‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 67 sur 79 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Continuation de l’histoire des éléphants depuis les conquêtes des musulmans jusqu’à l’introduction des armes à feu. — Expéditions de Mahmoud le Ghaznévide. — Nombre surprenant des éléphants pris par ce dévastateur de l'Inde. — Aperçu de la dynastie des Ghurides ou 4fghans. — Défaite du roi de Mien signalée par la présence d’un grand nombre d’éléphants. — Incursions de Tamerlan. — Coup d’œil sur les empereurs mogols issus de ce conquérant, et sur la quantité considérable d’éléphants qu’ils avaient coutume d'entretenir. — Navigations des Portugais aux Indes. — Les indigènes emploient en vain leurs éléphants pour repousser ces étrangers. — Prise de Malakka. — Attaque de Colombo. — Entreprises et établissements des autres puissances européennes. — Les Indiens finissent par reconnaitre l’inutilité et mème le danger des éléphants contre la tactique européenne. — Cependant on voit quelquefois figurer ces animaux dans les guerres d’Hyder-A4ly. — Expéditions de Nadir-Chah., — Quantité d’éléphants qu’il ramène de l'Inde,

Les faits qui nous restent à raconter n’ont ni l'intérêt classique des événements de la Grèce et de Rome, ni l'importance historique de ceux du Bas-Empire ; ils sont même restés longtemps inconnus à l’Europe, car l'Oceident, plongé dans les ténèbres du moyen âge, ne se doutait pas de ce qui se passait dans le monde oriental. Les annales de l'Inde sont une des dernières conquêtes de l’activité intellectuelle des Européens : il n'y a pas bien longtemps que la renaissance des études, le goût des recherches et les progrès de la navigation, nous ont mis en rapport avec ces contrées lointaines, et nous ont fait connaître une longue suite de guerres et de révolutions qui avaient passé inaperçues devant les générations qui nous ont précédés. Dans ces guerres et dans ces révolutions il est presque toujours question d’éléphants, et nous pourrions facilement grossir ce volume, si,nous voulions tenir pour cette longue période la même marche que nous avons suivie dans la

partie ancienne de cette histoire. Mais ce serait abuser des moments de nos lecteurs, car ces événements sont en général peu instructifs, et, pour la plupart, dénués d'intérêt. Nous croirons donc remplir suffisamment notre tâche en ne nous arrêtant qu'aux traits les plus saillants et les plus propres à servir de complément à notre travail !. |

Les premiers califes étonnèrent le monde par la rapidité de leurs conquêtes : à peine le législateur de la. Mecque avait-il fermé les yeux, que déjà ses prosélytes avaient soumis la plus belle partie de la terre; dès le commencement du VII‘ siècle, ses étendards flottaient en même temps sur les tours de Samarkand, sur la crête des Pyrénées, et sur les rochers du Caucase; spectacle unique dans l’histoire, que celui d’une puissance arrivée en aussi peu de temps à ce degré de grandeur! Mais, devenus maîtres des plus délicieuses contrées, les successeurs de Mahomet ne tardèrent pas à renoncer à cette simplicité guerrière qui avait présidé à leurs premiers exploits : le luxe et la mollesse pénétrèrent sous la tente de l'Arabe , et l’abus des richesses et des plaisirs exerca sur eux sa funeste influence.

Tandis que la cour polie et voluptueuse de Bagdad s'endormait dans l’indolence, des subalternes habiles et ambitieux établissaient leur autorité sur les provinces, et fondaient des États indépendants, destinés à ébranler

1 Je laisserai de côté une foule d’anecdotes que j'aurais pu tirer de l’histoire des Tartares, et principalement de celle des Huns blancs où Nephialites, qui entretenaient, dit-on, jusqu’à 2,000 éléphants de guerre, avec lesquels ils faisaient de fréquentes imcursions dans l’Inde. Je ne me permettrai qu'une seule exception en faveur d’un épisode célèbre dans les traditions des Arabes; cet épisode est fait pour piquer la curiosité, car il se rattache aux origines de l’islamisme : on en trouvera le récit à la note N, à la fin du volume.

et à soutenir tour à tour le trône des califes. Bientôt les pâtres sauvages de l'Imaüs descendirent en foule dans les plaines da Khorassan, et les dynasties des Thahérites, des Soffarides et des Samanides, arrachèrent successivement aux succésseurs du prophète les provinces de la Perse orientale et les pays baignés par les affluents de l’Indus, tandis que la puissante maison des Bowides soumettait à sa domination les côtes de la mer Caspienne, l'Irak, le Fars, et le Mazanderan !. Mais parmi ces nouvelles principautés, aucune ne tient dans l’histoire une place aussi éminente que celle des sultans de Ghazni, qui s'éleva vers la fin du Xx° siècle sur les ruines de l'empire des Samanides, lesquels avaient eux-mêmes supplanté les descendants de Thaher et de Soffar. Le fondateur de cette puissante maison fut Mahmoud, surnommé le Ghaznévide , le prince le plus belliqueux de son époque. Sa domination s'étendait sur le Khorassan, le Candahar et le Caboul, auxquels il ajouta encore le Kharizm et la Boukarie. Il faisait sa résidence dans la ville de Ghazni, ou Ghazna, située sur le Cowmui, l’un des affluents de lIndus. On y voit encore son tombeau, et la mémoire de ce zélé propagateur de l’islamisme dans l'Inde y est restée en vénération parmi les musulmans.

En effet, dans le but d'augmenter le nombre des prosélytes du prophète, Mahmoud entreprit, dans l’espace de 23 ans, de 1001 à 1024, jusqu'à douze expéditions au delà de l’Indus. Douze fois son armée sillonna, comme un torrent dévastateur, les riches provinces de l'Hin- doustan, et douze fois il en revint chargé de butin et de trésors; car l’appât du pillage n'avait pas moins de part

1 Voyez d'Herbelot, Bibliothèque orientale , aux articles There , SorraR, SAMAN et BüIAH; — Deguignes, Histoire des Huns, tom. 1, pag. 404 et suiv.; et l’AHistoria Samanidarum de Mir-Khond, publiée en persan et en latin par Wilken.

que le zèle religieux à ses expéditions. Aucun conquérant n'eut plus que lui affaire aux éléphants : on évalue à 8,000 le nombre de ceux qu'il prit ou qu'il détruisit dans ses incursions dans l'Inde. |

La première expédition du sultan de Ghazni fut dirigée contre Dgébal ou Jépal, rajah de Lahore. Mahmoud traversa l’Indus à la tête de 10,009 cavaliers, et s'avança dans le Pendjab. Dyébal, vint à sa rencontre avec 30,000 hommes d'infanterie, 12,000 chevaux et 309 éléphants. Ces forces ne furent pas suffisantes pour repousser l'invasion : le rajah fut défait et devint prisonnier de Mahmoud, qui cependant lui accorda la liberté et la paix, moyennant une énorme rançon; puis le vainqueur reprit la route de ses États, emmenant avec lui 50 éléphants ; un | pareil nombre de ces animaux avait péri dans le combat.

Mais le sultan ne tarda pas à revenir dans le Pendjab; cette fois, il mit le siége devant Bahatia, place située sur le Ravy, entre Moultan et Lahore. Bohaïra, gouverneur de la province, rassembla une armée avec un grand nombre d’éléphants, et vint attaquer les assiégeants. Le combat fut acharné, et la victoire disputée pendant quatre jours; mais enfin les Indiens furent mis en déroute, et la place emportée d’assaut. Mahmoud établit la religion musulmane dans sa nouvelle conquête, y fit un butin immense, et ramena chez lui 120 éléphants selon Mir-Khond, ou 280 suivant Feristhah".

Quoique le Ghaznévide dût savoir par sa propre ex-.

1 D'Herbelot, ouvrage cité, aux articles SEBECTEGHIN, ManmouD, GAZNAVIAH. — Histoire de Vemin-ed-Daulah Mahmoud , fils de Sebechtegyn, traduite de l'arabe en persan par Al-Bouschéref-Nassih-Mouschi Djerbadecani, dans le 1v° volume des Motices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque royale, par A.-L. Silvestre de Saey. — Mills History of british India, by Wilson, in, 1. —

De Guignes, Histoire des Huns, des Turcs et des Tartares , tom. I:

périence que les éléphants n'étaient, pour une bonne armée, qu'un bien faible obstacle, il eut cependant lidée d’en employer dans ses guerres de Perse et de Tartarie, et de les opposer à des nations auxquelles ces quadrupèdes étaient inconnus. A cet effet, après avoir effrayé les princes de l'Inde par ses terribles visites, il leur imposa des tributs d’éléphants, et réunit ainsi dans sa capitale un grand nombre de ces animaux, pour lesquels il fit bâtir de vastes enclos où il en entretenait, dit-on, jusqu’à 1,000, chacun dans une loge séparée. Les éléphants lui furent en effet d’un grand secours contre une formidable invasion de Turcs qui, en 1008, tombèrent tout à coup sur le Khorassan. Ils étaient conduits par le puissant Ilek-Khan ([Hik-1l-Khan) dont la domination s’étendait sur le Turkestan et sur les contrées qui entourent la mer d'Aral. Mahmoud n’ayant pu rassembler une armée aussi nombreuse que celle de ces barbares, s'avisa de renforcer ses troupes d'un train de 500 éléphants, puis il s'avança à grandes journées pour repousser l'agression. La rencontre eut lieu aux environs de Bali, non loin des bords de l'Oxus. On dit que ce jour-là, le Ghaznévide était monté sur un superbe éléphant blanc, auquel il avait donné le nom de Saïleman (le Dieu-donné), et qu'il regardait comme un présage de bonheur. Il rangea son armée en bataille, déploya en avant ses 500 éléphants, marcha droit à l’ennemi, et dut bientôt s’'applaudir d’avoir adopté cet expédient; car il ne fut redevable de la victoire qu’à la terreur répandue par ces quadrupèdes dans l’armée ennemie. On vit son éléphant, dans la chaleur du combat, saisir par le milieu du corps l'officier qui portait l’étendard d’Ilekkhan, le lancer en l'air et écraser sous ses pieds un grand nombre de Turcs. Les autres arrachaient les cavaliers

de dessus leurs chevaux, les jetaient à terre et les bri-

saient avec leurs défenses. L'armée du khan, bouleversée et saisie de terreur, fut mise en pleine déroute”.

Mahmoud s’appliqua dès lors à augmenter de plus en plus le nombre de ses éléphants; ce fut dans ce seul but qu'il entreprit, en 1011, une expédition contre l'État de Dehk. Cette entreprise lui donna d’ailleurs une belle occasion de satisfaire son avarice par le pillage du riche sanctuaire de Tannasar, lun des plus anciens et des plus vénérés de l'Inde. On prétend qu'outre un orand nombre d’éléphants, 1l ramena à Ghazni des trésors pour une valeur de 20 millions de livres sterling.

Six ans plus tard il fit, sur les bords du Gange, une quatrième ou cinquième expédition, dans l'intention d'y propager la religion du prophète. Il s'avança sans difficulté jusqu'au cœur de l’'Hindoustan, et y rencontra l’un des princes les plus puissants du pays, nommé Kaldjend ou Kalchend, qui se disposait à lui barrer le passage. Il lui livra bataille et le défit complétement. Cinquante mille Indiens furent passés au fil de l'épée, et Kaldjend désespéré se donna la mort. Le vainqueur fit un butin immense, et prit 185 éléphants. Il poussa ensuite ses conquêtes plus avant dans la presqu’ile, et atteignit en 1018 les bords du Gange. L'année suivante :l tailla en pièces l’armée de Pérou-Hébal, rajah de Kanouge, prince puissant dont les États s’étendaient sur les deux rives du fleuve?, et qui, suivant Aboul-Féda , avait à son service

1 Suivant la relation adoptée par de Guignes, ce fut le khan lui-même, et non pas son porte-étendard, qui fut enlevé de dessus son cheval par l'éléphant de Mahmoud. Le nombre de ces animaux était trop grand pour que l’on puisse supposer qu'ils étaient tous

chargés de tours et rangés en ligne. La plupart furent sans doute lancés en masse sur l'ennemi, pour l’effrayer et pour le

eulbuter.

2? Kanouge, Aanoge où Æanudsch, ville du Bengale, autrefois

2,500 éléphants; Mahmoudmit ensuite à feu et à sang tout le pays, en retira destrésors incaleulables, et 350 éléphants qu'il envoya, comme de coutume, à Ghazni. Les historiens remarquent qu’une partie de ces animaux étaient venus se livrer d'eux-mêmes au vainqueur, et que, pour cela, on leur donna le nom de Chodadad ou de Daïawerd, ce qui signifie présent de Dieu. Dans ce nombre se trouvait un éléphant très-célèbre dans tout l'Hindoustan par sa grandeur extraordinaire, sa force , et sa docilité.

Vers la fin de l'an 1019 Mahmoud ramena son armée dans sa capitale, où, avec le produit de ses rapines, il fit construire des mosquées et des édifices somptueux. Mais la soif du pillage ne tarda pas à le pousser une seconde fois contre ce malheureux rajah de Kanouge, auquel 1} voulut arracher ce qu'il n'avait pu emporter dans sa première invasion. Îl ravagea alors le pays à fond, et après avoir tout enlevé, il ramena à Ghazni une immense multitude de captifs et 270 éléphants !.

L'année 1021 fut signalée par une nouvelle incurston de Mahmoud dans l'Inde. Cette fois ses attaques furent dirigées contre Nunda, rajah des Kallindgers, nation qui

très-considérable, au confluent du Gange et du Cally-Neddy. On croit qu’elle portait en sanscrit le nom de Canyäcoubdia. C'était le centre du commerce des pierreries, et un des lieux où l’on par-lait ancien hindou dans toute sa pureté. Selon Féristhah, c'était la capitale de l’'Hindoustan avant l’époque d'Alexandre; ses ruines occupent encore une vaste étendue. C’est sans doute la Calinipoxæa de Pline. Voyez la Description de l'Hindoustan, par le major Rennell.

1 Outre les auteurs que nous avons déjà cités, on peut encore consulter sur ces expéditions, l'Histoire d'Aboul-Féda, l Histoire de l'Hindoustan, par Dow; l'Histoire de la décadence de l'empire romain, par Gibbon, chap. 57; celle du Mahométisme, par Mills; enfin, l'Histoire de l'Inde, par Collin-de-Bar.

occupait le milieu de la péninsule. Nunda rassembla, pour repousser l'invasion, une armée de 45,000 fantassins, de 36,000 chevaux, et de 640 éléphants. Mais tout fut dispersé par le Ghaznévide, qui s'empara de 580 éléphants et de richesses de toute espèce, qu'il se hâta de transporter dans ses États. Il revint deux ans après pour achever le pillage, mais Nunda eut l'adresse de gagner ses bonnes grâces par des présents et par l'offre de 300 de ses plus beaux éléphants. Mahmoud le prit alors sous sa protection, et lui laissa la forteresse de Kallindger et beaucoup d’autres places !.

La dernière expédition de Mahmoud eut lieu en 1023 ou 1024. Le récit en est étranger à mon sujet, attendu qu'il n’y fut point question d'éléphants; je n’en dirai qu’un mot seulement, pour faire connaitre l’étonnante difficulté de l’entreprise et l’immensité des résultats. Le but du sultan était de piller l’ancien sanctuaire de Sumnaut, situé sur la côte du Guzérate, et auquel on ne pouvait parvenir qu'en traversant le grand désert salé qui s'étend à la gauche de llindus, depuis Moultan jusqu’à la mer. Ge désert était coupé par des défilés et des passages dangereux gardés par les tribus les plus féroces de l'Inde. Ces obstacles ne découragèrent pas Mahmoud ; il fit rassembler une grande quantité de

1 Kallindger ou Kallinger, est une place très-forte et très-ancienne, située sur un rocher, à six journées au $S. O. d’Allah-Abad. Les Anglais ont essayé en vain de la forcer, et n’ont pu l'obtenir que par composition. Les Gangarides Calingæ de Pline sont, selon moi, les anciens habitants du pays de Kallinger ; car cette contrée est riche en diamants, et l’on en trouvait aussi beaucoup chez les Calingæ. La ressemblance du nom me paraît d’ailleurs établir une présomption en faveur de cette opinion. Je dois dire cependant que Le P. Hardouin place cette nation sur la côte d’Orixa ; mais ce pays me semble trop éloigné du Gange pour que ses habitants aient pu recevoir le nom de Gangarides.

chameaux pour porter ses provisions. Vingt mille de ces animaux étaient employés seulement au transport de l’eau. Des combats journaliers furent livrés aux guerriers du désert; tous les passages furent forcés, et après avoir répandu la terreur dans le Guzérate, le Ghaznévide se présenta devant les rem parts de Sumnaut. Cette place, bien fortifiée et défendue par une population fanatisée, était située sur un cap qui s'avançait dans la mer. Les brahmines y avaient réuni une armée considérable, qui Opposa une résistance désespérée. Enfin Mahmoud ordonna de monter à l’assaut : les brahmimes, consternés, offrirent alors une somme énorme pour la rançon de leur pagode; mais l’intolérant musulman ne voulut entendre à aucun accommodement : on se battit dans les rues, dans les maisons, dans les temples , et le sang de 50,000 Hindous coula inutilement pour la défense de leur divinité. Mahmoud brisa d’un coup de massue lidole colossale, toute remplie de perles et de pierreries d'une valeur incalculable. On dit que la prise de Sumnaut lui valut plus de 40 millions de livres sterling !. Ce féroce enthousiaste mourut en 1039, après avoir étendu ses conquêtes et ses déprédations depuis la mer Caspienne jusqu'aux bords du Gange ; il laissa, dit-on, une armée de {00,000 hommes de pied, 55,000 chevaux. et 1,300 éléphants de guerre. Sa dynastie se maintint sur

1 Ilest fait mention, dans le 1° volume de l'Histoire de l'Hindoustan de Dow, d’une expédition entreprise par Mahmoud contre la Bactriane, où il se fit suivre par 1,300 éléphants. Cette expédition dut avoir lieu vers l’an 1025; mais le récit en étant trés-peu circonstancié, Je me contente de l'indiquer. On trouve quelques autres particularités sur ce conquérant dans la Description de t’Hindoustan ; par le major Rennel; dans Maurice’s History of modern Indoustan ; dans Ormes Preliminary dissertation to Coromandel War; et dans presque tous les ouvrages qui traitent des révolutions de J’Inde.

le trône jusque vers la fin du xH° siècle, époque où elle fut remplacée par celles des Gaurides ou Ghurides, qui tiraient leur origine des montagnes de Ghur, partie de l’ancien Paropamise. Ceux-ci établirent leur résidence à Lahore, où les derniers Ghaznévides s'étaient déjà fixés pour être plus au centre de leurs États.

Mohammed-Ghuri ou al-Ghaury, premier sultan de cette dynastie, marcha sur les traces de Mahmoud : il fit neuf invasions dans l’'Hindoustan, également dans le double but d’assouvir sa cupidité et de propager la religion du prophète. Il entra en 1191 dans l’État de Dehli à la tête de 126,000 cavaliers turcs, persans et afghans. Tous les princes du pays s'étaient coalisés pour le repousser : ils avaient réuni, dit-on, une armée de 300,800 nommes et de 3,000 éléphants, que commandaient les rajahs de Dehli et d’Adjemir ; le Gauride les tailla en pièces, poussa ses conquêtes jusqu'au Gange, mit à feu et à sang la ville de Bénarès, qui était alors le principal foyer du brahmisme, changea les pagodes en mosquées, et ramena chez lui 300 éléphants, parmi lesquels se trou vait un éléphant blanc qui fut alors regardé comme une grande rareté. Les richesses que ce célèbre brigand retira de ses incursions surpassent toute croyance, s’il est vrai qu après sa mort on trouva dans ses trésors 10 quintaux de diamants et de pierreries, et des pièces d’or en assez grande quantité pour qu’on püût en charger 1,000 chameaux !.

Mohammed-Ghuri avait réuni à ses domaines les États de plusieurs rajahs de l’Hindoustan. Ses successeurs établirent leur résidence à Dehli, et fondèrent l’em-

* On peut consulter, pour l’histoire des Gaurides, la plupart des ouvrages que nous avons cités ci-dessus, et l’article consacré

à Mohammed-al-Ghaury, par M. Audiffret, dans la Biographie universelle.

pire des Patans où Afghans, qui furent les premiers princes musulmans de l'Inde, et devaient à leur tour devenir un jour la proie des Mogots, et de la race de Tawerlan !.

Les princes Afohans, assis sur le trône de l'Inde, suivirent l’usage du pays et entretinrent toujours un grand nombre d’éléphants. On lit dans l’histoire de Féristhah qu'un de ces sultans voulant faire une réception imposante aux ambassadeurs du terrible Houlagou-Khan, conquérant de la Perse, et qui faisait alors trembler toute l'Asie ,alla à leur rencontre avec 50,099 cavaliers, 3,000 chars de guerre et 2,060 éléphants. Suivant ce même historien, les Mogols ayant fait, vers l’an 1247, une formidable irruption dans l'Inde, le sultan Djelal-ed-Dyn marcha contre eux avec 300.060 chevaux et 2,709 éléphants, leur livra bataille, et les forçca à la retraite. Il est permis de penser qu’il y a de l’exagération dans ces évaluations; mais quand même on les réduirait de beaucoup, 1l serait toujours constant que les éléphants entraitent alors pour une forte proportion dans la composition des armées de l'Inde. Un des successeurs de ce même Djelal-ed-Dyn envoya, en 1310, une armée ravager le Karnatic et le Dekkan, d’où ses généraux lui ramenèrent 312 éléphants chargés d’or, de pierreries, et d'autres objets précieux ?.

On trouve dans les voyages du célèbre Marco Polo la

1 Ce furent ces invasions de conquérants étrangers, et le mélange de tant d'idiomes barbares, qui amenèrent la corruption de l’ancien sanscrit, lequel cessa d’être la langue du peuple, et ne fut plus connu et étudié que par les brahmines. Des différents dialectes du tartare, du persan , et de l'arabe, mêlés à l’hindou, s’est formée la langue vulyaire de l'hindoustan moderne.

? Ranking, Historical researches on the wars and sporis of the Mongols, cap. 3. — Mills History of British India, by Wilson, loc. cit. — Gentil, Mémoires de l'Hindoustan.

relation d’un fait d'armes qui fut à peu près contemporain des derniers événements que nous venons de mentionner, et dans lequel on vit figurer un très-grand nombre d’éléphants. Il mérite d'autant plus d’être connu qu'il appartient à l’histoire de linde transgangétique, sur laquelle nous n’avons pu donner que peu de renseisnements. En voici les circonstances les plus importantes. Koublaïi-Khan, le plus puissant des petits-fils de Tchinghiz-Khan, avait envoyé une armée pour conquérir le pays de Mien; c’est sous ce nom que le voyageur désiyne les royaumes d’Ava et de Pégu, ou l'empire des Birmans d'aujourd'hui. Le roi de ce pays se mit en campagne avec 60,000 hommes et 1,000 éléphants : une partie de ces animaux portaient des tours garnies de combattants; mais le plus grand nombre n’en avaient pas et étaient seulement destinés à être lancés en masse contre l'ennemi. L'armée tartare, composée en grande partie de cavalerie, ne comptait que 12,000 hommes, mais c'étaient des troupes d'élite formées dans les lonoues guerres des fils de Tchinghiz-Khan, et commandées par le nestorien Naschardin ou Nestardin, l’un des meilleurs généraux de Koublaï.

La rencontre eut lieu dans les plaines de Vocram !. Le roi de Mien avait rangé ses éléphants sur plusieurs lignes au centre de son armée; 1l avait placé ses troupes à droite et à gauche, mais plus en arrière, et même à une grande distance. Son intention était évidemment de forcer l'ennemi par une charge d’éléphants, et de l’'envelopper ensuite avec ses troupes sans lui laisser le

1 Voyez les Fiaggi di Marco Polo, par Baldelli. Le savant éditeur pense que sous le nom de ociam, il faut entendre Fun-san, pays qui est sur la frontière du Pépu. On peut d’ailleurs consulter aussi sur ces événements, le n° xi1 du Quarterly Review, et la Reeue Britannique (août 1829).

temps de se reconnaître. Mais Nestardin qui avait prévu ce danger, avait eu soin de s’adosser à un bois où ses troupes pouvaient se rallier en cas de malheur. L’événement prouva lutilité de cette précaution : en effet, les chevaux tartares, qui n'avaient jamais vu d'éléphants, prirent la fuite à la première charge, et la déroute eût été inévitable si Nestardin ne se füt alors avisé du seul expédient qui pût sauver son armée : ses cavaliers mirent pied à terre, réunirent leurs chevaux dans la forêt et les y attachèrent à des arbres; puis, se joignant aux fantassins, ils se portèrent en avant, et trouvant Îles éléphants déjà débandés, ils se mirent à les accabler de traits et à les poursuivre vigoureusement. Bientôt ces animaux furent effrayés à leur tour; exaspérés par les blessures, ils se révoltèrent contre leurs conducteurs, passèrent sur le corps à leurs propres troupes qui arrivaient pour les soutenir, et se réfugièrent pêle-mêle dans un bois,où leurstours et leurs conducteurs furent brisés et écrasés contre les arbres. Les Tartares, profitant du moment, remontèrent alors à cheval, et taillèrent en pièces ou dispersèrent les Indiens. Ils pénétrèrent ensuite dans le bois où les éléphants s'étaient sauvés, et ils réussirent à en prendre 200 qu’ils envoyèrent à Koublaï. Ce prince fut charmé de sa capture; et, après avoir ajouté à ses États ceux du roi de Mien, il voulut toujours avoir, dans ses armées, un train d’éléphants, innovation qu'aucun des successeurs de Tchinghiz-Khan n'avait encore adoptée .

! Ces événements eurent lieu vers l’an 1272. On trouve dans l'ouvrage de Ranking, que j'ai souvent cité, une gravure où lon voit Koublai-Khan sur une espèce de tribune portée par quatre éléphants. Aux côtés du prince, représenté dans lattitude du commandement, se trouvent plusieurs officiers. J'ignore sur quels documents l’auteur a pu établir l'authenticité de cette représen-

tation.

Je n’ai rien dit du nombre des hommes qui, d'après la relation de Marco-Polo, montaient chacun des éléphants du roi de Mien. Ce nombre, que le voyageur vénitien porte à 12 ou à 16, est évidemment exagéré. Je ne reviendrai point ici sur ce sujet, que je crois avoir traité ailleurs d’une manière complète !. Je ferai seulement remarquer que Marco-Polo ne parle pas iei comme témoin oculaire, mais simplement d’après des oui-dire, et sur des bruits certainement agrandis par la vanité nationale. Je puis d’ailleurs citer à l'appui de mes con- Jectures un document presque contemporain, et dont l'importance ne saurait être contestée : c’est un trèsbeau manuscrit de la bibliothèque royale ?, intitulé: Livre des merveilles du monde , ou voyage de Marc-Pol. Ce manuscrit, grand in-Ffolio sur parchemin, est orné de miniatures, dont l’une représente la bataille de Vociam et les éléphants des Indiens. Ces animaux portent des tours , et on ne remarque, dans aucune de ces machines, plus de deux combattants ; ce ne sont d’ailleurs, à proprement parler, que de grands coffres ouverts, dont les côtés arrivent tout au plus à la hauteur de la poitrine de ces hommes. Le même volume contient encore d’autres représentations d’éléphants de guerre, relatives à d'autres voyages, et nulle parton ne voit plus de deux soldats sur chacun de ces animaux. Ce manuscrit date de la fin du XIV° siècle, époque où le goût des voyages était très-répandu; les relations, non-seulement de M. Polo, mais aussi de Plan-Carpin, de Rubriquis, de Mandeville, d'Oderico da Pordenone, de Giovanni da Montecorvino. et d’une foule d'autres voyageurs, étaient alors avidement consultées ; et l’on peut affirmer que ces miniatures ont été faites d’après ces documents. Je persiste donc à

1 Voyez pages 259 et suiv.

2 Ancien fonds du roi, n. 8392.

soutenir que jamais on n’a pu mettre plus de 4 à 6 hommes dans les tours portées parles éléphants de guerre.

L'ordre chronologique nous conduit maintenant à parler de l'invasion de T'amerlan dans l'Inde, invasion qui eut, sur cette riche et malheureuse contrée, une si grande influence. Cette fois encore, les habitants eurent recours à leurs éléphants pour repousser l'agression; nous allons voir par quels moyens le conquérant sut triompher de cette formidable barrière, opposée inutilement au débordement de ses armées.

Timour-Beg!, plus connu sous le nom de Tamerlan, avait soumis la Perse, l'Arménie, la Géorgie, et une grande partie de la Tartarie, lorsqu'il résolut de porter la guerre dans l'Inde. Parti de sa résidence de Samarkand à la tête de 92,000 hommes de cavalerie, il passe le Djihoun à Tormed, se dirige sur Balk, et arrive, en mars et avril 1598, au pied de la chaine âpre et sauvage de l’Hindou-Khouch. Ces montagnes, qui font par tie de l’ancien Paropamise, ou Caucase indien des Grecs, ont reçu des Arabes le nom emphatique de Ceinture de pierre de la terre?. Timour n’hésita pas à prendre sa route à travers les neiges et les précipices; il eut beaucoup à souffrir, non-seulement à cause de la difficulté des chemins, mais aussi par les attaques des tri-

1 Timour-Beg, c'est-à-dire le prince Timour. On sait que ce conquérant était boiteux, infirmité qu’on exprime en persan par Île mot lenk. C’est de cette épithète, ajoutée à son nom, que l’on 4 fait, dans les langues de l’occident, Timour-lan et Tamerlan. Quant aux Orientaux, ils lui ont justement appliqué le surnom de Prince destructeur, à cause de son inhumanité et des massacres qui signalèrent toutes ses expéditions.

2? L'Hindou-Khouch ou Hindoukosch traverse Le Khorassan , sépare le Turkestan de l'Afghanistan et de la Perse proprement dite, touche d’un côté à la mer Caspienne et aux branches de l'Ararat, et se rattache de l’autre à la chaine de l'Himalaïa.

bus barbares qui gardaient ces régions inhospitalières, et qui lui causèrent des pertes considérables en hommes et en chevaux. On jugera des obstacies qu'il eut à surmonter dans cette traversée, quand nous aurons dit qu'il fut forcé tantôt de se faire trainer à bras sur la neige, tantôt de se faire descendre avec des cordes du haut de rochers qui n'avaient pas moins de 150 coudées de hauteur. Il fallait, pour se soumettre à de pareilles épreuves, avoir toute l’inflexibilité d’un caractère de fer, tel qu'était celui que désignait le nom de cet homme extraordinaire, s’il est vrai que, dans les langues tartares, lunour ou temir a le sens de fer.

Six mois après son départ, Tamerlan descendit par le Caboulistan dans la vallée de l’Indus , et :ltraversa ce fleuve sur un pont de bateaux, le 11 octobre 1398 !, Nous avons vu ailleurs que ce même passage avait offert à Alexandre de grandes difficultés, parce que ce prince était arrivé sur les bords de lindus au moment où il était grossi par les pluies du printemps. Tamerlan, mieux instruit de la marche des saisons dans ces climats, s’étail arrangé de manière à arriver dans le Pendjäb au commencement de l'automne, époque où les pluies n’étalent plus à craindre. Ses progrès ne furent qu’une

l On croyait autrefois que Tamerlan avait passé l’Indus à Attock ; et qu'il avait suivi dans le Pendjàb la même marche qu’Alexandre. Cette supposition, qui a été adoptée par Gibbon (ist. de la décadence, chap. 65), manque d’exactitude. Le major Rennell, dont les savantes investigations ont éclairei tant de points obscurs de la géographie et de l’histoire de l’'Hindoustan, fixe le lieu du passage de Tamerlan à Deenkote ou à Reishi, c’est-à-dire à {rois ou quatre journées au-dessous d’Attock ( Description de l'Hindoustan, tom. n, pag. 120, 124). L'intérêt de Timour était en effet de passer le fleuve le plus bas possible, afin de se rapprocher de Moultan, et d’être plus à portée de secourir Pir-Méhemmed, son petit-fils, qui assiégeait cette place.

suite continuelle de dévastations et d’atrocités : il faisait égorger les populations en masse, et trainait impitoyablement en esclavage ceux qui parvenaient à échapper au glaive de ses soldats. Arrivé en face de Dehli ,silfit massacrer de sang-froid 100,000 prisonniers, seulement pour être un peu moins gêné dans ses opérations.

Le jeune Mahmoud-Nassir-ed-Dyn , qui régnait alors sur l’Hindoustan , était un prince indolent, entouré de conseillers qui, au lieu de lui inspirer de la résolution, ne songealent qu’à le trahir. Surpris par cette invasion, il eut à peine le temps de réunir 50,000 hommes de pied et 10,000 chevaux pour couvrir sa capitale. Cette armée était renforcée par 129 éléphants bardés de fer, dont les défenses étaient armées de lames de sabre et de grands poignards empoisonnés !. Ces animaux portaient, dit Chérif-ed-Dyn, des tours en bois occupées par des archers et des arbalétriers: et à côté des éléphants marchaïient des hommes destinés à lancer des balles à feu et des fusées volantes sarnies de pointes de fer, qui donnaient plusieurs coups de suile après étre tombées *. Cela prouverait qu’on peut accoutumer les

! Les écrivains arabes et persans, toujours portés à l’exagération, parlent d’un millier d'éléphants. J'ai suivi dans ma supputation les Mémoires de Tamerlan , publiés par Langlès, et qui présentent tous les caractères de l'authenticité.

2 Ces fusées étaient probablement de la même composition que celles que nous appelons à la Congrève, du nom du général anglais qui, après les avoir trouvées employées dans l’Inde, les à introduites en Europe. Les Chinois et les Indiens paraissent, du reste, avoir connu dès une époque très-reculée des mélanges pyrotechniques plus ou moins perfectionnés, ayant plus ou moins d’analogie avec notre poudre à canon, et avec lesquels ils faisaient des fusées et des feux d'artifice, soit pour les réjouissances, soit pour la guerre. Voyez, à cet égard, un curieux travail couronné, en 1840, par l’Académie des inscriptions et belles-lettres, sous le

éléphants à soutenir la vue du feu et des artifices lors que ces projectiles ne sont pas dirigés sur eux. Nous verrons en effet bientôt, qu'on est parvenu à leur faire porter de petites pièces de campagne que lon sert même sur leur dos.

L'historien arabe Ahmed -ben-Arab-Chah, ajoute que les tours étaient faites en claies, et que les soldats qu'on y avait placés étaient si nombreux qu'ils pouvaient à peine se remuer. Toutce monde agitait des sonnettes, des timbales et autres instruments qui faisaient le bruit le plus étourdissant et le plus étrange ”.

L'armée de Timour était plus nombreuse que celle des Indiens ; cependant la présence des éléphants inspirait quelque crainte aux Tartares, qui n'avaient jamais eu affaire à ces animaux; et ces alarmes étaient partagées par leurs chefs et par les émirs. Tamerlan, qui ne méprisait jamais le danger, mais qui savait l'apprécier à sa juste valeur, jugea prudent de prendre des préeautions pour rétablir la confiance. D'abord il donna ordre

titre d'Essai sur le feu grégeois et sur l'introduction de la poudre à canon en Europe. Ce mémoire, où l’auteur, M. Ludovic Lalanne, trace avec une grande érudition l’histoire du feu grégeois, et démontre l'identité de ce célèbre artifice avec les fusées incendiaires dont on se sert encore aujourd’hui, est inséré dans le tom. 1°", pag. 294-363, des Mémoires présentés par divers savants à l’Académie des inscriptions et belles-lettres de l'Institut (4841). On en trouve un résumé fort étendu dans les Annales de chimie et de physique, 3° serie, t. IV (1842).

1 Histoire du grand Tamerlan , par Achamed, fils de Gueraspe, traduite de l'arabe par Vattier. — Vie et instituts politiques et militaires de Tamerlan, trad. du persan par Langlès. — Histoire de Tamerlan, par Chérif-ed-dyn-Aly Yezdy, trad. du persan par Petis de la Croix. — Histoire générale des Huns , des Turcs, des Mogols, etc., par de Guignes, tom. 1v, iv. xx. — Ranking, Historical researches, cap. 4. — Gibbon, Histoire de la décadence, chap. 65. — Robertson’s, Historical disquisition on India.

a ses soldats de se tenir bien serrés et de recevoir la charge sans s’ébranler. Ensuite il fit semer en avant de son front de bataille beaucoup de chausse-trapes, et ordonna de creuser de larges fossés devant les parties de la ligne qu'il voulait mettre à abri de l'attaque. Enfin il tint prêt un grand nombre de buffles , aux cornes desquels on avait attaché des fagots pour y mettre le feu et les pousser contre les éléphants, partout où ces animaux se présenteraient. Selon d’autres relations, au lieu de buffles, Tamerlan aurait fait préparer dans le même but 500 chameaux chargés de paille, de mèches et de coton imbibé d'huile.

La rencontre des deux armées eut lieu le 13 de janvier 1399, dans la plaine de Fyrouz-Abad, à peu de distance de Dehli. Les expédients imaginés par Tamerlan eurent un plein succès. Les flammes, qui s'élevèrent tout à coup sur toute la ligne, effrayèrent les éléphants, qui, se retournant en désordre, bouleversèrent l'aile sauche des Indiens. La droite fut en même temps forcée par les Tartares; le centre s'avança alors précédé par une ligne d’éléphants, mais ces animaux furent recus rudement par la cavalerie de Timour, qui les attaqua à coups de sabre, et bientôt la terre fut jonchée de leurs trompes et couverte de leurs cadavres. « La victoire se déclara pour «nous, dit Chérif-ed-Dyn, et ces éléphants, si gros et si «puissants, se laissèrent mener comme des bœufs à srands «coups de bâton. »

Des ambassadeurs, envoyés vers le conquérant par Henri IT, roi de Castille, se trouvaient alors à son quartier général. L’un deux, Gonçalès Clavijo, à écrit la relation de cet événement. La bataille aurait, selon lui, duré deux jours : le premier, les éléphants auraient mis en déroute la cavalerie tartare, et Tamerlan aurait été forcé de se retirer dans son camp; le second, il aurait

eu recours à l'expédient des chameaux chargés de matières enflammées, et aurait remporté la victoire. Îl est très-probable que les choses se sont en effet passées de de cette manière !.

Ce qui contribua surtout à soutenir l'intrépidité des troupes, ce fut l'esprit d'émulation que Timour avait su inspirer aux chefs de son armée. Tous vouiurent eombattre les éléphants, et plusieurs firent des prouesses qui sont racontées par les écrivains musulmans avec une complaisance emphatique. Le lecteur ne me saura pas mauvais gré d'extraire de leurs relations quelques passages, parmi ceux qui sont les plus empreints de la couleur de l’époque, et qui peuvent nous donner une idée de l'élan que cet homme extraordinaire avait su imprimer à ses guerriers.

« Pir-Méhemmed se jeta sur les éléphants à coups de «sabre, et ces animaux pleins de fureur, se sentant pressés, «entrèrent dans les rangs de leur aile gauche et y firent «un grand désordre. Pendant que les ailes de l'ennemi «étaient ainsi maltraitées, son corps de bataille, soutenu «par les éléphants en bon ordre, vint à l'attaque comme «les autres : ils furent reçus avec autant de vigueur et «de fermeté par le Mérza-Roustem commandant l'arrière- «garde ; l'attaque fut furieuse , et le combat sanglant...

«L'émir Chamelick fit des actions de la dernière bra- «voure; il entra avec Dolet-Timour-Tavachi et Mengheli « Codja, tête baïissée, dans le milieu des éléphants; ils «renversèrent à coups de lance ceux qui les montaient, «et à coups de sabre ils abattirent les trompes de ces ani- «maux furieux, qu'ils blessèrent par tout le corps, en «sorte qu'on vit bientôt la campagne semée de trompes

1 Historia del gran Tamorlan, y Relacion de la Embaxada que Ruy Gonçalès de Clavijo le hizo, por mandado del muy poderoso senor Rey don Henrique el tercero de Castilla, en Sevilla, 1582.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. III, CHAP. Ii. 449

« d’éléphants, mêlées avec les corps et les têtes des morts. « Le Mirza Calil amena lié et garrotté un de ces éléphants, «en qui les ennemis mettaient leur confiance. Après «lavoir fort maltraité de coups de sabre, il avait ren- «versé les gardes de cet éléphant, et il le faisait marcher «devant lui comme le laboureur, lorsqu'il fait labourer «la terre par un buffle; et il l’amena jusqu’à la présence «de Timour, qui s’étonna fort, avec toute la cour , «qu'un jeune enfant de quinze ans eût osé attaquer, et «eût pu vaincre et lier un éléphant de guerre qui avait «rempli toute l'armée de frayeur !.… »

Le malheureux Mahmoud, voyant ses affaires désespérées, s'enfuit au milieu des déserts et se réfugia dans le Guzerate. Tamerlan s’empara de Dehli, et fit dresser son trône aux portes de cette capitale. « On fit sortir tous «les éléphants parés pour la cérémonie, ainsi que les «rhinocéros, et ils furent amenés en présence de l’em- «pereur. Ces animaux, instruits, mirent humblement la «tête en terre en se prosternant, et firent tous en même «temps un grand eri, comme s’ils eussent voulu demander «quartier : ils étaient au nombre de 120 éléphants et 12 «rhinocéros, qui, au retour des Indes, furent envoyés «en partie dans les provinces du royaume, pour les prin- «ces fils de Tamerlan qui y résidaient, et en partie à «Samarkand. On en conduisit deux chaines à Tauris, «une à Chiraz, cinq à Hérat, une à Chirvan et une à «Arzendjan ?.»

Tamerlan fit massacrer la plupart des habitants de Debli, en réduisit un grand nombre en esclavage, et enleva toutes les richesses tant publiques que privées de cette

1 Cherif-ed-Dyn, traduit par Petis de la Croix. Pir-Mehemmed et Se Calil étaient deux petts-fils de Tamerlan. ? Cherif-ed-Dyn, loc. cit. — Une chaîne, suivant M. E. endche-

mère, était une troupe de 7 éléphants.

ville si opulente. Il porta ensuite la guerresur les bords du Gange, soumit les princes les plus puissants de cette partie de l'Inde, passa le fleuve, livra 20 combats dans l’espace d’un mois ; puis, satisfait d’avoir dépassé en une seule campagne les conquêtes d'Alexandre, 1l reprit la route de Samarkand, où ii fit son entrée triomphale, au commencement de mai 399. Les éléphants y arrivèrent en même temps, et Timour tira parti de leur force musculaire pour le transport et le placement des pierres et des gros matériaux qui devaient servir à la construction d'une mosquée monumentale, destinée à transmettre à la postérité le souvenir de ses victoires. Quatre-vingt-quinze de ces animaux furent pendant longtemps employés journellement à ce service ‘.

Mais ce terrible dévastateur de l'Orient quitta encore, bientôt après, sa résidence ; cette fois c'était pour se mesurer avec le puissant Abou-Fezid, auquel nous avons donné le nom de Bajazet. Ces deux féroces compétiteurs vidèrent leur querelle en juillet 1402, dans les plaines d’Ancyre. Pendanttrois jours et deux nuits, on vit dans ces plaines 1,200,000 combattants acharnés à se détruire, et 240,000 cadavres y attestèrent que la rage et l’obstination avaient été égales de part et d'autre. On sait que Tamerlan couvrit son front d’une ligne d'éléphants chargés de tours. Mais ce fut plutôt par ostentation, et pour éblouir l’ennemi par la vue de ces trophées, que dans l'espoir d’en tirer un parti plus avantageux; car il était trop bon connaisseur pour ne pas apprécier au juste un moyen de guerre dont sa propre expérience avait dû lui démontrer toute l’imperfection. C'est, au reste, ce que l’on doit conclure des termes mêmes des Mémoires de ce

! Ranking, Historical researches on the wars, chap. 4. — De Guignes, Histoire générale des Huns, des Tures, des Mogols, tom. 1v.

conquérant et du récit de ses biographes. Quoi qu'il en soit, ces éléphants furent les derniers que l’on vit sur les champs de bataille de l'Asie occidentale, où, d’ailleurs, depuis les guerres des Sassanides, on devait à peu près avoir perdu le souvenir de ce moyen de destruction.

Nous avons dit que Mahmoud-Nassir-ed-Dyn avait cherché, après la défaite de Fyrouz-Abad, un refuge dans le Guzerate:; il revint dans sa capitale lorsqu'il fut assuré du départ de Tamerlan, et il se hâta de se rasseoir sur son trône, qui cependant ne se remit plus de la terrible secousse qu'il venait d’éprouver. La décadence de l'empire de Dehli fit encore des progrès sous le règne des successeurs de Mahmoud, et cet état chancelant et morcelé ne fut bientôt plus qu’un appât offert à l'ambition de ses voisins. Babr ou Babour, petit-fils de Tamerlan, convoita cette riche proie. De tout l'héritage de son aïeul, il ne possédait que quelques cantons de la Tartarie et du Khorassan; mais il était doué d’un courage éminent, et d’un caractère aussi propre à concevoir les grandes entreprises qu’à les exécuter. La faiblesse de ses moyens ne le détourna donc pas de son projet: il réunit 10,000 hommes de cavalerie, traversa à la hâte l'Indus et la Djemnah , et vint camper dans la plaine de Paniput, à trois journées de Dehli. Le faible Ibraïim-Lody, qui régnait alors sur l’Hindoustan , marcha à sa rencontre à la tête de 100,000 combattants soutenus par 1,000 éléphants. Cet appareil menaçant n'ébranla pas la résolution de Babour; la seule précauton qu'il prit fut de faire amarrer ses canons, afin d’empêcher qu'ils ne fussent renversés par les éléphants. Il arriva ensuite ce qu’on a toujours vu en pareille circonstance : le courage et la discipline du petit nombre l’emportèrent sur la multitude; les Indiens furent

exterminés, et la mort d’Ibraim décida du sort de la monarchie. L’heureux Babour s'empara de Dehli; toutes les places lui ouvrirent leurs portes, et la dynastie des Mogols-Timourides commença de ce jour à régner sur l’'Hindoustan ‘. |

Humayun, fils et successeur de Babour, Akbar, Djihan- Guyr,Chah-Djehan, et Aureng-/eb, qui occupèrent successivement le trône de Dehli, portèrent au plus haut point la splendeur de l'empire des Mogols , et étendirent leur puissance de l’Indus au Gange, et des versants de V'Himmalaya jusqu’au Dekhan, sur une étendue de pays quatre fois aussi grande que la France, et, en proportion, plus riche et plus peuplée. Tous ces princes entretinrent un grand nombre d’éléphants, soit pour la guerre, soit pour le service de la cour. Le sultan Humayun raconte, dans ses mémoires, qu'ayant porté la guerre dans le Bengale, il fut, un jour de bataille, serré de près par un des éléphants ennemis, et qu'il lui enfonça sa pique dans la tête avec tant de force qu'il ne put la retirer. Dans un autre combat, ce même sultan fut obligé, pour se sauver, de traverser le Gange sur le dos de son éléphant *.

Akbar entretenait ordinairement 6,000 de ces animaux. L'un des règlements qu’il établit pour l’administration de ses États leur est entièrement consacré : ils y sont partagés en sept catégories, distinguées par des

1 Cette bataille de Paniput fut livrée en 1525 ou 1526. A cette époque, l'usage de l'artillerie avait déjà pénétré en Asie, mais le service en était très-imparfait, ainsi qu’on peut le déduire de la circonstance relatée ci-dessus. Quant au nombre de 1,000 éléphants, c’est celui que donnent toutes les histoires et relations du temps.

2 Private memoirs of the Moghul emperor Humayun , translated from the persian , by major Ch. Stewart, 1832.

noms particuliers, suivant leur âge, leur force, leur beauté, et le service auquel ils étaient destinés. Une centaine des plus beaux étaient réservés pour servir de montures au sultan. Îls étaient magnifiquement parés et nourris avec profusion. La dépense de cet établissement était énorme !.

Lorsque ce sultan entreprit, en 1573, la conquête du Bengale, il se fit suivre par 600 éléphants de guerre. Dans une autre expédition, qu'il ft, en 1583, dans le Caboulistan, il en prit encore un srand nombre avec lui, et cette fois 11 leur avait fait garnir la tête d’une armure de fer, et l'on avait attaché des sabres à leurs trompes et des poignards à leurs défenses. Une partie de ces animaux étaient montés par des archers; mais d’autres portaient de petites pièces en fer, servies par quatre canonniers. Il mentionne lui-même, dans ses /nstitutions, ces petites pièces, sous le nom de gujnal ou ginjal. W se fit accompagner de 1,000 éléphants de guerre dans un voyage d’apparat qu’il fit à Agrah; 800 de ces animaux étaient en outre destinés, avec 7,000 chameaux, au transport des tentes et des bagages. Il fit bâtir dans cette même ville d’Agrah un amphithéâtre pour y faire combattre des éléphants, genre de spectacle auquel 1l aimait à assister. Enfin, lorsqu'il allait à la chasse, il était toujours monté sur un éléphant. Une fois même il fut attaqué et blessé par un tigre, dont il aurait été la victime, sans le courage d’un soldat qui sacrifia sa vie pour sauver celle de son maitre.

Djihan-Guyr , quatrième empereur de la dynastie mo-

1 Ayeen-Akbery, or the Institutes of the emperor Akber, translated from the persian original, by EF. Gladwin, part. 1. — On trouve les mêmes particularités dans l’4kbar-Nâméh, espèce de recueil d’anecdotes, composé, sur l’ordre d’Akbar, par Aboul-Fazel, son premier visir.

gole, a aussi laissé des mémoires, où il nous apprend qu'il possédait 12,000 éléphants de guerre, et 1,000 éléphants de plus petite taille, destinés au transport des bagages. Îl donne, dans cet ouvrage, de nombreux détails sur Le service de ces animaux, sur leur nourriture et sur la dépense que nécessitaitleur entretien ;1ly décrit avec complaisance celui qui lui servait de monture, et il en parle avec enthousiasme, on dirait presque avec tendresse. Ce superbe animal était, dit-il, d’une taille extraordinaire, et pourtant très-léger à la course, très-courageux, et très-docile. On lui mettait sur le dos un trône d’or, chaque fois que le sultan voulait se donner le plaisir de la promenade , et on le parait de plaques et de colliers du même métal, inscrustés de pierreries. Enfin, ce prince lui avait donné le nom d’/xdra-Gadja, c’est-à-dire d'éléphant d’/ndras; on sait que c’est le nom de l’une des divinités des Hindous !.

Déjà, à cette époque, les Anglais tournaient vers l’Inde leurs vues commerciales. La compagnie anglaise qui venait de se former pour exploiter le commerce de ce pays envoya à la cour de Djihan-Guyr le capitaine William-Hawkins. Cet officier fut très-bien recu par le sultan, qui faisait alors sa résidence à Agrah, et il y demeura depuis 1605 jusqu’en 1612. Suivant ce voyageur, l’empereur possédait 12,000 éléphants, dont 5,000 mâles et très-lorts, et 7,000 femelles ou petits. Deux mille des premiers étaient destinés à la guerre, et 300 des plus

l Memoirs of the emperor [ehangueir, written by himself, and translated from a persian manuscript, by major D. Price; London, 1819. — History of Hindoostan during the reigns of Jehan-Gyr and Aureng-Zeb, by Gladwin, tom. 1°.— 4siatic miscellany, Calcutta, 1788, 1° vol. — Voyez aussi, dans la note À, à la fin du volume, ce que nous avons dit sur les différents noms donnés dans l'Inde aux éléphants.

beaux au service particulier du prince. Les grands et les nobles de la cour possédaient aussi un #rand nombre de ces animaux; enfin, suivant l’évaluation d'Hawkins, il y avait alors environ 40,000 éléphants dans tout l’empire !.

Thomas Roe, diplomate anglais très-considéré, fut envoyé en {615 à la cour d'Agrah, en qualité d’ambassadeur de Jacques I‘; ce fut la première démarche officielle que fit l'Angleterre pour se créer une influence dans ce pays, qu'elle a depuis presque entièrement soumis à sa domination. Roe a publié aussi une relation de son ambassade , et il y parle, comme Hawkins, du grand nombre d’éléphants que l’on entretenait alors dans l’Hindoustan : chaque fois que l’empereur (c'était toujours Djihan-Guyr) se mettait en voyage, il avait à sa suite 600 de ces animaux couverts de housses de velours broché d’or. L’envoyé anglais en vit 300 qui portaient de petites pièces de canon de 6 pieds de long et du calibre de 2 livres; ces pièces étaient montées sur des affüts solidement fixés au dos de l’animal, où se tenaient en outre les 4 canonniers: des banderoles de différentes couleurs ornaient les quatre coins de l’affüt. Ces faits sont confirmés par Édouard-Terry et par Thomas-Coryate, voyageurs anglais, qui parcoururent l'Inde à la même époque. [ls évaluent à 30,000 le nombre des éléphants qui existaient alors dans l'empire du Mogol *.

Mandelslo, voyageur allemand, qui visita l'Hindoustan en 1638, assure que la force principale des armées

1 Le voyage de W. Hawkins fait partie de la collection de Purchas, tom. 1, p. 206 et suiv.

2 Les relations de Thomas Roe et de Thomas Coryate se trouvent dans le 1° volume de la collection de Purchas, pag. 535- 594; celle d'Édouard Terry, dans le n° volume, pag. 1464 de la même collection.

de ce pays consistait alors en éléphants, portant des tours auxquelles étaient fixées quatre grosses arquebuses à croc, manœuvrées par un nombre égal d’arquebusiers !. Il ajoute que la manière ordinaire de ranger ces animaux en bataille était de les mettre à la tête de armée et de les lancer sur l'ennemi, qui, de son côté, tâchait de les repousser avec des feux d'artifice ?. Tandis que les descendants de Tamerlan s’établissaient et s’'étendaient dans l'Inde, la vieille Europe , réveillée du sommeil du moyen âge, commençait à poser les bases de sa nouvelle grandeur. La renaissance des études, qui prélude toujours aux grandes époques historiques, les progrès de la navigation, l'ambition remuante de Charles-Quint, les dissensions religieuses, l'influence enfin des trésors du nouveau monde, tout tendait à donner une nouvelle direction aux relations pohitiques, à la législation, et aux intérêts des nations. Déjà le génie de Vasco de Gama avait ouvert aux Portugais les portes de Orient, et le pavillon de ces Argonautes modernes flottait sur des mers et sur des parages où aucun vaisseau européen n'avait encore osé s’aventurer. Bientôt les Bataves, les Français, les Anglais, se précipitèrent à l’envi sur la même route : attirés par les riches produits du sol, ils formèrent des établissements sur ces côtes lointaines; et, tantôt par la ruse, tantôt par la force, ils obtinrent des maîtres du pays des concessions territoriales. La jalousie se mêlant ensuite à la cupidité, chaque na-

! Cet usage s’est maintenu jusqu’à nos jours. Voyez plus haut, pag. 266.

2 Voyez le Voyage de Mandelslo, à la suite de celui d’Olearius, dans l'édition de Wicquefort. On entretenait alors aussi beaucoup d'éléphants à la cour de Perse; c’est ce que raconte ce même Olearius, qui y fut envoyé comme ambassadeur en 1637. Ce genre de luxe s’est toujours conservé dans ce pays.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. III, CHAP. Hi. 457

tion prétendit profiter exclusivement de ces avantages, et tralta en ennemi tout concurrent de ce commerce lucratif. Dès lors les marchands eurent des armées, les comptoirs devinrent des forteresses, et on n’exerça plus le monopole qu’à coups de canon. Les indigènes furent assez imprévoyants pour se laisser entraîner dans ces querelles, dont le résultat devait êtreleur asservissement. Peu à peu l'Inde entière se trouva enlacée dans le réseau de la politique européenne ; on se battit chez elle et avec son concours pour des Intérêts qui lui étaient étrangers ; elle n’acheta quelques instants de trêve qu’au prix de ses provinces et de ses trésors; enfin, de concessions en concessions, de démembrements en démembrements. le vaste empire des Akbar et des Aurens-Zeb finit par devenir l'apanage d'une compagnie d'armateurs.

Toutefois, avant de tomber sous la domination étrangère, les peuples de l'Inde firent une résistance énergique, et ilne fallut pas moins de trois siècles de combats et d'intrigues pour consommer leur asservissement. Dans cette longue lutte, les Indiens, qui, bien que l’usage des armes à feu fût déjà alors assez répandu dans ces contrées, n'avaient pas encore renoncé aux éléphants de guerre, essayèrent souvent d’opposer ce moyen de destruction à la tactique des Européens.

Les établissements des Portugais devenant de jour en jour plus menaçants pour la liberté de la péninsule cisgangétique, presque tous les États de cette contrée se liguèrent en 1571 pour expulser, s'il était possible, ces étrangers. On vit alors sous les murs de Goa une armée que quelques relations évaluent à 250,600 hommes, 2,509 éléphants et 590 bouches à feu !. Idal-

! Histoire des découvertes et des conquêtes des Portugais, par le P. Lafiteau, lv. xIv. — Selon d’autres relations, 1 n’y aurait eu

khan et Nizamaluk, deux des princes les plus puissants du Dekkan, étaient à la tête de ces forces redoutables, qui vinrent pourtant échouer contre la bravoure et les sages dispositions du célèbre D. Louis d’Ataide, alors vice-roi des possessions des Portugais dans les Indes. Lorsque le grand Albuquerque voulut s'emparer de Malakka, le roi du pays vint à sa rencontre avec une armée où l’on remarquait un train d’éléphants chargés de tours, et portant au bout de leurs défenses de fortes épées. Ces animaux firent d’abord beaucoup de ravage dans l’armée portugaise; mais enfin deux gentilshommes de cette nation, apercevant le roi indien monté sur un éléphant, s’attachèrent à sa poursuite, se firent Jour jusqu’à lui, parvinrent à prendre en flanc sa monture, et la percèrent de leurs lances: L'animal, irrité par la douleur, se jeta au milieu des rangs des Indiens; ses cris et sa fuite effrayèrent les autres, et tous parcourant avec fureur les rangs de leur armée, la mirent dans un désordre complet. Il ne fut pas difficile à Albuquerque d'achever la déroute de l’ennemi. [le poursuivit, et lui prit 7 éléphants; la conquête de Malakka fut le fruit de cette victoire. Les Malais firent plusieurs tentatives pour reprendre cette ville, et toujours ils y amenèrent avec eux des éléphants : les Portugais leur prirent ou tuèrent encore plusieurs de ces animaux; on cite même un soldat qui en renversa un à lui seul. Ces événements eurent lieu de 1511 à 1515. Les habitants de l'ile de Ceylan firent aussi, quelques années plus tard, un essai malheureux de leurs élé-

que 105,060 hommes, 250 pièces d'artillerie, et 2,000 éléphants; ce qui est déjà bien assez. Voyez Ranking, ouvrage cité, chap. 8.

l Barros, Decada segunda da Asia, Nb. 1x. — Osorio, de Reb. Emmanuel virt. et ausp. geslis, Gb. vin. -— Maffei, ist. Indic., Nb. v. — Lafiteau, ouvrage cité, hiv. vr.

phants. Les Portugais s'étaient établis dans cetteîle, et y avaient bâti le fort de Colombo, dontils se servaient comme d’une place d'armes pour mettre le pays à contribution. Vingt mille indigènes vinrent les y attaquer avec 25 éléphants chargés de tours. Ces animaux portaient, disent les historiens, des glaives au bout de leurs défenses ; leurs trompes étaient armées de faux ou de cimeterres, et ils s’en servaient avec une adresse effrayante. Le commandant portugais, Lopez Britto, eut cependant le courage d’attaquer cette multitude avec 300 hommes seulement; mais il ordonna à ses arquebusiers de marcher bien serrés et de viser tous ensemble aux éléphants, sans s'inquiéter du reste. C'était une excellente idée, car ces animaux, effrayés à la vue du feu et rendus furieux par les blessures , se renversèrent sur les insulaires qui marchaïient en masse derrière eux. Une partie des Indiens furent écrasés sous leurs pieds, le reste se débanda sans coup férir , et le roi, qui s'était sauvé des premiers, n'eut rien de plus pressé que de demander la paix aux Portugais. Depuis, il ne s’avisa plus de les inquiéter !.

Ces expériences ne tardèrent pas à convaincre les Indiens de cette vérité, non-seulement que les éléphants étaient d’un faible secours, mais qu’ils devenaient même une cause inévitable de revers, contre des troupes qui savaient bien employer le canon et le fusil. S'ils ne renoncèrent pas dès lors éntièrement à tirer parti de ces animaux, ils Sen servirent du moins avec plus de méfiance. La manière de les employer qui entraïnait le moins d'inconvénients, c'était de leur faire porter de

! Barros, op. cit., Decada terceira , Gb. 1V. — Osorio, op. cil., lib. x11. — Lafiteau, op. cit., liv. vi. — Cet événement eut lieu en

orosses arquebuses ou de petites pièces de campagne; car alors on pouvait les placer à distance, hors de la mêlée, et même hors de la portée de la mousqueterie. Nous avons vu les grands Mogols employer, dès le milieu du xvi° siècle , les éléphants à ce service; depuis, il n'y a presque pas eu dans l'Inde une guerre où lon n’en ait tiré le même parti.

Dans les guerres dont cette contrée fut le théâtre pendant le siècle dernier , et principalement dans celles auxquelles donna lieu la rivalité de la France et de l’Anoleterre , on vit quelquefois les princes de la péninsule trainer après eux beaucoup d’éléphants, mais plutôt par ostentation que dans l'espoir d’en tirer un bon parti: ainsi, en 1749, dans une bataille que les Français, réunis au prince indien Chounda-Saeb, gagnèrent dans le Karnatic, sur Anaverdikan, nabab d’Arcate, on vit 60 éléphants tomber au pouvoir des vainqueurs ; et, l'année suivante, le puissant Nassir-Jeng, soubab du Dekkan, paraître à deux reprises différentes devant Pondichéry, la première fois avec 300,000 hommes, 800 pièces de canon et {1,309 éléphants ; et la seconde avec 105,000 hommes, 350 pièces et 700 éléphants. Mais une poignée de Français, commandés par le brave Latouche, lieutenant de l’habile et entreprenant PDupleix, suffit pour dissiper toutes ces forces; le soubab lui-même fut tué sur son éléphant au milieu de son armée !.

Il y eut d’ailleurs dans ces mêmes guerres de rares

1 On peut consulter, sur ces événements, l'Histoire de la guerre de l'Inde depuis 1745, par Orme, traduite de l’anglais par Targe. Mills History of british India, by Wilson. — Petit de Baroncourt, Supplément au Tableau de l'empire britannique dans l'Inde, par le sénéral de Biornstierna. — Enfin, presque tous les écrits qui ont été publiés sur l'administration de Dupleix et de l’infortuné Laily- Tolendal.

occasions où les Indiens purent tirer parti des éléphants, même contre des troupes européennes, non pas pour les vaincre, mais pour les écraser après la déroute. Ce fut ainsi que le terrible Hyder-Aly détruisit, en 1779, une colonne anglaise commandée par le colonel Baillie. Après avoir entouré ces troupes et les avoir obligées de se serrer en masse, il les démolit à coups de canon, puis lança sur elles sa cavalerie et ses éléphants, qui achevèrent de les détruire. Ce désastre coùta aux Anglais 5,000 hommes et 10 pièces d'artillerie, perte immense dans la situation où se trouvaient leurs affaires.

Mais le service le plus réel, le seul peut-être que les éléphants aient prêté et prêtent encore aux armées de l'Inde, c’est de transporter les munitions, les armes, les tentes , et cette immensité de bagages que les princes et les officiers traînent toujours à leur suite dans ces contrées. Dans l’armée combinée, qui,sous les ordres de lord Cornwallis, marcha, en 1790 et 1791, à la conquête du Mysore , il y avait 200 éléphants uniquement employés au transport de la caisse militaire. Vers la même époque, le nabab de Oude, allant avec un corps de troupes faire une grande chasse dans les campagnes, se fit suivre par un inillier d'éléphants chargés de ses bagages. Enfin , en 1831, un voyageur français, Victor Jacquemont, rencontra dans le Bengale le gouverneur général de l'Inde, lord Bentink, qui faisait sa tournée avec une nombreuse escorte. Ses équipages étaient portés par 1,360 chameaux, 800 chariots, et 103 éléphants !.

Quelque convaincus que soient les Indiens de l’inutilité et du danger des éléphants, ils n’ont pas renoncé à l’usage d’affecter ces animaux comme montures d’honneur aux princes et aux chefs des armées. Depuis Porus

1 Voyez l'ouvrage déjà cité de M. Petit de Baroncourt. — Ranking, ouvr. cit., chap. 8; et la Correspondance de V. Jacquemont.

et Stratobatès, on voit toujours, dans l’histoire de leurs guerres, leurs rois et leurs généraux montés de cette manière, et remplissant en quelque sorte les doubles fonctions de commandants et de drapeaux; car les troupes indiennes ont toujours les yeux fixés sur le chef et sur son éléphant, et quand, par une cause quelconque, ce signe de ralliement vient à disparaitre, elles se croient perdues et ordinairement elles se dispersent. Les Européens ont souvent tiré parti de ce préjugé, et, plus d’une fois, il a suffi d’une pièce de campagne adroitement pointée pour décider du succès d’une bataille. On vittoujours, dans les dernières guerres, l’intrépide Hyder-Aly commander ainsi ses armées sur son éléphant, et servir, sans s'émouvoir, de but aux boulets que les Anglais dirigeaient de tous les points sur sa personne. Lorsqu’en 1761 les Mahrattes, commandés par Rakonat-Raou, furent défaits dans la plaine de Paniput, par le vaillant Ahmed-Chah, souverain du Kandahar, 80 de leurs premiers officiers se firent tuer sur leurs éléphants. Tous les chefs n’ont pas toujours montré la même résolution, mais le préjugé n’a rien perdu de sa force, et maintenant encore il n’y a pas de soubab ou de nabab qui ne crût déroger à sa dignité, s’il paraissait à la tête de son armée autrement que sur un éléphant.

Je ne m'arrêterai pas davantage sur ces particularités, qui ne présentent qu’un faible intérêt; j'aime mieux terminer cette récapitulation par un précis de l'expédition de VNadir-Chah ; en effet, cette expédition, la plus célèbre qui ait été faite dans l'Inde après celle de Tamerlan, donna également aux Indiens l’occasion de déployer un grand nombre d’éléphants; elle eut lieu du temps de nos pères, et elle pourra servir d'épilogue à ce que je m'étais proposé de dire sur l’emploi des éléphants de guerre, dans les temps modernes.

DES ÉLÉPHANTS. — LIV. III, CHAP. HI. 463 Nadir-Chah, après avoir fait la conquête de l'Afghanistan et du Kandahar, se trouvait trop près des bords de l'Indus pour ne pas être tenté de passer ce fleuve et de piller les riches provinces de l'Hindoustan. La décadence de la puissance mogole, les dissensions qui agitaient la cour de Dehli, et, plus que tout cela, les intelligences qu'il s'était ménagées avec les principaux officiers de l'empire, l'encouragèrent à cette entreprise. Il partit de Caboul vers le milieu de l’année 1738, passa l'Indus à Attock, et marcha sur Lahore, en suivant à peu près les traces d'Alexandre. Le faible Mohammed- Chah, qui régnait alors sur l’'Hindoustan, réunit à la hâte les forces de son empire, et vint prendre position aux environs de Karnal. Suivant les relations les plus authentiques, son armée était forte de 200,000 hommes, et 1l avait en outre une nombreuse artillerie et environ 2,000 éléphants.

La rencontre eut lieu en février 1739, entre Karnal et Paniput, célèbre champ de bataille où les destinées de l’'Hindoustan ont été plus d’une fois décidées. Mohammed avait rangé ses éléphants devant son infanterie et les avait couverts par des troupes légères; celles-ci, après avoir engagé l'action , les démasquèrent, et ces animaux, s’avançant à leur tour, firent beaucoup de mal aux troupes de Nadir, qui eurent une peine extrême à les repousser, attendu qu’ils étaient très-nombreux et se présentalent à la fois sur tous les points. À la fin, cependant, elles parvinrent à les effrayer et à les mettre en fuite ; ce fut alors leur propre armée qui fut exposée à leurs ravages. Néanmoins les Indiens se défendaient en désespérés, et la victoire était encore incertaine, lorsque, vers la fin du jour, Mohammed, préoccupé de l’idée qu'il pouvait être débordé, fit sonner la retraite et rentra dans son camp. Nadir, ainsi que le prouve une lettre de

lui que Malcolm a insérée dans son histoire, fit beaucoup de prisonniers et prit un grand nombre d’éléphants. IL sut d’ailleurs profiter de la crainte et de l’inaction de son adversaire, et fit bientôt après son entrée à Dehli. On sait tout ce que cette malheureuse ville eut à souffrir de la brutalité des vainqueurs. Un grand nombre d'habitants furent passés au fil de l'épée; plusieurs quartiers furent réduitsen cendres, et toutesles propriétés publiques et privées furent livrées au pillage. Nadir cependant accorda la paix aux Indiens et rétablit Mohammed sur son trône ; mais ce fut au prix d’une énorme rançon et de la cession de toute la partie de ses États qui s’étendait à la droite de l’Indus. La Perse recouvra ainsi, au nord et à l’est, les frontières qu’elle avait eues au temps de Darius et du grand Nouschirwan.

Trois mois après sa victoire, le roi de Perse reprit la route de ses États, emportant avec lui des dépouilles dont la valeur dépassait, suivant les calculs les plus modérés , 1,500 millions de francs. Le plus fort consistait en pierreries et en métaux précieux : on y voyait le fameux trône dit des deux paons, estimé à 25 millions, et 16 autres trônes d’or massif évalués chacun à 6 ou 7 millions. Cet énorme butin était porté par 10,000 chameaux, 7,000 chevaux, 500 éléphants, et même plus, suivant quelques relations que je serais porté à admettre sur ce point; car, après toutes les pertes occasionnées par une marche aussi pénible, le convoi, à son arrivée dans la Perse, comptait encore 300 de ces animaux.

ils rendirent de grands services à l’armée pendant sa retraite. Les rivières du Pendjab étaient grossies par les pluies, et les ponts avaient été emportés par les eaux ou rompus par la malveillance des habitants. L'armée remonta d’abord l’Indus pour chercher un gué; elle n’en trouva pas, et l’on n’eut d'autre ressource que de lui faire

traverser ce fleuve à la nage sur le dos des éléphants. Ces animaux allèrent et revinrent d’une rive à l’autre autant de fois que cela fut nécessaire pour faire passer tout le monde : après les hommes on fit passer les bagages: et le chah lui-même fut souvent réduit à franchir ainsi les rivières. Nous avons vu, au commencement de cet ouvrage!, que les Indiens emploient souvent les éléphants à ce service. C'était donc dans leur pays que Nadir avait appris à user de cet expédient; mais comme il y fallait recourir à chacune des rivières que l’on rencontrait, il en résulta une grande lenteur dans la marche, lenteur qui eut des résultats funestes pour la santé des troupes, obligées de s'arrêter à chaque nouveau passage, et de traverser, pendant les chaleurs de la canicule, des terrains inondés et marécageux. Cette position fut bientôt rendue plus critique encore par l'attitude hostile que prirent les populations féroces du Pendjab et de l’Afohanistan : en effet, ces populations profitèrent de la circonstance pour tomber sur l’armée persane et lui faire tout le mal possible. Attaqués en détail et à chaque instant par ces nouveaux ennemis, les Persans firent beaucoup plus de pertes pour retourner chez eux qu’ils n’en avaient fait pour conquérir l’'Hindoustan.

Arrivé aux frontières de la Perse, Nadir fit prendre quelque repos à ses troupes ; puis il se hâta d’étaler aux yeux de ses sujets les fruits de sa victoire. Une partie de cet immense butin fut offerte en cadeau aux princes voisins de ses États, auxquels il voulait donner une haute idée de sa puissance. Les présents qu'il envoya à la cour de Constantinople consistaient en 12 ou 15 des plus beaux éléphants chargés d’un trône d’or massif, de vaisselle précieuse, de bijoux et de belles étoffes de

1 Voyez ci-dessus, pages 4 et 5.

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