Histoire moderne
§ 99. Soulèvement de F Allemagne (1813). L’expression attribuée à Talleyrand, que la campagne de Russie était le commencement de la fin, ne tarda pas à devenir une vérité. Une conscription oppressive et la convocation de la garde nationale et de la garde d’honneur remplirent bientôt, il est vrai, les vides de l’armée française, et Napoléon étonna le monde par l’activité sans relâche qu’il déploya de nouveau; mais il avait perdu la magie que son nom avait exercée sur les peuples tant qu’ils l’avaient cru invincible; l’issue de la campagne de Russie fut considérée comme un châtiment de Dieu , et les nouvelles armées, composées en grande partie de jeunes gens peu habitués au métier des armes , avaient devant elles un ennemi qu’une première victoire ou un sentiment de patriotisme poussait à des hauts faits.
Dès le 30 décembre, le général prussien Yorck, homme sérieux et résolu, qui se trouvait sous les ordres de Macdonald aux bords de la mer Baltique, avait déjà conclu un traité avec le général Diebitsch et avait renoncé à poursuivre la lutte; quoique cet acte eût été blâmé et désapprouvé publiquement à Berlin et qu’Yorck eût été privé de son commandement, le voyage précipité du roi à Breslau, où il était hors du domaine français et pouvait tendre la main aux Russes , était un avant-coureur de ce qui allait se passer. L’assemblée des états prussiens à Kœnigsberg (o-9 février 1813), provoquée par le baron de Stein et quelques patriotes, et la résolution qui y fut prise de procéder à un armement général , consistant en landwehr et en landsturm, donnèrent le signal de la résistance. Quoique les forteresses prussiennes les plus importantes fussent dans les mains de Napoléon et occupées par des garnisons françaises, la Russie et la Prusse fondèrent, le 28 février, l’union de Kalisch pour la délivrance de l’Europe par la lutte en commun contre la France. Les humiliations subies par la Prusse avaient engendré au sein de la nation une haine si profonde contre la domination étrangère, que l’appel du roi à son peuple en faveur d’un armement volontaire (3 février) produisit un élan incroyable. En peu de temps, non seulement une forte armée, composée en grande partie de volontaires, se trouva sous les armes, mais une landwehr organisée dans les villes et les villages et équipée à ses propres frais, fut prête à marcher, si la défense de la patrie l’appelait en campagne. Le dé-
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voûment du peuple dépassa toute attente. Tandis que le roi et le gouvernement avaient d’abord si peu de confiance dans l’esprit populaire, que, dix jours après la demande d’armement général , on crut devoir y joindre la conscription forcée, on se vit obligé plus tard de mettre des bornes aux offres de service militaire. L’enthousiasme gagna toutes les classes et tous les âges; jeunes gens et hommes faits s’arrachaient à leurs occupations habituelles et à leurs affections pour consacrer leurs forces h l’affranchissement de la patrie. Les étudiants et les professeurs désertaient les écoles, les fonctionnaires abandonnaient leurs emplois , les jeunes gentilshommes quittaient les châteaux de leurs aïeux; tous prenaient le fusil et le havre-sac et, avec une abnégation grandiose, se plaçaient, comme simples soldats, surle mêmerangque l’ouvrierqui avait délaissé son atelier ou le paysan qui avait échangé la charrue contre l’épée. Celui qui ne pouvait pas payer de sa personne payait de ses biens ; les pauvres mêmes, les hommes du peuple apportaient leurs dons et leurs offrandes à la patrie. Ce furent des jours de grandeur qui firent oublier la honte et la misère d’un grand nombre d’années. Cet esprit patriotique s’exprima le plus énergiquement dans le corps franc de Lutzow, composé en grande partie d’étudiants, auquel Théodore Kœrner donna une sublime consécration par ses chants et par sa mort. Au mois de mars déjà, les Français quittèrent Berlin où le général russe Wittgenstein et le comte d’Yorck, rétabli dans son grade, entrèrent aussitôt. L’ordre de la Croix
de fer, institué le jour anniversaire de la naissance de la reine Louise (née le 10 mars 1776, morte le 19 juillet 1810), fut un aiguillon pour les braves, et l’appel de Kalisch (25 mars) qui, outre la dissolution de la Confédération du Rhin, promettait la reconstitution de l’Allemagne unie et rajeunie, sans influence étrangère, par les seuls princes et peuples germaniques, augmenta les espérances des patriotes, leur enthousiasme et leur ardeur belliqueuse. Dans cet appel adressé par Kutusoff quelques semaines avant sa mort (f 28 avril) au nom des deux souverains alliés, il adjurait les membres delà ligue du Rhin de repousser le protectorat de Napoléon et de se joindre à la grande lutte. « A l’avenir les nations respecteraient leur indépendance réciproque ; on n’élèverait plus désormais aucun édifice politique sur les ruines d’États autrefois indépendants; le but de la guerre et de la paix était de garantir les droits, la liberté, l’indépendance de toutes les nations; » tel était le fond de cet appel et de tous les autres de même nature. Mais la crainte tenait encore la plupart des États enchaînés, surtout que l’attitude incertaine des alliés laissa à leur énergique adversaire le temps d’effacer l’impression de sa défaite de Russie et de raffermir les membres chancelants de la Confédération. Des victoires seules pouvaient décider les retardataires, notamment depuis que Hambourg avait' expié d’une manière cruelle, lorsqu’il fut repris par Davoust et Vandamme, sa reddition précipitée au colonel von Tettenborn, le chef audacieux de la cavalerie légère des Russes (18 mars), et aux cosaques
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sous la conduite de Tscherwitschef ; les Danois, au lieu de se joindre aux alliés et de protéger la ville, avaient renouvelé leur alliance avec Napoléon et aplani la voie aux Français. Les deux souverains alliés désiraient surtout l’accession du roi de Saxe. Mais Frédéric-Auguste, que Napoléon avait su gagner par des prévenances et par plus d’une preuve de sa faveur et de sa confiance , à qui il avait conféré le duché de Varsovie — humiliation pour la Prusse et menace pour la Russie — résista à leurs instances, bien que le peuple et l’armée partageassent l’enthousiasme patriotique. Chargé d’or et de bijoux, il s’enfuit avec sa famille et toute la cour, d’abord dans le Voiglland, puis en Bohême, dans l’intention de former avec l’Autriche et la Bavière une alliance de neutralité. Mais lorsque le cabinet de Vienne, qui tenait moins à délivrer l’Europe qu’à regagner les États qu’il avait perdus, et qui commençait déjà à s’inquiéter du soulèvement de l’Allemagne du nord, de la « fermentation jacobine », tarda à se prononcer et que Napoléon invita le roi à retourner sous peine d’être déposé, il céda à sa destinée et mit son pays, ses forteresses et ses troupes à la disposition de l’empereur, « son grand allié ».
§ 100. La guerre d'indépendance de l'Allemagne. Dans les premières batailles de Gross-Gœrschen, non loin de Lutzen (2 mai) et de Bautzen (20 mai) les Français restèrent maîtres, il est vrai, du champ de. bataille et repoussèrent leurs adversaires jusqu’à l’Oder; mais l’héroïsme des jeunes guerriers allemands prouva à leurs ennemis qu’il régnait en
Prusse un esprit bien différent de celui qu’ils avaient appris à connaître à Iéna. Le champ de bataille fut le seul prix de ces journées sanglantes. L’enthousiasme patriotique qui animait les cœurs les plus généreux de la nation avait passé par l’épreuve du feu. A Gross-Gœrschen, Scharnhorst reçut une blessure mortelle. Il employa ses dernières forces à faire un voyage en Autriche pour obtenir l’accession de l’empire. La mort le saisit à Prague, le 28 juin 1813. Les Français éprouvèrent les plus grandes pertes d’hommes. Parmi les milliers de soldats qui couvrirent le champ de bataille, se trouvaient Bessières (à Lutzen) et l)uroc (à Bautzen). La mort de Duroc affligea profondément l’empereur des Français qui l’aimait et l’estimait particulièrement à cause de son attachement et de sa fidélité. Pour la première fois, un sombre pressentiment des vicissitudes du sort s’empara de l’àme de Napoléon. Mais l’orgueil et l’audace l’emportèrent. « Pas un village ne sera arraché à l’empire français avec toutes ses provinces incorporées ! » déclara-t-il arrogamment, pour effrayer les autres par cet excès de confiance. Il jugea pourtant prudent de proposer une suspension d’armes, prétendument pour entamer des négociations de paix, mais en réalité pour faire de nouvelles levées et renforcer son armée. Les alliés qui, de leur côté, avaient besoin de repos pour combler les vides faits dans leurs rangs, y consentirent volontiers, quoique l’opinion publique demandât la continuation de la guerre sans interruption. Pendant cette suspension d’armes de Plaesvvitz ou Poischwitz
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(4 juin-10 août 1813) l’Autriche, au moyen du traité de Reichenbach, auquel l’Angleterre adhéra également, s’entendit avec laPrusse etlaRussie(14,15juin) et s’efforça alors, au congrès de Prague (21 juillet-10 août), de négocier une paix parla médiation du prince Metternich. Mais Napoléon ne put se résigner aux cessions qui étaient demandées. « Vos souverains qui sont nés sur le trône, dit-il à Metternich dans le fameux entretien de Dresde qui dura neuf heures (28 juin), ne peuvent comprendre les sentiments, qui m’animent; ils retournent vaincus dans leurs capitales et ne sont rien de moins que ce qu’ils étaient auparavant. Mais moi, je suis soldat, j’ai besoin d’honneur et de gloire ; je ne peux pas me montrer affaibli au milieu de mon peuple; je dois rester grand, glorieux et admiré. » Le rejet des propositions eut pour conséquences la dénonciation de la cessation de l’armistice et, deux jours .après, la déclaration de guerre de l’Autriche à la France. A la vérité, la bataille de Dresde (12 août) enchaîna de nouveau la victoireaux aigles de Napoléon qui jouit du triomphe de voir emporter, mortellement blessé, sur une civière, son adversaire Moreau qu’Alexandre avait fait venir de l’Amérique par l’intermédiaire de Bernadotte. Mais les fruits de la victoire de Dresde, qui détermina l’armée alliée à se retirer en Bohême et remplit l’empereur des Français de l’espoir de ramener l’Autriche à lui, furent perdus : 1) par la glorieuse bataille livrée à la même époque par BIucher contre Macdonald à Wahlstatt sur la Katzbach en Silésie, bataille qui valut au maréchal « En avant! »
au héros populaire, le titre de prince de Wahlstatt et livra entre ses mains 18,000 prisonniers et une grande quantité d’artillerie; 2) par la prise de l’énergique général Vandamme avec 10,000 Français à la chaude bataille de Culm en Bohême (29, 30 août 1813). Des raisons inconnues avaient engagé Napoléon à renoncer à la poursuite de l’ennemi, qui avait d’abord été ordonnée, et à découvrir ainsi les derrières du général qui s’était déjà avancé dans la vallée de Tœplitz. C’est pourquoi, lorsqu’après le premier jour de lutte, où le courage des gardes russes sous le commandement d’Eugène de Wurtemberg et d’Osterman, avait seul écarté le daiiger d’une défaite, le général prussien van Kleist, par un passage hardi sur la crête des montagnes, tomba sur les derrières de l’ennemi, et qu’en même temps, le matin du deuxième jour, les Autrichiens et les Russes commencèrent l’attaque avec de nouvelles forces, la ruine de l’armée française devint inévitable. Elle ne se rendit pourtant qu’après une lutte désespérée ; 3) par les brillants exploits de l’armée prusso-suédoise dans les deux batailles de Gross- Beeren (23 août) et de Dennewitz (6 septembre) sous les ordres de Bernadotte, de Bulow et de Tauenzien qui firent échouer le projet des maréchaux Oudinot et Ney de s’emparer de Berlin. Ces deux dernières batailles furent d’autant plus glorieuses pour l’armée prussienne et surtout pour la landwehr traitée dédaigneusement par Napoléon, qu’alors déjà Bernadotte avait pris une attitude équivoque et chancelante dans la guerre contre ses
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anciens compatriotes et avait contrarié plutôt que favorisé les efforts de Bulow, bien que plus tard il s’attribuât presque tout l’honneur de la journée. Mais le bon sens du peuple prussien fit justice du rapport pompeux de Bernadotte, et les habitants de Berlin célébrèrent avec des marques touchantes de reconnaissance la victoire qui avait sauvé leur ville; 4) par la rencontre de Hagelberg (27 août) où le corps du général Gérard, composé de Français, d’Italiens et de Westphaliens fut détruit à coups de baïonnette et de crosse. On n’entendit aucune détonation, aucun bruit ni aucun cri, rien que les gémissements et le râle des victimes. — Quelques semaines plus tard, l’armée de Silésie opéra sa jonction avec l’armée du Nord, après que le comte Yorck, secondé par le brave général Horn, eut forcé le passage de l’Elbe en présence de l’ennemi (3 octobre 1813) et remporté la glorieuse victoire de Wartenbourg, d’où il prit le titre qu’il a porté depuis lors.
A l’automne, l’issue de la grande lutte n’était déjà presque plus douteuse; les soldats allemands quittaient les drapeaux de Napoléon pour se joindre à leurs frères ou pour rentrer dans leurs foyers ; les anciens adversaires Bernadotte et Blucher se tendaient la main et devenaient compagnons d’armes. L’arrivée devant Cassel d’un corps de partisans russes sous les ordres de Tschernitschef suffit pour décider le roi Jérôme à fuir de sa capitale où il rentra pour quelques semaines après le départ des ennemis ; la Bavière conclut avec l’Autriche le traité de Ried (8 octobre) qui lui assura la souveraineté
complète de son royaume et de ses autres possessions ou des indemnités pour quelques parties à céder (comme le Tyrol), et elle se joignit aux alliés. Le général saxon Thielemann lui-même, commandant de la place forte de Torgau, entra au service de la Prusse. En octobre, les armées se rassemblèrent dans la vaste plaine de Leipzig, les Autrichiens sous le prince de Sclnvarzenberg qui avait le commandement général, les Russes sous Barclay, Wittgenstein, Bennigsen, les Prussiens sous Blucher, Yorck, Bulow, les Suédois sous Bernadotte. Les forces des alliés (300,000 hommes) étaient supérieures de 100,900 hommes à l’armée commandée par Napoléon en personne ; mais cette différence était contrebalancée par l’avantage que possédaient les troupes françaises de n’avoir qu’un seul chef couvert degloire, taudis que les alliés obéissaient à plusieurs généraux qui n’étaient pas toujours d’accord ; ainsi Blucher seul, qui avait Yorck sous ses ordres, était fermement décidé au combat, tandis que Bernadotte et Sclrwarzenberg hésitaient. La lutte sanglante de Liebertwolkwitz (14 octobre), où l’avant-garde des alliés se heurta violemment contre la cavalerie de Murat, fut le digne prélude de la grande bataille décisive. En vain, le vainqueur couronné à qui le sort des batailles avait été si souvent favorable, déploya tout son génie militaire ; en vain les généraux les plus distingués de son école, Ney, Murat, Augereau, Macdonald, le Polonais Poniatowsky rivalisèrent de science et d’énergie; la bataille de Leipzig (16, 17, 18 octobre) et des villages voisins Wachau, Probs-
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theida, Connewitz, Liebertwolkwiîz, Mœckern, Lindenau, fut la tombe de l’empire français.
Les événements de la première journée se séparèrent en trois groupes : d’abord, les luttes terribles que l’armée de Bohême sous Schwarzenberg, Kleist, Eugène de Wurtemberg, soutint au sud de Leipzig autour du village de Wachau et qui, grâce à la fermeté héroïque des chefs et à la bravoure des troupes, ne furent pas défavorables aux alliés, tout en restant pourtant sans résultat décisif; puis, les attaques que le général Giulay dirigea à l’ouest vers Lindenau, et enfin, la chaude rencontre au nord de la ville, à Mœckern, d’où l’armée de Silésie sortit victorieuse en empêchant par là la division de Marmont de venir au secours du gros de l’armée à Wachau. Le deuxième jour, un dimanche, se passa à rassembler de nouvelles troupes et à livrer de petits combats. Le lendemain la lutte s’engagea sur une ligne de bataille étendue dont le centre était près des villages de Stœtterilz et de Probstheida, où Napoléon dirigea les mouvements du haut d’unecolline. La victoire était encore chancelante, lorsque les Wurtembergeois sous les ordres du général Normann qui, peu de temps auparavant, pendant l’armistice, avait servi d’instrument à la destruction du corps franc de Lutzow dans la surprise de Kitzen (17 juin 1813), passèrent aux alliés avec la plus grande partie des troupes saxonnes. Après une perte d’hommes incalculable, Napoléon, dans la matinée du 19 octobre, quitta la ville qui fut aussitôt prise d’assaut. La rupture précipitée du pont de l’Elster, livra 12,000 sol-
dats en état de porter les armes et 23,000 malades ou blessés entre les mains des alliés. Les flots engloutirent des milliers d’hommes, parmi lesquels se trouvait le brave Poniatowski, élevé au rang de général pendant la bataille; Macdonald se sauva à la nage. Les perles des alliés s’élevèrent à plus de 40,000 hommes. L’incendie avait dévoré plus de vingt villages, dont les habitants affamés cherchaient un abri. Une tradition rapporte qu’à la nouvelle de la victoire, les trois souverains tombèrent à genoux sur la colline d’où ils avaient observé la bataille et rendirent grâce au ciel de leur avoir permis d’effacer l’opprobre d’Austerlitz et d’Iéna.
Les Français, poursuivis par l’ennemi, se hâtèrent de regagner le Rhin en passant par Erfurt. Les premiers jours de la retraite présentèrent le plus trisie aspect. Les troupes étaient épuisées et affamées; leurs regards mornes se tournaient, non sans colère, vers l’auteur de tous leurs maux; chaque jour la désertion augmentait parmi les confédérés rhénans. Napoléon même, qui avait gardé jusque-là une contenance fière et impassible, était enfin ébranlé; un profond abattement se peignait sur son visage. Silencieux et pensif, il parcourut à pied la plaine de Lutzen où la guerre mémorable de cette année avait commencé et où la fortune des combats lui avait encore une fois souri. Un jour, il avait dit : « En guerre, un grand malheur indique toujours un grand coupable; » il avait ainsi prononcé sa propre condamnation. A Hanau, le général Wrede, avec une armée de troupes fraîches , bavaroises et autrichiennes , coupa la re-
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traite aux Français ; mais il fournit de la sorte au « lion mourant » une occasion de montrer encore sa force. La victoire remportée à Hanau sur Wrede blessé (30, 31 octobre 1813) ouvrit à l’armée française, forte de 70,000 hommes, le chemin du Rhin par Francfort. Mais les infortunés portaient tous dans leur sein le germe de maladies mortelles et, avant la fin de l’année, la moitié moururent entassés dans les lazarets.
La bataille de Leipzig amena en Allemagne une transformation complète ; elle eut pour premières conséquences la dissolution du royaume de Westphalie, le retour de l’électeur de Hesse et des ducs de Brunswick et d’Oldenbourg dans leurs États, le rétablissement en Hanovre du régime des nobles et des employés, l’arrestation du roi de Saxe dont Napoléon avait pris congé à Leipzig. Les derniers liens de la Confédération du Rhin furent bientôt rompus ; Dalberg renonça à son grand-duché de Francfort; le Wurtemberg (dont le roi avait congédié peu de temps auparavant le général Normann à cause de sa défection à Leipzig et avait exprimé par écrit à Napoléon l’espoir de revenir bientôt sous ses heureux drapeaux), Bade, la Hesse-Darmstadt, Nassau, conclurent, après quelques hésitations, des traités avec l’Autriche et mirent leurs troupes à la disposition des alliés. Contre l’avis de Stein, on leur assura, comme à tous les autres membres de la Confédération du Rhin, leurs possessions et leur souveraineté, et on leur imposa seulement l’obligation de s’accommoder au futur ordre de choses en Allemagne. Un
conseil central d’administration, sous la direction du baron de Stein, gouverna provisoirement les territoires enlevés aux Français et à ceux de leurs confédérés qui leur étaient restés fidèles. Son activité s’étendit principalement sur la Saxe et sur les pays sans maîtres de l’ouest de l’Allemagne. Les lazarets étaient également placés sous sa surveillance. — Hambourg seul, bien fortifié par Haxo, résista jusqu’en 1814 sous le commandement de Davoust. Nulle part les Français ne commirent plus de vexations et d’extorsions; Davoust fut le fléau des Hambourgeois. Le Danemark, fidèle allié de Napoléon, depuis 1807, ne put résister aux attaques combinées de ses voisins. Par la paix de Kiel (14 janvier 1814), il renonça à l’alliance française et consentit à la cession de la Norvvége à la Suède et d’Helgoland à l’Angleterre. L’acquisition du duché de Luxembourg, échangé par la Prusse contre le reste de la Poméranie suédoise avec l’île de Rugen, fut une faible compensation de si grandes pertes. Les Norwégiens se refusèrent d’abord à reconnaître la souveraineté de la Suède; ils ne voulaient pas qu’on disposât d’eux comme de troupeaux. « Une diète (storthing) qui s’assembla de son propre mouvement, choisit pour roi le prince danois Frédéric-Christian (plus tard roi de Danemark) , et donna au pays une constitution libre. Ce fut seulement lorsque les puissances les eurent menacés d’une guerre et que le roi de Suède leur eut garanti une administration indépendante et eut confirmé leur constitution presque républicaine, qu’ils le reconnurent pour leur souverain.
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Les créations napoléoniennes s’écroulèrent également en Italie. Après une courageuse résistance, le vice-roi Eugène céda aux forces supérieures de l’Autriche et se rendit en Bavière chez son beau-père, tandis que les Autrichiens prenaient possession des belles plaines de la Lombardie. On ne tint aucun compte du vœu du peuple de former sous Eugène un royaume indépendant. Le grand-duc Ferdinand revint en Toscane et le pape Pie VII dans les États de l’Église. Le retour du vieillard si rudement éprouvé ressembla à une marche triomphale. Mais l’enthousiasme des peuples en Italie et en Allemagne fut bientôt amorti par la conduite inintelligente des émigrés rentrés dans leur patrie et des réactionnaires.
§ 101 . Dernières luttes de Napoléon (1814). Les souverains alliés, leurs ministres et leurs généraux, délibérèrent à Francfort sur le point de savoir si l’on franchirait le fleuve-frontière allemand. En vain des patriotes comme Blucher et Gneisenau insistèrent pour que la guerre fût continuée immédiatement; l’Autriche parvint à faire reprendre la voie des négociations. Un projetée paix que Saint-Aignan porta à l’empereur, garantissait à celui-ci la possession de la France dans ses limites naturelles du Rhin, des Alpes et des Pyrénées, pourvu qu’il consentît à l’indépendance de l’Allemagne, de la Hollande et de l’Halie, et à la restauration de l’ancienne dynastie en Espagne. Mais la réponse indécise et évasive qui y fut faite et les armements considérables auxquels Napoléon se livra ü l’aide d’une conscription oppressive, ayant convaincu les puissances que l’orgueil
du vainqueur n’était pas encore brisé et qu’il songeait bien plutôt à tenter de nouveau la chance des combats, le passage du Rhin fut résolu, surtout sur les instances du baron de Stein qui exerçait une grande influence sur l’esprit de l’empereur Alexandre. La nuit du nouvel an, Blucher, avec son armée silésienne, franchit le fleuve à différents endroits entre Mannheim et Coblentz; en même temps, Schwarzenberg, à la tète de l’armée principale, envahissait le sud-est de la France par la Suisse à laquelle on n’avait pas accordé la neutralité quelle avait demandée, tandis qu’une armée prussienne, sous les ordres de Bulow, délivrait la Hollande et favorisait le retour du stadhouder héréditaire dans ses États. Les Anglais entrèrent par les Pyrénées, et le royaume d’Italie fut menacé par l’Autriche et par Murat, brouillé avec Napoléon. Bernadotte, qui s’offrit comme médiateur entre la France et l’Europe, cherchait par ses ménagements à gagner la faveur de ses compatriotes, peut-être dans l’espoir de se frayer un chemin vers le trône de France par les mêmes moyens qui lui avaient valu la couronne de Suède ; mais cette conduite équivoque le rendit suspect aux alliés.
Les armées de Blucher et de Schwarzenberg se joignirent en Champagne , et la victoire de La Rothière (1 er février) qui suivit le combat sanglant, mais stérile de Brienne (29 janvier), promit aux alliés un prompt succès. L’armée française, désespérant de la fortune de l’empereur, perdit tout courage. Abattue par les fatigues et la faim, elle poursuivit, sombre et
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muette, sa marche sur Troyes ; une grande partie des jeunes soldats abandonnèrent les drapeaux et se hâtèrent de regagner leurs foyers. Mais les hésitations du vainqueur laissèrent à l’empereur le temps de se remettre et de rassembler de nouvelles forces. Les difficultés de l’approvisionnement au milieu de l’hiver, en pays ennemi, obligèrent, d’ailleurs, les deux armées à se séparer de nouveau ; Schwarzenberg marcha sur la capitale en suivant la Seine, et Blucher en longeant la iMarne; ainsi l’empereur, dont les talents militaires brillèrent de nouveau dans tout leur éclat, parvint à relever le moral de ses soldats par des exploits dignes de ses beaux jours. Avec une hardiesse inouïe, il laisse une faible troupe seulement pour occuper Sclnvarzenberg; puis, avec le reste de ses forces, il fond sur l’armée de Blucher, la défait cinq fois en cinq jours (10-15), dans les rencontres de Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry et de Vauchamps, et l’oblige à battre en retraite. Puis il se tourne avec la rapidité de la foudre vers le gros de l’armée, et le force également, par les victoires de Nangïs et de Montereau (17-18 février), ü se replier sur Troyes. Ces succès firent une telle impression sur les alliés que, dans les nouvelles négociations qui furent ouvertes à Châtillon (11-14 février), il n’aurait pas été difficile à l’empereur de se maintenir sur le trône, s’il avait renoncé aux territoires annexés à la France ou gouvernés par ses parents. La crainte générale d’un soulèvement en France, l’aversion d’Alexandre pour les Bourbons, qu’il avait jadis expulsés de Courlande, les égards
des Autrichiens envers le gendre de leur empereur pesaient d’un poids énorme dans la balance de la paix. Mais les prétentions de Napoléon, qui s’élevaient à chaque revirement favorable , les pouvoirs limités de son diplomate Caulaincourt et ses propres déclarations vagues et ambiguës retardèrent assez la conclusion pour permettre à Blucher, l’ennemi le plus irréconciliable de Napoléon, de réparer sa défaite en appelant à son aide l’armée du Nord sous les ordres de Bulow et de Winzingerode, et de remporter de nouveaux avantages à Craonne et à Laon (7 et 9 mars). La maladie de Blucher et l’incertitude qui en résulta dans le commandement en chef empêchèrent les alliés de remporter une victoire complète. Toutes les négociations furent alors rompues; l’empereur d’Autriche, qui s’était posé en médiateur pour des raisons de parenté, sacrifia son gendre et son petit-fils à la paix de l’Europe; le prince-régent d’Angleterre, le plus zélé protecteur des Bourbons, tra- • vailla à la restauration de la dynastie légitime et fut pour les Bourbons ce que Louis XIY avait été pour les Sluarts. On résolut de marcher sur Paris et de détrôner Napoléon. La victoire de Reims (13 mars), où l’émigré français Saint-Priest, qui commandait une division russo-prussienne, tomba avec la moitié de ses soldats, fut la dernière étincelle de la gloire impériale; mais elle ne servit qu’à éclairer l’abîme au bord duquel Napoléon était arrivé. La rencontre d’Arcis-sur-Aube (20, 21 mars), le convainquit bientôt que son armée épuisée et réduite ne pouvait plus rien contre les rangs compacts des ennemis, et cette
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certitude le remplit d’irrésolution. Pendant que les armées alliées s’avançaient vers Paris où sa présence était impérieusement nécessaire, il perdit son temps en marches hardies, mais stériles. Il existait encore un moyen de salut, l’appel au peuple pour une guerre nationale. Si Napoléon s’était adressé franchement et sincèrement à la nation, avait promis le rétablissement de la liberté civile et avait excité le patriotisme vivace des Français, il aurait pu rendre difficiles et peut-être impossibles les progrès des alliés; mais il avait toujours placé sa confiance dans les baïonnettes et comprimé toutes les libertés sous son despotisme militaire; comment aurait-il eu tout à coup de la confiance dans le peuple qui n’en avait plus en lui? Cependant la lutte héroïque de quelques milliers de gardes nationaux à la Fère-Champenoise (25 mars), montra quelle énergie il y avait encore dans le peuple. —Lorsque Carnot, qui autrefois avait dédaigné la faveur du maître tout-puissant, offrit son aide à l’empereur trahi par le sort des batailles, celui-ci ne lui confia pas la garde de la capitale où le général estimé de tout le monde aurait pu agir le plus efficacement, mais la citadelle d’Anvers, tandis que son frère Joseph fut chargé du commandement en chef de la garde nationale, l’impératrice mise à la tête de la régence et des hommes d’un talent médiocre ou d’une fidélité douteuse investis des postes les plus importants. A peine les armées ennemies, après de sanglants combats autour de Paris, eurent-elles pris Montmartre d’assaut (30 mars), que Joseph résigna ses
pouvoirs entre les mains de Mortier et de Marmont, et quitta la capitale menacée. Après les efforts les plus courageux, les deux maréchaux durent céder au nombre et rendre la ville. Alors, les alliés entrèrent dans Paris (31 mars).
Fondation du nouveau régime.
§ 10:2. Victoire de la légitimité. Auparavant déjà, l’impératrice s’était rendue à Blois avec son fils âgé de quatre ans, et avait ainsi facilité de beaucoup au rusé Talleyrand qui avait en main tous les fils de l’intrigue, la tâche de travailler dans l’intérêt de la dynastie expulsée. Il joignait à une grande lucidité d’esprit une habileté de parole et une souplesse de forme remarquables; mais son caractère était vénal, sa conduite abjecte et, bien qu’il fût noble et prêtre, il avait pris part à la révolution. La régence de Blois n’eut bientôt ni puissance ni crédit, lorsque l’empereur Alexandre élut domicile dans le palais de Talleyrand et se laissa diriger par les conseils de l’habile diplomate. Les émigrés qui étaient rentrés pendant l’empire et que Napoléon avait vainement cherché à rattacher par des faveurs de tout genre à sa maison et à sa cause, et les prêtres non assermentés de la Révolution qui, par suite du Concordat, avaient récupéré des places eide l’influence, s’efforçaient d’exciter les sympathies du peuple en faveur de l’ancienne dynastie et du système consacré du passé. Ces efforts combinés répondaient au besoin
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de paix de la nation épuisée et fatiguée. Dès le 1 er avril, les sénateurs présents à Paris prononcèrent la déchéance de Napoléon avec des invectives contre celui devant qui ils rampaient dans la poussière peu de temps auparavant. Talleyrand en avait fait la proposition d’une voix hésitante; une fois au moins dans sa vie il fut embarrassé. Un gouvernement provisoire qui avait pour chef Talleyrand et pour membres, avec l’abbé royaliste de Montesquiou, plusieurs adversaires de Napoléon (Dalberg, neveu du prince primat, Jaucourt, Beurnonville) conduisit les affaires jusqu’au nouvel ordre de choses. Les princes alliés n’avaient pas encore officiellement annoncé à qui la couronne de France serait conférée et Alexandre avait déclaré à plusieurs reprises que l’on consulterait avant tout le vœu du pays ; c’est pourquoi les agents des Bourbons, tels que Semallé, Morin, Maubreuil s’occupaient activement de provoquer des démonstrations royalistes à l’entrée des alliés dans la capitale. Mais la détrônisation de Napoléon était considérée comme nécessaire au repos de l’Europe, et, comme les dispositions du peuple, surtout dans le sud (à Bordeaux) et à l’ouest, semblaient favorables aux Bourbons, la restauration de la dynastie légitime devint bientôt le mot d’ordre général. En ce moment, les hommes changèrent plus promptement que les choses; Napoléon apprit combien la popularité est courte et changeante, tandis que le comte d’Artois exprimait à Semallé son profond étonnement de cette conversion inespérée et magique du noir au blanc.