CHAPITRE I
Avilissement de Tempire grec. — Envaliissement de Tautorité ecclësiastique.*— Schisme.— 0 conseire Tintégritë du peuple grec durant l'empire des Latins.— Mahomet et sa religion.-— Conquêtes de ses successeurs. — Gengislcan détruit Tempire des Califes."- Royaume naissant dlcone.— Osman-Murad. — Bajazet. — Mahomet El. — Prise de Constantinople.
Tandis que les successeurs d'Auguste bravaient seuls tout le genre humain; tandis que des lignes sanglantes marquaient les bornes de Tempire de ces tyrans , et que tous les hommes ne respiraient que la servitude , une religion nouvelle se répandait des frontières de TArabie sur la surface du globe avec des progrès miraculeux. Renforcée par les coups qu^on lui portait, elle résistait seule à la tyrannie, et finit par en triompher* Ses martyrs donnaient l'exemple de la résistance au pouvoir arbitraire. Ils appre-
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liaient le secret de leur force k ceux qui ne savaient pas défendre les droits de Thomme sur cette terre. Cette religion ét^it la religion chrëtienne. Ses principes étaient fondés sur la justice éternelle et sur l'égalité des droits de citoyen. Constantin le Grand embrassa cette religion nouvelle , et , appuyé sur cette base , monta au trône impérial. Avec elle , il voulut tout changer , excepté le pouvoir absolu ; sans le mettre lui-même en usage , il ne réfléchit point à l'abus que ses successeurs en feraient; sans être despote , il ne sut pas ôter aux autres les moyens de le devenir. Il quitta Rome et transplanta à Byzance le siège de l'empire; mais, semblable à ceux qui, fuyant un lieu pestiféré , emportent des vêtemens infectés d'un poison mortel , l'empereur Constantin amena avec lui les vices organiques du gouvernement le plus absolu , fonda le nouvel empire sur les mêmes bases que celui de Rome , fournit au siège ecclésiastique de Constantinople les moyens de s'élever à la hauteur patriarcale , et sema ainsi , sans le savoir , entre Tancienne et la nouvelle capitale du monde, un germe fécond en rivalité. H fit de la religion un des principaux appuis du trône , et réunit les deux pouvoirs , temporel et spirituel; mais l'événement trompa sa politique : au lieu de se défendre mutuelle-
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ment, le trône et lautel ne tardèrent pas à être ébranlés , à s*affaiblir l'un par l'autre , et les abus jaillirent de toutes parts.
L'empereur Théodose, surnommé le Grand par la petitesse de son siècle , en ordonnant le massacre de Thessalonique , trahit le secret de sa faiblesse par sa cruauté; etTévêque de Milan, en lui défendant Fentrée de Téglise , donna le premier exemple d'un châtiment infligé aux princes de la part du clergé , exemple dont on abusa si scandaleusement dans les siècles postérieurs.
Plus à la portée des barbares du Nord , Tem*pire d'Occident succomba le premier. L'empire d'Orient, quoique chancelant sur sa base, restait encore debout , malgré les vices de son organisation , malgré les attaques les plus terribles ; il ressemblait à une forteresse entourée de murailles énormes, dont les brèches mêmes forment, par leurs masses, des remparts contre les assaillans.
Cependant, des empereurs éphémères pensaient affermir leur trône en persécutant chez leurs sujets le mérite, les talens et le patriotisme. De leur côté, les chefs du clergé se retranchiaient derrière des épithètes pompeuses et se fortifiaient par un cortège de dignitaires ecclé-
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siastiques, dëcorés des mêmes titres que les premiers fonctionnaires de Tempire.
Semblable à un arbre dont le tronc est devenu caverneux par le laps du temps , Tempire d*0rient fut à la fin mutilé sous les coups fratricides des Croisés , avant d*étre tout-à-fait déraciné par les foudres ottomanes. Constantinople fut prise par les Latins; plusieurs provinces, plusieurs îles de la Grèce furent également envahies ; mais cette portion de la Grèce, subjuguée par les Occidentaux , ne reconnaissait pour légitime souverain que le prince grec qui régnait en Bithynîe, parce que lui seul était considéré comme tel par Téglise d'Orient. C'est la religion seule qui octroie aux souverains le titre de princes par la grâce de Dieu; c'est elle seule qui accrédite ce titre auprès des peuples. Ainsi l'édifice de l'empire fut bouleversé de fond en comble ; mais la nation grecque ne périt pas , et ne fut pas réellement soumise aux princes latins. Ce fut la religion qui la sauva des spoliateurs croisés, comme elle fut plus lard son arche de délivrance dans le débordement de la conquête des Turcs. Sous Tégide de la religion se conservèrent les mœurs, la langue et les usages. Ainsi les irruptions des croisés furent comme ces torrens impétueux qui emportent tout, excepté le fond du terrain sur
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lequel roulent leurs flots dévastateurs. U suffit d'observer les phases de la langue grecque avant et après le schisme , pour se convaincre qu elle souftVit beaucoup plus depuis Constantin le Grand jusqu'à Tépoque de la séparation des deux églises, qu'après cette séparation. Les îles de Cypre et de Candie , FEubée et le Péloponèse, les Cyclades et surtout les îles Ioniennes , arrachées à Venise expirante, auraient perdu jusqu'au langage de leurs aïeux, si la religion n'eût tracé une ligne de démarcation morale entre les dominateurs et les sujets.
Dans ces siècles barbares , où la morale de Té-* vangile était gravée sur les longues épées des chevaliers chrétiens, et ou l'on se faisait un Dieu partisan forcené des fureurs des hommes , les croisades, au lieu de rallier les Latins et les Grecs, les séparèrent toujours davantage. Elles irritaient les Grecs , secrètement influencés par la cour de Constantinople, contre les croisés dont l'empereur d'Orient craignait le retour' victorieux. Elles aigrissaient également les Francs, par les entraves et la mauvaise foi qu'ils rencontraient dans la politique ombrageuse du ministère byzantin. Ainsi ces armées de pèlerins, ayant commencé par des plans de saintes con«quêtes , finirent par s'emparer des propriétés de
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leurs frères en }ésus. Alors l'Europe et f Asie étaient plongées dans les ténèbres de Tignorance la plus profonde ; et la superstition , interprète fallacieux de la religion, rendait chaque jour plus hideuses les haines de ceux à qui Tëvangile prêchait la paix et ]*aniour fraternel. Les deux partis se regardaient avec soupçon , et Taversion contre les Musulmans n'était guère plus invétérée que Tanimosité réciproque des Grecs et des Latins.
Quand les Francs, maîtres de Constantinople, y laissaient des traces ineffaçables de leur fureur; quand chaque bannière des chevaliers croisés portait la devise d'une conquête sur le territoire grec; quand les murs de Galata , habités par les Génois , insultaient aux tours de Constantinople; quand les soldats-marchands de cette république imposaient un droit de péage aux navires grecs qui débouchaient de la mer Noire , et quand toute l'Italie était le jouet des Condottieri et le théâtre des atrocités entre les Guelphes et les Gibelins : comment alors les Grecs pouvaientils espérer la moindre disposition sincère , le moindre véritable secours de la part des Occidentaux contre les Ottomans?
Gonstantinople, dépouillée de toutes ses provinces , ne conservant plus que les titres déri-
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soires de sa grandeur passée', ne possédant que ce que contenaient ses murailles , devait , schismatique ou non , périr tôt ou tard : sa ckute était inévitable. Au lieu de soutenir cette ville comme un boulevard contre les Ottomans , les princes chrétiens ne lui proposèrent que les conditions d'une alliance faible et intempestive, aux dépens de la conscience de son peuple.
Telles furent les relations morales des Grecs avec les Occidentaux depuis l'époque des croisades jusqu'à la prise de Constantinople par les Turcs.
Jetons un coup d œil sur la conduite des Mahométans à l'égard des Chrétiens; nous examinerons ensuite le système suivi par la dynastie ottomane à l'égard des Grecs avant et après la prise de Constantinople.
Fondateur d'une religion nouvelle, et voulant faire des prosélytes , Mahomet fit de sa doctrine un mélange de toutes les autres , et l'adapta aux goûts , aux passions et au tempérament des Arabes, n leur permit tous les plaisirs de la terre, et leur promit en même temps dans une vie future pleine de voluptés, des milliers de jeunes houris, des fleuves de lait et de miel, et des fontaines de nectar. Pour obtenir ces félicités, il n'ordonna ni jeûnes tristes, ni piacérations craeHes, ni
CONSEHVATIOIï DU PEUPLE GEEC, I7
prières longues et plaintives ; il prescrivit seule^' ment des ablutions fréquentes et journalières , et un court repentir des péchés , exprimé par ces mots : Je demande pardon à Dieu. Par-là Ma-^ bomet, en habite imposteur, combinait d'un côté la possibilité de jouir de ce qu il appelait laféli-' cité des deux mondes^ et attirait par ses appâts matériels l'Arabe voluptueux; de l'autre il tranchait Wdisputes de ses adversaires par la logique de l'épée , et l'eftroi que répandait son cimeterre accréditait les prétendus miracles par lesquels il augmentait le nombre de ses sectateurs. D'ailleurs à cette époque et dans ces contrées , les innovations religieuses étaient fréquentes et ne paraissaient point une chose extraordinaire. H faut encore ajouter que l'empire d'Orient commençait à s*aifaiblir au dedans et au dehors , de manière à n*étre plus capable de surveiller et de réprimer ces sortes d'innovations et de troubles , surtout au fond de l'Arabie.
Mahomet choisit ses disciples , ou pour mieux dire ses coopérateurs* Quatre d'entre eux furent ses principaux soutiens : ils étaient fourbes et audacieux , comme lui ; guerriers et hommes à grandes vues, plus^ que lui. Us se contentèrent de jouer le second rôle , parce qu'il n'était pas possible de s'arroger tous à la fois le titre d'Envoyé
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divin. Leur religion admet tous les prophètes , parmi lesquels elle range aussi Jésus -Christ et Jean-Baptiste. Elle respecte la sainte Vierge, saint George et saint Démétrius. Ce fut même pour cette raison que Mahomet, ayant visité le monastère du mont Sinaï , donna aux religieux de ce monastère un diplôme , au bas duquel il apposa, en forme de signature, ses cinq doigts trempés dans Tencre. Ce diplôme , qui contient d'importantes prérogatives,est conservé dans le trésor du sérail, depuis que Sélim I" le prit aux religieux du mont Sinaï et leur en donna une copie conforme à l'original et confirmée de sa propre main.
Omar Ibn-el-Hattab, successeur de Mahomet , visita aussi le saint sépulcre et accorda au patriarche de Jérusalem Sophronius un diplôme renfermant des privilèges considérables. Ce di-* plôme est écrit en caractères koufiques et signé par le calife lui-même *.
Plusieurs autres monastères chrétiens furent également à l'abri de la destruction , tant à cause de la vénération que les mahométans leur portent , que de l'adresse des religieux qui savaient
Il existe encore aujourd'hui dans le trésor du patriarche de Jérusalem. C'est un parchemin de format oblong.
à propos s'attirer la faveur et la protection des conquérans , de quelque nation et de quelque religion qu'ils fussent.
Mahomet et ses successeurs se proposèrent à la fois la conquête et la conversion de l'univers. L'alcoran , qui promettait la couronne du martyre à tous ceux qui mourraient en combattant pour $on nom , faisait souhaiter cette mort glorieuse , dans la ferveur du noviciat. Ainsi , courant de conquête en conquête , les premiers califes ne laissaient, dans les pays qu'ils subjuguaient , que les chrétiens nécessaires pour labourer les champs et pour exercer les arts dont les vainqueurs avaient besoin. En vertu d'un ordre de l'alcoran, ces chrétiens avaient là vie sauve, en payant une capitation annuelle , comme serfs ou rdias.
L'Afrique , ravagée par la peste , dont Procope de Césarée fait une horrible description, et dévastée ensuite par les invasions des Goths et des Vandales, n'opposa aucune résistance aumahométisme. La misère et l'ignorance, effets naturels, d'un esclavage si dur, les ruines que Gengis-Khan laissa sur ses traces , les croisades qui faisaient retomber sur les faibles chrétiens de l'Orient la rage musulmane, les divisions sanglantes des successeurs de Mahomet , les Ommiades et les
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Abassides, qui agissaient par contre-coup sur les malheureux chrétiens : toutes ces causes réunies dépeuplaient visiblement TEgypte , la Syrie , la Mésopotamie et les provinces en-deça du mont Taurus. Les chrétiens d'Orient ne trouvaient d'asile et de refuge que dans les villes maritimes du Pont-Euxifi , de la Paphlagonie , de la Bithy nie , de la Phrygie , et du littoral de TAsie mineure , tous pays soumis aux empereurs grecs de Constantinople et de Trébisonde; et encore ces contrées n'étaient-elles pas à l'abri des invasions des Sarrasins , qui poussaient leurs courses jusques vers les faubourgs de Constantinople. Les iles principales de la Grèce furent conquises par les infidèles. Maîtres de la Sicile et de l'Espagne , les Maures auraient souillé jusqu'au sol de la France, si elle n'avait eu Charles-Martel.
Cependant plus le mahométisme gagnait du côté de rétendue , plus il perdait en force et en énergie. L'empire des Sarrasins, en se divisant, s'affaiblissait de jour en jour. H subit le sort des gouvernemens arbitraires qui , par défaut d'une force nationale , deviennent la proie des învasions.Gengis-Khan laissa après lui un champ libre aux hordes de ses Tartares. Un de leur/ chefs usurpateurs , nommé Selzdouk , devint sultan d'Iconium; et ensuite , un autre usurpateur, Os« man , s'empara de ce royaume.
Par une fatalité funeste non seulement aux Grecs, mais à plusieurs autres nations, les sultans successeurs de cet Osman formèrent une série d'hommes extraordinaires. Us joignaient le' calme d'esprit à l'impétuosité de caractère , le fanatisme à une adroite politique , une activité infatigable à une entière résignation aux arrêts du destin ; en un mot , ils furent de ces fléaux que l'on admire en frémissant. Osman fut plus grand que tous ses successeurs , parce qu il en fut le chef. Il devint lui-même l'architecte de son trône , rajeunit le mahométisme décrépit , le retrempa dan3 le fanatisme le plus furieux, et sut profiter de cette religion de carnage , de destruction , de conquêtes , d'ignorance et de tyrannie. Quoique l'histoire le représente comme sage, juste et clément, il n*en est pas moins vrai qu'il ne marchait que sur des débris et sur des ruines. Soldat usurpateur et. surtout barbare , il ressemblait à un incendie y qui dévore pour subsister.
Les conquêtes des Orcban, des Murad et des Bajazet furent d'autant plus grandes et rapides que ces guerriers foudroyans ne rencontrèrent dans les princes chrétiens que des adversaires divisés y des politiques à vues courtes et des soldats marchands. Les empereurs de Constanti-
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Abassides, qui agissaient par contre-coup sur les malheureux chrétiens : toutes ces causes réunies dépeuplaient visiblement FEgypte , la Syrie , la Mésopotamie et les provinces en-^deça du mont Taurus. Les chrétiens d'Orient ne trouvaient d'asile et de refuge que dans les villes maritimes du Pont-Euxip , de la Paphlagonie , de la Bitbynie , de la Phrygie , et du littoral de TAsie mineure , tous pays soumis aux empereurs grecs de Constantinople et de Trébisonde; et encore ces contrées n'étaient-elles pas à labri des invasions des Sarrasins , qui poussaient leurs courses jusques vers les faubourgs de Constantinople. Les fles principales de la Grèce furent conquises par les infidèles. Maîtres de la Sicile et de l'Espagne , les Maures auraient souillé jusqu'au sol de la France, si elle n'avait eu Charles-Martel.
Cependant plus le mahométisme gagnait du côté de rétendue , plus il perdait en force et en énergie. L'empire des Sarrasins, en se divisant, s'affaiblissait de jour en jour. H subit le sort des gouvernemens arbitraires qui , par défaut d'une force nationale , deviennent la proie des învasions.Gengis-Khan laissa aprèslui un champ libre aux hordes de ses Tartares. Un de leur/ chefs usurpateurs , nommé Selzdouk , devint sultar d'Iconium; et ensuite , un autre usurpateur, Os man , s'empara de ce royaume.
Sigismond roi de Hongrie. La dernière heure de Constantinople allait sonner, quand la bataille d'Âncyre, gagnée sur Bajazet par Timur-Bey ou Tamerlan, retarda de quelques années la chute de cette capitale.
L'interrègne , qui se prolongea depuis la captivité de Bajazet jusqu'à Mahomet I", aurait été une circonstance singulièrement favorable, si Ton avait su en profiter. Mais alors, les empereurs de Constantinople n'étaient que des automates qui croyaient avoir remporté des victoires et fait des conquêtes chaque fois qu'ils achetaient la paix par le sacrifice de quelque ville, dernier débris de leur mourant empire. La bataille de Varna , où périt Ladislas roi de Hongrie , répandit la terreur dans toute la chrétienté et rendit le nom de Murad H aussi formidable que celui de Bajazet. Mahomet H , fils de Murad , fut à peine monté sur le trône , qu'il jeta sur Constantinople un coup d'oeil ambitieux. Cette capitale sans provinces était cependant encore formidable par son nom , par ses souvenirs et par un reste de dignité que conservaient ses habitans. Une ressource restait aux Grecs , la conservation de leurs droits. L'empereur Paléologue , qui en était dépositaire , ne voulut pas tant qu'il ve'cut les céder aux usurpateurs , mais il rejeta
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toute espèce de capitulation et périt en combattant sur les brèches de sa capitale ; la nature de sa mort légua aux Grecs le droit impérissable de la venger.
Dans la prise de Constantinople , Thistoire nous offre une étrange contradiction : tandis qu'elle fait monter le nombre des assiégeans à trois cent mille hommes , à la tête desquels était un conquérant encore plus redouté de ses soldats que de ses ennemis , qui assistait en personne à tous les travaux du siège , et qui frappait de sa main les pachas qui ne se faisaient pas tuer sur les brèches; tandis que l'histoire nous rapporte que le siège dura plus d*un mois, elle ajoute que les assiégés n'avaient pour combattans que huit mille hommes , encore étaient-ils ou Vénitiens ou Génois ; comme s'il était possible qu'une poignée de soldats mercenaires eussent pu défendre si long-temps une ville de dix-huit milles de circuit et dont les fortifications étaient faibles et négli-* gées , comme celles de toutes les grandes capitales* Les immenses préparatifs de Mahomet et la durée du siège attestent, malgré les histo-* riens, que s'il y eut dans Constantinople une partie des habitans qui prononçaient contré les Azymites des anathèmes au milieu du danger , il y en eut aussi un très-^grand nombre qui se
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battirent avec courage et moururent en citoyens. Le conquérant prit la ville d'assaut , et y entra au milieu du sac et du carnage ; mais il ne se crut certain de la possession , qu'après s'être assure de la mort de Paléologue : de manière qu'il fit nommer le lieu ou l'empereur périt en combattant Place de mort , pour garantie notoire du trépas du dernier empereur grec. Souvent J'ai traversé cette place , et toutes les fois j'ai versé des larmes furtives sur ce mausolée nominal.
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soires de sa grandeur passée', ne possédant que ce que contenaient ses murailles, devait, schismatique ou non , périr tôt ou tard : sa chute était inévitable. Au lieu de soutenir cette ville comme un boulevard contre les Ottomans , les princes chrétiens ne lui proposèrent que les conditions d'une alliance faible et intempestive, aux dépens de la conscience de son peuple.
Telles furent les relations morales des Grecs avec les Occidentaux depuis l'époque des croisades jusqu'à la prise de Constantinople par les Turcs.
Jetons un coup d'œil sur la conduite des Mahométans à l'égard des Chrétiens ; nous examinerons ensuite le système suivi par la dynastie ottomane à l'égard des Grecs avant et après la prise de Constantinople.
Fondateur d'une religion nouvelle, et voulant faire des prosélytes , Mahomet fit de sa doctrine un mélange de toutes les autres , et l'adapta aux goûts , aux passions et au tempérament des Arabes, n leur permit tous les plaisirs de la terre, et leur promit en même temps dans une vie future pleine de voluptés, des milliers de jeimes houris, des fleuves de lait et de miel , et des fontaines de nectar. Pour obtenir ces félicités, il n'ordonna ni jeûnes tristes, ni jmacérations craeHes, ni
prières longues et plaîntîves ; il prescrivit seule* ment des ablutions fréquentes et journalières , et un court repentir des pëchés , exprimé par ces mots : Je demande pardon à Dieu. Par-là Ma-^ homet, en habile imposteur, combinait d'un côté la possibilité de jouir de ce qu'il appelait laféli^ cité des deux mondes^ et attirait par ses appâts matériels l'Arabe voluptueux; de l'autre il tranchait ks^disputes de ses adversaires par la logique de Tépée , et l'eftroi que répandait son cimeterre accréditait les prétendus miracles par lesquels il augmentait le nombre de ses sectateurs. D'ailleurs à cette époque et dans ces contrées, les innovations religieuses étaient fréquentes et ne paraissaient point une chose extraordinaire. H faut encore ajouter que l'empire d'Orient com^ mençait à s'affaiblir au dedans et au dehors , de manière à n'être plus capable de surveiller et de réprimer ces sortes d'innovations et de troubles, surtout au fond de l'Arabie.
Mahomet choisit ses disciples , ou pour mieux dire ses coopérateurs. Quatre d'entre eux furent ses principaux soutiens : ils étaient fourbes et audacieux , comme lui ; guerriers et hommes à grandes vues, plus^ que lui. Us se contentèrent de jouer le second rôle , parce qu'il n'était pas possible de s'arroger tous à la fois le titre d'Envoyé
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divin. Leur religion admet tous les prophètes , parmi lesquels elle range auwssi Jésus -Christ et Jean-Baptiste. Elle respecte la sainte Vierge, saint George et saint Démétrius. Ce fut même pour cette raison que Mahomet, ayant visité le monastère du mont Sinaï , donna aux religieux de ce monastère un diplôme , au bas duquel il apposa, en forme de signature, ses cinq doigts trempés dans l'encre. Ce diplôme , qui contient d'importantes prérogatives, est conservé dans le trésor du sérail , depuis que Sélim I" le prit aux religieux du mont Sinaï et leur en donna une copie conforme à l'original et confirmée de sa propre main.
Omar Ibn-el-Hattab, successeur de Mahomet , visita aussi le saint sépulcre et accorda au patriarche de Jérusalem Sophronius un diplôme renfermant des privilèges considérables. Ce di-^ plôme est écrit en caractères koufiques et signé par le calife lui-même *.
Plusieurs autres monastères chrétiens furent également à l'abri de la destruction , tant à cause de la vénération que les mahométans leur portent , que de l'adresse des religieux qui savaient
Il existe encore aujourd'hui dans le trésor du patriarche de Jérusalem. C'est un parchemin de format oblong.
à propos s'attirer la faveur et la protection des conquérans , de quelque nation et de quelque religion qu'ils fussent.
Mahomet et ses successeurs se proposèrent â la fois la conquête et la conversion de l'univers. L'alcoran , qui promettait la couronne du martyre à tous ceux qui mourraient en combattant pour $on nom , faisait souhaiter cette mort glorieuse , dans la ferveur du noviciat. Ainsi , courant de conquête en conquête , les premiers califes ne laissaient, dans les pays qu'ils subjuguaient, que les chrétiens nécessaires pour labourer les champs et pour exercer les arts dont les vainqueurs avaient besoin. En vertu d'un ordre de l'alcoran, ces chrétiens avaierit la vie sauve, en payant une capitation annuelle , comme serfs ou rdias.
L'Afrique , ravagée par la peste , dont Procope de Césarée fait une horrible description, et dévastée ensuite par les invasions des Goths et des Vandales, n'opposa aucune résistance aumahométisme. La misère et l'ignorance, effets naturels d'un esclavage si dur, les ruines que Gengis-Khan laissa sur ses traces, les croisades qui faisaient retomber sur les faibles chrétiens de l'Orient la rage musulmane, les divisions sanglantes des successeurs de Mahomet , les Ommiades et les
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Abassides, qui agissaient par contre-coup sur les malheureux chrétiens : toutes ces causes réunies dépeuplaient visiblement FEgypte , la Syrie , la Mésopotamie et les provinces en-^deça du mont Taurus. Les chrétiens d^Orient ne trouvaient d'asile et de refuge que dans les villes maritimes du Pont-Euxifi 5 de la Paphlagonie , de la Bitbynie , de la Phrygie , et du littoral de TAsie mineure , tous pays soumis aux empereurs grecs de Constantinople et de Trébisonde; et encore ces contrées n'étaient-elles pas à labri des invasions des Sarrasins, qui poussaient leurs courses jusques vers les faubourgs de Constantiuople. Les iles principales de la Grèce furent conquises par les infidèles. Maîtres de la Sicile et de TEspagne , les Maures auraient souillé jusqu'au sol de la France, si elle n'avait eu Charles-Martel.
Cependant plus le mahométisme gagnait du côté de rétendue , plus il perdait en force et en énergie. L'empire des Sarrasins, en se divisant, s'affaiblissait de jour en jour. H subit le sort des gouvernemens arbitraires qui , par défaut d'une force nationale , deviennent la proie des învasions.Gengis-Khan laissa après lui un champ libre aux hordes de sesTartares. Un de leur* chefs usurpateurs , nommé Selzdouk , devint sultan d'Iconium ; et ensuite, un autre usurpateur, Osman , s'empara de ce royaume.
CONS£AVATION DU F£UPL£ GR£C. 2 1
Par une fatalité funeste non seulement aux Grecs, mais à plusieurs autres nations, les sultans successeurs de cet Osman formèrent une série d'hommes extraordinaires. Us joignaient lé calme d'esprit à Timpétuosité de caractère , le fanatisme à une adroite politique , une activité infatigable à une entière résignation aux arrêts du destin ; en un mot , ils furent de ces fléaux que Ton admire en frémissant. Osman fut plus grand que tous ses successeurs , parce qu il en fut le chef. Il devint lui - même Tarchitecte de son trône , rajeunit le mahométisme décrépit , le retrempa dans le fanatisme le plus furieux, et sut profiter de cette religion de carnage , de destruction , de conquêtes , d'ignorance et de tyrannie. Quoique l'histoire le représente comme sage, juste et clément, il n*en est pas moins vrai qu'il ne marchait que sur des débris et sur des ruines. Soldat usurpateur et surtout barbare, il ressemblait à un incendie y qui dévore pour subsister.
Les conquêtes des Orchan , des Murad et des Bajazet furent d'autant plus grandes et rapides que ces guerriers foudroyans ne rencontrèrent dans les princes chrétiens que des adversaires divisés, des politiques à vues courtes et des soldats marchands. Les empereurs de Constanti-
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Abassides, qui agissaient par contre-coup sur les malheureux chrétiens : toutes ces causes réunies dépeuplaient visiblement TEgypte , la Syrie , la Mésopotamie et les provinces en-^deça du mont Taurus. Les chrétiens d'Orient ne trouvaient d'asile et de refuge que dans les villes maritimes du Pont-Euxip , de la Paphlagonie , de la Bitbynie, de la Phrygie , et du littoral de l'Asie mineure , > tous pays soumis aux empereurs grecs de G^nstantinople et de Trébîsonde; et encore ces contrées n'étaient-elles pas à labri des invasions des Sarrasins, qui poussaient leurs courses jusques . vers les faubourgs de Constantinople. Les iles principales de la Grèce furent conquises par les : infidèles. Maîtres de la Sicile et de l'Espagne , les > Maures auraient souillé jusqu'au sol de la France, si elle n'avait eu Charles-Martel. . i
Cependant plus le mahométisme gagnait du .; côté de rétendue , plus il perdait en force et en énergie. L'empire des Sarrasins, en se divisant, s'affaiblissait de jour en jour. H subit le sort des gouvernemens arbitraires qui , par défaut d'une . force nationale, deviennent la proie des înva- J" sions.Gengîs-Khan laissa après lui un champ libre ^ *^ aux hordes de ses Tartares. Un de leurs chefs "^ usurpateurs, nommé Selzdouk, devint sultan /^ d'Iconium; et ensuite , un autre usurpateur. Os» '^ man , s'empara de ce royaume. '^<
CONS£AVATION DU F£UPL£ GREC. 2 1
Par une fatalité funeste non seulement aux Grecs, mais à plusieurs autres nations, les sultans successeurs de cet Osman formèrent une 5^rie d'hommes extraordinaires. Us joignaient lé calme d'esprit à Timpétuosité de caractère , le fanatisme à une adroite politique , une activité infatigable à une entière résignation aux arrêts du destin ; en un mot , ils furent de ces fléaux qae Ton admire en frémissant. Osman fut plus grand que tous ses successeurs , parce qu il en fut le chef. Il devint lui-même l'architecte de son trône , rajeunit le mahométisme décrépit , le retrempa dan3 le fanatisme le plus furieux, et sut profiter de cette religion de carnage , de destruction, de conquêtes , d'ignorance et de tyrannie. Quoique l'histoire le représente comme sage, juste et clément, il n'en est pas moins vrai qu'il ne marchait que sur des débris et sur des mines. Soldat usurpateur et. surtout barbare , il ressemblait à un incendie , qui dévore pour subsister.
Les conquêtes des Orchan, des Murad et des Bajazet furent d'autant plus grandes et rapides que ces guerriers foudroyans ne rencontrèrent dans les princes chrétiens que des adversaires divisés , des politiques à vues courtes et des soldats marchands. Les empereurs de Constanti-
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lablement obtenu le consentement du synode ** Le patriarche n'est déposé que sur la demande du synode et du clergé séculier (dont nous ex- ' pliquerons plus tard Torigine , la forme et les ^ fonctions). Quand les membres du synode sont ■-. mécontens du patriarche , alors ils se rassemblent, rédigent une pétition accompagnée de leur9 sceaux et dans laquelle ils exposent leurs ? griefs : ils présentent cette pétition à la Porte, en • > demandant la déposition du patriarche. Le sul- •:. tan raccorde aussitôt; il ordonne au synode àt u se choisir un nouveau chef, dont il confirme lui- -:même Télection par un ordre autographe. Le > lendemain, le nouveau patriarche est installé ;x par la cérémonie du caftan, La Porte ne dépose jamais de son chef le patriarche , si ce n est pour ... crime vrai ou supposé de lèse<-majesté*
Le patriarche est autorisé à présenter en son \ nom des pétitions à la Porte, pour des affaires ^.., particulières; mais pour les affaires de la nation 9 ^ tant civiles qu'ecclésiastiques , et surtout pour ,. .^ la nomination des évêques, des archevêques et^^ des trois patriarches d'Alexandrie, d*Antiocheet:.. de Jérusalem , il doit agir de concert avec les , membres du synode, et demander Tagrément de,.
* Les archevêques sont inamovibles.
C0NSERVA.TION DU PEUFLE CKEC. 33
la Porte, qui délivre les bérats ou diplômes nécessaires i ces nouveaux installés.
la caisse du patriarcat (qu'on appelle caisse mmmt) paie chaque année au fisc impérial vingt-cinq mille piastres de Turquie ^ de la part du patriarche et de tout le corps des archevêques fui ovlï lear siège dans Tempire ottoman. Le fisc donne le titre de présent à ce tribut annuel. Moyennant cette redevance générale , le haut clergé est exempt du droit de capiiatîon , qu'est tau de payer à la Porte tout rdias ou serf mâle ^Ofl mahométan , de quelque religion qu'il soit. Cependant les évêques n'en sont exempts que lors- ^Qils résident dans leurs évéchés ; et ils paient cet ^^ï pendant qu'ils demeurent à Constantino- (Ic. Dans cette caisse commune que possède le patriarcat, on peut placer des sommes d'argent et en percevoir l'intérêt.
Inexistence de cet établissement de banque ^^^one des causes qui attiraient an clergé grec la protection du gouvernement, parce que l'on jr faisait des emprunts , et que les Turcs, surtout les orphelins , 7 plaçaient leurs fonds pour qulls f^nt en sûreté. •
^V certaine classe d'affaires civiles étaient ^^ ressort du patriarche : par exemple les contrah ie mariage et les divorces , les legs et les
36 PREMIJBHE PARTIE.
que les janissaires du patriarche conduisaient à l'exil ou aux galères , manifestaient en vain leur vœux pour Tapostasie : personne n*osait les arracher des mains des officiers du prélat.
Enfin le patriarche peut se promener à cheval dans Constantinople , précédé de deux de ses janissaires , et entouré de douze curés , du portebâton et de ses diacres.
Tels étaient les principaux privilèges du patriarche de Constantinople; mais, par la suite, la plupart d'entr'eux demeurèrent sans exécution , ou coûtèrent à la nation des sommes immenses. Tandis que Mahomet II gratifiait de mille ducats le patriarche à son installation , bientôt les successevirs de celui-ci durent , à leur nomination, offrir aux grands-visirs cent mille piastres de Turquie. H va sans dire que les ministres du Grand-Seigneur, désireux de recevoir fréquemment de pareils cadeaux, imputaient aux patriarches des délits politiques pour les déposer, ou trouvaient des intrigans , puis semaient la discorde parmi les membres du synode et faisaient solliciter Télection d*un nouveau chef.
Voilà ce que devenaient les privilèges accordés par le mahométisme. Us furent néanmoins dès le pridcipe un point d'appui et un centre de ralliement pour la nation grecque , courbée sous
CONSBHVATION DU PEUPLE GREC. Sj
le joug de maîtres différens. Ce que Mahomet II n'avait fait que pour l'intérêt de la domination ottomane, devint la cause de lexistence du peuple grec et prévînt sa dissolution en parties hétérogènes.
En efièt la Grèce aurait risqué d'être anéantie , si après la prise de Constantinople le vainqueur ne Teût pas maintenue intègre dans sa religion. Mais la Providence fit trouver aux Grecs leur salut dans le plus terrible fléau du nom chrétien. Empêchés par Talcoran de forcer à l'islamisme ceux qui paient annuellement la ca^ pitation , obligés d'avoir des serfs pour cultiver les terres, visant enfin à séduire les Grecs sujets des Latins en tolérant leur religion, etenâccoiv dant des faveurs au seul clergé de cette église , les sultans suivaient le système de Mahomet II.
Le but constant de la dynastie ottomane était de régner , de conquérir et de conserver par le fer. En doimant dans la personne du patriarche une tête à toute la nation grecque , les sultans pensaient avec raison que cette tête, sur laquelle leur cimeterre était toujours suspendu, ne pourrait se soulever que pour prêcher la liberté dans le ciel et Fesclavage sur la terre. Aussi avaientils assujetti au trône patriarcal de Constantinople Jion seulement les sièges ecclésiastiques de tou-
tes les provinces et de toutes les îles de la Grèce, mais encore ceux de l'Asie mineure, de la Bulgarie , de la Servie , de la Bosnie , de l'Albanie , de la Valachie , de la Crimée et de la Moldavie. Ce système, tendant à s'assurer de la fidélité de leurs sujets grecs sous la garantie de leur conscience religieuse , était si scrupuleusement observé par les premiers successeurs de Mahomet II, que Jérémie, patriarche de Constantînople,
' obtint officiellement la permission de la Porte ottomane d'aller en personne en Russie , avec deux archevêques du synode, pour procéder, d'après l'invitation formelle du clergé moscovite, à la promotion et au sacre du patriarche russe sous le règne du czar Alexis Michaélovitz. Les sultans pensaient avec raison que plus le trône patriarcal de Constantinople aurait une influence spirituelle sur les autres trônes ecclésiastiques ,
. fussent-ils même indépendans du gouvernement ottoman , plus ils acquerraient un ascendant politique sur les peuples étrangers parle moyen de la religion, à la tête de laquelle serait le patriarche de Constantinople , sujet fidèle de la Porte tant par crainte, que par intérêt. C'est pour les mêmes raisons que le gouvernement ottoman permettait aussi au patriarche de Constantinople d'avoir des relations fréquentes avec le
CONSERVATION BU PEUPLE GAEC. Sq
synode de la Géorgie, qui reconnaissait sa suprématie.
Le premier qui occupa le siège patriarcal, Gennadius Scolarius , dont nous avons fait mention plus haut, et son clergé séculier, furent assez habiles pour se procurer par tous les moyens possibles une protection efficace, et eurent ladresse de se faire un patron aussi puissant que permanent dans le corps des janissaires. Ayant obtenu le privilège d'avoir à son service , en qualité de ses officiers civils ; des janissaires du 56™*" régiment, le patriarche cultivait avec som la faveur du chef de ce corps puissant; la caisse patriarcale lui offrait en signe d'hommage un don annuel, et de cette manière les autorités ottomanes faisaient respecter dans les provinces le pouvoir ecclésiastique.
Ainsi la prépondérance spirituelle du trône patriarcal, soutenue par la politique du gouvernement ottoman , et réunie avec la puissance temporelle que lui procuraient ses privilèges, conservait la masse du peuple grec , qui regardait ce trône comme son arche de salut. D'ailleurs tels étaient dans ces époques désastreuses l'abattement , la lassitude des Grecs, et leur aversion pour le gouvernement séculier, qu'après des siècles d'oppression , ils espéraient trouver
4o FREMIEIIE PARTIE.
un peu de repos sous le gouvernement esclave , mais sacré , de Tëglise , et souffraient avec résignation des peines qu ils regardaient comme infligëes par le courroux céleste; ils cherchaient à le flëchir par leur patience et à mériter enfin le bienfait de leur affranchissement.
Ce nen était pas moins pour eux un motif réel de consolation , d*encouragement et de persévérance, que de voir leur culte toléré etTexistence 1 de leur nombreux monastères , tant en Europe
qu'en Asie. Les musulmans ont une sorte de vénération pour l'institution des couvens. Us respectent les noms des saints auxquels ils sont dédiés et les regardent comme des lieux sacrés où se retirent des hommes détachés du monde et dévoués à Tadoration du Créateur. A cet égard les Turcs suivent Texemple des Sarrasins. Molla- Hunkiar^ un des plus grands saints de Tlslamisme, était rintime ami d'un moine chrétien , et d'après ses ordres testamentaires le tombeau^f ce moine fut placé à côté du sien dans un tékie^Su. monastère musulman, le plus célèbre de la ville d'iconium. Ces deux tombeaux, du chrétien et du mahométan , existent encore aujourd'hui dans ce ickié dont le schéich ou abbé ceint l'épée aux sultans lors de leur avènement au trône. En général les Orientaux révèrent les ordres
ri CONSEKVATION DU PEUPLE GREC. 4'
.-' monastiques à quelque religion qu'ils appartien-
fv. nent. Les mahométans ont aussi leurs moines ,
,.!> qu'ils appellent derviches et qui se divisent en
/^:, plusieurs classes. Les derviches méoléçis sont
.X matérialistes dans leur croyance; les bektachis
, , respectent Jësus-Christ , et les douze apôtres : les
r^z': ^^^^^^^ 9 '^ sainte Vierge ; enfin chacun de ces
.., ordres a sa constitution particulière , secrète et
. / contraire aux dogmes de Tislamisme. Et pour-
.^ tant les musulmans ont pour eux une vénération
,^. extrême. Il est vrai que ces religieux ne s'immi-
^^ ,. scent point dans les affaires du gouvernement et
^. demeurent étrangers aux intrigues des ulémas ,
(Jesfc
aux cabales du sérail et aux séditions des janis^
^-fiau-es.
j Les derviches jouent en général le rôle d'as- ' ^trologues; ils exercent la musique , art très-con-
,n Sidéré par les Orientaux, et récitent des exorcis- ^ .mes contre les maléfices, les sortilèges et Tin-
hBuence du mauvais œil. 4 ' . Quelque barbare que soit envers les femmes ,
, néme dans Tautre monde , la religion mahomé-
*^ . ^ne, qui ne leur promet dans le Paradis pas
. ttême un petit ruisseau de miel , tandis qu'elle
' ^ . ( fcstine aux hommes des fleuves d'une saveur dé-
^ .{cleuse; quoique cette religion regarde les fem-
,'.fles comme indignes de remplir le rôle de dérivèrent* 6 ^
3 s PEEMliHK PAHTIS.
lablemenfc obtenu le consentement du synode ** Le patriarche nest déposé que sur la demande du synode et du clergé séculier (dont nous expliquerons plus tard Torigine , la forme et les fonctions). Quand les membres du synode sont mécontens du patriarche , alors ils se rassemblent, rédigent une pétition accompagnée de leur^ sceaux et dans laquelle ils exposent leurs griefs : ils présentent cette pétition à la Porte, en demandant la déposition du patriarche. Le sultan raccorde aussitôt; il ordonne au synode de se choisir un nouveau chef, dont il confirme luimême Télection par un ordre autographe. Le lendemain , le nouveau patriarche est installé par la cérémonie du caftan. La Porte ne dépose jamais de son chef le patriarche , si ce n*est pour crime vrai ou supposé de lèse-majesté.
Le patriarche est autorisé à présenter en son nom des pétitions à la Porte , pour des affaires particulières; mais pour les affaires de la nation, tant civiles qu'ecclésiastiques , et surtout pour la nomination des évêques, des archevêques et des trois patriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem , il doit agir de concert avec les membres du synode, et demander l'agrément de
* Les archevêques sont inamovibles.
CONSERVilTION DU PEUPLE CKEC. 33
la Porte , qui délivre les bérats ou diplômes nëcessaires à ces nouveaux installes.
La caisse du patriarcat (qu'on appelle caisse commune) paie chaque année au fisc impérial vingt-cinq mille piastres de Turquie , de la part du patriarche et de tout le corps des archevêques qui ont leur siège dans l'empire ottoman. Le fisc donne le titre de présent à ce tribut annuel. Moyennant cette redevance générale, le haut clergé est exempt du droit de capiiaiîon , qu'est tenu de payer à la Porte tout rdias ou serf mâle non mahométan , de quelque religion qu'il soit. Cependant les évoques n'en sont exempts que lorsqu'ils résident dans leurs évêchés ; et ils paient cet impôt pendant qu'ils demeurent à Constantinople. Dans cette caisse commune que possède le patriarcat, on peut placer des sommes d'argent et en percevoir l'intérêt.
L'existence de cet établissement de banque t%i une des causes qui attiraient au clergé grec la protection du gouvernement, parce que l'on y faisait des emprunts , et que les Turcs, surtout les orphelins , y plaçaient leurs fonds pour qu'ils fussent en sûreté. •
Une certaine classe d'affaires civiles étaient du ressort du patriarche : par exemple les contrats de mariage et les divorces , les legs et les
Cétait dans les bibliothèques de ces édifices que les moines s'exerçaient au grec littéral , obligés de réciter et d'expliquer aux novice^s les auteurs ecclésiastiques. C'étaient enfin ces monastères , et plusieurs autres situés dans le reste de la Grèce , qui se transformaient en écoles et conservaient le feu sacré de la littérature grecque ancienne.
Voilà comment la nature des institutions humaines change avec le temps et les circonstances. Ces monastères, dont l'immense construction ne laissait pas aux pères de famille la faculté de bâtir leurs propres demeures; ces monastères, dont la population stérile privait la patrie des bras de ses enfans créés pour sa défense, ces monastères sont devenus pour les Grecs esclaves , d'éclatans souvenirs de leur grandeur passée , des asiles d'instruction, des remparts .contre l'islamisme , une source de superstitions salutaires , qui nourrissaient dans les cœurs Tespérance d'un heureux avenir.
Parmi les institutions qui caractérisaient la futilité et le vain étalage du Bas-Empire , mais qui , plus tard, devinrent avantageuses à la nation grecque, on doit encore ranger la fondation du clergé laïque ou séculier j^G^ cortège du trône patriarcal de Constantinople fut formé dès l'époque
au les successeurs de Constantin-le-Grand, ayant emprunté des Orientaux une foule d'étiquettes somptueuses, multiplièrent les titres et les charges , afin de remplir de courtisans les labyrinthes de leurs palais. Â l'exemple de la cour impériale, le haut clergé s'entoura peu à peu d'un nombre considérable de dignitaires auxquels il donna des titres analogues à ceux des fonctionnaires civils. Ces officiers ecclésiastiques recevaient une espèce de consécration par une légère tonsure et par l'imposition des mains. Ils se divisaient en deux classes ,- sous le nom de première et de seconde pendas. La première était composée du grand -logothète ou archichancelier du trône patriarcal, du scéçophylax ou garde-meubles , du chartophylax ou archiviste , du grand ecclésiarque et ^w grand-orateur. Dans la seconde étaient rangés le grand' économe^ Icprotonotaire^ le référendaire^ \àprimicire^ Xarchichantre et le premier secrétaire. Cette classe comprenait encore une foule d'officiers subalternes qui portaient aussi le nom de clercs. Après la prise de Constantinople , ce corps du clergé séculier eut rang d'assesseurs à la cour de justice du patriarche. C'était ce corps qui gérait les affaires civiles et ecclésiastiques des chrétiens de la capitale. Les revenus du clergé laïque , depuis la chute de l'empire , consistaient
en une pension modique assignée sur la caisse commune de l'église patriarcale , et en rétributions déterminées que quelques iles , quelques villes grecques et quelques couvens payaient annuellement au clergé séculier, sous le titre de droit d exarchat ou de préfecture. Ce corps a été la principale souche des familles connues sous la dénomination générale de fanariotes , ainsi appelées parce qu'elles résidaient au quartier du Fanal ^ pour être auprès du patriarche.
L'existence du clergé laïque procura à la nation grecque de grands avantages relativement à la littérature et à Tinstruction de la jeunesse» Le premier patriarche après la prise de Constantinople 5 Gennadius, homme versé dans le grec littéral , et qui n'était pas étranger aux connaissances scientifiques de son siècle, recueillit tous les débris des familles marquantes de la capitale , en appela plusieurs d'autres parties de la Grèce , et assigna les dignités du clergé laïque à ceux d'entre leurs membres qui avaient le plus de connaissances et de talens. La ruine du soi-disant empire de Trébisonde ayant suivi de près celle de Constantinople , beaucoup de familles nobles de Trébisonde se réfugièrent à l'abri du trône patriarcal , qui était alors le seul asile contre la férocité des barbares. Gennadius, adversaire obs^*
tiné de Tëglise latine , se dëclara avec plus dlmpétuosité contre elle en montant sur ce trône spirituel. Esclave hors de léglise, il voulait être libre et indépendant dans son enceinte. Peut-être sa ténacité contre les catholiques fut-elle motivée par le désir d'inspirer au sultan une confiance complète envers les chrétiens de Téglise d'Orient, en les lui faisant voir tout-à-fait séparés des Latins. Ainsi il composait et faisait composer des ouvrages polémiques; il écrivait des lettres circulaires partie théologiques, partie morales. Le clergé séculier qui rédigeait ces écrits, ainsi que tous les édits et règlemens synodaux, était obligé de rechercher l'instruction , et cela créa bientôt des hommes enrichis de connaissances étendues. Ce noyau d'hommes éclairés fut la seule école où se formèrent les ecclésiastiques supérieurs et les professeurs de belles-lettres , jusqu'à la fin du dix-septième siècle.
Enfin une de ces institutions conservatrices de la nation grecque fut l'établissement des ar-^ matoles ou capitaines chrétiens, d'où sortirent ces klephtes qu'a rendus célèbres l'histoire mo^ deme de la Grèce. Cette institution des capitaines en est un des points les plus-essentiels , et il n'est pas possible de comprendre l'origine et les progrès de l'insurrection , si l'on n'a pas d'idées
48 PREmÈRE PARTIE.
nettes sur FexiwStence de cette milice nationale. Je terminerai donc ce chapitre par Texposé de sa fondation, de sa forme, de son pouvoir et de son influence dans les affaires de la Grèce.
Pendant que les rapides succès des armes turques glaçaient d'effroi les chrétiens de l'église d'Orient ; pendant que Mahomet II s'emparait sans résistance de Tîle de Mitylène , del'Attique , du Péloponèse et dé l'Eubée , un Grec donnait à ses concitoyens l'exemple de l'héroïsme , en bravant seul avec sa petite armée toutes les forces du conquérant. Il apprenait aux Grecs, avilis par leurs empereurs despotiques , qu'un petit prince citoyen , fort de l'amour de son peuple , peut défendre son, pays contre un puissant usurpateur. Ce héros chrétien étoit George Castriote, prince d'Epire, surnommé par les Turcs Skender-bey , ou prince Alexandre. Seul et pendant trente années , il lutta contre la puissance d' Amurat et de Mahomet II, écrasa leurs armées, infesta leurs provinces , et ne cessa de vaincre qu'en cessant de respirer. Son gouvernement ne lui survécut pas^ mais l'Epire et l'Albanie apprirent dès-lors à mépriser les Turcs. De cette époque date rétablissement des capitaines ou armatoles chrétiens, et ce fut de l'école de Skenderbey que sortirent plus tard les Souliotes et les
autres guerriers de la Grèce continentale , du Péloponèse et de l'Eubée.
Les premiers sultans qui entreprirent la conquête de TÂcarnanie, de FÉpire et de TAlbanie, furent obligés , pour s*assurer la possession de ces provinces, de leur accorder divers privilèges. Les montagnes inaccessibles dont ces pays étaient hérissés, Tesprit belliqueux de leurs habitans, l'étendue de leurs côtes maritimes , leur proximité des possessions vénitiennes , d où l'on pouvait tirer toute sorte de secours, rendaient ces contrées redoutables au gouvernement ottoman. Le mont Agrapha^ ce boulevard naturel de l'Épire, fut le premier pays qui obtînt par capitulation la prérogative d'avoir un capitaine, avec un nombre suffisant de soldats, pour le maintien du bon ordre, pour la sûreté des villes et des villages situés au pied et sur les flancs de cette montagne escarpée. Ses habitans obtinrent, du temps deMurad II, le droit d'avoir deux voix délibératives sur trois dans l'administration de leurs affaires civiles. Le cadi ou juge musulman avait la première, leur archevêque la secpnde , et leur capitaine la troisième. Ce droit subsista jusqu'à l'époque d'Aly-Pacha. L'exemple du mont Âgrapha fut successivement suivi par toutes les provinces de la Grèce continentale, depuis l'iVlbamejusqu à la Macédoine Trans-
5o PREMIERE PARTIE.
Âxienne , le Péloponèse et lEubëe. Le premier capitaine du mont Olympe qui fut reconnu et autorise par le gouvernement turc , vers la fin du quinzième siècle, fut Tarmatole Cara-Michaly Olympien. Ces chefs des milices nationales de la Grèce étaient appelés par les Turcs armatoles ou gendarmes , et capitaines par les Grecs. Leurs soldats s*appelaient pallicares ou braves, et leur aide-de-camp protopallicare ou le premier des braves. Chacun des capitaines reconnus du gouvernement était muni d'un diplôme , en vertu duquel il exerçait le capitanat et faisait la garde de sa province. Il y avait aussi des chefs militaires qui n'étaient pas reconnus par le gouvernement, qui se maintenaient dans un état de révolte, sous le nom de klephies , et que l'on regardait comme chefs de brigands. Tous ces capitaines , officiellement reconnus ou non , faisaient ensemble cause commune , et formaient entre eux une ligue pour se soutenir en cas de besoin. Plusieurs même acquirent , par leur bravoure , un tel pouvoir, qu'en butte aux persécutions des pachas qui les déposaient , ils se révoltaient contre leurs ordres et continuaient de force l'exercice de leurs fonctions. Tels furent , entre autres , dans les vallées de TÂgrapha , le capitaine Jean Boukovallas , Zetro dans la province d*Âlassone au midi
CONSERVATION DU 1»EUPLB CAEC. 5 1
du mont Olympe, Macry Thanasse etMakrypoulo sur le mont Kîssavo ou lancien Parnasse , Zovara enÉpire, Carakitzo dans la Phocide, et dernièrement enfin le capitaine Androutzo , père d'Odyssée, lequel avec deux cents pallîcares traversa, l'épëe à la main, le Péloponèse depuis Maïna jusqu'à Vostitza, obligé de livrer , souvent trois fois par jour , des combats meurtriers aux nombreux corps de Turcs qui voulaient s'opposer à sa marche.
Après la conquête de l'Épire et de l'Albanie , le gouvernement ottoman y laissa, d'après son système , des troupes permanentes , pour les garder, n distribua à ces troupes des terres à titre de fiefs militaires. Les vainqueurs occupèrent une partie des côtes , les villes principales , et le pays plat. Bientôt il se mélangèrent avec les vaincus, en contractèrent graduellement les mœurs et les usages, en adoptèrent la langue et devinrent enfin une espèce de créoles du christianisme et du mahométisme, ou plutôt ils ne professaient l'islamism e que comme un moyen de supériorité sur les chrétiens. Cependant une population nombreuse et guerrière habitait les gorges et les sommités de ces provinces montagneuses. Le gouvernement turc ménageait ces montagnards belliqueux : d'ailleurs les premiers successeurs de Mahomet
eurent à calmer trop de troubles domestiques pour songer à les soumettre. Bajazet était occupé de la rivalité de son frère Dzidzim. Sélim I" eut , dans le commencement de son règne , à combattre ses frères qui lui disputaient le souverain pouvoir, et quand il fut délivré de cette guerre , il tourna ses armes contre les Persans et les Mamelouks. Soliman, son fils, lutta successivement contre la Hongrie , l'Autriche , Venise , et les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem , sur lesquels il conquit l'île de Rhodes. Pendant cet intervalle, tandis que la Thrace, la Bulgarie et la Servie étaient dévastées par les chrétiens et par les armées turques , l'Albanie , rÉpire et l'Acarnanie, loin d u théâtre de la guerre, jouissaient du repos et accroissaient leurs forces. De tous les musulmans possesseurs de fiefs militaires , les premiers qui montrèrent cet esprit d'insubordination , suite naturelle du système féodal, furent les seigneurs feudatairesde l'Épire et de l'Albanie. Dès l'époque de leur établissement dans ces contrées, ils y jetèrent des racines profondes , de manière que le gouvernement ottoman les ménageait toujours , et ne nommait que rarement des pachas étrangers pour les gouverner. Il existait donc entre ces seigneurs musulmans et la Porte ottomane une méfiance réci-
proque et une animosité qui tournait au profit des Grecs de ces provinces , en consolidant de plus en plus Tinstitution des capitanats, en fournissant aux montagnards les moyens de se maintenir dans leurs retraites escarpées , et en facilitant le commerce et l'industrie des chrétiens habitans des villes.
Depuis l'origine de leurs conquêtes en Thessâlie, les Turcs éta})lirent dans les vastes pleines arrosées par le fleuve Pénée , une colonie mahométane tirée de la province dlconium et d'autres pays de l'Asie mineure : cette colonie porte encore aujourd'hui le nom de Coniari ou Iconiens. Ces colons, agriculteurs paisibles, devinrent bientôt l'objet du mépris des Albanais et des Epirotes qui les dépouillaient impunément. La Porte crut alors nécessaire de conBer la garde des défilés de leurs montagnes aux pachas voisins. Mais comme ceux-ci ne pouvaient parvenir à réduire \t^ nombreuses bandes de voleurs mahométans et chrétiens qui faisaient , dans les plaines , des incursions fréquentes , ils employèrent contre ces brigands la vigilance et le courage des armatôles ou capitaîns grecs, dont chacun, ayant sous ses ordres un certain nombre de gendarmes, était entretenu et soudoyé par le district qu'il défendait.
Ainsi cette milice grecque continuait toujours
54 PAEMIERE PARTIE.
à être reconnue par le gouvernement, et elle était si loin de lui faire ombrage , que les hospodars de Valachie et de Moldavie furent eux-mêmes autorisés à former , de ces milices grecques sous le nom générique d'Albanais , leur garde personnelle et celle des principautés. C'était escortés de cette garde toute chrétienne , qu'ils sortaient de Constantinople pour se rendre à Bucharest ou à Jassy. Ce furent ces milices qui, les premières , levèrent l'étendard de Tinsurrection à l'apparition soudaine d'Ypsilanty dans la province de Moldavie. Ce furent encore ces milices qui, lorsque le sultan actuel déclara Aly- Pacha rebelle , reçurent de la Porte de nouveaux diplômes de privilèges, avec ordre de se joindre aux armées du sultan pour attaquer le pacha de Jannina , qui de son côtelés invita par les plus grandes promesses à faire cause commune avec lui. D'après cç que nous venons d'exposer , on voit que l'Albanie, l'Épire, l'Acarnanie, une partie de la Macédoine , et plus tard les provinces de la Grèce orientale , furent plus ou moins , depuis la prise de Constantinople , le foyer de cet esprit militaire qui a survécu à l'esclavage général de la nation. De plus ces provinces étaient dirigées par des pasteurs qui, tous soumis au trône patriarcal de Constantinople, maintenaient
CONSERVATIOK DU PEUPLE GHEC. 55
avec énergie la religion et se conciliaient la bienveillance du gouvernement ottoman en lui insinuant avec adresse que c'étaient eux qui prêchaient aux chrétiens de leurs archevêchés d*être fidèles à la Porte et inaccessibles aux intrigues des Vénitiens.
Dans ces mêmes provinces d'Albanie , d'Éphre etd*Acarnanie,Fesprit de commerce s'introduisit de bonne heure , à cause de l'étendue de leurs côtes, de la bonté de leurs ports et de la proximité des possessions vénitiennes. A la faveur de cette situation , les habitans de la Grèce occidentale fréquentaient les universités d'Italie , et de retour dans leurs foyers , ils instruisaient leurs compatriotes. Les premières écoles bien organisées furent celles de Jannina, de Moscopolis, de TArta et pluà tard de Missolonghi. La fondation de cette ville (qui remonte à plus de trois siècles) est due à une colonie de Parga. Un chef de famille parganiote , nommé Pezzalas , fut le conducteur de cette colonie et le fondateur de Missolonghi.