BATAILLE DE L'HYDASPE
(307 an 1J1C0
De tous les faits d'armes d'Alexandre, celui qui fait le plus d'honneur à l'énergie de son caractère, c’est sans contredit son expédition dans l'Inde. Jusque-là, pendant toute sa marche à travers l'Asie, il n'avait guère eu en tête que des mercenaires et de mauvaises troupes,
Pendjäb ou Panjéb, littéralement les cinq rivières, de deux mots hindous pendi (cinq) et ab (eau). On donne ce nom aux terres
comprises entre l’Indus et ses quatre affluents, l’Hydaspe, l’Acésines, V Hydraotes , Y'Hyphasis, dont il est souvent question dans
rassemblées au hasard d’une infinité de contrées, menées à coups de fouet par des satrapes peu d'accord entre eux, et commandées par un monarque inhabile, que la nécessité seule arrachait aux plaisirs, et qui était toujours prêt à donner le signal de la fuite au moindre danger qui paraissait menacer sa personne. Au contraire, dans l’entreprise dont nous allons parler, Alexandre eut à combattre une armée compacte, toute natlonale, et que commandait un roi remarquable par son courage et par la noble fierté de son caractère. On vit, en effet, Porus s'exposerle premier dans la mélée ,soutenir le combat sur tous les points, et ne se retirer que couvert de blessures, et après avoir fait des efforts dignes d’un meilleur succès. Aussi, à peine Alexandre, qui était certainement bon juge en fait de bravoure , eut-il vu le roi indien à la tête de son armée, qu’il comprit à quel ennemi il avait affaire , et s’écria que cette fois enfin il avait trouvé un adversaire et des obstacles dignes de lui. Or, parmi ces obstacles 1l comptait pour beaucoup les éléphants qui se trouvaient en grand nombre dans l’armée ennemie, et dont la renommée agissait puissamment sur le moral de ses soldats !.
IL avait passé l’Indus sur un pont que, par son ordre, Ephestion avait jeté sur ce fleuve dès le commencement de la campagne , à la hauteur de l’ancienne Taxila, à l'endroit où sont maintenant la ville et le fort d’Attock. Plusieurs raisons l'avaient déterminé à choisir ce
les historiens d'Alexandre. Voici leurs noms actuels dans les différents dialectes de l'Inde : (Hydaspe) Béhut , Chéluim ou Djélem ; (Acésines) Chène-ab ou Jenhaut ;(Hydraotes) Ravy où Rauwée; (Hyphasis) Béyah ou Biah.
1 «Alexander contemplatus et regem et agmen Indorum, tan- «dem, inquit, par animo meo periculum video; cum bestiis si- «mul, et cum egreguis viris res est.» (Quint. Curt., vu , 14.)
point : à cause des accidents du terrain, le lit de la rivière y est plus resserré et le courant moins irrégulier qu'ailleurs ; cet endroit setrouvait sur la grande route militaire de la Perse aux Indes ; enfin un troisième motif a peut-être aussi contribué à décider le choix du conquérant : c'est qu'en cet endroit l’Indus reçoit le Cophènes (rivière de Caboul, des modernes), par lequel il pouvait faire arriver les approvisionnements pour son armée. Aujourd’hui encore, les communications entre Caboul et Lahore , entre l’Afgahnistan et linde, ont lieu par Attock.
À la première nouvelle de la marche des Macédoniens, Porus s'était posté à la frontière de ses États, sur la rive orientale de l’'Hydaspe , où il se tenait prêt à leur disputer le passage. L'entreprise des agresseurs présentait de nombreuses difficultés. La rivière avait quatre stades de large ( plus de 2,000 pieds), et selon l'expression de Quinte-Curce, elle présentait l'apparence d'un bras de mer. En effet, on était alors au printemps, qui est la saison des pluies et de la fonte des neiges dans cette partie de l'Inde. Alexandre, qui ignorait cette particularité , se trouva donc sur les bords du fleuve au moment de l’année où le courant est le plus large et le plus rapide. La difficulté d'établir un pont était immense, et il n'était pas moins difficile de brusquer le passage, car Porus veillait sur l’autre bord, et ses éléphants, placés comme en vedette, effrayaient les Grecs par leurs cris, et étaient prêts à tomber sur le premier qui aurait risqué l’abordage !.
Dans cette extrémité, Alexandre eut recours à un stratagème. Pendant plusieurs jours il ne fit que des reconnaissances et de fausses attaques sur différents points,
1 Quint. Curt., vit, 15.
pour dérouter l'ennemi et le fatiguer par des alertes continuelles. Ces menaces n’aboutissant jamais à rien, Porus se persuada que les Macédoniens n'étaient pas en état de passer, et ralentit sa vigilance. Cependant Alexandre avait toujours sous la main un équipage de ponts très-mobile, et il profitait de la fausse sécurité de l’ennemi pour faire explorer le bord de la rivière. Ses éclaireurs lui rapportèrent qu'il y avait, à quelques lieues de distance, un endroit boisé où le lit du fleuve, entrecoupé d'iles, paraissait devoir opposer au passage de l’armée moins de difficultés. Il s’y rendit en dilisence, et, favorisé par l’obscurité d’une nuit orageuse, il traversa le fleuve avec 5,000 chevaux et 6,000 fantassins d'élite. À
Ce passage de l'Hydaspe est, avec raison, regardé comme une des opérations les plus brillantes et les mieux combinées des campagnes d'Alexandre. Folard le compare au passage du Rhône par Annibal; mais 1l y a, selon moi, une grande différence entre ces deux faits. Les Gaulois n'étaient plus redoutables pour Annibal lorsqu'il passa le fleuve : les Indiens, au contraire, attendaient Alexandre avec leurs forces encore intactes, au delà de l’'Hydaspe. Annibal n'avait plus qu’à s’avancer paisiblement dans le pays; Alexandre devait s'attendre à tout moment à être attaqué par des forces supérieures. Enfin, le général carthaginois put se faire suivre par son armée tout entière , tandis que le roi de Macédoine, dans la crainte de faire connaître son mouvement aux ennemis, n'avait fait, dans son camp, aucun changement apparent, et y avait laissé, sous les ordres de Cratère, une partie de ses troupes ; sa tente royale était restée dressée à la vue des Indiens , et rien ne paraissait
1 Arrian., Exp. Alex., V, 14.
changé dans les factions, ni dans le service. Il avait pris, en outre , la précaution de poster un corps de troupes à moitié chemin, entre le camp et le lieu où il se proposait de passer la rivière. Ce détachement, dont il avait confié le commandement à Méléagre, devait se tenir en mesure de passer à son tour, afin de tomber sur Île flanc de l'ennemi aussitôt que l’action serait engagée. La même consigne avait été donnée à Cratère et aux troupes qui étaient restées dans le camp. Le roi indien, déconcerté par ces manœuvres, essaya vainement d'arrêter, par une forte reconnaissance , la marche des Macédoniens ; un engagement général devint inévitable.
L'armée de Porus était forte de 30,000 hommes de pied et de 4,000 chevaux, soutenus par 300 chars de guerre et par 200 éléphants. Elle était disposée sur une seule ligne , l’infanterie au centre, et la cavalerie sur les ailes. Les éléphants, rangés, dit-on, à cent pieds d’intervalle, couvraient le corps de bataille, et s’'appuyaient sur les chariots répartis en avant et autour des ailes. Les espaces laissés entre les éléphants étaient occupés par des détachements d'infanterie , auxquels il était enjoint de ne jamais quitter ces animaux, et d'empêcher qu’ils ne fussent tournés. Je suis porté à croire, d’après les circonstances du combat, que l’aile droite des Indiens s’appuyait sur l'Hydaspe, et que Porus, regardant ce côté comme suffisamment protégé par le fleuve, y avait mis très-peu de cavalerie. La plus grande partie de ses chevaux et de ses chars devait donc être à l’aile gauche, qui, se trouvant en quelque sorte en l'air, avait besoin
être renforcée. Un fait donne à cette conjecture une grande vraisemblance, c’est que le roi s'était réservé le eommandement de cette aile {.
1 Polyæn., Sfratag., 1v, 3, 22.
Le lieu de l’action était une vaste plaine qu’on avait eu soin de faire niveler et recouvrir de sable, afin de donner plus de facilité aux mouvements des chars et des éléphants; mais cette précaution fut rendue inutile par de grandes pluies qui détrempèrent le sol et le rendirent presque impraticable pour les chars et pour les éléphants, tandis que la cavalerie et les troupes à pied trouvaient le moyen de se porter partout.
Nous n’avons point de données positives sur la force de l’armée macédonienne. Arrien , d'ordinaire si précis, se montre ici obscur et embarrassé; et malheureusement, Diodore et Quinte-Curce, au lieu de lever les difficultés, ne font qu’apporter plus d'incertitude. Cependant, il nous suffira, pour résoudre cette question, de nous souvenir qu'Alexandre n'était arrivé sur le champ de bataille, qu’avec les 6,000 hommes d'infanterie et les 5,000 chevaux qui avaient passé l'Hydaspe avec lui. Nous avons dit qu’il avait laissé sur l’autre bord deux corps d'observation, qui avaient l’ordre de le rejoindre pendant l’action. On sait qu’une partie de ces troupes le rejoignit en effet; mais quant à l'importance réelle de ces renforts, on ne peut que faire des conjectures. Toutefois, 1l est certain que la bataille dura une partie de la journée, et que les forces macédoniennes n'étaient pas réunies au commencement de l’action. Je serais porté à croire, d’après ces données, qu’Alexandrene fitjamais agir plus de 15 à18,000 hommes: c'était certes bien assez pour un chef si peu accoutumé à compter le nombre de ses soldats ou celui de ses adversaires.
Arrivé en face de l’ennemi, Alexandre fit faire halte, pour donner quelque repos à son infanterie, qui l'avait suivi à la course, et pour reconnaitre la disposition de l’armée indienne. Il comprit immédiatement que le côté le plus fort était le centre, qui, vu de loin, faisait l'effet
d’un front de fortification, dont l'infanterie représentait la courtine , et les éléphants les tours en saillie. Il n'eut donc garde de s'y engager ; il se mit à la tête de la cavalerie thessalienne que commandaient Ptolémée et Perdiccas, et poussa droit à l’aile gauche de l’ennemi, tandis que Cénus, avec le reste de la cavalerie, avait ordre de renverser l'aile droite, et de venir ensuite le soutenir dans l'attaque qu’il allait tenter. L'infanterie, sous les ordres d’Antigènes et de Séleucus, devait rester en position devant le centre, et se tenir prête à donner aussitôt quelesailesauraient été mises en déroute.Cesdispositions, exécutées avec rapidité, eurent un plein saccès. Cénus n'éprouva pas une grande résistance, l'aile droite étant, comme nous l’avons dit, la plus faible de l’armée de Porus. Il se fit alors jour entre la rivière et le corps de bataille, et, filant derrière l'ennemi, vint se joindre à Alexandre, qui, dans son attaque contre l'aile gauche, rencontrait une vigoureuse résistance. La manœuvre de Cénus décida du sort de cette aile, qui, pressée de toutes parts, fut bientôt mise en désordre. Tout ce qui ne tomba point sous le fer des Macédoniens se dispersa dans la campagne, ou réussit à s’abriter derrière les éléphants.
Ce fut alors le tour de la phalange : elle se porta en avant, précédée des troupes légères, qui lançaient sur l'ennemi une grêle de traits. Porus fit avancer ses éléphants, qui dispersèrent d’abord les tirailleurs ; mais la phalange arrivant avec les argyraspides, la mêlée devint bientôt générale. Les éléphants écrasaient l'infanterie, l'infanterie les accablait à coups de pique; les cavaliers se chargeaient à outrance; les chars, les frondeurs , les archers environnaient ce champ de carnage !. Dans cette
! «Anceps pugna nunc sequentium, nunc fugientium elephan-
cohue d'hommes et d’animaux, la position la plus eritique était celle de l'infanterie indienne : serrée entre la cavalerie d'Alexandre, qu’elle avait en queue , et les éléphants, qu’elle avait en tête, elle ne pouvait pas même ouvrir ses rangs pour donner passage à ces quadrupèdes. qui, rendus furieux par les blessures qu'ils avaient reçues , exterminaient amis et ennemis ; tandis que les Macédoniens, se trouvant en dehors, pouvaient prendre le large et leur laisser des issues toutes les fois qu’il leur était impossible de s’en débarrasser autrement. Ajoutons qu'Alexandre, qui avait tout prévu, avait eu soin de munir ses soldats de haches bien tranchantes, et de sabres en forme de faux, afin qu’ils pussent leur couper les jarrets et les trompes. Cette précaution lui fut très-utile, et, s’il faut en croire Quinte-Curce, il s’en fit honneur dans une allocution qu'il adressa à ses soldats quelque temps après ‘.
Porus fit alors un dernier effort ; il réunit une poignée de braves, fit placer en tête une ligne d’éléphants, et chargea vigoureusement les Grecs; mais Alexandre tenait toute prête une réserve de Thraces et d’Agriens, qui repoussèrent vigoureusement cette dernière attaque; on vit d’ailleurs, en même temps, paraître les enseignes de Cratère, qui, ayant passé l’'Hydaspe, s’avançait au pas de course pour prendre aussi part au combat. Tout espoir fut alors perdu pour les Indiens, et leur malheureux roi se trouva entrainé dans la déroute ?. La victoire cependant avait été vivement disputée; Alexandre avait
«tos, in multum diei varium certamen extraxit.» (Quint. Curt., vin, 14, 28.)
1 «Tam vasta corpora securibus falcibusque mutilata sunt. » (Quint. Curt., 1x, 2.)
2 Arrian., Exp. Alex.,v, 14,sqq. — Quint. Curt., vin, 14. — Plutarch., 4lex., 60. — Diod. Sicul., xvir, 87, 88. — Polyæn., Stra-
eu souvent besoin de payer de sa personne, et , selon Justin, il ne dut son salut qu’au dévouement de ses gardes , ou, selon Aulu-Gelle, à l’adresse et au courage de son cheval. Ce fidèle animal paya de sa vie la gloire d’avoir sauvé son maître , et celui-ci immortalisa sa reconnaissance, en fondant une ville à laquelle il donna le nom de Bucéphalie ‘.
L'action s'étant décidée dans une plaine qui n'offrait aucun refuge aux vaincus, ceux-ci durent perdre beaucoup de monde pendant la déroute. Arrien évalue, en effet, leur perte à 20,000 fantassins, et à 3,000 cavaliers, sans compter tous les chars et tous les éléphants, dont 80 tombèrent vivants au pouvoir des Macédoniens ; ceux-ci, au contraire, n'auraient eu à regretter, selon le même historien, que 310 des leurs. Cette disproportion entre les pertes, après un combat acharné qui, selon Quinte-Curce et Plutarque, avait duré une partie de la journée, me paraît excessive. Diodore, qui dit également que les Macédoniens prirent 80 éléphants, évalue à 1,000 hommes la perte d'Alexandre, et celle de Porus à 12,000 morts et à 9,000 prisonniers. Ces évaluations me semblent plus vraisemblables, et je les adopte d'autant plus volontiers qu’elles ont paru naturelles au judicieux Sainte-Croix *.
On sait que le résultat le plus glorieux de cette vic toire fut la prise du vaillant roi -des Indiens. Blessé grièvement, il se retirait monté sur son éléphant, lorsque le vainqueur lui fit faire des offres généreuses qu'il se
tag., IV, 3, 9. — Frontin., Stratag., 1, 4, 9. — Flathe, Geschichte Macedon. , t. 1.
{ Justin., x11, 8.—A. Gell., Voct. attic., v. 3. — Plutarch., 4lex., 41.— Strab., Geogr., xv, p. 270.
2? Sainte-Croix, Examen critique des historiens d'Alexandre.
décida à accepter : 1l n’eut pas lieu de s’en repentir. Nonseulement Alexandre lui laissa ses Etats, mais, si nous en croyons Plutarque, il y ajouta une telle étendue de pays qu'il en fit le monarque le plus puissant de l'Inde. La prospérité avait tellement exalté l’orgueil du conquérant, qu'il se regardait déjà comme le maître de la terre, et qu'il donnait non-seulement ce qu'il possédait, mais ce qu’il ne pensait même pas à conquérir.
Fier de ce premier succès obtenu contre les éléphants, Alexandre consacra au soleil celui qui servait de monture à Porus. Il imposa le nom d’4jaz à ce superbe quadrupède; il le couvrit de magnifiques ornements, et 1l fit garnir ses défenses de bracelets d’or , sur lesquels on lisait cette inscription : ALEXANDRE, FILS DE JUPITER, OFFRE AU SOLEIL CET ÉLÉPHANT !.
Arrien a été mon principal guide dans le récit de cette bataille; c’est le plus sensé et le plus complet des historiens d'Alexaudre; et d’ailleurs , sa qualité d'homme de guerre lui donne, en pareille matière, un titre de plus à la confiance. Il me semble toutefois qu’il a exagéré le nombre des éléphants de Porus, ou du moins que les 200 dont il fait mention ne pouvaient pas être tous rangés, comme il le dit, devant l'infanterie indienne, et à un plèthre d'intervalle ?. En effet, Diodore ne compte dans l’armée de Porus que 130 éléphants , et ce roi, suivant Qninte-Curce, n'en avait que 85. La vérité est probablement entre ces deux évaluations, et l’on en approchera sans doute beaucoup en admettant qu'il en
avait de 100 à 120.
1 Philostrat., {pollon. vita , Lib. u.
2 Environ 95 pieds de l’ancienne mesure de Paris.
Voyons si, même après cette réduction , il était possible de ranger ces animaux devant le centre de l’armée, avec les distances indiquées par Arrien. A la vérité, nous manquons de notions sur l’ordonnance des anciennes armées des Indiens ; mais de ce que ces peuples se servalent de l'épée, de la pique et du bouclier, on doit naturellement conclure que chaque homme occupait dans les rangs un espace d'environ trois pieds. Cet espace était, en effet, strictement nécessaire au soldat pour se servir commodément de ses armes, et c'était celui que, suivant Polybe, le soldat grec et le soldat romain occupaient au moment du combat. Cela posé, il ne nous reste plus qu'à savoir sur combien de rangs était formée l'infanterie de Porus, pour en déduire l’étendue qu’elle devait prendre sur la ligne. Ici, comme pour ce qui précède, faute de documents positifs. nous serons forcés de recourir à l’analogie.
IL est constant que l’ordre profond a toujours deminé dans les armées des peuples de l'antiquité. Cet ordre, qui était une conséquence nécessaire de l’armement de ces peuples et de leur manière de combattre , a continué à jouir de la même faveur jusqu’à la découverte de la poudre. Les anciens Perses combattaient sur vingtquatre hommes de profondeur. Cyrus ne dérogea à cette règle qu’à la bataille de Thymbrée, où il dédoubla ses files pour se donner un front aussi étendu que celui de l'ennemi. À cette même bataille l'infanterie de Crésus était rangée sur trente hommes de hauteur, et il y avait même des carrés pleins, de cent hommes de côté !.
Les Indiens suivaient probablement une tactique peu différente de celle des Perses leurs voisins. D'ailleurs
1 Voyez dans les œuvres de Fréret les Remarques sur la bataille de Thymbrée.
les Macédoniens combattaient sur seize de profondeur ; et Porus , qui, sans aucun doute, était informé de l’ordonnance de l’armée d'Alexandre, n’aurait pu, sans préparer lui-même sa défaite, adopter un ordre plus mince. Îly a donc tout lieu de supposer que l'infanterie indienne n’avait pas moins de douze à quinze rangs ; et les expressions d’Arrien favorisent elles-mêmes cette conjecture, car il se sert, en parlant de l’armée de Porus, du mot de phalange, qui, selon les idées des Grecs, ne pouvait convenir qu’à un ordre profond !.
Ces bases une fois admises, il ést facile de calculer que les 30,000 hommes de Porus n'auraient formé qu'un front de six ou sept mille pieds. Je dis les 30,000 hommes, pour poser la question dans les termes les plus favorables au récit d’Arrien,; car, à la rigueur, il faudrait en déduire les nombreux détachements destinés à garnir les intervalles laissés entre les éléphants, déduction par laquelle le front de l'infanterie indienne serait notablement diminué. Mais en lui laissant même toute cette étendue, il est clair qu'il n'ÿ aurait eu de place que pour 60 à 70 éléphants, à moins que nous ne voulions supposer que ces animaux étaient plus serrés et seulement à cinquante pieds d'intervalle, ainsi que l’assure Polyen ?; alors on aurait pu en placer environ 120. On peut, au reste, concilier ces différentes versions, en supposant que Porus avait réellement avec lui 200 éléphants, mais qu'il n’en avait mis qu’une partie devant son infanterie, les autres étant restés avec les détachements laissés sur les bords de l’'Hydaspe pour observer les mouvements de Cratère et de Méléagre . On pourrait même inférer de la relation de Diodore
1 Arrian., Exp. Alex., v, 15.
2 Polyæn., Stratag., 1V, 3, 22.
3 ÂXAX xat De GX UE TON € * OU TOC re A UE Œi OS OAUYOUS TOY &}E@AYT OV GUV OU HOÂAN GTPATIX ŒUTOU ET TOU GTE%E-
DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 1, CHAP. Ill. 57
que Porus avait laissé en réserve un certain nombre d’éléphants, et qu'il ne les fit avancer qu’au moment du plus srand danger !.
Pour terminer ce qui concerne cette bataille, j’ajouterai qu’à en croire Polyen, Alexandre auraït eu aussi des éléphants, qu’il aurait placés à la gauche de sa phalange ?. Mais ce témoignage isolé d’un compilateur qui manque souvent de critique ne peut être d'aucun poids contrelesilence d’Arrien, de Quinte-Curce, de Diodore, de Plutarque, qui , certes, se seraient bien gardés d’omettre une circonstance aussi importante. Sans doute, Alexandre pouvait, avant la bataille, disposer d’un grand nombre d’éléphants ; mais l’auteur des Stratagèmes n'a pas vu qu'il lui eût été impossible de faire suivre à ces animaux les mouvements rapides d’une colonne, forcée de traverser une rivière considérable pendant une nuit d'orage et à proximité de l'ennemi. Alexandre aurait compromis le succès de son plan et le salut de son armée, s'il se füt embarrassé de ces lourds quadrupèdes, qui, au surplus, n'auraient fait que mettre le désordre dans son armée et sur le champ de bataille, attendu que les Macédoniens
ignoraient l'art de les gouverner.
Après la victoire de l’Hydaspe, Alexandre se trouva possesseur de tous les éléphants de Porus, et ce nombre. ajouté à ceux qu'il possédait déjà , fut bientôt augmenté de ceux qui lui furent offerts par les autres princes de l'Inde : il en reçut au moins 40 d’Abissare, l’un de ces
romédou dmélimiv, de pobeiv ro ris Éxôns roùc Ebv Kpurspo imméac. (Arrian., Exp. Alex., V, 15.)
1 Diodor. Sicul., xvii, 88. Cet auteur donne à Porus 50,000 hommes d'infanterie ; mais je n’hésite pas à préférer sous ce rapport la relation d’Arrien. dr
2 Polyæn., Stratag., 1v,3, 22,
princes , et, suivant ÂArrien, il donna à Porus, en le renvoyant dans ses Etats, après le passage de l’Acésines, l’ordre de lui amener, avec l'élite de ses troupes , tous les éléphants qu’il pourrait rassembler !. Enfin, il dut naturellement en acquérir encore d’autres, après les avantages qu'il remporta sur les Oxydraques et sur les Malliens (habitants du Moultan d'aujourd'hui). Il nous est done permis de supposer qu’il pouvait en avoir quelques centaines, lorsqu'il se mit en route pour regagner la Perse.
Cratère, qu'il chargea de conduire ces animaux, prit son chemin sur la gauche de l’Acésines et de lIndus, et les amena jusqu’à Pattala (aujourd’hui Tatta), où le fleuve se partage en plusieurs branches. De là ,il les fit passer sur la rive droite; mais au lieu de suivre le gros de l’armée, dans les déserts brülants de la Gédrosie (le Mékran), où ils seraient morts de soif et de fatigue, il les fit remonter par l’4rachosie et la Drangiane, et ne rejoignit l’armée que dans la Carmanie (le Farsistan ); il la suivit ensuite à Persépolis, à Suse, et à Babylone.
Les éléphants auront sans doute contribué à rendre plus imposante l'entrée triomphale du conquérant dans cette dernière ville, où son retour était attendu par les ambassadeurs de tant de nations, où un si grand nombre de rois et de satrapes s'étaient rendus pour se prosterner devant le nouveau maître de la terre*. On sait combien il se glorifiait de posséder ces superbes quadrupèdes, qu’il regardait comme le prix le plus glorieux de ses victoires. Il les employait à rendre sa cour plus im-
L Arrian., Exp. Alex., v, 20, 21.
2? Justin., Hist., xu, 13. Alexandfe recut alors, suivant cet historien, des ambassadeurs non-seulement de Carthage, de l’'Es-
posante, surtout dans les audiences solennelles qu’il donnait soit aux Grecs, soit aux Barbares. On voyait alors plusieurs rangées de ces animaux couverts de housses magnifiques, d’ornements précieux, et disposés autour de sa tente et de son trône'. C'était un usage qu'il avait trouvé établi chez les monarques d'Orient, dont il se plaisait à imiter le faste et la magnificence. L'opinion qu'il avait fait son entrée triomphale à Babylone sur un char tiré par des éléphants me semble après cela très-probable*?. Ce qu’il y a de certain, c'est que la représentation de ces animaux servit d'ornement à son cortége funèbre, et qu'on n'oublia pas de faire pendre des figures d’éléphant sur le char de parade
destiné à transporter en Egypte la dépouille mortelle du vainqueur. de Porus*.
pagne et des Gaules , mais encore d’une parte de Ptalie, ce qui, sans doute, ne peut s'entendre que des colonies grecques établies dans le midi de cette péninsule.
? Arrian., Exp. Alex. ,v, 20,21, 29, et in Phot. Biblioth., cod. xa. — Quint. Curt., Ix, 3.—Athen., Deipnosoph., xu ,9.—Polyæn., Stra- . tag., N,3 , 24. — Diod. Sicul., xvu, 87, 88. — Schlegel, Zndische Bibliotheck.
? Malheureusement il ne nous est resté aucun monument pour justifier cette supposition, Le beau médaillon en argent du eabiuet du roi qui représente Alexandre sur un char tiré par quatre éléphants, et que Cuper a publié, est maintenant reconnu comme apocryphe.
3 Diodor. Sicul., xvut, 26, 27, 28. On peut voir, dans l’excellent ouvrage de Sainte-Croix, la représentation de ce char funèbre, sur lequel on consultera aussi avec fruit un mémoire de M. Quatremère de Quincy, dans le vi® vol. de la collection de l’Institut (classe d'histoire et de littérature anciennes) , 1818.
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