. 1&9

k ravénement de Frédéric II , la Prusi^e était un État fort secondaire, comme l'indique ta statistique suivante. Fréd^ic-Guillaun^ I*' lui laissait à- gouver^ n^ un peupla de 2»2/iO,0QO âmes, un revem» de 7,&a&,00a écuft, me épairgne de 8,700,000 écus, et uae armée de 68,7^ hommes^ dont 26,000 étran^ geisw Cest avec» ces faible» moyens que Frédériic il va enlever la Siléme à la puissante Autriche, résister uamomieatà presque toute l'Europe continentale, et çieibre la Prusse, dont oi^ doit, à juste titre, le considérer comme le véritable fondateur, au rang de» gmiides pui3sance9^. Aussi, dans les succès c^'il ob* tint, son génie personuel eut un grand poids; il fut, à tiAÎ seul, suivant Tbeureuse expression de lord Chesi^fieli (1), son contemporain, ipse agtnm, il valut à lui seul une armée.

Ce fthiffre de 6i8^720 bomiBe» pour l'effectif de rarmée> pri:^ienne.e& MhO payait minime; il est cependant exact, car c'est celui que donne BYédéric li k^mAme^ dans ^ Mémoires de Brandebourg. Mais: il ne faut ppjnt le comparer auji eiTecti& de nosarmées mo.de^aea« dcfvenoes prodigieusement considérables, pui^ue la Prusse de nos jours, qui n'est certe» point le pays le plus puissant d'Europe, compte aujourd'hui^ au a;ioins.s]iir k^papiei , unearnaée de 500,000 hommes.

de S69 Diïcesi qui devôu eaue eus. une kr^v4H;al>l# sépatatîoa. ï)epuis, il vécut avec eJle dans la continence la plus parfaite, allant la voir une seule fois par an, le jour de sa fêle.

(i) Lettre» d» hrd Chesierfield'à son fih Philippe Stanhope, iradttctic^ iîraimjse» ches i^Mtle. Paris, im%^ ia-it3, u II, p* 4i6&

Il faut uniquement le comparer aux effectifs que présentaient, à cette même époque, les armées des autres puissances. Or, en 1739, l'armée française, en y comprenant les milices, les invalides et les compagnies franches, se trouvait forte de 200,825 hommes : elle monta, en 1742, à 400,000 hommes. L'Autriche pouvait, en temps de paix, mettre sur pied 2S0,000 combattants, et les poHer, au besoin, à 300,000 ; et l'Angleterre entretenait 220,000 hommes de troupes nationales et étrangères. Ainsi la Prusse, avec ses 68,720 hommes, n'avait en troupes que le tiers environ de l'armée de chacune des trois puis* sances que nous venons de citer.

Et cependant cette armée de 68,720 hommes était, suivant l'expression de Frédéric II lui-même, un effort^ car la population de la Prusse ne pouvait suf-» fire à recruter, surtout en temps de guerre, les A2,000 nationaux qu'elle comprenait. Cet effort avait été tenté, il y avait peu de temps, par Frédéric-Guillaume I". Avant ce monarque, l'armée prussiemie n'avait januiis été considérable. Comme nous l'avons vu, à la mort du grand Électeur elle montait à 28,500 combattants, et à la mort de Frédéric, premier roi de Prusse, à 30,000. Frédéric-Guillaume la porta successivement à 50,000 et 68,720 hommes.

On attribue les efforts constants de Frédéric-Guillaume pour augmenter l'armée prussienne à une aventure qui/lui arriva dans son enfance. Si l'airecdote est vraie, cela prouve encore uhe fois que des causes futiles engendreDi souvent de sérieux résultats, et tlon-

Dis LA PAUSSB. 161

nent lieu à de grandes idées. « Frédéric-Guillaume fit, dans sa jeunesse, les campagnes de Flandre, et, comme il assistait au siège de Tournai, il trouva deux généraux anglais qui disputaient vivement ensemble : Tun soutenait que le roi de Prusse aurait de la peine & payer 15,000 hommes saos subsides, et Tautre soutenait qu'il en pouvait entretenir 20,000. Le jeune prince tout en feu leur dit : Le roi mon père en entretiendra ZO ^000 lorsqu'il le voudra. Les Anglais prirent cette réponse pour la saillie d'un jeune homme ambitieux, qui relevait avec exagération les avantages de sa patrie; mais Frédéric*Guillaume, parvenu au trftne, prouva plus qu*il n'avait avancé, et la bonne administration de ses finances fit que, dès la première année de son règne, il entretint 50,000 hommes sans qu'aucune puissance lui payât des subsides (1). » .

L'armée que laissait Frédéric-Guillaume n'avait jamais été rassemblée en totalité, soit pour faire la guerre, soit même pour manœuvrer ; quelques régiments saisis, nous l'avons dit dans le chapitre précédent, avaient servi comme auxiliaires dans les armées impériales.

Frédéric-GuiHaume passait tous les ans la revue de seà troupes ; il leur faisait faire quelques évolutions, et fut toujours leur inspecteur; il parvint à les assujettir aux exercices de détail.

J^a discipline et la tactique de l'infanterie avaient atteint un certain degré de perfection. Les bataillons.

(1) Mém. de Brandebourg^ p. 191.

habituellement rangés sur quatre rangs, chargeaient $ur trois seulement ; ils étaient à trois hommes de hauteur, et contenaient chacun quatre divisions, tandis que chaque division formait deux pelotons, la compagnie de grenadiers à part. Le prince d'Anhait, pour augmenter les avantages du fusil, imagina la baguette de fer, et trouva le moyen d'apprendre aux soldats h changer avec une vitesse telle qu'ils tiraient six coups de fusil par minute, et, dès lors, suivant l'expression de Frédéric lï, « un bataillon prussien devint une batterie ambulante, dont la vitesse de charge triplait le feu, et donnait aux Prussiens l'avantage d'un contre trois (1). » Dès l'année 17S3, le premier rang de Tinfànterie prussienne chargea la baïonnette au bout du fusil, réunissant ainsi, suivant une autre expression du même monarque, ce que le fer et le feu ont de plfis terrible. Cette infanterie était alors la seule en Europe qui sût marcher en bataille et réunir à la fois au silence, l'ordre et la célérité.

Quant à la manière dont se faisait l'exercice de cette infanterie, voici ce qu'en rapporte Frédéric II dans ses Mémoires pour servir à l'histoire de la mai- ^oH de Brandebourg : a On commençait par le maniement des armes ; ensuite on chargeait par pelotons et par divisions; on avançait lentement en faisant le même feu ; on faisait la retraite à peu près également; après quoi on formait deux carrés, impraticables visà-vis des ennemis; et l'on finissait par un feu de

(i) Hist. de mm tempe. Bei^, i78S, 1. 1, p. iOJi.

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haie (1) très inutile. Cependant toutes ces évolutions se faisaient déjà avec tant de précision que les mouvements d'un bataillon étaient semblables au jeu des ressorts de la montre la mieux faite. »

Pour rendre l'infanterie plus légère dans sa marche, Frédéric-Guillaume avait affeclé à chaque compagnie deux chevaux de bât, pour porter, en campagne, les tentes et les couvertures des soldats. Quant à la manie de ce monarque pour les grands soldats, elle fut poussée si loin vers 17âO que le plus petit homme de Tarmée avait 5 pieds 6 pouces bien mesurés, et que plusieurs régiments n'avaient point d'hommes au-dessous de 5 pieds 8 pouces. L'empereur de Russie, voulant flatter cette manie, lui envoyait chaque année en présent une centaine d'hommes de haute taille pour être incorporés dans les grands grenadiers de Potsdam. (2). L'impératrice Catherine continua ce cadeau annuel : «Elle y trouva cet avantage que le roi lui renvoyait de temps en temps des bas officiers et des soldats russes, qui, après avoir passé quelques années à son service, retournaient dans leur patrie, et instruisaient les soldats de leur nation (3). »

(1) C'était un (eu exécuté par une ou deux file» qui se portaient en avant et se rangeaient sur le terrain du feu sur deux rangs. ConsuUez les Études sur la Prusse, t. I, p.. 1 61-162.

(2) Mauvillon, HisL de Fréd.'Guill., t. ï, p. 226. Je dis à des •ein grenadiers de PoUdam, puisque tes babitans fie Berlin refusèrent plusieurs fois de les recevoir en garnison, refus qui donna dq dégoût à Frëdéric-Gwillaume I" pour sa capilale et le porta vers la résolution d'établir sa ri^sidcnco/à Polsdam.

. (3) Mémoires de Palnitz, 1791, t. ÎI, p. 54.

16& HISTOIRE UILITAIRË

Mais si l'infanterie prussienne, à la mort du foi FrédéricGuillaume I*', se trouvait plus parfaite que celle des autres nations de l'Europe, il n'en était point de même pour la cavalerie. Cette arme végétait encore dans l'enfance. Elle se composait de très grands hommes, montés sur d'énormes chevaux ! c'étaient, a dit Frédéric II , des colosses sur des élé* phfints. Cette cavalerie n'allait qu'au pas ou au petit trot, faisait encore feu, chargeait en fourrageurs, et se formait quelquefois en escadrons épais, c'est à-dire dans un ordre où la cavalerie manque de la liberté d'allures.qui lui est nécessaire et pour agir et pour combattre. Elle savait si peu manœuvrer qu'il ne se passait aucune revue où par maladresse i^ ne tombât quelque cavalier par terre ; ses officiers ne songeaient qu'à faire valoir le plus qu'ils. pouvaient leurs compagnies, qu'ils envisageaient comme des fermes. Cela tenait à ce que Frédéric-Guillaume négligeait la cavalerie comme une arme si journalière que l'on ne pouvait compter dessus , préjugé funeste que Frédéric H ne partageait nullement, comme nous aurons bientôt occasion de le voir.

L'artillerie prussienne formait, sous Frédéric-Guillaume, deux bataillons, l'un destiné à servir en campagne, l'autre à servir en garnison; il eut d'excellents officiers d'artillerie, et remplit son arsenal de Irainsd'artillerie pour la canfipagne et pour les sièges. Les canons fondus à Berlin étaient du calibre de o, de 6, de 12 et de 24 livres, et assez légers pour qu'on pût les manier à force de bras, et les faire avancer dans

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les batailles avec les bataillons auxquels ils étaient attachés. Celte artillerie était Tune des plus soignées et des plus parfaites parmi celles du nord.

Frédéric-Guillaume 1" créa un corps de trente ingénieur», qui se formèrent dans l'achèvement des travaux de fortifications des villes de Magdebourg , Wésel et Steltin; mais si l'on réfléchit que Part de fortifier ne fut introduit en Prusse que sous le règne de Frédéric I", on en déduira sans peine que le corps des ingénieurs militaires institué par Frédéric- Guillaume P' ne devait pas encore être fort habile en 17à(>.

Toute l'armée pmssienne, sous Frédéric-Guillaume, se disting^iait par Pexcès delà tenue, poussé jusqu'au ridicule. Après avoir, au commencement de son règne, introduit dans ses troupes un ordre minutieux, une discipline sévère, et une certaine simplicité d'uniforme (i), ce monarque n'eut plus, sur la fin de sa vie, au milieu d'une longue paix, qu'à raffiner sur les détails afi'ectant uniquement la vue , et c'est ce qui ne manqua pas d'arrivef. Le fantassin en vint à vernir son fusil et sa fourniture, le cavalier à vernir sa bride, sa selle, ses bottes, à cirer la corne des chevaux, à tresser leurs crins avec des rubans. Si la paix avait duré au delà de l'année 1740, remarque Frédéric II, ou plutôt, pour compléter sa pensée, si je ne fusse pas arrivé au trône, il est à croire que nous en

(1) Ceci résulte d'un passage de la page 269 da tome I de VHist. de Fréd. GuUL , par MauvillOD.

i6G HISTOII'.K MILITAIRE

serions à présent au fard et aux mouches. On négligeait alors, en Prusse, les grandes parties de la guerre pour le culte de ces petits détails, qui ne pouvaient malheureusement tendre qu'à rétrécir le génie militaire de la nation prusjsienne, et c'est k cause de ce. danger qu'il pressentait, mais qu'il sut écarter parles luttes d'une guerre sérieuse, que Frédéric II signale dans ses Mémoires, avec un style souvent âpre et amer, ces malencontreuses minuties.

Quant À la manière dont se recrutaient les régiments en nationaux, Frédéric-Guillaume avait, dès 173â, partagé son royaume en cantons, et assigné à chaque régiment un canton, duquel il pouvait tirer annuellement 30 hommes en temps de paix et 100 hommes en temps de guerre, rendant ainsi son armée immortelle (1) par la manière dont elle pouvait se renouveler sans cosse. Malheureusement le choix des hommes s'effectuait, dans, chaque district, d'une manière tellement arbitraire que personne n'était en sûreté, malgré son âge et son état. Les enrôlementsi à l'étranger ressemblaient beaucoup, sous ce prince, a dit Formey, à Vhistoire des larrons, et l'on peut être étonné qu'un homme enlevé à sa famille n'ait pas tenté, dans son désespoir, de se venger sur la personne du roi (2).

Telle est l'exposition sommaire de la Composition de l'armée prussienne sous Frédéric-Guillaume. Étu-

(1) Expression de Frédéric H, Mém. de Brmdebourg, p. 282,

(2) Formey, Souvenirs d*un citoyen^ t, I, p. 9S, 99.

DU IX PUUi>SB. 167

dions actuellement les inodificaiious introduites par Frédéric II dans cette composition.

Ces modifications furent minimes, parce quMl sut, avec l'instinct du génie, démêler, malgré son manque d'expérience, ce qu'il y avait de bon dans la consti^ tution militaire de son père, a Ainsi, dit ^m6er^ dans son Éloge du roi de Prusse^ à, l'exception du bataillon de géants (1) , que son père entretenait à grands frais, et qu'il réforma sur-le-champ, il ne changea rien à la formation des troupes, et il n'y a jamais rien changé depuis, quoiqu'il y ait certainement quejques vices. Il a levé, par la suite, beaucoup de régiments qui sont sur un pied différent ; mais tous ceux que Ipi a laissés son père sont constitués, payés, habillés comme ils l'élaient alors. Cette disparité, qui parut choquer de petits esprits, n'était sans doute, aux yeux de cet esprit supérieur, qu'une légère imperfection qui se perdait dans l'ensemblej et qui n'en conduisait pas moins aux mêmes résultats ; et il s'était fait le principe de ne rien innover aux choses peu essen* tiellse, et où l'amélioration ne compense pas l'ébran^ lement de Ja machine, et l'inconvénient de porter atteinte à sa considération en attaquant sa stabilité, n Il conserva dans son armée le mélange de nationaux et d'étrangers, et le partage du royaume de Prusse en districts assignés aux régiments, et chargés de les tenir au complet à défaut de reciues étran-

(1) Ou réi^irnciit des grands -gretmdiers. Consuttez Tableau de la vie et du règne de Frédéric le Grand, pai- ie ^omicdeOrimoardj colonel d'iofanteiie, 1788, p. A.

168 IIISTOIRB MILITAIRE

gères. Il créa 16 bataillons, 5 escadrons de hussards, et 1 escadron de gardes du corps (1), portant ainsi son armée à Teffectif de 80,000 homnnes, sans compter quelques régiments de garnison ; il doubla ^on artillerie et les approvisionnements de ses arsenaux; il pourvut çon armée de tout; il la disposa et l'anima à la guerre ; il sut enfin attirer et son service des ofiici^rs de mérite.

Ces diverses mesures, prises dès son avènement, indiquent que le nouveau roi de Prusse songeait déjà h. la guerre. Il augmente, en effet, son armée, mais y introduit peu de réformes; il la pourvoie du Diatériel nécessaire, la rend apte à entrer immédiat«nf}ent en campagne, la mobilise, pour employei' un mot que sa langue de prédilection , la langue française^ ne connaissait pas encore; mais il évite tout ce qui pourrail, en la désorganisant, nuire à ses projets, dont l'instant de réalisation est imminent, et c'e^t pput-être là, plus encore que le motif allégué par Guibert et rapporté ci-dessus, la raison véritable pour laquelle il conserva ce qui pouvait passer pour bon dans la constitution militaire de son père, ou tout au moins ce qui pouvait devenir bon par un emploi judicieux.

Frédéric II songeait, en effet, à cojisolider la puissance prussienne par la guerre ; mais, pour expliquer les raisons qui lui firent adopter un semblable parti,

(1) Lettre de Frédéric II à Voltaire du 27juin 17/iO. A Ta fin du cliapitre l«' dcVHistoire de mon temps, Frédéric II dîi quinze batalDuns seulcmenf.

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maigre les chances contraires qu'il présentait, il nous faut reprendre les choses d'un peu plus haut.

Rn montant sur le trône, Frédéric regretta son indépendance, ainsi que le ti'iiioignent ses deux lettres à Voltaire en date des 23 mars et 18 mai 1740. cf Ce qui me console, dit-il dans la première, est V unique pensée de servir mes concitoyens et d'être utile à ma patrie. » Certes voilà une nable pensée; mais, le premier moment de regret passé pour la vie tranquille et littéraire qu'il menait depuis quelques années, j'ai peine à croire que Frédéric, indépendamment de'son louable désir d'êti'e utile à sa patrie, n'eût pas voulu exercer le pouvoir suprême pour lui-même, pour sa gloire, pour la satisfaction légitime de ^on ambition ; car il devait sentir, dans son intérieur, les pulsations de son génie, qui ne demandait qu'à pouvoir agir en liberté pour étonner le monde, et prendre dans l'histoire place entré les Alexandre, les César, les Charlemagne et tes Gustave-Adolphe. Ne nous arrêtons donc pas plus longtemps à une parole de regret, qui ne fut peut-être que l'expression d'un moment de doute à la vue du fardeau de la royauté, ou que l'habile entrée d'un acteur éminent sur la scène du monde.

Parmi les ouvrages que Frédéric II avait composés et publiés n'étant encore que prince royal, se trouve V,4nti'Machia'vel ou Examen de l'ouvrage de Ma^ chiavel intitulé le Prince^ dans lequel il s'applique à réfuter, au nom de la justice et de Thumanilé, les maximes iio\\[u\\}cs machiavéliques de l'auteqr italien. Dans^ les chapitres 111, Vl, et à la fin du cha-

170 HISTOIRE MILIXAIRB

pitre XXVI et dernier, l'auteur de V Anti-Machiavel plaide contre les conquérants et contre les horribles suites de la guerre; il va même jusqu'à dire, dans le chapitre VI : « La valeur et l'adresse se trouvent également chez les voleurs de grands chemins et chez les héros ; la différence qui est entre eux c'est que le conquérant est un voleur illustre^ et que le voleur ordinaire est un faquin obscur; l'un reçoit des lauriers pour prix de ses violences, et l'autre la corde. » L'opinion de l'écrivain ne fut plus celle du monarque, et Frédéric II dut reconnaître, dès son avènement, que des idées excellentes en morale et en théorie ne sont plus très souvent réalisables dans là pratique; en un mot, qu'en fait de gouvernement et de politique le problème se trouve tellement compliqué d'éléments divers et dépendants, que les principes abstraits et généraux ne sont pas applicables, et que même quelquefois, — c'est triste à dire, mais ce n'est malheureusement que trop exact ,^ — la voix de l'humanité n'est pas celle qui doit dominer dans les déli^ bérations des cabinets.

Frédéric II prit son parti en grand politique : il fit taire en lui l'homme de lettres, il'considéra l'opinion de V Anti-Machiavd comme l'opinion d'un écrivain solitaire et isolé, et, la négligeant, se mit à réfléchir sur là position de ses États ea roi chargé d'agir dans l'intérêt général de son peuple. Mais s il oublia sa diatribe contre les conquérants, il n'oublia point ce qu'il avait dit des Romains dans ie troisième chapitre de son œuvre, qu'ils conservçiienl avec prudence ce

DU LA pnussB. 171

qu'ils acquéraient avec injustice; nul conquérant ne sut, en effet, mieux que lui conserver les conquêtes faites à la pointe de son épée.

Les provinces possédées par la Prusse en 1740 étaient peu considérables, et inanquaient surtout de cette cohésion qui fait la force des empires; il fallait à cette puissance un agrandissement pour se consolider et prendre en Europe rang parmi les États de premier ordre. Frédéric 11 le sentait bien. Le nom prussien avait toujours été grandissant depuis deux siècles, il fallait le grandir encore pour continuer la ligne de conduite tracée par les divers souverains de ce pays. Comme 'il avait profondément médité l'histoire de ses prédécesseurs, le nouveau roi fut « en état de la continuer dans une direction intelligente. Il fit avec elle un tout, de telle sorte que, aux yeux de la postérité , il paraît n'avoir mis au jour qu'une production du temps passé à une échelle agrandie (1). » -

Il fallait, en outre, laver le nom prussien de l'espèce de flétrissure que la conduite pacifique du dernier roi lui avait imprimée vis-à-vis de l'opinion des autres nations : cette flétrissure Frédéric II ne pouvait la tolérer plus longtemps.

c( La conduite sage et circonspecte du feu roi, remarque ce monarque dans son Histoire de mon temps^ lui avait été imputée à faiblesse. Il eut, l'année 1727,

(1) Idéale der KriegfUhrung^ iu oiner Analyse der Tbaien der grosstén Feldlierren, von demGeneral-Lieulenanl wnLowaw,t. III l'« partie. Berlin, 1837, p. 6.

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des brouilleries avec les Hanovriens sur des bagatelles qui se terminèrent par conciliation ; peu de temps après survinrent des démêlés aussi peu importants avec les Hollandais, qui de même furent accommodés à l'amiable. De ces deux exemples de modération ses voisins et les envieux conclurent qu'on pouvait l'insulter impunément, qu'au lieu de forces réelles les siennes n'étaient qu'apparentes; qu'aulieu d'oflSciers entendus il n'avait que des maîtres d'escrime , et au lieu de braves soldats des mercenaires peu affectionnés à l'État, et que pour lui il menaçait toujours et ne frappait jamais. »

Cette interprétation, sans doute un peu exagérée, de la conduite de son père prouvait à Frédéric II qu'un souverain doit avant tout faire respecter le nom de la nation qu'il gouverne, et que la modération.ne doit être souvent, chez les hommes d'État, qu'une vertu de parade; d'ailleurs, au commencement d'dn nouveau règne, il importait plus de donner des marques de vigueur et de fermeté que des indices de douceur.

Ainsi, pour consolider la puisisance prussienne, pour réhabiliter le nom prussien, il fallait en appeler aux armes. Cette nécessité convenait fort aux désirs de gloire dont le nouveau roi se trouvait animé.

H était d'ailleurs entièrement libre, aucun traité ne l'enchaînait. « Frédéric- Guillaume n'avait paint contracté d'alliance, sentant sa fin prochaine, pour laisser à son successeur la liberté de former des hai-

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sons, selon que les circonstances et l'occasion l'exigeraient (1). »

En outre, les circonstances se montraient favorables : l'empereur Charles VI venait de mourir (20 octobre 1740), ne laissant qu'une fille, la célèbre et courageuse Marie-Thérèse^ qui, la Pragmatique^ Sanction à la main, réclamait son héritage. Cet événement inattendu était gros d'orages, et il devait bouleverser et ensanglanter l'Europe pendant près d'un quart de siècle (2).

Frédéric 11 résolut d*en profiter. Il porta ses vues sur la Silésie, province égale à la moitié de ses possessions, et dont la conquête devait, si elle réussissait, asseoir la monarchie prussienne sur des bases solides. Son grand-père, Frédéric 1", en rendant le cercle de Schwibus à l'Autriche, avait, dit-on, prononcé ces paroles : a Ce que je fais aujourd'hui ne peut point lier mes successeurs; je leur laisse le soin de faire valoir leurs droits sur la Silésie. » Ce sont ces droits, laissés de côté par Frédéric-Guillaume, que Frédéric U va relever, parce que les circonstances sont favorables, parce qu'il se sent fort, et qu'il juge à propos, par les raisons précédemment indiquées^ d'entreprendre, dès son avènement, ce que Ton appelle une guerre de convenance.

La conquête de la Silésie remplissait toutes ses vues politiques ; c'était un moyen d'acquérir de la réputa-

(1) Histoire de mon temps ^ I. I, p. 115.

- (3) Le traiié d'Haberisbourg, q[Ui lermina la guerre de Sept-Ans, est du 15 février 1763.

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tion tout en augmentant la puissance de l'État, et il tenait beaucoup à doter son nom de gloire, car peu d'hommes furent autant que lui dévorés d'ambition. Il avait eu beau écrire, au mois de décembre 1786, à Voltaire : « Je ne suis grand par rien; il n'y a que mon application qui pourra peut-être un jour me rendre utile à ma patrie, et c'est là toute la gloire que j'ambitionne ; » son âm« avait une soif ardente de renommée ; mais comme l'étude et la réflexion l'avaient rendu bon politique , et qu'il appartenait d'ailleurs à une famille où l'on veut que chaque peine, chaque travail, obtie^me des résultais solides, c'est-à-dire où Ton juge 1res inutile de se remuer pour rien, il voulait, tout en courant après la gloire, avoir de bonnes chances pour réussir à conquérir quelques provinces, et c'est pour cela que son projet sur la Silésie lui souriait tant. !.a guerre qu'il voulait entreprendre en Silésie était, en effet, une opération offensive très favorisée par la situation de ses États, car une fois engagé dans cette province il n'en restait pas moins à portée de ses frontières, et l'Oder lui fournissait toujours une communication assurée.

La Prusse avait des droits anciens sur les duchés de Lignitz, Brieg, Wohlau et Jaegaerndorf, qui font partie de la Silésie ; Frédéric II fit réclamer ces principautés à rhéritière du défunt empereur, lui offrant en dédommagemeht son assistance contre tous ceux qui voudraient démembrer la succession de Charles VI, et sa voix, lors de l'élection impériale, pour le grandduc de Toscane, son époux.

Si la reine de Hongrie refusait, l'envoyé prussien, le comte de Gotter, devait lui déclarer la^guerre.

Certes TAutriche était puissante, surtout eu égard à la petite population de la Prusse, qui ne s éJevait pas même à 2 millions et demi d'habitants, ainsi que nous Pavons rapporté ci-dessus; mais les finances de ce pays étaient dérangées , Tarmée autrichienne était découragée par des insuccès contre les Turcs rhéritière de Charles VI se trouvait sans expérience et entourée d'ennemis. Le roi de Prusse, au contraire, avait une bonne armée, un trésor amassé par son père , et il ne pouvait manquer d'alliés puisque tous les ennemis de T Autriche, tous les prétendants à la succession de Charles VI, devaient marcher d'intérêts avec lui. Voilà sommairement les raisons que Frédéric, se recueillant pendant les premiers jours de son ' règne, s'était données à lui-même avant de prendre la résolution d'obtenir de gré ou de force une partie de la Silésie.

Marie-Thérèse, dont l'âme était énergiquement trempée, et qui annonçait déjà un héros en jupons, ne voulut point par une faiblesse acheter une couronne pour son époux; elle rejeta fièrement la proposition du roi de Prusse, auquel il ne resta plus, par conséquent, qu'à faire valoir ses droits par les armes. Il s'attendait, au reste, à cette solution, et avait si bien pris ses mesures h l'avance que l'armée prussienne fut plus diligente que son ambassade, et qu'elle entra en Silésie deux jpurs avant l'arrivée du comte de Gotter à Vienne.

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Les préparatifs qu'il avait fallu faire pour l'expédition projetée avaient transpiré dans le public, et la cour de Vienne chargea le marquis de Botta, qu'elle envoyait à Berlin pour conoplimenter le roi sur son avènement, de s'enquérir de la vérité. Cet ambassadeur, « fin et pénétrant, s'aperçut d'abord de quoi il était question, et après avoir fait, le jour de son audience, les compliments d'usage, il s'étendit sur les incommodités de la route qu'il avait faite, et s'appesantit un peu sur les mauvais chemins de la Silésie, que les inondations avaient tellement rompus qu'ils étaient devenus impraticables. Le roi ne fit pas semblant de le comprendre, et répondit que le pis qui pûtarriver à ceux qui auraient ces chemins à traverser serait d'être des voyageurs crottés (1). »

Vingt bataillons et trente -six escadrons furent mis en marche pour s'approcher des confins de la Silésie ; on les fit suivre de six bataillons, destinés au blocus de la forteresse de Glogau. Cette petite armée suffisait pour s'emparer d'un pays sans défense, et d'ailleurs, à la fin d'une année , il fallait éviter de consommer trop d'approvisionnements, afin de se ménager de puissantes ressources pour la. campagne suivante. Les troupes prussiennes entrèrent en Silésie le 15 décembre 1740, répandant un manifeste qui partait qu'elles ne prenaient possession de cette pror vince que pour la garantir contre l'irruption d'un tiers.

(1) Histoire de mon temps^ u 1, p. 130, 13J.

DE LA PADSSB. 177

Le roi partit de Berlin après un grand bal masqué pour aller prendre le commandement de son armée ; il arriva le 13 décembre à Crossen. Ce jour-là mênie la cloche de là calhédi'ale tomba ; cet accident, dû à une corde vermoulue, fut pris pour un sinistre présage. Pour rassurer les esprits, comme jadis César tombant à terre, lors de son débarquement en Afrique, s'était écrié : Afrique^ je te tiens; il se contenta de dire pour toute interprétation : Ce qui est élevé ^ c'està-dire la maison d'Autriche, sera abaissé.

En attaquant ainsi l'Autriche, Frédéric agissait dans l'intérêt de la France : aussi dit-il en partant au marquis de Beau veau, envoyé par Louis XV pour le complimenter sur son avènement :,« Je vais Je crais^ jouer votre jeu; si les as me viennent- nous paHagerons. »,« Trait plein de finesse et de grâce, remarque Guibert^ et tel que le roi de Prusse n'a jamais manqué d'en dire au milieu des crises les plus importantes de sa vie. »

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