CHAPITRE ni
Science favorite des Turcs. «- Panajotaki , premier interprète de la Porte. — Alexandre Maurocordato. — Influence des interprètes. — Hospodars. — Pouvoir des Turcs sur les Grecs." Capitulations, privilèges de quelques parties de la Grèce.— Relations avec ritalie.—- Quelques causes secondaires de conservation.
Les Turcs, qui avaient reçu des Sarrasins plusieurs connaissances scientifiques, s'attachèrent principalement à Talchîmie , à l'astrologie et à la médecine; mais stationnaires par constitution et indolens par l'effet d'une religion qui soumet tout à l'inévitable destinée, ils négligèrent bientôt ces études, abandonnèrent la médecine aux chrétiens, l'alchimie aux charlatans d'Afrique {magribis), et s'appliquèrent avec ardeur à l'astrologie judiciaire. Quelques notions puisées dans l'ouvrage de Ptolémée, intitulé AiroTÙh[j.(XT(x ou influence des astres, composaient presque toute leur science astronomique. Pour gagner l'estime et la protection de leurs maîtres, les Grecs de Constantînople cultivèrent eux-mêmes les sciences qu'ils voyaient en faveur. Panajotaky , issu des familles émigrées
CONSERVATION DU PEUPLE GREC. Sj
de Trébisonde , ëtudia dans ce but la philosophie et la médecine en Italie : de retour à Constantinople (i63o), il acquit bientôt parmi les Turcs une réputation considérable , et s'insinua particulièrement dans l'esprit du grand-vizir Kiuproulou Mehmed-Pacha. Fort de cette protection , il osa même un jour , en présence de ce vizir et de plusieurs ulémas ou membres du haut clergé, disputer avec un musulman, docteur en théologie , nommé Vanli-Effendy , sur la vérité de la religion chrétienne. Et tandis que les bûchers se dressaient en Europe pour ceux qui manifestaient les plus légères divergences d'opinion, l'on tolérait, dans la capitale du mahométisme, un esclave chrétien annonçant les vérités de sa foî. Panajotaky était versé dans le grec littéral, le latin , l'italien et les langues orientales; il possédait des connaissances étendues et variée^, à la faveur desquelles il obtint la charge importante de grand-interprète de la Porte : c'était le premier Grec revêtu de cette dignité ; cette circonstance influa sur le sort de la nation qui commença dès cette époque à s'immiscer dans les affaires diplomatiques du gouvernement ottoman. Fanajotaki accompagna son protecteur , le grand-vizir KiuproulouMehmed-Pacha, dans son expédition contre l'île de Candie , et ce fut lin-
tercession de Tinterprète qui sauva les Candiotes de la rage des mahométans enflammes par une longue et sanglante résistance.
Panajotaky eut pour successeur dans la charge de grand-interprète son ami Alex." Maurocordato. Celui-ci avait quitté Scio, sa patrie, pour aller étudier la médecine dans les universités de Padoue et de Bologne, d'où il vint à Constantinople exercer son art et occuper en même temps la chaire de belles -lettres et de philosophie dans Técole patriarcale. Le système de la circulation du sang était alors une découverte récente en Europe ; les Turcs, qui ne pouvaient concevoir comment de simples pulsations font connaître les maladies les moins apparentes , taxaient Maurocordato de magie et de sortilège, lorsqu'il employait ce moyen. Ce préjugé Fengagea à publier en grec et en turc un traité sur la circulation du sang. Cet ouvrage ne fut point inutile à son avancement : parvenu à la dignité d'interprète , il fut chargé de pleins pouvoirs dans les négociations de Garlowitz, où il rendit à la Porte de si grands services , qu'elle lui donna pour récompense le titre de confident des secrets de t empire^ titre qui s'est conservé jusqu'à l'insurrection dans le diplôme de tous les secrétaires-interprètes.
Depuis Pana jotaky, le secrétaire-interprète ou
drogman de la Porte fut toujours Grec de nation. Cette dignité fut solennellement interdite aux Juifs et aux Arméniens par des édits autographes des sultans. Le secrétaire-interprète était regardé par le gouvernement comme membre du ministère , et il était attaché au bureau du reisseftendy ou ministre des affaires étrangères. Les privilèges du drogman les plus essentiels consistaient à ne payer aucun tribut, lui, ses fils et vingt personnes de sa suite; à être exempt des droits de douane pour tous les objets de sa consommation; à n*être traduit devant aucun tribunal, si ce n'est devant la cour suprême de justice ou tribunal du grand-vizir; à paraître en pompe , pour aller à la Porte ou ailleurs , sur un cheval caparaçonné , entouré de quatre pages en livrée , à la manière des ministres turcs ; à pouvoir racheter pour son service des esclaves géorgiens, ce qui n'était permis qu'aux mahométans , et qui futdemandé comme privilège par Panajotaki , pour avoir la faculté de sauver de Tapostasie quelques-uns de ces chrétiens , et de les affranchir après les avoir rachetés.
Les fonctions principales du drogman étaient , au commencement, d'interpréter dans les audiences et dans les conférences les discours réciproques des ministres turcs et des ambassa-
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deurs; car les drogmans de ceux-ci n'avaient pas le droit d'expliquer ces discours, ef ne pouvaient prendre la parole. Les drogmans de la Porte traduisaient aussi les notes et les mémoires adressés au gouvernement par les ministres étrangers , ainsi que les lettres des souverains au sultan. MaisPanajotaky et ses successeurs immédiats étaient des hommes trop instruits, trop habiles, pour se contenter de ces fonctions matérielles. Leur savoir-faire d'une part, et de l'autre l'ignorance des ministres turcs et surtout la faiblesse du gouvernement dont la décadence commençait déjà à se faire sentir, toutes ces cjfuses rendirent la charge de l'inter-* prête la plus délicate et la plus importante de celles du ministère *. Et en effet , aucune affaire
* Cette charge éminente donna aux interprètes une grande influence. J'en citerai quelques exemples.
Alexandre Manrocordato prévint la destruction de Tiie de Scio, sa patrie , conquise par le fougueux Pigali-Pacha, grand-amiral de la flotte ottomane.
Son fils Nicolas ôta aux indigènes de Yalachie et de Moldavie le droit d'aspirer au gouvernement de ces principautés; il fit attribuer ce droit aux seuls GrecSy en devenant lui-même le premier hospodar de Yalachie. Ce fut encore lui qui, par ses insinuations au kan de la Crimée et à la Porte, procura un accueil favorable à Charles XII.
L'ile de Rhodes, autrefois l'apanage des grands-vizirs,
CONSERVATION DU VEUPhE GREC. 6l
avec les puissances europëennes n'était traitée à la Porte que par. le canal de finterprète grec. Si quelque drogman des ambassadeurs proposait
était yiexée de mille manières par les perceptenrs qu'ils y envoyaient ; personne n'osait se plaindre. Mais l'interprète Grégoire Ghika saisit l'occasion de la disgrâce d*un de ces ministres pour faire au gouvemement des représentations verbales sur l'ëtat malheureux de Tile de Rhodes y et il réussit : le sultan l'ôta aux yizîrSy leur donna à la place la riche province d'Acélin dans la Phrygie, et joignit File de Rhodes aux domaines impériaux, la préservant ainsi de sa ruine totale.
Nicolaky Soutzo , d'intelligence avec les députés polonaisy engagea Jagliktzi-£min-Pachay ministre des affaires étrangères et bientôt après grand-vizir, à exciter Mustapha ni à la guerre contre la Russie; mais après le mauvais succès de la première campagne, tous deux eurent la tête tranchée.
Constantin Tpsilanti, père de cet Alexandre qui sortit de Russie pour lever l'étendard de l'insurrection , facilita la triple alliance des Anglais, des Russes et des Turcs contre la France qui venait d'envahir l'Egypte; et pour prix de ce service, il obtint la principauté de Moldavie par la médiation de l'empereur Paul I^^.
Alexandre Soutzo et Charles Callimaky, drogmans de la Porte, contribuèrent beaucoup aux liaisons amicales qui eurent lieu entre Napoléon et Sélim III.
Lorsque la flotte anglaise, ayant forcé les Dardanelles, vint jeter l'ancre devant Constantinople, menaçant delà
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officiellement aux ministres des affaires ëtran^ gères une négociation quelconque , sans que le grand-interprète fût présent , le ministre turc , avant de lui répondre , lui demandait préalablement si rinterprète de la Porte avait connaissance de cette communication ; et à la réponse négative du drogman de l'ambassadeur : a//^^ , lui disait le reiss-effendy, informez-en notre drogman.
Les Turcs ne raisonnent que d*après leur manière d'envisager les choses ( et il est naturel à Thomme de penser selon ses goûts , son éducation, ses connaissances, ses préjugés nationaux et religieux , et les exemples qu'il voit chaque jour) : aussi un publiciste aurait beau haranguer les Turcs sur l'économie politique , ceux-ci VLtn préféreraient pas moins les dissertations de leur chef de police sur l'augmentation de la taxe des
dëtruirCy rinterprète Alexandre Chantzerl eut une entrevue officielle avec Tamiral anglais Duckworth, le second jour de son apparition formidable; et devinant qu'il n'avait point rintention d'incendier la capitale , ce fut par son rapport et les enconragemens donnés par le général Sébastiani que Sélim III rejeta les propositions de l'amiral. Voilà quelques-unes des occasions où les secrétaires interprètes se servirent efficacement de leur influence. Je pourrais en citer plusieurs autres exemples; mais ils sont trop récens pour m'en permettre la publicité.
comestibles , et les conceptions du juif courtier sur le système de surcharger (es tarifs de leur douane.
Avec de tels penseurs , il est bien clair que ni les drogmans au service des ambassadeurs européens, ni ces ambassadeurs eux-mêmes, ne pouvaient raisonner, discuter et enfin persuader. Les Grecs au contraire , connaissant la langue turque, l'écrivant et la parlant mieux que les Ottomans , se pliaient à leurs goûts et à leurs aversions , gagnaient leur confiance, s'insinuaient dans leur esprit et le maîtrisaient à leur volonté. Voilà la raison pour laquelle , dans les affaires diplomatiques les plus petites comme les plus grandes , les ambassadeurs des puissances chrétiennes ne traitaient avec la Porte que par Pintermédiaire et d'après les conseils du grand-interprète. J'en appelle au témoignage des ministres qui ont résidé auprès du gouvernement turc et qui y ont exercé la plus grande influence; j'en appelle avec confiance à ces ministres , qui sont trop au-dessus d'une vanité mal placée et indigne de leur caractère , pour ne pas reconnaître qu'en différentes occasions les interprètes de la Porte rendirent d^importans services aux puissances chrétiennes.
Ces interprètes ayant étendu de bonne heure
le cercle de leurs fonctions et acquis un grand ascendant sur le ministère , ne tardèrent pas à devenir les inspecteurs de toutes les affaires civiles des nations chrétiennes sous le joug des Turcs, et à se faire reconnaître comme tels par le gouvernement lui-même ; en sorte qu'étant ainsi au courant de ce qui se passait dans la Grèce , en relation directe et journalière avec tous les fonctionnaires publics , à portée d'apercevoir la marche de la faver du sultan, ils ménagaient tous les partis , et prévenaient ou arrêtaient les persécutions des pachas contre les chrétiens des provinces.
L'interprétât devint encore une autre source de bienfaits pour la nation. Tout le monde sait que lorsque le gouvernement ottoman ne pensait aux puissances chrétiennes que pour les attaquer , les ambassadeurs qu'il leur députait n'étaient que des hérauts porteurs d'une insolente déclaration de guerre. Ce fut sous Louis XIV que la Porte envoya pour la première fois en France un ambassadeur, Ahmed-Eifendy. Mais depuis les guerres désastreuses avec la Russie , le gouvernement turc fit un plus fréquent emploi de missions auprès des cours étrangères. L'interprète de la Porte observa que les ambassadeurs turcs, ignorant les langues européennes, seraient
inutiles, s'ils n'avaient à leur suite, en qualité d'interprètes, des Grecs instruits. H fit plus : il prétexta la nécessité de protéger le commerce de l'empire , pour proposer rétablissement de consulats et de vice-consulats dans les différens ports d'Autriche , de France , d'Espagne et d'Italie. Mais les ambassadeurs turcs étaient tout-àfait incapables de remplir ces fonctions; tous revenaient des lieux de leurs députations aussi ignorans qu'ils y avaient été *.
De tels hommes avaient horreur d'aller en Europe, et mettaient tous leurs soins à éviter la fonction d'ambassadeurs. Ayssi étaient-ce presque toujours des Grecs que la Porte nommait pour chargés d'affaires auprès des puissances chré-
"^ J'en citerai un exemple. Jussuf Agliah Effendi avait été^ en 1796, ambassadeur à Londres. De retour à Gonstantinople , on lui demandait ee qu*îl avait vu de remarquable dans son voyage d'Angleterre. La fameuse chambre des communes, répondît-il avec un souverain mépris, n'est qu'une assemblée d'iosolens et de grands parleurs ; je n'y ai rien trouve que de misérable. M»is j'ai vu à Londres une chose réellement frappante, une chose digne d'admiration : c'était un homme qui, tenant quatre oranges d'une main et deux fourchettes de l'autre , jetait en l'flir alternativement les fourchettes et les oranges et les plantait l'une dans l'autre avec une étonnante célérité.
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tiennes. TeU furent les Argyropoulo , les Marco, les Raly , les Mavrojény , les Théologos , les Panajotaky , les Ramadany , les Négris , chargés d'affaires de la Porte ottomane à Paris , à Vienne, à Londres et à Berlin. Les consuls aussi , et les vice-consuls , étaient en général tous Grecs , circonstance bien favorable au conimerce de la nation. Ces consuls et ces chargés d'affaires étaient attachés au bureau de Tinterprétat; ils étaient recommandés au ministère ottoman par le grandinterprète qui les choisissait, et entretenait avec eux des correspondances suivies.
Parmi les causes du crédit et de llnfluence du drogman de la Porte , la principale était sa qualité de candidat aux principautés dé Valacbie et de Moldavie. Conime les hommes sont plus avides de richesses là, où Ton est moins sûr de les conserver, comme ceux qui sont accoutumés à être vexés et dépouillés apprennent à leur tour l'art des concussions et des rapines , les ministres turcs, toujours exposés aux confiscations arbitraires du sultan , se forment à cette effroyable école et cherchent dé toutes les manières les moyens de s'enrichir. Bassesse, violence , fourberie sont emjployées tour à tour avec indifférence, pourvu qu'ils puissent en retirer de l'argent. Les deux malheureuses principautés de Valachie' et
deMoldavie, gouvernées par des hospodars grecs qui n'étaient que des esclaves titrés , paraissaient toujours, aux yeux du sultan et de ses niinistres, comme deux riches provinces habitées par des infidèles , et destinées pour cette raison à satisfaire leur avidité.
Aussi les hospodars qui gouvernaient ces principautés, n'étant que les fermiers du sultan, jouissaient de sa faveur , et ils étaient flattés par ses ministres , qui les caressaient d'une main et les dépouillaient de l'autre. .
Cependant cette faveur n'était qu'éphémère : un nouveau grand-vizir , un nouveau favori du sultan voulait à son tour faire nommer un nouvel hospodar, qui, étai^t sa créature, lui fournirait plus d'argent. Ils trouvaient des asf»rans à ces places , dalis la personne de l'interprète en activité de service ou destitué , et dans les hospodars qui, précédemment déposés, s'étaient retirés à Constantinople. Ainsi le drogman de la Porte était considéré en quelque sorte comme hospodar présomptif.
De leur côté, les hospodars, tant que leurs protecteurs restaient dans leurs places , jouissaient d'une faveur si grande que leur influence s'étendait à toutes les affaires sérieuses de la nation grecque. Leurs agens à Constantinople, qui étaient
les hommes les plus habiles, s'occupaient de toutes les relations civiles des chrétiens sous le joug ottoman, et plusieurs de ces agens leur rendirent de grands services. Outre le crédit quils avaient auprès du ministère et du clergé , par l'or dont ils les comblaient , ces agens entretenaient des liaisons d'amitié plus ou moins directes avec presque tous les pachas des provinces et les officiers gouverneurs des districts ; en sorte que , quand les archevêques étaient vexés par ces pachas , ils avaient recours aux recommandations des agens , qui opéraient souvent un effet salutaire . Aly-Pacha lui-même caressait les hospodars, leurs agens et le drogman de la Porte. Souvent je fus témoin oculaire des obstacles que rencontrait ce satrape dans ses actes de tyrannie de la part des interprètes et des hospodars.
Mais ce monstre savait se servir des monstres pour exécuter ses desseins. Les noms de ces Alys subalternes ne seront rapportés par l'histoire qu'avec horreur. Des Grecs indignes de ce nom, choisis et protégés par Aly , forçaient les habîtans à souscrire de fréquentes adresses au sultan ou au grahd-vizir , dans lesquelles ils se louaient de la justice et de la sage administration d'Aly- Pacha ; de manière que par cette politique et par l'argent qu'il savait répandre à propos , Aly dé-
mentait toute plainte et neutralisait toute dëmarche qu on eût pu faire contre lui. Nous serons appelés à revenir plus tard sur le caractère et sur la conduite de ce tyran; dans ce moment je ne le cite que pour ses rapports avec les Grecs de G)nstantinople et pour l'habileté avec laquelle il savait prévenir leurs attaques et éviter leurs oppositions.
Mais pour connaître mieux les rapports qui existaient entre les Grecs et leurs maîtres , il faut encore examiner brièvement quelques questions.
Quelle était la forme du gouvernement civil de la nation après son asservissement? Jusqu'à quel point le despotisme absolu des Turcs exerçait-il sur elle sa tyrannie? Quelle influence avait le pouvoir ecclésiastique sur les affaires civiles? Quelles variations dans le type du pouvoir arbitraire des sultans produisirent la situation topographique des différentes parties de la Grèce , 1 époque de leur assujettissement, et la manière dentelles furent subjuguées? Voilà les questions quil faut éclaircir pour se faire une idée juste et précise de la Grèce esclave : leur solution nous servira de fil dans le dédale de son histoire moderne.
Si Ton croit que le peuple grec sous le joug
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des Turcs était comme les esclaves transportés de la Nigritîe, qu'on se détrompe. Dans plusieurs colonies européennes la supériorité numérique des Nègres ne leur donnait pas le droit de former un corps ; ils étaient comme ces amas de pierres qui ne forment aucune espèce d'édifice. Us étaient la propriété individuelle de l'Européen
dans toute l'acception du terme ; mais les sujets chrétiens de la Porte et leurs propriétés n'appartenaient immédiatement qu'au sultan seuL Personne n'avait le droit de les empêcher de se transporter d'une province dans une autre. Les gouverneurs et les autres fonctionnaires civils musulmans ne mettaient à mort les criminels qu'au nom du souverain. Encore ce souverain n'avait-il pas le droit d'ôter la vie à un accusé sans une sentence expresse de la loi; Pour appuyer ce que je viens d'avancer , je ne citerai qu'un seul exemple. Dans la première guerre de Catherine II le sultan Mustapha* IQ voulut condamner à mort le prince de Valachie Grégoire Callimaky : il le déposa, le fit amener à Constantinople , lemprisonha, et exigea du séinoulislam ou grandmufti de cette époque , appelé Osman-Molla , la sentence de mort contre le prince innocent. Le mufti demanda au sultan quel était le crime de l'accusé , et l'ayant appris , il répondit que la
faute du prince ne méritait pas la peine capitale, et que si le sultan insistait , il était maitre de le destituer de sa fonction de grand -mufti, mais qu'il ne saurait pas lui arracher une sentence in* juste. Mustapha, furieux, lui répliqua: Non, je ne te déposerai pas , mais j'abolis dès ce jour le droit des muftis sur les jugemens de cette nature. En effet , il donna sur-le-champ Tordre d'étrangler le pauvre prince , et ce n'est que depuis cette époque que les sultans se sont arrogés le droit d'ôter la vie à leurs sujets sans recourir à la décision des lois.
La guerre seule donnait aux mahométaiis le droit de traîner en esclavage, vendre, ou massacrer les ennemis qui tombaient entre leurs mains ; mais le terme du droit de conquête expiré, lès habitans subjugués étaient regardés comme propriété du sultan. Les Timariotes et les Sipahis ou seigneurs feudataires , qui pour prix de leurs victoires reçurent des terres en partage, percevaient des dîmes (^ouchour); mais ils n'avaient aucun droit ni sur la personne de leurs vassaux , ni sur leurs propriétés. Les sujets non musulmans portent le nom de raïas, et les sujets mahométans s'appellent serviteurs de Dieu , et paient simplement des impôts , tandis que les chrétiens doivent payer de plus au fisc
7 a PREMIERE PARTIE.
impëriâl une capitation annuelle (appelée badz et haradz,, termes synonimes appliques au tribut en monnaie), qui est un signe de leur servitude et non pas un rachat annuel de leur vie , comme quelques écrivains induits en erreur l'ont avancé.
Par conséquent, pour conserver ces sujets ou raïas , on leur accordait le privilège de former un corps à eux , qui , gouverné par des autorités locales ottomanes , avait cependant aussi son administration ecclésiastique et ses notables.
Ces ecclésiastiques étaient des archevêques ou évoques, qui, en vertu du bérat^ diplôme impérial , dont ils étaient munis , avaient aussi le pri-* vilége de juger en première instance les différends de leurs ouailles; la collection des lois de Justinien rédigée par Constantin Harménopoulos, jurisconsulte célèbre du i4"* siècle, était le guide de ces juges ecclésiastiques. Tout ce qui regardait les relations civiles de la société, était de leur jurisdiction.
Les notables {codza-^bachi ou doyens) aidaient révêque ou l'archevêque dans son administration civile. Lorsqu'ils étaient vexés par les autorités locales ottomanes , ou surchargés d'une taxe trop forte; lorsqu'ils avaient quelque affaire essentielle qui exigeait Fassentiment du gouverne-
CONSERVATION DU FEUPIB GREC. j3
ment, ces notables tenaient conseil avec leur chef ecclésiastique , rédigeaient une pétition, y mettaient leurs sceaux, leurs signatures, et après en avoir préalablement informé le patriarche de Constantinople , ils l'expédiaient , ou la présentaient eux-mêmes au gouvernement.
Partout ou l'habitation des Turcs était permanente, et où la résidence d un pacha ou de quelque autre gouverneur mahométan d'un rang élevé avilissait le caractère national des Grecs, les notables n'avaient presque aucun crédit. Comme en Thrace , dans plusieurs villes de Macédoine , de Thessalie , du Péloponèse , d'Eubée , et d'Epire , ainsi que dans les îles de Rhodes , de Cypre , de Candie , de Cos et de Mitylène , c'étaient les archevêques qui s'appropriaient toute l'influence, soutenus en vertu de leurs privilèges par le patriarche de Constantinople, et plus tard par les ministres interprètes , qui protégeaient toutes lès aflaires civiles des chrétiens sujets de l'empire. Mais dans les parties de la Grèce qui n'avaient pas d'habitans turcs , les Grecs avaient une espèce d'administration municipale, composée de leurs notables {démogéronies) qui avaient beaucoup d'influence : telles étaient plusieurs contrées de la Grèce continentale , ainsi que lés îles de Scio, de Samos, et presque toutes les
j4 phemière partie.
Cyclades et Sporades de la Mer Egée ; ces pays conservèrent ainsi l'esprit de liberté.
De tout ce que nous venons d'exposer, on peut aisément conclure qu'il y eut une tyrannie graduelle et plus ou moins relâchée dans les diverses provinces de la Grèce. Parmi les causes de cette gradation il faut ranger en première ligne la situation topographique de quelques contrées de ce pays^ comme les monts Spbachia ou monts blancs dans rîle dé Candie , les rochers du Maïna dans lé Péloponèse, les gorges et les défilés du mont Olympe dans la Macédoine cis-axienne, et la série des montagnes depuis les Thermopyles jusqu'aux monts acrocérauniens. Les Grecs de ces contrées montagneuses étant naturellement robustes, belliqueux, et ayant le sentiment de leurs forces à cause de leurs positions escarpées , se faisaient respecter par le gouvernement ottoman , qui les traitait en conséquence avec douceur et ménagement : d'ailleurs les Turcs , que leur religion , leurs mœurs , leurs usages , leur ignorance et leurs victoires rendaient indolens , préféraient toujours les plaines auit rochers, et abandonnaient aux Grecs tout ce qu'il y avait d'escarpé et de montagneux dans le pays. Il va sans dire que les Cyclades et les Sporades de l'Archiptel repoussaient par leur aspect rocailleux les Turcs qui, igno-
CONSERVATION DU FEUFLB GREC. y 5
rant Fart de la navigation , ne pouvaient se résoudre à y fixer leurs demeures. Il ne faut cependant pas omettre lavantage des capitulations que ces îles obtinrent lorsqu'elles subirent le joug ottoman et devinrent Tapanage du Capoudait- Pacha ou grand-amiral de Fempire, Le gouvernement turc, occupé des guerres contre les Vénitiens étales, chevaliers de Sahit-Jean de Jérusalem , avait un besoin pressant de leurs habitans pour ses galères , et il leur accorda par conséquent lors de leur capitulation divers privilèges : entre autres il leur permit de n'admettre dans leurs îles aucun mahométan , de n'y recevoir ni gouverneur tii juge musulman^ d'être administrées chacune d'après ses coutumes , de sonner des cloches , de bâtir des églises et dès monastères, et d'avoir leurs chefs ecclésiastiques , leurs primats et le droit de gérer toutes leurs ajffaîres civiles; mais ils devaient verser dans la caisse privée du Capoudan -Pacha une somme déterminée.
Plusieurs contrées de la Grèce continentale appartenant sous le titre de basses ou propriétés particulières, aux sultanes mères, tantes et sœurs, ou ayant été données en apanage aux grands dignitaires du sérail et de l'empire , étaient sous leur protection spéciale : il y eut aussi quelques
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parties de la Grèce données aux principales mosquées et aux villes de la Mecque et de Médine , et dont intendance était confiée au chef des eunuques noirs qui les protégeait. Ces contrées consacrées aux revenus des mosquées s'appelaient ei^Jtafs.
Cependant tous ces avantages de situation topographique , tous ces privilèges , tous ces articles de capitulation , et toute la protection des grands propriétaires, bien qu'ils contribuassent à la conservation du peuple grec , n'étaient pas de nature à le faire prospérer. Les montagnards de la Grèce continentale, persécutés souvent par les pachas voisins , soutenaient des guerres , qui dévastaient leurs villages; les habitans des basses et des et^ka/s j en butte aux calomnies des juges musulmans qui y résidaient, souffraient continuellement des vexations accablantes; les grandsamiraux et leurs commissaires étaient les sangsues des îles de la Mer Egée. Et si ces parties de la Grèce, malgré les avantages que nous avons rapportés plus haut , souffraient à ce point , qu on juge de la situation malheureuse des autres contrées , exposées à toute la féroce rapacité de ces barbares !
Un gouvernement qui ne protège pas l'agriculture, qui ignore, méprise et entrave les opéra-
tions industrielles et commerciales , n'est point propre à inspirer à ses sujets Tamour du travail; aussi les sujets chrétiens, et plus encore les mahométans , croupissaient dans la misère , et l'argent ne s'introduisait dans la majeure partie de l'empire ottoman que par le canal des Européens qui étaient obligés d'y acheter les denrées et les matières brutes , et qui ne pouvaient pas faire des spéculations d'échange dans un pajs où il n'y avait que très-peu de consommation.
Toutefois la nation grecque , naturellement vive, entreprenante et industrieuse , surmontait autant que possible tous les obstacles du despotisme stupide des Turcs, et continuait sans relâche à faire un trafic intérieur, et un petit cabotage qui alimentait son esprit mercantile; et, chose vraiment digne d'observation et bien propre à faire distinguer le caractère des Grecs de celui des Turcs , c'est que dans la Grèce , avant l'insurrection, on n'eût presque jamais rencontré une ville , un village en ruines et inhabité, tandis que dans l'Asie mineure, la misère, effet de l'indolence et de l'apathie des mahométans, est telle., qu'on traverserait des espaces immenses de territoire sans y voir aucune trace d'habitation humaine. Ces germes du commerce et de l'industrie qui ont toujours existé chez les Grecs , jfurent une cause influente de leur conservation.
78 FRBUUiRE FAR<riE.
D autres causes , quoique moins efficaces que celles que nous venons de développer , doivent aussi être signalées comme ayant contribué au salut de la nation grecque. Pendant les trois siècles qui suivirent son asservissement, ce peuple resta stationnaire ; il souffrait sans oser se plaindre ; se bornant à conserver sa religion*, ses mœurs, sa langue , ses usages , il ne faisait que des progrès très-lents vers la civilisation; encore ne s'opéraient-ils que dans quelques provinces, telles que l'Epîre , FAmphilochie et rAcarnanie, grâce à la proximité des possessions vénitiennes , qui entretenaient avec elles des transactions commerciales. Mais plus tard , les villes grecques de Prévésa , de Parga , de Vonitza et de Butrinto furent, pour ainsi dire, les bienfaitrices de la nation. Jouissant d une espèce de liberté sous la domination ombrageuse des Vénitiens qui les ménageaient, elles envoyaientleur jeunesse aux universités dltalie , s'adonnaient au commerce , et répandaient ainsi quelques lumières dans les autres parties de la Grèce. C'étaient elles qui , en* tourées d'Ottomans, bravaient leurs attaques, et tandis qu'elles inspiraient à leurs compatriotes le désir de se délivrer de leur joug à la première occasion favorable , elles donnaient un exemple attrayant de la liberté , par leur bonheur domes« tique et leur prospérité.
Nous ajouterons encore comme causes de la conservation du peuple grec : i° L'absence du droit d'aînesse ; les pères ne condamnaient pas leurs enfans cadets au célibat pour enrichir leur fils aine , le représentant de leur nom et de leur famille; d'ailleurs les biens partagés risquaient moins d'être absorbés par les confiscations et par cette foule d'actes arbitraires auxquels les Grecs devaient forcément se soumettre, a"" Le mariage des prêtres ; ils ne faisaient point une classe séparée de la société, mais, jouissant de toutes ses douceurs, ils étaient plus dociles à la voix de Thumanité , et savaient se conduire en véritables pasteurs dans leurs paroisses respectives. 3° La fusion des différens ordres monastiques dans celui de Saint-Basile ; en sorte qu'on ne voyait pas en Grèce , des religieux divisés par leurs intérêts, chercher à renforcer leur congrégation par un recrutement continuel ; €t quoique ces monastères , restes de la nullité du bas-empire , fussent encore en grand nombre ; quoique, respectés par les Turcs , ils fussent un asile sûr contre leurs vexations , ils ne renfermaient guère que quinze mille religieux dans toute la Grèce; et depuis la prise de Constantinople aucune dispute religieuse, aucune secte ne troubla la paix domestique des familles,, et ne diminua l'attachement du clergé pour les rites de Téglise d'Orient.
8o PREMIÈRE PARTIE.
Cest ainsi que la nation grecque , sans produire rien de remarquable, se conserva cependant dans un état passif jusqu'à l'ëpoque où le bruit des armes de Pierre le Grand se fit entendre dans la Grèce , et lui fit concevoir quelques faibles espérances, que laftaîre duPruth fit bientôt évanouir; toutefois la Russie apprit isousle règne de ce grand monarque la disposition de ses coreligionnaires les Grecs, et s'informa de leurs forces matérielles , tandis que les autres puissances chrétiennes croyaient , sur des relations erronnées , qu'il n'existait plus en Grèce qu'une peuplade éparse , misérable , peu nombreuse , schismatique , ignorante , et qui devait tôt ou tard s'engloutir dans l'abîme de la nation dominante. Cependant ce fut le règne de Catherine II qui mit les Grecs en action, et c'est depuis cette époque qu'ils sont du domaine de l'histoire.
C'est ici que je termine la première partie de ma narration. J'ai voulu exposer avec clarté les causes les plus efficaces de la conservation du peuple grec, de son identité nationale et religieuse , du maintien de ses droits , comme étant des préliminaires indispensables pour faire comprendre la suite des événemens qui composent l'histoire moderne de la Grèce.
CONSERVATION DU PEUPLE CHEC. 8l
Dans la seconde partie nous examinerons plus spéciâlementles progrès de la civilisation en Grèce, les circonstances politiques favorables à la iiation, enfin les antécédens immédiats de Finsurrection actuelle.
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AFFAIBLISSEMENT DE h EMPIRE TURC , ET PROGRES DE LA CIVILISATION. JIN GRÈCE.