CHAPITRE PREMIER
ANTRODUCTION. — Considérations générales sur les éléphants. — Notions d'histoire naturelle. — Race africaine. — Race asiatique. — Aptitudes et caractères physiques de ces deux races. — Mode de propagation des éléphants. — Durée de leur vie. — Leur intelligence et leur docilité. — Dureté étonnante de leur peau. — Accès de fureur auxquels ils sont sujets. — Distribution géographique de ces animaux. — Eléphants d'Afrique ; ils étaient anciennement communs dans la partie septentrionale de cette péninsule. — Eléphants d'Asie. — Manière de prendre ces quadrupèdes et de les apprivoiser.
L'espèce de léléphant, répandue dans les régions équatoriales de l’ancien continent, présente deux variétés : l’asiatique (ELEPHAS INDICUS, Cuvier) et l’africaine (ELEPHAS CAPENSIS, #d.). Les différences extérieures qui distinguent ces deux races ne sont pas très-satllantes, et elles n’ont été bien constatées que dans ces derniers temps. On a remarqué principalement que l'éléphant d'Asie parvient à une plus grande taille, qu'il a la tête en proportion plus forte, le crâne exhaussé par deux bosses pyramidales, le front plat ou légèrement concave, et les oreilles d’une grandeur médiocre ; l'éléphant d’Afrique, au contraire, est généralement plus petit ; il a la tête bombée, le front convexe , et ses oreilles, remarqua-
blement plus larges, lui couvrent les épaules; on dirait presque que la nature a voulu marquer ces deux variétés par une différence dans l’angle facial, semblable à celle que l’on observe entre la tête du nègre et celle de l’'Européen; enfin, les défenses de léléphant d'Afrique sont d'ordinaire plus longues et plus fortes que celles de l'éléphant d’Asie. Les autres caractères distinctifs que les naturalistes ont remarqués dans l’organisation de ces deux races sont étrangers au sujet de nos recherches Le Mais leur naturel offre des différences plus remarquables que celles de leur conformation. L’éléphant d’Afrique est plus farouche, moins intelligent et moins courageux que celui d'Asie; on dirait même qu’il sent son infériorité , car toutes les fois qu'il s’est trouvé en présence de l'éléphant d'Asie, il n’a pu soutenir son attaque. Ce fait n'avait pas échappé à l'observation des anciens, et nous aurons occasion de le constater, lorsque nous parlerons des batailles où les deux races se sont trouvées engagées. « L'Inde , dit Diodore de Sicile, nourrit une quantité incroyable d’éléphants, qui lemportent de beaucoup par le courage et par la force sur ceux que produit la Libye *. » Les Romains , qui appréciaient beaucoup ces différences, distinguaient par le nom d’/ndr les éléphants d’Asie, et par celui de Zibyci, d’Afri, ou de Mauri, ceux d'Afrique. «Indicum Afri pavent, dit Pline, nec contueri audent.» La même remarque a été faite par Aristote, par Tite-Live, par Strabon, par PomponiusMela,
et par d’autres auteurs °.
1 On peut consulter sur ces caractères les belles Recherches de Cuvier sur les ossements fossiles , tom. 1, sect. f.
? Diodor. Sicul., bib. 11, cap. 35.
3 Plin., Hist. nat., lib. vin, 9. — Aristot., Hist. animal., Mb. 1,11, 1, VIN, IX. —Tit.-Liv., xxxvI, 39. — Strab., Geogr.,xv, ce. 4, tin. p. 281, ed. Tauchn. — Pompon. Mela, nr, 7.
Il était important pour nous d'établir les caractères distinctifs de ces deux races; car elles ont figuré tour à tour dans les guerres dont nous aurons occasion de parler. Les éléphants d'Asie marchèrent avec l’armée de Porus, et avec celles d'Alexandre et de ses successeurs. Ceux que Pyrrhus amena dans sa célèbre expédition d’Italie appartenaient à la même race. Les éléphants d’Afrique figurèrent principalement dans les armées des Ptolémées, et dans celles des Carthaginois. Jugurtha s'en servit contre Métellus, et Juba, contre César. Ce furent presque les seuls que les Romains employèrent dans le peu d'occasions où ils firent usage de ce moyen d’attaque. Il leur était, en effet, beaucoup plus facile de tirer ces animaux de lAfrique, qui était plus ou moins directement soumise à leur influence, que des contrées lointaines de l'Inde. J’ajouterai que presque tous les éléphants qui sont représentés sur les médailles romaines appartiennent au type africain : à l'ampleur des oreilles, à la proéminence du front, on ne saurait s’y méprendre ; tandis que lon remarque dans ceux qui sont figurés sur les médailles d'Alexandre et sur celles des Séleucides tous les caractères de la belle espèce de l'Inde.
La taille ordinaire des éléphants d’Asie est de neuf à dix pieds , et les femelles sont en proportion plus petites ; quant à ceux d'Afrique, 1l est rare qu'ils excèdent huit pieds. Les voyageurs anciens et quelques modernes font, il est vrai, mention d’éléphants d’une taille démesurée, mais ce ne sont probablement que des exagérations. M. Corse, qui a été directeur des éléphants de la Compagnie des Indes, assure que la taille moyenne de ces animaux est de huit à neuf pieds; Buckingham, qui a fait un long séjour dans le même pays, dit que le plus grand éléphant qu'il y ait jamais vu avait dix pieds six pouces anglais de haut ; enfin le major Forbes , qui a de-