‹ Histoire moderne (volume 3)Chapitre 1 sur 10 · Histoire moderne · texte numérisé non relu

Histoire moderne

§ 1. Rodolphe. Tandis que l’ouest de l’Europe était engagé dans de sanglantes guerres de religion, la paix régnait en Allemagne sous le sceptre débonnaire de Ferdinand II (1556-64) et de Maximilien II (1564-76). On entendait retentir d’autant plus violemment les querelles des théologiens, auxquelles la formule de concorde ne parvint pas à mettre un terme. Les jésuites profilèrent des divisions qui se produisirent dans le monde protestant, pour étendre leur activité, pour unir et renforcer l’Église catholique et pour élever partout des écoles. — Les deux princes maintinrent la paix de religion avec droiture et impartialité. C’est pourquoi le protestan-

tisme se répandit dans l’empire allemand et fit meme de nombreux prosélytes dans les États héréditaires d’Autriche. Maximilien II ne fut pas seulement un souverain doux et équitable, mais aussi un homme intelligent, doué de vertus publiques et privées. La situation des finances et l’organisation de l’armée . étaient des meilleures, en sorte que les armes impériales non seulement mirent promptement fin aux troubles passagers, mais aussi résistèrent avec bonheur aux forces turques. Mais lorsque, après la mort précoce de Maximilien II, le trône échut à son fils Rodolphe II (1576-1612) qui avait été élevé en Espagne et qui favorisait les sciences (surtout l’astronomie), mais qui était peu capable de gouverner et entièrement dévoué à l’Église catholique, la discorde régna dans l’empire d’Allemagne et l’anarchie dans les pays héréditaires d’Autriche, tellement que les plus proches parents de Rodolphe, craignant que son incapacité et sa négligence ne fissent perdre à la maison de Habsbourg la considération dont elle avait joui jusque-là, obligèrent l’empereur de transférer à son frère Matthias la souveraineté de l’Autriche, de la Moravie et de la Hongrie (1608). En leur accordant des lettres impériaux (1609), Rodolphe qui était très favorable aux Bohémiens dont il avait choisi la capitale Prague pour sa résidence, les maintint dans * l’obéissance; mais lorsque ses troupes mercenaires eurent opprimé le pays et commis des meurtres et des dévastations, il fut obligé d’abandonner aussi à son frère Matthias la Bohême avec la Silésie et la Lusace (1611), en sorte qu’il ne possédait plus que la

LA GUERRE DE TRENTE ANS

couronne impériale sans aucun pouvoir quand la mort mit un terme à son existence sans gloire.

Luîtes de religion , formule de concorde , livres symboliques. Comme Mélanchthon qui plaçait la paix de l’Église en première ligne se montrait, par amour de la concorde, moins rigoureux que Luther sur différents points de foi, l'Église luthérienne d’Allemagne se divisa en deux partis: l’un, plus rigide, portail à l’extrême les opinions de Luther et s’appuyait sur l’université d’iéna fondée par les fils de Jean-Frédéric (1558); l’autre, plus relâché, se rattachait à Mélanchthon et à ses partisans el régnait à Wiltcnberg. La querelle la plus violente, provoquée par l’impétueux Fiacius, s'éleva à l’occasion d’une interprétation modérée de la doctrine de la prédestination, Mélanchthon ayant déclaré qu’avec la grâce divine la volonté de l’homme était coopérante, et au sujet du précepte que l’on ne de-, vait prêcher dans la chrétienté que l’Évangile seul à l’exclusion de l’ancienne loi. Pour aplanir ces difficultés, le chancelier Andreæ de Tubingue élabora une formule d’union qui fut achevée, à l’instigation de l’électeur de Saxe, dans le cloître de Bergen, près de Magdebourg. Dans cette œuvre de concorde, à laquelle souscrivirent, en 1580, quatre-vingt-seize États de l'empire, l'Écriture sainte fut reconnue l’unique règle de foi ; à côté de l’Évangile qui conduisait seul au salut, la prédication de l’ancienne loi fut déclarée nécessaire à la discipline, à l’instruction et la lutte contre le péché; on admit des adiaphora (préceptes non essentiels), mais en proclamant important aux temps de persécution cequi était indifférent ; les bonnes œuvres découlent naturellement de la vraie foi, mais elles ne sont pas nécessaires au salut: la doctrine du péché originel fut adoptée aussi bien que l’universalité de la grâce divine, le calvinisme condamné el la toute-puissance du corps de Jésus-Christ prise pour base de la doctrine luthérienne de la Ccne. La formule de concorde , rejetée définitivement comme trop rigoureuse par la Hesse, l’Anhalt, la Poméranie, le Holstein, le Brunswick, Brême, Nuremberg, Strasbourg, etc, fut comptée, dans les pays lulhé-

riens qui y adhérèrent, parmi les livres symboliques érigés en codes généraux de la confession de l’Église; on y adjoignit les trois plus anciennes confessions (œcuméniques), celle des apôtres, celle de Nicce et celle d’Athanase, la confession d’Augsbourg, l’apologie, les articles de Smalcalde et les catéchismes de Luther.

§ 2. Plaintes . Tandis que l’indolent Rodolphe oubliait les »

affaires de l’Etat pour s’occuper de ses écuries, de tableaux et d’antiquités, perdait son temps et ses forces en rêveries astrologiques et alchimiques, l’empire tomba dans le plus grand désordre par la funeste activité des jésuites qui semaient partout les germes de la discorde religieuse., La paix de religion était violée ; les résolutions de la diète, auxquelles l’empereur impuissant ne pouvait donner aucune vigueur, restaient sans effet; les décisions de la chambre impériale n’étaient pas respectées. L’extension toujours croissante de la réforme amenait à sa

suite de nouvelles confiscations de biens d’église, ce qui fournit »

aux Etal s catholiques l’occasion de se plaindre des empiétements de l’Eglise et d’insister à plusieurs reprises sur la restitution de tous les biens sécularisés depuis la paix de religion d’Augsbourg. En revanche, les États évangéliques se plaignirent des violations répétées de la paix de religion. Lorsque l’archevêque Geb-

liard de Cologne se convertit à l’Eglise réformée (1583) pour épouser la belle comtesse de Mansfeld, et introduisit la nouvelle doctrine dans la plupart des villes de l’archevêché malgré les réclamations du chapitre et du sénat de Cologne, il fut dépouillé de sa dignité par le pape et mourut, abandonné par les luthériens, comme chanoine à Strasbourg, tandis qu’un prélat de la maison princière de Bavière occupait le siège archiépiscopal et, avec l’aide des Espagnols, obligeait les villes rebelles, comme Bonn, Neuss, efc., à se soumettre, et les novateurs à fuir ou à rentrer dans le giron de l’ancienne Eglise. En Styrie, en Carinthio et en Carniole, l’archiduc Ferdinand (petit-fils de

LA GUERRE DE TRENTE ANS

l’empereur Ferdinand I er ), élevé et dirigé par les jésuites, refusa aux nombreux protestants la liberté de religion dont ils avaient joui jusqu’alors, fit détruire les églises et les écoles évangéliques et brûler les bibles, et chassa sans pitié du pays tous ceux qui refusaient d’aller à la messe. Dans la ville impériale d’Aix-la- Chapelle, la municipalité protestante fut remplacée après de longues luttes par une autorité catholique, les prédicateurs évangéliques furent expulsés, et l’on procéda à une contre-réformation violente (159G). La ville impériale de Donawert, en grande partie évangélique, fut mise au ban pour avoir dérangé une procession; elle fut prise par l’intolérant duc Maximilien I er de Bavière (1G06) et punie par la perte de sa liberté de religion.

Képlcr chassé de Gratz. Le grand astronome Képler dut aussi quitter sa résidence de Gratzà cause des persécutions religieuses en Styrie. La lettre suivante qu’il écrivit le 9 septembre 1600, peu de temps après les mesures prises à Gratz contre les protestants, donne une image fidèle delà situation créée parla persécution: «Au commencement du mois d'août, plus de mil le habitants parmi lesquels je compte, furent bannis à perpétuité de - Gratz. Tycho m’invita à venir auprès de lui à Prague, et j’ai l’intention de conduire ma famille à Linz et de me rendre seul de là à Prague pour m’entendre de vive voix avec lui sur les conditions. Mais si trop de difficultés se présentent, je reprends les miens à Linz et je viens auprès de vous. Je veux étudier la médecine; peut-être avez-vous une petite place (professiunculam) pour moi. Car je suis, Dieu le sait, devenu très pauvre. Ma femme sort d’une famille aisée ; mais toute sa fortune consiste en biens fonds qui sont à présent sans aucune valeur et invendables, car il est défendu d'affermer à des catholiques les biens restés invendus au delà du terme de quarante-cinq jours qui nous a été assigné. C’est là un rude malheur; mais je sais maintenant combien il est doux de subir du dommage et de l’opprobre avec une poignée de frères, d’abandonner son foyer, ses amisetsapatriepourla foi et en l’honneur de Dieu. Quand le

martyre et la perte de la vie se comportent de telle façon que la joie augmente à mesure que le malheur grandit, alors il est facile de marcher à la mort pour la foi. Je ne céderai pourtant pas sans lutte, lors même qu’il en devrait résulter du préjudice pour moi; je m’appuierai sur mon rappel antérieur, afin que celui-ci ne me cause pas plus de tort que de profit. Car si je n’étais pas revenu il y a deux ans, la confiscation des biens de ma femme et d’autres maux encore auraient pu être évités. Adieu et priez pour nous. »

§ 3. Union et ligue. Comme les plaintes des évangéliques au sujet de la violation de la paix de religion ne trouvaient aucun écho auprès de l’empereur faible et indifférent, et comme Maximilien occupait la ville de Donawert privée de son culte protestant et songeait à l’ajouter à son territoire comme indemnité des frais de la guerre, les États calvinistes (Palatinat, Ànhalt, Hesse-Cassel), à l’instigation de l’électeur palatin, conclurent avec les princes luthériens de Wurtemberg et de Baden-Durîach, les margraves brandebourgeois de Franconie et quinze villes impériales parmi lesquelles Strasbourg, Ulm et Nuremberg, I’union protestante (1608) pour l'assistance mutuelle contre toute agression ou violence. Cette alliance eut bientôt pour adversaire la ligue catholique (1609) que Maximilien de Bavière forma d’abord avec les évêques de Wurzbourg, de Salzbourg, de Ratisbonne, d’Augsbourg et de Passau et ensuite avec les trois électeurs ecclésiastiques de Mayence, de Trêves et de Cologne. Sur ces entrefaites, le duc imbécile de Clèves, de Juliers et de Berg étant mort sans enfants, les deux partis religieux saisirent cette

LA GUERRE DE TRENTE ANS

occasion de se mesurer : la succession étant contestée, l’empereur réclama le pays jusqu’à ce que le différend fût vidé ; mais les deux héritiers légitimes, l’électeur de Brandebourg et le comte palatin Wolfgang de Neubourg s’accordèrent et prirent promptement possession en commun du pays. Une guerre sanglante menaçait déjà l’empire déchiré; les Espagnols, sous la conduite de Spinola, entrèrent à Wesel au nom de l’empereur, et la ligue fit des armements; mais les princes invoquèrent le secours de l’union, alliée à Henri IV de France et aux Hollandais. Henri se préparait déjà à une guerre qui eût transformé le système politique de l’Europe et peut-être brisé pour jamais la prépondérance delà maison de Habsbourg, lorsque le couteau de Ravaillac fit échouer son dessein; l’explosion de la lutte générale fut ainsi différée de quelques années. L’union conclut la paix avec la Ligue, et toutes deux se désistèrent d’une immixtion armée dans la querelle de succession.

Le mariage du comte palatin Wolfgang de Neubourg avec la fille de l’électeur de Brandebourg devait terminer le différend à l’amiable. Mais dans un banquet les deux compétiteurs s’échauffèrent au point que l’électeur donna un soufflet à son futur gendre qui rompit l’alliance projetée, épousa une sœur du duc de Bavière, se convertit à l’Eglise catholique et chercha à entrer en possession de son héritage avec l’aide de troupes espagnoles (1G14). Par contre, l’électeur de Brandebourg, au grand effroi de ses sujets luthériens, adhéra à la doctrine calviniste pour obtenir la protection des Hollandais. Longtemps les deux partis luttèrent avec des forces étrangères ; mais la misère du peuple cruellement éprouvé par les désastres de la guerre, les

amena à un traité de partage, en vertu duquel Clèves, Mark et ltavensberg échurent au Brandebourg, Juliers-Berg avec Dusseldorf au palatinat de Neubourg. Mais la haine et l’oppression religieuses persistèrent. Donawert resta à la Bavière.

§ 4. La guerre de Bohême. Matthias (1612-19) ne possédait pas plus d’énergie ni de talent politique que Rodolphe dont il avait acquis les couronnes, et comme il était vieux et sans enfants, il désigna, avec l’assentiment de ses frères, son cousin Ferdinand pour lui succéder en Autriche, en Hongrie et en Bohême. Le choix d’un prince qui avait montré en Styric et en Carinthie qu’il considérait le triomphe du catholicisme comme son premier devoir de souverain, et dont la fermeté de caractère et les résolutions étaient des plus redoutables pour le protestantisme, excita des inquiétudes parmi les luthériens et les utraquistes de la Bohême, surtout quand ils virent le parti catholique lever plus fièrement la tête et les jésuites ériger le principe : Novus rex nova lex! Pendant la construction de deux églises protestantes sur les domaines de l’abbé de Braunau et du monastère de Grab près de Teplitz, on souleva la question de savoir si le libre exercice de la religion appartenait aussi aux sujets évangéliques d’état ecclésiastique ou si la lettre de majesté, selon sa teneur littérale, ne le garantissait qu’à la classe des seigneurs ou chevaliers et aux villes et territoires royaux. La décision ayant été défavorable aux évangéliques, l’uue des églises fut fermée, l’autre détruite; le mécontentement s’accrut. Les défenseurs nommés par les protestants pour protéger leurs droits tinrent une conférence et rédigèrent une représentation à Matthias qui se trouvait en Hongrie. Mais l’empereur répondit par une réprimande et défendit les assemblées ultérieures. Sous la conduite du comte de Thurn, les députés des Etats utraquistes se rendirent alors en armes à la chancellerie du château pour demander raison aux conseillers impériaux chargés de l’administration de la Bohême, auxquels on imputait cette réponse tranchante. Après une courte dispute, les protestants écliauiî’és

LA GUERRE DE TRENTE ANS

saisirent deux des gouverneurs présents, Martinitz et Slawata qui étaient particulièrement détestés à cause de leur zèle pour la foi catholique et* les jetèrent par la fenêtre du château avec le secrétaire Fabricius (23 mai 1618). Mais malgré la hauteur de leur chute et les coups de feu qu’on tira après eux, tous trois échappèrent à la mort.

§ 5 . Ferdinand II. Pour échapper à la punition de cet acte de violence, les Etats utraquistes s’emparèrent du gouvernement du pays, prirent les employés à foi et à serment, chassèrent les jésuites et équipèrent une armée sous le commandement de Thurn. La nouvelle de ces événements remplit l’àme de l’empereur maladif d’inquiétude et d’effroi ; mais son inclination à la douceur et à l'indulgence fut combattue par Ferdinand. L’ordre de dissoudre le nouveau gouvernement et de licencier les troupes n’ayant pas été suivi immédiatement, des forces impériales pénétrèrent dans le pays. Mais Thurn, secondé par le brave capitaine Ernest de Mansfeld , repoussa l’armée ennemie (20 mai 1619) ; encouragé par la nouvelle de la mort de Matthias et par la crainte que les protestants avaient du nouveau souverain Ferdinand II, il entra ensuite à Brunn; comme l’avaient déjà fait la Silésie et la Lusace, les Etats de Moravie se joignirent aux Bohémiens et chassèrent les jésuites. Thurn se trouva bientôt devant les portes de Vienne (6 juin 1619), où Ferdinand demeura courageusement; car il voyait bien que sa fuite amènerait l’occupation de l’Autriche par les Bohémiens et ferait chanceler les couronnes des Ilabsbourgs. Les protestants opprimés de l’Autriche se liguèrent avec Thurn; leurs députés pénétrèrent dans le château impérial et demandèrent en menaçant l’égalité des deux partis religieux et d’autres concessions importantes. La résistance opiniâtre de Ferdinand aurait pu le mettre en danger, si, dans le même moment, les cavaliers de Dampierre ne s’étaient précipités dans la cour du château et ne l’avaient tiré de cette situation critique. L’inclémence de la température et le manque d’argent et de vivres forcèrent Thurn

à se retirer. — Bientôt après, Ferdinand fut élu empereur d’Allemagne à Francfort (1619-37); mais avant même qu’il eût été couronné, les États de Bohême, de Moravie et de Silésie se détachèrent de la maison d’Autriche et, en vertu d’un ancien droit de suffrage arraché à Ferdinand I er après la bataille de Muiilberg, ils choisirent pour roi le chef de l’union protestante, l’électeur palatin Frédéric V. En vain les électeurs, les rois d’Angleterre et de France, et même la propre mère de Frédéric, fille de Guillaume d’Orange, lui conseillèrent de refuser ce titre dangereux ; la voix de son orgueilleuse épouse, Élisabeth, princesse d’Angleterre, les représentations de son prédicateur Scultetus, les exhortations He Christian d’Anhalt, l’un des membres les plus influents de l’union, et ses propres désirs l’emportèrent sur les conseils de la prudence (novembre 1619). Il accepta la funeste couronne et se hâta de se rendre à Prague pour le couronnement et la prestation de foi et hommage.

§ 6. Frédéric V et Maximilien . Mais tandis que Frédéric perdait son temps en Bohême à étaler un vain faste, se livrait entièrement à son penchant pour la bonne chère et offensait les utraquistes et les luthériens de Bohême par son zèle calviniste qui le poussa jusqu’à la destruction sacrilège des images et des objets sacrés, Ferdinand conclut un traité avec la Ligüfe bien armée et forte par la concorde ; il en gagna le chef Maximilien qui avait été sSn ami et son condisciple à Ingolstadt et qui savait habilement allier la cause du catholicisme à ses propres intérêts; il' lui montra en perspective la dignité électorale et l’acquisition de territoires. Ferdinand fit alliance avec l’Espagne et attira du côté de l’Autriche, en lui promettant la Lusace, l’électeur luthérien Jean-Georges de Saxe qui, complètement dirigé par son prédicateur Hoe de Hohenegg, enviait la position du comte palatin dans l'Union et sa couronne royale. En vain Thurn, ligué avec le prince transylvanien Bcthlen Gabor qui aspirait à la couronne de Hongrie, s’approcha pour la seconde fois des murs de Vienne; il dut se retirer de nouveau sans être parvenu à rien, et Ferdi-

LA GUERRE DE TRENTE ANS

nandput alors forcer les États indociles d’Autriche à la soumission, pendant que Spinola s’avançait vers le Palatinat avec une armée espagnole. L’Union divisée se laissa nonchalamment lier les mains par un traité avec la Ligue, et retira son assistance au roi de Bohême.

Maximilien qui avait à son service l’habile tact i- . cien Tilly , originaire des Pays-Bas, s’avança alors en Bohême avec une armée bien équipée et, renforcé par les troupes de Ferdinand, marcha directement sur Prague sans se laisser engager dans des négociations. Bientôt eul lieu la bataille de la Montagne, blanche (7 novembre 1620) où les soldats fatigués de Frédéric, conduit, par Christian d’Anhalt et Tliurn, succombèrent à la supériorité de l’ennemi et cherchèrent leur salut dans une fuite désordonnée. Une heure décida du sort de la Bohême. Frédéric perdit toute présence d’esprit, au point que, le matin suivant, il s’enfuit précipitamment en Silésie, quoique Mansfeld et Bethlen Gabor se trouvassent dans le voisinage avec des forces imposantes et que la bourgeoisie de Prague fût prête à le défendre. Il se hâta de fuir de Breslau à Berlin et de là dans les Pays- Bas, toujours poursuivi par la mise au ban impériale qui lui enleva ses États héréditaires du Palatinat. En peu de mois, la Bohême, la Moravie et la Silésie furent de nouveau soumises à la maison d’Autriche.

Ferdinand déchira de sa propre main la lettre de majesté ; vingt- sept gentilshommes protestants des plus distingués arrosèrent l’échafaud de leur sang ; cent autres expièrent leur faute par la perte de leurs biens ; les fortunes confisquées furent attri-

buées aux jésuites ; les ecclésiastiques luthériens durent céder devant les moines et les prêtres catholiques. Le fanatique confesseur de Ferdinand II, Læmmermann, lit une riche moisson. La violence, l’oppression et la corruption assurèrent bientôt une victoire complète à la religion catholique , après que plus de trente mille familles eurent quitté le pays. Les artifices des jésuites furent des moyens de conversion plus efficaces que l’épée. A partir de ce moment, la prospérité et l’importance politique de la Bohême furent perdues pour toujours. .Bientôt après, l’Union fut dissoute au milieu des railleries populaires, et Bethlen Gabor lui-même prêta les mains à la paix.

§ 7. La guerre dans le Palatinat du Rhin. Tilly et Mansfeld . Tandis que l’empereur songeaitaux moyens d’assurer partout la domination de l’Église catholique, de récompenser ses amis et de se venger de ses antagonistes, trois hommes ne craignirent pas d’entrer en campagne pour soutenir la cause de l’électeur proscrit et du protestantisme menacé; c’étaient le duc Christian de Brunswick, Ernest dé Mansfeld et le margrave Georges-Frédéric de Eaden- Durlach. Par*csprit guerrier autant que par crainte de voir l’empereur lui enlever l’évêché de Halberstadt dont il était administrateur, Christian de Brunswick, soldat grossier, se fit le champion de l’infortunée reine de Bohême, Élisabeth, dont il portait le gant à son chapeau avec une galanterie chevaleresque. Tandis qu’il entrait en Westphalie avec des troupes racolées, qu’il se livrait au pillage des cloîtres et portait la torche incendiaire jusqu’au Main, l’habile et brave Mansfeld sortit du Haut-Palatinatque Maximilien s’appropria aussitôt et qu’il fit convertir

LA GUERRE DE TRENTE ANS

par des jésuites, et s’avança par la Franconie vers le Palatinat du Rhin. Sa réputation lui amena de toutes parts des combattants avides de butin; les pillages et les dévastations lui donnèrent les moyens de les entretenir. Les évêchés et les fondations du Main et du Rhin et les couvents de l’Alsaee eurent surtout à souffrir. En peu de temps la puissance de Mansfeld s’était tellement accrue, que, sous son égide, le Palatin fugitif osa revenir dans ses États. De concert avec Georges-Frédéric de Baden, Mansfeld remporta (29 avril 1622) une victoire à Wiesloch (Mingolsheim) sur Tilly qui s’était avancé dans le Palatinat. Mais les deux vainqueurs s’étant séparés bientôt après , Georges-Frédéric perdit dès le mois suivant (6 mai) la bataille de Wimpfen contre Tilly et il serait tombé lui-même dans les mains des ennemis si quatre cents bourgeois de Pforzheim n’avaient assuré sa retraite par leur mort héroïque. Quelques semaines plus tard, Christian de Brunswick fut aussi défait à Roechst (19 juin 1622) par les troupes exercées des généraux de la Ligue. Il se joignit h Mansfeld avec les restesde son armée vaincue, et comme, vers le même temps, l’électeur, bercé par de vaines promesses de paix et de réconciliation, congédia les deux généraux et retourna en Hollande, ceux-ci emmenèrent leurs mercenaires en Lorraine et de là dans les Pays-Bas, tandis que Tilly assiégeait Heidelberg, Mannheim et Frankenthal, et les remplissait de meurtres et de pillages. Dans celte circonstance, la riche bibliothèque de Heidelberg (bibliot/ieca Palatinà) qui renfermait les manuscrits les plus précieux fut enlevée

par ordre de Maximilien et envoyée à la cour romaine, comme indemnité pour le secours qu’elle avait prêté. Après la paix de Paris seulement, une faible partie de ces trésors fut restituée par la bibliothèque vaticane.

Après que Tilly se fut assuré du Palatinat par des • garnisons, il entra en Westphalie, où Christian de Brunswick, revenu des Pays-Bas, avait recommencé une guerre dévastatrice. La bataille sanglante de Stadtlohn (6 août 1623), où Christian fut battu avant d’avoir pu opérer sa jonction avec Mansfeld, arrêté dans l’Ost-Frise, anéantit le dernier espoir des protestants. Les deux généraux mis au ban passèrent à l’étranger. Déjà l’empereur, en dépit de toutes les représentations, avait, à la diète de Ratisbonne, transféré la dignité d’électeur palatin à Maximilien de Bavière, et les persécutions qui eurent lieu contre les protestants, dans les États héréditaires d’Autriche et ailleurs, attestent l’intention sérieuse qu’il avait de profiter de sa victoire pour rétablir l’Église catholique. Possédé de l’idée que le monde ne pouvait arriver au bonheur que dans la foi enseignée par Rome, il ne reculait pas devant la pensée de restaurer l’unité de l’Église sur des monceaux de cadavres.

§ 8. La guerre bas-allemande-danoise. Wallenstein.

La puissance croissante de l’Autriche, qui réagissait aussi sur l’Espagne, inquiétait les états néerlandais et la cour de France dirigée par l’habile politique Richelieu, autant que les progrès du catholicisme en Westphalie, où Tilly attribua aux catholiques les

>- i \ * r> X '4». *ir * v • x.

LA GUERRE DE TRENTE ANS

fondations religieuses dont les protestants avaient été longtemps en possession, causaient de souci aux États évangéliques de la basse-Allemagne. Le roi d’Angleterre, qui s’était laissé détourner jusque-là d’une intervention énergique en faveur de son gendre menacé, par la perspective d’un mariage entre son fils et une infante d’Espagne, changea de sentiment, et, par l’envoi de troupes et d’argent, mit l’entreprenant Ernest de Mansfeld en état de rentrer en campagne. Christian de Brunswick trouva aussi de l’appui, et sa manière sauvage de faire la guerre séduisit la jeunesse téméraire et avide de butin. Bientôt la cause protestante eut un nouveau défenseur dans le roi Christian IV de Danemark, parent de Frédéric V. Le zèle religieux et l’espoir d’acquérir des territoires dans l’Allemagne du nord le décidèrent à prendre les armes. L’Angleterre et la Hollande conclurent des traités avec lui, et Richelieu promit des subsides. Une nouvelle tempête s’éleva. L’empereur, à qui l’indépendance de la ligue et la haute considération dont jouissait Maximilien paraissaient dangereuses, résolut de lever une armée par luimême. Albert de Wallenstein (Waldstein), gentilhomme de Bohême , qui avait montré dans les guerres contre les Bohémiens et les Turcs ses aptitudes militaires et son art de dominer les soldats et de se les attacher, lui offrit ses services. En possession d’une grande fortune qu’il avait acquise en partie par héritage, en partie par mariage, et considérablement augmentée par l’achat de biens confisqués, Wallenstein se présenta à Ferdinand en décla-

rant qu’il entretiendrait à ses propres frais une armée de cinquante mille hommes, si on lui donnait le commandement en chef sans restriction, et si on lui accordait des pays conquis comme dédommagement. Après quelques hésitations, Ferdinand accepta l’offre de l’audacieux aventurier. Il lui avait déjà conféré, en récompense' de ses services dans la guerre de Bohême, la seigneurie de Friedland sur la frontière du nord de la Bohême, avec le titre de duc ; il l’éleva au rang .de prince de l’empire. Le tambour d’enrôlement résonna partout. Le nom de Wallenstein et les promesses séduisantes attirèrent sous ses drapeaux des troupes de combattants robustes. Dans une guerre où le pillage était à l’ordre du jour, le soldat trouvait des richesses et des jouissances, tandis que le bourgeois et le paysan avaient faim et manquaient de sécurité pour leur personne et leur propriété. L’homme de guerre n’avait-ii pas tout à attendre sous un général qui n’avait pas de cœur pour les souffrances du peuple, mais dont la main généreuse était toujours ouverte pour les soldats?

§ 9. Victoires de Wallenstein et de Tilly. Au printemps de l’année 1624, Christian IV, élu commandant des troupes du cercle par les États bas-allemands, ouvrit la campagne sur le Wéser contre Tilly, mais sans rien accomplir de notable. Lorsque Wallenstein occupa avec ses troupes sauvages les régions de l’Elbe que la guerre avait respectées jusque-là et combina ses forces avec celles de Tilly, l’armée impériale l’emporta bientôt sur les troupes

LA GUERRE DE TRENTE ANS. 21

désunies du Nord et les troupes affaiblies des généraux protestants. Mansfeld subit au pont de Dessau une défaite sanglante qui lui enleva toute son artillerie et une grande partie de son armée. Poursuivi par Wailenstein, le héros infatigable atteignit la Hongrie, à marches forcées, pour se joindre h Bethlen Gabor ; mais comme ce prince versatile avait conclu h la même époque une paix avec Ferdinand, Mansfeld fut obligé de poursuivre sa route. Il se dirigea vers Venise, par la Bosnie; mais par suite de trop grandes fatigues, il fut emporté en chemin par une fièvre (novembre 1626). Il attendit la mort debout, l’épée au côté, appuyé sur deux officiers. Son corps repose à Spolatro. Peu de mois auparavant (mai 1626), le brave Christian de Brunswick avait aussi succombé dans sa vingt-septième année, et le 27 août suivant, Christian IV, après une lutte héroïque, fut défait par Tilly, et n’échappa lui-même qu’avec peine. Toute la basse Allemagne fut alors ouverte devant l’armée de la ligue, et les États évangéliques se bâtèrent, même û de dures conditions, de faire la paix avec l’empëreur. A la vérité, Christian IV, de concert avec les margraves de Baden, et appuyé par l’Angleterre, reparut sur l’Elbe; mais lorsque Tilly se joignit à Wailenstein qui, dans l’intervalle, avait conquis la Silésie et chassé les ducs de Mecklembourg, parce qu’ils avaient porté secours aux Danois, l’armée dano-ajlemande dut céder au nombre. Bientôt, le Holstein, le Schleswig et le Jutlaud, tombèrent entre les mains des impériaux, au milieu d’épouvantables dévastations, et Wallen-

stein conçut le projet d’arracher ces pays à leurs princes héréditaires, pour les soumettre à la domination immédiate de Ferdinand. Il ne fut retenu que par la crainte de la guerre opiniâtre dans laquelle l’empereur se serait trouvé ainsi impliqué avec tous les États de la mer du Nord et de la mer Baltique, comme aussi par l’héroïsme des habitants de Slralsund (§ 11). Par la paix de Lubeck, Christian IV récupéra ses États dévastés, mais il dut s’engager à s’abstenir dorénavant de toute immixtion dans les affaires de l’Allemagne.

§ 10. La toute-puissance de Ferdinand semblait aussi assurée en Allemagne que dans ses propres États héréditaires. Les protestants désunis étaient en partie vaincus, en partie gagnés ou intimidés : dans le college électoral, il y avait, depuis l’élévation de Maximilien, cinq catholiques contre deux protestants ticdes (Saxe et Brandebourg). Si l’empereur avait montré des intentions conciliantes, la puissance des Habsbourgs en Allemagne aurait été plus grande que jamais. Mais les préjugés religieux de Ferdinand étaient des obstacles à l’adoption d’une politique grandiose. Sa victoire devait être en même temps le triomphe du catholicisme sur les confessions dissidentes ; c’est pourquoi les persécutions contre les hérétiques devinrent déplus en plus violentes en Bohême et en Autriche ; une fuite rapide avec l’abandon de leurs biens pouvait seule sauver les protestants qui refusaient d’assister à la messe. Maximilien tint la même conduite dans le haut Palatinat qui lui avait été assigné par l’empereur d’abord comme fief, puis comme propriété héréditaire, et même dans le bas Palatinat qui lui avait été donné provisoirement à titre d’indemnité, les jésuites exercèrent leur œuvre de conversion. Un sort semblable menaçait le Nord depuis que Wallenstein avait été investi par l’empereur du duché de

LA. GUERRE DE TRENTE ANS

Mecklerabourg qu’il s’efforçait d’étendre par la conquête de la côte est de Poméranie. L’exemple du duc de Poméranie, qui fut obligé d’abandonner son territoire aux troupes dévastatrices de Wallenstein, et celui de l’électeur de Brandebourg, jusque-là fidèlement dévoilé à l’empereur, dans les Etats duquel une garnison impériale fut également placée, effrayèrent tous les princes protestants. Il n’y avait pas à douter que Wallenstein ne voulût faire tomber toutes les barrières de l’omnipotence impériale et ne cherchât à détruire les anciennes libertés du pays ; et quand il prit des dispositions pour fonder dans la mer Baltique une puissance navale allemande à l’effet d’excltire du commerce maritime les ennemis de l’empereur, non seulement les Hanséates et tous les États riverains de la Baltique, mais aussi les Néerlandais et les Anglais conçurent les plus vives inquiétudes.

§ 11. L’édit de restitution et le rappel de Wallenstein. Dans cette extrémité, Stralsund donna un sublime exemple de patriotisme et d'héroïsme. La bourgeoisie refusa obstinément de recevoir dans ses murs une garnison de troupes de Wallenstein. Le duc de Friedland s’avança alors devant la ville et jura de la conquérir, fût-elle attachée au ciel par des chaînes. Mais tous les assauts échouèrent devant le courage de la bourgeoisie qui avait juré de sacrifier ses biens et son sang pour le maintien de sa religion, de ses anciens droits et de ses libertés. Avec l'appui du Danemark et de la Suède, Stralsund résista pendant deux mois et demi à toutes les attaques ; Wallenstein sacrifia douze mille hommes en vain. Ce fut le dernier éclat que jeta l’esprit civique des libres villes impériales. L’exemple de Stralsund encouragea xMagdebourg. Le 6 mars 1629, l’empereur, à l’insli-

gation des électeurs ecclésiastiques, publia l'édit de restitution, en vertu duquel tous les biens du clergé,' confisqués depuis le traité, devaient être restitués ù l’Église catholique, les calvinistes exclus de la paix delà religion, et la propagande catholique tolérée. Cet édit, qui menaçait d’enlever à leurs possesseurs actuels trois archevêchés, quinze évêchés et presque toutes les fondations et abbayes du nord de l’Allemagne, prolongea la funeste guerre, en obligeant l’empereur à garder les troupes sous les armes, pour en assurer l’exécution. On ne tint aucun compte des plaintes des États ; partout où les catholiques avaient la supériorité, ils prirent possession des biens ecclésiastiques ; l’épouvante saisit l’Allemagne protestante. Magdebourg, dont la bourgeoisie avait rejeté naguère l’intérim, s’opposa à l’exécution de l’édit de restitution et refusa de recevoir une garnison impériale. Déjà le redoutable Pappenheim, l’un des capitaines les plus hardis du duc de Friedland, s’avançait vers la ville; mais la tempête qui éclata bientôt après sur la tête de Wallenstein, amena la délivrance temporaire de Magdebourg. A la première diète de Ferdinand à Ratisbonne (1630), lorque les princes élevèrent des plaintes générales au sujet des dévastations et des cruautés du duc de Friedland et que Maximilien demanda avec instance l’éloignement d’un rival arrogant et impérieux, Ferdinand qui voulait s’assurer des dispositions favorables pour l’élection projetée de sou tiis à l’empire, se vit obligé de prononcer ja destitution de Wallenstein et de diminuer son armée. Le général, occupé d’études astro-

LA GUERRE DE TRENTE ANS. 25

logiques, était h Memmingen lorsqu’il apprit cette détermination. Contre toute attente, il s’y soumit et se rendit dans ses terres de Bohême pour y attendre, dans un orgueilleux repos et dans la jouissance de richesses royales le moment où l’on aurait de nouveau besoin de ses services.

§ 12. Intervention de la Suède. Gustave - Adolphe . Tandis que les États protestants de l’Allemagne, intimidés et désespérés, s’inclinaient devant l’omnipotence de l’Autriche et attendaient avec inquiétude

l’exécution différée de l’édit de restitution, un souverain étranger, le roi de Suède Gustave-Adolphe, se présenta sur le sol de l’Allemagne et, par son influence prépondérante, parvint à réunir autour de lui ses coreligionnaires divisés. Blessé par la déposition des ducs de Meeklembourg, ses parents, et par l’envoi que l’empereur avait fait aux Polonais de troupes auxiliaires, inquiété d’ailleurs par les plans de Wallenstein qui menaçaient la domination de la mer Baltique, Gustave-Adolphe avait résolu de se mêler à la guerre d’Allemagne, tant pour maintenir la foi évangélique que pour assurer la puissance de la Suède et l’étendre sur tout le littoral de la Baltique où il possédait déjà l’Esthonie et la Livonie. Le cardinal Richelieu , l’oppresseur des huguenots français, n’hésita pas 5 conclure une alliance avec Gustave-Adolphe pour la protection des protestants allemands et à lui envoyer des subsides pour combattre l’empereur de plus en plus puissant en Italie et en Allemagne, sans s’inquiéterdu mécontentement ni des menaces du pape. La coïncidence de la poli-

tique française et de la politique suédoise conduisit promptement à une entente. En Italie, la maison espagnole-autrichienne combattait vers la même époque les prétentions fondées du duc de Nevers (de la famille de Gonzague) qu’appuyait la France, sur le duché vacant deMantoue. Des troupes autrichiennes occupèrent le canton des Grisons et la Valteline, divisés et affaiblis par de cruelles guerres de religion, assiégèrent Mantoue et y commirent des exactions; la guerre de succession de Mantoue (1627- 1630) se termina pourtant selon les souhaits de Richelieu. L’empereur investit le prétendant français de Mantoue et de Montferrat ; les troupes espagnoles se retirèrent du canton des Grisons, et Richelieu, qui , au moment décisif, s’était rendu lui-même comme général en Italie, obtint pour la France l’importante forteresse de Pignerole.

Après un armistice conclu entre la Suède et la Pologne par la médiation de la France, Gustave- Adolphe débarqua sur les côtes de Poméranie le 24 juin 1630. Le vieux duc de ce pays infesté par les troupes impériales, conclut un traité avec les Suédois qui s’emparèrent ensuite de Stettin, chassèrent les ennemis et occupèrent toute la Poméranie. La piété de Gustave et la discipline sévère de ses soldats qui se rassemblaient deux fois par jour pour écouter leurs aumôniers avec recueillement, formaient un contraste saisissant avec la conduite sauvage des troupes de Tilly et de Wallenstein ; aussi le peuple saluait-il partout les Suédois et leur généreux roi comme des sauveurs et des libérateurs. Il

LA GUERRE DE TRENTE ANS

en fut autrement des princes qui, par crainte de la vengeance de l’empereur, repoussèrent l'alliance qui leur était offerte et prirent, à la diète de Leipzig (6 février 1631), la résolution de rester neutres, mais par contre d’empêcher de vive force l’exécution de l’édit de restitution ; il n’y eut que Magdebourg, les ducs de Lunebourg, de Saxe-Weimar et de Lauenbourg et le landgrave de Hesse-Cassel qui se joignirent au roi. .

§ 13. Destruction de Magdebourg et bataille de Leipzig. Pendant que les Suédois marchaient sur l’Oder et assiégeaient Francfort, Tilly, à qui le commandement en chef des troupes impériales avait été également transféré, s’avança devant Magdebourg où le colonel Falkenberg, au service de la Suède, dirigeait les préparatifs de défense. Gustave-Adolphe promit une prompte assistance à la ville. Mais pour couvrir ses derrières, il devait s’attacher, par un traité, son parent l’électeur de Brandebourg qui était resté jusque-là en paix avec l’empereur, ainsi que le Saxe. Après quelque hésitation, le premier ac- ' corda aux Suédois Spandau comme place d’armes ; mais l’électeur de Saxe ayant obstinément refusé le passage par son pays et retardé le roi de Suède par des négociations, Magdebourg, après plusieurs assauts, fut conquise par Tilly et Pappenheim (10 mai 1631) et détruite. Les troupes avides de vengeance et de butin, auxquelles on avait promis troisjours de pillage, se précipitèrent dans Ja malheureuse ville qui devint le théâtre de cruautés inouïes, jusqu’à ce qu’un embrasement général l’eût réduite en cen-

(1res. La cathédrale où le vainqueur fit chanter un Te Deutn , le cloître Notre-Dame et quelques cabanes de pêcheurs furent les seuls restes de la florissante ville impériale. Falkenberg fut au nombre des victimes. Pendant que Gustave-Adolphe s’emparait du territoire situé entre l’Oder et l’Elbe et restaurait les ducs de Mecklembourg, Tilly se tourna contre la Hesse et Weimar, pour en châtier les princes à cause de leur alliance avec la Suède; puis il porta ses armes dans la Saxe électorale, la tête de la ligue de Leipzig. Déjà Halle, Mersebourg, Naümbourg et d’autres localités étaient entre les mains des impériaux, lorsque l’électeur, dans son embarras, conclut une alliance avec Gustave-Adolphe dont il invoqua l’appui contre les troupes incendiaires de Tilly. Les impériaux furent complètement vaincus à la bataille de Leipzig (7 septembre 1631) par la science militaire du roi et la bravoure constante de ses guerriers. Tilly, qui fut lui-même en danger de mort, perdit sept mille de ses plus valeureux combattants et dut fuir en hâte vers le Sud, tandis que les Saxons pénétraient en Bohême et que Gustave-Adolphe, devant qui toute l’Allemagne était ouverte, se portait sur le Main et le Rhin pour être plus près de ses alliés français. Avant la fin de l’hiver, l’évêché de Wurzbourg et la plus grande partie du bas-Palatinat se trouvèrent au pouvoir des Suédois. L’évêque de Spire et de Trêves, ardent ami des jésuites et fléau du peuple, se hâta de mettre ses deux forteresses de Philippsbourg et d’Ehrenbreitstein sous la protection de la France pour les garantir contre le roi de Suède.

LA GUERRE DE TRENTE ANS. 2

§ 14. Victoires de Gustave- Adolphe. Après que l’évêché de Wurzbourg, abandonné par son chef, eut rendu hommage au roi et que la riche bibliothèque des jésuites eut été transférée k Upsal, Gustave se dirigea par Hanau vers Francfort, ville du couronnement des empereurs, effectua près d’Oppenheim un passage difficile du Rliin qui coûta la vie à cinq cents Espagnols, occupa Mayence, Worms, Manheim, Spire et beaucoup de places du Palatinat. Cette brillante campagne semble avoir fait naître dans l’àme de Gustave des projets ambitieux. L’hommage qu’il se fit rendre comme suzerain dans plusieurs endroits, sa conduife k l’égard de l’électeur palatin mis au ban, qu’il traita, il est vrai, avec une grande distinction, mais qu’il ne restaura point dans ses États, les instances qu’il fit auprès des princes allemands pour les engager à entrer au service de la Suède, comme le brave Bernard de Weimar, tout paraissait indiquer que Gustave nourrissait le dessein de se fixer en Allemagne et peut-être de ceindre la couronne impériale. S’il parvenait k rétablir la maison palatine dans l’électôrat rhénan aussi bien qu’en Bohême et k enlever k la Bavière sa dignité nouvellement acquise, les princes protestants formaient la majorité dans le collège suprême de l’empire, et le roi de Suède pouvait obtenir la couronne par les voies légales. L’électeur de Saxe en conçut bientôt du soupçon, et c’est pourquoi il conduisit la guerre de Bohême avec plus de ménagement envers l’Église catholique et le gouvernement impérial, afin de ne pas rendre impossible sa rentrée

en grâce auprès de Ferdinand. D’autres princes se refroidirent également. En revanche, le roi, doué de tous les avantages du corps et de l’esprit, gagnait de plus en plus le cœur du peuple. Son affabilité et sa piété sincère lui attiraient autant d’amour que sa sagesse et son courage de respect et d’admiration.

Au printemps, Gustave-Adolphe S’avança par Nuremberg, où il fut reçu avec enthousiasme, vers le Danube, pour porter la guerre dans la Bavière, épargnée jusque-lâ, et se mesurer de nouveau avec Tilly qui avait pris une forte position près du confluent de laLech et du Danube. Il força le passage de la rivière bien défendue. Dans l’assaut des retranchements ennemis, Tilly fut blessé si dangereusement par un boulet de canon, qu’il mourut quatorze* jours après à Ingolstadt (16 avril 1632), occupé jusqu’au dernier moment de la guerre qui remplissait toute son âme. Simple et modéré dans sa manière de vivre, il avait dédaigné l’argent et les biens, comme les titres et les dignités. Les jouissances sensuelles lui étaient aussi étrangères que la hauteur des vues et la noblesse des sentiments. Après l’occupation d’Augsbourg, où Gustave-Adolphe se fit rendre hommage, rétablit le culte luthérien et restitua aux protestants l’administration de la ville, l’armée suédoise tenta une attaque sans résultat contre Ingolstadt et s’avança ensuite ail cœur de la Bavière, tandis que Maximilien marchait en hâte vers Ratisbonne pour diriger la défense de cette place importante. Au mois de mai, Gustave-Adolphe entra en vainqueur généreux à Munich que la cour avait abandonnée. .

LA GUERRE DE TRENTE ANS

Le roi n’infligea à la Bavière tremblante qu’une amende et l'enlèvement de cent quarante canons cachés.

§ «lo. Retour de Wallenstein . Dans l’intervalle, l’empereur Ferdinand embarrassé avait recouru de nouveau à Wallenstein. Le fier duc se fit longtemps prier avant d’envoyer ses recruteurs, et lorsque l’influence de son nom, la haute paie, la misère des temps et l’espoir du butin eurent amené sous ses drapeaux des soldats de toutes les nations, de toutes les classes et de toutes les opinions religieuses, il ne prit le commandement que sous des conditions qui lui donnaient un pouvoir presque illimité. Ces conditions étaient les suivantes : « Le duc de Friedland a, comme généralissime impérial, le commandement en chef in absolu tissimâ formâ; il dispense des grâces et prononce des confiscations dans l’empire selon son propre jugement. Comme récompense ordinaire, un pays héréditaire d’Autriche lui est promis; comme récompense extraordinaire, il obtient la suzeraineté sur les pays â conquérir. En paix, Mecklembourglui sera de nouveau assigné. » On s’attendait généralement à voir Wallenstein chasser aussitôt les Suédois de la Bavière; mais soit qu’il gardât rancune à Maximilien, fauteur de sa destitution, soit qu’il poursuivît d’autres plans militaires, il se dirigea vers la Bohême où les Saxons, après la prise de Prague, ‘restaient dans l’inaction et gardaient une attitude équivoque à l’égard de Gustave-Adolphe. Ce fut seulement quand il eut reconquis Prague et délivré sans grande difficulté tout le pays, qu’il céda

aux instances de Maximilien et aux représentations de l’empereur; il s’approcha des frontières de la Bavière et, après s’être joint aux troupes de l’électeur, il suivit en Franconie le roi de Suède qui, en attendant, avait pris une forte position dans le voisfnage de Nuremberg. Les troupes de Wallenstein s’avancèrent au milieu des incendies et des dévastations ; elles se campèrent sur une hauteur à deux lieues de Nuremberg et interceptèrent les communications avec l’ennemi. En vain Gustave -Adolphe, après avoir rassemblé les divisions éparses de son armée, offrit la bataille à son adversaire; Wallenstein maintint sa position durant des mois entiers. Bientôt tout le pays, à sept lieues à la ronde, fut épuisé et ravagé ; les riches approvisionnements de Nuremberg, qui jusque-là avaient suffi aux besoins de l’armée, commencèrent à manquer. Gustave se décida alors à tenter une attaque contre le camp de Wallenstein ; mais les assaillants succombèrent devant les terribles bouches à feu de l’ennemi. Après avoir subi des pertes considérables, il fallut renoncer à ce plan ; les Suédois ayant protégé Nuremberg par une forte garnison, se tournèrent de nouveau vers le Danube, dans l’espoir d’y attirer l’ennemi.

§ 16. Bataille de Lutzen . Mais Wallenstein suivit d’autres plans. Après avoir incendié son camp, il se dirigea vers la Saxe en passant par Bamberg (où Maximilien l’abandonna avec ses troupes), conquit Leipzig et se joignit à Pappenheim. L’électeur menacé implora l’aide de Gustave qui marcha de nouveau au secours de son allié douteux. Le 6 novem-

LA GUERRE DE TRENTE ANS

bre 1632, les Suédois livrèrent la bataille de Lutzen. Ils commencèrent l’attaque avec succès; mais la cavalerie de Pappenheim ayant renversé l’aile gauche fatiguée, Gustave-Adolphe accourut pour rétablir l’ordre; à cause de sa myopie, il s’approcha trop de l’ennemi et tomba, percé de deux balles, au milieu de la mêlée. Déjà les Impériaux comptaient vaincre ; mais la nouvelle de la mort de Gustave éveilla chez les Suédois la soif de la vengeance. Sous la conduite du brave Bernard de Weimar, ils s’avancèrent avec impétuosité; bientôt le hardi Pappenheim, blessé mortellement, fut emporté du champ de bataille que Wallenstein fut obligé d’abandonner à l’ennemi pour se retirer en Bohême avec son armée vaincue. Les Suédois retrouvèrent le cadavre de leur roi, défiguré par de nombreuses blessures et par des coups de pied de chevaux ; ils le firent enterrer dans sa patrie. Gustave-Adolphe avait atteint sa trente-huitième année. Il était le plus ferme appui du protestantisme; aussi sa mort remplit-elle tous les amis de l’Évangile d’épouvante et de deuil. Ses ennemis eux-mêmes ont reconnu la noblesse de ses sentiments et sa sympathie pour les misères des peuples. Il fut l’ornement du trône, le caractère le plus pur de cette époque agitée. Sa mort précoce fut un bonheur pour sa propre gloire comme pour l’unité et l’indépendance de l’Allemagne. Car, d’un sauveur, il serait vraisemblablement devenu un conquérant et il aurait obscurci par là l’éclat qui rayonne à présent autour de son nom. L’électeur Frédéric V mourut peu regretté, onze jours après Gustave-Adolphe.

§ 17. La ligue de Ueilbronn. Le conseil d’État de Suède qui gouvernait pendant la minorité de Christine, fille de Gustave-Adolphe, résolut de continuer la guerre d’Allemagne et en confia' la direction au

chancelier Axel Oxf.nstierna , homme d’État pré-

voyant, énergique et plein de hautes idées. Mais comme les États bas allemands, notamment la Saxe qui aurait voulu se mettre elle-même h la tête des protestants, et le Brandebourg qui tremblait pour la Poméranie dont les Suédois cherchaient évident-: ment i\ s’emparer, s’efforçaient de se soustraire h l’influence de la Suède. Oxenstierna ne parvint à réunir dans la ligue de Heilbronn que les États protestants de Franconie, de Souabe, du haut et du bas Rhin (13 avril 1633). Il fut convenu que, dans les affaires militaires, la décision appartiendrait au chancelier seul, comme directeur de la ligue; mais pour le reste, il serait tenu de prendre l’avis d’un conseil fédéral. Bernard de Weimar, investi du duché de Franconie et des évêchés de Bamberg et de Wurzbourg, obtint le commandement en chef du principal corps d’armée; mais le général suédois Horn lui fut adjoint avec un rang égal. La guerre alors éclata au sud et au nord avec une nouvelle furie. La Bavière fut infestée par les Suédois qui, depuis la mort de Gustave-Adolphe, ne se montraient pas moins sauvages que leurs ennemis, et comme Wallenstein se refusa, par rancune contre Maximilien, h venir en aide au malheureux pays, l’importante ville de Ratisbonne tomba enfin dans les mains de Bernard (S novembre 1633). Les troupes

LA GUERRE DE TRENTE ANS

de Wallenstein campèrent en Silésie, de telle sorte que le bien-être du pays fut détruit pour longtemps.

§ 18 . Mort de Wallenstein . Depuis la bataille de Lulzen, les entreprises de Wallenstein étaient moins vigoureuses et moins grandioses qu’auparavant. Il resta d’abord longtemps inactif en Bohême, et lorsqu’enfin il s’avança contre la Silésie et la Lusace, il conclut, après quelques rencontres insignifiantes, une trêve avec les ennemis et s’engagea avec les électeurs de Saxe et de Brandebourg, et même avec Oxenstierna, dans des négociations qui parurent suspectes à la cour de Vienne. Il mit en liberté le comte de Thurn, ennemi né des Iiabsbourgs, et, au . ’ lieu de chasser les Suédois de la Bavière, il retourna en Bohême à l’entrée de l’hiver et opprima les États héréditaires d’Autriche par de pénibles logements militaires. En vain s’efforça-t-on de le décider à transférer les troupes en pays ennemi; Wallenstein prétexta que la saison était trop avancée et resta. AIoï *s ses nombreux rivaux et envieux l’accusèrent d’avoir conçu le dessein de s’allier avec les Suédois * et de placer sur son front la couronne de Bohême, la France lui avait déjà offert des subsides à cet effet, et le traité conclu entre Wallenstein et les chefs des différentes divisions de troupes en vue de rester ensemble à Pilsen, tendait à la défection et à la trahison. Les moines et les jésuites haïssaient le duc à cause de sa tolérance religieuse; les Espagnols et les amis de Maximilien travaillaient à sa perte. L’empereur , alarme d’avoir imprudemment confié un

si grand pouvoir aux mains d’un sujet ambitieux et entreprenant, conçut des soupçons, et comme une seconde destitution paraissait dangereuse., la cour de Vienne se conduisit cette fois comme le fait le sultan à l’égard des pachas désobéissants : pour déjouer la trahison imaginaire ou réelle de Wallenstein, on ourdit la trahison dans son propre entourage. Après qu’on se fut assuré des chefs les plus , influents, Gallas, Piccolomini et Altringer, l’empereur prononça la déposition de Wallenstein, et comme celui-ci se rendait avec 'les restes dévoués de son armée de Pilsen à Éger pour pouvoir se joindre plus facilement aux Suédois, il fut assassiné avec ses partisans les plus fidèles, par l’Irlandais Buttler et quelques conjurés (25 février 1634). Les grands biens du duc et de ses amis furent confisqués et distribués à ses meurtriers. Ainsi mourut Wallenstein, l’effroi des peuples, l’idole des soldats. Il possédait un esprit téméraire, une ambition et une fierté sans bornes ; son aspect imposant était encore relevé par la gravité sombre de ses traits et sa taciturnité naturelle. Quand sa haute figure traversait le camp en manteau d’écarlate et la plume rouge au chapeau, les guerriers étaient pris d’une frayeur étrange. Les questions religieuses n’avaient pour lui qu’une valeur secondaire; en revanche, sa nature violente s’inclinait devant des puissances imagi-^ naires; il croyait à l’astrologie. Tout ce que son imagination échauffée par l’ambition croyait lire dans les astres se transformait, dans son àme concentrée, en projets profonds et mystérieux.

LA GUERRE DE TRENTE ANS

§ 19. La bataille de Nordlingue. Ferdinand, fils de l’empereur, fut alors investi du commandement çn chef, mais il suivit les instructions de l’habile général Gallas. Les Impériaux s’avancèrent en Bavière avec leurs forces combinées, reprirent la ville de Ratisbonne vaillamment défendue et, de concert avec l’armée bavaroise, commandée par Jean de Werth, vainquirent l’armée affaiblie des Suédois â la sanglante bataille de Nordlingue (6 septembre 1634). Cette bataille que Bernard de Weimar avait livrée contre Uavis du vieux Horn, capitaine expérimenté, anéantit la prépondérance des Suédois. Horn fut fait prisonnier ; toute l’artillerie et les bagages tombèrent entre les mains des ennemis, qui occupèrent la Souabe et la Frauconie, obligèrent le duc de Wurtemberg et le margrave de Baden à s’enfuir précipitamment à Strasbourg et tirèrent une vengeance éclatante des membres de la ligue de Heilbronn. Bernard de Weimar se renditen Lorraine pour réclamer le secours de la France. Mais l’électeur de Saxe abandonna pour la seconde fois la cause de ses coreligionnaires et conclut ave’c l’empereur, qui reconnut enfin la nécessité de'révoquer l’édit de restitution, la paix de Prague (30 mai 1633) par laquelle on lui promit, outre la confirmation du traité de Passau et de la paix de religion d’Augsbourg, la possession paisible pendant quarante ans des biens d’église confisqués jusqu’en 1627, et la haute et basse Lusace comme fief masculin. Weimar, Lunebourg, Anhalt, Brandebourg et d’autres États ou principautés adhérèrent tour à tour h cette

paix, en sorte que Hesse-Gassel, Baden et Wurtemberg restèrent seuls fidèles aux Suédois.

§ 20. Participation ouverte de la France. Ainsi l’empereur eut encore une fois le dessus. Les troupes suédoises furent repoussées vers les côtes de la mer Baltique et sur ie haut Rhin, Bernard de Weimar dut céder aux armées impériales. L’alliance que Richelieu conclut avec Bernard et Oxenstierna, rétablit l’équilibre. Ce grand homme d’État qui venait de terminer la guerre des Huguenots (§ 49), poursuivit l’ancienne tache de la politique française, l’amoindrissement de la puissance des Habsbourgs et l’extension des frontières vers le Rhin: non seulement il promit au chancelier Oxenstierna, pendant son séjour à Paris, une assistance énergique, mais il se chargea encore, dans un traité avec Bernard, des frais d’entretien de l’armée de celui-ci, et conclut une alliance offensive et défensive avec la Hollande contre l’Espagne (1635). Bientôt les armées suédoises regagnèrent la prépondérance. La victoire du général suédois Bauer sur l’armée autrichiennesaxonne à Wittstock, en Brandebourg (4 octobre 1636), amena la Poméranie, la Thuringe et la Saxe en son pouvoir. Le peuple expia rudement la défection de ses princes. Les plaines fertiles et peuplées entre l’Oder et l’Elbe furent changées en tristes solitudes; la famine et les maladies contagieuses dépeuplèrent des villes entières. Une misère indicible accabla la nation allemande. La longue guerre, avec ses exploits sanglants et ses scènes de brutalité, avait éteint tout sentiment d’humanité chez la sol-

LA GUF.RKE DE TRENTE ANS.

datesque sauvage. Les cruautés des Suédois firent que désormais leur nom ne fut plus prononcé qu’avec épouvante en Allemagne. Sur ces entrefaites, l’empereur Ferdinand II mourut (15 février 1637). Des zélateurs catholiques peuvent vanter la constance avec laquelle il resta fidèle au but de sa vie dans les bons comme dans les mauvais jours, et le louer d’avoir assuré la victoire de l'Église romaine dans ses États héréditaires; la situation de la Bohême dont la population était tombée de 3 millions à moins de 800,000 habitants, l’appauvrissement du pays et l’abrutissement général l'accusent d’une dureté aveugle et d’un déplorable fanatisme. Son fils, Ferdinand 111 (1637-57) fut choisi pour lui succéder et dirigea le gouvernement dans les mêmes voies, mais avec moins d’énergie.

§ 21. Bernard de Weimar et Baner. Ferdinand III

envoya Gallas avec le gros de l’armée autrichienne pour combattre les Suédois dans le nord de l’Allemagne, ce qui fit réussir les entreprises de Bernard sur le haut Rhin. Après avoir battu et fait prisonnier à Rhinfeld le générai de la ligue Jean de Wertb, il conquit Fribourg en Brisach, et conçut le projet de se créer une principauté indépendante sur les deux rives du Rhin et de s’allier avec la courageuse landgrave Amélie de Hesse. Il se trouva bientôt engagé par là dans des négociations désagréables avec la cour de France qui lui avait, à la vérité, assuré- précédemment la possession de l’Alsace, mais qui cherchait en ce moment à s’approprier pour elle-même cette province avantageusement située.

Aussi, Bernard étant mort subitement dans la fleur de l’àge (8 juillet 1639), on soupçonna qu’il avait été empoisonné. La France sut au moins tirer parti des circonstances : elle s’empara rapidement de l’Alsace et, par des promesses séduisantes, attira à elle l’armée de Bernard et la prit à sa solde. Jointe aux troupes françaises, elle poursuivit, sous le maréchal Guébriant auquel le duc d’Enghien (plus tard prince de Coudé) et Turenne succédèrent dans le commandement, la guerre au sud de l’Allemagne contre les troupes autrichiennes et bavaroises, tandis qu’au nord le hardi Baner combattait l’ennemi avec succès et livrait de nouveau la malheureuse Bohême au sort le plus effroyable. Le plan audacieux de Baner qui consistait à abandonner subitement ses quartiers d’hiver, h partir pour le Sud et, de concert avec l’armée française, h surprendre les princes* assemblés avec l’empereur dans une diète à Ratisbonne (janvier 1641), n’eut pas le succès qu’il en attendait. Le dégel et l’arrivée de l’ennemi obligèrent le général suédois à la^retraite, pendant laquelle il mourut dans toute la force de lage par suite des fatigues et des autres excès de sa conduite. — A la même époque,

les Français, sous les ordres de Cbndé, firent d’heu-

reuses campagnes dans les Pays-Bas espagnols, gagnèrent la bataille de Rocroy (mai 1643) sur l’illustre général de la Fuenta, et conquirent l’importante forteresse de Thionville. Ligués avec la Hollande, ils conquirent trois ans plus lard la ville de Dunkerque, enlevèrent à l’Espagne sa prépondérance maritime et commencèrent dès lors à diriger

LA GUERRE DE TRENTE ANS

leurs regards vers la Flandre et la Franche-Comté espagnole.

§ 22. Torstenson et Wrangel. Le successeur de Baner fut Torstenson , l’élève le plus capable de l’école de Gustave-Adolphe; la goutte l’obligeait à se faire porter presque toujours dans une chaise, ce qui ne l’empêchait pas d’étonner le monde par la rapidité de ses mouvements. Il conquit la Silésie, porta ensuite la guerre dans les États héréditaires d’Autriche, remporta sur Picco!omini,qui le poursuivait , pendant sa retraite, la glorieuse victoire de Leipzig (novembre 1642),. puis, quand ses soldats se furent reposés dans cette ville, retourna en Moravie (où il enleva la bibliothèque d’Olmutz) et fit trembler l’empereur dans sa capitale. Il parut subitement ù l’embouchure de l’Elbe, occupa le Holstein et le Schleswig, et obligea le roi Christian IV, qui avait pris une attitude hostile ù l’égard de la Suède, à conclure le traité désavantageux de Broemsebro par lequel la Suède obtint quelques provinces et îles (Gothland), et pour tous ses sujets l’affranchissement du péage onéreux du Sund. Le général impérial ne put tenir tête ù un pareil ennemi. Après une victoire sur le mont de Tabor, en Bohême. Torstenton s’avança pour la troisième fors en Moravie, assiégea Brunn et menaça de pénétrer jusqu’au cœur de l’Autriche. Mais le défaut d’envois de troupes le força ù se retirer en Bohême où, épuisé par la maladie et rempli de mécontentement, il déposa le bâton de commandement. Le brave Wrangel fut son digne successeur. Il amena d’abord la Saxe et le Brandebourg

à conclure une trêve et porta ensuite la guerre en Bavière, avec le concours de Condé et de Turenne, qui, après la sanglante rencontre de Fribourg contre le prudent feld-maréchal Mercy, s’étaient emparés de toutes les forteresses du Rhin jusqu’à Mayence. La défaite et la mort de Mercy à Allersheim, non loin de Nordlingue, ouvrirent aux Français le chemin de l’Allemagne méridionale. Maximilien inquiété sur ses possessions conclut à Uim une trêve avec les ennemis; mais quand Turenne et Wrangel se furent retirés, il se rangea de nouveau du côté de l’Autriche. Les deux généraux retournèrent alors en Bavière pour tirer vengeance du parjure, obligèrent l’électeur à s’enfuir à Salzbourg, et ravagèrent le pays. Car il était dans la destinée de l’Allemagne que le fléau de la guerre n’épargnerait aucune de ses provinces. Chaque parti s’efforçait de rendre le sol qu’il quittait improductif pour l’adversaire qui lui succédait. Wrangel songeait déjà à une nouvelle campagne en Bohême, où le général suédois Kœnigsmark avait fait d’heureux progrès, lorsque la nouvelle de la conclusion de la paix de Westphalie (24 octobre 1659), mit fin aux entreprises guerrières. La lutte se termina à Prague où elle avait commencé.

§ 23. La paix de Westphalie et les suites de la guerie. — Depuis 1643 déjà, des négociations de paix avaient été ouvertes à Osnabrück entre l’empereur et les catholiques d’une part, les Suédois et les évangéliques de l’autre, et à Munster entre l’Allemagne et la France. Mais les prétentions élévées de la France

LA GUERRE DE TRENTE ANS

et de la Suède, la fortune changeante des armes, qui poussait les vainqueurs à exagérer de plus en plus leurs réclamations, de mesquines querelles de rang, de titres et d’étiquette, retardèrent la conclusion de la paix que les peuples lassés de la guerre demandaient avec un désespoir menaçant. La cause de la France était défendue par l’habile et distingué comte d’Avaux et l’intelligent, mais arrogant Servien. La Suède était représentée par Jean Oxenstierna, fils du chancelier, et par l’insinuant Salvius ; le prudent comte de Trautmannsdorf défendait les intérêts de l’Autriche, et ceux du saint-siège avaient été confiés à Chigi qui devint pape plus tard sous le nom d’Alexandre VII. La France suivait une politique si égoïste et si perfide, que d’Avaux conseilla un jour de ne pas terminer les querelles relig-euses en Allemagne, afin d’être toujours sur, par une semblable inertie, de l’intervention et de la conquête. « Maximilien tenait pour la France dont la puissance lui semblait moins dangereuse que celle des protestants et des Suédois. Lorsqu’enfin l’on eut écarté toutes les difficultés provoquées par la cupidité, l’ambition, les passions et la fausse politique, on s’entendit sur les points suivants :

a) Stipulations territoriales . Outre la confirmation des évêchés de Metz, de Toul et de Verdun, acquis dans la guerre de Smaîcalde, la France obtenait la parlie autrichienne de l’Alsace, Brisac et le droit de garnison à Philippsbourg; mais elle devait garantir pourtant aux villes impériales (parmi lesquelles Strasbourg) leurs anciennes libertés et assurer leurs rapports à l’égard de l’empire allemand. La Suède acquérait une partie de la Poméranie avec Slettin et d’autres villes, l’ile de Rugen, la ville de Wismar et les évêchés de Brême et de Verdun, mais sous la suprématie de l’empire allemand, et elle recevait en outre une indemnité de cinq millions d’écus. Une partie de la Poméranie était dévolue au Brandebourg qui obtenait aussi comme dédommagement les évêchés de Mecklembourg, Halberstadt, Minden et Camin. Le Mecklembourg recevait, en retour de la

perte de Wisroar, les évêchés de Schwerin et de Ratzebourg. La Saxe obtenait la Lusace et quatre bailliages mecklembourgeois ; la Hesse, outre une indemnité en argent, l'abbaye de Iîersfeld et quelques bailliages de l’évêché de Minden ; la Bavière restait en possession du haut Palatinat avec la dignité électorale; le bas Palatinat, avec le huitième électorat nouvellement créé, fut restitué à Charles-Louis, fils de Frédéric, mis au ban. Les autres princes et États de l’empire rentrèrent dans leurs anciennes possessions ; la Suisse et les Pays-Bas furent reconnues comme États indépendants.

§ 24. b) Droit et affaires religieuses . Sous le rapport du droit public, il fut arrêté qu’aux diètes composées de l’empereur et des états appartiendrait le droit de légiférer, de lever les impôts, de faire la paii ou la guerre, de mettre au ban, etc. ; la chambre de justice, devant laquelle étaient portées les plaintes des états entre eux ou avec leurs sujets, fut composée déjuges des deux confessions en nombre égal ; dans les diètes, les villes impériales avaient un droit de suffrage pareil à celui des princes, et quand, dans les délibérations, les deux partis religieux étaient d’avis différent, rien ne serait décidé à la majorité des voix, mais tout serait réglé à l’amiable. — Quant aux'affaires ecclésiastiques, on convint après de longues luttes que le traité de Passau et la paix de religion d’Augsbourg seraient confirmés aux protestants, que la « réservation ecclesiastique » serait abolie et que la paix serait aussi étendue aux adhérents à la confession helvétique. Ainsi la liberté de religion et de culte fut garantie, ainsi que l’égalité politique aux trois confessions chré • tiennes. On accorda aux autres religionnaires la liberté de conscience, les dévotions privées et le droit d’émigrer librement. Depuis lors les intérêts religieux cédèrent le pas aux intérêts politiques.

§ 25. Cojiséquejices . Par les stipulations précitées, la puissance impériale passa de plus en plus à l’étatde fantôme, tandis que les princes s’élevaient à un pouvoir souverain et que toutes les affaires

LA GUERRE DE TRENTE ANS

importantes étaient soumises à la décision de la diète dont la marche devint de plus en plus traînante par l’augmentation du nombre des membres ayant droit de suffrage (en y comprenant les huit électeurs, il y avait deux cent quarante voix qui se réparti6saient ainsi : les princes ecclésiastiques, soixante-neuf ; les princes séculiers , quatre-vingt-seize, et les villes impériales, soixante et un; les prélats non princiers avaient ensemble deux voix, tous les comtes et seigneurs quatre voix; les évêques protestants avaient comme les catholiques siège et voix dans les diètes). L’extension indue des privilèges seigneuriaux fut la conséquence de la guerre ; car pendant les luttes on s’était habitué à percevoir une imposition régulière sans consulter les états ; on la laissa subsister; les troupes mercenaires que les princes avaient enrôlées furent conservées; la noblesse et la bourgeoisie oublièrent ainsi le métier des armes et les princes eurent les moyens de briser toute résistance. La souveraineté territoriale des princes amena tout d’abord la création de conseils auliques, de cours de justice, de chancelleries, et d’une foule d’employés et de greffiers, ce qui provoqua de nouvelles augmentations d’impôts. La sécularisation des biens ecclésiastiques qui tombèrent en grande partie entre les mains des princes contribua encore à élever leur puissance territoriale. L’empire allemand ne fut bientôt plus qu’une fédération de pouvoirs territoriaux distincts. Depuis les électorats et les principautés d’origine cléricale ou séculière jusqu’aux territoires des comtes, des villes et des chevaliers, il se forma une masse bigarrée de domaines avec des constitutions particulières, une justice et une police propres, des règlements militaires et des impôts spéciaux, avec le droit reconnu de faire la guerre, de conclure la paix ou de former des alliances internationales. En présence de cette organisation multiple, qui avait un fondement solide dans l’individualisme inhérent à la nature allemande, le principe d’un pouvoir unitaire sans force ni ressource ne pouvait être qu’un contre-poids insuffisant.

Quant à la situation religieuse de l’Allemagne, la victoire que

l’Eglise protestante remporta par la paix de Westphalie ne tourna pas d’abord au profit de la liberté de croyance. Car l’indépendance d’esprit que les réformateurs avaient inspirée à l’Église dégénéra par degrés en une vénération formaliste de la lettre des livres symboliques et en une nouvelle foi servilement basée sur l’autorité ; une rigide orthodoxie défendue avec une vivacité pointilleuse remplaça la foi ardente et intérieure, et, au lieu de la vie intellectuelle du seizième siècle, on vit régner un dogmatisme aride et une scolastique protestante qui, plus tard, furent dominés d’un côté par le sentimentalisme des piétistes, de l’autre par les spéculations des philosophes.

Pour l’agriculture, le commerce et l’industrie, la guerre de Trente ans eut les suites les plus funestes. Les dévastations des soldats avaient transformé des contrées entières en vastes solitudes ; des ruines et des monceaux de cendres couvraient la place ou s’étaient élevés des villages florissants et des villes populeuses; les champs et les prairies n’étaient plus que des bruyères couvertes de broussailles. L’épée, la famine et la maladie avaient enlevé au delà de la moitié de la population. La ville d’Augsbourg avait compté autrefois plus de quatre-vingtdix mille âmes; après la guerre, six mille habitants seulement parcouraient encore ses rues silencieuses ; qu’on juge par là de la situation du Nord où la guerre, la peste et l’occupation ennemie avaient sévi bien autrement encore qu’au Sud. La charrue parvint à rendre au sol son ancienne fertilité, mais le commerce et l’industrie ne retrouvèrent jamais leur prospérité passée. Ni la découverte de la route maritime des Indes orientales, ni l’extension de la domination turque sur le Levant et sur les côtes méridionales de la Méditerranée n’avaient été en état, au siècle de la réforme, d’anéantir le commerce italien-allemand ; l’activité industrielle et commerciale prit au contraire un nouvel essor après la conclusion de la paix d’Augsbourg, lorsque tout l’occident de l’Europe fut en proie à des guerres sanglantes par suite du zèle religieux de Philippe II. La Hanse dominait encore

LA GUERRE DE TRENTE ANS

le commerce du nord, jusqu’à ce qu’elle eût été détrônée par l’Angleterre et la Hollande où la réforme avait éveillé une nouvelle activité. Les négociants d’Augsbourg, Fugger et Welser firent d’Anvers où ils émigrèrent la rivale de Lisbonne, jusqu’au moment où la dureté d’Albe anéantit la prospérité d’Anvers et où le commerce se réfugia à Amsterdam. De grandes routes commerciales traversaient l’Allemagne, de Dantzig à Gênes, de Nuremberg à Lyon; la toile de Silésie, les étoffes de soie et le drap, fabriqués en Allemagne, étaient expédiés à l’étranger avec des bénéfices énormes. 11 en résultait un bien-être général. L’activité de l’esprit allait de pair avec celle de la main. Tout cela fut détruit par la guerre de Trente ans. La ligue hanscatique ne comprit bientôt plus que Lubeck, Hambourg et Brême avec lesquelles Francfort et Leipzig furent seules à entretenir encore un commerce suivi; la plupart des villes impériales furent peu à peu primées par les résidences princières, et perdirent leur importance; quelques-unes ne conservèrent pas même leur indépendance ; elles furent soumises à des princes. Les anciennes routes de commerce ne pouvaient plus être parcourues à cause de leur insécurité ; le numéraire était rare dans le pays, et avant que les blessures de la guerre fussent guéries, les Pays-Bas, l’Angleterre et la France avaient gagné une avance considérable. La belle culture du siècle de la réforme disparut. L’art s’éclipsa entièrement, et, dans la littéral ure, l’imitation de l’étranger remplaça les produits de l’esprit national. La langue, la littérature et les modes françaises régnèrent désormais en Allemagne et dans le reste de* l’Europe : des costumes sans goût, des cheveux poudrés et des perruques, les mille excroissances d’une convenance contre nature passèrent pour les marques distinctives d’une éducation soign*ée. Le Français supplanta l’Espaguol; le caractère national succomba sous l’influence de l’étranger.

§ 26. Christine de Suède (1664). Grâce au génie militaire et gouvernemental de Gustave-Adolphe, la Suède avait pris un puissant essor au dehors et au dedans. Pendant la minorité de sa fille Christine , les affaires de l’État furent dirigées douze ans parles douze présidents du conseil d’État, parmi lesquels Axel Oxenstierna et deux de ses parents exerçaient la plus grande influence (1632-44). Sous ce régime, la noblesse augmenta ses privilèges déjà très considérables, en sorte qu’à partir de ce moment, une aristocratie puissante se trouva en lutte perpétuelle avec la royauté. Elle comptait parmi ses privilèges l’exemption des impôts et des péages, le droit de chasse et de pêche, et le monopole des emplois lucratifs. La classe des paysans était pauvre et opprimée; la couronne avait un revenu médiocre qui diminua encore sous Christine, parce que celte princesse, pour satisfaire son penchant pour les arts et les sciences comme son goût pour les fêtes brillantes, vendit beaucoup de biens domaniaux. Les appointements des conseillers d’État, au contraire, étaient très élevés. Du reste, Christine jeta un haut éclat sur son pays en favorisant les arts et les sciences. Elle-même possédait des connaissances variées et se plaisait dans le commerce de savants. C’est pourquoi elle appela à Stockholm des hommes éclairés de tous les pays, notamment Saumaise,

Descartes, Heinsius, Hugo Grotius, etc. Son éducation était virile comme son caractère; mais elle ne se sentait pas à l’aise dans le Nord protestant encore grossier. Après dix années de gouvernement, Christine renonça à la couronne de Suède (1654) au profit de son cousin Charles-Gustave, se réserva une rente viagère considérable et quitta le pays de ses . pères. A Inspruck, elle se convertit solennellement à la religion catholique, parcourut ensuite les Pays- . Bas, la France et l’Italie, puis se fixa définitivement à Rome, où des artistes et des poètes lui prodiguèrent les louanges et les flatteries. Comme ses ressources étaient épuisées, sa vieillesse fut pleine de soucis. Elle mourut en 1689. Son corps repose dans l’église Saint-Pierre. La vanité fut son principal défaut.

§ 27. Charles X (1654-60). Par l’extension des immunités de la noblesse et la diminution du domaine de la couronne, les revenus royaux étaient tellement réduits au moment de l’abdication de Christine, que les dépenses du gouvernement n’auraient pu être couvertes qu’en imposant des charges excessives à la classe des paysans. C’est pourquoi la noblesse dut se résigner h rendre avec ou sans indemnité les biens domaniaux acquis depuis la mort de Gustave-Adolphe par achat, par ruse ou par donation. Mais la remise fut très incomplète; sous le règne suivant, on obligea la noblesse à restituer sans réserve tous les biens domaniaux. — Guerre de Pologne. Pour donner au pouvoir royal ainsi restreint au moins quelque éclat extérieur, le nouveau

Page 1