‹ Histoire moderne de la Grèce depuis la chute de l'empire d'Orient [microform] Par Iacovaky Rizo NéroulosChapitre 29 sur 52 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

Causes de la guerre avec la Russie. — - Formalités remplies à la dëclaration de guerre.— BulhakoflFauxSept Tours.— Guerre d'Autriche.— Prise d'Okzakow. — Insurrection en Grèce. — Flotille grecque.— Paix avec TA utriche.— Malheur des Serviens.— Paix avec la Russie.

Cependant le divan , qui dans le traité de 1788 avait consenti à cëder la Crimée à la Russie , déclara, trois ans après, la guerre à cette puissance.

Il est permis de sourire en voyant avec combien de probabilités diplomatiques les historiens ont arrangé les causes qui amenèrent cette déclaration de guerre. Selon eux , le voyage de Catherine en Crimée avait inquiété le sultan; en conséquence celui - ci avait réuni des troupes nombreuses; ces dispositions étaient entretenues par les envoyés de Londres et de Berlin , qui représentaient au divan loccasion favorable pour eftacer la honte des derniers traités : la Prusse avait promis de tenir l'empereur en échec , s'il le fallait ; et TAngleterre avait annoncé que la Suède et la Pologne armeraient en faveur de la Turquie ; enfin , selon les historiens , le divan

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enhardi par ces promesses demanda hautement à Catherine Févacuation de la Crimëe, et le droit de visiter les vaisseaux russes lorsqu'ils passeraient sous les murs de Constantinople. Tel est le rapport des historiens puisé dans les assertions pompeuses des diplomates de cette époque. Mais c'est une nouvelle preuve que les ambassadeurs étrangers résidant à Constantinople connaissent bien peu les ressorts cachés du ministère ottoman. En présentant des notes -f en obtenant de fréquentes conférences , ils croient que leurs discours, leurs conseils , leurs plans et leurs exhortations , tant qu'elles ne sont pas accompagnées de menaces réelles, peuvent produire quelques effets sur l'ignorance ombrageuse et sur les intérêts particuliers des ministres turcs, constamment en discorde ; mais le fait même auquel nous sommes arrivés prouvera combien ils se trompent.

Cette déclaration de guerre , loin d'être l'ouvrage des agens de la Prusse et de l'Angleterre à Constantinople , résulta uniquement de l'intrigue du grand-vizir, Codza-Youssouf-Pacha. Il faut préalablement savoir que le grand- vizir, quoiqu'il porte le titre de lieutenant absolu du sultan , ne peut cependant faire mettre à mort , dans la capitale, àl'insu de son maître, que des

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individus du bas peuple. Youssouf-Pacha, alors grand-vizir, était Fennemi des deux favoris du sultan, dont Tun, nommé Suléiman, occupait la place de ministre de l'intérieur , et l'autre , appelé Nasify , celle de ministre des finances. Le . vizîr tâcha à plusieurs reprises de les éloigner de la capitale , en les nommant pachas à trois queues; mais le sultan inflexible continuait à les protéger. Si les grands-vizirs n'ont pas le pouvoir absolu dans la capitale , ils sont au contraire tout-puissans quand ils sortent à la tête des armées qu'ils commandent ; alors le sultan est forcé dé les ménager, et lorsque îl veut les destituer, il prend ses mesures avec beaucoup de précaution , de peur qu'il n'arrive quelque révolte dans les troupes. Youssouf- Pacha, pour se débarrasser de ces deux rivaux qui contrebalançaient son crédit et entravaient son ambition, ne trouva d'autre moyen que de susciter la guerre contre la Russie. H aurait pu alors les prendre à la suite de son expédition , et ensuite leur imputer quelque crime et leur trancher la tête dans le camp. Ayant donc conçu le projet d'allumer la guerre , il mit dans son parti le grand-amiral Hassan-Pacha qui y était déjà disposé par son penchant naturel et son humeur belliqueuse. Tous deux se réunirent pour per-

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suader au sultan de reconquérir la Crimée et de délivrer une nation mahométane 4u joug des infidèles.

Le sultan , d'un caractère pusillanime y accablé par rage et par les infirmités , suite de ses débauches, eilrajé par les coups terribles que dans la guerre précédente la Russie lui avait portés, instruit d'ailleurs par ses deux favoris que ce n'était point par zèle , mais par haine pour eux , que le vizir voulait la guerre , le sultan ne consentit pas d'abord à la proposition de Youssouf. Mais celui-ci, homme entreprenant, avait dans son parti les ulémas et les janissaires; de son côté, le grand-amiral était formidable par ses talens et par ses soldats de marine qu'il commandait.Tous deux insistèrent auprès du grandseigneur, lui firent craindre la révolte des janissaires, et finirent par le décider. Le faible sultan , pour sauver les deux favoris, et surtout Nasify son gendre , fut réduit à les recommander avec instance au vizir , et à envoyer sa fille ellemême supplier Youssouf en faveur de son mari.

Telle fut la véritable cause de la guerre de 1 7 86 contre la Russie. Les démarches des ministres anglais et prussiens n'en furent que des accessoires.

Je tiens cette anecdote de la bouche de mon beau -père, gendre et premier agent du prince

Alexandre Ypsilanty ; et elle m'a été confirmée par rhospodar Jean Caradza, alors agent du même Ypsilanty et ami intime de ce Nasify qui fut le prétexte de la rupture.

Les sultans ne peuvent ni déclarer la guerre ni conclure la paix sans y être en apparence autorisés par la sentence sacrée du muphti pu chef de la religion : ils doivent se conformer pour cet effet aux règles prescrites et procéder de la manière suivante.

Après un conseil privé , où le sultan , avec le vizir, le muphti et quelques ministres supérieurs de la Porte, se décide à la guerre , le grand-vizir reçoit l'ordre suprême de convoquer dans son palais une assemblée générale à laquelle assistent le muphti et tout le haut clergé , les ministres de la Porte , le chef des janissaires , celui des munitionnaires , des bombardiers et des artilleurs , ainsi que tous les vieux officiers de ces différées corps militaires. Alors on lit devant toute l'assemblée un édit autographe du sultan qui contient l'ordre d'apprendre de la bouche du grand -vizir les démarches hostiles de l'ennemi de l'empire, afin que, après y avoir mûrement pensé , et après avoir discuté tous ensemble les intérêts de l'état , l'on décide si , conformément à la sentence du muphti, l'on doit

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déclarer la guerre. Immédiatement après la lecture de cet ordre , le reiss-efFendy ou ministre des affaires étrangères , expose à toute l'assemblée les griefs contre l'ennemi; à la suite d'une délibération générale , le muphti donne par écrit la sentence , et la guerre est résolue. Aussitôt les assistans lèvent leurs mains et adressent la prière solennelle au Dieu des çictoires ; cette prière finie , rassemblée se dissout et la cérémonie est complète. Il arrive souvent que , dans ce conseil général , il s élève des disputes et des contestations , surtout entre les officiers du corps des janissaires ; mais la majorité des voix gagnée d'avance par le sultan l'emporte toujours , et ce stratagème du pouvoir est en pratique même chez les Turcs.

Le jour où l'assemblée générale délibéra pour la guerre contre la Russie, en 1786, l'ambassadeur russe Bulhakoff fut appelé avec pompe à la Porte et amené dans la chambre d'audience devant le grand-vizir.

Celui-ci , après avoir discuté avec lui en présence de tout le conseil sur l'affaire de la Cri-* mée, dont l'un demandait la restitution et l'autre la refusait : ce Mon ami , lui dit enfin le vizir , la religion nous force à prendre les armes pour délivrer de l'esclavage nos co-religionnaires; en

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conséquence, dès ce moment, où la guerre vient d'être résolue d'après la sentence du muphti , je t'annonce que, d'après les anciennes coutumes de l'empire, je te retiendrai en qualité de notre hôte ; tu habiteras les Sept Tours ; mais sois sûr que tu y trouveras toutes les commodités désirables; tu seras libre de demander tout ce que tu voudras pour ton repos, par l'intermédiaire du commandant des Sept Tours; choisis entre les officiers de l'ambassade et les gens de ta maison les personnes dont il te plaira d'être accompagné dans ta nouvelle demeure ; quant à ceux qui ne te suivront pas, nous en prendrons soin. » Le ministre russe , sachant que dans la paix de Caïnardza il avait été stipulé verbalement une clause abolissant l'emprisonnement des ambassadeurs russes : «Vous paraissez, dit-il au grandvizir , avoir oublié que l'usage d'emprisonner les représentans de la Russie à la déclaration de guerre a été aboli d'après les traités. » — « Mon ami , répliqua le vizir , le traités ont leur force pendant la durée de la paix ; la guerre les annulle. » Alors Bulhakoif choisit pour ses compagnons de prison le premier interprète de l'ambassade Nicolas Pisani, son second secrétaire, son médecin et deux valets de chambre. Il sortit de la salle d'audience et passa dans le vestibule,

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OÙ, d'après la permission du vizir, toute la suite de l'ambassadeur vint prendre congé de lui. De là il fut conduit aux Sept Tours , monté sur un cheval enhamaché, accompagné de tous ses gens également à cheval , et escorté d'un grand nombre d'officiers de la Porte et de cinq cents janissaires.

L'édifice des Sept Tours forme un petit château, situé à l'extrémité méridionale de Constantinople, et isolé, quoique dans Tenceinte de cette ville. De, ces sept tours, il n'en existe plus actuellement que trois , dont l'une contient trois maisons destinées aux prisonniers d'état, au commandant du château et à ses officiers. Anciennement Ton y renfermait les musulmims de distinction ; mais depuis bien des années cette prison était esclusivement consacrée à recevoir les ambassadeurs russes , qui étaient fort maltraités jusqu'à la première guerre de Catherine II. C'est ainsi que Mustapha UI , non content d'avoir mis aux Sept Tours l'ambassadeur russe ObrescoiF, le fit jeter dans un puits sec , où il demeura quelques jours. Le pauvre ambassadeur essuya mille souffrances pendant tout l'intervalle de sa détention, qui dura trois ans; en sorte qup l'impératrice , pour l'en délivrer , le nomma plénipotentiare au congrès d'arQfiistice convoqué dans la

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ville de Foksani en Moldavie. Mais la Porte avait beaucoup rabattu de sa dédaigneuse cruauté à Tépoque dont nous parlons , et lorsque l'ambassadeur russe BulhakolTfut envoyé au Sept Tours, le grand - vizir , fidèle à sa promesse , écrivit un ordre pressant au commandant de ce château, pour qu'il traitât son prisonnier de la manière la plus obligeante , et qu'il lui procurât toutes les commodités possibles. La vieille maison du château parut à Bulhakoff un lieu de supplice ; aussi au bout de deux jours il demanda et obtint la grâce de faire bâtir dans sa demeure une bonne et vaste chambre , avec un pavillon sur les murs du château et donnant sur la Propontide ; la chambre et le pavillon furent bâtis dans Tespace de quinze jours. Bulhakoff put jouir de quelque repos ; mais il était prisonnier et prisonnier des Turcs. Cependant une aventure inattendue adoucit les chagrins de sa captivité : le commandant du château avait une fille unique , nommée Cbéker-Paré * ; elle était de ces beautés ravissantes que FAsie produit quelquefois pour étonner l'Europe. Chéker-Paré vit le Russe au travers de ses jalousies , et aussitôt la sympathie lui fit oublier la haine religieuse et nationale ; la belle xnu-

* Morceau de sucre.

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