PROGKES DE LA CIVILISATION EN GRECE
La malheureuse Grèce n'entrevit une aurore douteuse de bonheur que pour retomber dans une nuit de désastres plus affreux que les prëcédens. Attirés par Tespoir du pillage, des essaims d'Albanais fondirent sur le Péloponèse , massacrèrent bientôt le petit nombre de soldats russes qui s y trouvaient, et répandirent sur tout le pays la désolation la plus complète.
Cependant, quoique frustrée de ses espérances, quoique ayant payé cher les services qu'elle venait de rendre à ses co-religionnaires, la Grèce au lieu de perdre courage , au lieu de se dégager de ses illusions , s'y attachait avec plus d'ardeur. Les généraux russes qui avaient battu , dispersé et chassé devant eux la grande armée ottomane commandée par le vizir Muhssin-Zadé , beaufrère du sultan Abdul-Hamid , finirent par l'assiéger dans la ville de Soumna entre les gorges du mont Hémus ; de manière que le vizir, désespérant de se dégager et averti que la faction des ministres turcs à Constantinople , dans l'intention de le perdre, opinaient pour la continuation de la guerre , eut une intelligence secrète avec le général qui l'assiégeait; et pour montrer au sultan sa position désespérée et le forcer à la paix , il lui expédia un courrier turc muni de passe-ports de l'ennemi et porteur de ses pro-
go SECONDE PARTIE.
positions. Le sultan , n'ayant pas deviné la ruse du vizir , le crut étroitement bloqué avec toute son armée , et aussitôt il accepta tous les préliminaires de la paix, qui fut conclue en 1774 dans la ville de Kioutzouk .Caïnardza en Bulgarie et qu'il considéra comme dictée sous les murs mêmes de Constantinople.
A la suite de cette paix, l'ambassadeur russe , le prince Repnin , fit son entrée triomphale à Constantinople , escorté d'un bataillon de grenadiers, dont les baïonnettes fumaient encore du sang des mahométans. La menace dans la bouche , et le mépris dans les procédés , cette ambassade faisait trembler le sultan : elle accordait la protection du pavillon russe et des lettres patentes à tous les Grecs qui les demandaient.
Les consuls et les vice -consuls russes s'établirent dans l'empire ottoman avec toute la morgue et l'autorité des vainqueurs, et envoyèrent à Saint-Pétersbourg plus de deux cents enfans grecs pour y être élevés aux frais de l'impératrice, dans un institut qu'elle venait de créer sous le nom de corps des cadets grecs. De savans ecclésiastiques grecs, tels qu'Eugène et Théotoky , furent favorablement accueillis par cette princesse et promus par elle , l'un à l'archevêché de Tauride et de Cherson , et l'autre à celui d'Astra-
PROGHis DE LA CIVILISATION EN GnicE. gi
can. La navigation de la Mer Noire et le port de Taïganrock oft'raient en même temps aux Grecs de grands avantages pour leur commerce. L'indépendance de la Crimée , stipulée dans le traité de Caïnardza, la protection que s'arrogea la Russie sur cette presqu'île toute peuplée de mahométans, enfin la conquête qu'en firent «les Russes et qui fut reconnue dans le traité d'Aïnaly-Kavak, mirent dans tout leur jour l'extrême faiblesse et la démoralisation de l'empire turc. Cette conquête fut pour les Grecs d un heureux présage, d'autant plus qu*un bataillon de leurs compatriotes émigrés après la paix , formé par le prince Potemkin, contribua à ces victoires et fit des prodiges de valeur dans différentes attaques des Russes contre les Tartares.
Ainsi la catastrophe du Péloponèse n'abattit pas le courage des Grecs autant qu'on aurait pu le croire. D'ailleurs plusieurs circonstances avaient mitigé la vengeance du sultan. Les Albanais qui avaient dévasté la Morée , s'y étaient établis au mépris de ses ordres : il fut réduit à envoyer une armée contre eux; le fameux Hassan-Pacha (surnommé l'Algérien quoique natif de Géorgie) fut chargé de cette expédition. Un Grec de l'île de Micône, nommé Mavrojény, qui devint ensuite hospodar de Valachîe , se trouvait
être l'ami intime de l'amiral turc ; il l'accompagna donc en Morée , comme interprète de l'amirauté. Mavrojény put ainsi rendre d'importans services à ses compatriotes ; il fit tomber la rage du sanguinaire amiral uniquement sur ces bandits rebelles , qui furent extirpes du Péloponèse par la force des armes; et il disposa Hassan-Pacha en faveur des habitans de la presqu'île , des insulaires de la Mer Egée et de la ville de Missolonghi. En même temps le vieux prince Alexandre Ypsilanty, ami du grand-vizir Izzet-Mehmed- Pacha et d'Ismaïl-Bey , ministre des affaires étrangères , leur enseignait les moyens d'apaiser la colère d'Abdul-Hamid contre les Grecs; et le sultan de son côté avait une autre raiison d'être disposé à la clémence : dans les massacres du Péloponèse , parmi les esclaves que l'on choisit pour le sérail, il s'en trouva une, fille d'un prêtre séculier grec; sa beauté charma tellement le sultan qu'il en devint éperdument amoureux et la promut au rang de cadine ou d'épouse ; peut-être même son fils, le sultan actuel, a-t-il, du côté de sa mère , le Péloponèse pour patrie.
. Le malheureux prêtre vint à Constantinople pour demander la délivrance de sa fille; il ^**^ trouver Démétrius Scanavy, natif de Scio e banquier de la sultane Asma, sœur d'Abdul-l*^""
PROGRES DE LA CIVILISATION EN GRicE. q3
raid , pour le prier d'intervenir dans son affaire : « Mon révérend père , lui répondit Scanavy , si votre tête a quelque prix pour vous, prenez ces deux mille piastres et partez à Finstant de Constantinople. w
Le vieillard suivit ce conseil; et sa fille demeura au pouvoir du prince. Sans doute elle usa de son influence pour disposer le sultan à la douceur envers les Grecs du Péloponèse , puisque, malgré leur révolte, il ne leur fit pas éprouver les effets de tout son ressentiment.
Immédiatement après la paix de Caïnardza , le sultan Âbdul-Hamid , ou plutôt son grand-amiral Hassan-Pacha qui jouissait d'une haute faveur, s occupa de former la marine ottomane, en faisant réparer les vieux bâtimens de guerre et construire de nouveaux par des architectes européens. Hassan-Pacha avait été témoin de la destruction de la flotte turque dans le canal de Tschesmé , et il y avait observé Textrême ignorance des marins turcs et leur défaut d'habileté dans les manœuvres. Il jeta donc les yeux sur les insulaires de la Mer Egée ; il en garnit ses vaisseaux , et , soit dans son expédition d'Egypte contre les Mamelucks, soit dans celle de Syrie contre le Cheikh-Dahar, maîtfc delà forteresse de Saint-Jean d'Acre , l'amiral Hassan-Pacha recon-
nut la supériorité des marins grecs sur les turcs. Aussi les îles de l'Archipel furent -elles bientôt envisagées par le gouvernement comme une pépinière de matelots , ce qui contribua efficacement à les faire protéger par la Porte ottomane»
Outre cet intérêt qu'avait la Porte, elle était encore obligée de ménager ces insulaires afin de les empêcher d emigrer en Russie. Après les actes de cruauté et de vengeance que les Turcs avaient fait souffrir au Péloponèse et aux îles , depuis la paix, et malgré les engagemens les plus solennels , la Porte comprit bien que les Russes, par leurs consuls et vice-consuls, pourraient faire émigrer toute la population des Cyclades , priver l'empire de ces marins et en peupler les ports de la Mer Noire. Ce fut donc une raison de plus pour accorder aux îles une espèce de faveur ^ et c'est de cette époque que datent les essais de navigation faite par les îles d'Hydra , de Spezzia et dlpsara.
Heureusement pour l'Archipel, l'amiral Has-san-Pacha devint de jour en jour plus puissant et sut se maintenir dans son poste pendant une quinzaine d années. Par son influence, il fit nom* mer hospodar de Valachie Tinsulaire Mavrojény, et dans sa personne il protégeait ainsi tous les habitans des Cyclades. En même temps , le Pé-
PROGRÈS DE LA CIVILI51TI0K EN GRECE. gS
loponèse , ayant été distribué en apanage aux sœurs du sultan , à ses épouses et à ses officiers , regagna le privilège d'avoir des députés permanens à Constantinople et Tun des ministres de la Porte pour intendant des affaires générales du pays. Quant aux Maïnotes , ils payaient un léger tribut , à condition de ne recevoir aucun Turc dans leurs montagnes ; leur chef était nommé par la Porte avec le titre de Magnat-Bey ou prince de Maïna, et il devait aller à Constantinople pour recevoir Tinvestiture de sa dignité que lui conférait le grand -amiral, dont il dépendait.
Dès la conquête de celte presqu'île , les Péloponésiens avaient obtenu par capitulation que la charge de gardien ou prévôt des déHlés situés à l'isthme de Corinthe appelés Derbent, serait confiée aux Grecs du Péloponèse. Ce privilège fut maintenu, et jusqu'à l'insurrection actuelle cette place fut héréditairement occupée par une famille de ce pays. Vély-Pacha, fils d'Aly-Pacha de Tépélen, tâcha pendant qu'il était gouverneur de Morée d'abolir ce privilège; mais il ne put y réussir.
Cependant l'état du Péloponèse après la catastrophe qu'il venait d'essuyer, était déplorable. Il s'en fallait de beaucoup que ce pays pût fer-
g6 SECONDE PARTIE.
mer ses plaies sous le gouvernement des pachas dont le but unique était de s'enrichir à tout prix. Des familles entières émigrèrent ; les unes allèrent dans les îles Ioniennes revoir les Provéditeurs vénitiens ; d'autres cherchèrent un asile à Smyrne , ou dans les plaines d'Épbèse arrosées par le Méandre aux replis tortueux; d'autres enfin se retirèrent à Constantinople pour y exercer le commerce de détail. Une poignée de braves préférèrent seuls gagner les montagnes de leur patrie, s'y retrancher, et forger dans leurs cavernes des foudres dont ils devaient un jour écraser leurs tyrans.
Ce fut alors qu'Aly-Pacha de Tépélen parvint de forfaits en forfaits à se faire jour et à paraître sur l'horizon de l'Épire comme un de ces points noirs, présages d'affreux ouragans. Ayant obtenu par son audace , par ses intrigues et par ses atrocités , le rang de pacha à deux queues et le gouvernement de Lépante , il put connaître la faiblesse du sultan , la vénalité du ministère et la position des pachas ses voisins et ses rivaux. U approfondit le caractère des Grecs de ces provinces , c'est-à-dire de ceux dont il devait craindre la bravoure et l'incorruptible loyauté, et de ceux qu'il pouvait employer comme organes dans ses projets d'agrandissement. La Porte, tranquille du