‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 65 sur 79 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les éléphants reparaissent sur les champs de bataille, à l’occasion des guerres entre la Perse et l'empire. — Avénement des Sassanides. — Artaxerxes déclare la guerre aux Romains. — Expédition d'Alexandre Sévère, — Relations contradictoires, et discussion critique sur les résultats de cette expédition. — Campagne glorieuse du jeune Gordien, — On décerne des chars attelés d’éléphants aux empereurs qui reviennent victorieux des guerres d'Orient,

Il y avait longtemps que les éléphants ne servaient plus qu'aux amusements de la capitale, lorsque des événements politiques arrivés en Orient ramenèrent de nouveau Îles lésions romaines en face de ces rudes adversaires. La puissante maison des Arsacides, qui s'était élevée jadis sur les ruines des empires fondés par les successeurs d'Alexandre, venait à son tour d’être détrônée par un soldat de fortune qui se vantait de tirer son origine des anciens monarques de la Perse. Pour colorer son ambition , le fils de Sassan avait pris le non pompeux d’Artaxerxès, et la multitude, toujours avide de nouveautés, applaudissait à une usurpation qui rappelait d'aussi glorieux souvenirs. Cet Artaxerxès ( ou Ardshir Babekan, comme il est appelé par les Persans } fut le fondateur de la dynastie des Sassanides, qui se soutint pendant plus de quatre siècles sur le plus beau trône de l'Orient. Le nom et la puissance des Parthes disparurent alors de l'Asie, où leur empire s'était autrefois étendu depuis l’Indus jusqu'à l'Euphrate. Cette

grande révolution arriva au commencement du règne d'Alexandre Sévère , vers l’an 226 de notre ère.

Mais le vaste héritage des Arsacides ne suffisait pas à l'ambition du nouveau parvenu : il se croyait appelé à rétablir l’ancienne monarchie de Cyrus et de Cambyse. Tout rempli de ce grand projet, il avait déjà pris le titre de Roi des rois, et il ne parlait de rien moins que de reculer les limites de sa domination jusqu’à l’'Hellespont, et jusqu'aux sables de la Libve. Ces prétentions devaient alarmer les Romains, car leurs possessions d'Asie, l'Égypte même, et plusieurs îles de la Méditerranée, se trouvaient comprises dans les vues ambitieuses du Sassanide, dont les menaces avaient déjà reçu un commencement d'exécution. En effet, les Perses se réunissaient en force sur le Tigre, et tout était à la guerre sur la frontière orientale de l'empire.

L'ancienne querelle soulevée entre Rome et les Parthes, à l’époque de Crassus, subsistait encore et devait se prolonger jusqu’à l'extinction de la maison de Sassan. Pendant cette longue période, qui fut au moins de 700 ans, les deux nations prodiguèrent leur sang, et s'épuisèrent en efforts infructueux pour dépasser les barrières du Tigre et de lEuphrate, que la nature leur avait assignées. Ni la science militaire de Trajan, ni la fortune de L. Vérus et de Septime Sévère , ni le courage entreprenant de Julien, ni les innombrables armées de Chapour et de Nouschirwan, ne purent franchir ces limites d’une manière définitive. Car il en est des nations comme des rivières, dont le lit se trouve déterminé par la configuration du sol : elles peuvent quelquefois se déborder, mais elles finissent toujours par rentrer dans leurs limites naturelles.

Vers la dixième année du rèone d'Alexandre Sévère, Artaxerxès parut en armes sur les frontières dela Syrie,

DES ÉLÉPHANTS. — LIV: Ill, CHAP. I. 391

et somma les Romains de lui abandonner toute l'Asie. Son armée était, d’après l’ancienne coutume des Perses, principalement composée de cavalerie, Il avait, diton, réuni 120,000 chevaux, 1,000 chars de bataille, et 700 éléphants portant des tours !. Ces détails sont sans doute exagérés, du moins quant au nombre des éléphants, et il nous est permis de supposer qu’il s’est glissé quelque inexactitude dans les manuscrits. Les textes de l’Æistoria augusta ont d’ailleurs souvent besoin de rectification : c’est une remarque que les critiques ont faite plus d’une fois.

Quoi qu'il en soit, pour parer à ce danger, l’'empereur se mit en marche, à la tête de six légions d'élite, formant un effectif de 30,000 hommes , auquel il faut encore ajouter un contingent proportionné de cavalerie, et tous les renforts qu’il trouva en Asie. Hérodien assure que les forces des Romains n'étaient pas inférieures à celles de l'ennemi. Cette guerre dura environ trois ans, mails nous n’en connaissons pas assez les événements ; il y a même contradiction dans les récits du petit nombre des auteurs qui en parlent ?. Suivant Lampride, les Perses auraient été entièrement défaits, et auraient perdu 10,000 morts et un grand nombre de prisonniers. Quant aux éléphants, Alexandre Sévère aurait déclaré,

1 «Elephant septingenti, iidemque turriti cum sagittariis et «onere Sagittarum.» (Lamprid., 4lex. Sever., 56.)

2 Suivant le savant Tillemont, ce serait entre les années 232 et 233 après J. C. qu'il faudrait placer le départ d'Alexandre Sévère pour lOrient. Cet empereur aurait partagé son armée en trois corps, dont l’un aurait pénétré dans la Médie par l'Arménie, l'autre se serait dirigé vers le confluent du Tigre et de l'Euphrate, enfin, le troisième, sous les ordres immédiats d'Alexandre, aurait marché dans une direction intermédiaire, à travers les plaines de la Mésopotamie. (Æistoire des empereurs, tom. 111, pag. 220 à 226, éd. 1691.)

dans sôn rapport au sénat, qu’il leur en avait tué 200, et que 300 étaient tombés entre ses mains ; enfin, il aurait annoncé qu’ilen envoyait {8 à Rome :«TFrecentos cepimus, «ducenti interfecti jacent , decem et octo perduximus !. » Mais il y a là une exagération évidente; car si ce prince avait pris réellement 300 de ces animaux, pourquoi se bornait-il à en envoyer 18? 11 y a tout lieu de croire que ce texte est fautif, et qu’au lieu de trecentos et ducenti, il faut lire ériginta et viginti. Après ces correetions, que Saumaise avait déjà proposées, d’après un manuscrit de la bibliothèque palatine, le plus correct de ceux où cet ouvrage se trouve, le récit de Lampride n'offre rien qui choque la vraisemblance.

Suivant Hérodien, l’empereur aurait, dans cette expédition, fait preuve d'incapacité et de faiblesse, et l'avantage y serait resté aux Perses”; mais le récit de Lampride me paraît plus digne de croyance. Il est certain, en effet, Hérodien lui-même en convient, qu’Artaxerxès abandonna, à la fin de la guerre, tout le pays qu'il avait envahi, et qu'il ne reprit les armes qu'après la mort d’Alexandre ; or, comment concevoir qu'un conquérant orgueilleux et rempli de vastes projets ait pu, après des victoires, consentir à se retirer ? Les Romains auraient-ils, si les Perses n’eussent pas été vaincus, comme le dit Lampride, victis Parihis, rappelé leurs armées de l'Asie pour les porter contre les Germains ? Plusieurs circonstances rapportées par ce dernier historien viennent d’ailleurs à l'appui de ses assertions. Il dit que l'empereur conduisit souvent ses troupes à l'attaque, qu'il les encouragea par son exemple, et qu'il exposa souvent sa vie. Il eite une légion qui contribua beaucoup

l Lamprid., loc. cit.

2 Herodian., Aistor., 6.

à la victoire ; et il ajoute qu'on augmenta la paye des soldats pour les récompenser de la valeur dontils avaient fait preuve en cette occasion; enfin, il parle du butin considérable et du grand nombre de prisonniers que l'on fit sur l’ennemi; et il remarque que l’on vit alors pour la première fois des Perses esclaves dans l’armée romaine, et que le grand roi en fut tellement mortifié, qu'il demanda à les racheter par de fortes sommes d’argent, ce qu'il obtint. k

On ne peut supposer qu’un écrivain généralement renommé pour sa véracité ait inventé toutes ces circonstances, qui pouvaient être facilement démenties par ses contemporains. Îl n'avait aucun intérêt de flatter Alexandre, mort et oublié depuis plus de cent ans ; enfin, il connaissait très-bien tout ce qui avait été écrit sur l'issue de la guerre de Perse par Hérodien, dont il combat et réfute les assertions. Le jeune empereur fut d’ailleurs tué peu de temps après son retour de l’expédition d'Orient, et Aurélius Victor assure qu'il laissa la puissance romaine consolidée sur tous les points !. Cet historien aurait-il pu tenir un pareil langage si ce prince se füt laissé battre par les Perses ? Jules Capitolin remarque que Maximin, qui fut son meurtrier et son successeur, était jaloux de sa gloire militaire, ce qui serait également inexplicable si Alexandre n'avait essuyé que des revers *. Enfin, ce même biographe reproche à Hérodien d’avoir maltraité la mémoire de ce prince, à cause de la haine qu’il lui portait, et pour flatter Maximin *. Je ne puis, après toutes ces considérations, hé-

1-«Neque ultra annos tredecim imperio functus rempublicam «reliquit firmatam undique.» (Aurel. Victor., de Cæsar., 24.)

2? Jul. Capitol., Waximin., 10.

$ «Herodianus græcus scriptor, qui et (quantum videmus) in

«odium Alexandri plurmmum favit.» (Jul. Capitol, Macimin., 13,

siter à regarder au moins comme suspect le témoignage isolé de l'écrivain grec; et je ne fais en cela que suivre les autres historiens de l’époque et la plupart des modernes, qui s'accordent à reconnaître qu'Alexandre revint victorieux de son expédition de Perse. Je me contenterai de citer, parmi les anciens, Eutrope et Aurélius Victor, et parmi les modernes, le grave Tillemont; ce dernier entre même dans une longue discussion à ce sujet , et n’adopte le récit de Lampride qu'après avoir pesé toutes les raisons pour et contre !.

Une autre preuve toute morale, mais qui n'a pas moins de force que les précédentes, résulte du caractère du jeune empereur, auquel tous les écrivains s'accordent à reconnaître un grand fond de droiture et de modestie. Un tel prince n'était pas fait pour se vanter d’une victoire imaginaire, ni pour imiter les forfanteries des Caligula et des Domitien. Ce n'est pas lui qui, s'il eût eu à se reprocher l’humiliation d'une défaite, aurait osé dire en plein sénat qu'Artaxerxès , « ce grand rot de nom et de fait, avait été vaincu et mis en fuite par lui, tellement que le territoire de la Perse avait été témoin de sa déroute 2.» Les démonstrations unaniwes du peu-

{ «Aurelius Alexander... suscepto adversus Persas bello, Xerxen «eorum regem gloriosissime vicit.» (Eutrop., Breviar., VIH, 23.) — «Confestim apparatu magno bellum adversum Xerxem Persarum «regem movet, quo fuso fugatoque, in Galliam maturrime con- «tendit.» (Aurel. Victor., de Cæsar., 24, — Cf. Oros., vit, 18. — Sextus Rufus, Breviar.—Tillemont, Histoire des empereurs, tom. 11, p. 226 sqq. et 627 sqq.) — Les chroniques de Prosper d’Aquitame, de Cassiodore et du Syncelle, sont également d'accord sur ces faits avec Lampride; il en est de même de plusieurs auteurs modernes d’un mérite reconnu, tels que Heeren, Manuel de l'histoire ancienne, pag. 501. — Ansart, Éssai de géographie historique, hv. ui, chap. 8, $ 5. — Dumont, Histoire des empereurs, chap. 6.

2 «Artaxerxem, potentissimum regem Lam re quam nomine, fu-

DES ÉLÉPHANTS. — LiV. IIL, CHAP. I. 395

ple et de l’armée prouvent aussi que l'expédition eut un plein succès. Tous les ordres de l’État décernèrent à Alexandre le titre de Persicus Maximus : Rome se livra à la joie, et la foule se pressait tellement sur ses pas pendant sa marche triomphale, qu'il fut toujours porté sur les bras de la multitude. Son char, tiré par quatre éléphants, le suivait au petit pas, et les autres éléphants pris sur l’ennemi faisaient partie du cortége !.

Quelques années après ces événements, les Perses firent de nouveau irruption sur les terres de l'empire, sous la conduite de Sapor ou Chapour, fils et successeur d’Artaxerxès ?. Le jeune Gordien, qui était alors empereur, partit de Rome pour se mettre à la tête de l'armée de Syrie : il attaqua les ennemis, les défit, les poursuivit jusqu'au delà de l'Euphrate, reprit sur eux Carres et Nisibe; et il serrait de près la résidence royale, Ctésiphon, lorsqu'il suecomba sous la trahison de Philippe, qui lui ravit le trône et la vie. Les Perses avaient aussi, en cette occasion, déployé des éléphants, et plusieurs de ces animaux tombèrent au pou-

«sum fugavimus; ita ut eum terra Persarum fugientem videret. » (Lamprid., 4lexand. Sever., 56.)

l Lamprid., 4lexand. Sever., 56, 57. — Ce qui m'a engagé à donner peut-être trop d’étendue à cette discussion, c’est que Gibbon (Histoire de la décadence, chap. 8) révoque en doute les victoires remportées sur les Perses par Alexandre Sévère. L’autorité de ce célèbre écrivain est assurément d’un grand poids; cependant, les faits et les raisonnements sur lesquels je me suis fondé pour soutenir l'opinion contraire me paraissent mériter au moins d’être examinés.

? Chah-Pour, où Chah-Por, littéralement Fils de roi. (Le pour des Persans, le ri; des Grecs, et le puer des Latins (por en composition : Marcipor), paraissent avoir une même origine, comme ils ont une même signification.) Ce fut encore ce Sapor qui, plus tard, fit prisonnier le malheureux Valérien, et le traita, dit-on, si indignement,

voir des Romains; Gordien en envoya à Rome 12, ou plus vraisemblablement 22, comme gages de sa victoire.

Cette intervention des éléphants dans les guerres de Perse fournit au sénat l’idée d’une distinetion parti culière pour les empereurs qui revenatent vainqueurs de l'Orient : ce fut de leur décerner des chars de triomphe traînés par ces animaux. Nous avons vu plus haut que cet honneur avait été accordé à Alexandre Sévère. Gordien l’obtint à son tour aussitôt que la nouvelle de ses victoires fut parvenue à Rome *. La même distinction fut accordée à Dioclétien , après les succès obtenus sur les Perses par le césar Galère 3, Enfin, à cette époque, les plus grands honneurs que l’on erut pouvoir imaginer pour les chefs de l'État, c'était de leur dresser des statues portées par des éléphants : telles furent celles que Île sénat décerna à Maxime, à Balbin et à Gordien, après qu’ils eurent renversé le féroce Maximin *. Ces statues étaient sans doute de celles qui décoraient la vote sacrée, et dont nous avons fait mention à la fin du chapitre précédent.

On peut, par cette seconde apparition des éléphants sur les champs de bataille, expliquer pourquoi Végèce

1 Jul. Capitol., Gordian., 11, 26, 30, 33. — Voyez les notes de Casaubon sur ce dernier chapitre, relativement au nombre des éléphants envoyés à Rome par Gordien.

2 «Quadrigæ elephantorum Gordiano decretæ sunt, utpote qui «Persas vicisset, ut triumpho persico triumpharet.» (Jul. Capitol. Gordian., in, cap. 27.) |

3 On a la preuve de ce fait dans une médaille de Dioclétien, citée par le savant cardinal Noris (de Quadrig. elephant.), et où cet empereur est représenté sur un char tiré par quatre éléphants.

4 «Victoriæ causa principibus nostris Maximo, Balbino, et Gor- «diano, statuas cum elephantis decernimus :» ce sont les termes mêmes du sénatus-consulte rapporté par J. Capitol., Maximin.,'25.

est le seul tacticien de l'antiquité qui nous ait laissé quelques documentssur les moyens em ployés pour combattre ces terribles quadrupèdes. Cet auteur écrivait à la fin du 1V° siècle ; il avait donc étéau moins contemporain de Constance et de Julien, et il avait pu être témoin de plusieurs événements des guerres de Perse, où, ainsi que nous l’exposerons au chapitre suivant, les éléphants ne cessèrent Jamais de figurer; car il est permis de supposer qu'en sa qualité de personnage distingué (ar il lustris\, il suivit le quartier général, et assista à des batailles et à des siéges auxquels prirent part ces ani. maux. Îl était donc naturel qu'il sentit la nécessité de trailer un sujet qui avait tout l'intérêt de l'actualité. Par une raison contraire, il n’est pas étonnant que les écrivains militaires qui l'ont précédé se soient dispensés d'entrer dans ces détails, attendu qu’ils vivaient à une époque où le service des éléphants était tombé en désuétude , sans qu’il fût possible de prévoir qu'il pourrait un Jour être repris.

CLEVAS SAR VLLULE LE LGR LULR EUR LAS RER LAL SALUE LUE VUS VUE VLSUEE VAR LAS LAVE LLLVER LATE VAN VAR LE RS

Page 1