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LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

LES PRÉCURSEURS DE LA RÉVOLUTION

1) Les déistes anglais.

§1. Les coups portés, dans le cours du dix-huitième siècle, à la religion et à l’Église, aux constitutions existantes et aux institutions civiles qui avaient leurs racines dans le moyen âge, amenèrent une transformation complète dans les opinions et les idées des classes supérieures. La superstition s’effaça, mais la religion et la piété en souffrirent. L’absolutisme et le régime patriarcal furent ébranlés, et les attaques dirigées contre les empiétements et les abus expulsèrent aussi du cœur du peuple le respect envers les princes et l’autorité; les privilèges furent considérés comme acquis illégitimement et maintenus par les préjugés ; gagnés par la force, ils pouvaient aussi être arrachés par la force. On opposa à la religion révélée une croyance rationnelle, fondée sur les perceptions des sens et intelligible pour tout esprit sain; la souveraineté du peuple prit la place du droit divin des rois, et les privilèges T. ni. 1

de la noblesse et du clergé furent détrônés par la doctrine des droits de l'homme et de l'égalité innée de tous les citoyens. C’était une lutte gigantesque contre une ancienne servitude et des abus surannés.

Le signal des attaques contre la foi de l’Eglise partit de l’Angleterre où Locke (1032-1704), le précepteur et l’ami du comte Shaftesbury dont il partagea les destinées politiques et notamment la fuite en Hollande, soumit le premier la religion et la science à son esprit critique et pénétrant. Après avoir, dans son Estai sur /’ entendement humain , exposé un système qui partant de l’expérience et des perceptions des sens, supprimait la notion de toutes les choses surnaturelles pour autant qu’elles u’ét aient pas des produits de notre propre activité d’esprit, il chercha, dans une série d’écrits, à introduire le rationalisme et la tolérance religieuse, sans pourtant se montrer hostile à l’Eglise. Condillac répandit ses doctrines en France. Stimulé par Locke, l’intelligent et spirituel Shaftesbury (f 1713), petitfils de l’ancien homme d’Etat du même nom, se livra au scepticisme développé par Bayle et d’autres Français dans les Pays- Bas et dirigea sa fine ironie et ses railleries contre les préceptes de l’Eglise, contre toute religion basée sur une révélation. Ses écrits intitulés Traits caractéristiques des hommes, des mœurs, des opinions et des temps, dans lesquels il présente une religion rationnelle et une loi morale comme 1rs guides les plus sûrs dans la vie, produisirent la plus vive impression par la légèreté du style et la clarté des démonstrations, et conduisirent Voltaire et les encyclopédistes dans la même voie. Le Moraliste et le traité du Mérite et de la Ver lu cherchèrent à prouver contre les théologiens que le monde est parfait comme il est (optimisme), et, quelque admirable que sa défense du Créateur (théodicée) parût à beaucoup de gens, les plus clairvoyants ne découvraient dans sa croyance en Dieu qu’une sorte de fatalisme. — Sans être dominé comme Shaftesbury par un penchant à la raillerie et à la satire,

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sans être conduit par la vanité comme beaucoup de Français qui, plus tard, défendirent les mêmes idées, Collins (f 1729) le savant ami de Locke, arriva à des conséquences semblables , qu’il exposa, non dans la langue et la manière du beau monde, mais avec lcf formes sévères d’une profonde érudition. Son immixtion dans la dispute scolastique de deux orthodoxes le conduisit au scepticisme. Parmi ses nombreux ouvrages, exploités plus tard par les écrivains français, les plus connus sont le Discours sur l’ incrédulité et Y Examen des prophéties de la Bible. La foi de l’Eglise fut attaquée plus hardiment, mais parfois moins habilement, par une série d’écrivains qui, sous le nom de déistes, combattaient l’idée chrétienne d’un Dieu en trois personnes et ne voulaient reconnaître qu’un seul Être suprême intelligent. Quelques-uns n’admettaient le christianisme qu’en tant qu’il contenait en germe la religion naturelle; d’autres le combattaient comme une tromperie de prêtres et lui enlevaient toute signification et tout fondement historiques. L’un des adversaires les plus ardents du christianisme et de tout ce qui en dépendait, fut Toland (f 1722) qui, dans son Christianisme sans mystères et d’autres ouvrages, contesta l’authenticité des livres du Nouveau Testament, montra le caractère judaïque du christianisme et lutta avec tant de chaleur contre toute religion positive, que. ses écrits furent défendus et que lui-même fut poursuivi. Le panthéisme seul a pour lui de la valeur; la foi à un Dieu personnel et à l’immortalité de l’âme lui semble une superstition. Le railleur Tindal (1733) dans son livre des Fausses Eglises attaqua, en tenant plus compte de l’organisation de l’Église anglicane, les Eglises d’Etat qui ont besoin de biens terrestres et, dans son Christianisme aussi vieux que le monde, prétendit que le christianisme n’était autre chose que le rationalisme du monde primitif, purgé des scories que les Juifs y avaient ajoutées. Dans son Tableau de la religion naturelle, l’honuête IVollaston (f 1724) s’efforça d’une façon plus modeste et plus modérée de fonder une religion naturelle, qui était une

aspiration vers le bonheur au moyen d’une recherche ardente de la vérité et qui n’avait besoin ni de révélation ni de rémission des péchés. Ses ouvrages profonds furent, comme ceux de Collins, traduits', répandus et mis à profit par les écrivains français. Woolston (f 1733) interpréta les miracles de Jésus d’une manière allégorique et, pour cette raison, il mourut en prison. Morgan (-f* 1743) traita toute la partie historique du christianisme comme une tromperie des prêtres et voulut remplacer la religion par la morale; mais Mandeville (f 1733) représenta dans sa fable des Abeilles et le commentaire qui l’accompagnait les passions et les vices comme nécessaires à la prospérité de l’État. Chubb , savant théologien (f 1747), conçut dans son Véritable Évangile un christianisme mal compris par les apôtres et ainsi rempli de miracles et d’éléments étrangers; c’était la révélation de la loi morale natarelle, dont la violation, expiée par le repentir, serait punie par un jugement à venir.

Lord Bolingbboke (-{- 1751), ami de Voltaire, a plus d’importance que tous ces écrivains déistes. C’était l’homme le plus spirituel de son pays; maître dans l'art d’écrire, il connaissait le beau monde et le ton qui y régnait; mais il était dépourvu de principes religieux et moraux. Dans ses célèbres Lettres sur l’étude de l'histoire, il prouva contre les savants d’école que le regard impartial d’un homme du monde intelligent pénétrait plus profondément que leur érudition dans la vie des peuples; et contre ceux qui voyaient le suprême bonheur dans le repos, que la lutte est inséparable de la liberté. Mais, à la vérité, il ébranla aussi la foi dans la vertu et le patriotisme désintéressé, en érigeant l’égoïsme en mobile principal de toutes les actions. C’est de lui que procèdent les deux plus grands historiens de l’Angleterre : Gibbon (-J- 1794), l’auteur de l'Histoire de la décadence et de la chute de l’empire romain, et Hume (-j- 1776), philosophe sceptique, qui composa l'Histoire d'Angleterre. Tous deux avaient subi l'influence française et se trouvaient en relation intime avec Voltaire et avec les cercles intelligents de

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Paris ; tous deux méconnurent la sublimité du christianisme historique. Le religieux écossais Robertson (f 1703), au contraire, que l'on place à côté d’eux comme historien, quoiqu’il leur soit inférieur sous le rapport de l'esprit, de la verve et de l’audace, ne reçut pas la culture française et ne suivit pas la tendance hostile à l'Église. Théologien tolérant et éclairé, il exerça en Écosse une grande influence sur les idées religieuses et politiques de ses contemporains. Son Histoire de l'Écosse sous Marie Stuart, son Histoire de l’empereur Charles - Quint et son Histoire de la découverte de l’Amérique, sont des œuvres consciencieuses et sûres, mais arides et froides. En revanche, le poète Pope (f 1744), qui rendit Homère accessible aux Anglais, en sacriliant, il est vrai, la dignité et l’élévation de chantre grec, paya son tribut à la politesse française et à la philosophie de Bolingbroke, selon laquelle les hommes, dirigés dans la vie par l’intérêt personnel , doivent suivre leur raison en matière de religion; et dans les satires de Swift (f 1748), J’Église et la foi sont tournées en ridicule aussi bien que les sottises de la société et les abus de l’État.

2) Littérature irréligieuse de la France.

§ 2. Voltaire. Montesquieu. Rousseau. L’activité littéraire de Ces trois écrivains, dont les oeuvres, ornées de tous les enchantements du style, furent lues par toute l’Europe civilisée, a contribué plus que tout le reste à la transformation des idées traditionnelles sur l'Église, l’Étal et la justice, comme à l’extirpation de préjugés et de coutumes surannées de la vie sociale. Leurs voies furent différentes, mais elles conduisaient au même but Voltaihe (161)4-1778) combattit avec les armes de l’esprit et de la saine raison toutes les opinions vieillies, sans se préoccuper de ce qui les remplacerait; Montesquieu (1687-1753), écrivain solide et sérieux, indiqua l'absurdité de ce qui existait, dans l’intention de l’améliorer et de le transformer selon les besoins du siècle, et J. J. Rousseau (1712-78; lutta contre les circonstances de son temps par la peinture

séduisante de conditions toutes différentes, en opposant à l'organisation de l'Église une religion du coeur, à la royauté absolue le contrat entre le peuple et le souverain, à l’inégalité des classes l’égalité originelle de tous les hommes, et aux convenances de la société un simple et attrayant état do nature. Les plus ardents adversaires de l’état de choses existantes furent les membres du Club d’Holbach et les Encyclopédistes qui n’acceptaient pour bases de la vérité que le3 perceptions des cinq sens, faisaient de l'égoïsme le pivot des actions et plaçaient le but de la vie dans la jouissance et la félicité.

Voltaire. Parmi tous les écrivains qui donnèrent le to%à leur époque, il n’en est point qui ait jamais exercé une influence plus grande que celle de Voltaire. Elevé dans la classe supérieure de la société, où la raillerie légère et spirituelle était de mode, il choisit, des ses débuts littéraires, le genre qui répon- i

dait le mieux à sa nature moqueuse, et dont il pouvait se promettre le plus grand succès, le poème satirique ; mais ses attaques contre le gouvernement lui valureut l’emprisonnement et les poursuites, ce qui l’engagea, après que sa réputation était déjà fondée , à se rendre pour quelque temps en Angleterie.

Grâce à la similitude qui régnait alors entre la littérature, les mœurs et les principes religieux de la France et, de l’Angleterre,

Volaire reçut, à Londres, un accueil enthousiaste dont il sut tirer parti pour la nouvelle édition de sa Ilenriade. Les expériences qu’il fit dans les cercles élevés, tout imprégnés d’esprit français, et ses relations avec les écrivains déistes, le confirmèrent dans ses opinions et lui fournirent de nouveaux moyens de combattre des institutions et des idées surannées. A son retour en France, il initia ses compatriotes à la situation politique et littéraire, et particulièrement à la philosophie sceptique de l’Angleterre; il s’attira par là de nouvelles persécutions de la part du gouvernement, mais il fut admiré par les classes élevées, les

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princes et les courtisans de l’Europe entière. Il se retira alors en Lorraine chez son amie la marquise du Châtelet, où il s’occupa plusieurs années de travaux littéraires, de sciences mathématiques et physiques. Lorsque sa réputation fut à son apogée, il accepta l’invitation que Frédéric II lui avait adressée et se rendit à Berlin ; mais ils se trouvèrent bientôt en désaccord et Voltaire revint en France. 11 acheta alors sur les frontières de la Suisse, non loin de Genève, la ravissante propriété de Ferney, où il vécut, dans une indépendance enviable, des revenus considérables que lui rapportaient ses ouvrages. — Voltaire exposa ses opinions dans les travaux les plus divers, poésies, satires et romans, ouvrages historiques et philosophiques. Sa correspondance le mit en rapport avec les souverains, les hommes d’Etat, les généraux et les savants les plus illustres de l’Europe ; partout ses jugements étaient décisifs. Sa plume acérée se tournait, contre tout ce que le monde avait respecté jusque-là comme sacré, estimé comme traditionnel et exécuté comme légal. La religion et l’Eglise, le clergé et la croyance populaire reçurent les atteintes les plus violentes. De la Henriade où il louait la tolérance, il arriva peu à peu à la Pucelle d’Orléans, poème frivole sous une forme épique, où il réunit tout ce que la raillerie la plus audacieuse et la plus maligne peuvent produire contre la religion et les mœurs, contre des personnes et des choses traitées jusque-là avec le plus grand respect. Tout ce qui n’était pas immédiatement clair pour une raison saine était déclaré une tromperie des prêtres , une superstition et un préjugé, attaqué avec toutes les armes de la plaisanterie et de la satire ; et si l’on ne peut contester que Voltaire n’ait réprimé le fanatisme, détruit plus d’un préjugé, écarté plus d’une superstition et arraché plus d’une victime à l’intolérance et à la fureur religieuse (la famille Calas à Toulouse *), on ne peut méconnaître non plus qu’il n’ait implanté dans bien des âmes le doute, l’incrédulité, la prudence humaine et, avec elle, l’égoïsme et l’intérêt personnel comme seuls ressorts des actions humaines.

La religion et l’Eglise ne furent pas seules en butte à ses attaques railleuses ; toutes les autres institutions que le temps avait consacrées, — constitution politique, royauté, procédure, privilège, enseignement, eurent également à en souffrir. Bien des abus furent supprimés, mais le respect et la vertu sombrèrent en même temps. La vanité et l’égoïsme furent trop souvent les principaux mobiles de Voltaire. Comme dans la célèbre inscription sur la chapelle de Ferney : Voltaire erexit Deo , il se met. partout de pair avec Dieu. Il renversait toutes les idoles, a6n qu’il n’y en eût plus d’autre que lui. — Les ouvrages historiques de Voltaire, dans lesquels il osa appliquer en grand la manière de Bolingbroke, ont une importance capitale. Bien que son Histoire de Charles XII de Suède, celle de Pierre I" de Russie, son Siècle de Louis XIV et son Siècle de Louis XV, écrits dans le ton de la cour, ne résultent pas de recherches profondes et ne soient ni impartiaux ni sûrs, ils ont néanmoins fait époque, en ce que la grâce et la limpidité du style, l’application du passé à la vie et la hardiesse de la critique contrastèrent avec l’histoire pédantesque et sèche des savants d’école et répandirent dans les cercles instruits le goût des études sérieuses. Le plus remarquable de ses ouvrages est l’abrégé d'histoire universelle, publié sous le titre d’ Essais sur les meeurs et l'esprit des nations; il forme une antithèse avec l’ouvrage de Bossuet; car, de même que celui-ci fonde tout sur la foi. Voltaire commence par le doute; comme Bossuet fait tout tourner à l’honneur de la foi chrétienne, Voltaire trouve dans le christianisme et dans les vices du clergé l’origine de toutes les misères du moyen âge.

* Jean Calas , marchand protestant de Toulouse, fut accusé d'avoir tue son fils, qui s’était pendu dans la maison paternelle après avoir témoigné l’intention de se convertir à l’Eglise catholique. Des prélres et des moines fanatiques exeilèreut une émeute et terrifièrent ainsi le parlement de Toulouse, au point que, malgré la fausseté manifeste, de

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Colle rumeur, il condamna le malheureux Calas à être roué et confisqua ses biens (1762). Calas mourut avec une grande fermeté, en affirmant son innocence jusqu'au dernier soupir. Sa veuve se ri dira en Suisse, où elle parvint à intéresser Voltaire à sa cause. Celui-ci composa alors son écrit sur la Tolérance (1705), qui eut pour effet la révision du procès ; le jugement fut cassé comme injuste, Calas réhabilité et l’on rendit à la famille son honneur et ses biens.

Montesquieu. Dans les Lettres persanes, Montesquieu combat, avec les mêmes armes que Voltaire, l’Église et le gouvernement de la France, et jette le ridicule sur la société de son temps. Les doctrines incompréhensibles de la théologie scolastique, la hiérarchie, le monachisme et les institutions cléricales sont discréditées, par la comparaison avec les coutumes mahomélanes, comme des superstitions et des folies. Après que Montesquieu eut ainsi fait comprendre les vices des circonstances contemporaines, il chercha, dans ses Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, à montrer que le patriotisme et la confiance en soi-même font la grandeur d’un État, tandis que le despotisme le conduit à sa perte. Le troisième ouvrage de Montesquieu, de l’Esprit des lois, qu’il composa après avoir visité l’Angleterre et d’autres pays de l'Europe, est écrit dans un ton plus modéré et plus sévère; les principes d'une liberté raisonnable, exposés avec calme et avec clarté, furent d'autant plus efficaces. Dans l’examen des différentes formes d’Étals, la république est présentée comme un idéal, mais réalisable seulement avec une haute vertu civique. Après la république vient la monarchie constitutionnelle d’Angleterre avec la séparation radicale des trois pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) et enfin la monarchie absolue qui dégénère facilement en despotisme et doit être considérée comme la source de toute décadence et de toute corruption des mœurs. La procédure, le système d’impôts et les autres abus qui régnaient en France sont fortement critiqués; par contre, la religion et l’Église sont plus ménagées que dans les Lettres persanes. Montesquieu forme un contraste avec le marquis d’Argenson qui, à la vérité,

veut aussi que la monarchie soit renouvelée et fortifiée par des institutions démocratiques et que la noblesse et le clergé soient assujettis aux impôts, mais qui, tout en se prononçant pour la suppression ou la restriction de tous les privilèges de caste, s’efforce de raffermir l’indépendance du pouvoir royal.

Rocsseaü. Jean-Jacques Rousseau eut la plus grande influence sur la transformation des idées et des opinions de son époque. Né à Genève et destiné à la profession d'horloger qu’exerçait son père, il se déroba à la sévérité de son précepteur et mena depuis lors une vie agitée et pleine d’expériences, tantôt en Savoie ou dans la haute Italie, tantôt à Paris ou dans la retraite champêtre de Montmorency, puis dans le canton de Neuchâtel sous la protection de Frédéric 11, en Angleterre auprès de l'historien Hume jusqu’à ce que, accablé de mélancolie et dégoûté de l’existence, il mourut subitement chez un de ses admirateurs anx environs de Paris. Il avait fait connaître lui-même, avec une franchise et une sincérité rares, toutes les circonstances de sa vie extérieure et de sa vie intime, dans ses Confessions qui sont d’autant plus importantes qu’elles jettent une vive lumière sur ses tendances et ses idées. Privé de bonne heure de sa mère, il reçut une éducation incomplète. Il lut avec son père une foule de romans qui excitèrent ses passions et peuplèrent son imagination de fantômes, tandis que son esprit restait sans nourriture solide et sans culture réelle Habitué dès son enfance .à la simplicité, il fut toute sa vie l’ennemi du luxe et de l’inégalité des biens. Dans scs pérégrinations, il vit la pauvreté opprimée, les classes ouvrières en butte aux mauvais traitements, et son âme sc révolta contre cette injustice. L'état social, avec ses différences de classes, ses grandes diversités de rang et de foétune, lui sembla perverti et contraire à la nature; il trouva la cause de ces vices dans la civilisation, et c’est pourquoi, dans ses deux premiers écrits, il signala les arts et les sciences comme les biens les plus funestes de l’humanité. 11 vanta un état de nature imaginaire comme l'asile de la liberté et de l’innocence et vit le salut du monde dans la rupture de toutes les chaînes for-

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gées par l’éducation, la culture et l’habitude. Dans le Contrat social, dont les principes exercèrent la plus grande influence sur la marche de la révolution française, il posa l’égalité de tous les hommes comme condition de chaque Etat ; il ne trouve pas, comme Montesquieu qu’il combattait, la forme du gouvernement la plus parfaite dans la monarchie constitutionnelle, il la voit dans la démocratie complète avec des assemblées législatives du peuple ; le bien-être matériel du peuple lui semble le but suprême de l’Etat. — De même que Rousseau avait ébranlé les formes de gouvernement dans son Contrat social, de même il attaqua les moeurs, les habitudes et l’éducation de son temps dans ses deux ouvrages célèbres La Nouvelle Héloïse et Emile. Le premier, sous la forme d’un roman en lettres, écrit dans un style poétique, place les avantages d’une vie de nature sentimentale au dessus des relations faussées de la réalité; dans l’ Emile, Rousseau cherche à fonder une éducation rationnelle sur la nature et sur l’amour des parents. Ses paroles sont l’expression d'un sentiment profond et vont droit au cœur, parce qu’elles viennent du cœur; aussi l’effet de ses ouvrages, surtout auprès des femmes, fut-il indescriptible ; grâce à leur influence, il y eut de nouveau des mères en France, l’amour et l’intimité rentrèrent dans les familles, et le naturel, la simplicité et la moralité des classes moyennes contrastèrent avec la perversité, la dépravation et les excès des classes supérieures. Rousseau expia de la sorte la faute qu’il avait commise contre ses propres enfants eu les mettant à l’hospice des enfants trouvés. En musique même, il retourna à la nature et à la simplicité. 11 contesta le précepte que l’harmonie est la seule base de l’art musical et remonta à la mélodie primitive qui puise son expression dans les mouvements de l’âme et non dans les règles du contre- point. Le fait que Rousseau changea deux fois de religion prouve qu’il avait peu de respect pour l’Église et ses préceptes. Mais il ne se raillait pas comme Voltaire des choses religieuses, il professait une religion du cœur et du sentiment. Il chercha à dépouiller le christianisme de ce qui n’était pas essentiel, afin d’en sauver la moelle et, ici comme partout, il retourna à la simplicité, à la

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nature et à la raison. Mais quelque respect pour la religion que témoignât la Profession de foi du vicaire savoyard de l’ Emile, elle lui attira pourtant des persécutions de la part des catholiques et des protestants orthodoxes. Le livre fut condamné à être brûlé par la main du bourreau et Rousseau obligé de quitter la France.

U club d'Holbach et les Encyclopédistes. Un certain nombre d’écrivains de talent qui se réunissaient fréquemment à Paris, chez le baron allemand d’Holbach poussèrent à l'extrême les cûtés négatifs des doctrines de Condillac et de Locke, dont ils négligeaient les côtés positifs. Plusieurs ouvrages, tels que le Système de la nature dont Holbach lui-même passait pour être l’auteur et le livre de l'Esprit, par le fermier général Helvétius, cherchèrent à prouver l’éternité de la matière (matérialistes) et à présenter l’égoïsme comme le seul ressort de l’activité humaine. Ils voyaient dans l’accord de cet instinct avec l'utilité publique, la mesure de la moralité et de la vérité. Les idées de Dieu, d'immortalité et de liberté n’avaient pour eux aucune valeur; la nature éternelle, éternellement mobile était à leurs yeux la cause première de toutes les choses. Beaucoup de personnes furent scandalisées de ces doctrines ; mais pourtant la haute société, non seulement en France, mais dans toute l’Europe, admirait la raison et les saillies de ces écrivains, lisait leurs œuvres avec ravissement et adoptait leurs principes. La même direction fut suivie par les Encyclopédistes ou auteurs du dictionnaire encyclopédique, à la tête desquels se trouvaient le spirituel Diderot et le profond mathématicien et philosophe d'Alemberl. Les Encyclopédistes érigèrent les mœurs corrompues de la haute société française en un système de philosophie épicurienne dans lequel on tirait résolùmenl les conséquences de la doctrine qui rend l’esprit dépendant des sens ; le hasard était le créateur du monde soumis à la fatalité et l’homme était un mécanisme.

3) Effets.

§ 3. L’influence de ces écrivains sur l’opinion de l’Europe fut d’autant plus grande, que Paris donnait alors le ton en

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toutes choses cl que la langue française était seule parlée et lue dans les classes élevées. Des souverains comme Frédéric II, Gustave 111 de Suède, Charles 111 d'Espagne, Catherine 11 de Russie, des hommes d’État comme Pombal, Choiseul, Aranda, des personnages considérables de tous les pays étaient en relations personnelles ou en correspondance avec ces écrivains dont ils admiraient les œuvres. La première conséquence qui en résulta fut l'introduction de la tolérance religieuse dans les principaux Etats; on chercha partout à extirper la superstition et les préjugés; plusieurs princes ou ministres entreprirent des réformes hardies; d’un autre côté, le peuple français perdit le respect de ce qui était sacré ou traditionnel, de la loi et de la constitution, et, tout en supprimant des abus surannés, il ne se maintint pas dans les limites du droit et de l’ordre. — Le triomphe de la philosophie amena la suppression de l’ordre des Jésuites. Une corporation religieuse dont tous les efforts tendaient à empêcher le peuple de s’éclairer, à le tenir en tutelle et à s’opposer aux progrès et aux innovations, devait être en butte à de rudes attaques, à une époque où tout le monde civilisé poursuivait un but entièrement opposé. Aussi, lorsque Pombal en Portugal et Aranda en Espagne fermèrent les collèges de jésuites et que leur exemple eut trouvé des imitateurs en France, dans les autres cours bourbonuiennes et jusqu’à Malte, le pape Clément XIV, prince intelligent et modéré, se vit enfin obligé de supprimer la société de Jésus et de fermer les collèges de jésuites dans les Étals de l’Église (l"73j, ce qui força également Marie-Thérèse, qui avait cherché longtemps à maintenir l’ordre en en restreignant l’inlluence, à consentir à la suppression ; la Bavière et les autres pays catholique de l’Allemagne exécutèrent à Jeur tour l’ordre du pape. « On nous chasse comme des chiens, » dit le père Ricci, général de l'ordre, « mais nous reviendrons comme des aigles. » Frédéric 1) seul toléra quelque temps encore les jésuites dans la Silésie, et la Russie favorisa, dans les provinces polonaises, leur ordre placé sous un vicaire général. Mais après la dissolution de l’ordre, l’activité des membres ne cessa point : les ex-jésuites poursuivirent le but de la société avec une persé- T. III. 2

vérance sans relâche et résistèrent, quoique d’abord sans succès, à l'esprit du temps qui, sélant modilié plus tard, permit un retour général aux anciens errements et une résurrection de l’ordre. — Comme contrepoids à l'influence des ex-jésuites, Adam Weisshaupt , professeur de droit canon à Ingolstadt, fonda avec Knigg et d’autres (1777), une sorte de franc-maçonnerie qui prenait à lâche d'éclairer le peuple et de perfectionner l’homme : les Illuminés s’efforcèrent de contrarier les efforts des ex-jésuites, des moines et du clergé; mais ils se virent bientôt exposés aux persécutions de plusieurs gouvernements.

Guerre de l’ indépendance en Amérique.

§ 4. Depuis le temps où le premier établissement des Anglais en Virginie avait été fondé (1585) par Walther Raleigh sous la reine-vierge Elisabeth, jusqu’à l’époque où le quaker William Penn chercha en Pensylvanie un refuge contre les persécutions religieuses (1682), beaucoup de colonies avaient fleuri dans l’Amérique du nord, en sorte que, dans la première moitié du dix-huitième siècle, elles consistaient en treize Etats, savoir: Massachusets (avec Boston pour capitale), Connecticut, Rhode- Island, New-Hampshire (ces quatre Etats formant la Nouvelle-Angleterre), New Jersey, Maryland, New-York, Pensylvanie, Delaware, Virginie, la Caroline du nord, la Caroline du sud et la Géorgie. Chacun de ces Etats était placé sous un gouverneur nommé par le gouvernement anglais pour représenter le roi; pour le reste, ils s’administraient d’après des formes propres, plus ou moins démocratiques et n’étaient pas rattachés par le lien d’une constitution ou d’une représentation commune. Les guerres des peuples d’Europe amenaient ordinairement des luttes analogues dans les colonies, luttes qui éveillèrent leur sentiment propre et leur révélèrent leurs forces et leurs besoins. Ainsi elles furent entraînées dans la guerre de la

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succession d’Espagne , à la suite de laquelle les Français abandonnèrent, par la paix d’Utrecht., l’Acadie (Nouvelle-Ecosse et Nouveau-Brunswick) aux colonies anglaises. Mais, comme les Limites n’étaient pas exactement fixées à cause du peu de connaissance que l’on avait de cette contrée, il en résulta des différends qui , plus tard , lorsque la France éleva aussi des prétentions sur le territoire du Mississipi (Louisiane) et érigea des forts sur la frontière de la Virginie , amenèrent entre la France et l’Angleterre une guerre à laquelle prit également part l’Espagne intimement liée à la France depuis le traité de famille. L’Europe était alors ébranlée par la guerre de Sept ans et ses commotions furent sensibles dans les Indes et en Amérique. La paix de Paris accrut la puissance des Anglais dans l’Amérique du Nord; ils obtinrent de la France le Canada et de l’Espagne la Floride.

§ 5. Cause de la guerre. L'Angleterre n’avait obtenu une extension de son territoire colonial par la paix de Paris qu’au prix de grands efforts et de l’augmentation de sa dette. Aussi, le gouvernement se crut-il autorisé d’imposer une partie de ses charges aux colonies, qui avaient le plus gagné à changer de maîtres. Bientôt après la guerre, l’Angleterre frappa plusieurs articles de commerce de droits d’importation et entrava la contrebande avec les Indes occidentales. Mais la lutte avait développé le sentiment d’indépendance des colonies. Les Américains s’étaient aperçus que c’étaient surtout leur énergie et leurs efforts qui avaient rendu les Anglais vainqueurs. Lorsque l’introduction de la taxe du timbre ($2 mars 1765) eut encore augmenté le mécontentement qui s’était déjà manifesté contre les droits d’importation, l’irritation devint générale. Les Américains prétendirent qu’un parlement où ils n’étaient pas représentés ne pouvait pas les imposer, que leurs propres contributions étaient déjà assez fortes et que le peuple anglais, représenté par le parlement, n’avait pas le droit de les traiter comme des sujets mis hors la loi et de les accabler de taxes

arbitraires. Leurs plaintes trouvèrent de l’écho chez une grande partie de la nation anglaise, et une forte opposition, qui avait pour chef le grand orateur et homme d'État William Pin (lord Chatham) combattit dans les deux chambres les mesures du gouvernement contre les colonies. Ces attaques, et plus encore l’atlilude énergique des Américains, qui ne se soumirent pas à la taxe du timbre, empêchèrent l’introduction de fabrieats frappés d’un droit et exposèrent clairement les droits des colonies dans une adresse au roi et aux colonies, amenèrent un changement de ministère (17t>tî) et la suppression de la taxe du timbre. Mais comme un bill complémentaire (1767) garantit d'une manière expresse au parlement le droit d’imposer les colonies et qu’on frappa, l’année suivante, le thé, le papier, le verre et les couleurs d’une taxe modique, destinée à payer les fonctionnaires américains, l’esprit d'opposition persista et les démonstrations contre toute espèce d'impôt se multiplièrent. Les marchands de Boston résolurent de ne laisser entrer aucun des articles sujets à la douane et leur exemple fut bientôt suivi par les autres provinces; il en résulta un dommage si sensible pour le commerce britannique, qu'en Angleterre l’opinion publique obtint aussi le retrait du bill d’impôt, après que la résistance ouverte contre les douaniers de Boston eut obligé le gouvernement de placer des troupes dans cette ville. L’État de Massachusels, fondé par des puritains, parut avoir le mieux conservé l’opiniâtreté de ses anciens habitants. Le gouvernement anglais persista cependant à maintenir son droit d'imposition, mais il chercha à le rendre aussi léger que possible aux Américains. L’irritation toutefois était déjà tellement grande, qu'à Boston quelques eunes gens déguisés en sauvages jetèrent à la mer trois cargaisons de thé (18 décembre 1773). Il s’ensuivit plusieurs actes du parlement qui firent bientôt dégénérer l’opposition en révolte ouverte. Un de ces actes ferma le port de Boston, un deuxième restreignit notablement la libre constitution du Massachusels et un troisième recula la frontière du Canada vers les États-Unis, de manière que la constitution absolue du Canada lut étendue à la partie annexée. Pendant ce temps, les

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débuts du parlement n'excitaient pas rncins le peuple anglais •pie les Américains, et, comme l'opinion publique était divisée au sujet des mesures du gouvernement, l’Angleterre semblait à celle époque au milieu d une tourmente révolutionnaire. Les fameuses Lettres de Juntus (1769-1772) dont l’auteur n’a pu encore être découvert d’une manière certaine, contribuèrent surtout à exciter les esprits. Le démocrate anglais Thomas Payne écrivit également en faveur des Américains.

§ 6. Événements de la guerre. Les trois bills du parlement, qui furent publiés dans les journaux américains bordés de noir, provoquèrent un soulèvement général et une résistance organisée. Un congrès de députés de toutes les colonies, saufla Géorgie qui ne s’y rallia que plus tard, se réunit it Philadelphie (14 septembre 1774) et prit la résolution de ne plus laisser entrer aucun produit de l’Angleterre ou des Indes occidentales et, après un certain délai, de rompre toute relation avec la mère patrie. En même temps le congrès publia plusieurs brochures calmes et modérées, adressées au roi, au peuple anglais, aux habitants du Canada, etc.; ily démontrait à l'évidence que les Américains ne cherchaient qu’à défendre leurs droits naturels péniblement acquis, contre l’arbitraire et la tyrannie du gouvernement anglais. Ces adresses tirent une grande sensation et dirigèrent l’attention de toute l’Europe vers ce pays, où des citoyens simples et paisibles protégeaient résolûment la liberté et les droits de l’homme contre là force et l’autorité. Les' Anglais déclarèrent le M.issaehusets en état de rébellion, interdirent tout commerce avec les provinces américaines et défendirent l’introduction

d’armes et de munitions. De leur côté, les Américains renforcèrent leurs milices, s’emparèrent d’armes anglaises et établirent un arsenal à Concordia. Le commandant de la garnison de Boston s’avança avec ses troupes pour le détruire, mais il fut attaqué à Lexington (19 avril 1775) et ainsi fut répandu le premier sang des citoyens. Cette rencontre fut bientôt suivie de la bataille de Bunkershill (16 juin 1775) où les Américains furent repoussés, il est vrai, après une triple attaque, mais où les Anglais perdirent tant de monde qu’ils furent bientôt obligés d’évacuer Boston. Les Américains furent redevables de ce succès à leur généreux compatriote Georges Washington, de Virginie, qui consacra ses talents de général et d’homme d’Ëtat, sa fortune et son énergie à la délivrance de sa patrie. Tandis qu’il défendait ses concitoyens avec l'épée, l’ancien imprimeur Benjamin Franklin, l’inventeur du paratonnerre, l’auteur et le propagateur de livres populaires, le fondateur de la première bibliothèque publique en Amérique, agissait en faveur de son pays auprès des cours de Londres et de Paris. L’apparition du sage Franklin en simple habit de quaker excita, dans la capitale impressionnable de la France, un tel enthousiasme pour la liberté et la démocratie, que le jeune marquis de Lafayette et d’autres gentilshommes mirent leur sang et leurs biens au service de la guerre d’indépendance qui, d’après eux, devait amener la réalisation de l’idéal de Jean-Jacques Rousseau. Conliants dans les dispositions qui régnaient en France, les députés des treize États unis proclamèrent l’in-

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dépendance des colonies d’Amérique (4 juillet 1776). Cette déclaration, élaborée par le sage homme d’État Jefferson, établissait si clairement le droit des Américains, que leur cause trouva une sympathie générale en Europe; des libéraux de divers pays s’y dévouèrent (Kalb, Steuben, Kosciuszko, La Rochefoucauld , les frères Lameth, Roehambeau, etc.); tous les cœurs accessibles à la liberté firent des vœux pour l’heureux succès d’une guerre que l’on considérait comme la lutte de la raison et des droits de l’homme contre des prétentions surannées et indues. Mais, malgré ces sympathies qui étaient partagées même par les chefs de l’opposition anglaise tels que Pitt et Fox, la cause des Américains sembla perdue, lorsque le gouvernement britannique conclut des traités avec plusieurs princes allemands et qu’une nombreuse armée de Hessois, de Hanovriens, etc., racolés d’une manière honteuse et vendus à l’Angleterre, fut transportée au delà des mers pour éprouver la stratégie européenne sur les libres fils du nouveau monde. Le général anglais Howe, bien pourvu alors d’hommes et de munitions, parvint à s’emparer de New-York et à expulser l’ennemi des provinces limitrophes, tandis que d’autres généraux résistaient avec succès aux Américains dans le Canada, qu’ils avaient également cherché à pousser à la défection en y envoyant quelques troupes. Mais grâce à l’incurie de Howe qui se livrait aux plaisirs pendant l’hiver, le vigilant Washington traversa, à la Noël (1776), la Delaware gelée, prit une division de Hessois à Trenton et battit les Anglais à Princetown.

Les avantages ainsi remportés furent perdus à la vérité; car Washington fut vaincu par le brave général Cornwallis et Philadelphie fut prise (automne de 1777); mais la capitulation de Saratoga qui eut lieu bientôt après (15 octobre 1777) et par laquelle 7,000 hommes de troupes anglaises, qui jusque-là avaient fait une campagne très pénible dans le Canada sous les ordres de Bourgoyne, tombèrent, avec toutes les munitions de guerre, au pouvoir des Américains, changea tellement la situation des choses à l’avantage de la jeune république, que les Français, jaloux depuis longtemps de la prospérité croissante des colonies anglaises, n’hésitèrent plus à conclure avec les Américains une alliance qui fit prendre à la guerre une autre tournure.

§ 7. Extension de la guerre. Après la capitulation de Saratoga, accueillie en France avec des transports d’enthousiasme, le gouvernement français, tenant compte des vœux de l’opinion publique plus que du bien-être de la nation, reconnut l’indépendance de l’Amérique (6 février 1778) et promit de soutenir les États-Unis de tout son pouvoir, jusqu’à ce que cette indépendance fût solidement établie. Dans cette occasion, la France sacrifia généreusement ses propres intérêts, bien que la nouvelle guerre menaçât d’empirer encore la situation déjà embarrassée des finances. La tentative que fit le cabinet britannique pour empêcher l’alliance en entamant des négociations avec l’Amérique, échoua contre la sagesse du congrès qui vit bien qu’au milieu de l’effervescence de la jeunesse française, il pouvait obtenir par la

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