‹ Histoire militaire des éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns de plus célèbres faits d'armes de l'antiquitéChapitre 73 sur 79 · VOL · texte numérisé non relu

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DES ÉLÉPHANTS. — NOTES. 537 éléphants !. Depuis lors jusqu’à sa mort il ne quitta pas la Macédoine, et Mégare, ainsi qu’Athènes, resta sous son joug, malgré la démarche que fit Demade pour obtenir qu'on retirät la garnison macédonienne , conformément à la promesse faite en 322 ?.

«C’est donc à tort, et trompé par sa mémoire, qu'Élien, dans le passage que vous avez cité, attribue le siége de Mégare à Antipater. Voyons si Polyen a eu plus de raisons pour l’attribuer à Antigone.

«Et d’abord, iei comme plus haut,il faut se poser cette question: De quel Antigone s'agit-il? Est-ce d’Antigone le père de Démétrius, ou d’Antigone de Goni ? De ces deux rois, qui tous deux avaient des éléphants dans leur armée, le premier ne fit jamais de sa personne la guerre en Grèce; toutes ses tentatives contre ce pays furent dirigées par son fils, qui eut, ilest vrai, à faire le siége de Mégare; mais comme il était déjà maître d'Athènes, la place ne dut pas tarder à se rendre. D'ailleurs , aucun historien ne dit qu’il ait employé des éléphants dans cette circonstance, et, d’un autre côté, il n’est pas croyable que Polyen ait attribué au père un exploit appartenant au fils. Il faut donc encore éliminer ce personnage, et ne plus nous occuper que de son petit-fils, qui,suivant un usage grec bien connu #, portait le même nom que lui.

«A la mort de Démétrius (284), Mégare, dont il s'était concihé l'affection par ses bienfaits, resta attachée à la cause de son fils ; mais il paraît que, trois ans plus plus tard, cette ville, à exemple des autres États grecs, profitant de l’occasion que lui offraient les malheurs d’Antigone forcé de disputer la Macédoine à Ptolémée Ceraunus et à Antiochus , recouvra sa liberté. Nous la voyons, en effet, en 280, lorsqu'il s’agit de repousser l’invasion gauloise,

{ Arrien, Histoire des événements qui suivirent la mort d'Alexandre , liv. x, dans la Bibliothèque de Photius, ms. xou, p. 128, Hæschel.

2 Diod. de Sicul., liv. xvit, chap. 18 et 48.

3 Voyez pag. 89 et suiv.

4 Voyez Inscriptions grecques et latines recueillies par la commission de Morée, t.1, p. 21.

5 Justin, liv. xx1v, chap. { : «Interim in Græcia dissidentibus inter se «bello Ptolemæo Cerauno, et Antiocho , et Antigono regibus, omnes, « ferme Græciæ civitates, ducibus Spartanis, velut occasione data ad spem «libertatis erectæ, missis invicem legatis, per quos in societatis fœdera «adligarentur, in bellum erumpunt; et ne cum Antigono, sub cujus re- « gno erant, bellum cepisse viderentur, socios ejus Ætolos ad grediuntur. »

fournir son contingent comme État libre, pour défendre le passage des Thermopylest.

«Plus tard, quand la mort de Pyrrhus ? et la victoire qu’il remporte sur les Gallo-Grecs , auxiliaires de ce prince ?, rétablit sa fortune, que Ptolémée, fils de Pyrrhus, et les Spartiates, ont évacué la Macédoine #, Antigone songe à soumettre de nouveau la Grèce. Pour cela, il faut qu'il soit maître d'Athènes; il s’en empare. Athènes prise, il assiége Mégare6 qui doit lui ouvrir le passage du Péloponèse. Les désastres qu’occasionne dans son armée le stratagème employé par les habitants de cette ville7, et plus encore l'invasion d'Alexandre , fils de Pyrrhus, dans la Macédoine ë, l'obligèrent sans doute à renoncer momentanément à cette entreprise. Mais, délivré de cet adversaire par le courage de Démétrius IT, son fils9, et ayant aguerri ses éléphants contre le bruit qui leur avait inspiré tant de terreur, tranquille d’ailleurs sur Athènes à laquelle il a rendu son gouvernement {0 tout en maintenant une garnison dans ses murs !!, il se rend maître de Mégare

1 Pausanias, liv. x, chap. 20, $ 3 : Iuo dè Meyapéwv dpixovro 6mAIT ot reroaxoouot. — Voy. M. Poirson, Précis de l'histoire des successeurs d’Alexandre, ch. 43,$2, p. 44et suiv. Dans toute cette partie de son travail, le savant professeur a fait un excellent usage des sources, et présenté avec beaucoup de clarté l’histoire d’une époque pour laquelle on n’a que des données éparses et souvent contradictoires. Il n’a cependantpas mis à profit les passages d’Élien et de Polyen velatifs à la prise de Mégare.

2 Justin, liv. xxv, chap. 6. — Plut., Pyrrh., chap. 27. — Pausan., Liv.1, chap. 13.

8 Justin, liv. xxvi, chap. 2.

# Le même, passage cité.

5 Pausan., liv. 11, chap. 6, $ 3. — Polyen, Liv. 1v, chap. 6, $ 20.

6 Polyen, liv. 1v, chap. 6, $S 3. — Élien, Hist. des anim., liv. xt, chap. 14.

7 Polyen, passage cité.

8 Justin, passage cité.

9 Ou peut-être de son frère, qui portait le même nom. Voyez Niebubhr, Kleine historische Schriften, p. 228.

19 Chronique d’Eusèbe, OI. exxx1, 2 ; George le Syncelle, p. 228, B. t.1, p. 624, éd- de Bonn. Cf. Niebubr, ouvrage cité, W. Schorn, Geschichte Griechenlands von der Entstehung des ætolischen und achæischen Bundes bis auf die Zerstæhrung Korinths; Bonn, 1833, p. 59, et Wachsmuth, Hellenische Alterthumskunde, 1.1, 2® partie, p. 390.

11 Pausan., liv. 1, chap. 6, $ 3. — Télès dans Stobée, tit. xL, n. 5.

(vers 265), et peut dès lors concentrer tous ses efforts sur Corimthe, dont cependant la ruse seule ! parvint à se rendre maitre (251).

«Cette conjecture, qui n’a rien que de probable, estencore confirmée par Polybe, qui nous apprend qu'Aratus, en 243, après avoir chassé la garnison macédonienne de l’Acrocorinthe, et réunt Corinthe à la ligue achéenne, s'empara aussi de Mégare et l’associa à la confédération 2. Elle était done antérieurement retombée au pouvoir du roi de Macédoine.

«Il me reste une dernière autorité à alléguer, et elle me parait décisive. Athénée 8, d’après le livre xx de Phylarque, rapporte, sans en préciser la date, l'exemple d'affection envers un enfant donné par l'éléphant Nicée 4, exemple qui, comme nous l'avons vu, est aussi raconté par Élien 5, suivant lequel le fait se serait passé au siége de Mégare par Antigone, ce qui, il est bon de le remarquer, donne lieu de croire que ce siége avait duré assez longtemps. Or Phylarque , on le sait, avait écrit l’histoire des événements qui eurent lieu depuis la mort d'Alexandre jusqu’à la mort de Cléomène III6, et si cet ouvrage, comme l’affirment Suidas et Eudoxie, se composait de vingt-huit livres, on conçoit que le vingtième ait été consacré aux événements qui suivirent la prise d'Athènes par Antigone de Goni. Ce qui ne peut être douteux, c "est que c’est à cette source contemporaine 7 que Polyen et Élien, aussi bien qu’Athénée, ont puisé l’anecdote qui fait l’objetde cote discussion. C’est donc bien d’Antigone Gonatas qu’il s’agit dans le stratagème rapporté par Polyen, et c’est, par conséquent, à cet auteur, mon cher général, que vous devrez donner la préférence dans la seconde édition que ne peut manquer d’avoir votre savant et intéressant ouvrage.

«Py. Le Bas.»

1 Plut., 4rat., chap. 17. — Polyen, liv. iv, chap. 6,8 1.

2 Polyb., liv.n, chap. 43,$ 5. Plut., 4rat., ch. 24.

3 Liv. xut, 85, p. 606, 607.

4 Onncux hou nv Nixauav ÉxdAGUV.

5 Voyez plus haut, p. 534.

6 Voyez, dans la Bibliothèque grecque publiée par MM. Didot, les prolégomènes de Fragmenta historicorum græcorum , par MM. Ch. et Th. Mülter, p. LXXVII et SUIv.

7 Voyez l'ouvrage cité dans la note précédente, p. 345 et suiv.

Ex CS] =)

NOTE K (page 381).

Sur les dépôts d’éléphants établis aux environs de Rome.

La soumission de Carthage et de la Syrie, et l'obligation imposée aux vaincus de livrer leurs éléphants, durent mettre à la disposition des Romains un grand nombre de ces animaux. Mais il eût été embarrassant de les garder tous dans la ville, dont le séjour eût d’ailleurs été moins favorable à leur conservation que l'air pur et les frais pâturages de la campagne. Il est done naturel de supposer que le gouvernement en forma, aux environs de la capitale, des dépôts d’où il ne les tirait que pour fournir aux besoins du cirque et des grandes cérémonies publiques. Ilest vrai qu'aucun auteur ne parle en termes exprès de ces établissements ; mais on trouve à ce sujet, surtout dans les poëtes , un assez grand nombre d'indications de l’ensemble desquelles on peut conclure que ces dépôts se trouvaient dans les plaines boisées d’4rdea et de Laurentum.

Il est certainement question, dans les vers suivants de Juvénal, du dépôt établi près de la première de ces deux villes :

Quatenus hic non sunt nec venales elephanti,

Nec Latio, aut usquam nostro sub sidere talis Bellua concipitur ; sed furva gente petita :

Arboribus Rutulis et Turni pascitur agro.

Cæsaris armentum , nulli servire paratum Privato : siquidem Tyrio parere solebant Hannibali , et nostris ducibus, regique Molosso Horum majores , ac dorso ferre cohortes,

Partem aliquam belli, et euntem in prælia turrinu.

(Juven., Sat., xu, vers. 102, sqq.)

Les mots Cæsaris armentum , nulli servire paratum privalo , font allusion à Domitien , qui avait üré beaucoup d’éléphants d'Afrique, et à la loi qui, ainsi que nous lPavons dit page 386 , interdisait aux particuliers la possession de ces animaux.

Quant au dépôt de Laurentum, son existence est attestée par

l'inscription suivante, publiée par Gruter (page 394, n° 2 de la première édition):

TI. CLAVDIO. SPECLATORIL.

AVG. LIB.

PROCVRATOR. FORMIS. FVNDIS.

CAIETAE. PROCVRATOR.

LAVRENTO. AD. HELEPHANTOS.

CORNELIA. BELLICA. CONIVGI B M

Cette épitaphe doit être rapportée aux derniers temps d’Auguste ou aux premières années de Tibère, et le Tiberius Claudius auquel elle est consacrée devait être l’un des inspecteurs ou employés du dépôt de Laurentum.

On a des raisons de conjecturer qu’outre ces deux grands dépôts d’éléphants , les Romains avaient formé, pour ces animaux, une infirmerie : c'était à Tivoli que devait être situé ce troisième établissement. Les éléphants y trouvaient en effet un climat plus salubre, et des eaux sulfureuses, qui, avec la vertu de leur rendre la santé, avaient celle de rétablir la blancheur de leurs défenses, quand elles avaient jauni ou noireci par suite de quelque maladie. La propriété qu'ont les vapeurs de soufre de blanchir certaines sub- Stances est assez connue pour qu'il soit inutile de la rappeler ici.

Je fonde ces conjectures sur quelques passages qui, pris isolément, ne seraient peut-être pas très-concluants, mais dont la réunion me parait former une preuve convaincante. Je citerai d’abord deux épigrammes de Martial sur une dame qui allait à Tivoli pour s’y blanchir les dents ou le teint :

Tibur in Herculeum migravit nigra Lycoris ; Omnia dum fieri candida credit ibi.

(Epigr., 1v, 62.)

Dum Tiburtinis albescere collibus audit Antiqui dentis fusea Lycoris ebur,

Venit in Herculeos colles. Quid Tiburis alti Aura valet? parvo tempore nigra redit.

(Jbid., vu, 12.

Dans une troisième pièce, le poëte compare la blancheur de sa toge à celle des défenses des éléphants que l’on gardait à Tivoli :

Lilia tu vincis, nec adhuc delapsa ligustra, Et Tiburtino monte quod albet ebur.

({bid., vin, 28.)

Le témoignage de Silius Italicus est plus positif encore :

Quale micat semperque novum est quod Tiburis aura Pascit ebur..…...

(Punicor., xi, vs. 229.)

lei le mot pascit ne permet pas de douter que le poëte n'ait voulu parler des éléphants , et non pas simplement de Pivoire. Le passage suivant de Properce vient à l'appui de mes inductions :

Pomosis Anio qua spumifer incubat arvis, Et nunquam Herculeo numine pallet ebur, (Lib. 1v, eleg. 7, vers 81.)

De cette dernière citation , on peut inférer que ces dépôts étaient déjà établis du temps d’Auguste, dont Properce est le contemporain.

NoTe L (page 416).

Sur Khosrou- Nouschirwan.

Le nom de ÆAosrou datait de loin dans la monarchie des Perses, s’il est vrai que ce soit le même que celui que les Grecs transformèrent en Kôügos (Cyrus), comme de Darah ils firent Aupseics ( Darius) ; d'Ardschyr, Apraëéoëns (Artaxerxès\, etc. Les Latins ont désigné ce prince par le nom de Chosroës, et les chroniqueurs arabes, par celui de Æïsra-ben-Kobad. L’épithète de Nouschirwan,ou Anouschrewan, que lui ont donnée les Persans, signifie le clément, le généreux : Khosrou ne se montra pas toujours très-jaloux de la mériter; mais il fut le prince le plus puissant de sa race, et il étendit son empire de l’Indus à l’'Euphrate, et de la mer d’Aral au fond de l'Arabie.

Les auteurs persans, qui ne tarissent pas sur ses louanges, le préfèrent à tous ses prédécesseurs, sans en excepter Cyrus.

Il se signala en effet, non-seulement par ses conquêtes, mais aussi par la protection qu’il accorda aux lettres et aux sciences: il était lui-même assez instruit pour son temps et pour son pays, et 1l avait fondé à Gondi-Sapor, près de Suse, une académie de philosophie, de médecine et de poésie; 1l fit traduire en persan beaucoup d'ouvrages grecs, et notamment ceux d’Aristote et de Platon. il fitvoyager dans l’Inde son médecin Burzouyèh,ou Buzurpg- Mihir, qui était en même temps le plus savant des mages, et le chargea de traduire dans la langue persane les meilleurs traités de morale et de politique qu’il pourrait trouver dans ce pays; d'y rechercher enfin tout ce qui pourrait être utile aux progrès des arts et des sciences. Ce philosophe, que Gibbon appelle le Sénèque de l'Orient, s’acquitta dignement de sa mission. Ce fut lui qui fit convaître en Perse les fables attribuées alors à Pilpay ou Bidpaï, et que l’on croit maintenant avoir été composées par le brahmine Viclinou-Sarma. C'est aussi à Buzurg que nous devons le jeu des échecs, jeu qui alors était déjà ancien dans l'Inde, et qui, de la Perse, s’est propagé dans tout l'Occident.

Khosrou-Nouschirwan régna quarante-huit ans. Ses biographes assurent qu'il entretenait régulièrement jusqu’à mille éléphants.

NotTE M (page 418 ).

Sur la Lazique et sur les défilés du Caucase.

La Colchide, l'Ibérie et l'Albanie, qui s’étendaient depuis le Pont-Euxin jusqu’à la mer Caspienne, dépendaient d’une manière plus ou moins immédiate, du royaume de Mithridate. A la chute de ce prince, ces contrées formèrent des États indépendants; mais elles ne furent pas longtemps à l’abri de l'ambition des Romains ; car ceux-ci devaient comprendre, à mesure qu'ils faisaient des progrès en Asie, de quelle importance il était, pour la sécurité de leur empire, de porter leur frontière du nord jusqu’à la barrière naturelle du Caucase, comme ils avaient porté celle de l’est jusqu’au cours de l’Euphrate. Aussi Trajan n’eutil rien de plus pressé, après avoir abaissé la puissance des Parthes, et soumis l'Arménie , que de donner un roi de son choix aux Albamens, et de forcer les princes de la Colchide et de l’Ibérie à reconnaître la suprématie de Rome ; les liens de cette sorte de vasselage furent encore rendus plus étroits par Dioclétien.

Ge fut après la translation de l'empire, que ces provinces, déjà

chrétiennes, commencèrent à être connues sous le nom de Zazique , dénomination dont toutes les traces ne se sont point effacées, car on donne encore aujourd’hui le nom de Lazes à une peuplade disséminée sur les côtes de la mer Noire, dans le pachalik de Trébizonde, et la plage qui s'étend à l'est de cette ville jusqu’à Batum (ou Bathoum) conserve encore le nom de Lazistan.

La possession de ces contrées devait nécessairement être un suiet de contestation entre la Perse et la cour de Constantinople; car chacune de ces deux puissances avait le plus grand intérêt à dominer toute la chaîne du Caucase et à garder, pour ainsi dire, la clef des céièbres défilés de ces montagnes, défilés qui étaient la seule brèche par où les Huns , les Avares, les Alains, et toutes les hordes de la haute Asie, pussent faire irruption, soit sur les terres de la Perse, soit sur celles de l’empire.

Les anciens avaient donné à ces défilés le nom de portes (prlæ), et ils les ont souvent mentionnées sous le nom de portes Caucasiennes , Sarmatiques , Albaniennes , Ibériennes, Caspiennes ; ce qui ne veut pas dire pourtant qu'ils aient réellement connu autant de passages distincts; car leurs idées n’étaient pas bien arrétées à cet égard. Le plus souvent ilsen ont parlé vaguement, et ils ont donné des noms différents au même passage ou à de simples ramifications du même défilé. Voyez Hérodote, 1, 104; 1v, 12. — Ptolem., Geogr., vi, 2.— Strabon, Geogr., xi.—Pompon. Mela, 1, 15. — Plin., Hist. nat., V1, 12, 15. — Cellar., Volit, orbis antiq., bb. ui, cap. 10.— Ansart, Géog. anc., iv. in, ch. 7, $ 4. — Procope, Ménaudre Protector, Priscus , et d’autres écrivains byzantins, font aussi mention des passages du Caucase, mais sans qu’on puisse tirer de leurs ouvrages rien de bien positif sur la position géographique de ces défilés.

Le mieux connu de ces passages était celui que l’on appelait les portes Caucasiennes, et dont Pline nous a laissé la description (Hist. nat., V1, 12): «Ce défilé, dit le naturaliste romain , gigantesque construction de la nature, ingens naturæ opus, était si étroit qu'on pouvait le fermer avec une herse; sa direction, sauf les sinuosités des vallées, était à peu près du nord au sud; et, après avoir coupé la chaîne du Caucase, environ à égale distance des deux mers, il débouchait au milieu de l’Ibérie, ce qui lui avait fait donner quelquefois le nom de portes Ibériennes.

Le même auteur nous apprend qu’il existait autrefois, dans la parie la plus étroite de ce célèbre défilé, une forteresse appelée

Cumania; cette forteresse, dont il est encore question dans Îles voyages de Plan-Carpin et de Rubriquis, a peut-être donné son pom aux Xomans,hordes de Tartares très-connues dans le moyen àge, qui s'étaient établies entre le Caucase et la mer d’Azof, et que l’on peut regarder comme les ancêtres des cosaques du Kouban d'aujourd'hui.

Les portes caucassiennes, qui forment toujours la principale communication entre les deux versants opposés du Caucase, ont reçu, dans les temps modernes, le nom de défité de Dariel, ou de Dariéla, d’une forteresse qui en ferme l'entrée, et qui aremplacél’ancienne Cumania , dont nous venons de faire mention, On y pénètre du côté du Nord, par la vallée du Térek, sur les bords duquel est bâti le fort de Dariéla ; on remonte ce fleuve jusqu’à ses sources, et c’est là qu’on franchit la crête des montagnes, pour descendre sur le versant méridional, en suivant le cours de l’Aragvi, petite rivière qui se jette dans le Kour (le Cyrus des anciens ) auprès de Msket ou Mitskhétha, en Georgie.

Sur la pente septentrionale du Caucase, à l’est de ce défilé, on en trouve un embranchement secondaire, par où l’on peut franchir la montagne, en évitant le barrage de Cumania ou de Dariel; il remonte la vallée de l’Argoun et de la Soundja (Soundscha ) jusque vers les sources du Térek, d’où l’on gagne, comme par la route que nous venons de décrire, les sources de lPAragvi, pour descendre le long de cette rivière jusqu’à son embouchure dans le Kour. C’est probablement ce passage que les anciens géographes ont désigné sous le nom de Pryles Sarmatiques, ou même quelquefois sous celui de Pyles Albaniennes, quoique cette seconde dénomination paraisse mieux convenir à une troisième communication dont nous allons parler.

C’est entre la mer Caspienne et les derniers contreforts du Caucase, versle 42° degré de longitude, que se trouve ce troisième passage, qu’on pourrait comparer aux fameuses Thermopyles de la Thessalie. Il est gardé par des fortifications, et par une grande muraille qui va de la montagne à la mer, et dont la construction est attribuée aux princes de la dynastie Sassanide. Ge défilé, fort connu aujourd’hui, prend son nom de la ville de Derbend, quien ferme l'entrée. Les Turcs lui ont donné le nom de Demir-Capi (Portes de fer), à cause de la sévérité avec laquelle il est gardé. C’est vraisemblablement ce passage que les anciens ont désigné sous le nom de Pyles Albaniennes, quoique , à l'exception d'Héro-

dote, 1ls paraissent n’en avoir eu qu’une connaissance trèsobscure. | t

Ilexiste peut-être dans le Caucase quelques autres passages ; mais la topographie de ce vaste massif est encore trop peu connue pour que lon puisse en donner tous les détails. Quant aux portes Caspiennes de l'antiquité classique, ce n’est pas dans le Caucase proprement dit qu’il faut les chercher ; elles appartiennent à une branche du Taurus, et servent de communication entre la Médie et l’ancienne Hyrcanie. Aussi en est-il quelquefois question chez les historiens d'Alexandre, lequel, comme on sait, ne s’avança Jamais jusqu’au véritable Caucase. Procope, qui écrivait à une époque où les anciennes dénominations commençaient à tomber en désuétude, est, que je sache, le seul historien qui ait appliqué le nom de portes Caspiennes au passage de Derbend.

La Colchide, l'Ibérie, l'Albanie, et toute la région du Caucase, connue sous Îles noms de Mingrélie, d’Imérétie, de Chirvan et de Géorgie, font maintenant partie du grand empire de Russie, auquel elles donnent en même temps une frontière inexpugnable et une base magnifique d'opérations sur les vastes et riches contrées qui s'étendent, d’un côté jusqu’à l’Hellespont, et de l’autre, en longeant la chaîne du Taurus, jusqu'aux défilés de la Cilicie.

NOTE N (page 430).

Sur une tradition relative aux éléphants de guerre, et consignée dans le Koran.

L'anecdote que je vais raconter repose peut-être sur un fond de vérité; mais elle est trop mêlée de circonstances fabuleuses pour qu'on puisse lui donner une place dans un ouvrage historique. Je la rapporterai, cependant, à cause de la connexion qu’elle peut avoir avec mon sujet, et, si l’on veut, à cause de la célébrité dont elle jouit dans les annales de l’islamisme.

On sait qu'avant la naissance de Mahomet, les rois d'Abyssinie s'étaient emparés d’une partie de l'Arabie, dont ils confiaient le gouvernement à des vice-rois qui faisaient leur résidence à Sâna ou Shanäa dans l’Yémen. Un de ces gouverneurs, nommé Abréha où Abrahah-al-Aschiam, forma, dit-on, le projet d'attaquer la Mekke , et d’abolir les superstitions de la Kaabah; car les Abyssins, qui étaient chrétiens, avaient en horreur le sabéisme des Arabes. Abrahah se mit done à la tête d’une armée, et se fit

précéder par un nombre considérable d’éléphants ; il était monté lui-même sur le plus grand de ces animaux, dont le nom était, selon les Arabes, Mahmoud où Mahamoudi. On ajoute qu’à cette époque la garde du grand temple de la Mekke était confiée au sage Abou-Thaleb, grand-père de Mahomet.

Jusqu'ici il n’y a rien que de vraisemblable; passons maintenant au merveilleux. A peine l’armée fut-elle arrivée en vue de la ville sainte , que tous les éléphants, saisis de terreur, se retournèrent tout à coup, rebroussèrent chemin, et portèrent la déroute et la mort dans les rangs des Abyssins. On vit en même temps s'élever de la mer une nuée de petits oiseaux qui vinrent planer au-dessus de l’armée, sur laquelle ils laissèrent tomber une grêle de petites pierres embrasées qu’ils tenaient dans leur bec et dans leurs serres, et qui tuèrent les hommes et les éléphants. Dieu fit ensuite descendre des montagnes des torrents qui entraînèrent tous les cadavres à la mer. Le seul Abrahah survécut pour porter aux Abyssins l'annonce du désastre, mais il fut frappé de mort en arrivant à Säna.

La date de cet événement, désignée dans la chronologie arabe sous le nom d’Am-al-Fil (année de l'éléphant), coïncide avec celle de la naissance de Mahomet (569 après J.-C.). Le Prophète a inséré dans son Koran Îa relation de la défaite d’Abrabah, et il en a fait le sujet du chapitre 105, intitulé Surat-al-Fil, ou chapitre de l'éléphant. Voyez, sur ces événements, Aboul-Féda, Zit. Mohammed., præfat. — Marracci, Prodrom. ad refut. Alcorani, 1, 4. —Gagnier, Vie de Mahomet, t. 1°.—Selon le savant Langlès, ce serait sous le nom &e Tarykh-el-Fyl que les Arabes désigneraient : époque de la défaite d’'Abrahah.

En laissant de côté tout ce qu’il y a d’absurde et de fabuleux dans cette légende, on pourrait en inférer que les Abyssins faisaient alors quelques essais pour dresser les éléphants. J'ai dit ailleurs (pag. 12) qu'à l’époque du voyage de Cosmas Indico= pleustès, les peuples de cette partie de l'Afrique n’en avaient point d’organisés pour la guerre; mais cette idée pourrait leur être venue plus tard, et on serait tenté de le supposer d’après une particularité rapportée dans les chroniques arabes de Burckhardt, où il est dit que la vingtième année de l’Hégire (640 de J. C.), les Nubiens, étant venus au secours des chrétiens d'Égypte, opprimés par les musulmans , amenèrent dans la vallée du Nil uve armée de 59,009 hommes et 1,300 éléphants, Le savant

Ritter a mentionné ce fait dans sa Géographie de l'Afrique (tom. ui, p. 295, de la trad. franç.), et, quoiqu’on puisse et qu’on doive même regarder comme exagéré le nombre de 1,300 éléphants, rien ne prouve qu'il n’y ait pas un fond de vérité daus ce récit, et que les Nubiens n’en aient pas eu quelques-uns avec eux. Les Abyssins eux-mêmes ont essayé, dans les temps modernes, de dresser ces animaux pour la guerre; c’est ee que prouve le passage suivant de l'Espagnol Marmol, qui voyageait dans ce pays au commencement du xvi° siècle : « Quando los Éthiopos «van à la guerra, elevan hechos Castillos de madera sobre los ele- «fantes, y desde encima pelean diez y doze hombres con saëtas, «ptedras , y dardos» ( Descript. de l'Africa, Nb.1, p.23). Mais ces tentatives isolées ne paraissent pas avoir eu de suite, et je persiste à soutenir, ainsi que Je l’ai fait au commencement de cet ouvrage, que les nauons de l’intérieur de l'Afrique n’ont jamais adopté le service des éléphants d’une manière stable et régulière.

Quant à la circonstance des petits cailloux brülants lancés par des oiseaux venus de la mer Rouge, il est possible que les Arabes aient voulu symboliser par cette allégorie l'invasion de la petite vérole qui , à peu près à cette époque, pénétra d'Afrique en Arabie et y fit de grands ravages. L'histoire nous apprend, en effet, que cette maladie fut portée dans cette contrée par une armée abyssinienne, et que presque tous les soldats de cette armée en furent victimes. De l'Arabie, ce fléau fit invasion au dehors, et il eut bientôt fait Le tour du monde.

NOTE O (pages 58 et 253).

Éclaircissements sur la marche des éléphants d’ Alexandre

depuis l’Inde jusqu'à Babylone.

Forcé par les clameurs séditieuses de ses soldats de reprendre le chemin de la Perse, Alexandre partagea son armée en trois grandes divisions, dont une devait s’embarquer sur l’'Hydaspe, et les deux autres suivre les deux bords de ce fleuve. Le commandement de la colonne de gauche, laquelle était composée de la meilleure parte de l'armée et de 200 éléphants, fut confié à Héphestion (Arrian., Fxped. 4lexand., vi, 2; voyez plus haut, pag. 253 Cratère fut chargé de celui de la droite. L'armée marcha dans cet ordre jusqu’au pays des Malliens (le Moultan d'aujourd'hui). Arrivé Jà, Alexandre changea ses dispositions ; il réunit ses différentes

DES ÉLÉPHANTS. — NOTES. 549 divisions ; et tandis que lui-même, avec le gros de l'armée, continuait à s'approcher de la mer, Cratère, avec une forte colonne et les éléphants, se dirigea vers la Perse, par l’Arachosie et la Drangiane (Arrian, ébid., vi, 5). C’est ce changement de dispositon que J'ai mentionné à la page 58. Suivant Sainte-Croix, dont j'ai suivi l'opinion dans cet endroit, Alexandre ne se serait déterminé à prendre cette mesure qu'après avoir atteint les bouches de l’Indus (voyez l’'Exam. critig. des hist. d'Alexandre, pag. 418) ou aux environs de Pattala. Mais quel que soit le sentiment que l’on adopte à cet égard, il n’en est pas moins certain que les éléphants furent conduits, peudant une partie de la route, par Héphestion, et pendant l’autre, par Cratère.

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