‹ Histoire moderne (volume 2)Chapitre 2 sur 5 · I. ^ Cuiy i · texte numérisé non relu

I. ^ Cuiy i

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continuation de la guerre plus d’avantages que ne lui en auraient accordés les Anglais. À Paris, Franklin était le héros du jour, au point que l’on voyait son portrait partout et que la présence de cet homme en vêtements simples et sans perruque au milieu des seigneurs poudrés et décorés excitait un enthousiasme général.

Les Français n’envoyèrent d’abord à leurs alliés que de l’argent et des vaisseaux, jusqu’il ce que Lafayeile se rendît à Paris (juillet 1780) et provoquât l’envoi d’une armée dans laquelle se trouvaient beaucoup de volontaires distingués par leur naissance, leur fort une et leurs talents. Les Anglais se reti rèrent alors de la Pensylvanie h New-York, et résolurent déporter la guerre vers les provinces méridionales de la Caroline et de la Géorgie où se trouvaient encore un grand nombre de partisans de la royauté anglaise (royalistes, loyalistes). Ils conquirent Savannah et Charlestown et gagnèrent deux batailles sous le commandement du brave Cornwallis. Ces revers, joints au manque d’argent, aux révoltes des troupes et à la trahison du général américain Arnold, mirent la république â deux doigts de sa perte. Mais cet état de choses se modifia subitement, lorsque l’armée française-américaine, sous la conduite de Washington et de balayette, eut cerné à Yorktown le général Cornwallis qui, de la Virginie, voulait opérer sa jonction à New-York avec le commandant anglais Clinton, et l’eut forcé â une reddition qui fit tomber entre les mains des vainqueurs sa division forte de 7,000 hommes, ainsi que son artillerie et ses muni-

lions (19 octobre 1781). Celte défaite du brave Cornwallis eut une influence décisive sur l’issue de la guerre. Les Anglais, obligés de tourner leurs armes contre leurs ennemis de l’Europe, poursuivirent désormais la guerre transatlantique avec moins de vivacité; en outre, le nouveau ministère composé des anciens membres de l’opposition, Sheridan , Burke et Fox, était plus enclin à une entente pacifique avec les États-Unis que le cabinet de lord North auquel il avait succédé. Pitt était déjà mort, au mois de mai 1778. Un discours violent qu’il prononça contre les mesures du gouvernement, à la nouvelle de l’alliance de l’Amérique avec la France, avait tellementébranlé sa santé affaiblie, qu’il tomba dans le parlement et mourut bientôt après dans sa maison de campagne où on l’avait transporté.

§ 8. La neutralité armée. Hollande. L’alliance entre la France et l’Amérique, à laquelle l’Espagne, de son côté, s’associa bientôt (27 juin 1779) eut pour conséquence une guerre navale avec l’Angleterre. Tant que ces puissances seules luttèrent contre l’ile qui dominait les mers, la Grande Bretagne maintint sa supériorité. Mais lorsque le projet conçu par Catherine II de Russie, de réunir dans une neutralité armée tous les États qui ne prenaient point part à la guerre, eut pris une rapide extension, la souveraineté maritime de l’Angleterre sembla plus menacée que jamais. La Russie, le Danemark, la Suède, la Prusse, l’empereur, Naples et le Portugal entrèrent tour à tour dans le système de neutralité; mais la Hollande, dont l’adhésion aurait été surtout impor-

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tante à cause de sa situation et de sa force navale, et aurait donné à la ligue une véritable importance dans l’océan Atlantique et dans la mer du Nord, hésita assez longtemps pour que l’Angleterre eût connaissance du projet et se hâtât de déclarer la guerre aux Hollandais, avant que ceux-ci eussent pu faire arriver à Saint-Pétersbourg l’adhésion h laquelle ils s’étaient enfin décidés. Ainsi la Hollande ne comptait plus au nombre des puissances neutres et ne pouvait plus entrer dans l'alliance. L’Angleterre appuya sa déclaration de guerre sur ce que les Hollandais lui refusaient les secours promis par des traités antérieurs, sans compter que la ville d’Amsterdam négociait avec l’Amérique un traité de commerce et d’amitié, dont les documents étaient tombés entre les mains des Anglais. — La guerre arriva fort mal à propos pour les états généraux; car, grâce à la jalousie constante des républicains aristocratiques (patriotes) contre la maison d’Orange et ses partisans, l’organisation militaire et la marine se trouvaient dans la plus triste situation. Le duc Ernest de Brunswick qui avait été placé à la tête des États néerlandais, d’abord comme tuteur du Stadhouder héréditaire Guillaume V (1751-95) encore mineur, puis, à la majorité de celui-ci, en vertu d’un traité illégal (acte de consultation) conclu avec son ancien pupille, était complètement dans les intérêts de l’Angleterre, tandis que les aristocrates, qui n’avaient en vue que leur avantage commercial, suivaient une politique hostile à la Grande Bretagne. Par cette division, l’État, et surtout sa puissance

mliitaire, était tombé en décadence ; aussi la Hollande, ne retira-t-elle que des dommages de celte lutte. Car les dissentiments entre le gouvernement et les patriotes, ayant persisté même pendant la guerre, paralysèrent tellement les forces de la république, que, malgré l’issue indécise d’une bataille navale sur les côtes d’Angleterre (5 août 1781), l’ancienne réputation des Hollandais reçut un coup sensible. Le peuple commerçant fut encore plus rudement éprouvé par la perte considérable que lui fit subir l’amiral anglais Rodney en conquérant l’ile Saint- Eustacbe dont il confisqua toutes les propriétés privées; et, bien que les Français eussent, quelque temps après, aidé les Hollandais à rentrer en possession de l’île, la guerre dans les deux Indes fut si contraire à la Hollande qu’elle y perdit son importance maritime, que la compagnie des Indes orientales et des Indes occidentales subirent des pertes irréparables et que le commerce reçut des blessures dont il ne se releva jamais. La cession de la ville de Ts T egapatnam à l’Angleterre par le traité de Versailles (1783) fut l’un des moindres dommages causés à la république par cette guerre funeste. La Hollande pourtant se rapprocha de la France et, grâce à cette alliance plus étroite, elle fut mise en état, quelques années plus tard, de prévenir les mouvements militaires au moyen desquels l’empereur Joseph II espérait obtenir la libre exportation sur l’Escaut (1784), et elle le fit avec une telle énergie qu’il se désista de son projet et qu’il se contenta d’une indemnité et de la suppression du traité

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oppressif de la Bavière, en vertu duquel une garnison hollandaise devait être entretenue dans les villesfrontières belges.

Ces événements avaient tellement aigri le peuple contre le stadhouder héréditaire et son guide illégitime, que celui-ci fut obligé de déposer ses dignités et de quitter le pays (1784). Mais cette satisfaction ne suflit point au peuple, chez lequel les nouvelles idées de liberté démocratique et de droits de l’homme avaient également pénétré, et il déchaîna sa colère contre le stadhouder lui-même. Guillaume V se vit contraint d’abord d’abandonner La Haye; puis toute la province de Hollande se souleva sous l’impulsion des patriotes, enleva au stadhouder lecommandement en chef des troupes et commença à modifier la constitution (1785). ülrecht et la Zélande suivirent cet exemple, et bientôt les états qui avaient pris parti pour le stadhouder se trouvèrent en conflit avec ceux où le parti patriotique et les milices bourgeoises avaient la prépondérance. Des mouvements révolutionnaires se produisirent jusque dans les provinces septentrionales qui passaient pourtant pour orangistes. La populace avait déjà commis des excès dans plusieurs endroits, des rencontres sanglantes avaient eu lieu entre bourgeois et soldats, lorsque la gouvernante, femme virile et résolue, entreprit un voyage, de laGueldre, où la cour séjournait alors, vers La Haye (juin 1787); mais elle fut arrêtée à la frontière et obligée par les milices bourgeoises de retourner sur ses pas. Cet accident, que la princesse et l’ambassadeur d’Angleterre présentèrent comme une grave insulte à l'autorité légitime, semblait imposer au roi Frédéric-Guillaume II, frère de la gouvernante, l’obligation royale et chevaleresque de protéger sa sœur offensée. Il fit avancer en Hollande une armée considérable sous les ordres du duc de Brunswick (septembre 1787), à l’effet de rétablir le prince dans ses dignités. En vain les patriotes surpris et incapables de résister à la Prusse avec leurs troupes mal disciplinées, se tournèrent vers la France ; Ja pénurie croissante d’argent ne permettait à T. III, • 3

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cet Étal aucune intervention dans les affaires de l’étranger, en sorte qu’Utrecht et Amsterdam furent occupés sans peine et la constitution rétablie dans son ancienne forme. Le roi renonça généreusement à la restitution des frais de la guerre ; mais l’alliance étroite de la Prusse avec l’Angleterre et la Hollande était une indemnité suffisante. Ce triomphe rapide et facile gonfla l’armée prussienne et surtout son chef d’orgueil, de présomption et de mépris pour la bourgeoisie.

§ 9. Gibraltar. Conclusion de la paix. L’Espagne et la France obtinrent un meilleur succès dans leur lutte contre l’Angleterre. Une flotte franco-espagnole conquit l'île de Minorque (août 1781) qui avait été, comme Gibraltar, durant 80 ans, au pouvoir des Anglais, et qui n’était tombée que passagèrement entre les mains des Français au commencement de la guerre de Sept ans. Cette victoire remplit les alliés de l’espoir de s’emparer aussi de la Jamaïque et de Gibraltar. L’amiral français de Grasse voulut opérer sa jonction avec la flotte espagnole, à l’effet de conquérir la Jamaïque; mais il fut tout à coup attaqué par Rodney, près de la Dominique (17 avril 1782) ; sa flotte fut battue et lui-même tomba avec le vaisseau amiral entre les mains des Anglais. Quant h la ville de Gibraltar, elle était déjà bloquéedepuis 1779, du côté des terres; on l’attaqua au moyen de batteries flottantes. Cette invention de l’ingénieur français d’Arçon, consistait à couvrir un certain nombre de navires démâtés de toits élastiques en cuir mouillé, sur lesquels, pensait-on, les boulets ennemis rebondiraient, en sorte qu’on pourrait s’approcher san9 danger des fortifications. Mais cette entre-

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prise coûteuse échoua bientôt. Les batteries flottantes furent incendiées par des boulets rouges et détruites. L’inutilité d’un siège sur lequel les regards de toute l’Europe étaient fixés, couvrit d’une gloire éternelle le commandant anglais Elliot et ses troupes composées en grand^ partie de Hanovriens.

Bientôt après l'avortement du siège de Gibraltar, comme l’Espagne et la France traînaient en longueur les négociations de paix, les États d’Amérique et le ministère anglais conclurent (novembre 1782) un traité provisoire par lequel la jeune république obtint, non seulement la reconnaissance de son indépendance, mais aussi des limites plus avantageuses et une participation à la pêche de Terre-Neuve. Les préliminaires de Versailles (20 janvier 1783), accordèrent aussi ce dernier point à la France qui, en outre, obtint encore l’île de Tabago et recouvra ses possessions perdues des Indes orientales et de l’Afrique. L'Espagne renonça à ses prétentions sur Gibraltar, moyennant la restitution de la Floride et de Minorque. En Angleterre, la conclusion de ces préliminaires excita un tel mécontentement dans le peuple et au sein du parlement, que les ministres durent se retirer; ils furent remplacés par un ministère dit de coalition (2 avril 1782-20 décembre 1783), composé des chefs des partis opposés, Norlh et Fox, qui jugèrent prudent de confirmer les articles de paix, parce que la dette de l’Angleterre s’était accrue dans des proportions énormes pendant la guerre.

Ainsi l’Amérique avait conquis sa liberté; Washington put résigner ses pouvoirs décommandant en chef entre les mains du congrès et, nouveau Cincinnatus, se retirer dans sa terre de Mount-Vernon, en yirginie. Mais il y avait encore bien des difficultés intestines à surmonter avant que l’Amérique jouît de sa constitution actuelle. En 1788 seulement, tous les États convinrent que le pouvoir législatif et le gouvernement suprême appartiendraient à un congrès et à un président responsable qui serait élu tous les quatre ans. Le congrès se compo-

sait du sénat où chacun des trente États d’alors envoyait deux députés, et dont Je vice-président de l’Union avait la présidence, et de la chambre des représentants, élue tous les deux ans par tous les citoyens de la république fédérative, à raison d’un député par 70,000 habitants. Le droit électoral n’est restreint par aucun cens et la presse est libre. L’autorité judiciaire est séparée de l’administration et partout règne une complète liberté religieuse sans Église d’État. Chaque État particulier possède un gouvernement indépendant pour la gestion de ses affaires intérieures. Au congrès appartient le droit de faire les lois, de voter les impôts, de déclarer la guerre, etc.; le président, qui reçoit un traitement annuel de 23,000 dollars, est commandant en chef des forces de terre et de mer ; il nomme tous les fonctionnaires, exécute les résolutions du sénat et de la chambre des représentants, envoie et reçoit les ambassadeurs, conclut les traités, etc. Le digne Washington revêtit durant huit années (jusqu’en 1797 J ces fonctions auxquelles l’avait appelé la reconnaissance générale de ses concitoyens. Franklin mourut universellement regretté, en 1790, à l’ügede quatre-vingt-quatre ans. C’était un homme pratique sans idéal ; dans sa conduite comme dans ses écrits il garda toujours de sa première profession quelque chose de mesquin et de positif. Dans son Almanach du pauvre Richard (Science du bonhomme Richard), il semble croire que l’homme vit de pain seulement. C’est pourquoi, malgré ses excellentes qualités, il ne peut aucunement passer pour le représentant des aspirations élevées de l’humanité.

TENTATIVES DE RÉFORMES DES SOUVERAINS ET DES MINISTRES 1) Ouest et Sud.

§ 10. Le Portugal sous Pombal. Sous le règne de Pierre II et de ses successeurs, le Portugal marcha rapidement dans la voie de la décadence. Les colonies tombèrent entre les mains d'étrangers, le commerce et la navigation furent dans une

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stagnation complète, l’industrie intérieure déclina, surtout depuis que, par le traité de Melhuen (1703), qui permettait l’introduction libre des laines anglaises, la domination commerciale de la Grande Bretagne s’étendit sur le Portugal et rendit ce peuple, jadis si actif, entièrement dépendant de l’Angleterre. Jean V (1706-30), aveuglément soumis au clergé, employa les revenus publics à bâtir des églises et des couvents et remit les rênes de l’État aux mains des prêtres. Le pape lui accorda en récompense le titre de « Très Fidèle, » mais le pays gémit sous le joug des moines. Pombal, le ministre éclairé et tout-puissant du lâche et sensuel Joseph I" Emmanuel (1730-77), chercha à mettre un terme à cette triste situation. Il regardait les jésuites comme les auteurs de la misère publique, et, craignant que toute réforme ne vînt échouer contre leur résistance, il dirigea d’abord ses attaques vers la riche et puissante société de Jésus. Un différend territorial dans l’Amérique du sud où l’ordre avait fondé, au Paraguay, un empire propre, inaccessible à tous les étrangers, lui fournit l’occasion de commencer les hostilités. Mais ce fut seulement lorsqu’une mystérieuse tentative d’assassinat (1738), dirigée contre le roi par la famille noble de Tavora, dévouée aux jésuites, sembla due aux suggestions de l’ordre vindicatif, qu’il profita pour l'expulser du mécantcntement général. On embarqua les religieux de vive force et on les transporta dans les États de l’Église. Le père Malagrida, vénéré comme un saint, fut condamné comme hérétique par l’inquisition, dont Pombal abusa d’abord et qu’il affaiblit ensuite ; il périt dans les flammes. On espérait empêcher à jamais le retour de la théocratie par la publication d’écrits philosophiques, par l’amélioration des écoles, par la fondation d’une académie, etc. Tous les biens conférés à l’Église par le roi Jean furent restitués à la couronne La diminution des jours de fêtes et la limitation du pouvoir papal devaient ouvrir une nouvelle ère poulie Portugal

L’expulsion des jésuites fut préparée pendant deux ans. D’abord, plusieurs écrits signalèrent la corruption de l’ordre des

jésuites qui se livrait à l’usure et au commerce d’esclaves et faisait de grandes entreprises commerciales dans les deux Indes. Ces publications coïncidaient avec les efforts de la littérature philosophique de la France, dont Pombal partageait les opinions. Fuis on les éloigna de la cour dont ils avaient occupé jusque-là tous les confessionnaux et on leur interdit les sermons et la confession, sous prétexte qu’ils excitaient le peuple contre le ministre. Durant le procès qui leur fut intenté à l’occasion de la tentative d’assassinat contre le roi, ils furent traités avec une extrême rigueur ; leurs biens et leurs revenus furent confisqués et leurs établissements fermés.

Pombal chercha tout aussi sérieusement à réformer l’administration, l'agriculture, l’organisation militaire et la justice. Lorsqu’un tremblement de terre eut détruit 30,000 maisons à Lisbonne (novembre 1755) il déploya une activité infatigable pour atténuer les suites de cette catastrophe. Sa sévérité fit trembler les voleurs et les malfaiteurs; il ouvrit les greniers royaux et fit venir du blé de l’étranger pour empêcher la disette. Dans la reconstruction de la ville, il s’attacha à faire de larges rues et des maisons spacieuses, afin que le peuple s'habituât à la propreté ; il embellit Lisbonne en élevant des édifices somptueux, tels qu’un arsenal, une bourse, un entrepôt. Dans la guerre de Sept ans, lorsque le Portugal, allié de l’Angleterre, fut menacé par l’Espagne et qu’on s’aperçut des vices de l’organisation militaire, Pombal appela à Lisbonne le comte Guillaume de Lippe-Schaumbourg, général renommé, avec l’aide duquel il mit bientôt l’armée portugaise au niveau de celles des autres nations. En outre, le trésor était toujours rempli, parce que le ministre éloignait de la cour les flatteurs inutiles. Il étendit aussi sa sollicitude à l'agriculture et à l’industrie, afin de faire naître au sein de la nation l’activité, le bien-être et l’initiative. Mais Pombal montrait partout, à côté de la hardiesse d’un réformateur entreprenant, l’arbitraire et la dureté d'un despote. Les prisons étaient remplies de prêtres et de gentilshommes, et des voix terribles s’élevèrent contre

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lui, lorsqu'après la mort de Joseph et l'avénement au trône de sa fille Marie, princesse faible et superstitieuse (1777 + 1816), les prisonniers quittèrent par centaines leurs cachots et crièrent vengeanee. Pombal se retira et défendit son administration dans un écrit énergique; mais il ne fit parlé qu’irriter ses ennemis, au pôint qu’à l’âge de quatre-vingts ans ils le firent traduire en justice et ensuite bannir du voisinage de la résidence royale. En peu de temps, toutes ses innovations disparurent ; les prêtres et les moines redevinrent les maîtres à la cour; la superstition, l’ignorance et la malpropreté reparurent chez le peuple et la nation retomba dans la situation misérable d’où la main vigoureuse de Pombal avait cherché à la tirer. Marie finit par devenir folle, et son fils Jean VI dut prendre la régence (1792). Mais il ne porta le titre de roi qu’après la mort de sa mère, à partir de 1816.

§ 11. L’Espagne et Naples sous Charles III et ses ministres. Charles 111 (1759-1788), prince éclairé par la philosophie française, chercha, d’abord comme roi de Naples (depuis 1735), et au moyen de l’habile homme d’État Tanuçci, puis comme roi d'Espagne à l’aide de ministres intelligents tels que Aranda, Grimaldi , Squilaci et d’autres, à réformer l’Église et l’État, de manière à développer l’instruction du peuple et la prospérité nationale. Mais comme l’ordredesjésuites mettait des entraves à toutes les tentatives de progrès, les cours bourbonniennes suivirent l’exemple de Pombal. En France, un procès scandaleux en matière de commerce, intenté aux jésuites devant le parlement de Paris, avait de nouveau mis au jour la morale relâchée et les principes funestes de l’ordre; l’opinion était si défavorable à la société de Jésus, que, le général de l’ordre ayant repoussé toute modification à ses statuts par la fameuse maxime : sinl ut sunl aut non sint, le ministre Choiseul décida le roi à déclarer que l’existence de l’ordre des jésuites était incompatible avec le bien public et à faire fermer leurs collèges (1764). Le ministre espagnol Aranda se sentit encouragé par là à tenter un coup hardi. Après une émeute prétendûment provoquée par les jésuites contre les mesures financières du gouvernement, il fil saisir en une nuit environ 5,000 mem-

bres de l’ordre dans toutes les provinces du royaume (31 mars 1767), les fil embarquer sans dislinction d'âge ni de rang, et les fit transporter comme des criminels dans les États de l’Église (novembre 1767). Leurs biens furent confisqués et l’on ferma leurs établissements. Des mesures analogues furent prises dans les États portugais et espagnols de l’Amérique, puis à Naples où Tanucci disposait de pouvoirs presque illimités sous la minoritéde Ferdinand IV (1739-1825), fils de Charlesill, et à Parme, où le pape chercha, par une bulle violente, à détourner le duc et son ministre français d’innovations ecclésiastiques.

Les réformes de Tanucci furent très salutaires à Naples. Dans cet État traité comme un fief par les papes, l’Église et le clergé étaient tellement prépondérants, que le gouvernement temporel était complètement paralysé. 112,000 religieux étaient non seulement affranchis, eux et leurs biens, des lois du pays, mais protégeaient encore tous ceux qui cherchaient un asile dans leur ressort ; le pape considérait les emplois ecelésiastiques comme sa propriété, et quand ils étaient vacants, il en encaissait les revenus. Tanucci abrogea ce droit papal, augmenta le pouvoir du trône et du gouvenement séculier, diminua les privilèges et le nombre des membres du clergé et sécularisa une foule de couvents inutiles, à l’avantage du trésor public.

Les réformes d’Aranda s’étendirent à toutes les institutions de l’Église et de l’État. Il restreignit l’inquisition et le saintofBce; il diminua le pouvoir de la curie papale; il rendit l’enseignement indépendant du clergé; il confia à son ami Olavidès la colonisation de la Sierra Morena inculte et inhabitée. Mais quand le clergé eut repris de l'influence sur Charles III vieillissant, Aranda fut éloigné des affaires (1773). Il se rendit à Paris. Son ami Olavidès fut cité devant l’inquisition pour avoir accueilli des protestants d’Allemagne et de Suisse dans la nouvelle colonie de la Caroline; il languit plusieurs années en prison, mais il parvint à s’échapper et se retira à Genève,

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où il dépouilla peu à peu ses opinions rationalistes et obtint ainsi l’autorisation de rentrer dans sa patrie.— Une conversion semblable s’opéra chez un autre ministre espagnol, Florida Blanca, qui s’acquit la réputation de Mécène sous le règne de Charles IV (1788-1808), parce qu’il favorisa les sciences et les savants, encouragea les arts et embellit la capitale.

2) Le nord de l'Europe.

§ 12. Danemark. Par la réforme constitutionnelle de 1660, la royauté était devenue absolue en Danemark, et la situation du pays dépendait des qualités du souverain. Frédéric IV (1700-1730) imita la pompe de la cour de France, mais il fut néanmoins un bon administrateur, et il laissa derrière lui un pays prospère et un trésor public bien rempli. Son successeur, Christian VI (1730-1746), était un monarque extrêmement pieux, qui tenait beaucoup au culte et à la disciplinedel’Église; mais dans ses efforts pour inspirer les mêmes sentiments religieux à ses sujets, il négligea complètement l’administration de l’Etat, en sorte que le pays s’endetta. La construction du magnifique château delà résidence à Copenhague et d’un autre château à la campagne y contribua, à la vérité. Pourtant on fit beaucoup en faveur de l’industrie, du commerce, de l’agriculture et de l’enseignement. Le règne de Frédéric V (1746-1766) fut l’âge d’or du Danemark pour la science et pour l’art. De magnifiques édifices furent élevés, des académies furent fondées, un jardin botanique fut ouvert; les comédies et les opéras, qui avaient été interdits sous le règne précédent, amusèrent de nouveau la noblesse et le peuple de la capitale; Elopstock obtint une pension pour achever sa Messiade et de grandes sommes furent appliquées au voyage en Orient qu’entreprirent des savants remarquables, entre autres l’aîné des Niebuhr; par contre, on s’occupa peu de l’amélioration du sort des classes inférieures, des paysan^ et des ouvriers. Seul, le comte de Bernstorf (f 1772), gentilhomme exemplaire sous tous les rapports, dont l’activité était tournée vers le com-

mcrce, l’industrie et les sciences, non moins que vers l’agriculture, mit en liberté les paysans serfs de ses domaines et les pourvut d’une propriété suffisante, exemple que la couronne et le reste de la noblesse sè virent bientôt forcés de suivre. —Christian Vil (1766-1808) fut un prince faible d’esprit et mal dirigé par une éducation manquée. Bientôt après son avènement au trône, il entreprit un voyage si déraisonnable et si dispendieux, que les frais durent en être couverts par un impôt de capitation qu’on étendit jusqu’aux domestiques. Le monarque extravagant revint en Danemark, le corps énervé et l’esprit dérangé. Aussi, le médecin allemand Struensée, qui avait été du voyage, n’eut-il pas de peine à se rendre indispensable. Avec l’aide de la reine Caroline-Mathilde, sœur de Georges III d’Angleterre, il s’éleva de degré en degré, tant qn’eniln, comte de l'empire et ministre tout-puissant, il gouverna l’Etat et le roi, au point que toutes les ordonnances signées par lui et revêtues du sceau du cabinet avaient la même valeur que si le roi lui-même y eût apposé son nom. Struensée écarta les anciens ministres et courtisans, augmenta l'influence de la reine qui- montrait pour l’étranger un penchant extraordinaire, et entoura le monarque, dont la faiblesse d’esprit était de plus en plus évidente, de gens de confiance parmi lesquels Brand, élevé comme Struensée au rang de comte, se fit particulièrement remarquer tant par son influence que par sa fin tragique. Struensée, fils d’un pasteur allemand, quoique élevé dans des principes pieux et orthodoxes, était devenu un libre penseur dans lp sens de Voltaire et des encyclopédistes. Il introduisit en Danemark une série d’innovations des plus importantes. Jusque-là la noblesse avait distribué les emplois ; les plus élevés et les mieux rétribués appartenaient à leurs amis, les autres à leurs serviteurs. Struensée détruisit cet abus, et de telle façon que l’administration fut améliorée et les dépenses réduites. Il rendit aussi la procédure plus simple et moins coûteuse, abolit les titres et distinctions honorifiques et supprima Us monopoles et les corporations. Tandis que la noblesse puissanle se sentait atteinte par ces institutions qui augmentaient l’autorité du gouvernement, fondaient

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l’égalité civile et introduisaient l’économie dans les finances t publiques, Slruensée, en employant la langue allemande dans ses édits, dans l’administration et dans les tribunaux, blessa le sentiment national des Danois toujours jaloux de l’élément germanique et mécontenta le clergé luthérien orthodoxe en adoucissant la rigoureuse discipline ecclésiastique. Dans ces circonstances, la suppression de la censure était extrêmement dangereuse, puisque la presse dirigeait surtout ses attaques contre le ministre lui-même. Aussi un orage terrible s’amassat-il bientôt sur la tête de Slruensée et de la reine, son alliée; il en hâta l’explosion par son manque d’énergie et de résolution. Une émeute excitée par trois cents matelots lui causa une telle frayeur qu’il s’enfuit avec la cour et céda aux exigences des mutinés. La garde du corps qu’il voulait répartir entre d’autres régiments, se révolta et lui arracha son congé. L’irrésolution dont Slruensée fit preuve dans cette occasion et dans plusieurs autres fit concevoir à l’ambitieuse belle-mère du roi, Julienne, et à ses confidents Guldberg et Rantzau-Ascheberg, le dessein de renverser le ministre. En effrayant le roi par la peinture de dangers imminents, ils l’amenèrent à signer les mandats d’arrêt préparés d'avance contre Slruensée, Brand et douze autres amis influents du ministre et à exiler la reine dans la forteresse de Kronenbourg. Slruensée et Brand furent enchaînés et jetés dans une prison infecte; après cinq semaines d’arrestation, ils furent traduits devant un tribunal extraordinaire, composé en grande partie de leurs ennemis, et condamnés comme coupables de haute trahison à être décapités et à avoir la main droite coupée (23 avril 1772). La reine Caroline-Mathilde, trahie par la faiblesse de Slruensée, fut séparée du roi. Elle vécut depuis lors à Celle en Hanovre, où elle se fit bénir des pauvres et des affligés ; mais trois ans après (1773) le chagrin la conduisit au tombeau. Après la chute de Slruensée, Julienne s’empara de la régence et fil abolir par Guldberg toutes les innovations qui lui déplaisaient. Ce fut seulement douze années après, que l’un et l’autre furent mis à l’écart par le prince héréditaire Frédéric qui prit alors le pouvoir au nom de son père et confia la direction du ministère et de l’adminis-

Iration au jeune Bernslorf, neveu de l’ancien. Cet homme (l’État distingué remplit jusqu’à sa mort ses fonctions élevées • avec prudence et fermeté et s’attacha à faire prospérer l’agriculture, l’industrie, le commerce et les sciences. Il prouva que la liberté de la presse peut exister même dans une monarchie absolue, lorsque le gouvernement se trouve entre des mains habiles et a véritablement en vue le bien-être de la nation. —

Le contrat de famille avec la Russie (1773) en vertu duquel le grand-duc Paul, comme duc de Holstein, céda au Danemark ses droits sur ce pays et toutes ses prétentions sur le Schleswig, et obtint en retour les comtés d’Oldenbourg et de Delmenhorst érigés bientôt après en duché, fut à la vérité avantageux au Danemark, mais il y établit l’influence russe. Peu de temps après, Paul transféra le nouveau duché d’Oldenbourg au princeévêque, Auguste de Lubeck, de la branche cadette de Holstein,

§ 13. La Suède sous Gustave III. Le gouvernement aristocratique qui suivit en Suède la mort de Charles XII amena une période d'ignominie. L’oligarchie dominante se composait d’hommes sans honneur ni patriotisme qui se vendaient aux pays étrangers et servaient les cours qui les payaient à plus haut prix; quant à la gloire et au bien-être de la nation, on n’en tenait plus aucun compte. Après la conclusion de honteux traités de paix, les uns, ayant à leur tête le comte Gvllenborg, se vendirent à la France, les autres à la Russie sous la bannière du comte Horn. On désigna les premiers sous le nom de chapeaux, les autres sous celui de bonnets. Les deux partis se haïssaient et prenaient la diète pour champ -clos de leurs hostilités. Lorsque éclata la guerre de succession d’Autriche, le gouvernement français désirait occuper la Russie pour l’empêcher de se joindre à Marie-Thérèse. A cet effet, il parvint, à l’aide de son parti en Suède, à faire déclarer par les états la guerre à la Russie; le meurtre d’un ambassadeur suédois par des soldats russes fournit un prétexte opportun. Mais comme la noblesse avait réparti entre ses membres les subsides de la France, l’armée était complètement désorganisée. Aussi les Suédois furent-ils totalement défaits à Wiilmanslrand en Finlande et tellement cernés à Helsingfors, que, dans leur per-

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plexité, ils auraient dû abandonner la Finlande aux Russes (1742), si l’impératrice Élisabeth n’avait, dans la paix d’Abo, accueilli leurs demandes sous la condition qu’on réparerait le tort causé à la ligne de Holslein-Gotlorp, parente du souverain de Russie. Les Suédois nommèrent héritier du trône le duc de Holstein-Gottorp , Adolphe-Frédéric, le plus proche parent du grand-duc de Russie, et consentirent à abandonner une partie de la Finlande. Sous le règne du faible Adolphe- Frédéric (1757-1776) qui avait épousé uné sœur de Frédéric If de Prusse, la noblesse suédoise parvint à restreindre encore davantage l’autorité royale et à enlever à la couronne tout pouvoir et toute considération. Le conseil d’État s’immisça dans les détails intimes de la famille royale et dans l’éducation des princes; il usurpa la faculté de nommer aux emplois publics les plus importants et apposa la signature royale à des résolutions auxquelles le roi avait refusé sa sanction à deux reprises. Une tentative faite par les bonnets pour modifier la constitution en faveur du monarque, échoua et assura une victoire complète aux chapeaux. Il en résulta que les Suédois furent entraînés dans la guerre de Sept ans comme alliés de la France, contre le gré du roi que des liens de parenté attachaient à la cour de Prusse ; le pays déjà appauvri tomba dans la plus triste situation. A la vérité, le parti français fut renversé, mais la nouvelle oligarchie du parti russe ne tyrannisa pas’moins que ses prédécesseurs le peuple et le roi, tellement qu’Adolphe-Frédéric obligea enlin les détenteurs du pouvoir, par la menace de déposer la couronne, à convoquer une diète extraordinaire (1769). Celle-ci congédia la plupart des conseillers contraires au souverain et rendit quelque considération au trône; mais une transformation complète de l'ordre des choses, telle que l’aurait souhaitée le sage et entreprenant prince héréditaire, échoua contre la loyauté et la débonnaireté de son père.

A la mort d’Adolphe-Frédéric (1771), son (ils Gustave III se trouvait à Paris. Il conçut aussitôt le dessein de renverser la constitution et reçut de la cour française les conseils et les moyens nécessaires; mais il prêta néanmoins serment à l’ordre T. III. 4

existant. Gustave ( 1771-1792) était un prince prévenu en faveur des mœurs et de la civilisation française; éloquent, hardi et résolu, il était aimé du peuple suédois, comme roi indigène. Les dissensions d'une noblesse arrogante, la haine du peuple privé de ses droits contre l’oligarchie souveraine, et la triste situation du pays, raffermirent après son retour le jeune monarque, exercé à l'art de la dissimulation, dans sa résolution de rendre à la couronne son ancienne puissance. Bientôt après son couronnement pompeux et dispendieux, un capitaine et ses hommes, d’intelligence avec lui, refusèrent obéissance aux étals assemblés et tandis que ceux-ci s’apprêtaient à punir tant d’audace, le roi chevaleresque parvint, par un discours bien placé, à gagner les gardes de la capitale et à leur faire prêter un serment qui ne les engageait qu’envers lui. Ensuite, il rallia facilement à lui le peuple aussi porté pour le monarque affable qu’hostile à la fière aristocratie, tandis que, dans les provinces, ses frères parvenaient à gagner les troupes. Dans ces circonstances, la diète réunie le 20 août n’eut plus d’autre parti à prendre que d’adopter la constitution présentée par le roi, surtout que la salle des séances était environnée de soldats et de canons. Cette révolution non sanglante, que Gustave dirigea avec beaucoup de prudence et de modération, rendit au trône de Suède son éclat et sa puissance. — Le conseil d’Etat composé de dix-sept gentilshommes fut réduit en simple autorité consultative ; on ne lui laissa que le droit de proposition pour remplir les places vacantes de conseillers. Les états ne pouvaient s’assembler que sur la convocation du roi et ne pouvaient s’occuper que des objets qu’il leur soumettait; en retour, il s’engageait à n’entreprendre aucune guerre sans leur assentiment. Mais le pouvoir exécutif, la disposition des troupes de terre et de mer, la nomination de tous les employés civils et militaires et le droit de conclure des traités avec les nations étrangères, étaient entièrement entre les mains du monarque. La faculté même de lever des impôts dépendait de sa volonté; car il n’avait besoin que de demander l'avis d'un comité des étals dépendant de lui; faculté très dangereuse avec un prince aussi prodigue que Gustave 111.

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§ 14. Mort de Gustave III. Parmi les mesures que Gustave III prit après le changement de constitution, quelques-unes, telles que l’amélioration de l’organisation judiciaire qui amena l’abolition de la torture, l’établissement d’hôpitaux et d’orphelinats, etc., tournèrent à l’avantage du peuple; mais la plupart résultèrent de l’amour du faste , de l’esprit d’imitation des mœurs françaises et de l’attachement aux temps disparus de la chevalerie. La fondation d’une Académie à la mode de France, l'ouverture de théâtres et le rétablissement de tournois et de carrousels ne rapportèrent rien au pays et lui coûtèrent plus d’argent qu’on n’en épargna par la suppression d’anciens abus. Les rêveries héroïques du roi, la résurrection d’une chevalerie éteinte, la tentative d’introduction d’un costume national dirigèrent son activité vers des puérilités et trompèrent les espérances que le monde avait fondées sur ses talents. Ses innovations, souvent improvisées, aigrirent de plus en plus la noblesse contre lui, et la loi qui déclara la distillation de l’eau-de-vie un privilège royal et obligea les Suédois à acheter à haut prix aux distilleries royales la boisson préparée jusque-là par chaque famille, excita aussi un vif mécontentement dans les classes inférieures. — Ces dispositions hostiles se manifestèrent pour la première fois (1788) lorsque Gustave, sans consulter les états, entreprit une guerre contre la Russie, pour reconquérir les anciennes possessions suédoises. L’armée de Finlande, séduite par des agents russes, se prononça, après quelques combats, contre la guerre inconstitutionnelle. Gustave, consterné, quitta l’armée et, avec sa puissante éloquence, se tourna vers le peuple, et notamment vers les rudes Dalécarliens des montagnes du nord qui le mirent bientôt en état de tirer vengeance de ses adversaires. Par l’acte d’union et de sécurité qu’il arracha à la diète affaiblie par l’arrestation des trente principaux opposants, le roi usurpa le droit de faire la guerre sans consulter les états, supprima le conseil d’État, renversa toutes les barrières qui étaient encore restées debout lors du changement de constitution et accorda à la bourgeoisie l’accès à tous les emplois et la faculté d'acquérir des biens nobles. Un impôt excessif l’ayant pourvu de

l’argent nécessaire, Gustave poursuivit sérieusement par terre et par mer, la guerre contre la Russie; mais malgré les preuves qu'il donna de sa bravoure personnelle et l’éclat qui rejaillit sur les armes suédoises, la paix de Werelæ, (14 août 1790), laissa subsister les anciennes frontières et la guerre ruineuse ne rapporta aucun profit. Les blessures qu’avait faites la guerre de Russie saignaient encore et une lourde dette pesait sur le pays, lorsque Gustave, de concert celte fois avec la Russie, songea à une nouvelle guerre contre la France, pour résister au progrès des idées révolutionnaires et contenter son esprit chevaleresque en sauvant le malheureux Louis XVI. Déjà, il avait entrepris un voyage en Allemagne pour gagner des alliés et les engager dans une guerre qui dépassait de beaucoup les forces de son peuple, lorsque son projet échoua contre le refus obstiné des états de lui accorder les subsides nécessaires; et pour prévenir un nouveau coup d’État, quelques gentilshommes profondément blessés formèrent une conjuration par suite de laquelle Gustave III reçut, dans un bal masqué (17 mars 1792), de l’ancien oflicier des gardes Ankarstroem, un coup de feu dont il mourut au bout de douze jours. Son fils Gustave IV, (1792-1809), qui resta jusqu’à sa majorité sous la tutelle de son oncle Charles de Sudermanie, hérita de l'esprit chevaleresque de son père; mais, pour son malheur, il le porta si loin que sa déposition en fut la conséquence (§ 84).

3) L’ Allemagne sous Frédéric le Grand et sous Joseph II.

§ 15. L’Empire allemand. Depuis longtemps, l’empire allemand avait perdu toute considération comme unité politique, et le chef comme les membres recherchaient leur propre intérêt, sans se préoccuper du bien général. La diète permanente dcRatisbonnc, composée de plénipotentiaires des princes et des villes impériales, n’exerçait plus aucun prestige, parce que, occupée de discours et de négociations, elle en venait rarement à prendre une résolution, ou, quand elle en arrivait

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là, elle était incapable de la faire exécuter. Les anciens collèges des états manquaient de cohésion, ne présentaient aucune représentation réelle de l’empire et se trouvaient embarrassés dans un labyrinthe de formes et de cérémonies pédanlesques. En général, plusieurs voix se trouvaient par délégation réunies dans une seule main et les envoyés des grands États représentaient, en même temps, les droits des petits, pour épargner les dépenses. On défendait des droits surannés avec une jalousie mesquine ; on veillait avec le plus grand soin aux rangs, aux titres, et l’on consacrait tout son temps et son activité à de vaines disputes sur des formalités extérieures ou sur les droits incertains de tel ou tel État catholique ou évangélique, tandis que des étrangers ou des princes indigènes qui n’étaient plus rattachés à l’empire prenaient l’Allemagne pour théâtre de leurs guerres et traitaient avec mépris et arrogance le corps politique en lambeaux. Après d’éternelles délibérations, on avait résolu de créer une armée impériale, mais elle était dans un si triste étal qu’elle devint une occasion de railleries générales. La mise au ban de Frédéric 11, pendant la guerre de Sept ans, fut accueillie par des moqueries et des éclats de rire, et l’intervention de l’empire allemand pesa si peu dans la balance de la guerre, qu’il ne fut même pas représenté dans les négociations de la paix, qui fut conclue sans son assentiment. La diète dans cette circonstance n’eut rien autre chose à faire que de remercier l’empereur de s'être occupé avec une sollicitude paternelle de la constitution, de la dignité et de la liberté de l’empire, bien que les plaines dévastées et les villages pillés ou brûlés, montrassent tous les maux que la guerre avait causés.

De même que la débile représentation nationale avait enlevé à l’empire entier toute considération et toute influence dans les affaires européennes, de même le triste état de l’organisation judiciaire enlevait toute protection aux faibles et permettait aux audacieux, aux habiles ou aux puissants tous les genres d’injustice et d'oppression. La chambre impériale de Wetzlar, devant laquelle étaient portés les dissentiments des Etats de l'empire entre eux ou avec leurs sujets, perdit de

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plus en plus de son autorité, soit parce que les membres influents de l'empire avaient l'art de se soustraire à son action, soit parce qu’elle procédait avec tant de circonspection et de lenteur, que les procès restaient des années en suspens avant d’être plaidés, que les parties mouraient ou se ruinaient souvent dans l’intervalle, et que les dossiers s’accumulaient à l’infini. D'un autre côté, les juges, mal payés, étaient accessibles à la corruption; de là, les accusations fréquentes de partialité, d’injustice et d’indiscrétion. Quant aux . tribunaux ordinaires, il était difficile au peuple de se faire rendre justice, à cause des grandes différences qui régnaient entre les lois de province à province et du pouvoir illimité que s’arrogeaient les fonctionnaires et les juges : c’était l’âge d’or des avocats et des hommes de loi. Le pouvoir exécutif était dans une situation plus déplorable encore. La puissance de l'empereur était une vaine ombre; ses revenus n’étaient plus que de quelques milliers de florins; afin qu'il ne fit pas du mal, on lui enlevait la faculté de rien faire. Durant environ trois siècles et demi, des princes héréditaires ou élus et des communautés républicaines avec les pouvoirs les plus différents et les possessions territoriales les plus inégales, sans compter la nombreuse chevalerie de Franconie, de Souabe et du Rhin, régnèrent, en Allemagne, avec des droits de souveraineté absolue et ne laissèrent au chef commun que la sanction des traités réciproques et les déclarations de majorité et de légitimation. Toute grandeur avait disparu de l’existence politique du peuple allemand ; personne ne se sentait plus membre d’un grand tout pour lequel il devait vivre et mourir.

§ 16. Plans de Joseph II. Le triste état de l’empire allemand remplit de dégoût l’âme énergique de Joseph II (1768-90), et fit naître en lui le désir de remédier au mal par des réformes selon l’esprit du temps. A peine la mort de son père l’avait-elle mis en possession du trône impérial, qu’il défendit sévè-

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rement au conseil aulique de Vienne, qui jouissait des mêmes droits et était encore plus décrié que la chambre impériale de Wetzlar, de recevoir des présents et des « reconnaissances,» et l’obligea. à expédier les affaires d’une façon plus prompte et plus régulière. Puis il obtint de la diète l’établissement d’une commission d’enquête auprès de la Chambre de Wetzlar (1767); mais bien que chacun fût convaincu de la nécessité d’améliorer le système judiciaire, la crainte que chaque innovation inspirait aux États, paralysa bientôt l’enquête, et l’entreprise n’eut aucun résultat effectif. Après un travail de neuf années, la commission se sépara (mai 1776) avec beaucoup d’aigreur de part et d’autre. — Si cette tentative avait déjà causé des inquiétudes aux princes, ils en eurent bien davantage lorsque l’empereur projeta de tirer parti du changement de règne en Bavière, pour acquérir quelques territoires avantageusement situés. La ligne bavaroise de la maison de Wittelsbach s’était éteinte dans la personne de Maximilien-Joseph (30 décembre 1777), et l’électorat échut à l’héritier le plus proche, le palatin Charles-Théodore. Celui-ci, qui n’avait pas de postérité légitime, se laissa facilement persuader de reconnaître, dans une convention, la validité des prétentions de Joseph sur la basse Bavière, le haut Palatinat et la seigneurie de Mindelheim; il espérait obtenir ainsi des avantages pour ses enfants naturels. Frédéric II, qui craignait l’agrandissement de l’Autriche et l’esprit de conquête de l’empereur, chercha à contrarier cet arrangement, en décidant le plus proche héri-

tier, le duc Charles de Deux-Ponts, à protester devant la diète contre la convention ; le succès n’ayant pas répondu à son attente, il fit avancer une armée en Bohême pour empêcher, de vive force, un changement à l’état de choses. Telle fut l’occasion de la guerre (le la succession de Bavière (1778-78), où l’on combattit beaucoup plus avec la plume qu’avec l’épée, chaque partie s’efforçant de soutenir ses droits dans de savantes disserta tions'juridiques. Mais comme tous les Éiats redoutaient une guerre générale, l’intervention de la Russie et de la France parvint à décider l’impératrice Marie-Thérèse, qui ne voyait pas de bon œil les réformes de son fils, à conclure la paix de Teschen (13 mai 1779), qui assura la Bavière à la maison palatine, les régions de l’Inn h l’Autriche, et à la Prusse la succession dans les margraviats d’Ànsbach et de Bayreuth. Cette paix offrit à la diplomatie russe la première occasion de se mêler des affaires de l’empire allemand. Après la mort de Marie-Thérèse, l’empereur, peu satisfait de l’avortement de ses projets, fit une seconde tentative pour s’emparer de la Bavière, en offrant en échange les Pays-Bas autrichiens (Belgique) comme royaume de Bourgogne. Charles-Théodore y consentit également, et les négociateurs russes s’efforcèrent d’obtenir, par de séduisantes promesses, le consentement du duc de Deux-Ponts. Mais Frédéric II, parla fondation de la ligue des princes (1783), qui embrassa peu à peu le Hanovre, la Saxe-Électorale, Mayence, Hcsse-Cassel, Brunswick, Bade, Anhalt, le Mecklembourg, etc., et qui avait pour but la garantie de l’in-

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dépendance des princes et le maintien de l’empire dans son état présent, chercha à traverser encore ce dessein et à assurer de nouveau à la maison palatine la succession drBavière.La ligue des princes accrut la puissance du roi de Prusse, dans la même proportion qu’elle diminua l’influence de l’empereur. — Frédéric dut à ce revirement dans la politique des deux États le succès de l’union prussienne, qu’à différentes reprises il avait vainement tenté d’établir dans les années précédentes. Ainsi le roi de Prusse devint le protecteur de la constitution de l’empire. Mais malgré cette union précaire, les liens qui embrassaient l’empire allemand se relâchèrent de plus en plus. Chaque prince aspirait à une indépendance absolue ; chacun composait une petite cour, dont Versailles était le type pour le faste et la prodigalité, les mœurs et les modes, la langue, la littérature et l’art. La ligue des princes mêmes, dont quelques membres patriotiques, comme le duc Charles- Auguste de Saxe-Weimar, voulaient faire la base d’une unité nationale, fut délaissée après la mort de Frédéric, lorsqu’on crut n’avoir plus à craindre les desseins ambitieux de l’Autriche, et elle finit par se dissoudre sans résultat.

§ 17. Autriche. Comme il n’y avait pas en Autriche d’États qui restreignissent la puissance impériale, Joseph II put y réaliser ses réformes avec plus de succès qu’en Allemagne. Pendant son règne de quarante ans (1740-1780), Marie-Thérèse avait déjà, de concert avec son ministre Eaunitz, homme intelligent et éclairé, détruit bien des abus et introduit bien des améliorations, en procédant avec prudence et circonspection.

L’organisation militaire et l’organisation judiciaire avaient subi une transformation complète, et son mari, qui s’entendait mieux aux affaires commerciales qu'à la diplomatie ou à la guerre, avait rétabli l’ordre et l’économie dans les finances, sans pourtant renoncer à l’éclat traditionnel de la cour. Elle avait cherché, en fondant des écoles militaires et d’autres instituts, à dissiper quelque peu l’ignorance delà noblesse; elle s’était efforcée de mettre de l’ordre cl de l’uniformité dans les constitutions communales, dans l’industrie et les corporations et de les placer sous le contrôle du gouvernement; elle avait même réformé certains abus ecclésiastiques, bien qu’elle n’approuvât pas les mesures antireligieuses qui avaient été prises dans d'autres États : l’école fut de plus en plus soustraite à l’influence du clergé et plus d’une institution monacale fut transformée selon l’esprit du temps. Mais dans toutes ses ordonnances, Marie-Thérèse avait respecté les droits des nations soumises à son sceptre, les croyances du peuple et les rapports des classes; c’est pourquoi elle avait tenu son fils trop impatient à l’écart de l’administration des États héréditaires et lui avait accordé aussi peu d’influence sur les affaires publiques qu’à son époux François I". Mais à peine le jeune empereur fut-il devenu, par la mort de sa mère (29 novembre 1780), souverain absolu de la monarchie autrichienne, qu’il entreprit une série de réformes qui blessaient le clergé, la noblesse privilégiée ou le sentiment national des peuples soumis à la maison impériale. Joseph 11 avait, il est vrai, les intentions les plus louables, et la postérité, plus impartiale que ses contemporains, prononcera toujours son nom avec respect ; mais il avança avec une trop grande précipitation, n’eut aucun égard aux relations existantes, aux usages et aux préjugés et ne donna pas aux semailles le temps de mûrir. Ses idées philanthropiques devinrent suspectes, parce qu’elles heurtaient des privilèges cl des habitudes séculaires ; ses efforts pour déraciner la superstition et éclairer le peuple le firent accuser d’irréligion et d’impiété et ses tentatives de création d’une unité politique avec une organisation judiciaire uniforme et une administration plus simple, passèrent pour de la tyrannie

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el du despotisme. Quelques personnes seulement estimèrent à sa juste valeur le noble enthousiasme de Joseph II pour le bonheur des peuples, et ses contemporains, dont ses innovations troublaient le repos, ne lui surent aucun gré de l’activité infatigable avec laquelle il s’informait de tout par lui-même, accueillait à toute heure les petits comme les grands dans son cabinet, et protégeait ses sujets contre l’arbitraire et la violence. Les réformes de Joseph II s’étendirent tour à tour à l’Église, à l’Etat, à la justice et aux rapports des classes.

§ 18. Les Réformes de Joseph II peuvent être embrassées en se plaçant aux points de vue suivants : 1) Église : il introduisit la tolérance en accordant aux sectateurs des deux confessions protestantes et de l’Eglise grecque le libre exercice de leur culte - et les mêmes droits politiques qu’aux catholiques; puis il diminua d’un tiers le nombre des couvents, en supprimant environ 700 cloîtres de moines et de nonnes appartenant la plupart aux ordres mendiants, et renfermant 30 à 36,000 conventuels. Il employa les biens acquis par cette sécularisation, comme par la diminution des revenus considérables des évêques, à améliorer le système d’enseignement, à fonder des écoles et des établissements d’utilité publique tels qu’un hôpital, un institut de sourds-muets, etc. Il plaça les autres couvents, au nombre de 1324 avec 27,000 moines et nonnes, sous une surveillance sévère et leur interdit les communications avec Rome ou avec des supérieurs étrangers. •— Plus tard il mit des bornes aux dévotions extérieures, aux processions et aux pèlerinages, fit traduire la Bible en langue vulgaire et introduisit des cantiques allemands ; il restreignit les droits de dispense du pape, entrava les relations de son clergé avec Rome, enraya la juridiction spirituelle des légats, conféra des pouvoirs plus étendus aux évêques indigènes , interdit la fréquentation du Collegium Germanicum à Rome et fit prescrire au clergé un mode particulier d’éducation dans les États autrichiens. En vain le pape

Pie VI entreprit — démarche inouïe — un voyage (1782) à Vienne pour entraîner l’empereur dans une autre voie. Joseph l’accueillit de la façon la plus honorable et ni lui ni sa cour n’épargnèrent les démonstrations de respect et de considération ; seulement on ne s’occupa point des affaires pour lesquelles le pape était venu, et Pie VI dut se contenter des honneurs qu’on lui rendit dans l’Allemagne du sud et notamment en Bavière. 2) Réformes civiles. Parmi les institutions les plus fécondes de Joseph II, il faut citer l’établissement de la liberté individuelle par la suppression du servage , l’imposition proportionnelle de tous les citoyens sans distinction de rang, selon leurs biens-fonds soumis à une nouvelle péréquation cadastrale, et l’égalité devant la loi sans égard pour les personnes ou les classes. A la vérité, sa précipitation et son absence de ménagements occasionnèrent plus d’un froissement et heurtèrent des droits acquis ou des habitudes surannées. Il chercha aussi à répandre le bien-être en favorisant l’agriculture, l’industrie et l’entretien du bétail ; il défendit l’importation de vins étrangers, réprima sévèrement la contrebande et, au moyen de traités avec les Turcs, ouvrit au commerce de l’Autriche des débouchés vers la mer Noire. La tentative qu’il fit pour obtenir la libre exportation sur l’Escaut l’impliqua dans une guerre avec la Hollande (§ 8); il y remporta quelques avantages, mais il fut obligé de se désister de son projet.

§ 19. Querelles de Joseph II avec la Hollande et la Hongrie. Le plan qu’avait conçu Joseph II d'appliquer la même forme de gouvernement aux différents peuples soumis au sceptre de l’Autriche et de les transformer en un seul et vaste empire, sans tenir compte de leurs constitutions particulières, échoua d’abord en Belgique et en Hongrie. La Belgique consistait en un certain nombre de provinces qui jouissaient de libertés et d’institutions traditionnelles, parmi lesquelles la constitution écrite du Brabant, la Joyeuse Entrée, était la plus célèbre. Un

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gouverneur et un ministre représentaient l'empereur et dirigeaient l’administration; mais les états des diverses provinces devaient être consultés sur toutes les questions importantes et surtout pour l’établissement des impôts; le gouvernement du pays se trouvait entièrement entre les mains de fonctionnaires indigènes. La plupart des provinces avaient des tribunaux indépendants parmi lesquels le grand conseil du Brabant jouissait d’une haute considération. Le clergé, riche et puissant, tenait tout l’enseignement dans ses mains et exerçait sur le peuple une influence sans bornes. Joseph II ne craignit pas de porter atteinte à cet ordre de choses qui subsistait depuis des siècles. Il divisa le pays en neuf cercles avec autant d’intendants , institua un conseil suprême et réunit tous les tribunaux en une seule cour supérieure de justice à Bruxelles. Il porta ensuite la main sur les institutions de l’Église; il proclama la tolérance comme en Autriche, supprima plusieurs couvents, restreignit les dévotions extérieures et entreprit une réforme énergique de l’enseignement et en particulier de l’université de Louvain. Il en résulta d’abord un soulèvement des étudiants, qui étaient entièrement sous l’influence du clergé. A peine était-il apaisé que le mécontentement général se traduisit en une révolte dirigée par le clergé et la noblesse et accompagnée de violences et d’excès (1787). Les étals du Brabant refusèrent les impôts jusqu’à ce que les innovations fussent abolies ; les villes instituèrent une garde civique armée pour obtenir de vive force le rétablissement de l’ancien régime. Comme l’empereur, allié de la Russie, se trouvait précisément engagé dans une guerre contre les Turcs, le gouvernement aux abois promit tout ce qu’on voulut pour apaiser les esprits. Mais Joseph refusa son assentiment. Il promit, il est vrai, de faire droit aux réclamations quant à l’administration et à la justice, mais il maintint les innovations religieuses et la réforme de l’université et du système d’enseignement. L’orage se déchaîna de nouveau. En vain les troupes autrichiennes cherchèrent à comprimer le soulèvement par la force; le peuple repoussa la faible armée; les provinces des Pays-Bas se déclarèrent indépendantes (juin 1790) et insli- T. III. 5

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tuèrent un congrès à Bruxelles. Il était impossible de ne pas reconnaître dans ces événements l’immixtion de la France, malgré la différence du but que l'on poursuivait dans les deux pays; car en Belgique on combattait pour maintenir ce qu’on voulait supprimer en France. Ces revers et ceux dont la Hongrie était le théâtre brisèrent le cœur sensible de l'empereur.

A peine sur le trône, Joseph s’était aliéné les Hongrois jaloux de leurs institutions traditionnelles, en ne se faisant pas couronner à Presbourg selon l’ancien usage, mais en faisant portera Vienne la sainte couronne des Hongrois et en éludant ainsi le serment à la constitution de Hongrie, qui aurait enchaîné sa liberté d’action; ensuite, pour n’être pas entravé dans ses réformes, il ne convoqua pas une seule diète; enfin, il peupla de colons allemands le sol de la Hongrie et déclara que la langue latine jusque-là en usage serait remplacée dans les affaires par la langue allemande qu’il obligea tous les Hongrois d’étudier. Les mesures que l’empereur prit plus tard, si bienfaisantes qu’elles eussent clé pour ce pays au gouvernement aristocratique, augmentèreut encore le mécontentement. La suppression du servage, l’uniformité des impôts, la simplification des formes judiciaires et administratives irritèrent la noblesse puissante ; la diminution du nombre des couvents et l’édit de tolérance aigrirent le clergé catholique ; l’un et l’autre employèrent leur influence sur les bourgeois et les paysans ignorants à exciter la population, en lui signalant des attentats et des dangers imaginaires, tellement que là aussi il y eut des mouvements menaçants qui forcèrent l’empereur occupé de la guerre des Turcs à retirer la plupart de ses ordonnances.

L’insuccès de ses plans philanthropiques, la méconnaissance et la fausse interprétation de ses intentions les plus louables rongèrent rame de l'empereur et hâtèrent sa mort (20 février 1790) autant que la maladie dont il avait pris le germe dans les

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contrées malsaines du Danube pendant la guerre contre les Turcs. 11 dit en mourant qu’il avait eu le malheur de voir échouer tous ses projets; on peut juger par là combien la conviction d’avoir dépensé une activité stérile le remplissait d'amertume. Aucune personnalité importante ne porte aussi profondément que Joseph II l'empreinte de ce dix-huitième siècle, philanthropique et humanitaire, mais dur et violent partout où il s’agissait de réaliser les théories qui lui étaient chères ; époque pleine de contradictions surprenantes, tantôt éprise de liberté, tantôt brutalement despotique, animée ici d’une haute idée du droit et là foulant aux pieds toute justice, tolérante et pourtant incapable de supporter une opinion étrangère. — Léopold II (1790-1792), frère et successeur de Joseph. était d’une nature plus douce, plus flexible et moins irritable; il rendit à la Belgique et à la Hongrie leur ancienne constitution et les institutions du passé, apaisa la noblesse et le clergé par des promesses bienveillantes et rétablit, par sa politique habile et souple, la bonne intelligence entre l'empire et la Prusse. Ainsi la tranquillité revint peu à peu. Mais ce fut seulement après avoir soumis par les armes les républicains désunis des Pays-Bas, qu’il parvint à dissoudre le congrès.

Léopold II et François II. Léopold, grand duc de Toscane, réformateur aussi zélé, mais plus prudent que sou frère, s’inclina devant les principes de ses adversaires; non seulement il supprima la plupart des innovations que Joseph II avait intro- , duites dans l’Eglise et dans l’Etat, mais il restreignit, par crainte des idées révolutionnaires françaises, la liberté de la presse et de la parole et conclut avec la Prusse une alliance offensive et défensive contre la France. Sa mort prématurée le préserva de la guerre funeste dans laquelle Frédéric Guillaume II cherchait à l’entraîner et qu’il laissa, avec son héritage, à son fils François II (1792*1835), prince dont le caractère était formé de contrastes. Jaloux de sa puissance absolue et infatué de lui-même, il s’imaginait que sa propre conservation devait

être la principale occupation de tout l’Etat, et persécutait tous ceux qui s’opposaient à son despotisme ou semblaient menacer la sainteté de sa personne ; l’insensibilité et la dureté qu’il fît paraître dans certaines circonstances où son égoïsme était en jeu ou sa méfiance excitée, jetèrent plus d’une ombre sur les traits de bonté qui le rendaient populaire. Ennemi né des nouveautés de Joseph II, il rétablit le mécanisme de la centralisation, des formes administratives et de la surveillance de la police. François II ne prisait pas la science comme une fleur libre, pure et saine de l’esprit humain, il la considérait comme la très humble servante de projets en dehors d’elle ; il ne désirait pas des citoyens éclairés, mais des sujets dociles. Les formes traditionnelles régnèrent de nouveau dan3 l’enseignement et dans les administrations; une impulsion machinale remplaça le mouvement spontané des esprits qui pousse les membres indépendants de l’Etat vers un but commun. L’empereur perfectionna, avec une prédilection toute particulière, la police secrète italienne qui avait fait partie de la succession de son père ; par mesure de précaution, elle fut divisée en plusieurs branches qui se surveillaient les unes les autres ; ainsi l’espionnage et la délation se multiplièrent à l’infini ; aucun papier n’était en sûreté dans les maisons. La conséquence naturelle de cette politique myope qui craint toute élévation intellectuelle et morale, fut une tendance générale vers les jouissances matérielles, une corruption plus dangereuse pour l’ordre social que les commotions politiques. L’empereur aux mœurs pures souffrait, dans son entourage le plus proche, des gens mal famés, qu’il préférait à des caractères plus nobles et par là plus indépendants. La démoralisation des classes supérieures ne rencontrait aucun obstacle et à Vienne même mettait bas toute honte.

§ SO. Prusse. Frédéric II disposa durant quarante-six ans (1740-86) d’un pouvoir absolu ; il ajouta à la Prusse, la Silésie,

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une partie de la Pologne et la principauté d’Ost-Frise, en sorte qu’à sa mort, il avait accru l’héritage de son père de treize cent vingt-cinq lieues carrées et de plus de trois millions d’habitants. La Prusse était devenue une grande puissance européenne avec une influence décisive en Allemagne. Autocrate que ne dirigeaient ni ministres, ni favoris, ni maîtresses, il gouverna l’État à son gré et introduisit un grand nombre de réformes. Mais il procéda avec beaucoup de circonspection, ne précipita rien et ne commença point par la lin. En partant de ce principe que le roi est le premier serviteur de l’État, et que le bien-être général doit être son premier mobile, Frédéric avait toujours en vue le bonheur du peuple; dans son opinion , le prince était pour la société ce que la tète est pour le corps ; mais il ne pouvait remplir ce rôle que par la plus grande fidélité à ses devoirs et l’activité la plus dévorante. Frédéric s’appliqua surtout à l’amélioration matérielle de ses États et à l’augmentation de ses revenus. A cet effet, il supprima les entraves du commerce et de l’industrie, fit creuser des canaux, rendit des rivières navigables, nettoya les ports, érigea des fabriques (entre autres la fabrique de porcelaine de Berlin), et appela des artisans et des artistes de l’étranger. Il favorisa, en outre, l’agriculture, l’exploitation des mines et la culture forestière et chercha, par l’établissement de colonies, à cultiver les parties encore stériles de son empire. Mais son désir de perfectionnement le conduisit aussi à des mesures qui n'étaient pas appropriées au pays, telles que l’éducation des vers à soie en Poméranie et en Brandebourg et la culture de la vigne près de I’otsdam. Il s’efforça de fermer les plaies qu’avait faites la guerre de Sept ans, en distribuant des sommes considérables aux propriétaires et aux fabricants ruinés de la Silésie, en les exemptant des impôts durant plusieurs années; il améliora aussi la condition des paysans. — Le bien-être des sujets accrut les revenus du monarque ; une sage économie, une diminution du traitement des hauts fonctionnaires et une plus grande simplicité dans le train de la cour lui permirent d’épargner des sommes importantes, tandis que, grâce au développement de l’industrie, du commerce et de l’agriculture,

il lui fut possible d'élever les impôts sans les rendre oppressifs. Plus tard seulement, il eut recours à des mesures vexatoiresdont la pire fut l’institution (vraisemblablement d’après les conseils du fermier général français Helvétius) de la régie pour la perception des impôts indirects sur le café, le tabac, le sel et sur d’autres articles. Cette administration consistait en quatre chefs de douanes français et environ 1,000 employés subalternes de la même nation, dont l’arrogance et la brutalité rendirent insupportable aux bourgeois et aux paysans une institution déjà détestée par elle-même. Mais grâce à la douane et aux loteries, également funestes au peuple, les caisses publiques furent toujours remplies, malgré les dépenses énormes qu’occasionnèrent l’armée et les constructions grandioses (opéra, cathédrale, université, nouveau palais de Berlin et château de plaisance de Sans-Souci à Potsdam). Le roi laissa à son neveu Frédéric-Guillaume U une fortune considérable et une excellente armée de 200,000 hommes. Il avait apporté le plus grand soin à l’organisation militaire sur laquelle reposait principalement la puissance de la Prusse. Mais la faveur accordée dans l’armée à la noblesse indigène ou étrangère, au détriment de l’élément bourgeois, contribua beaucoup à la décadence du système militaire, qui se manifesta bientôt après la mort de Frédéric. — L’Église et l’enseignement eurent le moins de part à la sollicitude du roi. Les écoles des petites localités servaient souvent d’invalides à des sous-olDciers congédiés, et les postes plus élevés étaient fréquemment confiés à la direction de Français. Quant à ia religion et à l’Eglise qui, en général, prospèrent en raison inverse de la protection qui leur vient des gouvernements, ce fut pour elles un grand avantage que Frédéric eût érigé en principe et pratiqué la tolérance chrétienne. — Il prêta une attention plus grande à l’organisation judiciaire où il corrigea une foule d’abus. La torture et les peines cruelles et infamantes du moyen âge furent abolies ; la procédure fut simplifiée et accélérée; les lois subirent des réformes utiles et l’on élabora le nouveau code, mis en vigueur sous Frédéric-Guillaume 11 comme droit coutumier de la Prusse. On y énonçait en principe que le pou-

TENTATIVES PE RÉFORME*

voir même du roi était soumis aux lois existantes, que les arrêtés royaux ne pouvaient jamais être considérés comme des lois, que la liberté naturelle des citoyens ne pouvait jamais être restreinte au delà des exigences du bien commun. Frédéric voulut établir ainsi un droit basé sur la raison et la constitution du pays. Mais ce qui valait mieux encore que toutes les ordonnances, c’est qu'il prenait connaissance de tout par lui-même, s’informait exactement dans ses voyages de ce qui louchait à la justice et à l'administration, pressait les retardataires et châtiait les gens sans conscience. Par son activité sans relâche, il parvint à embrasser tous les rapports de son royaume; ses façons dictatoriales, qui allaient même jusqu'à l’usage du bâton, effrayaient les paresseux et les méchants. Simple, populaire, ennemi du mensonge et de la flatterie, il a été le sujet d’une infinité d’histoires et d'anecdotes, et l’on peut dire qu’aucune autre personnalité de l’histoire allemande n’est devenue aussi complètement la propriété vivante de la nation. C’est le seul homme qui soit parvenu, au milieu des déchirements du pays, à jeter des racines populaires dans tous les cercles. Un seul défaut lui a souvent clé reproché, et avec raison, sa préférence pour ce qui était étranger et sa méconnaissance, son mépris de ce qui était indigène. La raison en était dans la langue et la littérature. Lorsque Frédéric monta sur le trône, Gottsched et son école étaient les arbitres de la poésie et du goût; leurs pâles imitations et leurs traductions de la littérature française ne pouvaient satisfaire un prince rempli d’aspirations élevées. 11 se tourna vers la poésie claire et polie, mais vide et arlilicielle de la France, admira Voltaire comme poète et comme philosophe, après même qu’ils se furent brouillés et se furent adressé les propos les plus amers, et entretint une correspondance suivie avec les sommités littéraires de la France. Pins tard, Frédéric n'eut ni le désir ni le temps de modifier les opinions de sa jeunesse; il ferma les yeux à la transformation complète de la littérature allemande par Klopstock et Lessing. Mais ce ne fut pas sous ce rapport seulement qu’il fut un des admirateurs et des imitateurs de la France. Des centaines d’aventuriers français furent accueillis

en Prusse à bras ouverts, et comme il était de bon ton, dans d'autres cours aussi, de se prosterner devant tout ce qui venait de l’étranger, les joyeux Français fourmillaient dans toutes les parties de l’Allemagne; les coiffeurs, les maîtres de langue et les maîtres de danse de Paris obtenaient souvent, à la cour ou dans l’administration, des emplois élevés qu’on avait refusés à des Allemands ; leur légèreté, leur libertinage à la mode blessaient profondément les vieilles mœurs simples et honnêtes de l’Allemagne et corrompaient le ton de la société des grandes villes.

§ 8t. Frédéric-Guillaume 11 (1786-97, successeur de Frédéric II, suivit, sous beaucoup de rapports, d’autres principes que ceux de son oncle. 11 supprima la régie avec le monopole du tabac et du café ; les employés français reçurent leur démission, le service militaire et les impôts devinrent moins pesants pour les classes inférieures; on tint plus de compte de l’esprit de la nation et l'on prit plus de souci de l’instruction et de l'éducation ; l’agriculture, le commerce et l'industrie obtinrent aussi des encouragements et l’on facilita les relations par la construction degrandes routes. Mais par unefausse politique au dehors, et à l’intérieur par une vie de cour immorale et une restriction de la liberté de pensée, la Prusse perdit la dignité et le maintien décidé qu’elle avait eus sous Frédéric. Le ministre Uerzberg, partisan du système d’équilibre politique, persuada au roi (1789) de conclure une alliance inutile avec la Porte, afin d’empêcher la Russie et l’Autriche d’étendre leurs frontières du côté de la Turquie. Cette politique qui sembla pour quelque temps faire de la Prusse l’arbitre des destinées de l'Europe, prit à la fin une tournure défavorable, à cause de l’attitude vacillante et irrésolue de Frédéric-Guillaume ; l'entretien d’une armée considérable sur le pied de guerre occasionna de fortes dépenses; une grande partie des économies de Frédéric II furent ainsi dissipées en pure perle. Mais la défaite morale fut plus complète encore. Dupée par l'Autriche au congrès de Reiclienbach (juillet 1790), la Prusse abandonna sa position, sans avoir obtenu l'extension de territoire qu’elle espérait ni aucun avantage quelconque , sans

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avoir même procuré du soulagement à la Porte, et renonça de la sorte à la politique résolue, hardie et énergique des jours passés. La première conséquence en fut la victoire complète de l’Autriche dans les Pays-Bas. A Liège, le prince-évêque avait été forcé par ses sujets d’abolir quelques abus et de réformer la constitution. Mécontent de ces innovations, l’évêque s’enfuit, révoqua perfidement toutes ses concessions et demanda de l’aide auprès de la chambre impériale. Des troupes d’exécution envahirent le pays, mais elles furent repoussées. En vain la Prusse chercha alors à amener un accommodement. L’influence de Trêves et de Cologne prévalut à Wctzlar; les troupes autrichiennes entrèrent du Brabant à Liège (1791), et rétablirent par la force l’ancien ordre de choses ; ce qui fit échoir bientôt après ce pays-frontière à la France. A l’intérieur, le gouvernement de Frédéric-Guillaume II trouva encore moins d’approbation et de louange. Pour résister aux tendances anticléricales qui avaient trouvé accès en Prusse sous la protection de Frédéric 11, aussi bien qu'au rationalisme introduit dans la littérature allemande par Nicolaï et ses adhérents, le roi publia, d'après les conseils du premier conseiller des finances Wœllner.Ie célèbre édit de religion qui défendait aux prêtres, sous peine de destitution, toute déviation de la doctrine de l’Église, fixée par les livres symboliques, faisait dépendre la nomination des pasteurs et des instituteurs d‘un examen de leur orthodoxie et ne permettait la liberté de conscience que pour autant qu’on remplit tranquillement ses devoirs de citoyen, mais qu’on gardât pour soi son opinion particulière et qu’on évitât soigneusement de la répandre. Ces restrictions apportées à la liberté d’enseignement età la liberté de croyance rencontrèrent une vive opposition qu’on n’apaisa point en rendant la censure plus sévère. L’influence de madame Rietz, fille du musicien de la cour Enke, laquelle fut élevée au rang de comtesse de Lichtcnau, et celle de l’entourage dévot sur un roi sensuel à la fois et mystique, furent aussi funestes à l’hon neur et à la dignité de la Prusse que la politique antipalriotique des Haugwitz, des Lucchesini et des Lombard. Accueilli d’abord avec allégresse et salué du titre de « bien-aimé, »

Frédéric-Guillaume fut ensuitecritiqué etoutragé sans mesure. Sous son règne, la Prusse augmenta son territoire et sa popu- , lation par le partage de la Pologne et l’acquisition des principautés de Bayreuth et d’Anspach (avec lesquelles l’aigle rouge passa également à la Prusse). Ce rapide essor remplit la cour, la noblesse et l’armée d’un orgueil démesuré qui s’accrut encore par les succès militaires remportés en Hollande et qui Unit par être très préjudiciable à l’État. On attribua à ses propres mérites ce qui était surtout l’œuvre d’un souverain de génie et l’on n’aperçut point les défauts cachés sous un extérieur brillant.

§ 2ï. Les États ecclésiastiques. Les tentatives de réforme de Frédéric et de Joseph II trouvèrent des imitateurs dans- les autres États de l'Allemagne, et notamment dans les principautés ecclésiastiques. Dans la première moitié du dix-huitième siècle, les États ecclésiastiques étaient encore de beaucoup en arrière des autres sous le rapport des lumières et du bien-être; les évêques, sans affection ni intérêt pour le peuple, jouissaient de la vie et écartaient toute innovation; au lieu d’éveiller chez leurs sujets l’ambition du travail et de favoriser le commerce, l’agriculture et l’industrie, iis entretenaient la paresse au point que, sur les mille individus qui, dans les États ecclésiastiques habitaient une lieue carrée, on comptait cinquante religieux et deux cent soixante mendiants ; mais pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle, il se manifesta, dans les principautés ecclésiastiques du Rhin aussi bien que dans les États des princes évêques de Westphalie et d’autres contrées, une tendance bien accusée à tirer le peuple de l’abrutissement et de la fainéantise, à implanter la tolérance dans les âmes et à faire pénétrer les lumières dans la nuit de l'ignorance. A Cologne, où Clément-Auguste de Bavière avait régné trente-sept ans (de 1724 à 1761) avec un éclat royal, ses deux successeurs, l’économe Max Frédéric de Kœnigsegg (1761-84), et Maximilien-François, frère de l’empereur Joseph, s’appliquèrent à perfectionner l’enseignement et la justice et cherchèrent à répandre l’aisance en diminuant le nombre des jours de fête et en provoquant l’activité indus-

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trielle. A Munster, le chanoine François de Furstenberg, ministre depuis la guerre de Sept ans, exerça une influence salutaire en agissant dans le même sens que Frédéric II. A Trêves, où un prince saxon, Clément-Wenccslas, s’était assis, en 1768, sur le siège archiépiscopal, les deux tendances restèrent en lutte. Orthodoxe et livré aux penchants artistiques et aristocratiques de sa maison, l’archevêque était, à la vérité, étranger aux idées nouvelles; mais il ne put s'empêcher pourtant d’introduire une foule d’améliorations dans le domaine de l’industrie, d’entreprendre des réformes dans le système d’enseignement et de faciliter, par un édit de tolérance de l’année 1783, l’établissement sur son territoire de fabricants et de commerçants protestants. — A partir de 1763, Mayence fut gouvernée, durant onze années, par Emmeric-Joseph, homme intelligent, qui fit construire de nouvelles voies de communication et enlever au commerce les entraves qui le gênaient; sans partager les opinions nouvelles en matière de religion, il se laissa dominer par les idées douces et humaines de l’époque, réforma l’organisation ecclésiastique et monacale, améliora les écoles et montra une noble tolérance envers les dissidents. Blais dans un État où, sur 320,000 habitants, on comptait 2,928 religieux et 2,200 employés salariés, le prince le plus noble et le mieux intentionné n'aurait pu remédier aux embarras. Son successeur Frédéric-Charles-Joseph d’Erlhal, prélat de mœurs françaises, qui pratiquait la tolérance avec une certaine ostentation, en réunissant autour de lui plusieurs célébrités littéraires de croyance protestante, fut pourtant dans toute sa conduite un prince faible qui se laissa diriger par des femmes et des courtisans. — François-Louis d’Erthal suivit l’exemple de Frédéric II dans l’administration des évêchés de Bamberg et deWurzbourg (1779-93). Comme le roi de Prusse, il se disait le premier citoyen et le premier serviteur de l’Étal et il réprima sérieusement tous les abus. — Les évêchés du sud de l’Allemagne formaient un contraste saisissant avec les précédents ; on y repoussait toute amélioration matérielle et morale, aussi bien que toute culture de l’esprit. Mais ici comme ailleurs se manifestait dans le peuple un vague désir de nouvelles conjonctures;

toutes les classes sentaient que la domination cléricale avait fait son temps.

La Russie sous Catherine II (1762-1796). Malheurs de la

Pologne.

§ 23. Catherine II était assise sur un trône sanglant qui ne lui appartenait pas. Aussi lui fut - il disputé à plusieurs reprises. La première tentative (1764) coûta la vie au malheureux Iwan III, qui avait trouvé une prison au lieu du trône auquel il avait été destiné dans sa jeunesse. Dix ans plus tard éclata la révolte de Pougatscheff, cosaque du Don, qui avait quelque ressemblance avec Pierre III, et qui se fil passer pour celui-ci. Avec l’appui du clergé et des Russes orthodoxes qu’avait aigris l’altération de quelques rites, il rassembla de grandes troupes de cosaques et de paysans serfs auxquels il promettait l’affranchissement du joug des seigneurs, et ravagea les plaines du Wolga (1773-75). il s’empara de la ville de Kasan et fit frapper des monnaies à l’effigie de Pierre III ; il se dirigeait déjà versMoscou, où il pouvait compter sur un grand nombre de partisans, lorsque les commandants de l’armée russe parvinrent à le resserrer sur le Wolga et à s'emparer de lui, grâceà latrahison de l’un de ses anciens amis. Pougatscheff avait mécontenté scs meilleurs partisans par sa rudesse et sa cruauté, et les seigneurs du vieux parti russe qui auraient vu d’assez bon œil un changement de règne, redoutaient que ses promesses de supprimer le servage ne diminuassent leur pouvoir. Pougatscheff fut décapité àMoscou et son cadavre fut mis en pièces (janvier 1775). — Catherine II possédait d’éminentes qualités; avec moins de sensualité et d’avidité pour les plaisirs, elle aurait été digne de succéder à Pierre le Grand. Eprise de la philosophie française, elle était en correspondance avec Voltaire, et elle décida Diderot à séjourner quelque temps à Saint-Pétersbourg. Elle était, selon sa propre expression, républicaine dans Pâme. Comme d'autres souverains de cette époque, elle projeta des plans de réforme, dont la plupart

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durent être abandonnés, parce qu’ils ne convenaient pas à la nation russe encore arriérée. C’est ainsi qu’elle tenta d’introduire dans tout l'immense empire un code commun, d’après les principes de Montesquieu; elle se convainquit de l’impossibilité d’exécuter ce projet, dès les premières délibérations auxquelles elle avait convoqué, à Saint-Pétersbourg, des députés de toutes les provinces. En revanche, l’administration de la justice fut perfectionnée, aussi bien que l’organisation des gouvernements; la surveillance des écoles et des établissements de bienfaisance fut confiée à une autorité spéciale. Catherine favorisa le développement d’une bourgeoisie libre en établissant et en protégeant des communes urbaines, adoucit le sort des serfs et ouvrit des écoles. Elle fit traduire en russe des livres étrangers; elle-même écrivit des livres d’enfants et des pièces de théâtre pour ses petits-fils et créa une académie, à l’instar de l’académie française, pour le perfectionnement de la langue russe. Les arts et les sciences trouvèrent en elle une protectrice généreuse, et elle pratiqua dans une large mesure la tolérance religieuse. Pourtant, beaucoup de réformes vantées par Voltaire et d’autres n’étaient que des apparences et n’avaient pas plus de réalité que les créations de Potemkin pendant le voyage de Catherine en Tauride ( 1787 ), alors que ce ministre ingénieux tira parti de villages artificiels, de troupeaux et de bergers improvisés et de fêtes champêtres, pour faire accroire à l’impératrice que le pays était florissant et populeux. Elle tint son fils Paul à l’écart des affaires publiques, négligea son éducation et le fit surveiller avec le plus grand soin, afin qu’il ne pût étendre la main vers la couronne qui lui appartenait. — Les titres de gloire les plus durables de Catherine consistent dan3 les progrès qu’elle permit au commerce et à l’industrie de réaliser, dans sa sollicitude pour la marine et la navigation et dans l’abolition d’un grand nombre de monopoles. Mais elle se préoccupa surtout de l'amélioration et du développement de l’organisation militaire, base de tout État conquérant. Quant à la cour de Russie et à la vie privée de Catherine, Saint-Pétersbourg rivalisait de luxe et d’immoralité avec Paris et Versailles ; des favoris y régnaient comme ailleurs des maî- T. III. 6

tresses et gaspillaient les revenus publics. A Grégoire OrlofT, que l’impératrice laissa maître de l’État pour le récompenser d’avoir trempé dans l'assassinat de son mari, succéda une longue série d’amants qui furent tous comblés d’honneurs et de richesses. L’emploi de favori de la reine fut enfin conféré comme une charge de la cour. Personne pourtant ne jouit plus longtemps de sa faveur que Potemkin (+ 1791); durant seize ans il dirigea les affaires de l’empire ; pendant ce temps, il déploya un faste presque fabuleux et fit un étalage insolent des libéralités de sa maltresse qu’il flattait et bravait tour à tour. Alors même que le penchant de Catherine se tourna vers d’autres, l'arrogant Potemkin resta à la tête de toutes les entreprises; il allait môme jusqu’à amener lui-même des favoris à l’impératrice; mais dès que l’un de ceux-ci abusait de sa position pour nouer des intrigues contre lui, il en exigeait l’éloignement. L'esprit d’initiative de Potemkin, qui ne ménageait ni les hommes ni l'argent, imposait à l’impératrice; c’était, dans son opinion, le seul homme capable de jeter un grand éclat sur son règne ; elle n’appréciait pas les souffrances que causaient au peuple la violence barbare et la prodigalité sans bornes de son favori. — Dans sa vieillesse, Catherine II répudia les idées de liberté et de salut de l’humanité qu'elle avait nourries dans sa jeunesse ; les événements qui se passaient en France lui avaient montré quelles conséquences pouvait entraîner la fausse application de ces idées. Elle abandonna tous les projets dont l’exécution aurait pu restreindre l'absolutisme dans son omnipotence et donner au peuple une influence quelconque sur la constitution de la vie publique ; en même temps on éleva une barrière contre l’invasion de la civilisation européenne. Mais quoique l’impératrice poussât à la guerre contre la France révolutionnaire, elle n’avait aucunement l'intention d’intervenirà main armée; elle n’avait d’autre but que d'impliquer la Prusse, l’Autriche et la Suède dans une conflagration à l'ouest, afin d'avoir une liberté d’action d’autaut plus grande contre la Pologne et la Turquie.

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Premier partage de la Pologne et première guerre de Turquie.

§ 24. Faiblesse de la Pologne. Sous le règne sans vigueur d’Augusle III, l’anarchie devint telle en Pologne que l’existence de l’État parut impossible sans un changement de constitution. La couronne était dépouillée de toute autorité par les capitulations les plus restrictives (pacta conventa) ; les biens domaniaux étaient entre les mains des nobles ou starostes qui payaient seulement au trésor une faible partie du produit net; la haute noblesse, qui s’était approprié le commandement de l'armée, l’administration de la justice, le trésor et la police, ne recevait pas d’ordres du roi et ne lui rendait aucun compte; elle considérait les emplois et les fonctions de juge comme de simples moyens d’augmenter ses revenus; le droit aventureux de liberum veto et celui des confédérations armées rendaient impossibles les réformes pacifiques et provoquaient ces luttes de parti passionnées qui ont rendu la diète de Pologne proverbiale. Le paysan, sous l’oppression du servage, languissait dans une stupidité bestiale qui le rendait insensible à tous les maux de la patrie. La Pologne ne se maintenait plus par sa propre force, mais uniquement par les dissensions et les jalousies des États voisins. Dans son aveuglement, la noblesse égoïste laissa échapper, pendant la guerre de Sept ans, l’occasion favorable de se rapprocher de la Prusse et se soustraire ainsi à la prépondérance menaçante de la Russie; la république, dont l’organisation militaire était complètement déchue, observa une funeste neutralité qu’elle ne parvint pas même à défendre, puisque les armées’ russes traversèrent sans façon le territoire polonais et que Frédéric y fit détruire des magasins russes.

La mort d’Auguste III (1763) livra la Pologne aux anciens oragesélectoraux. Deux partis se formèrent: le premier, ayant à sa tête la famille Potocki, le ma-

réchal de la couronne Branicki et le plus jeune prince Radzivil, voulait maintenir l’ancienne situation, mais en excluant toute influence étrangère dans l’élection du roi; l’autre, au contraire, qui comptait parmi ses chefs Czartoriski et Poniatowski, désirait une réforme de la constitution, fût-ce même avec l’aide de l’étranger. La Russie et la Prusse, qui espéraient s’agrandiraux dépens de leurs voisins divisés, conclurent (avril 1764) une alliance offensive et défensive pour le maintien du système électoral de la Pologne, pour la protection des dissidents privés de leurs droits et pour l’élévation au trône de Stanislas Poniatowski , ancien amant de l’impératrice de Russie. Après une lutte électorale orageuse et sanglante (4 septembre 1764), Poniatowski fut élu roi dans la plaine de Wola, au milieu du cliquetis des sabres russes, et ses adversaires furent obligés de prendre la fuite; mais la réforme projetée de la constitution échoua contre l’opposition de l’envoyé russe Repnin, qui se conduisit en dictateur à Varsovie et exerça, au nom de son impératrice, une sorte de protectorat sur la Pologne. Poniatowski, aussi faible comme roi qu’aimable comme homme privé et comme protecteur éclairé de la littérature et des arts, dut déjà consentir dès lors à ce que la Russie enlevât une partie de la Pologne pour arrondir ses frontières.

§ 25. Les dissidents, parmi lesquels on comptait, non seulement les protestants et les sociniens, mais aussi les sectateurs de l’Église grecque, s’entendirent pour demander qu’on leur rendît la liberté de

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croyance et l’égalité de droits avec les catholiques, qui leur avaient été promises par la paix d’Oliva, mais leur avaient été enlevées depuis longtemps par l’influence des jésuites. Leur requête, appuyée non seulement par la Russie et la Prusse, mais aussi par la Suède, le Danemark et l’Angleterre, et approuvée par le roi, fut rejetée, à l’instigation du clergé, par la noblesse catholique, qui siégeait au sein de la diète. Les dissidents, de concert avec les mécontents, formèrent alors (23 juillet 1767) la confédération générale de Radom pour faire valoir leurs réclamations par la force, sous la protection de Repnin et de l’armée russe qu’il avait appelée. La diète, intimidée par l’arrestation du fanatique évêque de Cracovie (Soltyk) et les violences exercées contre les adversaires les plus ardents de la tolérance, accorda aux dissidents le libre exercice des cultes, l’accès à tous les emplois, le droit de vote dans l’assemblée nationale et la jouissance des églises. Les députés, entourés de troupes russes, signèrent, sous le portrait de l’impératrice, l’acte de tolérance qui fut accueilli avec transport dans toute l’Europe; pour rendre durable l’impuissance de la Pologne, dont cet acte était le signe, la même diète fut obligée de décider le maintien du « liberum veto » et de tous les vices de l’ancienne constitution, malgré les efforts du roi, de ses oncles (Czartoriski) et d’autres gentilshommes patriotiques pour sortir de l’état d’anarchie. A l’avenir, aucune résolution de la diète ne serait valable sans l’assentiment de la Russie qui garantissait la constitution polonaise. Ainsi la Russie parvint il

exploiter hypocritement l’intolérance inintelligente des prêtres, pour renverser toute autorité et prendre sous sa protection tout ce qu’il y avait de malsain dans la constitution polonaise. Ces procédés blessèrent le sentiment national et éveillèrent la haine religieuse des catholiques. La contre-confédération de Bar (28 février 1768), qui avait pour chefs Krasinski, Pulawski, Potocki, etc., prit pour programme la destruction de la prépondérance russe et l’anéantissement des droits conférés aux dissidents. Repnin alors obligea le sénat à prier l'impératrice de ne pas éloigner son armée de la Pologne. Une lutte furieuse s’engagea entre les confédéfés pourvus d’argent et d’officiers par la France et les Russes, et leurs protégés polonais. Le malheureux pays fut en proie à toutes les horreurs d’une guerre dévastatrice. Bientôt les confédérés furent réduits à la dernière extrémité, tellement qu’après la prise d’assaut de leurs forteresses de Bar et de Cracovie (1768), ils durent se réfugier sur le territoire de la Turquie. Les Russes les poursuivirent et ne se firent pas faute de piller et de brûler, même en pays étranger; ils massacrèrent dans une bourgade turque 1,000 hommes, femmes et enfants, et incendièrent une église mahométane. La nouvelle de cet événement fut répandue d’une manière si émouvante par l’ambassadeur de France à Constantinople (octobre 1768), qu’un soulèvement populaire força la Porte de déposer le grand-visir et de déclarer la guerre à la Russie. Les confédérés polonais accueillirent cette déclaration de guerre avec enthousiasme, et profitèrent de la consternation de

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leurs adversaires pour tirer une vengeance sanglante des dissidents.

§ 26. Première guerre de Turquie. La guerre meurtrière qui éclata alors entre la Russie et la Turquie fut conduite avec une fureur inouïe. Tandis que le brave Romanzoff, après deux rencontres sanglantes (18 juillet et 1 er août), conquérait la Moldavie et la Valachie, les Turcs dévastèrent la Morée où les Grecs, qui comptaient sur l’assistance de la Russie, s’étaient soulevés contre la domination oppressive des Turcs. Sur mer, la guerre n’était pas moins terrible. Toute la flotte turquefut incendiée dans le port de Tschesmé, vis-à-vis de l’île de Chios; la terre en trembla à Smyrne, et la mer en fut agitée comme par une tempête. Les exploits des Russes eurent du retentissement dans toute l’Europe. L’impératrice fut surnommée « la grande; » le bey d’Égypte refusa obéissance au sultan et fit alliance avec la Russie (1771); mais les pays conquis, parmi lesquels on compta bientôt aussi la presqu’île de Crimée, furent dévastés et dépeuplés ; des steppes inondées de sang, des villages incendiés et des populations désolées indiquaient les traces de l’armée russe. Le terrible Alexis Orloff, qui commandait la flotte,* fut comblé d’honneurs et de richesses, aussi bien que son frère Grégoire, le grossier favori de Catherine; mais personne ne prit garde aux misères du peuple qui fut affligé, outre la guerre, d’une peste qui enleva 90,000 personnes, rien qu’à Moscou et dans les environs.

§ 27. Premier partage de la Pologne. Dans l’inter-

valle, la Pologne était sillonnée par les bandes des confédérés avides de pillage et de vengeance, auxquels s’étaient joints Dumouriez et d’autres officiers français. Ils déclarèrent le roi détrôné et essayèrent de l’enlever de Varsovie ; Poniatowski échappa comme par miracle aux mains des conjurés. — Les horreurs commises sur les dissidents excitèrent les Russes à user de représailles ; les paysans de l’Ukraine et les cosaques des marais du Dniéper tirèrent une vengeance sanglante des Polonais catholiques, à cause de leurs anciens attentats contre les partisans de • l’Église grecque; le pays fut mis à feu et à sang, des milliers d’individus massacrés, pendus ou enterrés vifs. La Pologne étant ainsi déchirée, sa faiblesse excita la convoitise de la Prusse et de l’Autriche. Pour ne pas abandonner cette proie à la Russie, elles résolurent d’en prendre leur part. Après une conférence entre Frédéric II et Joseph II (car Marie- Thérèse, plus intègre, était hostile au démembrement), et après une visite du prince Henri de Prusse à Saint-Pétersbourg, la Russie, la Prusse et l’Autriche conclurent un traité de partage (5 août 1772) en vertu duquel chacune d’elles s’appropriait les parties de la Pologne qui confinaient à son territoire. Un manifeste dans lequel les trois puissances présentaient comme but de' leur action commune le rétablissement et le maintien de la tranquillité et de l’ordre en Pologne, de l’ancienne constitution et de la liberté du peuple, chercha à faire revivre des droits de possession et des prétentions surannées • et engagea les Polonais à mettre de côté les querelles

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et les illusions et à coopérer à la réalisation de ce grand dessein. Marie-Thérèse accepta en pleurant le lot qui lui était échu.

Le roi et la diète résistèrent. La diète démontra que les droits prétendus avaient été abolis depuis longtemps par des traités et des renonciations, et elle protesta solennellement devant Dieu et devant les hommes contre un pareil abus de pouvoir. Ni menaces ni promesses ne parvinrent à vaincre l’opposition de la diète. La crainte seule de voir partager toute la Pologne si la résistance durait plus longtemps décida la diète, entourée de troupes russes, à souscrire à l’abandon du pays, après que la paix conclue entre la Porte et la Russie lui eut enlevé tout espoir de secours de la part de la Turquie. Le reste de la Pologne conserva sa funeste forme électorale, son « liberum veto » et tous les vices de l’ancien régime; et la création du conseil perpétuel, élu par la noblesse sans la participation du roi et soumis aux ordres de Catherine et de son envoyé, enleva au souverain le dernier vestige d’autorité. A partir de ce moment, l’ambassadeur de Russie à Varsovie devint le véritable maître de la république polonaise.

§ 28. Acquisition de la Crimée. Le traité de paix de Kudschuck Kainardsche avait déclaré la Crimée et les Tartares indépendants de la Porte, placé la Moldavie et la Valachie sous la protection de la Russie, et garanti aux navires russes la libre navigation à travers les Dardanelles et sur les mers turques. L’impératrice ne se contenta pas longtemps de ces conditions. Potemkin, le favori tout-puissant, amena par des promesses,

de l’argent et des intrigues, le khan des Tartares à déposer sa dignité et ù se courber volontairement sous le sceptre de l'impératrice. Des armées russes appuyèrent celte renonciation. Le terrible l’otcmkin brisa la résistance du peuple avec une rigueur barbare; après que 30,000 personnes de tout ilge et de tout sexe eurent été massacrées, le malheureux pays se soumit. Le khan, frustré de sa pension par Potemkin, fut emprisonné par les Turcs et expia sa conduite par une mort violente; la Porte, incapable de mettre obstacle aux armes du conquérant sauvage, se vit obligée de reconnaître la domination de la Russie sur la Crimée et de conclure un traité de commerce humiliant (1783). On rétablit l'ancien nom de Tauride, on appela des colons de l'Allemagne dans les steppes dépeuplées; les villes marchandes de Cherson et d'Odessa s'élevèrent et une apparence de civilisation éblouit le monde; mais un peuple libre, nombreux et riche, un peuple couvert d’étoffes de soie trois ans auparavant, avait disparu ou se trouvait réduit à la mendicité ; ses villes autrefois brillantes étaient devenues des campements de bohémiens, ses maisons et ses palais étaient tombés en ruines.

Deuxième fartage de la Pologne.

§ 29. Deuxième guerre de Turquie. L’ambition et l’insolence de la Russie, aussi bien que les influences de l’Angleterre, aigrie contre Catherine à cause de la neutralité armée (§ 8), et la perspective d’un appui de la part du roi de Prusse, jaloux de la prépondérance russe, poussèrent la Porte à déclarer une seconde fois la guerre à l’empire moscovite (1787). Joseph II se rangea par nécessité du côté de la Russie, afin d’avoir sa part dans les conquêtes éventuelles sur le Danube. Cette fois encore, la victoire suivit les armées russes et leurs chefs redoutables.

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Une effroyable guerre se déchaîna, par terre et par mer, de Trieste aux bouches du Danube. En plein hiver (17 octobre 1788), Potemkin emporta d’assaut la place forte d’Oczakow, après avoir comblé les tranchées de cadavres; l’année suivante, il prit Bender (18 novembre 1789) ; son général en second, le brave et habile Souwarow, soutenu par les Autrichiens, battit les Turcs dans plusieurs rencontres sanglantes et s’empara de la forteresse d’Ismaïl au milieu de cruautés pareilles à celles qui avaient été exercées devant Oczakow, tandis que Laudon conquérait Belgrade. La rouledeConstantinopleétaitouverte devant les Russes, et le nom de Constantin, donné au deuxième petit-fils de Catherine, s’expliqua par le dessein secret qu’avait l’impératrice de placer un prince chrétien sur le trône byzantin ; Potemkin, au faîte de sa puissance, comblé de biens et d’honneurs par sa souveraine reconnaissante, se regardait déjà comme le prince de la Moldavie et de la Valachie. Mais la mort de Joseph II, l’allié de Catherine, dont le successeur, Léopold, acheta la paix en rendant Belgrade et les autres conquêtes, l’attitude menaçante de l’Angleterre, et les mouvements belliqueux de la Pologne, aussi bien que l’épuisement du trésor par l’introduction d’un luxe asiatique, engagèrent Catherine à conclure avec la Porte la paix de Jassy (9 février 1792), par laquelle le Dniester fut pris pour frontière entre la Russie et la Turquie.

§ 30. Constitution de la Pologne. Tandis que les armées russes étaient occupées par la guerre avec la Turquie et en même temps par la guerre avec la

Suède (§ 14), et que l’Angleterre et la Prusse se montraient hostiles au puissant empire moscovite, le moment parut favorable à la Pologne pour se soustraire à l’influence de la Russie et conquérir son indépendance politique. Il fallait pour cela soumettre à une réforme la constitution dont le maintien avait été garanti par la Russie, et comme la Prusse, dont le ministre Herzberg nourrissait le projet d’opposer comme contre-poids à la Russie et à l’Autriche les puissances secondaires de Suède, de Pologne et de Turquie, approuvait la renonciation à la garantie russe et à la fondation d’une Pologne indépendante, les adversaires de la Russie furent saisis d’un zèle enthousiaste pour la transformation de la constitution et l’affranchissement de la nation. Malgré l’opposition d’un grand nombre de gentilshommes, une alliance offensive et défensive fut conclue avec la Prusse qui espérait obtenir, en récompense de son assistance, les territoires de Thorn et de Dantzig (1790), le conseil perpétuel fut supprimé, et la nouvelle constitution adoptée dans une assemblée orageuse (3 mai 1791). Le roi même, quoique serviteur obéissant de l’impératrice, partagea l’enthousiasme général et favorisa la réforme. D’après la nouvelle constitution, la royauté n’était plus élective, mais héréditaire; après la mort de Poniatowski, la couronne devait échoir h la maison électorale de Saxe ; le pouvoir exécutif appartenait au roi et à son conseil d’État, le pouvoir législatif à la diète divisée en deux chambres (députés et sénateurs) ; le pouvoir judiciaire était indépendant. Le « liberum veto »

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était aboli ; la classe bourgeoise et les paysans étaient pourvus de quelques droits essentiels; la liberté de religion était garantie aux dissidents, mais la noblesse conservait tous ses privilèges.

§ 31. Kosciuszko et la confédération de Targowicz. Toute l’Europe acclama ce changement de constitution conforme à l’esprit du temps; Frédéric-Guillaume Il en exprima ses félicitations; Catherine même dissimula son dépit. Mais comment une nation, composée d’aristocrates et habituée depuis des siècles à l’anarchie, aurait-elle possédé tout à coup l’union, la force et le patriotisme nécessaires pour créer de nouvelles formes politiques? Beaucoup de nobles étaient mécontents du changement; l’argent de la Russie en augmenta le nombre et l’esprit de résistance; un parti se forma pour le maintien de la liberté polonaise (c’est ainsi que, dans leur aveuglement, ils nommaient l’ancienne constitution); ce parti réclama la protection de l’impératrice, qui saisit avec empressement l’occasion de diriger vers les frontières de Pologne l’armée devenue sans emploi à la suite du traité de paix qui venait d’être signé. Confiant dans cet appui, le parti russe, qui avait à sa tête Braîiicki, Félix Potocki, Malachowski et d’autres, conclut la confédération de Targowicz (14 mai 1792), pour le rétablissement de l’ancienne constitution. Bientôt l’armée russe se trouva au cœur de la Pologne pour appuyer les réclamations des confédérés. Les patriotes avaient compté en vain sur la Prusse : le système d’équilibre de Herzberg était abandonné à Berlin depuis le congrès de Reichen-

bach (§21), et le ministre lui-même avait été disgracié bientôt après. Les événements de France faisaient hésiter les cours à prêter leur aide h une constitution issue du peuple et quelque peu semblable aux nouvelles formes politiques de la France ; il y avait aussi plus d’espoir pour la Prusse d’obtenir Dantzig et Thorn des Russes que des Polonais. C’est pourquoi Frédéric-Guillaume II, qui, avec son esprit monarchique et ses tendances mystiques, considérait dorénavant l’opposition aux idées révolutionnaires et la restauration du trône légitime de France comme la tâche la plus importante de tous les princes de l’Europe, refusa tout secours à la Pologne et entraîna l’électeur de Saxe par son exemple. Les Polonais pourtant ne désespérèrent pas de faire triompher leur juste cause. La diète se conduisit avec dignité; le roi feignit de l’enthousiasme et jura de nouveau fidélité à la constitution, les citoyens offrirent leurs bras pour la défense de la patrie. Kosciuszko, vaillant héros qui avait combattu en Amérique sous Washington pour la cause de la liberté, se mit à la tête des patriotes et résista avec gloire et succès aux forces supérieures de la Russie. Mais les divisions, la trahison, le manque de plan et, par dessus tout, la disette d’argent et l’indifférence d’un peuple de serfs à l’égard du gouvernement national, entravèrent toutes les entreprises et paralysèrent les forces. Le roi, au lieu de profiter de l’exaltation des amis de la patrie, retomba bientôt dans son ancienne irrésolution et se laissa tellement intimider par une lettre menaçante de l’impératrice, que, pour con-

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server son trône chancelant, il accéda à la ligue de Targowicz (22 juillet 1792), condamna les actes de la diète et interdit toutes les hostilités contre l’impératrice, « la restauratrice de la liberté polonaise. » Désolés et furieux, les braves champions de la résurrection de la Pologne mirent alors les armes bas et quittèrent leur patrie pour échapper à la vengeance et aux railleries d’ennemis triomphants. Le rétablissement de l’ancien ordre de choses avec tous ses abus et ses absurdités signala la victoire des confédérés de Targowicz et la supériorité de la Russie.

§ 32. Le nouveau partage. Mais les vainqueurs ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’ils n’avaient été que les instruments de l’étranger cupide et que leur protectrice n’avait eu d’autre mobile que l’égoïsme. Au mois d’avril 1793, la Prusse et la Russie, liées par un traité, déclarèrent qu’elles se voyaient forcées de renfermer la Pologne dans des limites plus étroites pour dissiper le vertige de liberté qui avait pénétré de France dans la république et préserver les États voisins de la contagion du jacobinisme démocratique. En même temps, les Prussiens occupèrent les provinces occidentales de Pologne et obligèrent Dantzig à se rendre. En vain la diète réunie à Grodno s’opposa au nouveau traité de partage. Des troupes russes environnèrent le local des séances et obtinrent (22 juillet) par la menace d’une déclaration de guerre,’ d’abord la cession des provinces convoitées par Catherine (la Lithuanie, la petite Pologne, le reste de la Volhynie, la Podolie, l’Ukraine). Les députés résis-

tèrent avec plus d’opiniâtreté aux prétentions de la Prusse, surtout parce que, pendant quelque temps, la Russie ne les appuya pas convenablement et sincèrement ; mais lorsque les dispositions semblèrent mieux accusées à Saint-Pétersbourg et que les orateurs les plus intrépides de la diète eurent été arrêtés et entraînés par les soldats russes (25 septembre), les autres n’osèrent plus manifester leur opposition. Leur silence fut considéré comme un consentement et le traité reçut son exécution. La Prusse obtint, outre Dantzig et Thorn, la voïvodie de Posen et d’autres provinces de la grande Pologne avec plus d’un million d’habitants; la Russie eut la Podolie et l’ükraine, la moitié de la Volhynie et de la Lithuanie, avec trois millions d’habitants. La république de Pologne conserva à peine le tiers de son ancien territoire. L’ambassadeur de Prusse avait déclaré effrontément que son souverain avait conclu une alliance avec la république de Pologne, mais que celle-ci ayant été transformée en une monarchie constitutionnelle héréditaire, il était dégagé de ses obligations. Pour enlever à la Pologne et à son roi impuissant jusqu’au dernier reste d’indépendance, le conseil perpétuel fut rétabli et un nouveau traité d’alliance fut conclu, en vertu duquel les Polonais ne pouvaient introduire aucun changement à la constitution ni se liguer avec aucune puissance étrangère sans l’autorisation de l’impératrice, tandis que les troupes’ russes avaient le droit d’entrer en tout temps dans le royaume.

§ 33. Fin de la Pologne. Confiant dans les troupes

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russes et prussiennes qui n’évacuèrent pas le pays même après la conclusion du traité, l’ambassadeur de Catherine, l’arrogant et grossier Igelstroem, gouverna Varsovie avec un despotisme insolent. Alors l’esprit national de la Pologne se réveilla de nouveau . Une conjuration secrète étendit ses ramifications sur tout le pays. Les patriotes émigrés, et avant tous Kosciuszko, revinrent dans leur patrie et se mirent à la tête du mouvement. L’ordre donné par Igelstroem de dissoudre l’armée polonaise fut le signal du soulèvement ; Cracovie en était le centre. Kosciuszko , nommé commandant absolu des forces nationales, publia de Cracovie un appel au peuple dans lequel il indiquait comme but de la lutte le rétablissement de la liberté et de l’indépendance du pays, le recouvrement des provinces enlevées et la remise en vigueur de la constitution renversée. Une victoire des insurgés sur une division russe poussa les habitants de la capitale à la révolte. Le jeudi-saint de l’année 1794, la garnison russe de Varsovie fut attaquée et en partie massacrée, en partie faite prisonnière. Le palais d’Igelstroem fut réduit en cendres; quatre des principaux partisans de la Russie furent pendus. Wilna et la Lithuanie suivirent l’exemple de la capitale ; toutes les voïvodies accédèrent à la confédération de Cracovie; le roi même se prononça en faveur du soulèvement de la nation opprimée. Tout promettait un dénoûment favorable. Les Prussiens qui, après la prise de Cracovie, avaient assiégé la capitale bien défendue, furent contraints par les braves généraux Kosciuszko, Dombrowski et Joseph

Poniatowski (neveu du roi) de battre précipitamment en retraite, non sans avoir subi de grandes pertes. Mais le succès des Polonais accrut l’irritation de leurs ennemis. Catherine, d’accord avec l’Autriche et la Prusse, envoya en Pologne une armée considérable sous la conduite de Suwaroff, son général le plus terrible. Kosciuszko dut céder devant les forces supérieures de son adversaire aussi aimé que redouté des soldats russes. Après une rencontre funeste à Macziejowicz, il tomba de cheval en s’écriant : Finis Poloniœ! et fut emmené prisonnier (10 octobre 1794). Le 4 novembre suivant, le faubourg de Praga fut pris d’assaut par Suwaroff qui exerça des vengeances terribles : 12,000 personnes sans défense furent massacrées ou noyées dans la Vistule. Les cris d’angoisse des victimes effrayèrent les habitants de la capitale et les disposèrent à se rendre. Le 9 novembre, Suwaroff entra en triomphateur à Varsovie, Poniatowski reçut l’ordre de déposer la couronne. Il vécut depuis lors et mourut (1798) à Saint-Pétersbourg. Quelques mois après (24 janvier 1798), les trois puissances déclarèrent que, par amour pour la paix et par égard pour la prospérité de leurs sujets, elles avaient résolu de partager entièrement la république de Pologne.

En conséquence, l’Autriche, quoiqu’elle n’eût rien fait contre la révolte, obtint, par la faveur de Catherine, la partie sud avec Cracovie; la Prusse eut la contrée à gauche de la Vistule avec la capitale Varsovieet le territoire qui n’étendait jusqu'au Niémen, avec un million d’habitants; tout le reste échut û la Russie comme part du lion, au même moment où elle soumel-

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tait le duché de Courlande, qui avait été durant deux siècles sous la suzeraineté de la Pologne (18 mars 1795). Ainsi la Pologne, autrefois glorieuse et puissante, disparut du nombre des États indépendants, victime de ses propres faiblesses et des violences de voisins avides. Les causes de sa ruine furent la fureur des partis, l’anarchie et l’oppression du peuple par une noblesse hautaine. — Kosciuszko, mis en liberté par Paul 1", mourut en Suisse, où il s’était retiré en simple particulier. Son cadavre fut transporté à Cracovie.

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Derniers jours de la monarchie absolue.

§ 34. Au commencement de son règne, Louis XV possédait à un si haut degré l’affection de son peuple qu’il reçut le surnom de « bien -aimé. » Mais cet amour se changea peu à peu en haine et en mépris, lorsque le roi se livra aux plus infâmes dérèglements, lorsqu’il abandonna à ses compagnons de débauche le gouvernement du pays et le commandement de l'armée, et lorsque des maîtresses sans mœurs et sans pudeur dominèrent la cour et l’État. Parmi celles-ci, aucune n’exerça une influence plus grande et plus durable que la marquise de Pompadour (+ 17G4), qui, durant vingt années, dirigea toutes les affaires d’Élat, investit ses créatures des emplois les plus importants, fit conférer à son ami Choiseul la première place dans le ministère, décida de la paix et de la guerre et disposa du trésor public comme s’il lui appartenait, en sorte qu’après avoir mené une vie de luxe et de prodigalité, elle laissa encore des millions. Elle et son entourage nattaient les passions du roi, afin que, plongé dans le bourbier du vice, il leur abandonnât la direction des affaires publiques. — Madame de Pompadour usa, du reste, de son influence avec une certaine dignité, avec tact et circonspection ; mais lorsqu’elle fut remplacée par la comtesse Dubarry, (fui sortait de la dernière

classe du peuple, la cour perdit toute autorité et toute considération. Choiseul fut écarté pour faire place à l’un des flatteurs de la nouvelle favorite; l’ancienne renommée des armes françaises ne tarda pas à s’effacer, et l'influence politique diminua au point que l’on put impunément procéder au partage de la Pologne, l’ancienne alliée de la France. Les revenus de l’État étaient livrés au pillage, tandis que le peuple languissait sous le joug le plus lourd et se voyait exclu de toute participation à la vie publique. En l’absence de représentation constitutionnelle, la nation était privée de l’organe nécessaire pour proposer, par la voie légale, des améliorations conformes à l’esprit du temps, et la bourgeoisie instruite et éclairée n’avait pas l’occasion de prendre la position qui lui appartenait. La noblesse, immorale et indisciplinée, était en possession de tous les emplois et de toutes les dignités ; mais elle se faisait haïr et mépriser par sa dépravation et son insolence. Dans de pareilles circonstances, comment les sujets n’auraientils pas perdu tout respect et toute affection pour le souverain? En vain le gouvernement punissait de la prison ou de l’exil les écrivains assez hardis pour exprimer ce que pensait et sentait toute la nation; l'éclat de la couronne et la majesté royale avaient disparu.

§ 33. Impôts. Le luxe de la cour, les pensions et les faveurs, aussi bien que les guerres inutiles et dispendieuses épuisaient le trésor et augmentaient la dette. Les impôts et les emprunts étaient les seuls moyens de couvrir le déficit croissant d’année en année ; mais ces deux moyens étaient écrasants pour le pays. Car comme le gouvernement ne jouissait ni de confiance ni de crédit, il ne pouvait contracter d’emprunts que moyennant de gros intérêts qui augmentaient sans cesse les embarras flnanciers.et, quant aux impôts, leur perception par les fermiers généraux et leurs suppôts rapaces, aussi bien que l’exemption dont jouissaient le clergé et la noblesse, les rendait oppressifs pour les classes inférieures, déjà surchargées de dîmes et de corvées. L’impôt foncier et l’impôt sur le revenu (taille), l'impôt de capitation, l’impôt sur les maisons (du vingtième), la douane, l’ootroi, la gabelle enlevaient à l’homme

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du peuple les fruits de son travail et empêchaient l'avénemcnt d’une bourgeoisie aisée, tandis que les fermiers généraux, à qui le gouvernement cédait toutes les contributions contre des sommes déterminées, faisaient des bénéfices tels qu’ils devenaient millionnaires en peu de temps.

§ 36. Querelle avec les parlements. Il était d’usage que toutes les lois et édits d'impôts fussent enregistrés par le parlement de Paris. Celui-ci en concluait que, en l’absence des étals généraux, qui n’avaient plus été convoqués depuis 1614, la validité des impositions et des ordonnances dépendait de sa sanction et qu’ainsi il avait aussi le droit de s’opposer aux lois d’impôts en refusant de les enregistrer. A chaque nouvelle taxe il en résultait, entre le parlement et le gouvernement, une querelle violente, et, pour la terminer, le roi tenait ordinairement un lit de justice et brisait la résistance. Louis XV n’était pas disposé à laisser amoindrir la toute-puissance royale, telle que ses prédécesseurs l’avaient créée et pratiquée, à laisser prévaloir entre lui et la nation une autorité qui aurait contrôlé la sienne. « A moi seul, dit-il un jour, appartient le pouvoir législatif, indépendant et sans partage; les cours suprêmes tiennent de moi leur autorité; le pouvoir souverain réside en moi personnellement ; on veut reconnaître dans la nation une communauté distincte du monarque ; mais ses intérêts et ses droits sont identiques avec les miens et reposent tous dans mes mains. » Outre les édits d’impôts, les lettres de cachet, dont l’arbitraire empiétait sur la juridiction du parlement, étaient de nouveaux sujets de discorde entre la cour suprême et le gouvernement. Ces terribles mandats d’arrêt, que pouvaient se procurer facilement, non seulement les ministres, mais aussi les fonctionnaires subalternes, les évêques, les pères de famille et tous ceux qui avaient quelque influence à la cour, constituaient autant d’attentats despotiques à la liberté individuelle, puisque chacun pouvait de la sorte être emprisonné sans interrogatoire ni jugement. Durant dix ans, le parlement de Paris et les tribunaux de province luttèrent contre la cour et le gouvernement, non pour la liberté et les droits du peuple, mais pour des privilèges et des droits de

corporalion. Les conseillers au parlement, fiers des places qu'ils avaient achetées, et appuyés par une armée de greffiers et d’avocats, étaient plus opposés que les ministres à l’esprit du siècle et au progrès. Ils haïssaient, à la vérité, les jésuites, parce qu’ils partageaient les opinions non moins étroites des jansénistes ; mais ils faisaient brûler V Émile de Jean-Jacques par les mains du bourreau et persécutaient les écrivains courageux qui osaient s’attaquer aux abus et aux préjugés. Ils favorisaient les idées nouvelles là seulement où leur intérêt personnel était d’accord avec les réclamations du peuple. Aussi, lorsque le roi, fatigué de leur constante opposition, fit arrêter les membres récalcitrants (1771) et soumit la cour de Paris à une nouvelle organisation, ils trouvèrent si peu de sympathie parmi le peuple, qu’ils jugèrent prudent de s'accommoder aux restrictions qui leur étaient imposées et d’accepter un arrangement qui leur laissait moins de puissance, causait moins de souci à la cour et assurait au peuple une justice plus expéditive. — Peu de temps après son avènement au trône (1774), Louis XVI se laissa persuader par son ancien conseiller et premier ministre Maurepas de restituer aux parlements leur organisation et leur autorité passées ; il réveilla ainsi la lutte; ce fut sa première grande faute.

§ 37. Louis XVI (1774-93). La cour. Lorsque Louis XV, à la suite de ses débauches, fut enlevé par une effroyable maladie (1774), le trésor était épuisé, l’État chargé d’une dette de quatre milliards, le crédit perdu et le peuple accablé d’impôts. C’est dans des circonstances si difficiles que Louis XVI monta au trône; aussi bon de cœur que faible d’esprit, il avait les meilleures intentions de soulager les misères du peuple; mais il n’avait ni la force de caractère nécessaire pour arrêter les prodigalités et les folies de ses frères, le comte de Provence (plus tard Louis XVIII) et le comte d’Artois (Charles X), ni assez d’indépendance pour résister à l’influence de sa femme, Marie-Antoinette (fille de Marie-Thérèse), habituée à la distinction aristocratique et à l’éclat de l’ancienne cour. Par sa fierté, la reine s’attira la défaveur du peuple qui ne fut que trop enclin à interpréter dans un sens défavorable les libertés

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qu’elle se permettait dans la vie privée, si innocentes qu’elles pussent être d'ailleurs; depuis longtemps on était accoutumé à voir l’immoralité régner à la cour, et Marie-Antoinette prenait peu de soin de sauver les apparences. Son penchant à se mêler activement de tout fit qu’on lui attribua toutes les mesures impopulaires et qu’on mit partout son nom en avant, comme le prouve la célèbre histoire dite du collier. Ses adversaires et par dessus tous le duc d’Orléans s’attachaient à répandre des diffamations, des chansons, des caricatures et des pamphlets bien faits pour 5ter au peuple jusqu’au dernier sentiment de respect pour la reine et pour la cour en général. La triste fête du mariage (mai 1770) où, à la suite d’un feu d’artifice sur la place Louis XV (place de la Révolution, place de la Concorde), la foule fut tellement pressée que plusieurs centaines de personnes furent étouffées et foulées aux pieds, était un triste présage pour le nouveau règne.

Le collier de la reine. On avait offert en vente à la reine un riche collier qu'elle avait refusé parce qu’il était trop cher. L’intrigante comtesse de Lamotte tira parti de cette circonstance pour ourdir une trame des plus noires. A l’aide de faux billets, signés du nom de Marie-Antoinette, elle fit accroire au cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg, que la disgrâce de la reine tenait éloigné du ministère, objet de son ambition, que l’achat de cette parure lui ramènerait la faveur de la cour. L’aventurier italien Cagliostro qui trompait le beau monde crédule par des tours de magie, des évocations d'esprits et une prétendue science occulte, seconda par scs prédictions les vues de la comtesse qui finit par persuader complètement le cardinal en lui faisant obtenir une audience secrète d'une femme galante qui avait pris le costume de Marie-Antoinette. Le collier fut acheté, payé au moyen d’une lettre de change et remis entre les mains de la comtesse qui en Ht vendre séparément les pierres en Angleterre. Mais le paiement de la part de la reine n’étant pas plus arrivé que la place de ministre, et le cardinal n’ayant pus pu acquitter la lettre de change à l’échéance, la fraude fut mise au jour par un procès scandaleux. Après une longue détention, le cardinal fut remis en liberté, la comtesse fut marquée d'un fer chaud et condamnée à une prison perpétuelle; mais elle y échappa par la fuite. Le peuple crut facilement à la complicité de la reine peu aimée, et plusieurs mémoires malveillants dus surtout à la famille offensée de Rohan, le confirmèrent dans son opinion.

§ 88. Plans île réforme de Malesherbes et de Turgot. Peu de temps après son avènement au trône, Louis XVI appela dans son ministère deux hommes qui avaient la ferme intention d’apporter des réformes sérieuses dans l’administration et de rendre quelque stabilité au trône chancelant. Turgot et Malesherbes (1776) s’attachèrent à faire admettre la bourgeoisie aux emplois élevés et aux fonctions judiciaires, à écarter la police secrète et à restreindre l’arbitraire des bureaux; ils changèrent l'assiette des impôts, introduisirent l’économie dans les dépenses publiques et renversèrent toutes les entraves qui paralysaient l’agriculture, le commerce et l’industrie. Le ministre de la guerre Saint-Germain s’efforça de la même manière de détruire les abus qui régnaient dans l’armée. D’après leur plan, tous les impôts existants devaient peu à peu être remplacés par un nouveau système qui embrassait également la noblesse et le clergé et qui reposait sur le cadastre. L’abolition des corvées et le rachat des charges féodales, la suppression des corporations et des octrois favorisaient la classe des bourgeois et des paysans ; la tolérance envers les protestants, les restrictions apportées au développement des couvents, l'amélioration de l’enseignement et la liberté de la presse étaient autant de mesures propres à répandre les lumières parmi le peuple; la diminution ou l’abolition des lettres de cachet qui s’élevaient chaque année à plus de mille, posait des limites à l’arbitraire et inspirait de la confiance dans le gouvernement. Un code général devait couronner toutes ces réformes. De son côté, le ministre de la guerre voulait supprimer la vénalité des grades d’ofllcier3 et la prééminence des gardes royales sur les autres divisions de l’armée. Mais ces projets rencontrèrent, soit dans la noblesse et à la cour (à l’exception du roi), soit dans les parlements, mais surtout dans le clergé, une opposition si vive, que les ministres se virent obligés de donner leur démission.

§ 39. Situation critique des finances. Le banquier genevois Kecher (1777-81) ne fut pas plus heureux que Turgot dans l'administration des finances. Bourgeois et protestant , sa situation était doublement difficile; les moyens qu’il mit en

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œuvre pour rétablir le crédit public le firent haïr de la cour et de l’aristocratie, et la publication du compte rendu financier à l’occasion d’un emprunt excita un tel mécontentement contre cet hommage rendu à l’opinion publique, qu’il dut demander sa démission (mai 1781). Sa retraite délivra la cour d’un ennuyeux système d’économie, mais elle augmenta le désordre des finances. Chaque année les dépenses surpassaient les recettes de plusieurs millions; les emprunts contractés à des conditions désavantageuses à cause de la faiblesse du crédit et de l’élévation de la dette publique, pouvaient bien apporter un soulagement momentané, mais ne parvenaient pas à remédier au mal. La guerre d’Amérique dévora les revenus de trois années et créa au trOne, outre les embarras financiers, une foule d'ennemis inconnus et puissants, en éveillant la fierté civique, l’esprit républicain et le sentiment de la liberté chez les grands comme chez les petits. Dans ce moment critique, le léger et prodigue Calonne se chargea de l’administration difficile des finances (1783). Il rompit avec le système d’économie de Neckcr, alla au devant des souhaits de la reine et des besoins des princes et des courtisans, et trompa quelque temps le monde par des promesses de réformes financières qui devaient mettre fin à toutes les misères. Les fêtes les plus brillantes furent célébrées à Versailles et l’on vanta haut les talents de Calonne. Bientôt pourtant ses ressources furent épuisées, et l’on dut recourir à l’assemblée des notables (Î2 février 1787) composée de la noblesse et du clergé, de hauts fonctionnaires, de conseillers dn parlement et de quelques députés des viiles; depuis la fondation de la monarchie absolue, on se décidait à la convoquer de loin en loin dans les circonstances difficiles. Mais au lieu du secours qu’il en attendait, Calonne n'y trouva que des ennemis acharnés. Sa proposition de prélever un impôt général, sans exemption pour la noblesse et le clergé, fut rejetée résolument par ces privilégiés, et l’orage que souleva le déficit mis au jour à cette occasion, fut si violent que Calonne renonça à ses fondions et se rendit à Londres pour échapper h l'accusation qui le menaçait. Il eut pour successeur son adversaire le plus ardent au sein de T. in. 8

l’assemblée des notables, Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse.

§ 40. Querelle avec le parlement. Brienne était dans une rude situation : ayant voulu faire enregistrer deux nouveaux édits d’impOts par le parlement, il se heurta contre une résistance si opiniâtre que le roi dut recourir d’abord à un lit de justice (août 1787), et quand ce moyen de contrainte habituel eut échoué, il relégua à Troves les conseillers les plus hardis. Le peuple français, initié par l’assemblée des notables à la situation du trésor, et saisi d’enthousiasme pour la liberté et les droits de l’homme, prenait le plus vif intérêt à ces différends. 11 entourait le lieu des séances , acclamait les orateurs de l'opposition et injuriait ceux du parti du gouvernement; alors déjà la justice ne pouvait plus être exercée. Dans le parlement comme dans les rues, on réclamait la convocation des états généraux. En vain le ministre conclut avec les membres les plus circonspects du parlement exilé à Troyes une convention en vertu de laquelle les édits d'impôts furent retirés, mais à la condition qu’un emprunt de 440 millions serait consenti (novembre 1787); à peine la proposition de sanctionner l’emprunt eut-elle été faite dans une séance royale, que plusieurs membres, et surtout le prince d'Orléans, protestèrent contre la mesure, et après que le roi se fut éloigné, se répandirent en discours si violents, que la cour se décida à procéder à de nouvelles arrestations, ce qui ne fit qu’accroître l’aigreur et la résistance. Dans une déclaration élaborée par le conseiller Duval d’Éprémenil et adoptée par tous ses collègues (mai 1788), on ébranla le principe, établi depuis Richelieu, que le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif appartenaient au monarque, et l’on montra d’une façon si claire et si énergique l’illégalité des lettres de cachet et la validité des droits et privilèges des magistrats et des provinces, que le roi et les ministres, irrités de tant d’audace, résolurent de faire subir aux parlements une transformation analogue à celle qui avait été opérée sous Louis XV. A cet effet, les conseillers les plus hardis furent arrêtés et les autres furent contraints d'adopter la nouvelle organisation en cours plenières. Mais la protestation de ceux-ci contre l’adhé-

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

sion qui leur avait été extorquée, aussi bien que le mécontentement du peuple, qui se manifestait par des soulèvements et des excès en Provence, en Languedoc, en Dauphiné et surtout en Bretagne, aurait dû convaincre un gouvernement clairvoyant que le temps du despotisme et de l’autocratie était passé.

§ 41. Convocation des étals généraux. L’irritalion toujours croissante contre le ministre obligea enfin la cour à consentir à la retraite de Brienne (août 1788), dans un moment où la pénurie d'argent était devenue si grande que l’on avait dû suspendre tous les paiements comptants et où la banqueroute de l’Étal paraissait imminente. Le ministère des finances fut alors confié à Necker (1788-89); on en conclut que le roi était enfin décidé à la convocation des états généraux, plusieurs fois promise et réclamée de toutes parts. C’est pourquoi Necker, dès qu’il eut calmé l’agitation et rétabli la confiance dans le gouvernement, en rendant la liberté aux conseillers emprisonnés et en rapportant les édits contre les parlements, prit les dispositions que nécessitait cet important événement. On ne tarda pas à voir alors que les parlements ne rendaient hommage à l’esprit de progrès que pour autant qu’il ne menaçait pas leurs intérêts de caste ; car ils furent d’avis, aussi bien que les notables consultés de nouveau par Necker, que la nouvelle assemblée devait se régler sur les états de 1614 pour le nombre des députés et pour la marche des affaires, tandis que le ministre voulait accorder au tiers état le double des représentants et faire voter, non par états, mais par tclc, opinion qui fut soutenue dans une foule de brochures par les organes les plus éclairés de la nation. Aucune de ces brochures ne fit une sensation plus profonde que l’écrit de l'abbé Sieyes : Qu'esl-ce que le tiers état? Comte et religieux à la fois, il se prononçait néanmoins contre la noblesse et contre le clergé et il proclamait le grand principe de la révolution, à savoir : que le tiers état était la nation meme, la nation dans sa véritable souveraineté et son omnipotence. L'État, dans sa constitution actuelle, ressemblait à une pyramide placée sur son sommet ; il fallait lui rendre sa position naturelle en l’asseyant sur sa

base, le peuple. L’opinion de Nccker l’emporta. Une disposition royale fixa à trois cents le nombre des membres de la noblesse et du clergé, à six cents celui des membres du tiers état et indiqua le 1" mai de l’année suivante comme date de l'ouverture. Le parlement, frappé d’impopularité, regretta trop lard sa résistance et chercha à regagner son ancienne position à force de complaisance pour l’opinion publique; mais il avait perdu la faveur du peuple et il fut tellement ciïacé par l’éclat de la nouvelle assemblée, que plus lard, lorsqu'il fut dissous, ce fut à peine si on le remarqua. Necker, le héros du jour, n'était pas le pilote qui dirige le navire de l’État; il marchait seulement avec le courant. Sans plan et sans préparation, il allait au devant des députés du peuple, aux idées les plus aventureuses et les plus divergentes. Par un système électoral vicieux et différent selon les provinces, la propriété foncière était imparfaitement représentée; les corps électoraux donnant à leurs députés des instructions et des vœux par écrit, en cahiers, beaucoup de projets de réforme mal digérés étaient mis à l’ordre du jour. La suppression de la royauté absolue, l’abolition du régime féodal, l'amoindrissement du pouvoir et des richesses du clergé venaient en première ligne : une seule pensée animait toute la France; on sentait qu’à partir de ce moment une nouvelle ère s’ouvrait pour le peuple et pour l’État et qu elle devait s’accomplir à travers tous les obstacles.

l’assemblée constituante

§ 42. L'Assemblée nationale (5 mai 1789 — 30 septembre 1791). Au commencement de mai, les députés des trois états, parmi lesquels on comptait les hommes les plus éminents de France, se réunirent à Versailles. La noblesse portait des manteaux de velours noir chargés d’or et de dentelles, et des

l’assemblée constituante.

chapeaux à plumes; la bourgeoisie des manteaux noirs tout simples, des chapeaux sans garnitures; par le costume déjà, mais plus encore à l’audience, le tiers état se sentit humilié et blessé. Il acquit d’autant plus d’importance aussitôt après l’ouverture solennelle. Dès les premières séances, il se trouva en dissentiment avec les deux autres états et le gouvernement au sujet de la vérification des pouvoirs; les autres demandaient un examen séparé selon les états, la bourgeoisie, au contraire, réclamait une vérification commune. Cette prétention avait pour conséquence la délibération en commun et le vote par tête qui aurait pu être au désavantage de la noblesse et du clergé dont beaucoup de -membres partageaient les opinions du tiers état. La querelle dura plusieurs semaines avec une grande opiniâtreté de part et d’autre ; un coup hardi la décida en faveur de la bourgeoisie. Celle-ci, qui avait choisi pour président l’astronome Bailly, député de Paris, mais qui était dirigée par Sieyes et Mirabeau, se déclara Assemblée nationale (17 juin) et invita les autres états à faire acte d’accession; une partie du bas clergé se joignit à la bourgeoisie, tandis que l’autre persistait dans son opposition. La résolution prise par l’Assemblée nationale de ne pas se séparer avant d’avoir rendu à la nation ses anciens droits et, en attendant, de veiller à ce que les impôts existants, si illégaux qu’ils fussent, continuassent à être perçus et les intérêts de la dette publique acquittés, tant que les états n’auraient pas été dissous pour une raison quelconque, était habilement combinée pour effrayer

la cour et intéresser la nation, surtout les créanciers de l’État, au maintien de l’assemblée.

§ 43. La séance royale (23 juin). Ces événements inquiétèrent la cour et lui inspirèrent la pensée de donner à la nation même une nouvelle constitution et de rendre ainsi les étals inutiles. A cet effet, une séance royale fut fixée au 23 juin et, dans l’intervalle, la salle de l’assemblée fut fermée, afin que l’on pût faire les préparatifs nécessaires. Lorsque Bailly, informé très tardivement de ce projet, se présenta avec quelques députés, l’entrée lui fut refusée; il se rendit alors, escorté d’une foule innombrable, dans la salle vide du Jeu de paume (20 juin), et tous jurèrent solennellement de ne pas se séparer avant d’avoir donné à l’État une nouvelle constitution. Dans la séance suivante, tenue dans l’église de Saint-Louis, la majeure partie du clergé, avec plusieurs archevêques en tête, se rangea du côté de la bourgeoisie. La séance royale eut lieu au jour indiqué. La déclaration du roi, pleine de désaveux, de reproches et de menaces, excita d’autant plus de mécontentement, que l’absence de Necker, auteur du premier projet, semblait démontrer qu’il n’admettait pas les changements qui y avaient été apportés; aussi la réforme proposée fut-elle accueillie très froidement : le point d’après lequel personne ne serait lésé dans sa propriété choqua particulièrement, parce que les états privilégiés réclamaient précisément comme propriétés tous les droits que le tiers état désirait abolir. La séance terminée, le roi ordonna à l’assemblée de se séparer. La noblesse

l’assemblée CONSTITUANTE. 95

et le clergé obéirent; mais la bourgeoisie resta immobile à sa place, et lorsque le maître des cérémonies l’eut invitée à se retirer, Mirabeau s’écria, après avoir rappelé à l’Assemblée le serment qu'elle avait prété et l’avoir excitée à la résistance : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici parla volonté du peuple et qu’on ne nous en chassera que par la force des baïonnettes. »

Le roi débonnaire n’osa pas briser par la force cette opposition décidée. L’Assemblée se déclara inviolable, et bientôt une partie du haut clergé (notamment Talleyrand-Périgord, évêque d’Autun.et Henri Grégoire, plus tard évêque de Blois) et de la noblesse (le riche et vicieux duc d’Orléans en tête), se joignit de nouveau à la bourgeoisie (27 juin), en sorte que Louis lui-même conseilla alors une union complète.

§ 44. Prise de la Bastille (14 juillet). Celte victoire du tiers état, et plus encore, les troubles de la capitale, effrayèrent le parti aristocratique de la cour, et l’engagèrent à conjurer le danger par un coup d’État. Comme on ne se fiait pas aux gardes emportés par le mouvement si sympathique à la bourgeoisie, on persuada au roi de faire venir à Versailles quelques régiments de troupes allemandes et suisses. En vain , l’Assemblée nationale chercha par ses représentations à empêcher cette mesure dont elle n’augurait rien de bon ; la cour y persista. Les inquiétudes des états se communiquèrent rapidement à la bourgeoisie de Paris. Cette ville populeuse se trouvait dans une fermentation continuelle; dans le Palais-Royal, demeure du duc d’Orléans, sur

les places et dans les endroits publics, des troupes d’oisifs prêtaient l’oreille aux discours enflammés de l’avocat enthousiaste Camille Desmoulins et d’autres démagogues sur la liberté, les droits de l’homme et l’égalité de toutes les classes. C’est dans ces jours d’orage que furent jetées les bases de la milice citoyenne qui, sous le nom de garde nationale, prit une si large part aux révolutions postérieures.

La nouvelle de la concentration des troupes, présentée par Mirabeau et par le duc d’Orléans comme la preuve évidente d’un coup d’État projeté, avait déjà surexcité le peuple, lorsque l’on apprit à Paris que Necker avait été congédié subitement (12 juillet) et remplacé par Foulon, favori de la reine et du comte d’Artois qui était détesté. Ce fut le signal d’un soulèvement général. Des troupes de populace ornées de la cocarde nationale, parcoururent les rues en vociférant; on sonna le tocsin; les boutiques d’armuriers furent envahies et pillées ; le tumulte et la confusion régnèrent partout. Le 14 juillet, le peuple enleva trente mille fusils et quelques canons des Invalides et commença l’assaut de la Bastille. La destruction de cette citadelle située à l’entrée du faubourg Saint-Antoine devait non seulement garantir la ville d’une attaque possible, mais indiquer la fin de la tyrannie, du régime arbitraire des lettres de cachet, et la victoire de l’ère moderne sur le système féodal. Le copimandant Delaunay et sept hommes de la garnison tombèrent victimes de la fureur populaire ; leurs têtes furent portées par les rues au bout de piques, et la populace montra

l’assemblée constituante.

par l’assassinat de plusieurs personnes connues comme aristocrates que la loi et l’autorité étaient impuissantes et que le pouvoir était déjà entre ses mains. Necker fut rappelé de son exil; sa rentrée dans les villes et les villages de France ressembla à la marche triomphale d’un héros, et lui-même prit pour un hommage rendu à ses services et à ses efforts ce qui n’était pourtant que le débordement du nouveau sentiment de liberté et de la haine contre la cour et les aristocrates. D’Artois, Condé, les Polignac et d’autres seigneurs haïs comme aristocrates s’effrayèrent de ces marques d’impopularité et, irrités de ce que le roi ne voulût point consentir à comprimer le mouvement par la guerre civile , ils quittèrent leur patrie et commencèrent l’émigration qui transplanta à l’étranger l’ancienne France royaliste avec sa corruption, ses prodigalités et ses besoins d’argent. La nomination de Lafayette au commandement de la garde nationale, l’élévation de Bailly aux fonctions de maire de la capitale et le voyage du roi à Paris où il se montra avec la cocarde au chapeau sur le balcon de l’hôtel de ville et exprima ainsi son adhésion à ce qui s’était passé, furent la fin de l’agonie de la monarchie absolue et le prélude de l’ère nouvelle. — A partir de ce moment l’ordre et la loi disparurent; l’anarchie régna dans la capitale comme dans les provinces. Foulon et son gendre Berthier de Sauvigny tombèrent sous les coups de la populace en furie. Les paysans incendièrent les châteaux de leurs seigneurs et ne s’acquittèrent plus de leurs

obligations envers le clergé et la noblesse. Dans toutes les villes et les villages comme à Paris, la police et l’autorité étaient exercées par les conseils municipaux et par la garde nationale; les hommes impopulaires étaient exposés aux plus grands dangers et leurs meurtriers restaient impunis.

La cocarde tricolore. Lorsque Camille Desmoulins dépeignait au peuple assemblé dans le Palais-Royal, les périls dont le menaçait la concentration des tioupcs étrangères, il arracha une feuille d’un arbre, la plaça à son chapeau et invita scs auditeurs à l’imiter, afin que les patriotes eussent un signe de reconnaissance. Bientôt tous les arbres furent dépouilles. Mais comme le vert était la couleur d'Artois, on prit les couleurs de la ville de Paris, le bleu et le rouge, et, sur la proposition de Lafayette, on y ajouta plus tard le blanc, la couleur des Bourbons, pour symboliser l’Alliance de la nation et de la royauté.

§ 45. Les créations de T Assemblée nationale (4 août). Comme le gouvernement n’avait fait à l’Assemblée nationale aucune proposition de nouvelle constitution, comme il n’avait pour l’avenir, ni plan, ni direction, il était incapable de diriger les délibérations et de donner l’impulsion à la marche des affaires. Il en résulta que les députés suivirent le mouvement de l’époque et, à l’exemple des États- Unis d’Amérique, commencèrent par où l’on aurait mieux fini, par la déclaration des droits de l’homme. Au moyen de ces principes généraux, inspirés par un faux enthousiasme pour la liberté populaire, on voulait supprimer le despotisme du pouvoir royal et les prérogatives des états privilégiés; mais on amena aussi la tyrannie des masses. 11 n’avait été question jusque-là que des devoirs et non des droits

l’assemblée constituante.

des sujets; à présent on se fourvoya dans la fausse route opposée. Les incendies des campagnes appelèrent l'attention sur les droits de la noblesse. Le4août, le vicomte de Noailles, beau-frère de Lafayette, proposa aux états privilégiés de montrer par des faits qu’ils voulaient alléger les charges du peuple, et à cet effet, de renoncer de leur propre mouvement à tous les droits féodaux qui provenaient du moyen âge. Cette proposition souleva une explosion d’enthousiasme; personne ne marchanda sa rénonciation volontaire. Les états, les villes, les provinces rivalisèrent de sacrifices au bien public. Les offres se pressèrent avec une animation fiévreuse, en sorte qu’une seule séance qui se prolongea dans la nuit renversa l’édifice péniblement élevé dans une période de plus de mille ans, et transforma complètement les conditions antérieures de la France. La noblesse renonça sans indemnité aux corvées et à toutes les charges féodales que le seigneur avait à réclamer des paysans, aux droits de chasse et à la punition barbare de tous les délits que s’y rattachaient; le clergé sacrifia ses dîmes qui s’élevaient annuellement de 60 à 80 millions; les députés de la bourgeoisie consentirent à l’abolition de la vénalité des charges, des corporations et de tous les privilèges des provinces et des villes. En outre, on érigea en principes la répartition proportionnelle des impôts et l’accès de tous les citoyens aux emplois civils et militaires.

Les droits du roi des Français furent excessivement réduits par la nouvelle constitution. On se

décida pour une chambre qui ne serait pas en dessous, mais à côté du roi, posséderait seule le pouvoir législatif et jouirait du droit d’initiative. On n’accorda qu’avec peine au roi, non le veto absolu qui avait été proposé d’abord et défendu par Mirabeau, mais le veto suspensif, grâce auquel une loi adoptée par la chambre pouvait être ajournée à quatre ans. La constitution n’avait pas besoin de la sanction royale.

§ 46. Le roi et l’Assemblée nationale à Paris (5 octobre). Comme le roi retardait la publication des articles de la constitution, on répandit le bruit d’un projet de coup d’État. Ce bruit prit de la consistance lorsque le régiment de Flandre fut appelé à Versailles, et que, dans une fête offerte par la garde du corps aux officiers nouvellement arrivés, le roi commit l’imprudence de se rendre dans la salle du banquet avec la reine et le dauphin, et de provoquer ainsi, dans cette assemblée échauffée par le vin, des expressions, des chants et des toasts peu réservés. Ces événements furent promptement connus à Paris et ils augmentèrent l’irritation du peuple déjà exaspéré par la disette que l’on attribuait à l’absence de la cour de Paris. Le 5 octobre, une foule innombrable composée en grande partie de femmes, sous la conduite de Maillard, le héros de la Bastille, et du garçon boucher Jourdan, se rendit à Versailles pour demander au roi la suppression de la disette et la translation de la cour à Paris. Après avoir troublé l’Assemblée nationale en se mêlant à ses délibérations, la populace envoya une députation au roi qui

l’assemblée constituante.

chercha à la calmer par une réponse tranquillisante. Mais dans la nuit une aile du château fut prise d'assaut; les gardes du corps qui défendaient l’entrée furent massacrés; la reine tremblante s’enfuit avec ses dames d’honneur dans les appartements du roi ; l’arrivée un peu tardive de la Fayette avec la garde nationale empêcha seule de plus grands malheurs. Le lendemain, le roi dut consentir à partir pour Paris avec sa famille et à résider dans le château des Tuileries inhabité depuis un grand nombre d’années. L’assemblée nationale le suivit bientôt après dans la capitale et siégea dans le Manège, non loin du château. — Le duc d’Orléans, accusé d’avoir provoqué les scènes de Versailles pour se mettre à la tête du gouvernement, quand la famille royale aurait été assassinée, se retira pour quelque temps à Londres. Le général la Fayette, irrité de voir le roi refuser de reconnaître et de publier les droits de l’homme, semble avoir mis h dessein peu d’empressement, à comprimer le soulèvement populaire. Mirabeau, instruit par ses relations de l’orage qui allait éclater, avait vainement engagé le président à lever la séance.

§ 47. Fondation il'un nouveau régime. La puissance de la noblesse avait été brisée le 4 août, et l’éclat de la royauté terni le 5 octobre; pendant les mois suivants, l’indépendance du clergé et la juridiction des parlements furent anéanties; la voie de la liberté et de l’égalité de tous les citoyens français fut ouverte par la suppression des barrières que le droit historique et la législation canonique avaient élet. ni. y

vées. Sur la proposition de Talleyrand, les biens d’église furent déclarés biens de l’État et aliénés; le traitement du clergé, le soin du culte et des pauvres, furent dévolus au gouvernement. La suppression des couvents et des ordres monastiques ne se fit pas attendre, et l’année suivante, eut lieu une nouvelle organisation des évêchés (dix archevêques et un évêque par département) avec la stipulation que le choix des prêtres appartiendrait au peuple et qu’il régnerait une complète liberté de religion. Le serment à la constitution civile du clergé partagea bientôt les religieux en deux camps. La plupart d’entre eux refusèrent de prêter le serment civique que le pape avait rejeté et sacrifièrent leurs positions; un tiers seulement se soumirent. Depuis lors, il y eut en France une quantité de cures vacantes et l’on distingua entre les prêtres assermentés et les non assermentés; ces derniers, à la vérité, n’étaient plus prêtres aux yeux de la loi, mais ils l’étaient d’autant plus aux yeux des fidèles. Ce décret abolit la religion d’État en France, et avec elle, l’influence de la curie sur le gouvernement. Comme la vente des biens d’église ne pouvait avoir lieu sur-lechamp, on distribua des assignats comme papiermonnaie. Cette mesure prise dans une intention, louable devint tyrannique par la suite et amena la ruine de milliers de familles. Car la pénurie d’argent toujours croissante ayant obligé le gouvernement à répandre ces billets outre mesure, le peuple, qui, d’ailleurs, avait peu de foi daus le maintien de l’ordre des choses, perdit toute confiance, et refusa

l’assemblée constituante.

de les accepter. Eü vain, la Convention, dans les jours de la Terreur, en décréta le cours forcé; leur valeur tomba de jour en jour, jusqu’à ce qu’enfin la banqueroute s’ensuivit.

Le coup dirigé contre les parlements fut préparé pendant les vacances d’automne que l’on prolongea jusqu’à ce que l’on eût terminé la nouvelle division territoriale et l’organisation judiciaire qui s’y rattachait. La France fut divisée (février 1790) en quatrevingt-trois départements qui reçurent leurs noms de fleuves, de montagnes ou d’autres circonstances physiques, et remplacèrent les anciennes provinces avec leurs douanes intérieures et leurs institutions particulières. L’égalité des poids, des mesures et des monnaies compléta l’unité politique de la France. De même que les départements étaient divisés en arrondissements, de même on établit des cours criminelles (assises) avec des jurés, des tribunaux et des justices de paix. Partout devaient régner la publicité et la procédure orale; la torture et les supplices barbares étaient abolis. La censure fut également supprimée et la liberté de la presse assurée.

Après que toutes les distinctions des classes eurent ainsi disparu, l’assemblée nationale couronna son œuvre (19 juin 1790) en proclamant l’égalité de tous les citoyens et en abolissant la noblesse héréditaire avec les titres, les armes, les livrées, etc., ainsi que les majorais, sources d’inégalités de fortune.

Le morcellement de la propriété foncière de l’Eglise aussi bien que de la noblesse fut l’un des plus grands bienfaits de la

Révolution ; car par là les bourgeois et les paysans devinrent propriétaires et l’on combla l’abîme que l’excessive inégalité des fortunes avait creusé entre les classes élevées et les classes inférieures. — Le baron Anacharsis Cloots, originaire de l’Allemagne et élevé en France, vint à la tête d’une députation composée de représentants de diverses nations, remercier l’Assemblée nationale au nom de l’humanité. L’amour de la liberté s’éleva jusqu’au délire ; les belles et nobles idées de philanthropie et de cosmopolitisme furent exploitées par des rêveurs ou des fourbes. A côté de Cloots, une amazone d’une grande beauté, Théroigne de Méricourt de Liège se lit remarquer et décrier par son exaltation.

Tandis que l’Assemblée nationale était occupée de ces travaux d’organisation, tout le pouvoir tombait peu à peu entre les mains des masses. Dans la capitale comme dans les provinces, le peuple, tenu dans une agitation constante par des tribuns violents et des écrits passionnés, s’empara de la police et de la justice, et devint en même temps juge et bourreau. Parmi ces écrits, aucun n’exerça une influence plus funeste que Y Ami du peuple du sanguinaire médecin Marat de Neufchâtel, qui ne cessait de déchaîner et d’exciter les passions et les instincts de la populace. — Les sections de Paris, divisées en plusieurs comités, bravaient les lois et l’autorité. Elles étaient dirigées par des clubs démocratiques qui reçurent les noms de jacobins et de Cordeliers (franciscains) du nom des couvents où ils avaient leurs réunions. Les cordeliers, à la tête desquels se trouvaient le redoutable Danton qui dominait les masses par sa voix de stentor et l’éloquent avocat Camille

l’assemblée constituante.

Desmoulins, agissaient dans l’intérêt du duc d’Orléans. Le club des jacobins, fondé par les députés de la Bretagne, était le plus nombreux; il renfermait dans son sein des hommes très différents par l’éducation et le caractère, mais tous animés du même désir de liberté et d’égalité, et décidés à renverser de fond en comble les anciennes institutions. Les jacobins de Paris étaient en rapport avec leurs adhérents dans les provinces où plus de cent-cinquante clubs semblables furent fondés. — À côté de ces deux associations, le club des feuillants dont la Fayette faisait partie, rêvait la création d’une monarchie constitutionnelle et cherchait à refréner la démagogie ; il eut peu d’importance et disparut bientôt.

§ 48. Fête de la fédération. Fuite du roi. Le jour anniversaire de la prise de la Bastille (14 juillet 1790) on prépara une fête grandiose dans le Champ-de- Mars où un amphithéâtre avait été dressé par des ouvriers volontaires; l’évêque d’Autun, Talleyrand, à la tête de trois cents prêtres vêtus de blanc et ceints de l’écharpe tricolore, bénit les drapeaux des quatre-vingt-trois départements devant l’autel de la patrie, élevé au milieu de la place ; la Fayette, au nom de la garde nationale, le président de l’Assemblée nationale, et enfin, le roi lui-même, jurèrent fidélité â la constitution, et toute l’assemblée qui se composait d’un demi-million de personnes leva la main solennellement et répéta le serinent civique; la reine même, gagnée par l’enthousiasme général, leva le dauphin en l’air et mêla ses acclamations ù

HISTOIRE MODEnNE.

celles de la foule. Ce furent les beaux jours de la Révolution qui fut saluée avec joie dans toute l’Europe. Les poètes et les philanthropes crurent que le moment était venu où leurs plus beaux rêves allaient être réalisés. Mais l’enthousiasme tomba et la situation du roi devint de plus en plus pénible. Necker, incapable de diriger le mouvement, quitta la France et se rendit en Suisse. Mirabeau, gagné par la cour, s’était opposé de toutes ses forces à de nouvelles restrictions du pouvoir royal, et avait cherché à établir une constitution monarchique constitutionnelle avec séparation absolue des trois pouvoirs — législatif, exécutif et judiciaire; — le 2 avril 1791, il succomba dans sa quarante-deuxième année à une maladie causée ou tout au moins aggravée par ses désordres et ses excès de travail.

Le refus du roi de se servir de prêtres assermentés et de déclarer traîtres les émigrés qui cherrchaient, de Coblentz, deWorms et de Turin, à pousser les cours d’Europe à une croisade contre la France, fournit aux adversaires de la monarchie et aux amis du désordre de nouveaux prétextes pour exciter le peuple dans les sections. Le roi prit alors la résolution désespérée de s’enfuir secrètement du royaume. Un voyage à Saint-Cloud, qu’il avait projeté dans la semaine de Pâques et que le peuple de Paris avait empêché, l’avait convaincu que sa liberté personnelle était menacée; les dispositions de la capitale faisaient pressentir de nouveaux soulèvements; il n’y avait guère à compter sur une solution paisible. Plusieurs plans furent conçus, puis

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l’assemblée constituante.

rejetés. Le marquis de Bouillé qui commandait les troupes de la Lorraine, était un homme résolu et dévoué au roi ; il fut mis dans le secret et promit de seconder la fuite dont le principal agent fut le comte suédois de Fersen. Le roi, ayant laissé un manifeste dans lequel il dépeignait toutes les mortifications qu’on lui avait fait subir et protestait contre toutes les concessions qui lui avaient été arrachées depuis le mois d’octobre 1789, s’échappa heureusement de Paris avec sa famille (21 juin 1791). Mais reconnu à Sainte-Menehould par le maître de poste Drouet, il fut arrêté à Varennes et ramené dans la capitale sur l’ordre de l’Assemblée nationale qui, à la première nouvelle de l’évasion, avait prononcé la suspension du roi et retiré à elle le pouvoir exécutif. Trois députés (Barnave, Péthion et Latour-Maubourg) furent chargés d’aller recevoir les prisonniers dont' ils assurèrent le retour à travers une affluence considérable. Cette fuite malheureuse enleva au roi jusqu’au dernier reste de pouvoir et de considération. Un grand parti demandait que Louis fût mis en accusation et jugé; les ennemis de la monarchie excitèrent un soulèvement populaire pour obtenir la déchéance du roi ; ils échouèrent, à la vérité, grûce aux efforts du parti constitutionnel et à la victoire de la Fayette sur le peuple; le principe de l’inviolabilité du roi fut maintenu; mais Louis XVI resta sous le coup de la suspension jusqu’à ce qu’il eût juré et publié la constitution qui fut terminée à la fin de septembre. Alors seulement la couronne regagna quelque éclat et quelque autorité.

LASSEMBLÉE LÉGISLATIVE (1 er octobre 1791 — 20 septembre 1792.)

§ 49. Progrès du républicanisme. Après l’achèvement de la constitution, l’Assemblée constituante se sépara (30 septembre) pour faire place à une autre assemblée chargée de préparer une nouvelle législation. Comme les membres de l’Assemblée constituante s’étaient interdit l’accès de la nouvelle chambre par un acte de renonciation plus généreux que prudent, l’élection réglée par départements et dirigée par les jacobins, tomba en grande partie sur les hommes populaires, hardis démocrates et républicains de diverses nuances.

Les nouveaux députés étaient au nombre de 745, presque tous jeunes et ardents; la moitié de l’assemblce se composait d’avocats parmi lesquels on comptait des orateurs remarquables. La droite, formée des partisans de la monarchie constitutionnelle ou feuillants (Vaubianc, Beugnot, Dumas, etc.) s’affaiblit de jour en jour, à mesure que la gauche républicaine gagnait du terrain. Celle-ci était divisée en deux camps : la montagne où siégeaient les démocrates et les radicaux les plus déterminés (Chabot, Bazire, Jean de Bry, Merlin de Thionville, Couthon, Thuriot, Cambon, Duhem, etc.), et la plaine formée de républicains modérés avec une nuance aristocratique ; ses membres les plus éminents étaient les députés de Bordeaux et du département de la Gironde (d’où Girondins). Ils rêvaient une répu-

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blique dans l’esprit de l’antiquité ou une fédération comme dans l’Amérique du nord.

La bourgeoisie de Paris qui choisit pour maire le républicain Péthion en remplacement de Bailly et appela Robespierre et Danton au conseil municipal, exerçait un pouvoir redoutable. Le club des jacobins gagnait sans cesse en importance et augmentait le nombre de ses partisans dans les provinces. Robespierre, Marat, l’ancien acteur Collot d’IIerbois, le journaliste Tallien, Billaud- Varenues, chassé du cloître pour cause d’immoralité, en étaient les principaux orateurs. Danton et Camille Desmoulins, les chefs des Cordeliers, prenaient également part aux séances du club des jacobins et les girondins ne se séparèrent du parti démocratique qu’après la chute du roi; dans l’Assemblce législative ils se firent remarquer par leur patriotisme et leur vertu autant que par leur talent. Ils se groupèrent d’abord autour de Roland et de son intelligente compagne; plus tard, Brissot, un admirateur de la constitution américaine, jouit parmi eux de la plus grande considération. Les girondins les plus importants étaient Guadet, Yergniaud, Gensonné, le philosophe Condorcet, Buzot, Isnard, Lanjuinais, Barbaroux. Le général Dumouriez était aussi des leurs. — Le bonnet rouge des jacobins était le signe distinctif des républicains; la Marseillaise de Rouget de l’Isle inspirait l’enthousiasme ; la plantation des arbres de liberté était une occasion de bruyantes réunions et de discours enflammés.

§ 50. Attaques contre la royauté. La nouvelle Assemblée dirigea surtout ses invectives contre les prêtres insermentés qui cherchaient à exciter le mécontentement et la méfiance du peuple envers scs représentants et contre les émigrés qui faisaient, de Coblentz, de Worms et d’autres endroits autant de foyers de la contre-révolution ; car ils ne se bor-

naient pas à protester contre la constitution acceptée par le roi, et à manifester, par leur attitude belliqueuse, l’intention de ramener par la force l’ancien ordre de choses ; mais ils tâchaient aussi de pousser les puissances européennes à une campagne contre la France soulevée. C’est pourquoi on fit paraître au mois de novembre un décret qui enlevait aux prêtres non assermentés leurs traitements et leurs pensions. Le roi opposa son veto à ce décret aussi bien qu’à celui qui déclarait conspirateurs et, comme tels, punissait de mort tous les émigrés qui ne seraient pas rentrés en France avant le 1 er janvier 1792. Cet usage du veto royal en faveur des ennemis avoués du nouveau régime excita dans l’Assemblée des dispositions très hostiles. On attribua la résistance du roi aux espérances que la cour nourrissait en secret d’obtenir le secours des puissances étrangères et de voir triompher les émigrés. On savait que la reine était en relation avec son frère, l’empereur d’Autriche, et comptait sur l’appui de la noblesse réunie au delà des frontières. Toute la fureur des représentants du peuple se tourna contre les émigrés. Comme les cours allemandes ne donnaient aucune suite aux réclamations du ministère composé des girondins Roland, Dumouriez, Clavière et Servan contre les armements des émigrés, la guerre fut déclarée à la Prusse et à l’Autriche qui avaient pris une attitude menaçante, et le roi dut y consentir en pleurant. Pour prémunir la capitale et l’Assemblée nationale contre toute attaque, on résolut d’appeler 20,000 gardes nationaux (fédérés) des pro-

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vinces méridionales, et de leur confier la défense et la protection de Paris. Mais le roi refusa fermement d’approuver cette résolution ainsi que le nouveau décret qui comminait l’exil et la déportation contre les prêtres qui ne voulaient pas prêter serment. Le ministère girondin se retira , après qu’une lettre rédigée par la généreuse madame Roland eut reproché amèrement au roi son obstination et lui eut rudement rappelé ses devoirs (18 juin 1792). Cette lettre qui se trouva bientôt dans toutes les mains provoqua une telle émotion, qu’il fut facile aux républicains de préparer un soulèvement populaire. Le 20 juin, jour anniversaire du serment du Jeu de paume, la populace des faubourgs armée de piques et conduite par le brasseur Santerre, le boucher Legendre et le chaudronnier Rossignol, se rendit d’abord à l’Assemblée nationale, puis, au palais du roi, pour l’obliger à sanctionner les décrets contre les prêtres non assermentés et pour l’appel des fédérés. Ici encore, Louis XVI resta inébranlable. Durant plusieurs heures il tint tête à toutes les menaces et à tous les dangers, et supporta avec la constance d’un martyr les railleries de la populace qui alla jusqu’à le coiffer du bonnet rouge des jacobins et à le faire boire à une bouteille. L'arrivée tardive de Péthion avec la garde nationale, le délivra enfin de cette horrible situation. — Ces excès remplirent de consternation tous ceux qui avaient encore quelque respect de l’ordre et de la légalité; ils décidèrent la Fayette qui, depuis la dissolution de l’Assemblée constituante, se trouvait à l’armée du nord, à se

rendre de son propre mouvement à Taris pour protéger la constitution méprisée, punir les auteurs du crime et sauver le roi. Mais l’aversion de la reine contre le général et sa propre indécision firent échouer son projet. Il retourna à l’armée, poursuivi par la haine et la méfiance des jacobins.

§ 51. Chute de la royauté au 10 août. Les menées des émigrés favorisèrent les intentions des républicains. La guerre avait enfin éclaté*, à la grande joie des officiers prussiens qui se promettaient beaucoup de profit pour peu de peine à la suite de cette promenade militaire, comme ils appelaient la campagne de France. Sous la conduite du duc Ferdinand de Brunswick, qui s’était formé à l’école du grand Frédéric et avait eu sa part de gloire dans la guerre de Sept ans, l’armée prussienne, grossie d’une division de Hessois, s’avança en Lorraine. L’armée autrichienne était commandée par Clerfait, et 12,000 émigrés qui s’y rallièrent brûlaient du désir de renverser ce « régime d’avocats >5 et de tirer vengeance de leurs antagonistes. A son départ, le duc publia un manifeste rédigé par les émigrés (25 juillet) et plein de menaces blessantes contre l’Assemblée nationale, la ville de Paris, la garde nationale et tous les Français dévoués ii la révolution, dans le cas où l’on continuerait à faire violence au roi ; mais si les habitants de Paris se montraient soumis el regrettaient leurs torts, Leurs Majestés impériale et royale, après l’entrée de l’armée dans la capitale, intercéderaient auprès du roi Louis pour qu’il leur pardonnât leurs égarements. Ce langage hautain produisit une im-

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pression indescriptible sur le peuple enthousiaste du nouvel ordre de choses et amoureux de liberté et d’indépendance. Il y reconnut la présomption de la noblesse émigrée qui voulait rentrer en possession de ses privilèges, de ses biens et de sa puissance, et il fut indigné contre ces hommes dont l’immoralité déshonorait le nom de la France à l’étranger, contre leurs protecteurs qui venaient de se partager la Pologne et contre la cour qui prévenait leurs efforts. Les jacobins exploitèrent ces dispositions pour renverser le roi. Le parti du mouvement avait déjà obtenu qu’on mit à néant l’accusation portée contre les chefs de la municipalité, Péthion et Manuel, à cause des excès de la populace dans les Tuileries ; il s’était servi de la résolution de l’Assemblée nationale proclamant que la patrie était en danger, pour faire venir à Paris, lors du second anniversaire de la prise de la Bastille, des troupes de gens sans aveu et même de galériens, et fonder dans toutes les villes et villages une nouvelle puissance militaire. Les jacobins agitèrent les faubourgs. Le 10 août, le tocsin retentit au milieu de la nuit. Le peuple, conduit par Westermann et Santerre, s’avança d’abord contre l’hôtel de ville pour instituer une nouvelle municipalité composée des démocrates les plus terribles, tels que Chaumelte, Hébert, Billaud-Varennes, avant d’entreprendre l’assaut des Tuileries que défendaient 900 Suisses et la garde nationale sous le commandement de Mandat. La nouvelle municipalité fit appeler JVIandat, qui était décidé à repousser par la force la foule de plus en plus menaçante, et le fit tuer en T. III. 10

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chemin; les gardes nationaux indécis se dispersèrent. Le peuple braqua des canons contre le château et demanda à grands cris la déchéance du roi. Louis XVI se laissa persuader par le syndic Roederer de chercher avec sa famille un asile dans la salle des séances de l’Assemblée nationale. Le roi y resta seize heures dans une loge étroite, tandis que les représentants de la nation brisaient sous ses yeux la couronne de France et qu’au dehors le peuple massacrait les derniers défenseurs du trône. A peine le roi avait-il quitté le palais que la foule agitée s’avança plus violemment; les Suisses lui opposèrent une brave résistance et défendirent l’accès du château. Lorsque l’Assemblée entendit tonner le canon dans le voisinage, les députés irrités ordonnèrent au roi d’arrêter le feu de sa garde; c’était vouer à la mort les fidèles serviteurs du souverain. Dès que le peuple, furieux de la chute de quelques agitateurs, se fut aperçu que l’ennemi ne tirait plus, il s’empara des Tuileries, égorgea les Suisses et saccagea les appariements. Environ 5,000 hommes, parmi lesquels 700 Suisses, tombèrent victimes de la rage populaire. Cependant, l’Assemblée nationale, sur la proposition de Vergniaud, prenait la résolution de suspendre de ses fonctions le chef du pouvoir exécutif, de donner un gouverneur au prince royal, de placer le roi et sa famille sous une surveillance en les faisant demeurer dans l’enciinte du corps législatif jusqu’à ce que le calme fût rétabli, et de former une Convention nationale. Bientôt le roi et sa famille furent conduits prisonniers au Temple" (châ-

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