‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 66 sur 79 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Translation de l'empire. — Guerres presque continuelles avec la Perse. __ Vastes entreprises de Chapour IT. — Part que prennent les éléphants aux sièges de Misibe et d’Amide. — Avénement de Julien. — Beau commencement et fin désastreuse de son expédition. — Guerres de Justinien et de Justin II. — Siège d'Édesse par ÆXhosrou-Nouschirwan. — Guerre lazique. — Éléphants employés au barrage d’une rivière. — Combats de Phasis et d’Archéopolis signalés par lindocilité des éléphants. — Continuation des hostilités sous Tibère, sous Maurice, sous Phocas. — Éléphant envoyé au khakan des Avares. — Campagnes glorieuses d’Héraclius. — Quantité surprenante d’éléphants possédés par Chosroès II. — Invasion de l’'islamisme et fin de la maison de Sassan.

L'établissement de la résidence impériale sur le Bosphore devait imprimer une nouvelle direction à la politique et au système militaire des successeurs de Constantin. Tranquilles du côté de l'Occident, les empereurs étaient protégés au Nord par la mer, par le large courant du Danube, et par une chaine de places fortes, vieille barrière élevée par les Trajan et les Antonins. Les peuplades barbares, qui gagnaient continuellement du terrain dans la Sarmatie et dans la Dacie, n'étaient encore ni assez nombreuses ni assez disciplinées pour forcer cette frontière. Le danger le plus pressant était du côté de l'Orient. Depuis les versants du Caucase jusqu'aux embouchures du Tigre! , la belliqueuse nation des Perses était en armes, sur les limites de l'empire. Les princes de la maison de Sassan , poursuivant toujours leurs projets d’agrandissement, avaient étendu leur domination jusqu’à lPindus et à l’'Oxus , et ne dissimulaient pas leur espoir de régner un jour sur le Nil et sur l'Hellespont.

1 C'est-à-dire sur une étendue d’au moins 400 lieues, en tenant compte des sinuosités de cette frontière.

Au premier cri de guerre parti des palais d’Hécatompyle' et de Ctésiphon, des myriades de combattants quittaient les plateaux de la Bactriane et les vallées du Paropamise pour se précipiter sur la Colchide, sur l’Anatolie, et sur la Syrie.

Trois grandes routes leur étaient ouvertes pour leurs incursions : la première , par les montagnes de l’Arménie et de la Cappadoce, descendait dans les plaines de l'Asie mineure; la seconde, par la Mésopotamie et par l'Euphrate, conduisait au cœur de la Syrie; enfin on pouvait, par la Colchide et par les côtes du Pont-Euxin, faire marcher une armée jusqu’en face de Constantinople. En effet, les Perses suivirent tantôt l’une, tantôt l’autre de ces directions, et quelquefois ils opérèrent sur les trois en même temps.

l La ville aux cent portes, ancienne capitale des Parthes, située à cinquante lieues au sud des Portes caspiennes, à l'entrée des déserts de la Parthiène et de la Carmanie : les Grecs, toujours emphatiques, lui avaient donné ce nom, parce qu’elle se trouvait à l'intersection de plusieurs des grandes routes de l’Asie centrale. C'était la résidence d’été des rois Sassanides: aujourd’hui ce n’est plus qu’une bourgade obseure du Tabaristan, défendue par un mauvais château; son nom moderne est Damghan.

Ctésiphon, fondée par les Arsacides, sur le bord oriental du Tigre, en face de Séleucie, devint la résidence d’hiver des Sassanides, et compta jusqu’à 600,000 habitants. C’est aujourd’hui un pauvre village appelé al-Modain. Non loin de là s’élève la ville moderne de Bagdad, qui a succédé à la splendeur de Ctésiphon, comme Ctésiphon avait succédé à Séleucie, laquelle avait ellemême remplacé Babylone. On voit encore à Modain d'immenses ruines, entre autres la façade du palais de Chosroës, qui a 300 pieds de longueur. C’est ainsi que les monuments gigantesques de Bélus et de Sémiramis, la magnificence élégante des Séleucides, le faste barbare de Nouschirwan, et la cour chevaleresque des Abassides , ont tour à tour figuré sur ce même coin de terre entre le Tigre et l'Euphrate. À coup sûr il serait difficile de trouver nulle part d'aussi grands souvenirs réunis sur un si étroit espace.

Dioclétien avait pressenti ce danger : aussi avait-il, pour veiller de plus près sur la Perse, établi sa résidence en Asie. Provoqué par Narsès (Wakhdjirkan), qui avait envahi la Mésopotamie, il envoya contre lui le césar Galérius, qui, après avoir essuyé un premier échec, réussit à PER dans le cœur de la Perse, et répandit la terreur jusqu'aux portes de la capitale. La reme même et les enfants de Narsès tombèrent au pouvoir des Romains : et ce roi, forcé d’acheter la paix à tout prix, céda aux vainqueurs l'entière possession de la Mésopotamie , d’une partie de l'Arménie, de la Médie Atropatène” et de quelques cantons de moindre importance *.

L'empire jouit ensuite, à l'Orient, de près de quarante années de paix; mais le danger subsistait toujours, et les Perses n’attendaient que l’occasion pour prendre leur revanche. Leurs préparatifs étaient devenus formidables à l’avénement de Constantin, et ce fut un des motifs qui déterminèrent ce prince à transférer sa rési-. dence dans l'Orient. qu'il regardait avec raison comme la partie la plus vulnérable de ses États. Les événements justifièrent en effet ses prévisions, car bientôt il vit arriver dans sa nouvelle capitale des envoyés de Sapor ou Chapour II, qui venaient lui redemander les provinces que Narsès avait cédées à l'Empire.

1 Probablement une partie de l’Aderbijan et du Chyrwan d’aujourd’'hui.

2? Eutrop., Breviar., IX, 25. — P. Oros., vit, 25. — Aurel. Victor., de Cœæsar., 39. — Zonar., xt, 31. — Gibbon, Histoire de la décadence, chap. 13. — Ce fut après l’heureuse issue de cette guerre que Dioclétien triompha, aimsi que nous l'avons dit plus haut, sur un char attelé de quatre éléphants. Ce triomphe est le dermier qui ait été célébré à Rome.

3 Ce Chapour est connu dans les chroniques de la Perse sous les noms de Dhoul-Aktaf et de Ben-Hormouz, c’est-à-dire fils d’Hormisdas, lequel Hormisdas était lui-même fils du Narsès dont nous

Constantin, quoiqu’au déclin de l’âge, conservait encore toute l’activité, toute la résolution de ses premières années : 1l se hâta de passer en Asie et d’aller, à la tête de son armée, porter lui-même sa réponse au roi de Perse. Mais, surpris par la mert auprès de Nicomédie (an 537), il ne put que léguer ce soin à son fils Constance, qui lui succéda sur le trône de Constantinople.

Chapour franchit le Tigre et ouvrit la campagne par le siége de Wisibe (aujourd’hui Wesbin), place forte qui était alors considérée comme un des boulevards de la Mésopotamie. Constance fit une diversion en Arménie, et délivra ainsi cette place ; mais les Perses ne tardèrent pas à reparaïtre en forces sur les terres de l'empire. Pendant le cours du règne de Constance, plusieurs places furent prises et reprises; l'Arménie et la Mésopotamie furent mises à feu et à sang, et les deux nations se livrèrent neuf grandes batailles, dans deux desquelles l’empereur commanda en personne. Mais autant la guerre fut désastreuse pour les peuples, autant elle fit peu d’honneur aux deux princes, car Constance s’y montra trèsinférieur à son rang !,et Chapour ne sut tirer aucun fruit de ses succès. Nous n'avons de ces événements que des relations incomplètes ; cependantnous savons que les Perses y déployèrent toujours beaucoup d’éléphants : nous allons en donner la preuve, en racontant quelques-unes des circonstances les mieux constatées de ces événements.

Chapour entreprit de nouveau, en 350, le siége de Nisibe : c'était la troisième attaque qu'il dirigeait sur

avons parlé plus haut. On trouve des notices sur ce roi dans la Bibliothèque orientale de d'Herbelot, et dans l'Histoire des Huns, par Deguignes.

! Eutrope, quoique officier de l’armée impériale, n’a pas dissimulé l'incapacité dont Constance fit preuve pendant cette guerre, {Breviar., x, 10.) :

cette place depuis le commencement de la guerre. Cette fois, il avait pris toutes ses mesures pour ne pas échouer : il parut devant la ville à la tête d’une armée formidable, avec un équipage de machines de siége, et un train d’éléphants qui, suivant quelques relations, ne s'élevait pas à moins de 300. La garnison, composée de troupes d'élite et commandée par le vailjant comte Lucillien, était disposée à faire tous les efforts pour repousser l'ennemi; mais de nouveaux agresseurs remplaçaient toujours ceux qu'on avait tués, et Chapour, à force de prodiguer le sang de ses soldats, parvint à s'établir sur la contrescarpe, et à ouvrir la brèche dans le corps de la place.

Tout fut aussitôt disposé pour l'assaut : les colonnes formées hors de la portée du trait s'avancèrent pour environner les ouvrages ; les éléphants, disposés de distance en distance et bardés de fer, portaient des tours recouvertes de lames de même métal, et remplies d’archers et de frondeurs destinés à dégarnir les parapets, et à protéger la marche des colonnes. On aurait cru, dit un témoin oculaire, à la vue de ce redoutable appareil, que des remparts mobiles allaient se précipiter sur l'enceinte délabrée de la ville.

Les assaillants comblèrent d'abord les fossés; puis ils y firent passer les hommes, et ensuite les éléphants : Chapour excitait par son exemple l’ardeur de ses soldats. Mais les assiégés, de leur côté, redoublaient de courage en présence du danger : ils déchargeaient toutes leurs machines sur les assaillants, et lançaient surtout contre les éléphants, pour les effaroucher , des pierres et des traits enflammés. Leurs efforts ne furent pas inutiles ; car ces animaux, exaspérés par les blessures et épouvantés par le feu, jetèrent bas leurs tours, et se retournèrent furieux contre les troupes de Chapour,

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. 111, CHAP. LU. 403 dont ils firent un carnage d’autant plus effroyable, qu'elles étaient plus serrées. Théodoret assure que plus de 10,009 hommes perdirent alors la vie, par le seul fait des éléphants ; et ce rapport pourrait ne pas être exagéré, s1l est vrai qu'il y avait plusieurs centaines de ces animaux.

Forcé d’ordonner la retraite, le roi de Perse renonça pour le moment à l'emploi de ces auxiliaires dangereux, et avisa à d’autres moyens pour venir à bout de son entreprise. Îl détourna d’abord le fleuve Mygdonius, qui traversait la ville : 1l espérait réduire les habitants par la soif; mais il leur restait quelques sources et quelques citernes, et leur résistance pouvait encore se prolonger. Chapour imagina alors un projetplus gigantesque encore : ce fut de soutenir les eaux de ce même fleuve, par une immense levée, et de les lâcher ensuite tout à coup sur la ville !. Les habitants, surpris par cette terrible inondation, eurent à peine le temps de chercher un refuge sur les tours et sur les toits. De là ils s’efforcèrent de repousser les barques armées de l'ennemi, qui se dirigeaient de tout côté sur la place. La violence des eaux ayant ensuite entraîné un pan de mur de 150 pieds, les Perses se précipitèrent sur cette ouverture avec leur cavalerie etleurs éléphants; mais les chevaux n’avançaient qu'avec peine sur le terrain détrempé par l’inondation, et les éléphants y restaient embourbés, ce qui donna à la garnison le temps de les écraser sous une grêle de traits et de projectiles *. [l est cependant probable que la

1 On trouve dans l'Histoire du Bas-Empire de Le Beau, annotée par Saint-Martin, tom. n, liv. vi, des détails intéressants sur les moyens employés par le roi de Perse pour venir à bout de cétte étonnante entreprise, et sur les résultats qu'il en obtint.

2 Le zèle religieux eut autant de part que l'esprit national à la résistance désespérée des habitants de Nisihe; car Chapour

ville aurait fini par succomber, sans un événement imprévu qui arriva à propos pour la sauver. Chapour reçut la nouvelle que les Massagètes venaient de faire une irruption dans ses États, et qu'ils s’avançaient au cœur du royaume. Forcé de parer à ce danger, il se hâta de brûler toutes ses machines et de lever le siége : il avait, en quatre mois, perdu sous les murs de cette place plus de 20,000 hommes !.

Cette invasion des Massagètes amena une trêve forcée entre la Perse et l'empire; mais au bout de neuf ans Chapour rentra avec une armée de 100,006 hommes dans la Mésopotamie. Cette fois il n’eut garde de s'arrêter devant Nisibe, 11 tourna ses efforts contre la ville d’4mide (aujourd'hui 4nud, Kara-Amid, où Diarbekir), place importante, à proximité du Tigre, et dont on venait de porter la garnison à la foree imposante de sept légions. Ammien Marcellin, qui nous a laissé la relation de ce siége mémorable , avait un commandement dans la place; de sorte qu'il fut en même temps témoin et acteur des faits dont nous lui devons la connaissance.

Les éléphants figuraient en première ligne parmi les moyens de destruction amenés sous les murs de Îa place; et l’on peut conjecturer qu’ils étaient fort nom-

s'était déclaré l'ennemi et le persécuteur des chrétiens. Le courage des assiégés fut toujours soutenu par les exhortations et par l'exemple de saint Jacques, leur évêque. On voyait ce digne pasteur se présenter sur la brèche, revêtu de ses habits pontificaux, et s’exposer le premier aux coups de l'ennemi. C’est en commémoration de ce beau trait, que les Grecs, les Syriens et les Arméniens, célèbrent encore aujourd’hui la fête du saint évêque de Nisibe.

1 Zosim., Hisior., hb. ni, pag. 151, éd. Oxon. — Theodor., Hist. ecclés., 11, 30. — Zonar., Annal., 1, 13; Chronic. Alexandrin., pag. 674. — Tillemont, Histoire des empereurs, tom. 1V, pag. 350 sqq. — Gibbon, Histoire de la décadence, chap. 18. — Le Beau, Histoire du Bas-Empire, tom. 11, lv. vir.

breux, car l'historien emploie souvent, pour les désigner, l'expression elephantorum agmina, qui manquerait de justesse s’il n’y en avait eu qu’un petit nombre. Chaque fois que l'ennemi s’avançait pour attaquer les ouvrages, il se faisait accompagner ou précéder de ces quadrupèdes, armés de leurs tours garnies de gens de trait. Ammien décrit avec détail une de ces attaques, et l'on voit, par son récit, quelle terrible impression faisait cet appareil sur les troupes de la garnison !. Les assiégés repoussaient les éléphants à coups de fronde et de machines que l’on appelait scorpions ?. On leur jetait aussi des feux d'artifice, et des quartiers de pierre d’une telle grosseur, qu’ils pouvaient briser les tours et écraser ces énormes quadrupèdes.

La peinture qu’Ammien nous a laissée de l'emploi de tous ces moyens peut donner une idée de la manière de combattre de ces temps reculés, surtout lorsqu'on avait affaire aux éléphants. Il paraît, en outre, d'après les paroles de cet historien, qu’on pouvait amener ces animaux assez près des remparts pour les faire servir de véritables machines de siége. Ce serait un exemple de plus à ajouter à ceux que nous avons rapportés au chapitre Vili du livre précédent, sur le service des éléphants dans l’attaque des places ?.

! «Occidentali portæ oppositi sunt Segestani acerrimi omnium «bellatores : cum quibus elata in arduum specie elephantorum «agmina, rugosis horrenda corporibus, leniter incedebant arma- «tis onusta, ultra omnem diritatem tetri spectaculi formidanda.» (Ammian. Marcell., xix, 2, ed. Vales.) —— Les Segestani dont il est 101 parlé sont les habitants du Seistan ou Sedjestan, qui fait aujourd’hui partie de l’#fghanistan.

2 Voyez l’appendice n1, à la fin du volume.

3 Voici le récit d’Ammien : «Lux nobis advenit mœstissima , «Persarum manmipulos formidatos ostendens, adjectis elephanto- «rum agoumbus, quorum stridore immanitateque corporum nibil

Enfin, après soixante et treize jours d'efforts et de combats , Chapour s’empara d’Amide ; et cette malheureuse ville fut abandonnée à la fureur du soldat, et ensuite rasée. Ammien eut la plus grande peine à se dérober au massacre et à gagner les avant-postes de l’armée impériale. Mais ce triomphe coùûta cher au vainqueur : il y perdit 30,000 de ses meilleurs vétérans, et ne put rien entreprendre pendant le reste de la campagne. L'épuisement des deux partis fit même trainer la guerre avec lenteur, pendant les deux ans qui suivirent ce désastre, c’est-à-dire jusqu'à la mort de Constance, laquelle arriva en 361.

Ün prince jeune, belliqueux , accoutumé à vaincre, vint alors s'asseoir sur le trône de Byzance. La cour, l'administration , l’armée, prirent une nouvelle face , et Chapour ne tarda pas à s’apercevoir qu'une main plus ferme et plus habile tenait les rênes de l'empire. Il craignit pour ses conquêtes, et fit des ouvertures de paix; mais Julien brûülait d'illustrer les commencements de son règne, et de réparer le tort que l'incapacité de son prédécesseur avait fait à la gloire du nom romain. Il répondit donc aux avances du roi de Perse à peu près comme Alexandre avait répondu aux offres de Darius ;

«chumanæ mentes terribilius cernunt. Cumque omni ex latere ar- «morum et operum, belluarumque molibus urgeremur, per scor- «pionum ferreas fundas e propugnaculis subinde rotundi lapides «acti, dissolutis turrium coagmentis, ballistas earumque tortores «ita fundere præcipites, ut quidam citra vulnerum noxas, ali «obtriti magnitudine ponderum interirent : elephantis vi magna «propulsis, quos flammis conjectis undique cireumnexos, jam «corporibus tactis, gradientesque retrorsus, retinere magistri non «poterant.» (Lib. xix, cap. 7.)— Une autre conséquence qu’on peut tirer de ce passage, c'est que, comme nous l'avons dit plus haut, on établissait des balistes et d’autres grosses machines sur le dos des éléphants.

noble mouvement de fierté qui, toutefois, ne devait amener qu'une funeste catastrophe.

Cependant , avant de rien entreprendre, Julien sentit la nécessité d'organiser une nouvelle armée, et d'y placer des officiers dont il connût les talents et la bravoure. Il lui fallut quelque temps pour rétablir la discipline, ranimer l'esprit des légions d'Orient, et les rendre capables de combattre à côté des vétérans qu’il avait ramenés des Gaules et de la Germanie. Lorsque ces préparatifs furent achevés , il se mit en campagne, concentra ses forces à Hiérapolis sur l'Euphrate!, fit jeter des ponts sur ce fleuve , et s’avança dans la Mésopotamie, tirant droit sur le Tigre et sur Ctésiphon; il voulait tenir la promesse qu'il avait faite au grand roi , et lui rendre visite dans sa capitale.

Ce projet n'avait rien d’impossible : l’armée de Julien était la plus forte et la mieux composée qu’on eût encore employée contre les Perses; elle comptait 65,000 légionnaires, un corps formidable de cavalerie scythe, et plusieurs contingents de Sarrasins ou Arabes fournis par les tribus du désert. Elle marchait avec un ordre admirable dans les vastes plaines de la Mésopotamie; des corps d’éclaireurs la précédaient, et elle était suivie par une forte arrière-garde ; de manière qu’il aurait été impossible de la surprendre ou de l’entamer. Une flotte nombreuse s’avançait en même temps sur l’'Euphrate, et fournissait à tous les besoins des troupes ; enfin l’empereur, toujours à la tête des colonnes, avait à sa suite les officiers les plus distingués, parmi lesquels on comptait les deux historiens Marcellin et Eutrope, qui nous ont laissé le récit de cette expédition.

L'armée de Chapour, également prête au combat,

1 Onétait au commencement du printemps de l’année 363.

marchait sur troislignes:la première formée de cavalerie, la seconde d'infanterie, et la troisième d'éléphants. Ces colosses , dit l'historien, paraissaient au loin comme des monticules ambulants, et leur vue inspirait la terreur par le souvenir des ravages qu’ils avaient autrefois causés ‘. Cependant les Perses, frappés du nombre et de la bonne contenance des Romains, n’osaient les attaquer, et se bornaient à leur couper les vivres et à gâter les routes, espérant que les fatigues de la marche et les difficultés du terrain feraient naître quelque bonne occasion de les surprendre ou de les repousser. En Assyrie, les habitants avaient coupé les digues des rivières et submerpé la plaine; mais la constance des légions triompha de tous les obstacles : on établit des chaussées, on répara les écluses, et non-seulement l’armée put continuer sa marche, mais elle s'empara de Périsabora et de Maogamalcha, deux places regardées jusqu'alors comme imprenables.

Ce fut ainsi que Julien parvint sur les bords du Tigre. Ce courant profond et rapide semblait devoir arrêter sa marche, d'autant plus qu’une armée nombreuse de Perses était en position sur la rive opposée; mais sa fermeté et ses bonnes dispositions surmontèrent encore toutes les difficultés : il passa le fleuve malgré l'ennemi, et ne tarda pas à montrer ses étendards devant la résidence royale de Ctésiphon. Toutes les forces de la Perse s'étaient réunies sur ce point, et il devenait impossible de rien entreprendre sur la capitale avant d’avoir dispersé l’armée. Julien prit donc ses dispositions pour attaquer les Perses, et après un combat acharné, qui ne

! «Post pedites elephanti gradientium collium specie, motuque «mmanium corporum, propinquantibus exitium intentabant, do- «cumentis præteritis formidati.» (Ammian. Marcellin, xx1v, 6.)

dura pas moins de 12 heures, il parvint à les mettre en fuite. On trouve dans la relation de cette bataille une particularité qui mérite d’être remarquée dans l’histoire des éléphants : les Perses n’avaient pas oublié combien la révolte de ces animaux leur avait été funeste sous les murs de Nisibe; ils avaient songé à prévenir un semblable malheur, et à cet effet ils avaient ordonné aux conducteurs de ces animaux de se munir d’un poignard très-acéré, pour le leur enfoncer dans la nuque aussitôt qu'ils commenceraient à s’emporter , et qu'il n’y aurait plus d’espoir de les contenir par le commandement ou par les autres expédients accoutumés. Et pour être plus sûrs d'avoir sous la main ce moyen de salut, ces hommes devaient toujours tenir ce poignard attaché à leur bras droit !.

Julien, maître de la campagne, ravagea le pays, et sempara des forts qui protégeaient les abords de Ctésiphen. Il avait investi cette place , et tout était prêt pour commencer le siége, lorsque la fortune, qui avait secondé ses premières opérations, commença à l’abandonner. Il faut savoir qu’au moment de passer l’Euphrate il avait détaché un corps de 30,000 hommes, auquel il avait ordonné de se diriger sur le Tigre en longeant les frontières de l'Arménie, de passer ensuite ce fleuve, et

! «Elephantis insidentes magistri manubriatos cultros dexteris «manibus illigatos gestabant, acceptæ apud Nisibin memores ela- «dis, et si ferociens animal vires exsuperasset regentis, ne reversus «per suos, ut tune acciderat, collisam sterneret plebem, verte- «bram qua caput a cervice disterminat ictu maximo terebrabant, » (Ammian. Marcellin., xxv, 1.) — On croit que Chapour fat obligé d'employer le même expédient à la bataille de Maronga, dont nous allons bientôt parler. Voyez l'Histoire du Bas-Empire de Le Beau, avec les additions de Saint-Martin, x1v, 43. — Nous avons vu (page 365) que cette invention datait de loin, puisque Asdrubal s’en était servi à la bataille du Métaure.

de venir, après avoir dévasté l’Adiabène, rejoindre le quartier impérial sous les murs de Ctésiphon. On ne sait pas si ces troupes prirent une fausse direction, ou si elles furent arrêtées par des obstacles imprévus, mais le fait est que l’empereur les attendit longtemps et inutilement. Le roi d'Arménie, qui avait promis d'amener des renforts, trompa aussi ses espérances, et se tint en observation dans ses États. Il paya plus tard la peine de sa fausse politique; mais pour le moment ces contrariétés firent échouer les projets de Julien. Il n'avait pas assez de monde pour entreprendre le siége d'une grande ville, et pour tenir en respect les renforts que Chapour appelait de toutes ses provinces au secours de sa capitale. Le pays était d’ailleurs épuisé, et la position de l’armée devenait chaque jour plus critique; enfin, on pensa que le seul moyen de la sauver était de décamper.

Julien eut alors le malheur de prêter l'oreille aux suggestions d’un transfuge, qui avait été envoyé dans son camp tout exprès pour le tromper. Ce traitre fut assez habile pour lui persuader de porter la guerre dans l’intérieur duroyaume, en lui faisant espérer qu’il rencontrerait dans sa marche les 30,000 hommes dont le retard lui causait tant d’inquiétudes , et qu’il trouverait facilement alors l’occasion d’anéantir les dernières réserves que préparait le grand roi ; enfin, que, dans tous les cas, il pourrait s'établir dans les riches provinces d’Ecbatane et de Suse, où son armée, ravitaillée et réorganisée, dicterait la loi à la Perse.

Peu méfiant par caractère, et tout rempli de ses vastes projets, Julien se laissa persuader par ces perfides conseils. L'armée prit la route de la Médie; mais bientôt. trompée par de faux guides, elle se trouva engagée dans des plaines arides, où les privations et la chaleur eurent en peu de temps abattu ces braves vétérans, accoutu-

més au climat tempéré des Gaules et de la Germanie. Cependant des essaims de cavalerie ennemie les entouraient au large, les accablaient de traits, et tombaient sur les hommes isolés, sur les traînards. Leur émissaire trouva alors moyen de s'évader, et l’empereur s’aperçut, maïs trop tard, du piége dans lequel il était tombé!. Menacé d’éprouver le sort de Crassus, il prit le seul parti qui pouvait encore lui offrir un espoir de salut : ce fut de remonter le Tigre et de gagner à la hâte les montagnes de la Corduène et de la Cappadoce, provinces fertiles qui reconnaissaient l'autorité de l'empire.

Ce fut ainsi que Julien vit s’'évanouir ses espérances, environ deux mois après avoir mis le pied sur le territoire de l'ennemi. Sa retraite commença avec beaucoup d'ordre, et tant que l’armée fut dans le plat pays, les Perses ne réussirent jamais à l’entamer. L'affaire la plus importante eut lieu dans la plaine de Maronga ou Maranga, Où les légions combattirent vaillamment malgré leur épuisement, et défirent des troupes fort supérieures en nombre et qu’animait la présence de deux fils du roi. Pendant toute cette retraite, les Romains eurent à lutter contre les éléphants, qu’on leur présentait exprès pour

1 L'art de tromper par de faux déserteurs a toujours ‘été en faveur chez les Perses. Tout le monde connaît le stratagème de Zopire en faveur de Darius [°". Cet exemple ne servit de rien à Crassus, dont la perte fut également causée par la confiance qu'il eut l’imprudence d'accorder au roi d'Édesse, traître vendu aux Parthes, qui, par ses perfides conseils, engagea les Romains dans les plaines arides de la Mésopotamie, où ils furent détruits. Julien tombe ici dans le même piége, et son erreur est accompagnée des mêmes circonstances et suivie des mêmes malheurs : tant 1l est vrai que les lecons de l’histoire sont souvent perdues pour les hommes! Triste vérité, dont les preuves se trouvent dans l’histoire moderne aussi bien que dans celle des temps anciens.

les intimider'. Mais ils parvinrent à les repousser au moyen des troupes légères, qui, après avoir mis en fuite ces lourds adversaires, les attaquaient par derrière et leur coupaient les jarrets?, opération pour laquelle ils employaient sans doute Les copidæ dont nous avons parlé plus haut. Quoi qu’il en soit, ils réussirent à en mettre un grand nombre hors de combat; etle grand roi, lorsqu'il fut arrivé sur les lieux, avoua que jamais, en aucune occasion , il n’avait perdu autant de ces animaux.

Les Romains arrivèrent enfin dans les gorges des montagnes; mais alors les Perses, profitant des avantages du terrain et de la connaissance qu'ils avaient de tous les défilés, les serrèrent de près, multiplièrent les attaques, et s’efforcèrent de leur couper la retraite. C’étaient des alertes continuelles et des surprises, tantôt en tête, tantôt en queue, tantôt sur le flanc des colonnes, pendant le jour et pendant la nuit. Dans une de ces rencontres, Julien, qui était toujours le premier au poste du danger, monte à cheval sans se donner le temps de prendre sa cuirasse, arrache un bouclier des mains d’un soldat , et court à l’arrière-garde, où l'attaque des ennemis est la plus vive; il les repousse

1 «Elephant tardius procedentes, magnitudine corporum, eris- «tarumque horrore, pavorem jumentis incutiebant et viris. » (Ammian. Marcell., xxv, 3.)

2 Nostra succinctior armatura aversorum Persarum et bellua- «rum suffragines concidebat et dorsa.» { Ammian. Marcell., loc. cit.)

3 Voyez ci-dessus, pages 277, 278.

# «Rex Sapor, cum prope venisset, docebatur fortia facta nos- «trorum, fœdas suorum strages, et elephantos, quot numquam «rex ante meminerat interfectos.» (Ammian., Marcell., loc. cit.) — «Cette bataille de Maronga, dit Gibbon, fut remarquable par la grande mortalité des satrapes et des éléphants, qui, aux yeux de leur monarque, étaient peut-être de la même valeur. »

sur ce point , et obtient le même succès au centre de la colonne. Mais au moment où il s’'abandonne avec trop d’ardeur à la poursuite des fuyards, il reçoit dans le flanc une blessure mortelle, et expire à trente-deux ans, après un règne de vingt mois. C'était pour l’armée une perte incalculable ; mais au lieu d’abattre le courage des soldats, ce malheur exalta chez eux le sentiment de la vengeance, et ils firent un carnage horrible des barbares !.

La nouvelle de la mort de Julien releva les espérances de Chapour : il crut pouvoir, dans le premier moment de consternation, barrer la retraite aux Romains, et les forcer de se rendre à discrétion. Il redoubla donc d’acüvité, et, pour donner plus de force à ses attaques, il mit ses éléphants en avant de ses troupes. Ses archers s’abritaient, suivant Ammien Marcellin, pour décocher leurs flèches, derrière ces animaux, qui, eux-mêmes, réussirent d’abord à porter le désordre dans la cavalerie; mais les légions, réduites à combattre pour la liberté et pour la vie, en tuèrent quelques-uns, et passèrent sur le ventre à l’ennemi. Les mêmes circonstances se renouvelèrent dans les différents combats qui eurent lieu jusqu’à la suspension des hostilités: les Perses ne cessèrent jamais de mettre leurs éléphants en avant, et ils en perdirent un grand nombre ?.

! Ammian. Marcell., xxv, 1, 3, 5. — Zosim., Hist., in, pag. 185- 189, éd. Oxon. — Eutrop., Breviar., x, 16. — Zonar., xut, 13. — Aurel. Victor., Epitom., 43. — Sex. Ruf., Breviar., 28.— Tillemont, Histoire des empereurs, tom. 1v, p. 533 et suiv. — Le Beau et Saint- Martin, Histoire du Bas-Empire , x1v, 43. — De La Bletterie, Vie de Julien. — Gibbon, Histoire de la décadence, chap. 24. — On s’accorde à placer la mort de Julien au 26 juin de l’année 363.

2 «Adoriuntur nos elephantis prævis Persæ, ad quorum fremi- «tum incessumque terribilem equis inter initia turbatis et viris,

Ce qu'il y avait de plus urgent dans la position eritique où se trouvait l’armée, c'était de se donner un chef. Les troupes saluèrent Jovien du nom d’Auguste; mais ce choix, fait avec précipitation, était loin de répondre à la gravité des circonstances. Le nouvel empereur n'avait ni la capacité, ni la résolution de son prédécesseur ; il ne connaissait que médiocrement la guerre, et il ne l’aimait pas ; enfin, il était fort pressé d'arriver à Constantinople, pour y faire approuver son élection, dont la validité pouvait être contestée. Une paix à tout prix fut le seul expédient qu’il sut imaginer, et la gloire de l’empire fut sacrifiée à sa pusillanimité. Par un traité signé à Dura, il consentit à céder les cinq provinces conquises par Dioclétien, à la seule condition qu'il serait permis aux Romains de gagner paisiblement leurs frontières.

Eutrope, qui faisait alors partie du quartier impérial, qualifie cette paix de necessariam quidem, sed ignobilem ; mais toute cette nécessité était dans le caractère et dans les intérêts du nouvel empereur. Gibbon remarque, avec beaucoup de justesse, que Jovien se trouvait alors dans les mêmes lieux où les 10,000 Grecs avaient commencé leur célébre retraite ; et que la position des Romains n'était pas, à beaucoup près, aussi désastreuse que la leur, puisqu'ils étaient au nombre de 60,000 , et que les forces de Chapour étaient loin d’être aussi considérables que celles d'Artaxerxès. En quelques jours de marche,

«Joviani et Herculiani (c'étaient deux légions qui dataient du temps «de Dioclétien), occisis belluis paucis , cataphractis equitibus aert- «ter restiterunt. Deinde legiones Joviorum atque Victorum , la- «borantibus suis ferentes auxilium, elephantos duos straverunt, «cum hostium plebe non parva.» (Ammian. Marcell., xxv, 6.) — ZLosime raconte les mêmes faits, et même avec beaucoup de détail, en ce qui regarde les éléphants. (Hist., 11, pag. 189.)

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. III, CHAP. I]. 415 on pouvait gagner les montagnes des Carduques, comme l’avaient fait les Grecs , et de là passer en Arménie, pays allié de l'empire, où l’armée se serait trouvée en sûreté et aurait eu toutes les ressources dont elle pouvait avoir besoin. Mais Jovien ressemblait aussi peu à Xénophon que le honteux traité de Dura à la glorieuse retraite des Dix-mille !,

Satisfaits de ce résultat inespéré , les Perses se tinrent tranquilles pendant plus de cent ans, ou du moins si, dans cet intervalle, il s’éleva quelques difficultés entre les deux États, elles ne furent pas de longue durée. Pendant cette période, les armées de l’empire n’eurent pas à se mesurer avec les éléphants ; mais les rois de Perse continuèrent à faire usage de ces quadrupèdes, et nous pourrions citer des témoignages de la frayeur que leur nom et leur souvenir inspiraient encore au monde occidental du temps de Théodose, c’est-à-dire environ trente ans après la paix de Jovien ?.

1 On trouve à la suite de l’Histoire de Jovien , par l'abbé de La Bletterie, une dissertation où l’auteur discute les raisons qui peuvent excuser ou rendre plus blämable la conduite de l’empereur en cette circonstance.

2 Je me contenterai de citer quelques passages remarquables d’un ouvrage de saint Ambroise, où ce docteur parle des armées des Perses de son temps : «Acies eorum velut gradientibus turri- «bus septa procedit... Quis eas adire audeat, cum desuper jaculis «facile figatur, inferius elephantorum conteratur incursu ?... «Intolerabili impetu in hostes ruunt (les éléphants) ut nullo agmine «bellatorum, nulla costipatione militum, nullo elypeorum retar- «dentur objectu; velut quidam mobiles montes versantur 1n præ- «his. etc.» (S. Ambros., Hexamer., vi, 5, tom. 1, de l'édition des bénédictins; Paris, 1686.) — On voit, par la suite de ce passage, que les éléphants des Perses étaient bardés de fer. Saint Ambroise vivait, comme on sait, du temps de Théodose I et de ses enfants; ce n’était pas un homme de guerre, 1l s’en faut, mais

La guerre ne se ralluma sérieusement que du temps d’Anastase et de Justin le Vieux. Cobadès, du Kobad, qui régnait alors sur la Perse, ayant attiré dans son alliance les Huns de l’Oxus et les Arabes, entra sur les terres de l'empire , et mit à feu et à sang l'Arménie et la Mésopotamie. La seule prise d’Amide lui coùûta, diton, 50,000 hommes ; mais la vengeance du barbare fut implacable : il fit passer au fil de l'épée tous les habitants au nômbre de 80,000. Quoique les détails de cette guerre ne soient pas bien connus, on peut assurer que les Perses y firent usage d’éléphants. Kobad avait pour monture un de ces animaux, et ce fut de cette manière qu'il fit son entrée dans Amide !; enfin on sait qu'avant de déclarer la guerre à Anastase, 1l lui avait envoyé un magnifique éléphant.

Chosroès, ou ÆKosrou le Grand, fils et successeur de Kobad, fut, pendant la longue durée de son règne, c’est-à-dire pendant un demi-siècle, presque toujours en guerre avec l'empire. Ce prince, sans contredit le plus illustre de sa dynastie, fut contemporain de Justinien, de Justin Il, et de Tibère, et lutta avec persévérance contre Bélisaire et contre Narsès, les deux meilleurs généraux du Bas-Empire *. Il déploya toujours

c'était un esprit élevé, rempli d'instruction, et connaissant bien les affaires de son temps, auxquelles il avait pris souvent une part importante.

! Le peu qu'on sait des événements de cette guerre a été résumé par Le Beau et Saint-Martin dans le livre xxxvin de leur Histoire du Bas-Empire, et par Gibbon dans le chapitre 40 de son Histoire de la décadence. — La prise d'Amide eut lieu en 502.

2? Les historiens arabes et persans, chez lesquels ce prince est désigné sous le nom de Vouschirwan ou Anouschrewan, ne tarissent pas sur ses louanges; et, en effet, la vie de Kosrou offre quelques particularités remarquables. Nous reviendrons sur ce sujet dans la note L, à la fin du volume.

beaucoup d’éléphants dans ses guerres, soit en rase campagne, soit sous les murs des villes dont il voulait se rendre maître. Il arriva, dans une de ces circonstances, un fait qui mérite d’être ici consigné.

Le grand roi avait amené, en 544, sous les murs d'Édesse , place forte de la Mésopotamie, un grand nombre d'éléphants portant des tours revêtues de fer et garnies d’archers, qui, s'étant établis à une petite portée des remparts, faisaient beaucoup de mal aux défenseurs. Une de ces tours s'était même tellement approchée, que les hommes qui s’y trouvaient auraient pu, en jetant un pont sur le parapet des remparts, pénétrer dans la place. Un soldat romain proposa alors, comme dernier expédient, de suspendre un porc vivant au haut du mur; on suivit ce conseil, et l’on vit l'éléphant, effrayé des cris de cet animal, s'arrêter d’abord, puis tourner le dos et se retirer pas à pas malgré les efforts de ses conducteurs !. Cet expédient, nous l’avons vu *, était connu depuis longtemps. Mais les assiégés employèrent sans doute aussi des moyens encore plus efficaces ; car Chosroès se vit forcé de lever le siége, et 1l y eut même une suspension d'hostilités entre les deux empires.

On reprit les armes dix ans plus tard, au sujet de la possession dela Colchide et de l’Ibérie, contrées qui étaient alors connues sousla dénomination deroyaume des Lazes, ce qui a fait donner à cette guerre le nom de guerre Lazique. La possession de ce pays était d’une grande importance, soit pour la Perse soit pour lempire; car c'était là que se trouvaient les fameuses portes caspiennes, seul débouché par où les Barbares du Nord

1 Procop., Bell. goth., 1v, 14, apud Hist. byzant. script., ed. Niebuhr.

2 Liv. nu, ch. m1, p. 281.

pussent pénétrer dans l’Asie méridionale !. Procope, à qui nous devons les détails que nous possédons sur cette guerre *, assure que les Perses y employèrent tou- Jours des éléphants, et qu’ils se donnèrent même beaucoup de peine pour aplanir les routes et pour les rendre accessibles à ces animaux; car elles étaient auparavant tellement escarpées et tellement étroites, que les chevaux et les piétons pouvaient à peine y passer.

Une des places les plus importantes de la Lazique était celle de Phasis (aujourd’hui Poti, ou El-Faz), ancienne colonie grecque, sur le fleuve du même nom, près de son embouchure dans la mer Noire. Cette ville n’était alors défendue que par des ouvrages en bois, très-mal entretenus; mais elle était forte par sa position entre le fleuve, un lac et la mer. Nachoragan, général de Chosroès, essaya de s’en emparer par surprise, en gagnant de vitesse l’armée impériale, qui s'était établie et retranchée plus haut dans une île du fleuve. Les généraux de Justinien, qui avaient été prévenus à temps, firent monter leurs troupes sur un grand nombre de bateaux, et, s’abandonnant à la rapidité du courant, ils tâchèrent d'arriver ainsi avant l'ennemi. Mais les Perses avaient prévu ce dessein : ils barrèrent le fleuve par une forte estacade et par une chaîne de barques armées, derrière lesquelles ils établirent un rang d’éléphants, en faisant entrer ces animaux des deux côtés dans le fleuve, autant que le permettait la profondeur de l’eau. Les troupes impériales ne se crurent pas assez fortes pour surmonter tous ces obstacles ; elles prirent le parti

L J'ai réuni dans la note M, à la fin du volume, quelques éclaircissements historiques et géographiques sur cette célèbre contrée, qui fut, de tout temps, regardée comme une des elefs de l'Asie.

? Dans son 1v° livre de la Guerre gothique.

de débarquer et de se rendre par terre à la ville, en faisant le plus de diligence possible ?.

Cependant Nachoragan ne tarda pas à paraître devant les remparts de Phasis, et, sans laisser aux Romains le temps de se reconnaitre, il prit ses mesures pour monter à l'assaut. La garnison, qui n'avait pas grande confiance dans la bonté des fortifications, sortit en masse pour repousser les assaillants; mais elle fut rudement reçue par les éléphants, qui, s’élançant au milieu des rangs, y faisaient de larges ouvertures, tandis que les archers hissés sur leurs dos ne cessaient de plonger leurs traits dans le centre des colonnes. Déjà les Grecs perdaient courage ?, et la sortie était refoulée dans la place, lorsqu'un soldat, se voyant acculé contre un rocher par un éléphant, s'élança sur lui, et le frappa de sa pique au milieu du front, avec tant de force, que le fer s'étant engapé dans la peau, la hampe resta suspendue entre les deux yeux. L'animal, rendu furieux par la blessure et par les battements de la pique, qui le frappait tantôt sur un œil, tantôt sur l’autre, se retourna sur les Perses, renversa sa tour, saisit avec sa trompe ou foula aux pieds ceux qu'il rencontra; enfin, par ses cris jeta l’épouvante parmi les chevaux, qui se

1 Le Phasis (aujourd’hui Rioni) était autrefois un grand fleuve que l’on traversait, dit-on, sur 120 ponts, et qui servait à de nombreux convois de marchandises. On croit même qu'un de ses bras tombait dans le Kour ou Cyrus, et mettait ainsi en communication la mer Noire et la mer Caspienne. Ce n’est plus maintenant qu'une petite rivière; une grande partie des eaux qui l’alimentaient coulent par d’autres canaux dans la mer Noire, et la branche qui continue à se rendre par le Kour à la mer Caspienne n’est plus d'aucune importance pour le commerce.

2 Ces dénominations de Grecs et de Romains sont employées indifféremment par les auteurs pour désigner les armées du Bas- Empire.

cabrèrent à leur tour, et s'enfuirent en désordre à travers l’armée. Bientôt les Perses, pressés les uns sur les autres, se virent dans la nécessité de se frayer un chemin au milieu de leurs propres rangs, tandis que les Grecs, reprenant courage, serraient leurs boucliers et donnaient tête baissée sur l'ennemi. Des renforts arrivèrent alors de la place, et Nachoragan fut forcé de fuir, en laissant plus de 10,000 morts sur le champ de bataille ‘.

Les Perses avaient encore éprouvé, pendant la même guerre, un autre échec, aussi devant une place et à cause des éléphants : Mermeroës , leur général, avait mis le siége devant A/rchéopolis?, ville du pays des Lazes. Ils avaient amené comme de coutume leurs éléphants sous les murs de cette place, et déjà ils la battaient en brèche, lorsque les Romains firent une sortie vigoureuse , et attaquèrent tous leurs travaux. Un éléphant, blessé ou simplement effarouché, s’emporta, jeta sa tour par terre, et la frayeur se communiquant à tous les autres, ces animaux portèrent la consternation dans les rangs des Perses; ce qui permit aux assiégés d’en faire un grand carnage , car les Barbares, frappés d’épouvante, ne songèrent pas même à se défendre. Cet événement eut lieu en 551 *.

Les Perses, découragés par le mauvais succès et par les difficultés de cette guerre, finirent par renoncer à leurs prétentions sur la Colchide; toutefois Justi-

{ Agathias, 11, 20, 22, 24, 26, 28, apud Histor. byzant. script., ed. Niebuhr. — Le Beau, Histoire du Bas-Empire, t. 1x, Ub. xux, edit. Saint-Martin.

Suivant les auteurs de l’Art de vérifier les dates, ces événements arrivèrent l’an 555. Chosroës, furieux de cette défaite, fit écorcher vif le malheureux Nachoragan.

2 Aujourd’hui Ruki, dans la Mingrelie.

3 Procop., Bell. goth., 1V, 14, ed. Niebuhr.

nien n'eut pas lieu de se vanter de ce dénoûment, car il se soumit à payer un tribut pour cette province !. Mais les hostilités recommencèrent au temps de Justin I, et les Perses reparurent encore en Mésopotamie, avec un grand nombre d’éléphants. On sait qu'ils firent usage de ces animaux au siége de Dara, où Chosroës commandait en personne, quoique âgé de quatre-vingts ans. Ce roi avait aussi envoyé une armée en Arménie, pour punir Vartan, prince de ce pays, qui s'était allié à l’empire; mais les Perses y furent vaincus à la journée de Khaghamakha, et laissèrent au pouvoir de l'ennemi beaucoup d'éléphants.

Tibère, nommé césar pendant la maladie de Justin , poussa avec vigueur les opérations de la guerre, et chercha à gagner la supériorité sur tous les points. Une armée de 150,000 hommes fut envoyée en Cappadoce, où se trouvait le vieux roi, avec l'élite de ses forces. Une sanglante bataille eut lieu près de Mélitène; et les Perses y furent mis en pleine déroute, malgré le courage qu’ils déployèrent en combattant sous les yeux de leur

1 Cest à cette rivalité entre la Perse et l’empire grec que nous devons l’acquisition de la soie. L'usage de cette coûteuse production était devenu un besoin pour les gens aisés et pour la cour de Constantinople, Mais les Perses, profitant de leur position intermédiaire entre l’Inde et l’Europe, s’en étaient réservé le monopole, et ne laissaient point passer les marchands qui allaient la chercher au delà de l’Indus. Justinien, voulant s'affranchir de cette dépendance, encouragea deux moines persans, qui pénétrèrent jusqu’à la Chine, et rapportèrent à Constantinople, dans une canne creuse, des œufs de vers à soie. Ce fait, qui est raconté par Procope, Zonare, Théophane de Byzance, et d’autres écrivains cités dans la bibliothèque de Photius, eut lieu en l’année 552. Le Péloponèse et la Sicile furent bientôt en possession de ce riche produit, et l’art du magnanier ne tarda pas à se répandre dans toute l'Europe méridionale.

souverain. Leur camp fut emporté par les vainqueurs, qui y firent un butin immense et y prirent beaucoup d’éléphants. Le fier Chosroès, serré de près par les Romains, se hâta de mettre en süreté sa personne, et comme il n’y avait pas de pont sur l'Euphrate, 1l se résigna à passer ce fleuve sur le dos de son éléphant; mais la plus grande partie des débris de son armée périt dans les flots. Cette victoire permit aux généraux de l'empire d'entrer en maîtres dans le cœur de la Perse ; et Chosroës, après un règne aussi remarquable par son éclat que par sa durée, termina ses jours dans le chagrin !.

Après la bataille de Mélitène, on vit arriver à Constantinople 24 éléphants de ceux qu'on avait pris sur les Perses : ils étaient chargés des trésors du grand roi et de ce qu’on avait trouvé de plus précieux dans les dépouilles de ses sujets. À dater de cette époque les empereurs recommencèrent à entretenir des éléphants pour les spectacles et pour les cérémonies de la cour. Le casan ou khakhan des Avares, ayant entendu parler quelque temps après de ces animaux, fit prier l'empereur de lui en envoyer un. Maurice, qui venait de succéder à Tibère, choisit le plus beau d’entre eux et le fit conduire au prince barbare, qui faisait alors sa résidence aux environs de Sirmium, dans la Pannonie. Mais la vue de ce noble animal ne fit pas sur le cagan l'effet auquel on aurait pu s'attendre, car, soit qu'il en füt effrayé, soit qu'il voulüt ainsi marquer son mépris pour la cour

1 Theophylact. Simocatt., 11, 10, 11, 14, apud Hist. byzant. script., ed. Niebuhr.— Le Beau et Saint-Martin, Histoire du Bas- Empire, 11, 12, 26. — Gibbon, Histoire de la décadence, cap. 46.— La bataille de Mélitène eut lieu en 576. Cette ville, située dans la petite Arménie, en decà et à peu de distance de l’'Euphrate, porte aujourd'hui le nom de Malathiah.

impériale, il le regarda à peine et se hâta de le renvoyer !.

Du temps de ce même empereur la Perse fut agitée par de sanglantes convulsions. Hormisdas ou Hormouz, fils de Chosroës 1°", fut mis à mort par ses sujets, et un général appelé Bahram s'empara du trône, tandis que l'héritier légitime, Chosroès Il, menacé de tomber sous les coups de l’usurpateur, se réfugiait sur les terres de l'empire et implorait la protection des anciens ennemis de sa famille. Maurice épousa généreusement la querelle du prince fugitif, et lui donna une armée qui le mit en état de pénétrer en Médie. La fortune se déclara pour la cause la plus juste : Bahram fut défait, et Chosroës rentra en possession de ses États ?.

Le récit abrégé qui nous est parvenu de ces événements porterait à croire qu’il y avait des éléphants dans les deux armées. Celle de l'empire était alors commandée par Narsès, prince persan et général d’un grand mérite, qui s'était mis au service de la cour de Cons-

1 Cette anecdote, dont nous devons la connaissance à Théophylacte (1, 3) et à Menandre Protector (lib. 1), a été aussi consignée par Gibbon dans le 46° chapitre de son histoire. Le khakhan dont il est ici question était le redoutable Baïan , dont l'empire s’étendait sur la Hongrie, la Pologne, la Prusse, et touchait au Wolga. Ses incursions, qu'il avait poussées jusqu’en Italie, jetèrent souvent l’effroi dans les murs de Constantinople.

Il y avait encore des éléphants dans cette capitale vers le milieu du x1° siècle, ear l’empereur Constantin Monomaque en faisait quelquefois paraître dans les spectacles, ainsi qu’il résulte d’un fragment de Michel Attaliote publié pour la première fois par M. Berger de Xivrey, dans ses Traditions tératologiques, pag. 499.

? Chosroës ou Khosrou IT est connu dans l’histoire de Perse sous le nom de Xhosrou Parwiz ou 4bzwiz, ce qui, en ancien persan, signifie généreux. L'usurpateur Bahram est le J’aramus des écrivains du Bas-Empire.

tantinople. Il est possible que cet officier, ayant à sa disposition les éléphants qu’on avait pris dans les guerres précédentes, ait voulu en faire usage conformément à la tactique de son pays. Quant à Bahram, nous savons positivement qu’il se servait de ces animaux pour couvrir sa cavalerie, et qu’il les avait fait monter par les meilleurs tireurs de son armée. On lit en effet dans Théophylacte, que les éléphants des Perses chargèrent les Grecs, et tinrent pendant longtemps la victoire en suspens. Quoi qu'il en soit, Bahram fut mis en pleine déroute, et son camp tomba au pouvoir des vainqueurs. Ils y trouvèrent beaucoup d'éléphants et les livrèrent à Chosroës, qui, aveuglé par la victoire et par la soif de la vengeance, fit fouler aux pieds de ces animaux les prisonniers qu’on avait faits dans la Je Ces événements eurent lieu en 591".

Le monarque persan combla de récompenses les officiers et les troupes de l’empire, qui lavaient rétabli sur son trône; il se montra également reconnaissant envers Maurice : il lui céda une partie de l'Arménie et de la Mésopotamie, et vécut toujours avec lui dans la meilleure intelligence. Aussi, lorsqu'il apprit l’affreuse destinée de son bienfaiteur et de sa famille, massacrés par le rebelle Phocas, il résolut de les venger, et se présenta sur les frontières à la tête d’une armée formidable. L’espèce d’anarchie qui régnait alors dans l'empire, et la haine qui était générale contre l’usurpateur, lui donnèrent la facilité de faire de grands progrès. En peu de temps les fortes places de Dara, d’Amide, d'Édesse, d'Alep, de Damas, tombèrent en son pouvoir. La Syrie et la Cappadoce furent mises à feu et à sang ; l'Égypte

Theophyl. Simocatt., v, 10, 11, apud ist. byzant. script. ed. Niebuhr. — Voyez aussi Le Beau, Histoire du Bas-Empire, ed. Saint-Martin, tom. x, Liv. Li, chap. 44.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. III, CHAP. II. 425 même, qui, depuis le temps d'Alexandre, était détachée de la monarchie des Perses, fut soumise au sceptre des Sassanides. Enfin, les incursions de Chosroës arrivèrent jusqu'au Bosphore, et ses drapeaux flottèrent pendant quelques années à la vue de Constantinople. Ce fut alors seulement, et après six cents ans de guerre et de dévastations, qu’on put croire vérifié le rêve constant des Arsacides et des Sassanides, de réunir à leur domination tout l’ancien héritage de Darius et de Xerxès.

Cet état de choses se prolongea tant que dura le règne de Phocas, et pendant les dix premières années de celui d'Héraclius. Ce prince, aussi sage que vaillant, avait trouvé l'empire dans un tel désordre, et avait eu sur les bras tant d’ennemis à la fois, qu’il n’avait jamais pu réunir assez de forces pour repousser les attaques de Chosroès. En attendant, les Perses profitaient de la détresse des Grecs pour ravager les villes et les provinces, pour emporter ce qu'il y avait de plus précieux, et pour trainer les populations en esclavage. Mais ce qui mit le comble à la douleur et à l’indignation des chrétiens, ce fut la prise de Jérusalem, et la profanation des lieux saints, d’où Chosroës enleva tous les objets de la vénération publique, et notamment la sainte croix, qui y était conservée dans une châsse d’or et de pierreries d’une valeur inestimable. Le saint sépulere et les riches basiliques d'Hélène et de Constantin devinrent la proie des flammes ; enfin 90,000-chrétiens furent immolés à la rage des paiens et des juifs, qui suivaient les drapeaux de Chosroès dans l'espérance de rétablir, avec son secours, leur prétendu royaume de Palestine !.

! La sante croix fut déposée et gardée soigneusement par les Perses dans la citadelle de Tauris, nommée alors Ganzac. Les Arméniens firent voir à Chardin les ruines de cette ancienne for-

Héraclius résolut de faire les plus grands efforts pour venger l'empire de tant d'humiliations : tous les ordres de l'Etat le secondèrent avec ardeur, et au printemps de l’an 622 , il se mit en campagne à la tête des grands de l'empire, des troupes régulières, et d’une foule de volontaires animés par le noble espoir de délivrer la patrie du joug des Barbares !. Autant la fortune s'était jusqu’alors montrée contraire aux armes chrétiennes, autant elle seconda la résolution généreuse de l’empereur : ses campagnes ne furent qu’une suite de victoires, et nonseulement il recouvra les anciennes provinces de l’empire, mais il porta la guerre dans le cœur même de la monarchie des Perses, et, marchant de succès en succès, sempara, après six ans de combats, de la résidence royale de Dastagéred et des trésors qui y étaient enfermés.

Dastagéred ou A4rtémite, ainsi que les Grecs l’ont nommée, était située au delà du Tigre, à 25 lieues au nord de Ctésiphon. Chosroès, qui en avait fait son séjour de prédilection, l'avait entourée de pares de chasse et de ménageries de bêtes fauves de toute espèce. Les chroniqueurs arabes et persans, toujours amis du merveilleux, sont intarissables sur la magnificence qu'il avait déployée dans ses palais, dans ses jardins, dans ses harems. [ls prétendent qu'il entretenait jusqu’à 1,000 éléphants, et que, dans le nombre, il y en avait d’une taille extraordinaire et d'aussi blancs que la neige. Ce sont à

teresse pour laquelle ils conservaient encore une grande vénération, en mémoire du précieux dépôt qui y avait été enfermé.

1 L'année même où Héraclius sortit de sa capitale pour reconquérir son empire, Mahomet se sauva de la Mecque, et fonda l'ère de l’islamisme. On trouvera cette coïncidence au moins curieuse, si l’on considère la funeste influence qu’exercèrent bientôt les successeurs du prophète sur ceux de l’empereur.

coup sûr des exagérations, mais qui reposent sur un fonds de vérité; car, après la déroute du Zab et la perte de Dastagéred, Chosroës parvint à réunir une nouvelle armée, dans laquelle on comptait encore 200 éléphants. Il est done permis de supposer qu’il en possédait un plus grand nombre avant ces défaites !.

Les revers de Chosroës, et les ravages qu'il n'avait pu empêcher les Romains de commettre dans la Perse, servirent de prétexte à une insurrection qui lui coûta la vie. Il périt victime de la coupable ambition de son fils Schirouieh, ou Siroès, comme il est nommé par les Grecs. Celui-ci se hâta de faire sa paix avec l'empire, et il consentit à la restitution de toutes les provinces qui avaient été envahies par son père. Héraclius fit son entrée à Constantinople sur un char attelé de quatre éléphants, et un grand nombre de ces animaux pris sur les Perses furent amenés dans cette capitale et donnés en spectacle dans le cirque et dans l’hippodrome ?.

Les victoires d'Héraclius avaient jeté un dernier reflet de gloire sur les aigles du Bosphore, et préludé à l’anéantissement de la puissance des Sassanides. Quelques années plus tard, des myriades de prosélytes ardents, intrépides, sortirent des sables de l'Arabie pour

1 La prise de Dastagéred eut lieu en 628. Abou-Djafar-Tabari et El-Makin, historiens arabes , assurent que Chosroëès possédait, pour son service particulier, 1,000 éléphants, 20,000 chameaux, 6,000 chevaux ou mulets. Voyez la Bibliotheque orientale de d'Herbelot; l’Aistoire du Bas-Empire, par Le Beau et Saint-Martin, et celle de la décadence de l'empire romain, par Gibbon, chap. 46.

2? L'empereur fit, l'année suivante, le pèlerinage de Jérusalem ; il y porta la sainte croix sur ses épaules jusqu’au Calvaire, et la remit dans le sanctuaire du saint sépulcre qu'il avait fait rebâtür. C'est en mémoire de cette touchante cérémonie qu'a été fondée la fête de l’Exallation de la croix, que l'Église célèbre encore aujourd'hui.

se répandre sur la Perse et sur la Syrie. Les vieilles monarchies devaient disparaître comme les vieilles croyances, devant ce torrent irrésistible ; c'était au sabre des musulmans qu'il était réservé de terminer la longue querelle de la Perse et de l'empire. Déjà leurs étendards avaient franchi l’Euphrate, lorsque les Perses s’avisèrent de ranger devant eux leurs éléphants. L’aveugle impétuosité des apôtres de l’islamisme vint se briser contre ces masses redoutables : déconcertés par une attaque d’une nouvelle espèce, ce fut en vain qu'ils serrèrent leurs rangs et qu'ils croisèrent leurs piques; ce fut en vain que l’intrépide Abou-Obeida s’avança le premier pour braver ce nouveau danger : saisi au corps et broyé par un éléphant, sa mort fut le signal de la déroute. Les Arabes furent écrasés par milliers, et la sanglante journée de Koufah est encore désignée aujourd’hui dans les annales de l’islamisme sous le nom de BATAILLE DES ÉLÉPHANTS. Mais de nouveaux essaims de guerriers ne cessaient d'arriver du fond des déserts. La Perse tout entière ne tarda pas à en être inondée, et bientôt le vaste héritage des Sassanides ne figura plus que comme une dépendance de la monarchie des califes ‘.

1 Il n’y eut que huit ans d'intervalle entre la mort de Chosroës et la bataille de Xadésiah, qui décida de la chute de la monarchie des Perses. Les provinces les plus éloignées, le Mekran, le Sedjestan, le Korassan, ne tardèrent pas elles-mêmes à subir le joug du vainqueur ; et le dernier prince sassanide périt obscurément assassiné dans sa fuite, comme Darius, le dernier des Achéménides.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. III, CHAP. El. 429

SALAVGS VALEUR LAS LED LASLLLUUULUIE VAL LUS VISUEL ULLULLUVIT LAS UULULS LES VUS VES SULULL LAAUIS AU

Page 1