CHAPITRE IV
Successeurs d'Alexandre. — Régence de Perdiccas. — Avénement des SÉLEUCIDES, — Nombre considérable des éléphants de Séleucus Vicator. — Bataille d’Zpsus. — Antiochus Soter, — Défaite des Galates. — Antiochus le Grand, — Bataille de Raphia. — Antiochus Épiphanès, et ses descendants jusqu’à la fin du royaume de Syrie. — Moyens employés par les Séleucides pour se procurer des éléphants, et lieux de dépôts ou ils en entretenaient,
Alexandre, à son lit de mort, n'avait désigné personne pour lui succéder, probablement parce qu’il ne voyait dans sa famille personne qui fût en état de soutenir un si grand fardeau. Les liens du sang pouvaient donner plus ou moins de droits à deux prétendants, et même à quatre, en comptant ceux qui étaient encore à naître ; mais aucun d'eux n'était fait pour répondre aux besoins impérieux du moment. Arrhidée, fils naturel de Philippe, était dans un état d’imbécillité habituelle. Trois femmes portaient le titre d’épouses d'Alexandre : Barsine, qui lui avait donné un fils, du nom d’Hercule, encore au berceau ; Roxane, dont on espérait aussi un héritier, et qui était fort avancée dans sa grossesse ; enfin Statire, fille de l’infortuné Darius , qu’on croyait également enceinte, et qui, en effet, donna le jour à un enfant, lequel fut ensuite sacrifié, ainsi que sa mère, à la jalousie de Roxane et aux calculs ambitieux de Perdiccas.
Ce général avait alors la plus haute influence dans le conseil et dans l’armée, soit parce qu'il était investi du commandement de la garde royale, soit parce que Alexandre, en lui confiant son anneau, lui avait, en quelque sorte, délégué lautorité. Son intention était de déférer la couronne à l'enfant qui devait naître de Roxane; et 1l espérait exercer lui-même, pendant la
minorité , la puissance royale. Mais ses vues furent contrariées par un parti qui se forma secrètement dans l’armée, et qui proclama tout à coup Arrhidée. On fit prendre à ce fantôme de roi le nom de Philippe, et, dans la crainte de plus grands troubles, les chefs et les provinces consentirent à le reconnaitre, sauf les droits du prince auquel Roxane devait donner le jour. La régence des Etats d'Europe fut confiée à Antipater et à Cratère. L’administration, incomparablement plus importante, des affaires d'Asie, fut adjugée à Perdiccas, et celui-ci put dès lors se regarder comme investi du pouvoir suprême; car le commandement supérieur de l'armée et la tutelle des rois, qui lui était confiée , le plaçatent dans une position plus indépendante que celle d'aucun de ses rivaux. On s’occupa ensuite de la répartition des provinces entre les généraux, et chacun partit pour le gouvernement qui lui était échu !.
Le premier usage que Perdiccas fit des éléphants d'Alexandre, ce fut de les tourner contre ces mêmes Macédoniens qui avaient bravé tant de dangers pour aller les chercher dans l'Inde. Voulant effrayer l’armée, au sein de laquelle on conspirait contre son autorité, il fit exposer à la fureur de ces animaux 300 des plus mutins, qui furent aussitôt écrasés sous leurs pieds,
{ Arrian, , de Reb. post. Alexandr.,in Photit Biblioth., cod. xcur. — Dexippus, de Gest. post. Alexandr., in Photiü Biblioth., cod. xxx, — Diodor. Sicul., xvir, 1, 2, 3. — Quint. Curt., x,9, 10: — Appian., Bell. syriac., 1H. — Justin., Hist. philippic., x, 1, 2, 3, 4. — Champollion-Figeac, Annales des Lagides. — Ansart, Essai de géographie historique. — Heeren, Manuel de l'histoire ancienne. — L'histoire des successeurs d'Alexandre, si riche en grands événements, et en même temps si compliquée, a été exposée avec beaucoup detalent et de clarté par trois érudits allemands, Mannert, Droysen, et Flathe, que j'aurai souvent occasion de citer.
aux yeux de leurs camarades. Ce fut ainsi que commencèrent les funérailles d'Alexandre, quelques jours seulement après sa mort. Comme il l'avait prédit lui-même à sa dernière heure, elles devaient être longues et sanglantes. En effet, quel accord pouvait-on espérer entre des chefs ambitieux, dont chacun se sentait assez fort pour ne pas plier sous le pouvoir d’un égal? Des conflits et des rivalités s'élevèrent de toutes parts ; chacun voulut être indépendant dans la satrapie qui lui était échue, et bientôt personne ne reconnut d'autre droit que celui de son épée. Perdiccas conserva à peine pendant deux ans l’autorité : 1l fut massacré sur les bords du Nil par ses propres troupes, et à sa mort, la régence se trouvant de fait dissoute, les généraux partagèrent entre eux l’armée, les trésors et les éléphants. Il serait maintenant impossible de déterminer quelle fut, dans la distribution qu'ils firent de ces animaux, la part de chacun ; mais il est constant que tous en eurent, plus ou moins, car parmi les combats qu'ils se livrèrent ensuite, il en est peu où les éléphants n'aient pas figuré.
Il y a lieu de s'étonner que de tels généraux aient adopté un moyen de guerre dont il semblait que leur ancien chef eût fait si peu de cas, et dont il était impossible qu'ils n'aperçussent pas eux-mêmes l’imperfection et le danger. Il faut, pour trouver la raison de cette inconséquence, se souvenir que leurs armées étaient, en grande partie, composées de troupes asiatiques, peu formées à la tactique savante et au sang-froid des Grecs. et par cela même portées à placer une grande confiance dans les moyens matériels qui frappent l’imagination, et inspirent, sur le champ de bataille, une apparente sécurité. L'emploi qu'ils firent des éléphants était done, de leur part, une concession aux préjugés nationaux des peuples qu'ils commandaient. C'était en outre un
acte de politique habile, que de déployer aux yeux de sujets nouveaux un genre de magnificence regardé par eux comme la marque la plus éclatante du pouvoir. Enfin , il suffisait que ce moyen fût adopté par un seul des successeurs d'Alexandre, pour que les autres fussent forcés d’en faire autant, sous peine d’être regardés comme inférieurs en puissance. Ce n'est pas, au reste, le seul usage que les Grecs de cette époque aient emprunté aux Barbares ; on vit, plus tard, figurer dans les armées des Séleucides des chars armés de faux, machines entièrement étrangères à la bonne ordonnance macédonienne. On abandonna peu à peu la simplicité de lancienne tactique, et les armées des rois de Syrie et des Ptolémées ressemblèrent aussi peu à celles de Philippe et d'Alexandre , que , plus tard , les légions de Théodose et de Stilicon, à celles de Marius et de César.
Ainsi, ce fut après la mort d'Alexandre que les éléphants firent pour ainsi dire irruption dans le monde occidental. Bientôt ils s’y répandirent depuis le Caucase jusqu'aux Alpes, depuis lEuphrate jusqu'aux colonnes d’Hercule. Toutes les nations voulurent essayer de ce nouveau moyen de guerre, et cette période, qu’on pourrait justement appeler l’ère militaire des éléphants, dura, sans interruption, pendant environ trois cents ans, et se prolongea jusqu’à la chute de la république romaine. L'usage des éléphants fut alors abandonné en Occident, mais, ainsi que nous le verrons, il reparut encore au 1° siècle de notre ère, quoique avec moins d'éclat, dans les armées des Perses.
Les SÉLEUCIDES figurent en première ligne dans le vaste tableau du démembrement des conquêtes d'Alexandre. Ils en eurent en effet la plus riche part. et, pendant quelque temps, leur prépondérance se fit sentir depuis les bords de l’Indus jusqu’à ceux de la Méditerranée. Le fon-
dateur de cette dynastie, Séleucus Micator, porta même ses armes jusqu’au Gange; mais 1] comprit bientôt qu’en dispersant ses forces dans ces régions éloignées, il pouvait compromettre ses possessions d'Occident, que menaçait l’ambition d’Antigone. Il consulta donc mieux ses intérêts, et abandonna les pays situés au delà de l’Indus au puissant roi des Gangarides, que les Grecs et les Latins ont nommé A#ndrocottus et Sandrocottus ‘. Il épousa ensuite la fille de ce roi, qui, de son côté, lui fournit 509 éléphants de guerre. Ce nombre paraît prodigieux, mais on ne doit pas en être surpris, s’il est vrai que Sandrocottus entretenait, ainsi que l’attestent quelques auteurs, 9,000 de ces animaux. Les conditions de cette alliance furent négociées par Mégasthène , ambassadeur de Séleucus, qui fit un long séjour à Palibothra, capitale des Gangarides, et recueillit sur ces contrées de nombreuses observations qu’il publia à son retour. Pline, Arrien et Strabon, ont eu sous les yeux le livre de Mégasthène, et ils en citent des fragments dont la véracité se trouve souvent confirmée par les observations des modernes. Les événements dont je viens de parler se passèrent environ dix-huit ans après la mort d'Alexandre, quatre ans avant la bataille d’'Ipsus, dont nous allons bientôt nous occuper *?.
1 Justin., xv, 4. Le nom hindou de ce roi paraît avoir été Chandragupta ou Tschandragoupta. ( Mills History of british India, by Wilson, tom. 1, chap. 1). Cet heureux aventurier, qui, par son habileté et par son courage, était devenu le plus puissant monarque de l'Inde, entretenait une armée de 400,000 hommes selon Strabon, et de 600,000 selon Plutarque.
2? Arrian,, /ndicor., V, 10.— Appian., Bell. syriac., 1V. — Droysen, Geschichte der Nachfolger Alexanders. — Sainte-Croix, Examen critique, ete., p. 7132. — Schlegel , Zndische Bibliotheck. —Robertson’s Historical disquisition on India , ete.
Les 500 éléphants donnés à Séleucus par le roi des Gangarides n'étaient pas les premiers que les Macédoniens tiraient du même pays, depuis la mort d’Alexandre. Eumène, général des troupes royales, en avait recu 125, dix ou douze ans auparavant. Ils lui avaient été amenés à Suse, par un officier nommé Eudème, qui, dit-on, s'était emparé des États de Porus, après l'avoir fait périr. Eumène avait été tellement satisfait de posséder ces quadrupèdes, qu'il avait fait compter à Eudème, à titre de récompense, une somme de 200 talents !. Maïs, de tous les successeurs d'Alexandre, aucun n'eut un aussi grand nombre d’éléphants que Séleucus , qui, par la position de ses États, se trouvait en relation immédiate avec l'Inde. On sait qu'il était très-fier de la possession de ces animaux, et qu'il se plaisait à en faire parade, ce qui lui fit donner par Démétrius et par les beaux esprits de la cour d’Antigsone, le sobriquet de Grand éléphantarque*?. Mais ces plaisanteries ne l’empêchèrent pas de leur donner une rude leçon, dans la plaine d'Ipsus, où il triompha surtout à l’aide de ses éléphants. Nous allons raconter
cette bataille célèbre, qui fait époque dans l’histoire des successeurs d'Alexandre.