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LA RESTAURATION

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illusion. Après un entretien avec Louis XVIII à Saint-Denis, Fouché, que Talleyrand avait présenté au roi, avait dissous le gouvernement provisoire et fait fermer la nuit les salles des séances des Chambres qui s’étaient déclarées en permanence. Quelques jours après la reddition de Paris, les Bourbons rentrèrent aux Tuileries grâce aux baïonnettes étrangères. Le peuple était tranquille et indifférent. Les armées furent congédiées, les Chambres dissoutes et un certain nombre d’hommes qui avaient présidé jusque-là aux destinées de la France et de ses armées, furent atteints par une série de proscriptions et exilés, dépouillés de leurs emplois ou condamnés à mort. Et c’était Fouché qui dressait la liste de proscription! Parmi ceux qui furent frappés, on comptait Ney et Labédoyère. Lu condamnation de l’illustre maréchal delà Moskowa fut une flétrissure pour la cour des pairs, et son exécution (7 décembre 1815) qu’il commanda lui-même, passa pour une violation de la convention conclue avec Wellington. Ce qui la rendit plus pénible encore, c’est qu’on vit à côtédeNeyunhommecommeDavoustlibre, honoré et bientôtélevéà la pairie, parce qu’il avait trahi encore à temps son ancien seigneur et maître. Lavalette qui, comme directeur des postes, avait travaillé au rétablissement de Napoléon fut condamné à mort pour crime de haute trahison ; mais il fut tiré de sa prison par sa lidôle épouse, Émilie Louise Beauharnais, nièce de l’impératrice Joséphine, et après s’être tenu caché pendant quelques semaines , il parvint à s’échapper de Paris avec l’aide de quelques officiers

anglais. Parmi les exilés se trouvaient tous les membres de la famille de Napoléon et tous les « régicides, » c’est à dire les membres de la Convention qui avaient voté la mort de Louis XVI, et entre autres Fouché qui, pour cette raison, fut obligé de déposer la charge de ministre de la police qui lui avait d’abord été laissée par les Bourbons, et de se rendre à l’étranger. Siéyès, Carnot, Barère, Cambacérès, puis les généraux et les hommes d’Ëtat comme Soult, Maret, Thibaudcau, Arrighi, Mouton, qui s’étaient ralliés à Napoléon pendant les Cent jours quittèrent également la France. La plupart élurent domicile en Belgique; Fouché, au contraire, se rendit d’abord à Dresde comme ambassadeur, et termina ensuite sa carrière agitée dans l’empire d’Autriche ; il mourut le 25 décembre 1820 à Trieste. Il avait quitté la France sous un déguisement pour ne pas être reconnu.

Cependant, plus d’un demi-million de troupes alliées entrèrent dans les différentes provinces de l’empire français et se vengèrent sur les habitants des souffrances et des misères qu’ils avaient fait subir si longtemps à d'autres peuples. Les souverains alliés s’établirent de nouveau à Paris et secondèrent les Bourbons de conseil et d’action pour la fondation du nouvel ordre de choses. Enfin, lorsque la Bestauration parut assurée et que l’organisation politique de la France fut régléeau gré d’Alexandre, on conclut le second traité de Paris (20 novembre 1815), par lequel la France rentrait dans ses limites de 1790, restituait aux anciens propriétaires

tous les trésors des arts et des sciences qu’elle avait enlevés, et s’engageait à payer "00 millions de francs d’indemnité et 5 entretenir pendant cinq ans dans dix-sept places frontières une armée alliée de 150,000 hommes. La proposition faite par la Prusse et appuyée par les Pays Bas et le Wurtemberg, de réunir à l’Allemagne les anciennes provinces germaniques de Lorraine et d’Alsace, proposition étayée des plus solides raisons par des hommes d’État et des généraux tels que Gneisenau, Stein, Hardenberg, Ilumboldt, Munster, etc., échoua contre l'opposition de la Russie et de l’Angleterre qui regardaient une France forte comme nécessaire au repos de l’Europe et au maintien de la paix.

Alexandre nourrissait déjà le projet de délivrer l’Orient chrétien du joug des Turcs; à cet effet, il avait besoin d’une France puissante; d’uue autre part, la crainte de voir l’Allemagne devenue trop forte se tourner contre la Russie, le décida à se refuser à un amoindrissement du territoire français.

DEPUIS LA FONDATION DE LA SAINTE ALLIANCE JUSQU’A LA BÉVOLÜTION DE JUILLET

§ 112. La Sainte- Alliance. Les couches supérieures de la société qui, dans le coursordinaire des choses, sont le moins exposées aux vicissitudes de la vie, avaient été rudement éprouvées par la Révolution et par le despotisme militaire de Napoléon. C’est parmi

elles surtout que l’on vit se réveiller le sentiment religieux, et la dévotion remplacer le scepticisme et la crédulité. Pénétrés des mêmes sentiments, les trois monarques alliés, le sentimental empereur Alexandre, que dirigeait la fanatique madame de Krudener, le pieux roi Frédéric Guillaume de Prusse et l’empereur François d’Autriche, conclurent, avant leur départ de Paris, la Sainte-Alliance (26 septembre 1815), à laquelle accédèrent toutes les puissances européennes, à l’exception de la pratique et prudente Angleterre et du pape qui se retrancha derrière son exclusivisme orthodoxe. (La France fut admise dans l’alliance après le congrès d’Aix-la-Chapelle (octobre 1818) où elle obtint l’évacuation de ses places fortes par les troupes étrangères). Les trois souverains, conformément aux paroles de la sainte Écriture, qui ordonne ù tous les hommes de s’aimer comme frères, de rester unis par les liens de la fraternité véritable et indissoluble, de se prêter toujours aide et assistance, promettaient de gouverner leurs sujets en pères de famille, de maintenir la religion, la paix et la justice : ils se considéraient comme membres d’une seule et même religion chrétienne, chargés par la Providence de diriger les branches d’une seule famille; ils engageaient toutes les puissances à reconnaître les mêmes principes. — La Sainte-Alliance fit ainsi du christianisme le véhicule de la forme monarchique aussi absolue que possible; elle chercha d’ailleurs à répandre la morale chrétienne moins que la religiosité et la dévotion extérieure. Si l’empereur Alexandre qui n’était

pas inaccessible aux idées libérales et généreuses et le pieux roi Frédéric Guillaume pouvaient avoir été dirigés par des motifs religieux, l’accession de l’empereur François, dépourvu de poésie et d'imagination, et l’influence de son conseiller Metternich donnèrent au contraire à l’alliance mystique-patriarcale cette tendance réactionnaire qui la fit bientôt apparaître comme une œuvre de ruse et d’hypocrisie et la rendit l’exécration des peuples. L’Europe resta plus de dix ans sous l’influence de la Sainte-Alliance; compression de toutes les idées révolutionnaires par la lutte contre le principe de la souveraineté du peuple et l'avènement de constitutions démocratiques, maintien de la situation actuelle ou retour du passé, extension du système monarchique et de l’autorité gouvernementale par le raffermissement des relations patriarcales entre les seigneurs et leurs sujets, telles furent les principales conséquences de cette alliance qui fut ainsi transformée en un boulevard de la légitimité. Et afin que le souvenir en demeurât toujours vivant, on ouvrit de temps en temps des congrès de princes (à Aix-la-Chapelle en 1818, à Troppau en octobre 1820, à Laybach en 1821, à Vérone en 1822) où l’on délibérait sur les mesures ù prendre pour atteindre dans tous les pays le but indiqué par Metternich. La mort de l’empereur (1 er décembre 1825) enleva à la Sainte-Alliance son plus solide appui et prépara l’écroulement de tout l’édifice par la féconde révolution de juillet qui amena en France une « royauté citoyenne » avec le principe de la souveraineté du

peuple et provoqua la séparation de la Belgique du royaume des Pays-Bas et le soulèvement de la Pologne contre la domination russe.

Église. La curie romaine ne se laissa pas entraîner par les idées de tolérance. Tandis que les trois souverains, sans égard pour les différences de confession, se tendaient une main fraternelle, le pape déclara que les sociétés bibliques étaient une peste etressuscita, par une bulle, l’ordre des jésuites (7 août 1814). Les fils de Loyola reparurent ouvertement ou secrètement dans la plupart des pays catholiques de l'Europe, (en Italie, en Suisse, en Belgique, en Irlande, en Autriche, en France, etc.), s’emparèrent de l’enseignement et répandirent de nouveau la semence des dissensions confessionnelles. Comme antidote contre l’esprit démocratique du peupleavide . de lumière, les jésuites et tous les ennemis du progrès furent accueillis avec faveur et protégés par les classes élevées, les princes et les gouvernements. Les tendances libérales et les demandes de réformes qui sc produisirent d’une manière de plus en plus décidée dans les deux Églises, trouvaient au contraire peu de sympathie et d’écho chez les gouvernants. --La cour de Rome, mécontente de ce que le Congrès de Vienne n’eût pas rétabli l’ancien régime partout, persista dans une protestation impuissante contre les résolutions qui y avaient été prises et chercha à conserver son caractère d’immutabilité en rétablissant des formes surannées et des institutions tombées en désuétude, qui restèrent toutefois sans influence sur une époque dont l’esprit

avait pris une autre direction; tel fut par exemple le rétablissement de l’ordre de Malte, acte qui plus tard fut imité même par la Prusse protestante, mais qui ne parvint pas à galvaniser un cadavre. Les rapports entre l’Église et l'État furent régularisés dans la plupart des pays, au moyen de concordats, après que le libéral et patriotique évêque de Wessenberg eut vainement cherché à amener la conclusion d’un concordat allemand et général avec le pape. L’Église protestante d’Allemagne reçut une nouvelle forme, lorsque le pieux roi de Prusse, préoccupé d’une rénovation religieuse, lit, à l’occasion de la fête jubilaire de la Réforme (4817) un appel à l’union volontaire des confessions luthériennes et réformées si longtemps séparées. Les partisans des deux communions se rallièrent avec empressement à cette idée conforme à l’esprit du temps et fondèrent dans la plupart des États une Église protestante-évangélique qui maintenait de part et d’autre le symbole, mais ne reconnaissait que l’Écriture comme règle de foi,

§ 113. Constitutions et partis. Napoléon s’était aperçu trop tard que les progrès du siècle réclamaient une participation des peuples à la direction des affaires et une organisation basée sur des constitutions immuables. On ne put éprouver le degré de sincérité de l’assurance qu'il avait donnée à son débarquement à Cannes, d’aller dans l’avenir au devant des vœux de l’opinion. Mais pendant la lutte contre son despotisme militaire, les peuples avaient si énergiquement affirmé leur majorité, qu’une plus longue

résistance à leurs prétentions devait sembler une iniquité en état d’ébranler de nouveau la paix si péniblement établie. Aussi, les puissances alliées reconnurent-elles en principe que la monarchie constitutionnelle ou tempérée, qui s’était développée sur le sol de l’Angleterre et qui reposait sur une combinaison des droits du souverain et du peuple, était la forme de gouvernement la mieux appropriée aux besoins de l’époque, parce qu’elle sauvait la dignité du trône, assurait au peuple la jouissance de ses droits imprescriptibles (consentement des impôts, contrôle sur l’application des revenus publics et participation à la législation) et, par la liberté de la presse, fournissait à la nation et au gouvernement les moyens de répandre la vie publique, de signaler et d’abolir les abus, les injustices et les institutions inopportunes. Ainsi le système représentatif, qui subordonne l’action du pouvoir gouvernemental à l’assentiment des Chambres, devint prépondérant en Europe et trouva même accès là où la tradition, le caractère national ou l’ignorance du peuple l’empêchèrent de se consolider, comme en Espagne et en Italie. Un régime représentatif fut aussi promis aux États allemands, et Alexandre introduisit en Pologne une constitution libérale. La France et les Pays Bas obtinrent un nouveau système représentatif, tandis que la Hongrie et la Suède conservèrent leurs anciennes institutions constitutionnelles. L’Autriche seule ferma soigneusement ses frontières au nouveau régime et n’accorda au peuple aucune influence sur la marche du gouvernement (car les états qui existaient ou qui furent

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LES PEUPLES ET LES ÉTATS DE l’eUUOPE, ETC. 53

institués dans certaines parties de la monarchie, avec une représentation prépondérante de la propriété foncière aux mains de la noblesse, n’avaient d’autre droit que celui de consentir et de répartir les impôts) ; en Russie où la majorité du peuple se composait de paysans serfs, il n’y avait aucune des conditions fondamentales d’un gouvernement constitutionnel. A peine le bruit des armes s’était-il apaisé, que les peuples tournèrent leurs regards scrutateurs vers la politique intérieure et examinèrent ce qui leur était le plus avantageux. Il se forma alors deux partis puissants : les adhérents du premier, nommés tantôt aristocrates, tantôt conservateurs ou serviles, désiraient accorder le moins possible de droits aux peuples; leurs adversaires, démocrates, libéraux ou radicaux en réclamaient, au contraire, la plus grande somme possible, et tandis que les premiers cherchaient de toutes leurs forces à empêcher l’introduction de formes constitutionnelles ou, quand elles étaient introduites, h les dépouiller par tous les moyens de l’élément démocratique, les autres s’efforcaient de fonder et de développer la vie constitutionnelle et d’étendre les droits politiques du peuple. En général, les gouvernements étaient composés d’aristocrates, et les libéraux formaient l’opposition. Ces deux camps se subdivisaient en une infinité de groupes de nuances différentes. Depuis 1830, les hommes dits du juste milieu cherchèrent vainement à rapprocher les deux tendances opposées; ils ne firent qu’augmenter le nombre des partis, en en créant un troisième qui, combattu parles deuxautres,

offrit un asile à tout ce qui était modéré, indécis ou craintif.

§ 114. Le libéralisme en Allemagne. Quoique la scission entre le parti rétrograde et les hommes de progrès s’étendit à toute l’Europe, l’Allemagne fut pourtant le principal siège de l’opposition libérale contre tout ce qui était suranné, traditionnel et absolu dans l’État et dans l’Église. La raison en était dans la marche des affaires publiques autant que dans le caractère allemand. Bientôt après la paix, la politique prit en Allemagne une tournure tellement antidémocratique , que tous les patriotes commencèrent à désespérer de la réalisation des promesses faites; les uns se retirèrent mécontents de la vie publique, d’autres luttèrent, par la parole ou la plume, leurs seules armes, contre la politique astucieuse. Le peuple allemand, confiant dans les assurances des princes , s’était levé contre le dominateur étranger pour secouer les chaînes d’une servitude honteuse; mais l’ennemi du dehors une fois vaincu , les libertés qu’on lui avait promises lui furent refusées. Aussi l’ancienne confiance ne tarda pas à disparaître, et l’on vit grandir une opposition redoutable contre tous les gouvernants et les autorités. Cette opposition devint d’autant plus vigoureuse qu’elle se trouvait dans la légalité, qu’elle défendait la foi publique et la morale contre la fausseté et les perfidies diplomatiques, et qu’elle pouvait invoquer en sa faveur l’opinion et les efforts des plus nobles patriotes, des Stein, des Schœn, des Arndt. Les discours des libéraux trouvèrent d’autant plus d’écho dans la nation , que la vie publique était plus imparfaite, et la détention de droits légitimement dus avait creusé un profond abîme entre les gouvernants et le peuple. L’opposition croissante se fit bientôt sentir aux souverains ; mais au lieu de l’arrêter par des concessions raisonnables, ils lui opposèrent la violence et la répression, et donnèrent ainsi à J’État un caractère polieier. On comptait réfréner les forces re-

belles par la contrainte et le mystère ; mais on ne fit qu’accroître par là l'aversion ^inhérente à la nature germanique pour toute espèce d’entrave à la liberté personnelle. Les libéraux , exclus par les gouvernants ombrageux de toute participation à la politique active, obéirent au penchant inné des Allemands pour les théories et les systèmes et opposèrent aux circonstances du moment des créations imaginaires. Le libéralisme prit ainsi un caractère peu pratique, et son opposition eut moins en vue la suppression de certains vices et de certains abus que l’introduction d’autres institutions et d’autres formes d’Etat difficiles à réaliser. On abandonna le terrain de la réalité et l’on s’égara dans un monde chimérique. Dans cette lutte pour des théories politiques et des principes généraux, les libéraux perdirent souvent de vue la vie populaire et les classes inférieures, et c’est pourquoi, plus tard, ils ne furent pas nioins surpris que leurs adversaires par les questions sociales.

France.

§ 115. Louis XVIII. La Restauration amena dans ce royaume profondément agité un remarquable revirement d’idées et de sentiments. D’abord, les tendances opposées aux opinions révolutionnaires l’emportèrent et l’on vit se produire ce fait singulier que le roi bien pensant ne parvint qu’avec peine à protéger la charte qu’il avait élaborée lui-même et maintenue autant que possible contre le zèle' du parti royaliste extrême, des ultras désignés par leurs adversaires sous le nom de « Jacobins blancs, » et qu’Alexandre même lui conseilla de dissoudre la « Chambre introuvable, » afin de mettre une digue aux efforts impétueux des royalistes pour rétablir la

France dans toutes les conditions du passé (septembre 1816). Le scepticisme libéral avait été remplacé par un fanatisme superstitieux qui, joint au royalisme ardent, provoqua dans le midi de la France des scènes d’horreur qui surpassaient les épisodes les plus sanglants de l’époque révolutionnaire (septembre 1815). A Marseille, à Toulon, à Nîmes, à Avignon; à Toulouse et dans d’autres villes, des bandes de populace furieuse se ruèrent sur tous les habitants connus pour être protestants, bonapartistes ou républicains et les assassinèrent par centaines de la manière la plus cruelle. A Avignon, le maréchal Brune fut tué à coups de fusil et son cadavre jeté dans le Rhône; à Toulouse, le général Ramel tomba victime de la fureur populaire en cherchant à apaiser les désordres des royalistes. Les protestants durent s’enfuir ou se cacher et leurs églises furent fermées; le meurtre, le pillage et l’incendie étaient à l’ordre du jour; le pays était livré aux chefs de bandits qui accomplissaient librement leur œuvre sous les yeux des préfets et même par leurs ordres; la terreur était passée aux mains du royalisme. Le clergé acquit une grande influence, surtout par la protection du comte d’Artois et de la duchesse d’Angoulème, chefs du parti réactionnaire : « le trône et l’autel ! » telle fut dès lors la devise des zélateurs royalistes qui prétendaient connaître les droits et les privilèges de la couronne mieux que le roi, et qui obligeaient celui-ci à s’enfoncer de plus en plus dans les voies réactionnaires qu’ils lui prescrivaient. L’élection de l’ancien conventionnel et

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« régicide» Grégoire comme membre de la Chambre des députés, mais plus encore l’assassinat par Louvel du duc de Berry, neveu du roi, sur lequel reposaient toutes les espérances des Bourbons — Louis XVIII et le fils aîné de son frère (Angoulême) n’ayant pas d’enfants — favorisèrent les tendances du parti rétrograde. Le roi, accablé de reproches, se vit obligé de congédier le ministère Decazes (mars 1820), ministère modéré qu’il avait investi d’une confiance particulière, et de consentir à une limitation de la liberté individuelle (par la faculté accordée aux ministres de faire des arrestations extraordinaires), de la liberté de la presse et du droit électoral. L’ardeur royaliste se déploya surtout sous le ministère Villèle (1823). La Chambre repoussa de son sein le député libéral Manuel qui, dans son discours contre l’invasion de l’Espagne, se servit de quelques expressions dans lesquelles l’assemblée crut trouver une apologie du régicide, et l’armée conduite par le duc d’Angoulême franchit les Pyrénées pour rétablir en Espagne la monarchie absolue. L’irritation du peuple se traduisit en conspirations, en tentatives d’assassinat et en émeutes.

§ 116. Charles À'. Louis XVIII termina, le 24 septembre 1824, son existence pleine d’épreuves et de vicissitudes. De rudes expériences lui avaient enseigné la douceur et la modération; la violence impétueuse des autres membres de la famille royale remplit ses derniers moments de tristes pressentiments. Son frère, le comte d’Artois, devint roi de France sous le nom de Charles X . Par son couronne-

ment et son sacre solennels à Reims (29 mai 1828), il sembla annoncer l’intention de suivre les traditions des anciens rois « très chrétiens. » C’est pourquoi il se tourna vers la noblesse et le clergé. Comme il y avait à craindre que la restitution tant désirée des biens d’émigrés, qui aurait eu pour conséquence une transformation complète de la propriété, n’amenât une nouvelle révolution, le roi et le parti réactionnaire renoncèrent enfin à ce projet; mais ils décidèrent les Chambres à voter une indemnité d’un milliard de francs en faveur des royalistes qui avaient souffert des pertes par suite de l’émigration. Le mécontentement que cette loi souleva dans la nation devint général dans les rangs des libéraux, quand les influences jésuitiques firent prendre des résolutions contre la profanation des objets du culte (loi de sacrilège) et introduire des congrégations de sœurs, comme prélude du rétablissement des ordres monastiques. Le roi fut amené à favoriser le clergé, autant par la tendance dévote que son esprit avait prise sous la direction de l’orthodoxe duchesse d’Angoulême, que par l’intention d’opposer comme une digue aux idées révolutionnaires la régénération religieuse de la France. Charles X comptait opérer cette régénération en rendant au clergé son ancienne prépondérance, en fondant de riches prélatures, en secondant le monachisme et en restaurant la bigoterie et la superstition développées par la poésie romantique. Les jésuites revinrent, quoique non ouvertement; ils fondèrent des congrégations pieuses et cherchèrent à s’emparer de l’enseigne-

ment. Le roi renforça ainsi l’opposition libérale; car tous les hommes éclairés et littéraires s’éloignèrent d’un gouvernement qui s’érigeait en protecteur de l’obscurantisme. Tandis que le souverain aveuglé croyait mettre l’esprit du peuple dans ses anciennes chaînes par des missions et des pénitences à contre temps, la jeunesse intelligente se pressait aux leçons des professeurs de l’université de Paris (Guizot, Villemain, Royer-Collard, etc.) et applaudissait aux articles libres et hardis de la presse de l’opposition (Globe, National, Constitutionnel, etc.), aux chansons libérales de Béranger et aux pamphlets de l’helléniste Paul Louis Courier ; le bourgeois lisait les ouvrages de Voltaire et des encyclopédistes, répandus et popularisés par des éditions à bon marché, ou les histoires et les mémoires du temps de la Révolution ou de l’Empire (Thiers, Mignet, etc.).

§ 117. La révolution de juillet. Charles X, sans tenir compte du changement qui s’était opéré dans les idées du pays, s’engagea de plus en plus dans les voies de la réaction. Le ministère libéral de Martignac (depuis le 4 janvier 1828) dut se retirer pour faire place h un ministère ultra-royaliste sous la présidence de Polignac (8 août 1829); la Chambre ayant exprimé, dans le discours d’adresse, sa désapprobation de la politique impopulaire du gouvernement, elle fut dissoute et l’on procéda à de nouvelles élections. Ce fut en vain. Les membres de l’opposition reparurent en nombre plus considérable et confirmèrent ainsi la défiance du peuple à l’égard du nouveau ministère. Cette leçon ne profita pas à

Charles X. 11 espérait vainement que des dispositions plus favorables seraient engendrées au sein de la nation par la gloire militaire dont les troupes françaises se couvraient à la même époque en Afrique où elles tiraient vengeance des outrages faits aux vaisseaux et au consul français par le dey d’Alger, dont elles conquirent la capitale; le choix du général enleva à l’entreprise tout son éclat; car Bourmont, le traître de Waterloo, était ministre de la guerre et chef de l’armée. A peine le Moniteur eut-il publié (26 juillet) les trois fameuses ordonnances qui suspendaient la liberté de la presse, dissolvaient la Chambre et modifiaient arbitrairement le système électoral, que la révolution de juillet éclata (28 juillet). Après trois jours de lutte héroïque, le peuple renversa la dynastie des Bourbons. Les députés présents à Paris instituèrent, le 29 juillet, pendant qu’on se battait vaillamment dans les rues, un gouvernement provisoire auquel Lafitte, Casimir Périer, Odilon Barrot, etc., prirent part, jusqu’à ce que, le parti constitutionnel l’ayant emporté sur le parti républicain, le duc Louis ■ Philippe d'Orléans fût nommé régent, grâce à l’appui du riche, généreux et patriotique banquier Lafitte et de l’illustre général Lafayette, chef de la garde nationale nouvellement créée. Charles X offrit trop tard de retirer les ordonnances détestées et de nommer un ministère populaire; pour la troisième fois, il dut s’exiler avec sa famille, tandis que son habile parent Louis- Philippe, après avoir juré d’observer la charte revisée en hâte, augmentée de quelques dispositions

libérales et dépouillée de quelques articles restrictifs, monta sur ce trône en butte h tant de vicissitudes (9 août 1830). Le rétablissement des couleurs nationales inaugura la « royauté citoyenne » fondée par le peuple. Les exilés qui séjournaient à l’étranger (Soull, Siéyès, Bassano, etc.) rentrèrent dans leur patrie, tandis que Marmont (duc de Raguse) commandant de la garnison de Paris, dut quitter la France. Charles X mourut, en 1836, à Goritz.

Luttes constitutionnelles au midi de l’Europe.

§ 118. Absolutisme et camarilla en Espagne. Dans ces pays romans qui étaient restés durant des siècles sous la tutelle oppressive du clergé, les idées répandues dans le monde par la Révolution n’avaient pas pénétré chez le peuple; elles n’existaient que dans la tête des gens instruits et, comme il était dangereux de les professer, elles furent propagées dans des sociétés secrètes. Les membres de ces associations politiques prirent le nom de francs-maçons en Espagne et en Portugal, de carbonari en Italie ; leurs tendances principales étaient la suppression de la théocratie, l’introduction des libres formes constitutionnelles, l’instruction du peuple, l’exaltation du patriotisme et du sentiment national. Leur influence se fit d’abord sentir eu Espagne. Ferdinand VII, prince faux et défiant, maître dans l’art de la dissimulation qu’il avait appris à pratiquer pendant son séjour forcé en Fi ance, se débarrassa des Cortès par un coup d’État heureusement accompli (10 mai 1814)

et ramena, avec la monarchie absolue, tous les abus de l’ancien régime. La noblesse et le clergé, qui enveloppaient le roi de leurs filets, rentrèrent en possession de leurs privilèges et de leurs immunités; les couvents furent rétablis, les jésuites purent revenir, l’inquisition reparut et avec elle la torture et toutes les horreurs d’une sombre époque. Une persécution terrible s’étendit non seulement sur tous les partisans de la France ( afrancesados ), sur ceux qui avaient été investis d’un emploi du temps de Joseph ou l’avaient servi d’une manière quelconque, mais aussi sur les chefs et les partisans des Cortès, sur les chefs de bandes qui avaient versé leur sang pour le roi et la patrie et qui prétendaient en récompense avoir part à la gestion des affaires et à la liberté civile. Un grand nombre des combattants les plus héroïques moururent de la main du bourreau; d’autres, errants et proscrits, se réfugièrent à l’étranger; ceux qui restèrent furent obligés de cacher leurs vues et leur colère. Une camarilla composée de privilégiés égoïstes, de prêtres fanatiques, de vils courtisans et de femmes intrigantes, obtint la confiance de Ferdinand et le poussa à persécuter tous les libéraux de la façon la plus cruelle. Les soulèvements que provoquait dans les provinces ce régime d’arbitfaire et de vengeance, ne faisaient qu’augmenter la, rage des persécuteurs et le nombre des victimes. L’administration et la justice se trouvaient dans la situation la plus déplorable; malgré la lourdeur des impôts, le trésor était complètement épuisé; les colonies de l’Amérique du sud arboraient le dra-

peau de l’indépendance ; le commerce était paralysé ; le découragement et la consternation régnaient partout.

§ 119. Domination des Cortès. Le 1 er janvier 1820, une conspiration militaire éclata parmi les régiments rassemblés à Cadix et destinés à être embarqués pour l’Amérique du sud. Ils levèrent le drapeau de la révolte et proclamèrent la constitution des Cortès. Le colonel Riego était l’ûme de l’entreprise dont Quiroga, délivré de sa prison, prit la haute direction. En peu de temps, le soulèvement gagna toutes les parties de l’Espagne ; dans plusieurs provinces ou villes, la constitution des Cortès fut annoncée et la guerre déclarée à la royauté absolue ; mais l’insurrection conserva le caractère d’une conspiration dont la réussite n’était due qu’à l’impuissance d’un gouvernement qui se sentait trop impopulaire pour tenter une résistance énergique; le peuple ne comprenait pas de quoi il s’agissait et il prit peu de part à la lutte. Le roi chercha vainement à comprimer le mouvement par la force des armes et à réduire au silence par des promesses indécises les demandes menaçantes de rétablissement de la constitution de 1812; les soulèvements se multiplièrent et il ne resta bientôt plus au roi effrayé d’autre parti à prendre que de céder aux vœux des insurgés, de convoquer les Cortès et de prêter serment à la constitution qui, de roi absolu, le faisait simple exécuteur des ordres des représentants du peuple (7 mars 1820). Le nouveau régime subsista trois ans, au milieu de luttes et d’orages violents. Le roi détestait la consti-

tution qui lui avait été arrachée de vive force; les députés, auxquels se rattachèrent plusieurs clubs démocratiques aux aspirations républicaines, étaient exécrés par la camarilla , le clergé et tous les partisans du passé, à cause des coups qu’ils dirigeaient contre les couvents, les classes privilégiées, les institutions traditionnelles et les coutumes nationales, dans leurs discours et dans leurs actes; les Cortès, et surtout le parti des exaltés (exaltados), prenaient pour modèle l’Assemblée nationale française de 1789. Pour faire de l’argent, elles vendirent pour un milliard de fondations pieuses. Bientôt, des tempêtes furieuses se déchaînèrent de différents côtés contre les libéraux de Madrid qui abusaient de leur victoire, l/abord, les partisans de la royauté absolue créèrent une régence et une armée de la foi, pour dégager le roi des liens des constitutionnels (1821) ; le peuple excité par les prêtres et les moines courut aux armes à plusieurs reprises ; une sanglante guerre civile déchira la malheureuse nation. L’esprit de parti et la soif de vengeance étouffèrent tout sentiment d’humanité, changèrent des compatriotes en ennemis et firent fouler aux pieds le droit et la loi.

§ 120. Mouvements en Portugal, à Naples, en Sardaigne. Le triomphe des démocrates espagnols encouragea leurs adhérents de Portugal et d’Italie à les imiter. Des émeutes éclatèrent à Lisbonne et à Oporto; elles eurent pour conséquences l’éloignement de lordBeresford qui gouvernait au nom du roi absent et dans l’intérêt de l’Angleterre, la formation de juntes et la convocation des états ou Cortès

(26 janvier 1821); on introduisit une constitution modelée sur celle de l’Espagne, avec la liberté de la presse, la suppression de l’inquisition, des charges féodales, etc., et le roi y prêta serment pour le Portugal et le Brésil. À Naples, les carbonari, qui travaillaient à l’unification de l’Italie, turent encouragés à la révolte par l’exemple des Cortès d’Espagne. Une conspiration militaire à Nola prit bientôt un tel développement que le roi Ferdinand se vit obligé de consentir à l’introduction de la constitution espagnole (13 juillet 1820). Pepe et Carascosa, les chefs de la conspiration, entrèrent triomphants à Naples, à la tête des troupes révoltées et de leurs alliés, les carbonari. La Sicile même fut forcée, après une lutte sanglante, d’accepter la constitution étrangère. Le même fait se passa en Piémont où Victor-Emmanuel s’efforçait d’éteindre toutsouvenir deladomination française par un retour aux anciennes formes. Les jésuites s’étaient emparés de l’enseignement, le clergé et la noblesse étaient rentrés en possession de leurs privilèges; la liberté civile et la diffusion des lumières dans le peuple étaient restreintes et entravées par tous les moyens. Il en résulta du mécontentement; des sociétés secrètes et des conspirations se formèrent. Une insurrection de militaires et d’étudiants, à laquelle prirent part plusieurs personnages haut placés, et même l’héritier présomptif du trône, Charles-Albert de Carignan (mars 1821), fil de si rapides progrès, que le roi abdiqua en faveur de son frère et jusqu’à l’arrivée de celui-ci, transféra la régence au prince de Carignan. Ce dernier accorda

la constitution espagnole aux insurgés qui avaient en leur pouvoir la capitale et la citadelle. Mais la situation des choses se modifia avant la mise eh vigueur de cette constitution rejetée par le nouveau roi Charles-Félix, encore à Modène.

§ 121 . Intervention de la sainte alliance. Les chefs de la sainte alliance, alarmés par le nouvel esprit révolutionnaire qui semblait s’être aussi emparé de la jeunesse allemande, résolurent, sur les représentations de Metternich, de comprimer ces mouvements démocratiques. Le Congrès de Laybach (janvier) où se trouvait le roi Ferdinand qui y avait été invité par les autres souverains, convint de renverser par la force le régime constitutionnel à Naples. Ferdinand approuva le projet qui devait lui rendre son pouvoir absolu. Une armée autrichienne s’étant avancée, Pepe et Carascosa cherchèrent vainement à tenir tête à l’ennemi avec des forces imposantes; les lâches soldats du premier furent dispersés après un simple engagement. Les autres obligèrent leurs chefs h signer une honteuse capitulation (24 mars). Les Autrichiens occupèrent sans peine Naples et Capoue et restituèrent le pouvoir absolu au roi qui déclara nul tout ce qui était arrivé depuis la révolution. Le peuple ignorant et léger salua de ses acclamation la chute du régime constitutionnel dont il ne comprenait pas l'importance. Depuis lors, la théocratie et la royauté absolue, appuyées sur la police et la soldatesque mercenaire, se concertèrent pour comprimer tout mouvement libéral. Des vengeances terribles furent exercées contre tous ceux qui avaient

pris part à la conjuration ou s’étaient montrés partisans de la constitution. — Ce dénouaient décida du sort de la constitution piémontaise. A la -vérité, les libéraux enflammés par Santa Rosa luttèrent avec gloire à Novare; mais leur énergie fut bientôt brisée. Turin et Alexandrie furent occupés par les Autrichiens et l’absolutisme rétabli dans sa forme la plus rigoureuse et avec toutes les horreurs de la réaction (avril). — Les Cortès espagnoles n’eurent pas une fin beaucoup plus brillante. Encouragés par la compression rapide des mouvements constitutionnels en Italie, les souverains réunis au Congrès de Vérone (octobre 1822) sommèrent les Cortès de Madrid de modifier leur constitution et d’accorder au roi un pouvoir plus étendu. Les états démocraliques rejetèrent fièrement cette prétention. Une armée française, sous la conduite du duc d’Angoulême, franchit alors les Pyrénées. En vain les Cortès appelèrent le peuple aux armes; la liberté constitutionnelle n’avait aucun prix pour la masse dirigée par des prêtres et des moines, et le nouvel ordre de choses froissait ses habitudes et ses sentiments ; la guerre populaire, l’ancienne et glorieuse guérilla dans laquelle les Cortès avaient placé leur confiance, n’eut pas lieu ; la populace et la camarilla accueillirent les Français comme des sauveurs qui les délivraient du régime détesté des francs-maçons; en vain quelques chefs, Mina à Barcelone, Qjiroga ii Léon et d’autres encore, résistèrent avec courage et bravoure à l’armée étrangère; les soldats se montrèrent peu disposés à se battre et cherchèrent à se

garantir en temps opportun par des capitulations. Les Français entrèrent en vainqueurs à Madrid et, comme les Cortès s’étaient enfuies vers le sud avec le roi, ils nommèrent une régence. Cadix fut le dernier refuge des amis de la constitution, Les Français s’avançèrent devant cette ville. Les membres des Cortès perdirent courage; au lieu de s’enterrer sous les ruines de ce berceau de leur constitution, comme ils s’étaient vantés précédemment de le faire, ils conclurent avec les assiégeants un traité par lequel ils consentirent à leur dissolution et à la délivrance du roi. Ferdinand fut alors rétabli dans la plénitude de son pouvoir par des baïonnettes étrangères; toutes les institutions constitutionnelles furent abolies et le « parti apostolique », qui avait choisi pour mot d’ordre la royauté absolue, déchaîna alors toutes ses fureurs contre ses adversaires. Riego mourut par la main du bourreau (7 novembre); ceux qui partageaient ses idées subirent le même sort ou s’enfuirent par milliers à l’étranger pour échapper à la fureur du peuple. En Espagne, on combattit avec la même ardeur pour maintenir le passé qu’on avait auparavant combattu en France pour l’abolir. Dans les deux pays, le bas peuple servit d’instrument, ici exalté par les mots de liberté et d’égalité, là fanatisé pour la religion, la royauté et les institutions de ses pères.

§ 122. Luttes constitutionnelles en Portugal. La fin déplorable de la constitution des Cortès en Espagne excita la reine de Portugal (sœur de Ferdinand VII) et son second fils don Miguel à se débarrasser par

un coup d’Ëtat également de la constitution que détestaient la noblesse, le clergé et la cour. Encouragé par un soulèvement de la troupe et de la populace, dirigé par don Miguel en faveur de la royauté absolue, le faible et pusillanime Jean VI abrogea la constitution des Cortès et autorisa des poursuites contre les constitutionnels et les francs -maçons (mai et juin). Mais quand il eut formé le dessein d’apaiser le peuple en octroyant un pacte fondamental qui avait pour base la reconnaissance des droits réciproques, don Miguel excita une révolte contre son propre père (30 avril 1824); cette entreprise criminelle, au lieu de l’amener à la régence, le fit expulser du Portugal. Jean VI mourut deux ans après (10 mars 1826). Son fils aîné don Pedro, qui avait été proclamé empereur du Brésil en 1822, ne pouvant, d’après la constitution qu’il avait jurée, être en même temps roi de Portugal, transféra le gouvernement de la mère patrie à sa fdle mineure donna Maria da Gloria, et donna aux Portugais une charte basée sur des principes libéraux. Mais par malheur il confia la régence jusqu’à la majorité de la reine à son frère don Miguel rappelé de l’exil. Celui-ci ne fut pas plus tôt en possession du pouvoir, qu’avec l’aide de sa mère et du parti apostolique, il renversa la constitution à laquelle il avait prêté serment, se fit déclarer souverain absolu (23 juin 1828) et sévit par l’exil, l’emprisonnement et la mort contre les amis et les partisans du régime constitu-, tionnel. Mais la domination du despote parjure ne fut pas de longue durée. Don Pedro ayant été obligé

de céder la couronne impériale du Brésil à son fils mineur, don Pedro II (1831) débarqua en Portugal avec une armée recrutée en grande partie à l’étranger et, secondé par l’Angleterre et par la France, il serra son frère de si près dans une guerre de deux ans (1832-34) que celui-ci se vit enfin forcé de renoncer au trône (7 juin 1834) et de quitter le pays. Pedro rétablit ensuite la constitution des Cortès. Sa mort précoce (24 septembre 1834) qui mettait le gouvernement entre les faibles mains de sa fille, fut une calamité pour le pays déchiré par les factions et pressé par le besoin d’argent.

§ 123. Les républiques sud -américaines. Durant trois siècles, le vaste continent du sud de l’Amérique resta soumis à l’Espagne, si oppressif que fût le joug de la métropole, si criants que fussent les abus. Car les Espagnols nés en Europe pouvaient seuls, à l’exclusion des créoles, revêtir les emplois publics et les dignités ecclésiastiques; ils en tiraient parti pour s’enrichir, sans se soucier le moins du monde d’instruire et d’éclairer la population. Le commerce était étroitement enchaîné, les produits des colonies ne pouvant être livrés qu’à des Espagnols et les marchandises espagnoles pouvant seules être introduites (d’abord de Séville, puis de Cadix) dans les colonies. La culture du tabac était un monopole royal et se trouvait principalement dans les mains des Espagnols ; les produits de la mère patrie, comme le vin, l’huile, etc., ne pouvaient pas être récoltés dans les colonies; la culture de la canne à sucre, l’éducation des vers à soie, l’exploitation des

mines de fer étaient défendues; les denrées introduites sur des navires espagnols étaient frappées de droits élevés. Le gouverneur de la province, Espagnol de naissance, avait le droit de repartimientos ou de répartition des marchandises, c’est à dire qu’il envoyait à chaque village une partie de marchandises, dont le prix, qu’il avait fixé à son gré, était exigé par la rigueur et la violence. Ces denrées étaient réparties sans égard aux besoins. Grâce au peu de densité de la population, à l’ignorance complète des indigènes qui étaient privés de tous les moyens d’instruction et à l’active surveillance de l’Inquisition, il était facile aux Espagnols d’empêeher avec peu de troupes tout mouvement séditieux, en sorte que la guerre de la succession d’Espagne, non plus que les luttes d’affranchissement de l’Amérique du nord, n’apportèrent aucun changement à la situation du sud de l’Amérique, bien que la population créole qui allait sans cesse croissant sentît les inconvénients de sa position et commençât à élever de plus grandes prétentions; car les relations des Américains avec la France pendant cette guerre leur ouvrirent les yeux sur les avantages énormes que les Espagnols avaient retirés jusque-là des colonies, grâce au système du monopole. Les tentatives du sage créole Miranda de Carracas (né en 1754), initié à la civilisation européenne, pour soulever les provinces du sud avec l’aide des Anglais et des Français échouèrent contre le défaut de maturité du peuple, contre les divisions, les jalousies et la diversité des intérêts égoïstes des provinces. Jusqu’au

commencement de ce siècle, les possessions espagnoles en Amérique, quoique la contrebande, les influences étrangères et les abus eussent affaibli le dévoûment pour la mère patrie, consistèrent en quatre vice-royaumes (Nouvelle-Grenade, Nouvelle- Espagne, Rio de la Plata et Pérou) et en cinq capitaineries générales (Chili, Venezuela, Guatemala, Havane et Portorico). Mais l’expulsion des Bourbons du trône d’Espagne dénoua aussi les liens qui rattachaient les colonies à la métropole et permit la réalisation des plans d’indépendance des patriotes.

Les luttes de parti de la mère patrie gagnèrent rapidement les colonies. A Bnenos-Ayres, un homme entreprenant et éclairé, Mariano Moreno chercha à profiter de la discorde qui régnait parmi les autorités pour former un parti patriotique et à répandre dans le peuple les idées de liberté et d’indépendance. Mais les habitants de la capitale ( Portesios ) eurent bientôt pour adversaires redoutables les Gauchos , les sauvages fils des steppes. — De semblables tentatives de défection furent faites à Mexico par quelques créoles mécontents ; le vice-roi Iturrigarai, favori de Godoy, fut envoyé prisonnier en Europe et l’on érigea en principe qu’après la dissolution du gouvernement espagnol le peuple était devenu la source de la souveraineté et qu’il avait à former un gouvernement particulier. — Au Chili, Martinez de Rosas, homme influent de Mendoza et chef du parti des patriotes, travailla dans l’intérêt de la Révolution contre le gouverneur Carrasco. Des faits analogues se produisirent à Venezuela où un parti actif et familiarisé avec la culture européenne s’efforça, sous l’influence de Simon Bolivar, d’amener une séparation d’avec l’Espagne.

Les invitations adressées par Napoléon aux Sud-

Américains pour les engager à reconnaître le nouveau roi Joseph et l’ordre de choses qu’il avait fondé, trouvèrent dans les colonies le même accueil que dans la mère patrie; les gouverneurs partisans de Joseph furent chassés et la plupart des villes formèrent des juntes qui agissaient au nom de Ferdinand VII, mais qui, pour la plupart, étaient dévouées à l’indépendance et travaillaient dans ce sens. Dans la plupart des localités, le divorce s’opéra sans effusion de sang ni violences; à Quito seulement, vingt-huit patriotes furent massacrés par la garnison espagnole et leurs maisons pillées, et à Mexico les indigènes, sous la conduite du prêtre Hidalgo, se soulevèrent contre les Espagnols et les créoles, et portèrent le meurtre et l’incendie dans le voisinage de la capitale, jusqu’à ce que, par un retour inattendu, leur chef fût tué et la révolte cruellement comprimée. Cet événement fut le signal d’une guerre civile des plus sanglantes, malgré les efforts tentés par les chefs postérieurs, Rayon et Morelos , pour faire rentrer la révolution dans les voies de l’humanité. Lorsque les Cortès de Cadix élaborèrent pour l’Espagne la nouvelle constitution qui reposait sur des bases libérales , les députés américains demandèrent que les colonies eussent les mêmes droits que la mère patrie, la même représentation dans les Cortès et une complète liberté commerciale. Ces prétentions, dont l’admission aurait assuré la prépondérance politique aux Américains et porté un coup mortel au commerce lucratif de Cadix, ne furent pas écoutées. C’est pourquoi la plupart des États, peu satisfaits

d’obtenir des droits égaux pour toutes les races et de voir tomber toutes les entraves apportées à l’agriculture et à l’industrie , se déclarèrent affranchis de la domination des Cortès (1811) et instituèrent des gouvernements indépendants qui, s’ils ne furent pas victorieux partout, tinrent tête longtemps aux troupes et aux gouverneurs espagnols et auraient remporté des succès encore plus décisifs sans la jalousie des villes, et les dissensions locales. Les Espagnols pouvaient compter à coup sûr qu’une ville se déclarerait pour la couronne dès qu’une ville rivale plantait des arbres de liberté. Après la restauration de Ferdinand, les colonies espagnoles seraient rentrées dans l’obéissance, si le roi mal conseillé n’avait repoussé leurs demandes modérées et opportunes et n’avait exigé une soumission absolue, lui qui manifestait précisément alors sa haine de toute innovation, en persécutant cruellement les partisans des Cortès. Au lieu de céder aux exigences du roi, ils réitérèrent leur demande d’égalité de droits avec la mère patrie, et lorsqu’elle eut été repoussée, ils prirent les armes pour conquérir leur indépendance. Alors commença une lutte à outrance, dans laquelle les Américains du sud déployèrent une force et des vertus que personne n’attendait d’eux. L’histoire ne peut citer qu’un bien petit nombre d’exemples d’une pareille persévérance dans le malheur, d’une pareille abnégation, d’un pareil courage à supporter les fatigues et les privations et à sacrifier son repos, ses biens, sa santé et sa vie. Les armées des révoltés renaissaient après chaque défaite comme les

LES PEUPLES ET LES ÉTATS DE l’eUROPE, ETC. 75

têtes de l’hydre. Tantôt, rassemblés en masse, ils provoquaient une bataille, et quand ils étaient vaincus, se dispersaient par bandes ; tantôt, composés de petits propriétaires fonciers, d’ouvriers de mines et de moulins à sucre habitués à vivre en plein air et à passer du superflu aux privations, ils avaient l’avantage de n’avoir besoin d’aucun séjour fixe, d’aucun plan de guerre, ni d’administration ni d’entretien réglé; aujourd’hui souffrant de la disette, ils se dédommageaient demain par un pillage heureux. Ce brigandage était pour eux un plaisir et il leur fournissait l’occasion de satisfaire tantôt une vengeance privée, tantôt quelque caprice d’une autre nature. — Ferdinand envoya dans l’Amérique du sud le rude général Morillo et l’inquisiteur Torres, munis de pleins pouvoirs étendus; mais dès l’année 1819, le vice-royaume de Rio de la Plata avait déjà fondé son indépendance avec une constitution républicaine, et son succès encourageait les autres États où la lutte était plus pénible, à persévérer dans leurs eft'orts. De l’ancienne vice-royauté espagnole on vit sortir et se développer peu à peu trois républiques : La Plata, Bolivia et l’Uruguay, et l’État jésuitique du Paraguay longtemps dominé, avec un pouvoir dictatorial, par un avocat rusé, le docteur Francia, et rigoureusement fermé à tous les étrangers.

Le nom du créole Bolivar de Carracas se rattache à la lutte d'indépendance dans la Nouvelle Grenade et le Pérou. Bolivar, homme d'État et général distingué, initié à la civilisation européenne, avait choisi Washington pour modèle ; il consacra

son énergie et sa fortune à la délivrance de ses compatriotes, et ne se laissa pas détourner de son but élevé par l’ingratitude d’une partie d'entre eux. En 1811 déjà, Venezuela avait proclamé son indépendance; un tremblement de terre qui détruisit presque entièrement la ville de Carracas et causa la mort de 20,000 hommes à Valence (26 mars 1812), fut interprété par le clergé comme un châtiment du ciel qui frappait la défection et mis à profit pour ramener le pays sous la domination espagnole. La cruauté avec laquelle les Espagnols avides de sang persécutèrent les républicains, provoqua une nouvelle explosion. Bolivar franchit les Andes avec 600 hommes ; des milliers de mécontents accoururent se ranger sous ses drapeaux pour venger la mort des patriotes exécutés. Nommé dictateur par 4’assemblée fédérale de la Nouvelle Grenade, il organisa une guerre « jusqu’au couteau » en signant ^2 janvier 1814) l’effroyable décret de Trujillo qui condamnait à mort tout Espagnol convaincu de royalisme. Une lutte terrible s'engagea alors entre Morillo et Bolivar auquel s’adjoignit Paez, homme de couleur expert dans l'art de la guerre. Quand Morillo était vainqueur, le sang des républicains coulait par torrents ; pour se venger, Bolivar fit exécuter 800 prisonniers espagnols, comme s’il voulait puiser dans l’ivresse du crime le courage nécessaire pour défendre la liberté. Les Espagnols trouvèrent des auxiliaires redoutables dans les liane— ros qui menaient, comme les gauchos des Pampas, une vie nomade dans les savanes herbeuses de la Sierra l’irma; armés de la pique et du lasso, ils causèrent de grands dommages aux républicains et leur firent subir des défaites sanglantes. Bolivar se vit obligé de déposer le commandement en chef et de chercher son salut dans la fuite à Saint-Domingue; la réaction royaliste s'avança sur des cadavres et multiplia les confiscations et les exactions. Mais Bolivar revint ; son apparition ranima le courage des républicains abattus; d’heureux faits d’armes accrurent son autorité. Venezuela et la Nouvelle- Grenade conclurent une alliance, élurent Bolivar capitaine général, et déclarèrent dans un congrès à Angostura (17 décembre 1819) que les deux États s’étaicnl réunis en une répu-

blique de Colombie composée de trois parties. — Une nouvelle armée devait s’embarquer à Cadix pour l’Amérique. C'était la même qui , en levant le drapeau de la révolte, amena en Espagne la domination des Cortès. Mais le gouvernement des Cortès ne voulut pas non plus reconnaître l’indépendance des colonies; la guerre recommença, mais celte fois elle tourna contre les Espagnols divisés. La république de Colombie conquit sa liberté et choisit Bolivar pour président (1824). Un traité de commerce unit bientôt la jeune république à l’Amérique du nord. De la Colombie, Bolivar se rendit au Pérou comme sauveur et libérateur. Avec l’aide de Saint-Martin, le libérateur entreprenant et rusé du Chili , et de l’anglais Cochrane, ce pays s’était aussi donné une constitution républicaine et avait nommé Saint-Martin protecteur? Mais les dissensions paralysaient la puissance des républicains. Saint- Martin résigna ses fonctions et retourna au Chili ; les Espagnols reprirent le dessus; la république semblait perdue. Bolivar vint alors à son secours. Les Espagnols désunis furent battus et forcés de se retirer; le libérateur fut nommé protecteur à vie par le Congrès de Lima (1823). Cette accumulation de pouvoir sur la tête de Bolivar excita l’envie et la crainte chez les républicains. Des conjurés attentèrent plusieurs fois à sa vie; on lui reprocha de vouloir jouer le rôle de Bonaparte. Blessé par cette ingratitude et allllgé de voir la discorde intestine régner parmi les républiques, qui finirent par se diviser en sept États indépendants, il se démit de ses fonctions (27 avril 1829). Bientôt après (10 décembre 1830), la mort le délivra de tous les soucis. Mais l'unité ne fut pas rendue aux Étals, encore ébranlés aujourd'hui par des luttes constitutionnelles. Le haut Pérou, érigé en république, doit son nom de Bolivie au libérateur (C août 1823). — Dans la Nouvelle-Espagne (Mexique), les premiers champions qui demandèrent que le Mexique fût placé sur le même pied que la mère patrie, expièrent leurs entreprises par une mort ignominieuse et cruelle. Uidalgo Morelos et Mina tombèrent martyrs de la liberté; mais leurs* principes survécurent dans le peuple. L’introduction du régime des Cortès en Espagne favorisa l’indépendance du Mexique T. iv. 7

L’ordre donné par le gouvernement des Cortès d’appliquer aussi à la Nouvelle-Espagne la Constitution de 1814, ne fut pas' exécuté par le vice-roi, en suite d’instructions secrètes de la camarilla ; au contraire, le créole lturbide qui avait été investi du commandement en chef de l'armée, fut invité à combattre les constitutionnels, lturbide se crut autorisé par celte duplicité du gouvernement à rompre la foi qu’il lui avait promise. 11 s’empara d’une forte somme d’argent en destination de l’Espagne et donna le signal de la révolte par « l’appel d’Iguala. » En peu de temps, la plupart des provinces tombèrent en son pouvoir (août 1841). Le nouveau vice-roi sévit obligé de conclure un traité par lequel l’indépendance du Mexique était reconnue et le trône de cet empire constitutionnel attribué au roi Ferdinand, ou, en cas de refus de sa part, à un infant. Le gouvernement espagnol ayant rejeté ce traité, le Congrès prononça la séparation du Mexique d’avec l’Espagne et éleva lturbide à l’empire (18 mai 1844). Cette résolution aigrit les républicains comme les royalistes ; un puissant parti se forma contre le nouvel empereur Augustin. Celui-ci, de concert avec l’armée qui lui était dévouée, lit alors dissoudre le Congrès par la force et nomma une junte de gouvernement. 11 augmenta ainsi le nombre de ses adversaires ; quelques divisions de l’armée l’abandonnèrent, et quand son général Santa Ana, proclama la république à Vera-Cruz (8 avril 1823), il s’éleva une telle tempête contre l’empereur qu’il fut contraint de renoncer au trône et de partir pour lltalie. Le Mexique fut transformé en république sous une constitution imitée de celle de l'Amérique du nord. La continuation du désordre et des divisions de parti fit concevoir à lturbide l’espoir de regagner son ancienne puissance. Bien que le Congrès l’eût proscrit, l’insensé débarqua dans sa patrie; mais il fut pris et fusillé (19 juillet). Le Mexique conserva son gouvernement républicain avec un président à la tète. La tentative de contrerévolution de l’ancien parti espagnol pour renverser le nouveau régime, fournit aux créoles l’occasion d’exciter la fureur du peuple contre leurs adversaires (1849). Une résolution du Congrès enleva tous les emplois aux Espagnols de naissance,

à l’exception de ceux qui avaient combattu pour la république, et les expulsa du territoire mexicain : il y en eut 22,000 qui durent émigrer. Mais le calme et l'union n’ont pas encore pu jusqu’à ce jour régner au Mexique. Deux partis, l'un plus démocratique, l’autre plus aristocratique, luttèrent le premier sous la bannière de Santa-Ana, le second sous celle de Buslamente. L’abolition de l’esclavage poussa le Texas à se séparer du Mexique. Guatemala conquit également son indépendance et fonda la république fédérative de l’Amérique centrale (l" juillet 1823).

Allemagne.

§ 124. Les luttes d'opinions. Les créations du congrès de Vienne engendrèrent le mécontentement dans la plus grande partie de la nation allemande. Beaucoup de patriotes avaient espéré et souhaité le retour de l’Empire avec certaines réformes nécessaires et une participation du peuple à la législation et à l’administration; c’est pourquoi ils regardaient d’un œil chagrin l'Allemagne morcelée et fractionnée et, au lieu de l’unité politique avec voix prépondérante au dehors, une confédération composée d’une multitude d’États souverains avec une représentation des gouvernements, mais sans représentation du peuple. D’autres, qui étaient partisans d’un système constitutionnel ü l’instar de l’Angleterre, étaient peu satisfaits de la teneur indéterminée de l’article 13 du pacte fédéral, où l’wi promettait en termes généraux l'introduction de constitutions des états, mais sans indiquer les principes, le mode ni le temps de la réalisation. Tandis que ceux-ci, partant d’idées démocratiques, en voulaient au nouvel

ordre de choses, parce qu’ils trouvaient que le peuple n’avait pas une part assez large aux affaires publiques, les états autrefois immédiats de l’empire regrettaient la perte de leur indépendance, et la noblesse s’indignait contre le principe de l’égalité des droits et la tendance à diminuer et à aplanir la différence des classes entre le gentilhomme et le bourgeois. Malgré l’atonie générale dans laquelle l’Europe était plongée après la chute de Napoléon, il n’était pas facile aux princes allemands de faire rentrer les esprits déchaînés dans les bornes de l’obéissance. L’éloignement visible de l’Autriche et de la Prusse pour la nouvelle organisation qui entraînait à sa suite des luttes politiques et une vie publique agitée, augmenta le mécontentement, et les différences entre les formes constitutionnelles introduites dans quelques pays après beaucoup d’hésitations et d’interruptions , éveillèrent le désir de posséder une constitution générale sur des bases populaires. A quoi servait-il, en effet, qu’il y eût dans la plupart des États du centre et du midi de l’Allemagne des institutions constitutionnelles avec des principes plus ou moins libéraux, si l’État le plus puissant, la Prusse, n’offrait à la vie publique d’autre théâtre que les états provinciaux avec voix consultative, sans publicité, ni intérêts communs? La Prusse qui avait devancé le reste de l’Allemagne au temps de la domination étrangère, qui avait promis dans l’appel de Kalisch le rétablissement d’un seul Empire libre « selon le génie original du peuple allemand, » qui avait marché dans la voie du progrès

politique, non seulement pendant la guerre, mais aussi au congrès devienne, la Prusse cédait peu à peu à l’influence de la politique de Metternich et contribuait à la réaction. Le roi inquiet, irrésolu et toujours dépendant de conseillers étrangers, se laissa prévenir contre les patriotes qui cherchaient à rendre la Prusse grande avec l’Allemagne et condamna les tendances auxquelles il devait la restauration de son empire. Les anciens membres du Tugendbund et les combattants enthousiastes qui avaient pris part à la guerre d’affranchissement, furent écartés et traités avec méfiance, tandis que leur calomniateur, le conseiller privé Schmalz, était comblé d’honneurs et de distinctions. L’œuvre constitutionnelle fut ajournée, et quand on la reprit quelque temps après, les états provinciaux, le résultat de longues années de délibérations, satisfaisaient ü peine, dans leur forme bornée, aux prétentions les plus modérées. Des apologistes de la réaction cherchèrent à donner un fondement historique aussi bien que philosophique au système de la tutelle et de l’arbitraire du gouvernement. Le peuple allemand qui, peu de temps auparavant, s’était groupé avec empressement autour de ses princes pour briser je joug étranger, se sentit trompé dans son attente et perdit sa confiance dans les intentions paternelles des gouvernements. Bientôt la nation allemande se divisa en deux partis : l’un, aristocratique, se rattachait aux princes et cherchait à inspirer aux gouvernements ses principes conservateurs ou réactionnaires; l’autre, libéral, dirigeait ses efforts vers le

Si

développement progressif de l’organisation politique dans une direction démocratique. Tandis que, dans ce dernier parti, les hommes d’âge et d’expérience tournaient leurs regards vers l’Angleterre et la France et cherchaient à introduire peu à peu en Allemagne les institutions modernes avec les conquêtes de la Révolution, la jeunesse, exaltée par la poésie romantique, évoquait avec une ardente imagination les créations du moyen âge et s’efforçait de présenter l’idée nouvelle sous les formes et les dénominations du passé. Bercés dans leurs rêves, ces poursuivants d’idéal, sans avoir un but clair, sans connaîire d’obstacles ou sans en tenir compte, aspiraient à créer un monde utopique, — aspiration qui se serait dissipée d’elle-même comme une chimère, si les gouvernements, rendus attentifs par la fête de la Wartburg et effrayés par l’acte sanglant de Sand à Mannheim, n’avaient pas donné une importance démesurée aux « menées démagogiques » en poursuivant judiciairement et en persécutant ceux qui y prenaient part.

La fête de la Warlburg el Karl Sand. En 1817, l’année de disette, on célébra avec beaucoup d'ardeur dans toute l’Allemagne protestante le trois centième anniversaire de la Réforme. Le souvenir de ce grand événement éveilla un enthousiasme général et tourna les regards sur les vices du présent. Comme prélude de ce jubilé, un certain nombre d’étudiants et quelques jeunes professeurs de l’université d'iéna, se réunirent ic 18 octobre, en mémoire de la bataille de Leipzig, dans une fête à la Wartburg près d’Eisenach. On y prononça des discours véhéments, on y chanta des chansons propres à échauffer les esprits; puis, la fête terminée, quelques étudiants brûlèrent sur le Wartenberg, à l’imitation de Luther, les litres

de quelques livres de Kotzebue, de Kamptz, de Haller, etc., où l'absolutisme était défendu et les appels à la liberté et au système constitutionnel mis en suspicion, ainsi que quelques signes caractéristiques d’une époque surannée, tels que corsets, queues, Mtons de caporaux, etc. — Un de ces jeunes enthousiastes de la Wartburg, Carl-Louis Sand de Wunsiedel conçut le dessein criminel de délivrer la nation allemande des conseils funestes d’un « espion russe », d’un « traître », en assassinant le conseiller d’État russe, Auguste de Kotzebue, qui s’était attiré la haine de la jeunesse académique par ses rapports à la cour de Russie sur les dispositions qui régnaient en Allemagne, par ses écrits légers et surtout par son journal qui servait le pouvoir des princes et les privilèges de la noblesse, et raillait amèrement les efforts des réformateurs juvéniles. Il s’approcha de lui, lui remit une lettre, et tandis que Kotzebue la lisait, il le frappa d’un coup de poignard (53 mars 1819). La tentative qu’il Ht ensuite ponr se suicider échoua. Guéri de ses blessures, il périt sur l’échafaud de Mannheim.

En septembre, parurent les résolutions de Carlsbad qui restreignaient par la censure la liberté de la presse, établissaient à Mayence un tribunal d’enquête (commission centrale) pour comprimer « les menées démagogiques, » interdisaient la « corporation ( Burschenschaft ) générale » avec ses établissements de gymnastique, fondée après la fête de la Wartburg dans les universités allemandes, plaçaient les universités sous la surveillance de fonctionnaires spéciaux et enfin attribuaient aux résolutions de la Diète une validité absolue pour tous .les gouvernements. En même temps, on opposa une barrière à l'esprit démocratique des États du sud de l’Allemagne en déterminant plus exactement dans l’acte final du congrès de Vienne (15 mai 1820). la portée

de l’art. 13 du traité et en établissant une distinction entre les constitutions des États qui ne limitaient aucunement l’omnipotence des gouvernements et le système représentatif, basé surle principe de la souveraineté du peuple. La Prusse, qui avait été si longtemps l’assurance et l’espoir de tous les patriotes, se mit alors à la tête de la réaction et servit d’instrument à la politique de Vienne en descendant aux mesures de police les plus détestables. Des hommes comme Arndt, Jahn et d’autres, dont la paroles et l’exemple avaient exercé une si grande influence dans les temps de détresse, furent traduits devant les tribunaux comme fauteurs de menées démagogiques, dépouillés de leurs emplois, surveillés par la police; les hommes d’État et les généraux les plus distingués, tels que Guillaume de Humboldt, Beyme, Boyen, se retirèrent de la vie publique et abandonnèrent la direction des affaires aux hommes de la réaction, à un Kamptz et à ses compagnons, qui siégeaient dans le conseil du roi et avaient leur point d’appui dans quelques professeurs de droit public convertis au catholicisme et remplis de principes romantiques et absolutistes, comme Haller, Jarcke, Philipps, et dans les collaborateurs ou les amis du Journal hebdomadaire politique de Berlin. La Restauration des sciences politiques du Bernois K. L. de Haller (-{- 1854) influa particulièrement sur ces dispositions du jour. D’après lui, les droits des souverains ne découlent pas des contrats, ce sont des droits originairement propres, naturels et acquis, fondés sur la propriété

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du pays dont les souverains ont pris possession les premiers. Comme cette propriété est antérieure à l’État, les souverains sont antérieurs et supérieurs au peuple qui se rassemble autour d’eux, seigneurs et pères de famille, et entre avec eux dans des rapports de service. À côté du souverain se place la noblesse, qui n’est pas une institution humaine, mais une création naturelle, une suite nécessaire de la différence des facultés extérieures ei des forces intimes; c’est pourquoi elle n’est responsable que devant le souverain, soumise à lui seul comme luimême à Dieu. — A partir de ce moment, les partis se trouvèrent en présence d’une manière absolue et plus hostile. La véhémence et l’irréflexion de la jeunesse avaient amené la victoirede la réaction sur les hommes de progrès. L’unité de l’Allemagne passait pour une utopie; quiconque en exprimait le vœu se rendait suspect de tendances démagogiques. Chaque État particulier était considéré comme un tout et gouverné sans égard pour les intérêts communs de la patrie; et tout en prenant quelques mesures profitables à l’administration, ü la justice, à l’Église ou à l’enseignement, on ne fit rien ou l’on fit peu de chose pour éveiller le sentiment national et le patriotisme. Les douanes entravaient les relations entre les Étals voisins; désintérêts particuliers empêchaient les gouvernements de tendre vers un but commun. Tout à coup la nouvelle de la Révolution de juillet retentit en Allemagne et remua profondément les esprits. Les princes, craignant que le désir bien connu des Français de posséder les

frontières du Rhin n’amenàt une nouvelle guerre, aperçurent avec inquiétude la désunion qui régnait entre le peuple et les gouvernements; ils se hâtèrent de calmer, par des concessions raisonnables, le mécontentement qui se manifestait par des soulèvements en Saxe, en Hanovre, dans le Brunswick, la Hesse électorale et ailleurs encore.

§ 125. Le système constitutionnel en Allemagne. Le premier prince allemand qui dota son pays d’une constitution fut le grand-duc Charles-Auguste de Saxe-Weimar (5 mai 1816), le même souverain éclairé qui avait autrefois appelé à sa cour les gloires de la poésie et de la littérature. Une seule assemblée, composéede possesseurs de biens nobles, de bourgeois et de paysans, représentait tous les citoyens et participait à la législation avec le droit d’initiative et le droit de voterles im • pôts. — Deux ans après, le Nassau suivit l’exemple avec une constitution moins libérale. Dans le Wurtemberg, le régime représentatif ne s’introduisit qu’après de longues luttes. En 1818, des constitutions furent accordées à la Bavière par Maximilien- Joseph, et en Bade, par le grand -duc Charles. Dans ces trois États du sud de l’Allemagne, la représentation du pays consiste en deux chambres : la première (conseil d’État en Bavière) se compose de la haute noblesse, des représentants des deux Églises nationales, etc.; la seconde est formée au moyen de l’élection à deux degrés. La constitution très libérale de Bade fut la dernière œuvre importante du grand-duc Charles qui mourut la même année et eut pour successeur son oncle. Après la mort de ce prince peu aimé, la maison de Hochberg (issue du second mariage de Charles- Frédéric) arriva au trône dans la personne du populaire et bienveillant Léopold I". Les prétentions de la Bavière sur le Palatinal rhénan et le comté de Sponheim furent rejetées par le Congrès d’Aix-la-Chapelle. — Au commencement de l’année 1820, le grand-duché de Hesse- Darmstadt obtint une constitution analogue à celle des États

voisins, mais avec un système électoral moins démocratique. — Dans le nord de l’Allemagne, l’aristocratie entrava l’introduction du régime réprésentatif, jusqu’à ce que des mouvements populaires eussent obligé les gouvernements à céder aux exigences de l’époque. — En Hanovre, on institua une assemblée nationale sur les bases de l’ancienne constitution, avec une influence prépondérante de la noblesse et des fonctionnaires. Comme les frais d’entretien des députés tombaient à la charge des communes, celles-ci choisissaient généralement des fonctionnaires de la résidence. Cette chambre entièrement à la discrétion du gouvernement excita dans le peuple un mécontentement qui se traduisit en émeutes à Goettingue et dans plusieurs autres endroits ; le vice-roi (duc de Cambridge) se décida alors à accorder, avec le consentement du roi d’Angleterre, une nouvelle constitution plus libérale (1833). Lorsqueaprès la mort du roi d’Angleterre, Guillaume IV (1837), le Hanovre échut à son frère Ernest -Auguste (duc de Cumberland), celui-ci abolit de nouveau la constitution et rétablit l'ancien régimes d’aristocrates et de fonctionnaires. — En Brunswick, la régence introduisit une « organisation révisée des Etats » pendant la minorité du duc Charles, parent de la maison royale d’Angleterre et fils de Frédéric-Guillaume tombé à Waterloo. Celte innovation déplut au duc, et, une fois majeur, il se permit de nombreuses atteintes à la constitution qu'il considérait comme une usurpation sur ses droits de souveraineté, et traita le pays et le peuple avec une grande rigueur. Enfin, l’oppression devint tellement insupportable, que les habitants de la capitale se soulevèrent , détruisirent le château cl obligèrent le duc à prendre la fuite (1830). Son frère Guillaume se mit alors à la tête du gouvernement, et apaisa les esprits par une réforme de la constitution. Une tentative du duc déchu pour reprendre le pouvoir à main armée échoua contre la résolution des citoyens. Depuis lors, le duc, qui séjournait à Londres, dut se borner à une impuissante protestation. — En Mccklembourg où les paysans étaient encore serfs et la bourgeoisie sans impoi tance , la représentation nationale resta composée d’éléments aristocratiques et n’eut

HISTOIRE MOD: RNE.

point de pouvoir législatif. — Dans le royaume de Saxe, Frédéric-Auguste régna avec douceur et justice jusqu’en 1827. Son frcre Antoine, qui lui succéda, était un prince intègre et bien intentionné; mais son attachement à l’Église catholique indisposa la population luthérienne ; les envahissements de la police augmentèrent le mécontentement et provoquèrent des insurrections à Leipzig, à Dresde et dans d’autres villes. L'agitation ne se calma qu’après que le roi eut nommé son neveu Frédéric-Auguste, qui était aimé du peuple, son corégent et son successeur, et que celui-ci eut doté le royaume d’une nouvelle constitution élaborée de concert avec les États. Le roi Antoine mourut en 183G. L’électeur de Hesse, à son retour, restitua les queues aux soldats et rendit au pays le régime de classes qui descendait du moyen âge ; tous les progrès accomplis depuis 1807 furent anéantis; les acheteurs des biens domaniaux aliénés sous le gouvernement français, y compris les possessions de l’ordre teutonique à Marbourg et ailleurs, furent obligés de les restituer sans indemnité; l'ancienne organisation communale, le système féodal, les droits et les titres du passé furent restaurés et tout fut replacé sur l’ancien pied ; les sept années qui s’étaient écoulées depuis les journées d'Iéna et d’Auerstædt devaient être effacées. Guillaume I", le riche serviteur de Mainmon, cul pour successeur son (ils Guillaume II. Sous son règne, les mesures arbitraires du gouvernement, les vexations de la police et la supplantation de rélectrice généralement aimée par la comtesse de Reichenbach (Lessonitz) irritèrent le peuple au point qu’une révolte éclata à Cassel; l’électeur fut alors forcé de donner au pays une constitution libérale. Mais la haine que le peuple témoigna ensuite contre la comtesse Lessonitz blessa tellement l’électeur qu'il éleva son (ils au rang de corégcnt (1881), et s’éloigna de la Uesse avec la comtesse et ses trésors. Il vécut tantôt à Baden, tantôt à Francfort; il mourut dans cette dernière ville le 20 novembre 1847. — La plupart des autres petits États de l’Allemagne furent également soumis au régime représentatif, soit par la réforme, soit par l’abolition et le remplacement de leurs anciennes constitutions.

Grande Bretagne.

§ 126. Conjonctures de l'Angleterre. L’Angleterre était sortie puissante et victorieuse d’une lutte de vingt années. Dans plus d’un glorieux combat naval, elle avait détruit les flottes de l’Espagne de la France, de la Hollande et d'autres nations, et mis sa propre marine dans une situation telle que personne ne pouvait lui disputer l’empire des mers. Elle avait agrandi ses possessions des Indes occidentales, relevé le Canada, fondé des établissements à l’ouest et au sud de l’Afrique, et, dans les Indes orientales, elle avait créé un Étal qui surpassait de beaucoup, par son étendue et sa population, celles de la mère patrie ; des îles lointaines, ouvertes par de hardis navigateurs comme Cook et d’autres, se courbaient sous le sceptre britannique. La guerre sur terre et sur mer que l'Angleterre soutint, à l’époque de la campagne de Russie et pendant les luttes d’affranchissement de l’Europe, contre les États-Unis d’Amérique, quand ceux-ci irrités de ce qu’elle entravât le commerce transatlantique, abusât de sa supériorité navale au détriment de la libre navigation des Américains et excitât du Canada les Indiens â empiéter sur le territoire de l’Union, tentèrent de se soustraire aux importunités de ses croiseurs, ne tit qu’aumenter encore sa grandeur et sa gloire. Les Américains cherchèrent vainement à étendre sur le Canada leur territoire qui avait été agrandi récemment par l’acquisition de la Floride.

Ils luttèrent vaillamment, il est vrai, sur mer; mais leurs troupes de terre étaient loin de valoir les troupes britanniques. Après que le général anglais Ross eut conquit l’État de Washington et eut détruit les édifices publics, on conclut, par l’entremise de la Russie, le traité de Gand (24 décembre 1814), en vertu duquel tout resta dans le même état qu’avant la guerre et les Américains promirent leur coopération à l’abolition de la traite des nègres. La possession de Gibraltar et de Malte, le protectorat des îles Ioniennes, le libre passage des Dardanelles assurèrent à la Grande Bretagne, après le traité de Paris, la domination de la mer Méditerranée et le commerce du Levant. Des traités de commerce avantageux avec la plupart des États de l’Europe et de l’Amérique ouvrirent un vaste marché à l’industrie britannique qui, sous la protection d’institutions libres, prit un essor inouï. L’Angleterre excitait l’envie des autres nations par sa liberté de la presse et de la parole, par sa délimitation exacte des droits du souverain et du peuple et par son profond respect pour la loi reconnue. Mais au milieu de celte grande puissance, l’État souffrait de blessures incurables :

I. Tandis qu’une petite partie de la nation accumulait d’immenses richesses, la grande masse tombait dans le paupérisme le plus effroyable. Les guerres dispendieuses sur terre et sur mer et les subsides qui furent accordés aux gouvernements du continent, portèrentla dette nationale à 900 millions de livres sterling, en sorte que les intérêts annuels

s’élevaient à34 millions de livres. Cette charge énorme, jointe aux prodigalités de la cour, obérait tellement les finances publiques, que les sommes nécessaires pour y subvenir ne pouvaient être obtenues qu’au moyen d’une imposition toujours croissante des articles de commerce, des denrées alimentaires, des revenus, des maisons et des terres. L’appauvrissement des petits propriétaires fonciers et des petits industriels en fut la conséquence. La propriété foncière passa dans les mains de gentilshommes opulents qui parvenaient à augmenter leurs revenus eu augmentant les fermages et en provoquant des mesures prohibitives contre l’introduction des céréales étrangères ; l’industrie était absorbée par les fabricants riches qui écrasaient les autres; ainsi disparut peu ù peu la classe des artisans; la bourgeoisie d’élite de chaque nation déchut, tandis que le nombre des ouvriers de fabrique qui vivent au jour le jour augmentait d’une façon inquiétante. De lourdes taxes des pauvres imposées aux communes et des secours accordés de temps en temps au gouvernement ne parvenaient pas à arrêter la misère, surtout que le continent, ayant appris pendant le blocus continental à faire usage de ses propres forces, créait une industrie et offrait aux marchandises anglaises un marché moins favorable qu’autrefois. Pressés par le besoin, les propriétaires cherchèrent à plusieurs reprises à améliorer leur position par des émeutes; mais ces tentatives illégales tournèrent sans cesse h leur détriment. Les multitudes sans armes étaient facilement mises en déroute par

les troupes ; mais le châtiment sanglant des insurgés de Manchester (1719) attira de vifs reproches au gouvernement. A plusieurs reprises, on eut recours, pour calmer les agitations menaçantes, à la suppression de l’acte d ’habeas corpus, moyen dont Pitt avait déjà dû se servir plusieurs fois.

2. L’Irlande est aujourd’hui encore la plaie de l’Angleterre. Les mauvais traitements de générations antérieures ont creusé un abîme que la réunion des deux peuples différents par leur nature, leur religion et leur organisation parviendra difficilement à combler. Le mécontentement des Irlandais, entretenu par des intelligences secrètes avec la France, menaça à plusieurs reprises de dégénérer en révolte, ce qui obligea les Anglais à se tenir sur leurs gardes, et comme ils ne voulaient pas céder aux exigences de leurs voisins qui, de leur côté, n’étaient pas satisfaits des concessions qu’on leur faisait, il ne resta plus d’autre parti à prendre que de combattre par la rigueur la fermentation des esprits. Deux choses qui provenaient d’une ancienne injustice causaient surtout l’irritation du peuple irlandais; l’oppression des pauvres paysans parleurs seigneurs qui naguère étaient venus d’Angleterre s’établir dans File conquise et avaient été dotés des biens confisqués, et la situation anormale de l’Église, un clergé inoccupé (protestant anglican) étant en possession de tous les revenus ecclésiastiques, tandis que le peuple catholique de l’Irlande doit s’imposer des privations pour nourrir ses prêtres non payés. Sous le gouvernement aristocratique des

LES PEUPLES ET LES ÉTATS DE l’EUUOPE, ETC. 93

torys qui n’avaient aucune compassion pour les souffrances du peuple, on fit peu de chose pour porter remède au premier inconvénient, et malgré ce que Pitt put faire pour améliorer la situation de l’église d’Irlande, l’intolérance du roi rendait impossible une guérison radicale. Ce futseulement sous le règne suivant (1829), qu’un grand pas fut fait vers la réconciliation par l’acte d’émancipation qui permettait aux Irlandais catholiques d’entrer dans le Parlement.

3. Aux luttes pénibles contre Napoléon succéda, en Angleterre, un état d’abattement; on eût dit que les Anglais voulaient renoncer volontairement à la prééminence qu’ils avaient acquise. Le roi Georges IV, plongé dans les jouissances et les délices, après avoir marché dans sa jeunesse avec l’opposition, accorda sa confiance aux froids torys, vieillis dans la politique de Pitt, et détourna de son peuple ses yeux et son cœur. Il en fut récompensé par l’aversion et la haine, surtout lorsqu’il marqua la première année de son règne par un scandaleux procès en divorce qu’il intenta devant la Chambre des pairs à son épouse Caroline de Brunswick. Quand la reine mourut l’année suivante, la sympathie et la pitié de la nation la suivirent dans le tombeau, si peu édifiantes qu’eussent été d’ailleurs ses mœurs et sa conduite. Castlereagh, qui avait été longtemps le compagnon de Georges et le soutien d’une politique fausse et perfide, se donna la mort dans un accès de mélancolie (12 août 1822). Cet événement remua profondément le roi et le rendit misanthrope. II passa

dans une morne solitude les dernières années de sa vie, pendant lesquelles le grand homme d’État Canning dont les principes se rapprochaient de ceux des whigs longtemps écartés du pouvoir, replaça l’Angleterre au premier rang. Comme la fille unique de Georges IV, l’intelligente et aimable princesse Charlotte, mariée à Léopold de Cobourg (roi des Belges depuis 1831), était morte jeune et sans enfants, après la mort du roi, son frère Guillaume IV, monta au trône (26 juin 1830). Sous son règne eut lieu enfin l’émancipation des esclaves à laquelle Wilberforce, Buxton et d’autres philanthropes avaient travaillé de longues années. L’Angleterre mit les esclaves en liberté dans ses colonies, après avoir indemnisé les planteurs à grands frais, et elle chercha alors de toutes ses forces à entraîner les autres nations dans la même voie et à supprimer complètement la traite des nègres. A Guillaume IV succéda sa nièce Victoria (20 juin 1837), qui épousa le prince Albert de Cobourg le 10 février 1840.

§ 127. Fondation de la domination anglaise dans les Indes orientales. Les commerçants de la Compagnie des Indes orientales étendirent peu à peu leurs établissements au point de former dans i’Inde un Etat dont la population et le territoire surpassaient de beaucoup ceux de la mère patrie. Ils revêtirent le double caractère de souverains et de marchands. Tandis qu’ils disputaient aux Français la possession des côtes et des riches villes de commerce de l’Inde antérieure, ils dirigeaient en même temps leurs regards vers les pays du Gange et surtout sur le Bengale où la Compagnie possédait, dès la seconde moitié du dix-septième siècle, un établissement et des troupes. En 1698,

Calcutta fut érigée en présidence, fortifiée par la construction du fort William, et son territoire fut agrandi par des conquêtes dans le Dekkan. Lorsqu’au dix- huitième siècle, le vaste empire du Mogol commença à chanceler par suite des luttes sanglantes avec les Marattes et de l’invasion du sauvage Nadirschah de Perse qui ravagea Delhi en 1737, les gouverneurs se rendirent indépendants et les peuples opprimés se mirent à secouer leurs chaînes. La Compagnie en profita pour semer la discorde parmi les gouverneurs et s’attacher par des traités ceux d’entre eux qui pouvaient le mieux servir les intérêts britanniques. A la vérité, ]e nabab du Bengale, l’inhumain Seratscha Daula, conquit en 1756 le fort William et fit mourir les prisonniers d’inanition dans la * caverne noire » ; mais ce crime révoltant par suite duquel, en une seule nuit d’horreur, 146 personnes moururent au milieu des souffrances les plus atroces ou devinrent folles de terreur et de désespoir ,- précipita la ruine du prince indien. Le gouverneur de la Compagnie , l’entreprenant Clive, accourut de Madras , repoussa le nabab et reprit Calcutta. Après une lutte de neuf ans contre les princes indigènes, la Compagnie obtint, par un traité conclu a\ec le grand Mogol, la souveraineté du Bengale, moyennant une rente annuelle d’un million de livres sterling (1765) et elle régna depuis lors sur cette vaste et riche contrée. Mais la domination des marchands anglais fut oppressive et funeste au pays, à cause de la cupidité de lu Compagnie, de ses gouverneurs et de ses agents. Le peuple s’appauvrit par les extorsions de ces trafiquants sans cœur, qui transformèrent, pour élever les redevances , les baux emphytéotiques en fermages annuels, s’assurèrent le monopole du sel, de l’opium et d’autres denrées, et firent sortir chaque année du pays des sommes énormes. Un pareil système ne pouvait être maintenu et étendu que par la force des armes; mais comme il était impossible d’obtenir assez de troupes de l’Europe, on eut recours à la formation d’armées d’indigènes. Après que la Compagnie eut amené le roi d’Oude à céder la province de Benares et mieux organisé l’administration

du pays régi par quatre gouverneurs sous le contrôle des directeurs de la Compagnie, en élevant à cet effet le gouverneur du Bengale au rang de gouverneur général de toutes les possessions britanniques avec un suprême pouvoir civil et militaire (1773), elle entreprit une guerre contre le brave et prudent Hyder-Ali, sultan de Mysore. Cette guerre se termina bientôt par un traité dans lequel la restitution des conquêtes et. la liberté du commerce furent stipulées. A l’époque où l’Angle-, terre était impliquée dans la guerre de l’Amérique du nord, et où le rude Warren Hastings , homme d’une énergie peu commune, pressurait l’Inde en qualité de gouverneur général et faisait peser sur elle une oppression systématique , la Compagnie dirigea une guerre de conquête contre les États divisés des Marattes. Hyder-Ali, encouragé et appuyé par les Français, se joignit aux Marattes. Bientôt l’Inde entière se souleva ; car la Compagnie ne pouvait subvenir aux frais considérables de la guerre et de l’administration qu’en ayant recours aux exactions les plus criantes. Alors, la domination britannique chancela dans l’Inde. Mais la politique anglaise parvint à séparer les alliés et à amener les Marattes à conclure une paix et un traité de commerce, au moment où Hyder-Ali mourait et où son fils Tippo- Saïb héritait de ses États et de la guerre (1782). Celui-ci, abandonné des Français depuis la paix de Versailles, se vit enfin contraint d’assurer la liberté du commerce aux Anglais par le traité de Mangalore (1784) et de reconnaître la dominatioii des marchands par la restitution de toutes les conquêtes. Malgré toutes les vexations de Warren Hastings qui , à son retour en Angleterre, eut à soutenir de 1787 à 1795 un célèbre procès politique devant la haute Chambre qui, à la vérité, l’acquitta sur les chefs d’accusation, mais le condamna aux frais qui étaient considérables, cette guerre n’avait pas seulement dévoré les bénéfices de la Compagnie, elle l’avait tellement endettée qu’il ne lui fut plus possible de remplir ses obligations envers le gouvernement et qu’elle dut se placer à son égard dans une position dépen-

dante. Par le « bill de l’Inde orientale « de Pitt (1784), la direction de la Compagnie fut soumise à une commission gouvernementale pour toute l’administration territoriale en matière politique, militaire et financière; le droit de nomination aux emplois supérieurs était réservé au gouvernement, et le pays était divisé en trois présidences , Calcutta , Madras et Bombay, et soumis au gouverneur général ; le commerce , en revanche, restait seul à la Compagnie. — En 1790, éclata de nouveau, entre •Tippo-Saïb et les Anglais une guerre qui, grâce à l’habileté et à la bravoure de Cornwallis et d’Abercrombie, tourna tellement à l’avantage de l’Angleterre que son adversaire fut obligé de consentir à céder la moitié de ses Etats et à payer une indemnité considérable (1792). La prépondérance de la France pendant l’époque de la Révolution remplit le sultan de l’espoir de rentrer, avec son aide, en possession du territoire qu’il avait perdu. Il entra en relations avec la Perse et prit les armes au même moment où Bonaparte débarquait en Egypte. Jamais la domination britannique n’avait couru un si grand danger. Mais l’énergie et la promptitude des Anglais changèrent ce danger en triomphe. Le malheureux Tippo-Saïb perdit dans cette guerre sanglante le trône et la vie. A vec sa capitale, Seringapatam, sous les ruines de laquelle il s’ensevelit (1799), d’immenses richesses tombèrent entre les mains des Anglais qui annexèrent à leur territoire la plus grande partie du pays conquis et placèrent le reste sous un rajah tributaire. — Pendant la guerre avec Napoléon, les Anglais agrandirent leur empire dans l’Inde par la conquête des possessions françaises et hollandaises et par la soumission complète des nababs traités jusque-là comme des alliés, en sorte qu’enfin les princes des Marattes furent leurs seuls adversaires paissants. A partir de 1803, on leur livra des guerres sanglantes et peu à peu les différents Etats des Marattes devinrent la proie des Anglais. Delhi tomba en leur pouvoir et le Grand-Mogol fut bientôt entièrement sous leur dépendance. Une ligue projetée de tous les Etats marattes pour renverser le puissant empire

britannique avorta par la promptitude des Anglais et amena la soumission complète des Marattes. La domination britannique dans les Indes orientales s’étendit alors de l’Himalaya à Ceylan et de l’Indus jusqu’à l’Irawaddy (1817), sur plus de 120 millions d’habitants contribuables et 50 millions de tributaires. Dans leurs conquêtes postérieures, les Anglais trouvèrent des adversaires belliqueux dans les Sikhs, montagnards indépendants qu’ils ne parvinrent à soumettre qu’après de longues luttes. Le commerce indo-européen fut depuis lors ouvert par le gouvernement à tous les Anglais ; mais le commerce avec la Chine resta un monopole de la Compagnie. — Des réformes furent introduites dans l’administration, la justice et la perception des impôts. Le gouvernement nomme le gouverneur général et les généraux en chef. Les autres fonctionnaires sont nommés par les douze directeurs de la Compagnie des Indes orientales avec la sanction du gouverneur général. La Compagnie possède le droit d’administration propre sous le contrôle de commissaires royaux dans les circonstances importantes. Par l’introduction du christianisme au moyen de missionnaires, on cherche à rapprocher le peuple de la civilisation européenne et à détruire avec l’ancien culte la servitude intellectuelle et les rites inhumains et immoraux.

Luttes cP indépendance de la Grèce.

§ 128. La sainte phalange d'Ypsilanli. C’est au congrès de Laybach (janvier 1821) que les souverains et les ministres reçurent la première nouvelle du soulèvement des Grecs. Celte circonstance fournit au prince de Melternich l’occasion de placer cet événement sur la même ligne que ceux qui se passaient en même temps en Espagne, à Naples et en Sicile, et

LES PEUPLES ET LES ÉTATS DE l’eLROPE, ETC. 99

de détourner l’empereur de Russie de toute intervention.

Depuis plusieurs années, il existait en Grèce une ligue aux nombreuses ramifications, dont le but secret était d’arracher le pays à la Turquie. Elle avait eu pour fondateur Capodistria, Grec de Corfou, au service de la Russie, qui s’était élevé par sa bravoure jusqu’au grade de colonel, s’était trouvé au congrès devienne dans l’entourage de l’empereur Alexandre, et avait cherché à travailler pour l’affranchissement de la Grèce. L’espoir d’obtenir l’appui de la Russie et l’impuissance visible de la Porte qui ne pouvait réduire à l’obéissance ni le pacha de Janina, qui s’était rendu indépendant, ni Ali pacha d’Égypte qui avait pris une attitude analogue, précipitèrent le soulèvement. Alexandre Ypsilanti, gentilhomme moldave qui était comme Capodistria au service de la Russie, fils de l’hospodar de Valachie exécuté en 1805 par les Turcs, entra dans sa patrie comme libérateur et restaurateur de la nation grecque, et publia, en faisant allusion à l’appui de la Russie, un appel aux Hellènes, pour les engager à secouer le joug de la Turquie. En peu de temps la Morée, la Livadie, la Thessalie et les îles grecques se trouvèrent sous les armes (mars 1821). LesTurcsécumèrent de rage et exercèrent des vengeances sanglantes. Le patriarche de Constantinople, le chef de l’Église grecque, fut arraché de l’autel le jour de Pâques par des mahométans et pendu avec ses évêques au portail de son église; la plupart des familles grecques de la capitale (Phanariotes) moururent de mort vio-

lente ou furent obligées de partir en mendiant pour l’exil. La sainte phalange des Grecs, sous la conduite d'Ypsilanti, succomba au nombre en Vaiachie et fut complètement détruite dans la lutte désespérée de Dragaschan où elle combatit avec un héroïsme digne de Léonidas (19 juin 1821). Ypsilanti s’enfuit en Autriche; mais il dut languir de longues années dans une forteresse de Hongrie. La mort des généreuxguerriers prouvaqu’ils étaient animésd’unautre esprit que les champions de la liberté en Espagne et en Italie, quoique la vanité et la faiblesse de caractère deleur chef Alexandre Ypsilantile rendissent incapable de remplir la haute mission de libérateur de la patrie.

§ 129 Luttes cle la Grèce jusqu'à la chute de Missolonghi. Les Osmanlis avides de vengeance n’eurent plus d’autre pensée que celle d’exterminer la population grecque. Des crimes horribles furent conçus et exécutés. Dans la Morée, les sauvages et belliqueux Mainottes du Taygète s’étaient levés sous la conduite de Mauromichali et de Kolokotroni; les autres habitants suivirent bientôt leur exemple, et, disciplinés par Démétrius Ypsilanti, frère d’Alexandre, ils refoulèrent victorieusement les Turcs ; Navarin et Tripolitza tombèrent en leur pouvoir (octobre 1821). En même temps les Grecs combattaient avec gloire et succès en Livadie et dans les îles; leur bravoure rappelait les exploits de leurs ancêtres. Les peuples d’Europe, étonnés et sympathiques, suivaient du regard cette lutte gigantesque.et se hâtaient de recueillir, par des sociétés philhellènes,

de l’argent et des troupes, pour encourager les combattants qui, au commencement de l’année 1822, s’étaient constitués en république sous Ypsilanti et Maurocordato. Les nations de l’Occident montrèrent ainsi que l’amour de l’humanité avait jeté chez elles de profondes racines et qu’elles étaient sensibles aux souffrances d’autres peuples. Tandis que les princes qui avaient conclu la Sainte-Alliance exposaient, par crainte d’une dissolution violente de l’équilibre qu’ils avaient établi, un peuple chrétien aux coups de hordes infidèles, tandis que le religieux et sentimental empereur Alexandre, confiné dans le cercle d’idées de Metternich, privait des opprimés de son secours, des essaims de philhellènes étrangers partaient pour l’ancienne patrie de la civilisation européenne, sous la conduite du général wurtembergeois Normann qui succomba au climat dès l’année suivante. Le célèbre poète anglais lord Byron voua son talent, sa fortune et son énergie à la cause de la Grèce où il mourut bientôt, et le riche banquier genevois Eynard envoya des sommes considérables aux championsde la liberté. Malgré les dissensions et l’égoïsme des chefs, la victoire resta presque constamment aux Grecs jusqu’en 1825. Mais la Porte trouva alors un allié puissant dans Méhémet-Ali, qui avait constitué sur les débris de l'empire des mamelouks en Égypte un État et une armée à l’instar de l’Europe, et qui envoya, h la requête du sultan, son fils Ibrahim dans le Péloponnèse avec des forces considérables. Les petites troupes des Grecs ne purent tenir contre une armée bien équipée. Les villes tombèrent l’une après

l’autre entre les mains d’ibrahim qui répandait partout le carnage et l’incendie; durant deux ans, la côte de Livadie et le Péloponnèse furent cruellement ravagés, les villes et les villages réduits en cendres ; les cadavres des victimes, laissés sans sépulture, devenaient la proie des chiens et des bêtes fauves. Les églises furent détruites, les prêtres périrent au milieu des tourments. La prise de Missolonghi (22 avril 1826) épouvanta les cabinets européens qui jusque-là n’avaient fait que des représentations sans effet parvoiediplomatique. Car comme la ville n’était pas tenable, les courageux assiégés n’avaient pas craint de faire une sortie avec les femmes et les enfants; le tiers des habitants fut tué, la ville incendiée et tous ceux qui restaient trouvèrent la mort sous ses ruines.

§ 130 .Dénoûment. Peu de temps auparavant, Alexandre était descendu rapidement dans la tombe à Taganrog sur la mer d’Azof (1 er décembre 1825). Son second frère Nicolas prit le sceptre, après avoir comprimé une conjuration militaire dont le but était de conférer la couronne à Constantin, le frère aîné, qui avait renoncé au trône auparavant déjà, et de remplacer le système autocratique par un régime constitutionnel. En Angleterre, les affaires publiques étaient dirigées par le généreux Canning qui, parvenu à l’âge mûr, n’avait pas oublié ses rêves de jeunesse et son enthousiasme' pour la délivrance de la Grèce, et en France le gouvernement croyait devoir céder dans une certaine mesure aux vœux de l’opposition philhellénique, surtout qu’à la même

époque la destruction des janissaires, le massacre de 15,000 musulmans (17 juin 1826) inspira à l’Europe civilisée une profonde horreur de l’inhumanité des Turcs. Sur la proposition de Canning, les trois puissances conclurent un traité tendant à amener, par des mesures prises en commun, la Porte à accorder aux Grecs un affranchissement limité; une flotte alliée mouilla dans les eaux de la Morée, et demanda à Ibrahim l’évacuation delà péninsule ; celui-ci ayant refusé, la marine européenne anéantit la flotte turcoégyptienne à la bataille de Navarin (20 octobre 1827). Cette solution fut si rapide que les gouvernements alliés furent étourdis par « l’événement inattendu ». Aussi, la bataille de Navarin n’eut-elle point de conséquences ; en Angleterre, où le commerce était inquiet, la voix publique se prononçait si hautement contre une guerre ouverte avec la Porte, qu’après la mort de Canning le cabinet britannique se montra de nouveau favorable aux intérêts turcs et se départit d’hostilités ultérieures. Le sultan Mahmoud persista alors dans sa résolution de ne pas affranchir la Grèce et se conduisit d’une façon si hautaine envers la Russie, que celle-ci lui déclara la guerre (1828). Les Grecs reprirent aussitôt courage. Tandis que les troupes des Osmanlis devaient quitter la Livadie pour se rendre dans les pays du Danube, Ibrahim fut enfin réduit par la flotte française à évacuer la Morée, et Capodistria de Corfou devint président de la Grèce. Les hauts faits des Russes qui franchirent le Balkan (20-22 juillet 1829) sous la conduite de Diebietseh (Sabalkanski) et s’avancèrent victorieux jusqu’à An-

drinople, obligèrent enfin la Porte à accepter les propositions de médiation des autres puissances, à assurer aux Russes par \e traité d' Andrinople ( 14 septembre 1829) la navigation sur le Danube et dans les Dardanelles et le protectorat de la Servie, de la Moldavie et de la Valachie, et à reconnaître l’indépendance des Grecs. Mais pendant longtemps on ne parvint pas à s’entendre au sujet des frontières, et une nouvelle guerre était imminente ; l’amiral Miaulis fit sauter la Hotte grecque pour ne pas la laisser tomber dans des mains étrangères (13 août 1831). La conférence de Londres se décida enfin à étendre les frontières et à former, des territoires déclarés indépendants (Morée, Livadie, une partie de la Tliessalie, Négrepont et les Cyclades), un royaume constitutionnel dont Otlion I er de la maison de Bavière fut nommé roi (7 mai 1832), Capodistria ayant été assassiné dans l’intervalle par les frères Mauromiehali. Les peuples d’Occident qui, dans leur enthousiasme pour la résurrection de la Grèce, s’étaient attendus à l’expulsion des Osmanlis de l’Europe, se trouvèrent déçus par cette solution insuffisante. Samos même retomba au pouvoir des Turcs (1834).

La révolution belge et le soulèvement de la Pologne.

§ 131. Pays-Bas. La Sainte-Alliance avait maintenu avec peine durant quinze ans l’ordre des choses créé par le Gongrès de Vienne. La nouvelle de la révolution de juillet éveilla dans le cœur de tous les

mécontents et de tous les opprimés le désir et l’espoir d’un changement de situation. L’exemple de la France fut imité d’abord par une nation voisine, la Belgique qui avait été réunie à la Hollande sans égard pour la différence du caractère, de la religion, de la langue et des intérêts. Comme les Hollandais se considéraient comme le peuple régnant et, non seulement obligeaient les Belges à participer à l’énorme dette nationale hollandaise et aux impôts qui en résultaient, mais cherchaient à leur imposer leur langue et leurs lois, et plaçaient l’enseignement du peuple catholique sous la surveillance de fonctionnaires protestants, il s’était formé des partis mécontents dans les différentes provinces belges, et la presse avait pris un caractère hostile envers la Hollande. Le roi, ferme et quelque peu entêté, Guillaume I er , espérait refréner l’esprit de rébellion en usant de sévérité à l’égard de la presse et en faisant condamner les rédacteurs de journaux à l’amende, à la prison ou à l’exil; mais par là il ne fit qu’augmenter le nombre de ses adversaires. Le parti libéral français qui demandait la liberté de la presse, l’introduction du jury, l’accession des Belges aux emplois, etc., et qui était en relation avec les chefs de l’opposition à Paris, conclut une union contre nature, pour la formation d’une opposition nationale, avec le parti catholique-ultramontain qui désirait que renseignement fût débarrassé du contrôle de l’État, afin que l’instruction du peuple fut livrée entièrement au clergé. Le mécontentement provoqué par l’élévation des impôts donna un point

d’appui à cette étrange coalition que le roi qualifia d’ « infâme » dans un discours du trône.

Le désaccord avait déjà atteint son paroxysme, quand la nouvelle de la révolution de juillet arriva à Bruxelles et mit tout le pays en émoi. Le soir du 25 août, après la représentation de l’opéra La Muette de Porlici, la foule détruisit l’imprimerie d'un journal aux tendances hollandaises, le palais du ministre de la justice et la maison du directeur de la police; le lendemain sa fureur se tourna contre plusieurs fabriques. Une garde civique se forma pour arrêter les dévastations de la populace; un comité prit en mains le pouvoir gouvernemental ; en quelques jours, le drapeau brabançon flotta dans toute la Belgique. Mais ces mesures ne contentaient nullement les chefs du parti démocratique-républicain ni ceux du parti ultramontain. Avec l’aide de la populace, ils s’emparèrent eux-mêmes du pouvoir et confièrent la direction des affaires à un comité central composé de radicaux et de papistes. Les Hollandais alors, comptant sur l’appui du reste des citoyens, dirigèrent une attaque à main armée contreBruxelles; mais après un combat opiniâtre, ils furent obligés de se replier sur Anvers. Le prince d’Orange engagea vainement les Belges à déposer les armes en leur promettant une administration indépendante sous sa régence; les esprits étaient trop aigris contre la Hollande, et la confiance de la capitale victorieuse en elle-même était trop grande pour que des paroles de conciliation fussent écoutées. Une séparation totale d’avec la Hollande, telle était

la prétention des Belges qui marchèrent alors sur Anvèrs pour enlever aussi cette ville au voisin détesté. Le général hollandais Chassé se retira dans la citadelle et pendant sept heures fit bombarder par 300 bouches de canons la malheureuse ville qui eut à souffrir une perte de beaucoup de millions par l’incendie de provisions considérables de marchandises. Toute réconciliation était dès lors devenue impossible, et ce fut par une conséquence naturelle de l’irritation générale, que le Congrès national, sous la direction de de Potter, proclama l’indépendance de la Belgique et l’exclusion de la maison d’Orange du trône de Belgique. Mais comme on tenait à la monarchie constitutionnelle, de Potter, qui était partisan d’une organisation républicaine, renonça à toutes les dignités et se rendit à Paris. Les cinq grandes puissances se réunirent alors en conférence à Londres; après de longues négociations diplomatiques, auxquelles le vieux Talleyrand prit part au nom du gouvernement de juillet, l’indépendance de la Belgique fut reconnue et ses frontières régularisées du côté de la Hollande. Le roi Guillaume s’était fait beaucoup d’adversaires parmi les princes de l’Europe par sa conduite rebutante et par son interprétation sophistique du traité de Vienne, en prétendant que la résolution de la conférence d’après laquelle le Rhin serait libre jusqu’à la mer n’empêchait pas d’établir un péage à l’embouchure du fleuve. La conférence de Londres était d’autant moins disposée à augmenter l’agitation qui régnait en Europe en différant plus longtemps la

reconnaissance de la Belgique. C’est pourquoi il fut résolu (26 juin 1831) que le prince Léopold de Saxe- Cobourg, parent de la famille royale d’Angleterre, et marié bientôt après, en secondes noces, à une princesse de France, porterait la couronne de Belgique et se concilierait les libéraux en appliquant un large système représentatif et le clergé en rendant l’Église complètement indépendante de l’État. Les Hollandais cherchèrent vainement à reprendre possession du pays par la force des armes. Malgré la bravoure de l’armée de terre et de mer, ils se virent forcés de se retirer lorsqu’une Hotte anglaise menaça les côtes de Hollande et qu’une armée française sous les ordres du maréchal Gérard vint au au secours des Belges et enleva la citadelle d’Anvers au brave Chassé (24 décembre 1832). Mais on se querella longtemps encore à propos des frontières, jusqu’à ce qu’enfin un arrangement intervint également sur ce point.

§ 132. Pologne (voir § 105). La réussite de la Révolution de France et de la Révolution belge encouragea les Polonais à se soulever. Le souvenir de l’ancienne alliance avec la France et des faits d’armes accomplis en commun sous les aigles de Napoléon était aussi peu effacé que celui de l’ancienne grandeur de la République; et si l’un réveillait le sentiment national et le désir d’une renaissance de la patrie, l’autre entretenait l’espérance dans le secours de la France. A la vérité, la Pologne avait prospéré plus sous la domination russe que sous l’ancienne anarchie, notamment tant qu’elle avait été sous le

sceptre du doux et généreux empereur Alexandre, dont les principes libéraux avaient trouvé leur expression la plus parfaite dans la constitution polonaise qu’il avait donnée de son propre mouvement au royaume nouvellement créé, et cela, au grand chagrin de l’Autriche et de la Prusse. Les diètes, une administration prudente, une justice impartiale, des finances en bon état et un armement national assuraient au peuple uue liberté réglée; l’industrie prenait de l’essor, la littérature s’élevait, des routes militaires facilitaient les relations, le commerce et les fabriques répandaient le bien-être, les sciences et les arts étaient cultivés avec ardeur; dans les villes se formait une classe moyenne aisée; des rapports fondés sur la liberté personnelle s’établissaient entre le paysan et son seigneur. Pourtant, la domination russe avait beaucoup d’antagonistes dans les classes élevées, chez les fonctionnaires et les militaires; il se forma une forte opposition qui se manifesta d’abord dans la presse et au sein de la diète (1819); puis, quand le gouvernement eut introduit la censure et interdit la publicité des débats (1825), l’opposition persista dans des associations secrètes comme celles qui existaient alors dans les pays du sud de l’Europe, en Espagne, en Italie et en Grèce. Une ligue secrète chercha à fortifier le patriotisme, ü échauffer les esprits en faveur du rétablissement de la Pologne dans ses anciennes limites et h entretenir l’idée d’une résurrection de la patrie dans son indépendance et sa liberté. Les membres devaient jurer d’appliquer toutes leurs forces

à la renaissance de leur mère malheureuse, mais toujours chère, et de sacrifier à cet effet leur fortune et leur vie. En vain l’empereur, dans ses discours d’ouverture et de clôture, engagea la diète à se garder des menées révolutionnaires; en vain il défendit toutes les associations, y compris la maçonnerie; la résistance croissante contre la royauté restaurée des Bourbons en France remplissait en Pologne le parti patriotique de grandes espérances, le raffermissait dans ses sentiments et ses efforts et en grossissait le nombre et l’influence. Les réunions secrètes des mécontents se multipliaient; on peuplait l’imagination de la jeunesse des écoles et des universités des images de l’ancienne grandeur et de l’ancienne magnificence de la Pologne; des écrivains et des poètes, tels que Lclewel , Niemcewicz et d’autres éveillaient le sentiment national; les jeunes officiers, froissés par la discipline de ferdu grand-duc Constantin, gouverneur militaire de Varsovie, et excités par des chefs de parti exaltés comme Uminski, Krzyzanowski , etc., formaient des confraternités secrètes qui avaient des ramifications jusque dans l’armée russe. La connaissance de ces dispositions hôstiles hâta la fin d’Alexandre. Il mourut, le cœur brisé, à l’extrémité orientale de l’Europe (1 er décembre 1825). L’instruction judiciaire qui eut lieu après l’avortement de la révolte militaire de Saint- Pétersbourg (§130) et qui s’étendit aussi aux membres des associations secrètes de Pologne, eut pour résultat l’acquittement des accusés par le Sénat qui agissait sous l’influence de l’opinion populaire (1824).

Ce dénoûment fit une impression défavorable sur l’empereur Nicolas et le remplit de méfiance à l’égard de toute la nation. C’est pourquoi il chercha à faire régner l’absolutisme en Pologne aussi bien que dans les autres parties de son immense empire, à étoufl'er peu à peu la vie constitutionnelle et parlementaire et à détruire les institutions et les particularités nationales. Son frère Constantin, qui gouvernait le pays en qualité de vice-roi, se permit mainte atteinte à la constitution et aux droits écrits et aigrit la nation irritable par les rigueurs de la police et de la censure. Des nobles mécontents, comme le riche prince Adam Czartoryski, descendant des Jagellons, qui avait hérité de leur peu de sympathie pour la Russie et, confident et ami de jeunesse d’Alexandre, avait nourri l’espoir de devenir gouverneur de Pologne, le comte Plater, influent en Lithuanie, et d’autres encore, secondèrent le mouvement national. Mais les intérêts divergents des chefs de parti et la position difficile au milieu de trois grands États absolutistes auraient peut-être empêché les Polonais de se joindre dans une entreprise générale, si la nouvelle de la révolution de juillet n’avait pas jeté l’étincelle dans cette matière inflammable et excité dans cette nation impressionnable un enthousiasme qui la poussa à l’action et leva toutes les hésitations. La nouvelle de l’ordre donné à Saint-Pétersbourg d’arrêter un certain nombre de jeunes militaires et d’étudiants polonais qui avaient été désignés comme chefs ou comme membres des sociétés secrètes, hâta l’explosion de la révo-

lution, parce que les coupables qui avaient en perspective une mort ignominieuse ou un emprisonnement perpétuel, résolurent de prévenir leur perte imminente. Le 29 novembre 1830 , à six heures du soir, vingt jeunes gens armés, de l’école de cadets, qui faisaient partie d’une vaste conspiration militaire, pénétrèrent, sous la conduite de Wysocki et d’autres officiers, dans le Belvedôre, palais du viceroi qu’ils avaient l’intention de tuer, tandis que d’autres conjurés appelaient le peuple de la capitale aux armes et que d’autres s’emparaient de l’arsenal. Constantin n’échappa qu’avec peine au sort qui l’attendait; plusieurs personnes de son entourage et quelques généraux tombèrent victimes de la haine nationale pendant cette nuit d’horreur. Deux jours après, le grand-duc céda à l’orage et quitta le pays avec ses soldats et ses fonctionnaires russes. Afin que le parti révolutionnaire ne s’emparât pas du pouvoir, un gouvernement provisoire, composé des membres du conseil d’administration et de quelques hommes populaires comme Lubecki, Czartoryski, Niemcewicz et le général Chlopicki, prit en main la direction des affaires. Mais comme ils entrèrent dans la voie lente des négociations, au lieu de profiter de l’esprit guerrier qui animait les citoyens patriotiques et la jeunesse ardente pour attaquer impétueusement la Russie qui n’était pas préparée, l’insurrection prit dès l’abord une fâcheuse tournure. Les divisions de parti paralysaient toute initiative; les modérés et les timides cherchaient à supprimer les abus, mais en maintenant l’organisation actuelle et l’union, tandis

que le parti populaire demandait le rétablissement de l’ancienne Pologne avec des formes démocratiques et l’indépendance nationale. Il est facile de comprendre que la plupart des membres du gouvernement provisoire furent bientôt soupçonnés de trahison ; on leur adjoignit des démocrates, notamment le professeur Lelewel, chef du « club patriotique. » Le vieux général Chlopicki, qui avait pris part aux campagnes de Kosziusko et avait servi avec distinction dans l’armée française, mais qui plus tard avait quitté le service parce qu’on lui avait fait des passe-droits, conserva la conduite de l’armée et fut nommé dictateur par le parti aristocratique et constitutionnel qui redoutait l’emportement de la jeunesse belliqueuse et des clubs démocratiques. Comment pouvait-on espérer qu’on arracherait à la pointe de l’épée des concessions du despote irrité de Saint- Pétersbourg? Et pourtant, Chlopicki et ses conseils aristocratiques entrèrent en pourparlers avec l’empereur, repoussèrent la proposition faite par les patriotes de soulever les anciennes provinces de la Pologne soumises à l’Autriche, à la Prusse et à la Russie, et au lieu d’organiser une guerre populaire et nationale, placèrent leur confiance dans les promesses fallacieuses de la France et dans des négociations diplomatiques au moyen desquelles ils comptaient présenter aux yeux des puissances européennes leur révolution comme légitime et rentrer en grâce auprès de l’empereur. Ils oubliaient que quiconque tire l’épée de la révolte doit aussi rejeter le fourreau. Les divisions et les méfiances entra-

vaient toutes les entreprises, tandis que l’empereur Nicolas prenait des dispositions pour faire entrer en Pologne une armée de 120,000 hommes avec 400 ca* nous sous le commandement du feld -maréchal Diebitsch. La diète convoquée en hâte confirma la dictature de Chlopicki (20 décembre 1830), mais elle plaça à côté de lui une commission de surveillance, composée de sénateurs et de députés. En même temps on répandit un manifeste où l’on énumérait tous les griefs de la Pologne à charge de la Russie et tous les attentats qui pouvaient servir à justifier l’insurrection. Convaincu que l’armée polonaise, dans son organisation actuelle, ne pouvait tenir tête aux Russes, Chlopicki conseilla encore de négocier quand l’empereur avait déjà fait connaître ses intentions hostiles ; il n’était partisan que d’une guerre défensive. Brouillé avec le conseil de surveillance et violemment attaqué par les démocrates dans des discours et des brochures, le dictateur se démit de sa charge, sans pourtant se refuser à sa patrie dans un moment de besoin. Son successeur dans le commandement en chef fut le riche et patriotique prince Radzivil qui, étant ignorant des choses de la guerre, eut Chlopicki pour l’assister comme conseiller volontaire; le gouvernement fut confié à un collège de cinq conseillers, parmi lesquels le prince Adam Czartoryski jouissait de la plus haute considération; le parti populaire y était représenté par Lelewel. Quelques jours après la diète, à l’instigation de Soltyk et d’Ostrowsky, prononça la détrônisation de l’empereur Nicolas et de la maison de Romanow en

Pologne (25 janvier 1831). Après l’affranchissement, une monarchie constitutionnelle devait être érigée sur de nouvelles bases. Ainsi, l’on fermait, d’une part, toute voie à une réconciliation et, d’un autre côté, la diète, en rejetant la proposition de conférer la propriété foncière aux paysans et de transformer les corvées en redevances rachetables, renonçait à une guerre populaire qui seule aurait pu sauver la Pologne. L’événement prouva que l’on avait espéré vainement que la France s’intéresserait à ses anciens alliés : Louis Philippe songeait plus à s’affermir sur le trône où il venait de s’asseoir qu’à acquérir de la gloire militaire, — Cependant la bravoure des Polonais se montra sous le jour le plus brillant. Malgré la supériorité numérique des Russes, les Polonais sortirent vainqueurs de la plupart des combats. Chlopicki et Skrzyneeki firent des prodiges de valeur, et quoique le prince Radzivil ne montrât aucune vocation pour le commandement militaire et reconnût lui-même son insuffisance à remplir l’emploi auquel il avait été appelé, il laissa pourtant une réputation découragé personnel parmi ses amis comme parmi ses adversaires. Du 17 au 19 février, il y eut combats sur combats. Le jour où Skrzyneeki, favori de la famille Czartoryski, arrêta glorieusement à Dobre un ennemi deux fois supérieur en nombre, Dwernioki battit et dispersa à Stoczeck la division commandée par Geismar, et à Wavre Szembeek et Zymirski résistèrent avec honneur aux généraux russes . Rosen et Pahlen. Eu vain Diebitsch s’avança jusque dans le voisinage de la capitale de Pologne; la ba-

IIISTOIRE MODERNE.

taille sanglante de Grochow (19 et 20 février) où le plus beau régiment de cavalerie des Russes fut en grande partie détruit et où, de part et d’autre, on rivalisa de talent et de vaillance, renversa le projet de siège de Varsovie et amena quelque temps après la retraite de Diebitsch. Radzivil ayant alors renoncé au commandement, et Chlopicki étant blessé, Skrzynecki, le héros de Dobre et de Grochow, se mit à la tête de l’armée. Blais, malgré sa bravoure, il nuisit à la cause polonaise par son irrésolution et ses hésitations; toujours confiant dans l’intervention des puissances et les promesses tranquillisantes de la diplomatie, il négociait pendant que la Russie agissait avec vigueur. Au lieu d’attirer dans la lutte les habitantsde la Lithuanie qui étaient disposés à se soulever, et de créer ainsi un ennemi puissant sur les derrières de l’armée russe, on laissa là le parti du mouvement sans appui, en sorte que l’émotion révolutionnaire se dissipa en quelques émeutes inutiles. En revanche, le brave Dwernicki voulut entraîner la Volhynie ; mais il ne fut pas secondé et il se trouva tellement pressé par les forces supérieures de l’ennemi, qu’il ne parvint à se sauver sur le territoire autrichien que par une marche hardie, digne d’être comptée parmi les faits d’armes les plus remarquables de l’histoire moderne. Il fut alors retenu prisonnier avec 6,000 braves soldats. — Enfin Skrzynecki sortit de son inaction; au mois de mai, il franchit le Bug ; mais Diebitsch l’atteignit à marches forcées, et le vainquit, malgré la lutte la plus vaillante, à la bataille d’Ostrolenka (26 mai). Ce fut un

coup décisif pour la révolution polonaise : les divisions et les trahisons conduisirent bientôt la Pologne à sa perte. Diebitsch mourut du choléra (9 juin). Son successeur fut l’entreprenant Paskewitsch, surnommé Eriwanski, à cause de la conquête de la ville d’Eriwan en Perse et du territoire environnant (1828). Soutenu par la Prusse qui craignait pour ses provinces orientales le succès de la révolution polonaise, Paskewitsch traversa la Vistule prussienne et s’approcha des murs de Varsovie où régnait la plus grande perplexité. La démocratie commit alors un horrible attentat. Persuadée que l’insuccès de la révolution avait la trahison pour cause, une foule de populace, conduite par des soldats, pénétra dans le château (16 août 1831), tua plusieurs généraux suspects et tira ensuite vengeance de plusieurs autres individus désignés comme aristocrates, espions ou amis des Russes. Gzartoryski déguisé s’enfuit vers le camp commandé par Dembinski; son éloignement eut pour résultat de placer l’autorité entre les mains de Krukowiecki, général du temps de Napoléon et l’ennemi de Skrzynecki, qui fut nommé président par la diète avec un pouvoir dictatorial. Lorsque Paskewitsch s’approcha de la ville avec sa nombreuse armée, Krukowiecki, en prenant les mesures les plus contradictoires et les dispositions les plus déraisonnables, montra son peu de confiance dans la réussite. L’armée polonaise résista courageusement à Wola, l’ancien champ de bataille des rois, et les hauts faits du quatrième régiment dans le cimetière de Wola furent depuis lors

célébrés dans des chansons; plus de 11,000 Russes étaient déjà tombés en deux jours d’assaut (6 et 7 septembre), quand Krukowiecki rendit Varsovie et Praga au feld-maréchal russe et, repoussé comme traître par l’armée, se livra comme prisonnier de guerre à l’ennemi victorieux. Le gouvernement et la diète se retirèrent à Modlin avec l’armée. Divisés entre eux et menacés par les Russes, il ne leur resta d’autre ressource que de s’enfuir sur le territoire prussien. Là, les braves combattants, au nombre de 24,000, furent désarmés; on les entretint jusqu’à ce que l’empereur, après la soumission complète de la Pologne, eût permis, par une amnistie, à la plupart d’entre eux de rentrer dans leur pays (1 er novembre). Le même sort échut à Ramorino qui, auparavant déjà, s’était enfui en Gallicie avec son armée. Peu confiants dans la grâce que leur accordait un souverain irrité, les patriotes polonais s’éloignèrent par milliers de leur patrie et émigrèrent en France, en Angleterre, en Suisse et dans d’autres pays, préférant manger le pain de l’exil sur un sol libre que d’assister patiemment à la destruction lente de leur nationalité. La sympathie des peuples de l’Allemagne qui accueillirent les malheureux comme des hôtes fut un adoucissement à leur chagrin. En Pologne, en Lithuanie, en Volhynie, de lourds châtiments atteignirent les coupables; les mines et les plaines de neige de la Sibérie se peuplèrent de condamnés; quelques-uns payèrent de leur vie, un grand nombre de leur liberté ou de leurs biens. Les émigrés perdirent leur fortune, leur rang

et leurs droits civils. Le « statut organique » (14-26 février 1832) enleva à la Pologne sa constitution, sa diète et son conseil d’Élat, et, en la soumettant à la surveillance la plus sévère de la police, l’annexa à l’immense empire moscovite comme province russe avec une administration et des tribunaux distincts. Les universités de Varsovie et de Wilna furent supprimées, les trésors de l’art transportés en Russie, l’écusson polonais brisé, l’armée nationale dissoute. Depuis lors, le vainqueur Paskewitsch, gouverneur impérial, tint Varsovie sous son sceptre de fer, jusqu’à ce qu’il mourût au commencement de 1836 dans un âge avancé. A plusieurs reprises, les Polonais avaient prouvé leur bravoure et leur généreux patriotisme, mais non leur abnégation pour entreprendre une action en commun. Les anciens vices héréditaires de la noblesse polonaise, l’esprit de parti, les discordes, la trahison, ainsi que l’égoïsme aristocratique, empêchèrent la résurrection de la Pologne, comme ils l’avaient perdue autrefois.

§ 133. Italie. Au dix-septième et au dix-huitième siècle, la force créatrice des Italiens déclina par degrés. L’oppression intellectuelle qu’exerçaient l’Église et les nombreux petits gouvernements entrava l’ancienne activité dans le domaine de l’art et de la littérature et engendra la mollesse et la sen-

sualité. On vécut sur le passé et l’on imita les œuvres des ancêtres. La poésie lyrique s’appuya sur les sonnets et les canzones sonores mais vides de Pétrarque, ou suivit à la trace les lyriques grecs et romains, et dans la poésie héroïque, l’Arioste, le créateur de l’épopée humoristique, servit constamment de modèle. Les plus renommés parmi ses imitateurs furent Gabr. Chiabrera de Savone (1552- 1637), auteur de cinq poèmes épiques (l’ Italie délivrée , Florence, Roger, etc.,) et de nombreuses odes et chansons d’après des modèles antiques ; et Nie. Fortiguerra de Rome (1674-1735), célèbre par son Richardet, roman humoristique en trente chants, appartenant au cycle légendaire carlovingien. Ce poème qu’on peut appeler une suite de Roland furieux, malgré plusieurs déviations des données historiques, est plein d’esprit et d’imagination ; Fortiguerra pourtant empâte plus qu’Arioste les couleurs comiques et satiriques. Le seul genre même qui fut traité avec bonheur au dix-septième siècle, l’épopée comique proprement dite, se rattachait à l’Arioste, que le créateur en fût Alessandro Tassoni de Modène (1565-1635) dans son Seau dérobé ou son contemporain Franç. Bracciolini (1566-1645) dans son Persi- /latje des Dieux, quqrelle de priorité qui fut poursuivie jadis en Italie avec une grande vivacité. De l’ironid sereine d’Arioste à la raillerie de Tassoni et de Bracciolini, il n’y avait qu’un pas.

Le sujet de la Prise du Se/iu de Tassoni est emprunté à l’histoire des luttes de parti au moyen âge, et le seau que les Modénais enlevèrent au treizième siècle aux Bolonais pend

encore aujourd’hui à une chaîne à Modènc. Tous les douze chants sont pleins de satires et d’allusions locales, et la tendance générale de l’ouvrage est un persiflage des nombreuses petites guerres que se livrèrent les villes d’Italie. La clarté des idées et des images, la précision de l’expression et l’élégance du style ont rendu le poème de Tassoni classique en Italie. — Le Scherno degli dei de Bracciolini n’a aucune arrièrepensée satirique de quelque profondeur; c’est une raillerie burlesque du monde mythologique des Grecs, rattachée à la vengeance que Mars et Vénus veulent tirer de Vulcain parce qu’il les a surpris et livrés aux saroasmes des dieux olympiens.

L’épopée comique resta longtemps en honneur chez les Italiens; pourtant la plupart des produits de ce genre sont aujourd’hui tombés dans l’oubli. C’est ce qui est arrivé notamment de la Vie de Mécène de Caporali et de Malmantile ( Château de la nappe) reconquis , du peintre Lorenzo Lippi, ouvrage rempli de proverbes florentins. — La poésie lyrique ne fut pourtant pas négligée. Elle apparaît forte et originale chez le comte Fulvio Testi, de Ferrare (1593- 1646) qui vécut très considéré à la cour du duc de Modène, et mourut prisonnier d’État, vraisemblablement par suite d’une intrigue de cour. Dans ses odes, il prit Horace pour modèle, mais il n’eut ni la vigueur ni l’essor du poète romain. Les deux poètes favorisés et encouragés par la reine Christine de Suède pendant son séjour ît Rome, Alex. Guidi de Pavie (1650-1712) et Bened. Menzini de Florence (+ 1708) imitèrent également les anciens, le premier Pindare, le second Horace. La poésie italienne se montre plus libre et plus noble chez Vincenzo da Filicaja de Florence (1642-1707) qui se tint aussi

éloigné du badinage des Pétrarquistes que de la froide copie de l’antiquité. Plus hardi que la plupart de ses contemporains, il osa exprimer dans des poèmes politiques son opinion et ses sentiments sur les événements du jour (Odes sur le siège de Vienne) et, dans l’excellent sonnet Italia! ltalia! traduisit, le premier, en paroles les douleurs que faisait ressentir aux patriotes italiens la triste situation de leur belle patrie.

L’Italie se distingua davantage dans la poésie dramatique et surtout dans l’opéra et le mélodrame conformes au tempérament musical du peuple. Auparavant déjà, la musique avait joué un grand rôle dans le drame italien et particulièrement dans les pastorales ; au dix-septième et au dix-huitième siècle, elle prit la première place dans les pièces d’Apostolo Zeno (1669-1750), de Métastasé et d’autres et relégua la poésie au second rang. Le successeur de Métastasé comme poète de la cour à Vienne, Giambattista Casti (1721-1803) se livra aussi, dans l’origine, au drame musical, sauf pourtant qu’il ne choisit pas, comme son prédécesseur, des sujets sérieux et héroïques, mais qu’il traita des sujets comiques (opéra buffa). Casti acquit pourtant plus de réputation par ses Nouvelles galantes, écrites en octaves, dans l’esprit de Boccace, et surtout par son épopée satirique (les Bêtes parlantes) qui contenait des allusions piquantes à la vie de cour, aux idées politiques et sociales et aux événements de son temps. Le drame proprement dit (la comédie cultivée surtout par Goldini et Gozzi, aussi bien que la tragédie à laquelle Scipio

Maflei de Vérone (1675-1755) pur sa célèbre Mérope et plus encore Vittoro Alfieri par ses drames historiques, donnèrent un nouvel essor), subit au dixhuitième siècle l’influence du théâtre français; il se conforma plus rigoureusement aux règles de l’art; Alfieri lui-même, malgré son exaltation patriotique, y resta fidèle et le tragique J. Pindemonte (1751-1812) qui donna une carrière plus libre à son imagination, osa le premier s’en écarter. Son frère cadet, Hippolyte Pindemonte (1753-1828) composa , au milieu d’une époque agitée, de tendres et mélancoliques descriptions de la nature, pleines de grâce idyllique, des poésies lyriques et des épîtres où se révèlent, à côté d’une éducation classique, une grande profondeur de sentiment et des principes religieux. Les deux frères se sont aussi fait connaître comme traducteurs heureux de poésies antiques, surtout d’Homère; par contre les poèmes dramatiques d'Hyppolyte Pindemonte, entremêlés de chœurs et de chants lyriques sont en grande partie oubliés. L’imitateur le plus remarquable d’Alfieri fut Vincenzo Monti (1754-1828) qui n’eut pourtant ni les sentiments libéraux ni la force de caractère de son maître. Complaisant des grands, Monti, après s’être fait un nom par ses tragédies de Galeotto Manfredi et d ' Aristodême, écrivit, en faveur du pape, à l’occasion du meurtre de l’envoyé français Basseville à Rome, le poème riche en passages brillants Basvilliana , dirigé contre les idées de la Révolution française, poème qui fut brûlé par les démocrates de Milan. Nommé plus tard par Napoléon poète de la

cour à Milan et historiographe du royaume, il célébra le dominateur de l’Italie dans des ouvrages louangeurs, et enfin, par une Cantate sur l’empereur François et d’autres poésies de commande, il obtint aussi la faveur du souverain autrichien et la jouissance h vie de ses émoluments. Pendant la domination française, Monti fut quelque temps professeur de littérature italienne à Pavie. Il eut pour successeur dans cet emploi le vénitien Nie. Ugo Foscolo (1777-1827) poète enthousiaste, épris de liberté, qui donna le premier une expression inspirée à l’idée d’une renaissance politique de l’Italie. Ses tragédies (Thyeste, Ajace, Ricciarda), sont moins remarquables par leurs mérites artistiques que par le sentiment patriotique et les tendances libérales. Les attaques et les persécutions qu’il s'attira par là ne l’empêchèrent pas d’adresser, en qualité de membre de la Consulte de Lyon, un courageux Discours à Bonaparte qui obtint plus tard de la publicité. Mais il ne se convainquit que trop tôt de l’infructuosité de ses efforts et de l’inanité de ses espérances; il répandit les sentiments de tristesse que lui inspirait la dégradation de sa patrie dans son roman intitulé Lettres de deux amants, ou, comme il l’appela après un remaniement postérieur, Dernières lettres de Jacopo Ortis (1802), livre qui peut être regardé comme le Werther italien; car le héros réunit le sentimentalisme allemand au patriotisme italien, et tous les deux lui sont funestes: après avoir perdu, sa patrie, il perd une maîtresse qu’il ne peut obtenir et se donne ensuite la mort. Les deux passions, le patriotisme et l’amour, étaient

peintes avec une vérité saisissante; l’ouvrage était écrit avec le sang du poète, et il fit une profonde impression. C’est pourquoi Foscolo , malgré ses nombreux égarements, resta l’un des auteurs favoris de la jeunesse italienne. Son poème didactique les Tombeaux , dont les tristes plaintes respirent une douleur sans espoir, n’exerça pas moins d’influence que son roman épistolaire sur l’esprit des Italiens. Mis en état de suspicion par le gouvernement milanais et menacé de poursuites judiciaires, Foscolo s’enfuit à Londres où il mourut le 11 septembre 1827. Déréglé dans sa vie et méprisant les mœurs de la société, il était inconstant et chancelant dans ses opinions. Il fut pourtant le poète le plus considérable et le plus influent dans la tendance politique et nationale qui commença avec le malheureux milanais Guiseppe Parini (1729-99), l’homme sans reproche et sans envie, et trouva de dignes représentants dans Léopardi, Niccolini, Berchet et Silvio Pellico. Cette école patriotique se rattacha avec un enthousiasme croissant à Dante qui devint le guide des nouvelles générations, et elle se rencontra dans son admiration avec le romantisme qui exerça bientôt une grande influence sur la littérature italienne.

Dans son poème satirique le Jour, Parini châtia d’abord les mœurs et la conduite des grands, de ce qu’on appelle la bonne société, dont il regardait le relâchement, l’avidité pour les plaisirs et l’indifférence pour tout ce qui est élevé et idéal, comme les sources de la décadence morale et de tous les maux de la vie publique. Ses paroles ne restèrent pas sans

T. IV. Il

effet; elles éveillèrent dans les esprits les plus généreux des aspirations vers une renaissance natio-' nale; c’est pourquoi aussi les républicains français furent d’abord accueillis avec un joyeux enthousiasme, jusqu’à ce que les Italiens se fussent convaincus que le bonheur qu’ils avaient rêvé et la liberté tant souhaitée ne suivaient pas les baïonnettes étrangères. La domination française eut pourtant des conséquences saLutaires; elle favorisa l’essor de la nation, lequel se poursuivit encore lorsque l’omnipotence de Napoléon eut été renversée et que les institutions créées par le congrès de Vienne comprimèrent les mouvements intellectuels et nationaux. La littérature prit une large part à cet essor. Le néo-romantisme, qui s’appuyait sur la grande époque du moyen âge en Italie, excita le sentiment national. Le comteGiacomo Leopardi (1798-1837), de la Marche d’Ancône,, traduisit ce sentiment en paroles dans son Chant à l'Italie et dans ses considérations sur un monument à ériger au Dante. 11 mit encore plus d’énergie et d’élan dans son Chant à Angelo Mai, lorsqu’il eut découvert les livres de Cicéron de ttepublica, poème qui appartient aux productions les plus distinguées de la poésie lyrique italienne; le poète s’y plaint en termes douloureux et amers de la triste situation de sa patrie et de la dégénérescence de ses contemporains et cherche en même temps à réveiller le courage, la confiance et la fierté en rappelant un passé glorieux. Son esprit nourri de la philosophie grecque et du républicanisme romain fut abattu mais non brisé sous le poids des cireons-

tances extérieures. — Giov. Battista Niccolini (1785- 1835), né aux environs de Pise, professeur et bibliothécaire à Florence, a puissamment contribué, par ses tragédies tirées de l’histoire du pays, à exciter le sentiment national et l'amour de la liberté. Dans ses premières pièces, dont le sujet était emprunté à l’histoire ancienne et à la mythologie (Polyxène, Médée, OEdipe, etc.), il suivit les traces d’Àllieri; mais il n’obtint de succès et de réputation que quand il se tourna vers le romantisme et traita des sujets patriotiques, comme dans Antonio Foscarini , Giovanni da Procida, Ludovico Moro, Filippo Strozzi, et surtout dans son célèbre Arnaldo da Brescia. — Silvio Pellico (1789-1854) de Saluces, nature molle, élégiaque, se fit d’abord connaître par ses tragédies, parmi lesquelles la plus parfaite est Frajicesca de Rimini, empruntée au Dante. Excité par les poésies de Foscolo, il consacra ensuite ses facultés à poursuivre le même but patriotique; à cet effet, il fonda une revue à Milan ; mais, comme le poète Maroncelli, il expia sa franchise en restant de longues années sous les plombs de Venise et dans les cachots du Spielberg. Il a décrit lui-même d’une manière émouvante les souffrances de ses dix années de captivité dans son livre très connu Mes Prisons (Le mie prigioni). Brisé de corps et d’esprit, il obtint enfin sa liberté, mais ses peintures saisissantes accrurent chez ses compatriotes le désir de se délivrer de cette horrible tyrannie. — Giovanni Berchet (f 31 décembre 1851) né à Milan vers la fin de 1780, appartenait, avec Silvio Pellico, Tomaso Grossi (auteur

du poème remarquable pour la vérité des caractères les Lombards à la première croisade) et d’autres, à la Jeune Italie dont les idées furent répandues par la revue Conciliatore. Après la révolution avortée de 1820-21, il fut condamné à l’exil et, pendant de longues années, vécut tour à tour en France, en Belgique et en Angleterre. Il séjourna quelques temps aussi à Bonn et à Berlin dans le commerce du marquis Arconati Visconti qui avait été exilé dans la même circonstance et avec lequel il rentra aussi en Italie, lorsque, vers la fin de 1830, le gouvernement autrichien se laissa dominer par des sentiments plus humains. Ses poésies politiques, qui respirent l’esprit du carbonarisme, trouvèrent peu de lecteurs dans la suite, quand les circonstances se furent modifiées; par contre, son poème narratif les Fugitifs de Parga dans lequel se trouve décrite avec un profond sentiment la ruine héroïque de cette république chrétienne de la côte d’Albanie, compte parmi les productions les plus admirables de la nouvelle Italie.

Le plus grand poète italien du temps présent, Alessandro Manzoni, de Milan (né en 1784), se tint éloigné du mouvement politique, sans pourtant manquer de patriotisme ni d’amour pour la liberté. Dans ses Inni sacri , il se montre catholique convaincu ; c’est un chantre chrétien dans l’esprit des néo-romantiques. Dans ses tragédies (le Comte de Carmagnola et Adelgis), il charme par la dignité classique et par la vérité du sentiment, aussi bien que par l’essor lyrique du chœur rétabli par lui avec succès. Son ode sur la

mort de Napoléon (Le 5 Mai), obtint une approbation si générale que Goethe même la traduisit en allemand. Mais son ouvrage le plus connu et le plus répandu est son roman imité des romans historiques de Walter Scott, 1 Promessi Sposi (les Fiancés) qui renferme une peinture animée, quoiqu’un peu longue et un peu savante, de l’état politique et social de la haute Italie sous la domination espagnole. Cet ouvrage provoqua une foule d’imitations, en sorte que le roman historique occupe la première place dans la littérature italienne contemporaine. La Iieligieuse de Monza de Rosini peut être considérée comme une suite des Fiancés. Comme Foscolo, Manzoni chercha à supprimer la déclamation froide et à rendre à la poésie la vérité et la simplicité de la nature. Guerrazzi, de Livourne, prit le premier pour base (dans son Siège de Florence) l’époque actuelle et les luttes de la jeune Italie.

Bien que les circonstances ne fussent pas favorables, l’histoire trouva en Italie, au dix-huitième et au dix-neuvième siècle, quelques dignes représentants, si dangereuse que fût la carrière d’historien véridique et patriotique. Lodov. Ant. Muratori (1672-1750) jeta les fondements d’une vaste histoire de l’Italie par sa collection consciencieuse des chroniqueurs et historiens du moyen âge; dans ses Annales d'Italie, il suivit les traces de Guicciardini. Son contemporain, le savant napolitain Giannone (1676-1748) s’attira la haine du clergé par son Histoire du royaume de Naples, dans laquelle il peignit en traits saisissants la conduite de la hiérarchie

ennemie des lumières, tellement qu’il ne parvint à se sauver qu’en fuyant en pays étranger, et lorsque, après de longues années, il osa revenir dans sa patrie, il tomba dans les mains de l’inquisition vigilante qui le fit mourir dans ses cachots à Turin. — GirolamoTiraboschi de Bergame (1731-94), dans son Histoire de la littérature italienne, présenta avec une vaste érudition le tableau de la vie intellectuelle de ses compatriotes depuis les commencements de la . culture scientifique jusqu’en 1740. — L’époque de la révolution et de la domination de Napoléon en Italie trouva un narrateur instruit et sincère dans le Piémontais Carlo Botta ( Storia d'Italia dal 1789-1814) qui, par sa position d’homme d’État en Piémont et de membre du Corps législatif à Paris, pouvait suivre de près les destinées des États et la marche des affaires publiques, et par là même était surtout capable de se présenter comme continuateur de Guicciardini et de raconter l’histoire de l’Italie depuis la fin du quinzième siècle jusqu’à son époque. — De môme, le napolitain P. Colletta (177S-1831), qui possédait de grandes connaissances dans l’art militaire et l’artillerie, se trouva mêlé aux événements de sa patrie sous la domination française comme sous Ferdinand. A la suite de la révolution de 1820, ses idées constitutionnelles le firent conduire àBrunn, comme prisonnier d’État, malgré l’attitude ferme qu’il avait gardée comme commandant général en Sicile; sa santé très robuste jusque-là commença à s’y altérer, en sorte qu’on lui permit enfin de passer ses dernières années à Florence. Il y écrivit l’excellente

Histoire du royaume de Naples de 1734 à 1825 qui ne fut publiée qu’après sa mort. — L’histoire des Vêpres siciliennes de Midi. Amari, dans laquelle l’auteur cherchait à exciter le sentiment national du malheureux peuple et à combattre le despotisme, parut si dangereuse au gouvernement napolitain qu’Amari se crut obligé de se soustraire par la fuite aux persécutions qui le menaçaient (1842). Depuis lors, il vécut à Paris, en révolutionnaire impénitent, occupé d’études sérieuses d’où sortit, en 1854, la savante Histoire des Sarrazins en Sicile.

Angleterre. Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, la littérature anglaise s’affranchit peu à peu de l’influence et des règles françaises, et retourna à son originalité nationale, aux sujets et aux poètes indigènes. Le romantisme auquel l’Angleterre ne parvint pas non plus à se soustraire, se fit sentir également dans ce revirement du goût; mais le bon sens de la nation rebelle à toute exagération, préserva la littérature de cette dégénérescence maladive du romantisme français et allemand. Le retour vers le passé eut pour première conséquence en Angleterre de mettre à la portée des générations modernes le moyen âge avec ses trésors poétiques : on recueillit les anciennes ballades et les poésies populaires (Ossian de Macpherson ; Ballades populaires de Percy, etc.), on reproduisit le monde disparu, dans des romans et des peintures historiques; les œuvres de Shakespeare, qui avaient été complètement négligées pendant le règne du goût français, furent remises en honneur, surtout depuis que le grand poète

et HISTOIRE MODERNE.

eut été célébré par l’Allemagne, et que le comédien anglais David Garriek (1716-1779) eut, par son jeu remarquable, révélé à la nation toute la profondeur et la richesse infinie des drames shakespeariens.

L’Écosse fut la première à s’écarter du goût français. Dans ce pays éloigné du centre de la vie politique, la poésie conventionnelle n’était jamais parvenue à expulser entièrement la poésie populaire indigène; une foule d’histoires, de légendes, de ballades et de chansons s’étaient transmises d’âge en âge ; sur les frontières et dans les montagnes, un peuple musical, qui ne connaissait pas la misère monotone de l’ouvrier do fabrique anglais, menait une vie indépendante et conservait les anciennes traditions du chant populaire, de la superstition et de l'esprit d’isolement politique. Une série de poètes écossais, appartenant en partie aux classes inférieures, opposèrent à la poésie artificielle anglaisefrançaise, une poésie de la nature simple et sentimentale ; d’abord génies et versificateurs de clocher, ils étendirent par degrés le cercle de leur réputation, soit en parcourant les districts environnants, soit en répandant au loin leurs poésies à l’aide de copistes volontaires. Le -premier qui entra dans cette voie, fut Allan Ramsay (1686-1758), d’abord perruquier, puis libraire à Edimbourg; il composa en dialecte écossais une pastorale (The gentle shepherd) pleine de naturel et recueillit un grand nombre de vieilles chansons écossaises. Son exemple fut suivi par Rob. Fergusson (1751-74), qui mourut jeune dans une maison de fous à la suite d’un ébranlement

du cerveau, et par lady Anna Barnard, née Lindsay (1750-1825) dans sa belle ballade le Vieux Robin Gray. Mais levrai chantre national et populaire de l’Ecosse fut Robert Burns (1759-96), pauvre paysan du comté d’Ayr. Les circonstances difficiles au milieu desquelles il eut à souffrir toute sa vie ne parvinrent pas à étouffer son talent inné, mais elles arrêtèrent son essor et remplirent sa nature musicale et joyeuse de mélancolie et de chagrin. Ses poésies, répandues en de nombreuses éditions et traductions , sont pleines de chaleur, de fraîcheur et de clarté; elles reflètent une diversité de sentiments et d’impressions qu’une riche imagination, un cœur sensible et un esprit initié à toute la vie morale du peuple pouvaient seuls concevoir et rendre. L’approbation unanime qu’obtinrent les poésies de Burns eut pour conséquence que ce genre fut cultivé jusqu’à l’excès, et que le nombre des poètes dits de nature se multiplia rapidement. Parmi beaucoup d’autres noms, on peut citer ceux de : Jeanne Baillie (1765-1851), l’amie de Walter Scott, qui devint aussi célèbre ppr ses chansons écossaises que par ses Drames sur les passions, drames moraux très admirés jadis ; le maçon Allan Cunningham (1784-1842) et le pâtre James Hogg (1772-1835) qui commença à composer avant d’avoir appris à lire et à écrire. Encouragé par Walter Scott, il se livra à la poésie et montra bientôt un esprit très fécond. Le plus connu parmi ses nombreux ouvrages est The Queens ivake (la Veillée de la reine), recueil de ballades et de contes. — Plusieurs de ces poèmes populaires étaient aussi sati-

riques ou épigrammatiques : Thomas Hogarth (oncle du célèbre peintre Hogarth) de la vallée de Troutbeck dans le Westmoreland se fit surtout connaître et redouter dans ce genre. Hogarth, qui mourut au commencement du siècle dernier, écrivit aussi des pièces de théâtre, notamment une pièce en vers, la Destruction de Troie, dont la représentation à ciel ouvert, sur le penchant d’une colline, dura trois jours; presque toute la paroisse y joua et les campagnards y affluèrent de loin à la ronde. — La plus grande influence fut exercée sur la littérature moderne, non seulement en Angleterre, mais aussi sur le continent, par l’inépuisable poète écossais Walter Scott d’Édimbourg (1771-1832) qui recueillit d’anciennes ballades populaires de sa patrie et, dans des récits épiques ou des romans, traita des sujets historiques en peignant les mœurs, les usages, les institutions, les sites et les caractères. A l’université d’Édimbourg, Walter Scott s’appliqua aux langues modernes en même temps qu’aux études classiques et commença sa carrière poétique par quelques traductions de l’allemand (la Lenore et le Chasseur sauvage de Burger ; Goelz von Berlichinyen et le Roi des aunes de Goethe) jusqu’à ce que, excité par le recueil de ballades de Percy et par Burns, il concentra son activité littéraire sur sa patrie poétique. Les ballades populaires des frontières d’Écosse (Minstrelsy of the scottish border), empruntées pour la plupart à la tradition orale, avec des éclaircissements historiques, furent accueillies avec le plus vif intérêt, comme aussi son premier grand poème, le Lai du dernier

ménestrel ; ce qui l’encouragea à entrer dans un champ voisin, celui de l’épopée nationale. En 1808 parut le poème de chevalerie : Mannion , a taie of Floddenfield (champ de bataille célèbre par la défaite des Écossais en 1513) et deux ans après son ouvrage le plus vanté : the Lady o{ the lake (la dame du lac) qui renferme de magnitiques descriptions de la nature montagnarde. Walter Scott avait atteint le sommet du genre épique romantique; ses poèmes narratifs postérieurs (the Vision of don Rodevick; Rokeby; the Lord of the isles ; Harold the dauntless, etc.), sont inférieurs aux autres. Plus encore que par ses ballades et des poèmes épiques, Walter Scott se rendit célèbre par ses romans historiques; il ouvrit une nouvelle ère dans ce genre et devint ainsi un écrivain favori de tous les peuples. Il débuta par Waverley, nouvelle qui parut en 1814 sous le voile de l’anonyme et obtint bientôt un tel succès quelle servit de nom générique à toute une série de romans analogues qui se succédèrent à peu d’intervalle. Les plus connus parmi ceux-ci sont : Guy Mannering ; l' Antiquaire ; Rob Roy; la Prison d’Édimbourg; la Fiancée de Lammermoor ; les Légendes de Mont) ose; Ivanhoe ; Kenilworth ; Quentin Durward: Woodstock, etc. Ses premiers ouvrages sont les mieux réussis, ceux surtout qui traitent des sujets indigènes et qui reposent sur la connaissance du caractère du peuple; les autres, comme Robert de Paris , etc., fournissent la preuve que l’esprit le plus vigoureux s’affaiblit par une trop grande fécondité. Walter Scott écrivit aussi plusieurs de ses derniers

ouvrages dans l’intention de rétablir sa fortune qui avait eu à souffrir de la construction coûteuse d’Abbotsford et plus encore de la banqueroute des libraires Ballantyne et Constable dans les affaires desquels il était intéressé. Walter Scott n’est pas non plus sans mérite comme historien; pourtant ses seules œuvres historiques qui soient vraiment attrayantes sont celles qui, comme les Récits de mon grand-père, appartiennent encore au domaine du roman et de la légende, tandis que son histoire d' Écosse n’a pas une grande valeur. La plus faible de ses productions est sa vie de Napoléon, œuvre partiale et superficielle; en revanche plusieurs de ses ouvrages d’histoire littéraire, comme les biographies d’anciens romanciers (Richardson, Fielding, Smollet, etc.), et celles de Dryden et de Swift, sont intéressants et instructifs.

En Angleterre aussi, d’heureux essais furent faits en même temps pour remplacer le goût français et la poésie conventionnelle par une poésie naturelle et par des ballades et des chansons populaires. A Thomson et Young qui, les premiers, reproduisirent avec sentiment la nature extérieure et la vie intime de l’âme, succéda William Cowper ( 1 731- 1800), poète mélancolique et romanesque qui, dans son poème didactique the Task (la Tâche) révéla un amour ardent du droit, de la liberté et de la patrie, et dans sa ballade humoristique John Gilpin ressuscita l’ancienne poésie populaire. Une célébrité plus grande encore s’attacha à la ballade Admirai Rosiers gost, de Rich. Glower (1712-83), commerçant et

membre du parlement qui s’étaij fait connaître par des poésies épiques et dramatiques, et, pour la peinture élégiaque de la nature, Thomson trouva un digne successeur dans Thomas Gray (1716-72) dont l’élégie sur un cimetière de village est restée l’une des poésies favorites des Anglais. — Olivier Goldsmith (1729-74) historien, critique et romancier, a également pris le ton de la poésie populaire dans son tableau élégiaque le Village abandonné , et dans des ballades et des chansons. — Thomas Chatterton (1752-70), de Bristol, qui s’empoisonna à l'âge de dix-huit ans dans un accès de désespoir causé par la misère, était un poète bien doué et plein d’imagination. Ses ballades écrites en vieux langage et publiées comme de prétendues productions d’un ancien poète anglais Rowley, furent encore admirées lorsqu’on en découvrit l’origine moderne, et ses autres poésies lyriques furent d’autant plus estimées par la suite qu’on y vit les premiers modèles de poésie romantique. — Georges Crabbe (1754-1832), le poète de la réalité, d’abord chirurgien, puis ecclésiastique, se distingua par ses descriptions claires, vraies et animées, mais dépourvues du sourire radieux de Goldsmith. Comme les peintres flamands , il représente la nature et la vie ordinaire avec exactitude, mais sa ns parure idéale; dans ses poésies descriptives (le Village, le Bourg, le Registre de la paroisse, Récits, etc.,) il analyse le cœur humain dans tous ses mouvements, avec la science et le sûreté d’un médecin.

La poésie de la nature a un caractère plus élevé et plus noble chez William Wordsworth et chez toute

l’école dite maritime,, composée d’un certain nombre de poètes qui s’attachèrent avec prédilection à dépeindre les lacs ravissants du Westmoreland et de Cumberland, et se plongèrent si profondément dans la contemplation des beautés et des charmes de la nature, qu’ils portèrent leur admiration jusqu’à animer certains phénomènes. Les principaux représentants de cette école sont, outre son chef Wordsworth, les poètes Coleridge, Southey et Wilson.

1° Wordsworth (1770-1850). Instruit par ses voyages et ses études, possesseur de beaux revenus et d’un bien de campagne sur le lac Rydal, dans le Westmoreland, Wordsworth était dans cette heureuse situation, qu’il pouvait consacrer tous ses loisirs à la poésie. Le froid accueil que rencontrèrent ses Ballades lyriques se changea peu à peu en approbation générale, lorsqu’à son grand poème philosophique the Excursion succéda une série d’ouvrages poétiques (the Withe doe of Rylstone ; Peter Bell the Waggoner, etc.,) qui prouvèrent sans réplique que Wordsworth était, sinon un homme de génie, du moins un poète plein de sentiment, de naturel et de simplicité. C’est dans quelques chansons en forme de ballades (l\ous sommes sept) que sa naïveté s’exprime avec le plus de grâce. — 2° Samuel Taylor Coleridge (1772-1834) du Devonshire, lié avec Wordsworth, quoique d’un caractère tout différent, fut moins fécond que celui-ci. Dans sa jeunesse, ardent républicain et admirateur de la révolution française, il mena une existence agitée, misérable et trop peu remplie par des travaux de journalisme et de litléra-

ture, jusqu’à ce que l'appui d’un protecteur le mît en état d’entreprendre un long voyage en Allemagne. Il s’y familiarisa avec la littérature romantique et, quoiqu’il eût pour Schiller une telle prédilection qu’il traduisit le Wallenstein en anglais, son penchant pour le romantisme conserva le dessus et exerça une influence visible sur ses tendances politiques et littéraires. Il devint conservateur et dirigea successivement diverses revues dans ce sens, jusqu’à ce que le gouvernement lui eût accordé une petite rente viagère qui le mit à l’abri du besoin. Il mourut dans la maison de campagne d’un ami aux environs de Londres. Coleridge était un poète original, à l’imagination ardente et au sentiment profond, mais comme il n’était pas très fécond, et comme sa fantaisie s’égarait parfois dans le mysticisme et les rêveries, ses ouvrages pénétrèrent moins dans le peuple que ceux des autres lakistes. L’admiration de la nature s’élève chez lui jusqu’à une sorte de symbolisme qui apparaît surtout dans ses principaux ouvrages ( Christabel , poème effroyablement beau qui resta incomplet, et le Vieux Marin, cycle de romances) ainsi que dans quelques-unes de ses ballades et de ses poésies lyriques de moins d’étendue. — 3° Robert Southey (1774-1843), le troisième représentant de l’école maritime, poète souple et fécond, à l’imagination vive et au langage imagé, partagea l’admiration juvénile de son ami Coleridge pour les idées républicaines, et plus tard tourna comme lui au conservatisme. La soif de liberté était d’abord si ardente chez l’un et l’autre, qu’ils avaient

çonçu le dessein de passer dans l’Amérique du nord avec Robert Lovell qui partageait leurs idées; ils renoncèrent pourtant à leur projet. Le drame révolutionnaire, Wat Tyler, provient de cette époque d’effervescence. Ce n’est pourtant pas le drame, mais la poésie épique et lyrique que l’esprit inventif de Soutliey prit pour domaine. Après la publication de son récit épique, Joan of Arc, plus remarquable par la beauté du style et la force d’imagination que par la disposition artistique, le poète fit un grand voyage en Espagne et en Italie; son goût s’y épura, comme le prouve son poème épique suivant Thabala le destructeur, merveilleuse histoire arabe en vers irrégur liers ; la Malédiction de Kehama, récit fantastique qui repose sur des légendes hindoues, excita une admiration plus grande encore par la fidélité des descriptions et des mœurs du pays et du peuple; Madoc est une narration qui a pour base une légende du Valais , d’après laquelle des aventuriers welohes avaient été jetés, au douzième siècle, sur les côtes d’Amérique Quand parut Roderic, le dernier des Goths, fruit de son voyage en Espagne, Southey était déjà nommé poète de la cour (1813). Ce changement de fortune ne tourna pas à l’avantage de son activité poétique; car s’il réussit encore çà et là de petits poèmes épiques, lyriques et satiriques, on ne peut méconnaître dans ses œuvres suivantes un épuisement de l’esprit et une étroitesse de vues politiques et religieuses. Son faible poème, the Vision of Judgement, fut rudement maltraité par lord Byron ; après son dernier ouvrage, the Taie of Paraguay, ses facul*

tés poétiques déclinèrent sensiblement; c’est pourquoi il s’appliqua davantage à l’histoire et à d’autres genres de littérature en prose. Parmi les ouvrages de cette dernière espèce, on compte son Histoire du Brésil et sa Vie de Nelson ; dans son Histoire de la guerre de la Péninsule et dans son Vindiciæ ecclesiœ angl. on rituel , il se montre dominé par des préjugés anglais. — 4° Le poète écossais, John Wilson (1789- 1854), qui s’établit dans le Cumberland jusqu’à ce qu’il fut appelé comme professeur àÉdimbourg, est aussi considéré comme faisant partie de l’école maritime, surtout à cause de son récit poétique, l'Ile des Palmiers , où il raconte d’une manière tendre et gracieuse l’histoire de deux amants qui vivent sept ans dans une île déserte, où ils ont été jetés par un naufrage. Sa Ville empestée est une sombre peinture d’un effet plus saisissant. Parmi ses autres ouvrages, l’un des plus estimés est un recueil de récits de la vie écossaise, intitulé Lumière et Ombre. Un ardent amour de l’humanité, un profond sentiment de la nature, une grande richesse d’idées et une grâce exquise assignent à Wilson un rang élevé parmi les poètes anglais modernes.

Samuel Rogers, de Londres (1762-1855), poète didactique, dont les descriptions douces et tendres sont animées d’un souffle élégiaque, se distingue moins par l’invention et la vivacité de l’imagination que par la délicatesse et le goût. Son poème descriptif Joies du souvenir, qui obtint un grand succès et fut traduit sur le continent, fonda sa réputation en 1792. 11 fut suivi du Voyage de Colomb, du récit poé-

tique Jacqueline et du plus important de ses ouvrages Italie, poétique description de voyage, pleine d’excellentes peintures de mœurs et de paysages italiens, c’est dans le même esprit, mais avec plus de force et de chaleur, que Thom. Campbell, de Glascow (1777-1844) composa son poème didactique les Joies de l’espérance, avec un passage pathétique sur le partage de la Pologne, dont la lecture toucha Kosciuszko jusqu’aux larmes. Après un long séjour en Allemagne, où il écrivit l’excellent poème Ye mariners of England et la Bataille de IJohenlinden où il demeura lui-même, il s’établit à Sydenham, près de Londres, où il se tourna vers la narration poétique, particulièrement chère aux Anglais (O’Connors child, Gertrude of Wyoming , sujets des forêts vierges d’Amérique, Théodoric), et s’occupa d’histoire et de journalisme. Les poésies de Campbell sont plus remarquables par la pureté de la forme et l’élégance du style que par la verve et la profondeur; pourtant elles ne manquent nullement de chaleur ni de sentiment.— James Montgomery (né en 1771), d’Ayrshire en Écosse, fils d’un pasteur de la communauté des frères moraves, employa surtout la poésie à des méditations religieuses, quoiquil eut échangé létat ecclésiastique contre le journalisme. Son imitation des psaumes (Songs of Zion) est un agréable (ivre de piété. Le sentiment religieux a aussi inspiré ses beaux récits poétiques le Voyageur en Suisse, le Monde avant le déluge, Groenland, l Ile des pélicans. Avec autant de piété et plus d’essor romantique, Felicia Hermans (1794-1835), de Liverpool, brille par la

profondeur du sentiment et la perfection de la forme entre les nombreuses femmes-poètes de l’Angleterre. Excitée par la poésie allemande, par Herder et les romantiques, elle écrivit les magnifiques Chants du Cid et les Laijs of many lands ; dans le Sanctuaire des bois, elle peint en de nobles accents les aventures de jeunesse et les luttes intérieures d’un Espagnol qui s’est enfui de sa patrie dans les forêts vierges de l’Amérique, et elle déploie également sa nature poétique dans ses hymnes, ses chansons, ses ballades et ses autres poésies lyriques. — Le premier rang, après elle, appartient à l’infortunée Lætitia-Élisabeth Landon (1804-1838) , auteur de plusieurs romans et de poésies épiques-lyriques de couleur romantique (the Improvisatrice, the Troubadour, tlie Golden Violet, etc.). Mariée au gouverneur anglais de la côte de l’Amérique du sud, elle fut empoisonnée par une servante. Son chant du cygne fut le hardi poème l'Étoile polaire.

Le plus célèbre poète moderne de l’Angleterre est lord Byron (1788-1824); c’est de lui et de ses amis, Thomas Moore, P. B. Shelley et d’autres, que nous viennent les créations les plus géniales de la littérature anglaise au dix-neuvième siècle. Lord Byron, doué de sublimes facultés poétiques et d’une imagination hardie, mais irritable de caractère et incapable de dominer les sentiments qui débordaient de son âme, mena une existence vagabonde et finit par trouver la mort à Missolonghi. 11 a décrit d’une manière entraînante, dans ses deux grands poèmes épiques, le Pèlerinage du chevalier ( child ) Harold , et

Don Juan (inachevé), ses impressions, ses expériences et ses observations pendant ses voyages en Portugal et en Espagne, en Allemagne, en Italie, en Grèce et en Orient. Parmi ses autres ouvrages, les plus célèbres sont les poèmes narratifs le Giaour, la Fiancée cCAbydos, le Corsaire, Lara, Mazeppa, etc.; les poèmes dramatiques Manfred, imitation du Faust de Goethe, Marino Faliero, les Deux Foscari, etc., et, dans la poésie lyrique, ses ballades et ses mélodies hébraïques. Byron possédait une vertu poétique qui subjuguait tout et un esprit universel qui pénétrait et traduisait en mots tous les mouvements de l’àme, tous les replis du cœur humain, toutes les passions et les dispositions. Son existence sans but lui était'à charge; de là vient le fond sombre de la plupart de ses poésies; méconnu et dédaigné, il haïssait et méprisait la haute société et la poursuivait de son ironie et de ses sarcasmes; rassasié de jouissances sensuelles, il exhale en plaintes mélancoliques cette hypocondrie qui, depuis lors, devint la note dominante de l’école romantique; ayant rompu avec le présent, il cherche le salut dans une époque encore éloignée de la civilisation, où la nature et les passions régnent encore librement. Toutefois, l’imagination de Byron était assez riche pour comprendre tout ce qui était noble, sublime et idéal. Sans croyance religieuse, il parvenait à peindre les sentiments les plus délicats d’un cœur pieux et résigné; quoique ayant contracté une union malheureuse et tout en épuisant les délices de liaisons passagères et sensuelles, il traçait avec un charme ravissant de

nobles caractères de femmes, et représentait dans toute sa grandeur et toute sa beauté le bonheur de l’amour pur et de la fidélité. Épris de liberté, Byron avait profité des luttes d’indépendance de la Grèce pour exprimer sa haine de la tyrannie, et sa participation à ces luttes dangereuses prouva combien ses paroles étaient sincères. La puissance de la poésie de Byron consista précisément en ce qu’on y sent partout l’impression immédiate de sa propre situation d’esprit, en ce qu’elle est la manifestation de ses propres idées et de ses propres sentiments, de son être le plus intime; il était tellement un poète spontané, que sa grande habileté même semble un talent inné.

George Byron-Gordon naquit à Londres, le 22 janvier 1788. Son père qui avait gaspillé sa fortune, étant mort trois ans après, la mère se relira à BanlF, en Écosse. L’air des montagnes fortifia le corps de l'enfant qui était né avec un pied-bot ; il se distingua bientôt dans tous les exercices gymnastiques, la natation, l’équitation, l’escrime, le tir. A l'âge de dix ans, la mort d’un grand-oncle le mit en possession d’un riche héritage et du titre de lord et pair; la mère retourna alors en Angleterre pour lui faire donner une éducation scientifique. Après être resté cinq ans à l'école d’IIarrow, où il fit déjà quelques essais poétiques et peignit son premier amour malheureux dans un poème mélancolique, le Songe, il se rendit à l’Université de Cambridge et se livra à une vie d’étudiant des plus désordonnées. Son premier recueil de poésies qui parut, en 1807, sous le titre A'ileures de loisir ( Ilours of idleness ) fut jugé d’une manière très défavorable par la Revue d’Edimbourg; le poète se vengea de cette humiliation par la satire mordante English bardt and Scotch reviewers. De 1809 à 1811, il entreprit avec son ami Hobhouse un grand voyage en Grèce, en Albanie et en

Turquie; c’est alors qu’il traversa l’Hellespont à la nage, de Sestos à Abydos. En 1812, peu de temps après avoir fait son début oratoire à la Chambre des pairs, il fit paraître les deux premiers chants de son Childe-Harold, qui obtinrent un succès inouï; l’année suivante, il publia l’histoire d’amour et de vengeance turque lhe Giaour, fruit de son voyage en Orient. D’autres récits poétiques virent bientôt le jour : La Fiancée d' Abydos, le Corsaire, et le sombre et mystérieux Lara, suite et fin du Corsaire. Dans la même année 1814, parurent les Mélodies hébraïques qui, adaptées à d'anciensairs israélites, rapportaient, sous une forme élégiaque, certains événements de l'histoire juive ou exprimaient en accents d’une ferveur indescriptible la tristesse d’un peuple malheureux qui pleurait sur son passé et sur son présent. Au commencement de 1815, il épousa Anna Isabelle Milbanke- Noël et livra au public le Siège de Corinthe el-Parisina. Abandonné par sa femme qui lui avait donné une fille, et enfin séparé d’elle, il vendit son patrimoine l’année suivante et quitta l’Angleterre pour n’y plus retourner. Il commença, dans son voyage du Rhin, le troisième chant de Childe-Harold, et écrivit la narration poétique le Prisonnier de Chillon, sur les rives charmantes du lac de Genève, où il passa un été avec Shelley ; il y composa aussi quelques autres poésies et en partie le drame de Manfred. A l’automne, il partit pour l’Italie et séjourna le plus longtemps à Venise où il se livra à toutes les voluptés, sans que sa puissance créatrice en souffrît. 11 acheva le quatrième chant de Childe-Harold; il écrivit le récit humoristique Beppo, et le ravissant tableau épique Mazeppa; il composa l’Ode à Venise, où respire un ardent amour delà liberté, et commença le plus remarquable de ses poèmes Don Juan, en seize chants composés de huilains. 11 y déploie une verve admirabledans la peinture des passions et des sentiments et dans l’exposé de toutes les idées, depuis les plus nobles et les plus élevées jusqu’aux plus funestes et aux plus impies. Byron a montré dans ce poème l’essor le plus sublime et le plus profond épuisement de son esprit ; il a prouvé qu’il avait connu tout ce qu’il y a de grand au monde et s’est précipité avec cette connaissance dans l’abîme de l’anéantissement. L’ironie

du désespoir, du dégoût de la vie, qui perce même à travers *es descriptions les plus ravissantes et les passages les plus élevés, éveille un sentiment d’horreur à côté de la satisfaction. En 1820, Byron s’établit à Ravenne, où il passa une année heureuse auprès de la charmante comtesse Thérèse Guiccioli, séparée de son mari, et où il composa entre autres ouvrages la tragédie de Marino Faliero; l'année suivante, ildédia « au célèbre Goethe » la tragédie d a Sardanapale, avec la magnifique figure de l’Ionienne Myrrha ; puis, il publia les Deux Foscari, tragédie dont le sujet est emprunté à l’histoire de Venise, et le mystère Caïn. Initié aux plans et aux entreprises des carbonari, Byron ne se cr\jt plus longtemps en sûreté à Ravenne, après que la révolution italienne eut été comprimée; il se rendit avec sa maîtresse à Pise, où il perdit son ami Shelley, puis à Gênes. Parmi les œuvres composées à celle époque, le récit poétique Vile, mérite une mention spéciale. Dans l’été de 1823, Byron se rendit en Grèce pour mettre sa fortune et son sang au service de la liberté qu'il avait chantée en si brûlants accents. Il prit le commandement d’une brigade de Souliotes qu’il avait formée; mais avant qu’il eût pu exécuter son dessein d’attaquer Lépante, il succomba le 19 avril 1824, dans sa trente-sixième année, à une maladie causée par sa surexcitation fiévreuse et par le climat. Le clergé anglican lui ayant refusé un tombeau dans l’abbaye de de Westminster, sa dépouille repose dans une église de village.

L’Irlandais Thomas Moore (1780-1852) était l’ami de Byron avec lequel il resta longtemps en correspondance. Procédant d’Anacréon dont il traduisit les chansons joyeuses et légères et qu’il imita avec esprit et imagination, mais non sans frivolité, dans ses propres petites poésies (Tom Littles poems), il mérita la palme lyrique pour ses charmantes Mélodies irlandaises, qui, formant le texte des airs nationaux irlandais recueillis par Stevenson, présentent

un magnifique monument de patriotisme et d’attachement à la pauvre île verte. Depuis le chant inspiré des bardes jusqu’à l’élégie plaintive sur la grandeur évanouie de l’Irlande, tous les sentiments ont leur expression dans ces ravissantes poésies, et les beautés de la nature y sont décrites d’une manière aussi saisissante que les souffrances du peuple. Les Sacred songs et les National airs sont dignes de figurer à côté' des mélodies irlandaises. Outré de la dureté des tories anglais envers sa malheureuse patrie, Moore témoigna son mécontentement dans une série de satires parmi lesquelles The two penny postbag et les Letlers of the Fudge family in Paris occupent le premier rang; il publia ensuite son ouvrage capital , le poème oriental Lalla Rookh, qui consiste en quatre récits : le Prophète voilé du Khorasan, le Paradis et la Péri, les Adorateurs du feu, la Lumière du harem, auxquels une petite histoire d’amour en prose sert de cadre gracieux. Les Loves of the angels, empreints également d’une couleur orientale, peuvent être considérés comme un pendant de Lalla Rookh, quoique tenus dans un ton plus lyrique. Après que Moore eut encore enrichi le champ de la poésie par le roman sentimental Y Épicurien, il se tourna davantage vers la prose; il présenta dans les Memoirs of the life of capitain Rock une peinture attrayante, quoique partiale, de la situation de- l’Irlande et dans les Memoirs o fiord Edw. Fitzgerald de précieux documents pour l’histoire de sa patrie. Par contre, l’apologie du catholicisme qui parut sous le titre de Travels of an Irish gentleman

in search of religion, est un ouvrage bizarre plein, de brillants sophismes. Moore était un homme de savoir et d’expérience dont le courage ne se démentit pas dans les circonstances les plus pénibles et qui conserva toujours l’honorabilité de son caractère et sa complète liberté de pensée. Parmi ses autres ouvrages, il faut citer encore la biographie de Sheridan (1782-1816) que Moore plaça en tête d'une édition des œuvres de ce poète orateur; la meilleure pièce de Sheridan est sa spirituelle comédie the School for scandai. — Le scepticisme de Byron s’éleva jusqu’au panthéisme et à l’athéisme chez son ami Percy Bysshe Shelley (1792-1822), poète d’un grand talent. Renvoyé de l’université d’Oxford à cause de ses opinions irréligieuses, repoussé par son père à cause d’un mariage malheureux conclu contre le gré de ses parents, privé par un jugement du droit d’élever ses enfants, Shelley mena une existence inquiète, assombrie par les souffrances physiques et les luttes intérieures, et mourut à la fleur de l’âge, noyé dans la mer Méditerranée, en allant de Livourne à Lerici dans une barque ouverte, pendant une tempête subite. Son ami Byron fit brûler le cadavre rejeté par les flots sur le rivage et déposer les cendres près de la pyramide de Cestius à Rome. Le trouble qui agita la vie de Shelley se manifeste aussi dans ses œuvres poétiques. Dans son principal ouvrage, la Reine Mab, qu’il composa dès sa dix-septième année, il applique les règles de spéculation philosophique aux circonstances politiques, religieuses et sociales, qu’il cherche à réformer dans le sens d’une

liberté individuelle sans limites ; il y peint en traits de flamme le contraste entre l’idéal et la réalité, et remplace le christianisme par un panthéisme de l’esprit éternel. Avec une forme plus assurée et un sujet plus correct, le poème élégiaque Alastor or the spirit of solitude , décrit les rêves d’un jeune homme à l’ûme chaste et h l’esprit aventureux, qu’une aspiration infinie vers un idéal inaccessible pousse prématurément au tombeau, sans avoir pu trouver le lien qui le rattache à l’univers, et lui assigne une place nécessaire et désirable parmi les êtres créés. Les poèmes dramatiques de Shelley, le Prométhée délivré (Prometheus unbound) et Hellas, lui servirent à glorifier la liberté et les luttes d’affranchissement de la Grèce; dans les Cenci il arrangea en tragédie un horrible sujet de l’histoire d’Italie; la Révolte de l'Islam, en douze chants, le poème le plus étendu de Shelley, montre dans une série de tableaux l’action puissante d’une âme qu’inspirent la liberté et l’amour de l’humanité, et dans la touchante élégie Adonaïs , il déplore la mort précoce à Rome du jeune poète John Keats (1796-1820), auteur des sombres poèmes Endymion, Hypérion, etc. La seconde femme de Shelley, auprès de laquelle une existence plus heureuse s’ouvrit devant lui, s’est également essayée dans la carrière littéraire, notamment par le roman de Frankenstein or the modem Prometheus . — Parmi ces écrivains qui séjournèrent plus ou moins longtemps en Italie, il faut encore compterLeighHunt(néenl784), célèbre comme critique, satirique et publiciste libéral; dans son poétique et beau récit the Story of

Rimini, il convertit le sujet dantesque en un magnifique tableau et publia un recueil de souvenirs et d’épisodes de la vie de Byron. En 1812, il fut condamné à une amende et à un emprisonnement de deux années pour un article violent sur le prince régent (Georges IV).

Burns et Walter Scott, Byron et Moore, ainsi que l’école maritime, placèrent la poésie moderne sur le sommet où elle se trouve encore à présent, sans que le grand nombre des poètes contemporains ou postérieurs, à l’exception des romanciers, parvînt à provoquer une nouvelle tendance, à ouvrir une nouvelle ère de développement. La poésie lyrique s’enrichit de plus d’une chanson hardie, de plus d’un tendre poème, de plus d’une ballade émouvante ou d’une légende attrayante, mais elle n’entra pas dans de nouvelles voies et pénétra seulement d’une manière plus générale dans le peuple. M. Savage Landor (né en 1775) que ses voyages en Espagne et en Italie poussèrent à écrire Itnaginary Conversations; Count Julian, etc.; Ebenezer Elliot (1781-1849) le chantre des ardentes Cornlaw Rhymes, pleines de descriptions saisissantes de la misère et des souffrances des classes inférieures; Thom. Hood et d’autres se rattachent à Byron et à Moore; Rob. Pollock (1798-1827), l’auteur, mort prématurément, du poème didactique religieux le Cours du temps; Will. Tennant (né en 1785), le maître d’école perclus, qui écrivit l’épopée comique Ausler fair en huitains et d’autres poèmes; Will. Motherwell (1797-1835) de Paisley, le sensible poète élégiaque et l’éditeur du

Minstrelsy ancient and modem , d’autres encore suivirent les traces de Burns et de Walter Scott, tandis que le défenseur de l’Église épiscopale Will. Bowles (né en 1770), se rapprocha de Southey et de l’école maritime.

Quelques poètes nord-américains se sont placés dans les derniers temps à côté de ceux de l’Angleterre; mais quoique plusieurs d’entre eux, comme Bryant (né en 1794), le chantre de la vie paisible dans la nature et dans l’homme ( the Ages); Rich. Henry Dana (né en 1787), qui a saisi dans un esprit romantique les particularités de l’état de nature de son pays ( the Buccaneer, the Dying raven) et surtout l’inventif H. Longfellow (né en 1807) formé par de longs voyages en Europe, aient vu leur réputation s’étendre même à l’ancien monde, la littérature anglaise constitue encore toujours la lecture principale des Anglo-Américains. L’œuvre la plus récente de Longfellow Evangeline, écrite en hexamètres anglais et dans la forme de l’ Hermann et Dorothée de Goethe, est une poétique narration qui a pour tonique le frémissement des pins de la forêt vierge et les brisants lointains. Elle a pour sujet les aventures de colons de l’Acadie ou Nouvelle-Écosse que les Anglais ont arrachés avec une grande dureté de leur patrie originelle et transportés dans d’autres colonies.

La poésie dramatique fut cultivée en Angleterre avec moins de succès que la logique, malgré les efforts que firent d’excellents acteurs comme Kemble, Kean, Maercady, etc., pour intéresser le .public au

— — -Bigitiz

drame national par l’excellente représentation des pièces de Shakespeare. On compte parmi les plus illustres poètes dramatiques : l’Irlandais Lalor Shiel, orateur du parlement ; le comédien James Shéridan Knowles (né en 1787) qui prit Shakespeare pour modèle dans ses tragédies historiques (the Gipsy, Virginius, Ca'ius Gracchus, William Tell, Alfred the Great), et dans ses comédies (the Beggar, the Love chase , Old maids); H. H. Milman (né en 1791), qui choisit d’abord des sujets bibliques (Belshazzar, foll of Jérusalem), acquit ensuite une grande réputation par sa tragédie Fazio, mais se tourna ensuite vers d'autres genres ; le jurisconsulte Th. Talfourd(1795- 1854) connu aussi comme orateur du parlement, qui chercha à ressusciter le drame grec par ses tragédies simples Jon, the Athenian captive. — Le roman est le genre de littérature que préfèrent les classes instruites de l’Angleterre; c’est pourquoi les écrivains les plus importants le choisissent et cherchent à le rendre instructif et attrayant par la magie du style et l’extension du sujet aux cercles les plus différents de la vie et de la science. Walter Scott resta sans rivaux dans le roman historique ; parmi ses successeurs, l’AméricainJames Fenimore Cooper (1789-1851) est seul parvenu à exciter un nouvel intérêt par la peinture de mœurs américaines et de scènes de la nature, par la représentation animée de la vie des Indiens et des colons. Ses romans les plus connus sont Y Espion, tableau du temps des guerres d’indépendance, la Nymphe des eaux et le Bravo. Il n’est pas surprenant que les sujets mari-

IM

times aient obtenu les préférences des Anglais et des Américains, maîtres des mers; aussi comptet-on toute une série de romanciers maritimes, parmi lesquels le capitaine Marryat, Basil Hall et C. Wilson (Tom Cringle's log) occupent le premier rang. Lady Morgan se fit une renommée littéraire par ses peintures des mœurs irlandaises comme par ses excellentes descriptions de voyage; la vie complexe et variée de la famille et du peuple dans toutes ses nuances, depuis la cour et la haute société jusqu’aux brigands et aux prolétaires, forme la matière inépuisable des romans sans nombre avec lesquels Théodore îlook, Sam. Warren, Benjamin d’fsraëli, W. H. Ainsworlh, W. M. Thackeray et une foule d’autres écrivains satisfont la curiosité des lecteurs. Depuis Walter Scott, la première place parmi les romanciers anglais appartient à Ed. Lytton Bulwer (né en 1803) et à Charles Dickens (né en 1802). Le premier s’est essayé dans la poésie lyrique et dans la poésie dramatique; mais il n’a obtenu, dans aucun genre, autant de réputation que par ses romans, parmi lesquels les plus remarquables sont : Pelham, Eugen Aram , Ernst Maltravers, Night and morning , the Last Days of Pompei, Cola Rienzi , the Last of the barons, the Caxtons et Harold. Partout on y trouve un style harmonieux, une profonde connaissance du cœur humain, de fines observations et une disposition artistique du sujet; en revanche, Bulwer est inférieur à plus d’un autre romancier pour la force et la richesse d’invention, pour la variété dans le dessin des caractères et pour le déve-

lopperaent de passions* vigoureuses. Il a créé un nouveau genre de littérature ethnographique par son livre intéressant l'Angleterre et les Anglais. — Charles Dickens, surnommé Boz, fonda sa réputation d’écrivain spirituel et populaire par ses premières œuvres humoristiques Sketches of London , dont il puisa le sujet dans la vie accidentée de la population de Londres, et les Pickwick-papers, où les classes inférieures et moyennes du peuple anglais sont peintes d’une manière divertissante dans les aventures de M. Pickwick et de ses trois amis. Les ouvrages suivants Oliver Twist, Nicholas Nickleby, Master Humphrey's clock, etc., sont peut-être plus parfaits sous le rapport artistique, mais inférieurs aux Pickwick-papers pour la force et la naïveté. Les romans de mœurs populaires de Dickens, pleins de vie et de naïveté, ne sont pas seulement instructifs et amusants, mais l’auteur prend encore à tâche d’améliorer le sort des pauvres et des opprimés, et de verser du baume sur leurs plaies.

A côté de Bulwer et de Dickens, il faut citer encore Charles Lamb (Elia, 1775-1834) comme poète lyrique et dramatique, et surtout comme auteur d’esquisses et de récits (Taies from Shakespeare), et l’Américain Washington Irving (né en 1783) de New-York. Celui ci, familiarisé avec les mœurs et les particularités de la plupart des peuples par ses voyages de plusieurs années dans tous les pays d’Europe, a donné, dans son Livre d’esquisses, une peinture attrayante de la vie américaine et anglaise, et dans l'Alhambra un tableau romantique de l’Espagne

sous la domination des Maures. Après avoir encore montré son talent descriptif dans le charmant livre Bracebridge-hall et dans les Taies of a traveller, il s’appliqua à l’histoire, traitée çà et là d’une façon humoristique et romanesque (New-York, Colomb, Mahomet) ; mais dans ce genre il n’a point le sérieux ni la profondeur de ses deux compatriotes Prescott (1796-1857), dans sa Conquête du Mexique et du Pérou, et Bancroft, dans son Histoire des États-Unis Æ Amérique. — Dans les derniers temps, d’excellents historiens se sont également produits en Angleterre; l’histoire du pays a été particulièrement cultivée. Sharon Turner (1768-1847) et John Lingard (1769- 1851), dans des ouvrages volumineux, ont traité l’ancienne histoire d’Angleterre, le premier du point de vue anglican avec plus d’érudition que de goût, le second avec la partialité d’un catholique orthodoxe, mais avec esprit, art et étude des sources. Hallam s’est occupé avec plus de pénétration et d’impartialité de l’histoire de la constitution anglaise et des transformations opérées par la Réforme et la Révolution; on lui doit également une histoire des États de l’Europe et de la littérature au moyen âge. Napier écrivit un livre savant et recommandable sur la guerre de la Péninsule; Tytler, une vaste Histoire d' Écosse; Alison s’attacha à l’exposé des relations européennes pendant l’époque de la révolution française, dont l’ingénieux critique Thomas Carlyle (né en 1795) a dépeint les péripéties d’une façon saisissante. Carlyle est l’écrivain le plus versé dans la littérature allemande, qu’il s’est efforcé de faire con-

naître à ses compatriotes par de bonnes traductions (Wilhelm Meister, etc.) et par des biographies (Vie de Schiller). Son dernier ouvrage, en cours de publication (Histoire de Frédéric II, surnommé le Grand ) témoigne également de l’intérêt qu’il porte à l’existence littéraire et historique de l’Allemagne. L’activité des écrivains anglais dans le champ de l’histoire et l’attachement de la nation aux grandeurs de son passé sont encore attestés par les ouvrages de J. Dunlop sur l’histoire littéraire, par les biographies d’hommes d’État célèbres de lord Brougham et par une foule de travaux sur les parties spéciales de l'histoire nationale (Palgrave, d’israeli, Godwin), aussi bien que par les nombreuses compilations de documents et d’écrits des temps passés. Parmi tous ceux qui ont consacré jusqu’à présent leurs loisirs aux recherches historiques, Th. B. Macaulay (né en 1800), éminent comme homme d’État, orateur, critique et poète, s’est placé au premier rang par son Histoire d'Angleterre encore inachevée , qui a pour introduction l’histoire du développement de la constitution d’Angleterre; le récit historique commence ensuite à l’avénement de Jacques II. Macaulay joint à une science profonde des circonstances, de la nature et des qualités des personnages qu’il met en action, un jugement droit et une manière de voir impartiale, dirigée par la philosophie et l’amour de la justice et de la vérité historique; 'ses exposés sont clairs et lumineux, son langage noble et viril. Ses écrits historiques de moins d’étendue ont également des côtés excellents.

m HISTOIRE MODERNE.

France. La France est le pays où la littérature est le plus étroitement mêlée à la vie publique et exerce le plus d’influence sur les mœurs et sur l’opinion. Elle domine la société, pénètre la politique et détermine les idées religieuses des classes éclairées. C’est pourquoi la littérature française n’a pas non plus la position indépendante, la liberté de croissance des autres littératures qui trouvent leur satisfaction en elles-mêmes. Elle est tantôt la reine, tantôt la servante de la politique et de la religion, et elle est toujours en relation intime avec les circonstances. Non contente de la production intellectuelle, elle cherche aussi à réaliser les idées, les opinions et les principes et à les introduire dans la vie pratique. Pendant les derniers temps de la vieille royauté, elle partageait le caractère général de désorganisation, de négation et de décadence morale; pendant la période républicaine, elle prit un ton d’enthousiasme sauvage pour la liberté et servit d’instrument à la Convention pour prendre ses mesures violentes; sous l’empire, elle emboucha la trompette guerrière et fit entendre au nouveau despote des flatteries ou des harangues pompeuses; sous la restauration, le romantisme avec sa sentimentalité religieuse prit le dessus et favorisa le système de superstition et de légitimité. A côté de toutes ces tendances se développa pourtant parallèlement une vigoureuse opposition qui luttait contre le courant avec plus ou moins d’adresse et de succès, et qui empêchait ainsi une uniformité dangereuse. Cette opposition partit d’abord du romantisme et

dirigea ses attaques contre les formes surannées de l’ancien classicisme ; mais quand le romantisme luimême fut arrivé au pouvoir et voulut dominer exclusivement, il trouva de puissants adversaires dans le libéralisme et l’hellénisme, jusqu’à ce qu’enfm le socialisme à son tour se fit une large place dans la littérature.

La décrépitude morale et religieuse qui précéda la Révolution se manifesta d’abord dans la littérature. Non seulement la critique dissolvante et la satire mordante de Voltaire ébranlèrent les rapports, les idées et les principes traditionnels; non seulement la philosophie sceptique et matérialiste des encyclopédistes s’attaqua aux croyances et aux dogmes, mais aussi les notions de vertu et d’honnêteté furent obscurcies et renversées par la littérature légère des romans du temps, et la moralité atteinte jusque dans ses racines les plus profondes. Ce mal fut d’autant plus considérable, que la littérature de romans se répandit de plus en plus et pénétra dans toutes les classes. Les romans obscènes de Crébillon le jeune (f 1777), du marquis de Sade, qui mourut dans une maison de santé (f 1814), de Choderlos de la Clos (f 1803), compagnon du vicieux duc Égalité d’Orléans, le roman décrié du girondin et conventionnel Louvet de Couvray (f 1797), les Amours du chevalier de Faublas, qui offre « l’idéal du libertinage aimable, » avaient déjà miné le sol moral de la société, lorsque la Révolution la renversa complètement pour la reconstruire sur de nouvelles bases. Les comédies admirablement conduites de P. A. Ca-

ron de Beaumarchais (le Barbier de Séville , le Mariage de Figaro) représentent sous une forme railleuse et spirituelle toute la frivolité et la corruption des classes élevées, en sorte qu’on peut afTirmer que ces drames ne contribuèrent pas moins que les ouvrages de Rousseau au renversement de la noblesse et à l’anéantissement de rapports sociaux aussi absurdes qu’immoraux.’

A cet état de corruption, J. J. Rousseau opposa un état de nature idéal où tous les hommes vivaient heureux, vertueux, libres et égaux. Il ne voyait le salut du monde que dans un retour vers la simplicité et la nature. La vie de sentiment et la félicité idyllique de J. J. Rousseau furent réalisées dans Paul et Virginie et la Chaumière indienne de Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814). Paul et Virginie — dit Alex. Humboldt, — œuvre qu’on trouverait à peine dans une autre littérature, est la simple image d’une lie où deux êtres pleins de grâce, tantôt protégés par la douceur du climat, tantôt menacés par les éléments, se détachent pittoresquement du milieu de la végétation sauvage et luxuriante comme d’un tapis couvert de fleurs. Ici, comme dans la Chaumière indienne, et même comme dans les Études de la nature qui, malheureusement, sont défigurées par des théories aventureuses et des erreurs de physique, l’aspect de la mer, le groupement des nuages, le frémissement de l’air dans les buissons de bambous, les ondulations des hautes cimes des palmiers, sont décrits avec une vérité inimitable.

L’une des plus nobles natures du temps de la Ré-

volution, fut madame Roland (1784-93) qui tenta d’établir l’idéalisme de Rousseau dans un monde plein de passion et d’égoïsme; elle fut l’àme du parti girondin qui voulait fonder son monde républicain sur les débris de l’ancienne royauté. Son enthousiasme pour la liberté et les droits de l’homme s’alliait à une ardente admiration pour l’héroïsme patriotique et républicain de l’antiquité qu’elle avait étudiée dans les peintures idéales de Plutarque. Elle résolut de consacrer ses talents d’écrivain et toute l’activité de son esprit à la création d’un état politique et social, qui pouvait seul amener le bonheur et le salut de l’humanité. Ses Mémoires politiques, aussi bien que sa célèbre Lettre au roi, sont les effusions d’une âme éprise de liberté et de régénération de l’humanité ; sa Correspondance avec son amie de jeunesse, publiée il y a une dizaine d’années seulement, montre combien cette âme était noble, pure et désintéressée. Et lorsqu’elle s’éveilla de son rêve, lorsqu’elle fut conduite en prison, puis à l’échafaud , au nom de cette liberté qui lui était si chère, elle montra quelle sécurité, quelle force et quelle énergie habitent dans une âme remplie d’idéal, en écrivant en présence de la mort ses souvenirs intéressants, son Appel à la postérité, et, comme elle craignait que le premier manuscrit ne fût perdu, en transcrivant tout le livre peu de temps avant son exécution. Le marquis de Condorcet (1743-94), membre de l’Académie française, partageait les opinions de madame Roland et de son parti ; il fut un écrivain fécond dans le domaine de T. iv. u

la philosophie, de la politique et de la belle littérature. Jeté dans le tourbillon révolutionnaire par ses convictions et ses sympathies ardentes pour le bien et la dignité de l’homme, il conserva pourtant dans ses écrits l’empreinte de l’ancienne culture classique. Il s’appuya sur une série de théories scientifiques, pour démontrer que la race humaine est capable d’une perfectibilité indéfinie. Il appartenait au nombre de ceux qui rêvaient le progrès continu de la sagesse, de la justice et de la félicité humaines, au milieu des horreurs et des cruautés de la démagogie d’alors. Mais en érigeant en principe suprême un changement, un progrès constant, il devait nécessairement en arriver à nier et à combattre tout ce qui était positif et absolu. Impliqué dans le renversement de la Gironde, il trouva un asile chez une amie généreuse et y écrivit son excellent ouvrage Esquisse <Fun tableau historique des progrès de l'esprit humain. Mais, comme tous ceux qui cachaient des suspects étaient menacés de mort, il quitta son refuge en habits de mendiant et erra longtemps çà et là ; il fut enfin reconnu et arrêté. En prison, il prit du poison qu’il portait toujours avec lui. Condorcet eut pour émule le savant Dupuis (1742-1809) qui, dans son ouvrage célèbre , Origine de tous les cultes ou religion universelle, chercha à expliquer les anciens mythes par l’astronomie, et à pénétrer la religion de l’esprit libéral de la Révolution, tandis que le médecin et physicien Cabanis (1757-1808) ramenait aux nerfs toute l’activité d’esprit et d’âme de l’homme. Comme Dupuis et Condorcet, le comte

Constantin Volney (1757-1820) professait les principes des encyclopédistes, principes matérialistes et destructifs de toute croyance traditionnelle. Pourvu de connaissances et d’expériences de tout genre à la suite de profondes études, d’un long séjour.en Syrie et en Égypte , d’une participation active à la Révolution et d’un voyage en Amérique , il écrivit un grand nombre de remarquables ouvrages politiques, historiques et philosophiques, parmi lesquels le plus célèbre est : les Ruines ou Méditations sur les révolutions des empires , excellente peinture historique, écrite dans un style brillant et pleine d'imagination.

Les girondins, qui appartenaient encore à l’école classique et se servaient pour la plupart de style élégant et des formes oratoires de l’Académie , furent enfin débordés par les jacobins qui rompirent aussi décidément avec le passé en littérature qu’en politique et en religion. Il régnait dans les écrits et les journaux de la Montagne un esprit sauvage, effréné, sautant par dessus les lois et les formes conventionnelles du langage littéraire, comme il faisait bon marché des préceptes consacrés de l’État, de l’Église et de la vie. Cet esprit de liberté et d’enthousiasme républicain se communiqua aussi aux poètes de la période révolutionnaire, parmi lesquels Joseph Rouget de l’Isle (1760-1835), poète insignifiant d’ailleurs, se plaça au premier rang en exprimant les sentiments du peuple dans l’hymne immortel de l’armée du Rhin, qu’il écrivit et mit en musique à Strasbourg et qui reçut le nom de Marseillaise, des fédé-

rés marseillais, qui le portèrent les premiers à Paris. Immédiatement après lui vient Ponce Denis Écouchard Lebrun (1729-1807) qui appartenait par, sa naissance et son éducation à l’époque classique , mais qui se livra tellement à l’enthousiasme révolutionnaire, que la Convention le salua comme le Pindare français, et lui assigna une demeure au Louvre comme au plus digne chantre de la République. Autrefois membre du Cercle de Voltaire, il s’était fait connaître par une ode sur le tremblement de terre de Lisbonne et par un grand nombre d’épigrammes spirituelles et mordantes ; plus tard, il se mit à la tête des poètes de la Terreur, surtout par l’ode au Vengeur. Marie-Joseph Chénier (1764-1811) et son malheureux frère André Chénier (1762-1794) ont une plus grande importance littéraire. Le premier se servit du drame, avant la Révolution, pour rendre hommage à l’esprit du temps en transportant sur la scène les idées, les opinions et les sentiments qui régnaient dans le peuple ou tout au moins chez les classes éclairées. Pendant la Révolution, il prit parti pour les jacobins et les terroristes, et écrivit le Chant du départ que Méhul mit en musique et à l’action duquel on attribue la victoire de Fleurus, ainsi qu’un grand nombre d’autres hymnes sur les événements remarquables du temps (Hymne à la liaison, Chant des Victoires). Le poète révolutionnaire était peu fait pour obtenir la faveur de Napoléon, bien que son drame Cyrus fût composé en vue de flatter le premier consul et renfermât des allusions au couronnement de l’empereur;

il ne reprit de l’importance qu’en s'attirant la colère impériale par la hardiesse de son Épitre à Voltaire. Son frère aîné, André Chénier, qui, dans ses idylles, (le Mendiant , la Liberté, l'Aveugle) ramena en France l’esprit, la forme et le goût helléniques, était d’un caractère moins flexible. Partisan du régime constitutionnel, il devint bientôt suspect aux républicains tout-puissants, surtout quand il eut exprimé dans une Élégie sur la mort de Charlotte Corday, des idées et des sentiments qui parurent dangereux pour le système démocratique alors en vigueur. Il fut emprisonné et expia sur l’échafaud son opposition au vandalisme républicain; son frère, membre de la Convention, chercha vainement à le sauver. Peu de temps avant sa mort, il écrivit, en l’honneur de la belle mademoiselle de Coigny, prisonnière comme lui, sa magnifique élégie la Jeune captive. André Chénier représente le côté élégiaque de la Révolution, comme Rouget de l’Isle en représente le côté guerrier.

Les deux frères de Chénier étaient les fils du consul général de France à Constantinople, connu aussi par des travaux littéraires; ils eurent une mère grecque. Ils furent d’abord destinés l’un et l’autre à la carrière militaire qu’ils abandonnèrent par la suite pour se livrer exclusivement à la littérature et aux études. La première pièce remarquable de M. J. Chénier fut Charles IX qui, par la peinture de la Saint- Barthélemy, excitait chez le peuple la haine de la tyrannie. Ce n’était pas la création d’un nouveau genre de drame, mais l’application de l’ancienne

manière de Voltaire aux besoins de la démagogie. Lorsque M. J. Chénier fut assez hardi pour représenter dans la personne de Charles IX un prince qui tirait sur ses sujets pour servir le fanatisme, il concentra dans une seule pièce la somme totale des haines et des espérances qu’avaient exprimées tous les poètes des cinquante dernières années. Comme dans Charles IX, Marie Joseph Chénier flatta les passions du peuple dans ses drames suivants : ( Henri VIII, la Mort de Calas). La pièce démagogique de Caïus Gracchus vint en aide aux Jacobins et aux Cordeliers contre les Girondins accusés de modérantisme. Il manifesta ses opinions politiques, pendant la domination de la Convention, dans les drames Fénelon et Timoléon; mais son Tibère prouve qu’à la fin le terrorisme lui parut trop fort. Il composa l’hymne pour la fête de l’Être suprême. Puis, il chercha, dans son Cyrus, à agir dan3 le sens de l’empire comme il avait agi pour la Révolution dans Charles IX. Mais la pièce d.éplut aux Parisiens par les flatteries à l’adresse du premier consul, et à celui-ci et à ses créatures par les bonnes leçons aux monarques, que Chénier y avait prodiguées. Chénier se vengea de son échec par YÉpitre à Voltaire qui lui ramena la faveur du public dans la même proportion qu’il s’attira la disgrâce du despote. Ses dernières années furent consacrées principalement à des études historiques et littéraires.

De même que madame Roland représentait le savant idéalisme démocratique de J. J. Rousseau, de même madame de Staël Neeker défendit le constitu-

JtàfiBgle

tionnalisme de Montesquieu. Anne Louise Germaine de Staël (1766-1817), fille du banquier et ministre protestant Necker comptait parmi les femmes intelligentes dont les salons exerçaient une influence considérable sur l’esprit du temps et les tendances de la littérature. Tout en appartenant au passé par son éducation, elle avait assez d’élasticité d’esprit pour se retrouver dans les changements que la Révolution avait opérés dans les relations et les idées, et pour les mettre en œuvre ; c’est pourquoi elle occupa une position sociale très influente sous le directoire et même encore sous le consulat, jusqu’à ce que Napoléon, qui ne souffrait aucune sorte d'opposition, l’eût exilée de Paris et eût entouré ainsi son nom de l’auréole du martyre. Comme elle joignait le libéralisme républicain à la délicatesse aristocratique et à la politesse de l’ancien régime, et comme elle parvint plus tard à s’assimiler le sentimentalisme romantique, elle devint l’oracle du monde littéraire et distingué. Ses œuvres se divisent en trois classes qui pourtant se confondent souvent, en œuvres politiques, sociales, esthétiques et poétiques. Depuis le moment où elle vanta l’administration financière de son père dans une lettre très répandue, jusque peu de temps avant sa mort, où elle publia ses considérations sur la Révolution française, elle composa dans les diverses périodes de sa vie des ouvrages politiques tantôt sur des événements déterminés (Considérations sur le procès de la reine, etc.,) tantôt sur des questions générales (Considérations sur la paix et l’écrit moitié politique,

moitié philosophique de l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des États). Parmi ses œuvres esthétiques sociales, son livre sur l’Allemagne, fruit d’un long séjour à Weimar et à Berlin et de son commerce avec A. W. Schlegel et les romantiques, occupe le premier rang. Les louanges qu’elle y prodigue au caractère des Allemands et à leur nature poétique et philosophique, irritèrent Napoléon au point qu’il fit défendre l’ouvrage en France par son ministre de la police Savary et qu’il en fit confisquer la première édition. Après son exil de Paris, madame de Staël voyagea dans la plupart des pays de l’Europe en séjournant par intervalles à Coppet, dans la charmante maison de campagne de son père, sur le lac de Genève. Elle a consigné ses impressions de voyage dans plusieurs ouvrages, parmi lesquels les deux romans Delphine et Corinne où la nature féminine lutte contre les barrières que lui opposent les mœurs, les traditions et les convenances, excitèrent la plus vive admiration et furent les avant-coureurs des romans sociaux de George Sand.

Après la chute de Napoléon, madame de Staël revint à Paris, où elle continua jusqu’à sa mort à agir sur la littérature et la vie publique dans le sens du constitutionnalisme libéral. De son cercle sortirent les hommes qui, comme son gendre le duc de Broglie, son ami Benjamin Constant (1767-1830), l’homme d’Etat et historien Guizot, se placèrent à la tête de l’opposition constitutionnelle sous la Restauration et sous Louis-Philippe.

Le matérialisme philosophique du dix-huitième siècle avait été traduit en fait par les hommes de la Révolution. Il était naturel qu’après la compression de laRévolution on travaillât à réveiller le sentiment religieux dans le peuple, et qu’on cherchât ü guérir par le christianisme les blessures qui avaient été faites parla philosophie anticléricale. Déjà madame de Staël avaitsignaléla nécessitéd’une renaissance religieuse, et s’était trouvée en rapports pendant le consulat avec le vicomte de Chateaubriand (1768-1848), le fondateur du romantisme chrétien en France. Bonaparte même et ses frères et sœurs, secondèrent cette tendance littéraire qui favorisait le rétablissement de l’ordre social et politique.

Comme beaucoup d’autres gentilshommes de Bretagne, Chateaubriand avait émigré en Amérique au moment où la Révolution éclata. Après le 18 brumaire, il était revenu en France avec Fontanes (1757-1821), le poète rhétoricien (le Cri de mon cœur; le Verger ), et l’orateur de la Convention (Éloge de Washington). Il collabora au Mercure de France; ses récits chrétiens dans l’esprit de Bernardin de Saint-Pierre (Atala et René), et son grand ouvrage le Génie du christianisme, lui valurent une foule d’honneurs et de marques de distinction. Il devint bientôt l’âme des cercles intelligents qui se réunissaient, comme au temps de l’ancienne monarchie, autour de Fontanes, du critique Joubert (Recueil de pensées), et de madame Récamier. Né dans la lointaine Bretagne, issu d’une race aux croyances patriarcales et superstitieuses, élevé durement par son père, gentil-

homme pauvre, entiché de sa noblesse, gâté par sa pieuse mère et une sœur exaltée, Chateaubriand fut plongé de bonne heure dans une vie d’imagination qui le surexcitait intellectuellement et physiquement; enclin à la mélancolie et à la misanthropie, il peuplait sa solitude de fantômes, de rêves d’amours imaginaires, et son esprit malade couvait le suicide. Les horreurs de la Révolution avaient soulevé son cœur tendre et l’avaient poussé à fuir au delà de l’Océan. Au milieu des colons français de l’Amérique qui avaient conservé les mœurs primitives, les anciennes chansons populaires, les formes de langage et le sentiment religieux du seizième siècle, parmi les sauvages des forêts et des déserts, Chateaubriand avait dépouillé sa nature de convention, et s’était formé l’idée d’une vie de nature religieuse, qui donna tant de charme à ses premières productions. La vérité et la fraîcheur des peintures et des sentiments rendirent Atala et René chers à la nation française et à toutes les âmes animées de sentiments chrétiens, sans distinction de confession. Dans le désert littéraire, ces opuscules avec leur étrangeté, leur mélange de christianisme, de nature et de sauvagerie, apparaissaient comme des oasis de salut. Atala, que Chateaubriand publia comme fragment d’un ouvrage plus étendu, les Natchez, dans lequel il dépeignait les mœurs d’une tribu de l’Amérique du nord qu’il avait observée durant deux ans, fut bientôt très répandu, avant d’être ajouté comme épisode, aussi bien que le roman plus simple et plus naïf de René, au grand ouvrage le Génie du christia-

nisme. Ce dernier ouvrage, qui place le christianisme dans le domaine du beau et fait de la religion un objet de jouissance esthétique, contient la philosophie poétique et catholique de Chateaubriand en histoires, en images et en rêves pieux. Il devint la bible des hommes et des dames du monde à qui le christianisme biblique paraissait trop aride et trop nu. C’est une justification poétique de la tradition, de la légende chrétienne, devant le sens du beau et l’imagination. Le style brillant et le langage imagé n’excitèrent pas moins l’admiration et n’obtinrent pas moins de succès que le sujet lui-même. Les dispositions du moment y contribuèrent d’ailleurs ; on avait conclu le concordat, toutes les bonnes âmes se croyaient sauvées, et les gens de sang-froid eux-mêmes ne voyaient pas sans une joyeuse émotion ce retour aux sentiments et aux rites religieux. La fille du désert, Atala, Chactas et le père Aubry comme personnages principaux d’un roman, c’étaient là des phénomènes inouïs. Le nouveau apparaissait donc, dans le roman comme dans la vie, sous d’anciennes formes. René, simple histoire sans incidents aventureux, sans ce cliquetis de mots grâce auquel Chateaubriand, dans ses autres écrits, fait prendre à ses lecteurs le bruit pour quelque chose de réel, était' parfaitement propre à faire comprendre, sans aucune sorte de doctrine, que le christianisme a une valeur, ou, comme Chateaubriand indique le but de son Génie (lu christianisme, à réveiller dans la nation française des sentiments qui avaient complètement disparu au dix-huitième siècle. Le même esprit rè-

gne dans le petit roman les Aventures du dernier Abencerrage , élégie sur la chevalerie éteinte, œuvre d’art harmonieuse qui, en parlant au cœur autant qu’à l’imagination, contribua essentiellement à la résurrection du romantisme.

Après la mort du duc d’Enghien, Chateaubriand se détourna de la dynastie napoléonienne. Il séjourna longtemps en Italie et en Suisse, puis il entreprit un grand voyage en Grèce, en Égypte et à Jérusalem. Son Itinéraire ne fut pas le seul fruit qu’il en retira; il faut compter encore le poème épique les Martyrs, dans lequel il peignit en traits brillants et sublimes, mais avec beaucoup d’exagération et de partialité, les avantages du christianisme sur le paganisme grec. Dans le Pèlerinage à Jérusalem, les impressions et les sentiments religieux du poète voyageur à l’aspect des lieux saints, ainsi que le puissant effet produit par l’Orient, sont dépeints d’une manière attrayante et fidèle.

Dans tous les ouvrages de Chateaubriand, on trouve des images et des expressions heureusement choisies, de la fraîcheur, de l’originalité et de l’animation poétique; mais il ne faut pas s’attendre à ce que les idées qu’il émet résistent à l’examen de la raison ou seulement qu’elles s’accordent entre elles, encore moins qu’elles forment un tout harmonieux. On cherche vainement chez lui le jugement calme et scrutateur d’un sage; on trouve partout, au contraire, le coloris d’un peintre habile et inventif. Son style est parfois sublime; mais il s’abaisse aussi par moments, surtout quand il pousse trop loin l’imila-

tion des anciens et par là devient froid. De plus, pour s’accommoder au goût du monde distingué de son époque, il perdit quelque chose de l’indépendance que ses impressions avaient eue dans les déserts d’Amérique. Des tournures inattendues, une couleur originale, lui donnent une grâce artificielle qui, à notre époque, après que durant deux cents ans on avait écrit d’une façon entièrement uniforme, semble plus attrayante et plus charmante que la grâce naturelle, laquelle parut vulgaire et passée de mode, parce qu’elle n’a rien de saisissant.

L’âge d’or s’ouvrit pour Chateaubriand lorsque, avec la Restauration, ses vues politiques et religieuses remportèrent la victoire. Déjà, dans les jours critiques de doute et d’indécision, son ouvrage, Bonaparte et les Bourbons, plein d’outrages, de mensonges et d’exagérations contre Napoléon, avait exercé une telle influence sur l’opinion publique, que Louis XVIII l’estimait à la même valeur qu’une armée. Bientôt Chateaubriand devint ministre, ambassadeur auprès de différentes cours ; il prit part au congrès de Vérone et défendit la royauté légitime dans plusieurs écrits politiques: mais parfois aussi sa nature élastique et changeante le poussa vers l’opposition. Comme partisan et champion de la légitimité, il sortit de la Chambre des pairs après la Révolution de juillet, et défendit dans plusieurs brochures la branche aînée des Bourbons, jusqu’à ce que la triste campagne de la duchesse de Berry en Vendée eût affaibli son royalisme romantique. Ses mémoires qui étaient destinés à paraître seulement

après sa mort ( Mémoires d'outre-tombe) portent les traces de l’âge dans leur jactance loquace. Chateaubriand eut pour ami le vicomte de Bonald (1760- 1840) qui, dès le temps où il était émigré à Heidelberg pendant la révolution, exalta la légitimité dans un écrit métaphysique et obscur, et, après la Restauration, fut l’un des défenseurs les plus actifs de la monarchie absolue et de l’ultramontanisme, et voulut remplacer la souveraineté du peuple, qu’il détestait, par une souveraineté de Dieu, une nouvelle théocratie avec des degrés hiérarchiques. La révolution de juillet mit un terme à son activité. Bonald était un partisan de l’ordre des jésuites et un champion de l’infaillibilité du pape ; mais l’une et l’autre trouvèrent un zélateur plus ardent encore dans le comte Joseph de Maistre (1765-1821), de Chambéry, depuis 1803 ambassadeur de Sardaigne à Saint-Pétersbourg. Dans ses ouvrages sur la papauté, sur l’Église gallicane, et dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg , il ne voit de salut pour l’humanité corrompue par le péché originel, que dans une royauté absolue, théocratique, et dans la domination complète de l’Église sur tout le domaine spirituel. Il ne se borne pas à condamner toute la philosophie du dix -huitième siècle; il réprouve même la diffusion de la Bible parmi le peuple : h l’Église seule appartient la tradition vivante; l’Écriture, la charte constitutionnelle de la Réforme, est la parole muette, c’est un faux Dieu. Les papes sont les ordonnateurs, les protecteurs et les sauveurs, les vrais génies constituants de l’Éurope. La religion ne lui sert que de rempart pour la

défense de la société, et non pour la sanctification de l’àme. — Exempt de ce mysticisme religieux, mais également dévoué aux Bourbons et à cause de cela persécuté par Napoléon, Charles Nodier (1780- 1844) de Besançon, savant, critique et poète, était un admirateur de la poésie allemande et particulièrement des Souffrances du jeune Werther; par l’importation d’idées allemandes, il devint l’un des premiers fondateurs de l’école romantique en France. Ses contes et ballades, ainsi que ses nouvelles (Stella, le peintre de Salzbourg, Jean Sbogar, Thérèse Aubert) l’ont rendu célèbre. — La poésie chrétienne de Chateaubriand inspira lelyrisme d’Alphonse de Lamartine, né en 1792 à Mâcon. Dans ses premières poésies ( Méditations poétiques, Nouvelles méditations poétiques, Harmonies religieuses et poétiques), Lamartine prit le ton qui trouvait le plus d’écho sous la Restauration et qui le rendit bientôt le poète favori du peuple français, et surtout de la jeunesse et des femmes. Son lyrisme élégiaque, sa croyance ardente en Dieu et à l’immortalité de l’âme, la douce mélancolie de ses descriptions pleines de sentiment, et jusqu’à son essor emphatique, eurent une grande action sur les esprits jeunes et enthousiastes. Partisan des Bourbons, sous lesquels il avait été chargé quelque temps d’un poste diplomatique en Italie, il chanta le couronnement de Charles X; mécontent de la Révolution de juillet, il entreprit, en compagnie de sa femme d’origine anglaise et de sa fille, un voyage en Syrie et en Palestine, qu’il décrivit, après son retour, avec une

imagination poétique et un esprit accessible à la nature grandiose et à la vie de l’Orient. Ses deux grands poèmes, l’idylle épique-lyrique Jocelyn où le christianisme pratique et le renoncement se trouvent idéalisés, et la Chute (Tun ange où l’imagination se perd dans le monde anté-diluvien, au milieu de titans et de géants, abondent en peintures charmantes et en beautés de détail, quoique l’ensemble en soit fantastique et désordonné. Elu député de la seconde Chambre après 1830, Lamartine renonça peu à peu à ses opinions légitimistes et devint le défenseur de l’idéalisme humanitaire et du cosmopolitisme démocratique. Orateur entraînant et champion de toutes les idées libérales, il fut bientôt l’un des chefs influents de l’opposition qui, en s’élevant au dessus des divisions de partis, voyait le but de la politique nouvelle dans un développement organique de l’ordre social. Un homme comme Lamartine devait se sentir attiré surtout par les Girondins, grands et nobles jusque dans leurs erreurs; aussi offrit-il, dans l’histoire de ces idéalistes républicains, une image poétique de la période la plus intéressante et la plus animée des luttes révolutionnaires ; il s’acquit par là la faveur du peuple, au point que, dans les jours orageux de 1848, il sembla désigné pour arrêter le torrent de la Révolution. Après la transformation de la France, il consacra ses loisirs à écrire une Histoire delà Restauration et ses propres Confessions, dans lesquelles son amour-propre se reflète avec complaisance. — Le troisième chef de l’école romantique, Victor Hugo, né à Besançon

en 1802 , partagea l’activité politique et les nombreux changements d’opinion de Chateaubriand et de Lamartine. Fils d’un officier bonapartiste et d’une mère vendéenne, il reçut des impressions politiques hétérogènes dès les premières années de sa jeunesse, qu’il passa tour à tour en Italie, en Espagne St en France. L’influence maternelle l’emporta d’abord; dans ses premières poésies lyriques ( Odes et Ballades), il se montra royaliste ardent et obtint ainsi la faveur de Louis XVIII et une pension. Plus tard, il devint admirateur enthousiaste de Napoléon, qu’il glorifia dans l’une de ses plus belles odes; sous Louis Philippe, il siégea à la chambre des pairs et à l’Académie, et sous la république il fut élu député à l’assemblée nationale. Victor Hugo s’esi rendu célèbre comme poète lyrique, comme dramaturge et comme romancier. Après avoir déployé dans ses Odes la pompe de l’enthousiasme juvénile, fait entendre dans ses Ballades des échos du romantisme du moyen âge et présenté dans ses Orientales des peintures brillantes de mœurs, de sites et d’événements étrangers, il rentra davantage en lui-même et, dans les Feuilles d’automne, les Chants du crépuscule, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres, il réunit des accords tantôt intimes, doux et tendres, tantôt éclatants et pompeux, dans une harmonie sonore qui ressemble à une riche sonnerie de cloches. Si l’on ne peut refuser au lyrique Victor Hugo un coup d’œil exact pour pénétrer dans la vie de l’âme, une vive compréhension de tous les sentiments, comme dramaturge, au contraire, il se montre forcé, outré,

repoussant. En s’efforçant de briser les entraves de l’école classique et de remplacer la versification formaliste, conventionnelle du passé par une poésie plus substantielle, plus saisissante par les idées et le sujet que par certaines qualités extérieures, il blessé fréquemment les lois éternelles de l’art, du beau et du goût, et tombe dans la rudesse et l’exagération. En renversant la règle dite des trois unités et d’autres formules arbitraires, il tombe dans l'excès contraire, dans un dérèglement où régnent l’horreur et le crime. Dans ses drames se trouve presque toujours un principe diabolique personnifié, un être sans cœur, sarcastique, qui agit dans l’ombre et entraîne les personnages principaux à leur ruine, et cela, le plus souvent, d’une façon puérile, par diverses machines, trappes, escaliers secrets, etc., tandis que la véritable idée de fatalité, la nécessité morale n’existe pas. 11 cherche à remplacer l’absence de profondeur du monde intérieur par la peinture de hors d’œuvre et surtout par l’emploi de contrastes. Là seulement où le poète est lyrique on reconnaît la richesse de son talent. Les plus célèbres parmi ses drames sont Hernani, Lucrèce Borgia, Marion Delorme, Le roi s'amuse, Ruy Blas, Cromwell. Sa dernière pièce, les Burgraves , est la moins réussie.

La même recherche de l’effet contre nature se manifeste dans les romans de Victor Hugo. A l’exception de sa Notre-Dame de Paris, où la vie du peuple et l’art du moyen âge sont décrits avec talent, ses romans ne sont que des caricatures. Élix membre de l’Assemblée nationale après la Révolution

de février, il défendit la liberté politique et religieuse et les idées républicaines dans des discours pleins de hardiesse et d’élévation. Adversaire ardent du président Louis-Napoléon, il fut obligé de quitter la France après le coup d’État du 2 décembre 1851. Pour s’en venger, il lança du fond de son exil le pamphlet mordant Napoléon le Petit et le volume des Châtiments.

C’est grâce à ces poètes que l’école romantique, s’inspirant du moyen âge chrétien, parvint à surmonter l’école classique, qui ne comptait plus qu’un petit nombre de représentants. Mais elle était déjà arrivée à son apogée; elle était devenue maniérée et maladive chez Victor Hugo ; elle fut ramenée vers la nature par Alfred de Vigny (né en 1798) dans ses poèmes épiques-lyriques Dolorida, Eloa, Moïse, la Neige, comme dans ses romans Cinq-Mars, Servitude et Grandeur militaires, Stello ou les Diables bleus, etc. Victor Hugo servit de modèle à plusieurs poètes lyriques romantiques, dont les plus éminents sont Émile Dechamps, Sainte-Beuve (né en 1803) et Alfred de Musset (né en 1810) ; le boulanger Jean Reboul, de Nîmes, (né en 1796), suivit, au contraire, les traces de Lamartine. Plusieurs femmes-poètes, comme Élisa Mercœur (1809-1835), qui exhala ses chagrins intérieurs dans des poésies élégiaques, Marceline Desbordes- Valmore (née en 1787), madame Amabie Tastu, de Metz (née en 1798), subirent plus ou moins l’influence des deux chefs d'école. Edgard Quinet (né en 1803) occupe une place toute particulière ; dans son poème dramatique Ahasver,

qu’il appelle un mystère, il chercha, d’une manière très confuse à la vérité, à introduire en France le romantisme allemand ; il combina dans son Prométhée l’hellénisme et le christianisme, et dans son Napoléon il éclaira le héros du siècle d’un jour romantique. Plusieurs romanciers, tels que le vicomte d’Arlincourt (né en 1789), Frédéric Soulié (né en 1800), etc., partagèrent les écarts d’imagination de l’école dominante, tandis que le comte Xavier de Maistre (1764-1852) retournait à la simplicité de Bernardin de Saint-Pierre. Son Voyage autour de ma chambre révèle un observateur plein de bonhomie et d’enjouement ; le Lépreux d'Aoste peint sous des couleurs animées le morne désespoir d’un malheureux condamné à l’isolement par la plus effroyable des maladies. Le génevois Rod. Toepffer (1799-1846), en même temps peintre et écrivain, trahit aussi, dans ses nouvelles et ses impressions de voyage, un penchant pour la simplicité, la nature et la vérité.

L’école romantique était trop partiale pour ne pas trouver des contradicteurs et des adversaires. La tendance classique, quorque surannée et en apparence vaincue, eut des adhérents qui engagèrent une lutte violente, quoique avec des forces inférieures. La poésie classique, avec ses alexandrins uniformes, sa langue polie et limée et son pathos déclamatoire, était trop intimement liée à l’histoire et au passé glorieux de la France, elle répondait trop au caractère national pour pouvoir jamais être complètement écartée. Il est vrai que les talents médiocres qui maintenaient les formes traditionnelles, le poète et

critique Laharpe (1739-1803), les tragiques Arnault (1766-1839), Jouy ( Bélisaire ), Gabriel Legouvé, Raynouard (les Templiers), le savant investigateur de la langue et de la poésie provençales (1761-1836), ne furent pas en état d’étouffer la poésie néo romantique ; l’amie intime de la maison d’Orléans, madame de Genlis (1746-1830), auteur d’un grand nombre de romans, de récits et d’ouvrages d’éducation écrits dans l’ancien style, non plus que Jacques Delille (1738-1813)', le poète didactique et pastoral et traducteur de Virgile, ne pouvaient rivaliser avec madame de Staël et Chateaubriand. Mais lorsque Népomucène Lemercier (1773-1840), dans ses nombreuses tragédies historiques (Agamemnon, Clovis, Pinto, etc.) et dans ses comédies (Dame Censure ), se servit des formes classiques avec plus d’indépendance et, sans les répudier, se permit quelques infractions aux règles établies; lorsque Casimir Delavigne (1794- 1846) se rendit populaire par ses Messéniennes et, dans ses drames historiques (les Vêpres siciliennes, les Enfants d'Édouard ), et ses comédies (Don Juan d'Autriche , l'École des vieillards) , chercha , ainsi qu’Alex. Soumet (né en 1788), à combiner les idées romantiques avec la forme classique ; lorsque la célèbre tragédienne Rachel prêta une nouvelle vie aux tragédies de Corneille et de Racine, tant décriées par les romantiques, la poésie classique regagna du terrain, au moins au théâtre, surtout parce que les représentants les plus renommés de la direction opposée, Victor Hugo et Alex. Dumas (né en 1803) dans ses drames historiques ( Henri III, Monaldeschi,

la Tour de Nesle, Caligula, etc.), persistaient dans leurs exagérations partiales. L’école classique crut que la Lucrèce de François Ponsard ouvrirait une nouvelle ère au théâtre français; mais le drame d 'Ulysse, où l’auteur poussa trop loin la simplicité homérique, ne confirma pas ces espérances. Les drames historiques de L. Vitet, malgré les beautés de détail qu’on y rencontre, les nombreuses pièces de théâtre d’Aug.-Eugène Scribe (né en 1791), bien qu’habilement charpentées, n’ont pas une grande valeur littéraire.

La poésie romantique n’était que l’une des faces des efforts révolutionnaires pour détruire ce qui était conventionnel et traditionnel dans le domaine de la littérature , comme l’Assemblée nationale l’avait renversé dans l'État et dans les rapports sociaux; une autre face fut la résurrection du goût hellénique, le réveil de la sympathie pour la littérature et la civilisation de l’ancienne Grèce. Les deux tendances avaient d’abord le même but, l’anéantissement du classicisme imité des Romains, par l’amplification du sujet, le perfectionnement et la multiplication des formes. C’est pourquoi, de même que les néo-romantiques retournaient à la France du moyen âge , l’hellénisme moderne remonta vers l’époque où la culture grecque dominait de Marseille sur la Provence et le Languedoc; comme on avait ressuscité les ballades populaires chrétiennes, on fit de profondes recherches sur les idiomes de la France. Cet archaïsme eut d’abord pour promoteurs le poète André Chénier, Jean-Jacques Barthélemy

(1746-1795) dans son célébré Voyage du jeune Anacharsis, Paul-Louis Courier, le traducteur d'Hérodote et d’autres ouvrages grecs; il fut surtout alimenté par l’enthousiasme qui régnait pendant la Révolution pour la simplicité et le naturel grecs, pour l’organisation républicaine, pour le courage et l’esprit de liberté de l’antiquité, enthousiasme qui se manifeste également dans les tableaux du peintre David. Bientôt pourtant les deux tendances se séparèrent; et, tandis que le romantisme, nourri et favorisé par la Restauration, était poussé dans les voies de la réaction politique et religieuse et servait le trône et l’autel, une puissante opposition contre ces efforts réactionnaires grandit sur le terrain de l’hellénisme républicain. Paul Louis- Courier (1772-1825), qui s’était formé dans les camps et au bruit de la guerre, se voua à la littérature politique-satiriquq, après avoir quitté le service et s’être retiré à la campagne dans les environs de Tours. Ses brochures, dans lesquelles un esprit viril et une gravité morale s’allient à un persiflage brillant et une fine ironie, sont conçues dans le sens du progrès et de la liberté. Amer et satirique par nature, il s’appropria le ton sarcastique des Grecs et fit des poignards de ses pamphlets. Inaccessible à la vanité, il ne se laissa aveugler ni par l’éclat de l’empire ni par celui de la royauté légitime et fut un adversaire redoutable de la réaction jusqu’au moment où il fut assassiné dans le voisinage de sa demeure.

Le chansonnier libéral Pierre Jean Béranger (1780-1857) exerça sur son temps une influence plus

grande encore que celle de Courier. Initié aux sentiments et aux dispositions du peuple, des rangs duquel il était sorti, et auquel il resta dévoué avec une fidélité constante, il trouva dans ses poésies le ton simple et naturel qui va au cœur parce qu’il vient du cœur. Sans ambition ni grands besoins, il se laissa aussi peu détourner de sa route par la perspective séduisante de places et de distinctions qu’effrayer par les poursuites judiciaires et les condamnations. Béranger est le représentant le plus complet du caractère national français sous son plus noble aspect; joyeux, léger, heureux de vivre, et avec cela, aimable, bon enfant, et animé de l’amour de la patrie et de la liberté. Ce dernier sentiment devint d’autant plus vif que Béranger était plus mécontent de la marche rétrograde des Bourbons, et il le poussa à ces manifestations de colère, à ces railleries, à ces plaintes et à ces épigrammes, qui firent de ses chansons des armes si terribles. Brave combattant de juiHet, il refusa aussi sous Louis-Philippe les places qu’on lui offrait, et continua à mener une existence pauvre, mais indépendante. Depuis lors, sa muse était devenue plus silencieuse. L’affluence extraordinaire qui assista à son enterrement fournit la preuve qu’il avait conservé jusqu’à son dernier moment la faveur du peuple.

La lyre populaire de Béranger a de nombreuses cordes; la philosophie épicurienne du dix-huitième siècle (le Dieu des bonnes gens, etc.), l’exaltation révolutionnaire pour la liberté (la Déesse, le Vieux Sergent, etc.), l’enthousiasme guerrier pour Napoléon

(les Deux Grenadiers, les Souvenirs du peuple), la raillerie libérale à propos des tentatives de rénovation de l’ancien régime (le Marquis de Carabas,les Missionnaires, Nabuchodonosor , etc.), l’ardente sympathie pour l’affranchissement des peuples (la Sainte Alliance des peuples, Hâtons-nous ! etc.), la gaîté bachique, l’enjoûment (Ma République, etc.), les plaisirs et les chagrins d’amour (Qu'elle est jolie ! la Vertu de Lisette, etc,), le contentement humoristique (le Roi d'Yvetot, Roger Bontemps), la franche et saine plaisanterie (Mon Curé, le Sénateur), le sourire lascif (le Vieux Célibataire), et enfin l’amertume de l’esclavage qui pèse sur les pauvres et les opprimés (Jeanne la rousse, le Vieux Vagabond, la Pauvre Femme), tout cela parle, chante, ricane, gronde, rit et pleure avec une vérité, une grâce et une énergie qui font sentir clairement que le cœur du peuple bat réellement dans les chansons de Béranger.

Sous la Restauration, le libéralisme alors détesté trouva deux excellents défenseurs dans Auguste Barthélemy, né en 1796 à Marseille, et son compagnon d’études, Méry, né en 1794, qui attaquèrent et raillèrent le système dominant, dans une série de brochures et de satires (la Villéliade, la Corbièréide, la Censure, etc.). Poursuivis et condamnés à la prison pour ces écrits et pour d’autres poèmes qui glorifiaient Napoléon (Napoléon en Égypte, le Fils de l'homme), ils jouirent d’un court triomphe à la Révolution de juillet; mais dès l’année suivante, ils exprimèrent leur désillusion dans le poème la Dupinade ou la Révolution dupée. — L’un des satiriques mo-

T. IV. Iü

dernes les plus mordants est Auguste Barbier, né à Paris en 1807, qui décrit avec emportement les souffrances des peuples, et fustige avec une rigueur sans ménagements tous les actes antipopulaires et les attentats contre la liberté. Dans la Curée, il flagelle les lâches intrigants qui cherchaient à enlever au peuple les fruits de la Révolution de juillet à laquelle ils n’avaient pris aucune part; le poème l'Idole est une âpre diatribe contre l’empereur Napoléon ; dans la Popularité, il déverse sa colère sur la corruption déshonorante des classes élevées. Après avoir dépeint la situation de sa patrie dans ces satires énergiques et dans d’autres qu’il publia sous la dénomination grecque d 'ïambes, il gémit dans ses poèmes postérieurs (Il Pianto et Lazare), sur le sort du peuple dans la malheureuse Italie et en Angleterre; mais il n’a plus la même vigueur.

.Le libéralisme littéraire, tel qu’il se manifestait dans les satires de Paul Louis Courier et dans les chansons populaires de Béranger , partageait le manque de productivité du libéralisme politique ; moyen de contradiction et de négation plutôt qu’instrument de fécondité, il ne pouvait suffire â la longue aux besoins intellectuels du peuple ; il n’était qu’un ferment jeté dans la masse inerte du romantisme, mais il n’offrait par lui-même aucune nourriture saine et vigoureuse. De la rencontre des deux tendances artistiques, quoique les intentions réformatrices et dissolvantes y fussent prédominantes — sortit le roman de mœurs sociales qui a pour base la vie complexe de famille et les conditions fondamen-

taies de la société humaine, dans toutes ses formes et ses manifestations. Le premier écrivain qui étudia la vie domestique et sociale du présent, sonda les replis et les mystères du cœur humain , fut Honoré Balzac (1799-1850) de Tours, dont les nombreux romans attestent l’esprit d’observation et la connaissance des hommes. Mais la véritable créatrice du roman social est la marquise Dudevant, célèbre sous le nom de George Sand, née en 1804 dans le Berry. Au mysticisme et au sentimentalisme des premiers romantiques, elle joignit les idées de liberté et de démocratie de la littérature libérale et prit part aux efforts obstinés du socialisme moderne pour s’affranchir des lois morales et arriver à la satisfaction des instincts. Ce nouveau genre de littérature, relevé par un langage noble et énergique, une grande vérité de description et une grande profondeur d’observation, favorisé d’ailleurs parla tendance frivole de l’époque, obtint bientôt un énorme succès et éclipsa toutes les productions analogues. Après Iniiana , son premier roman important, George Sand fit paraître coup sur coup' un certain nombre d’ouvrages du même genre ( Valenline , Simon, André, Leone Leoni, Jacques, Lelia ) qui avaient tous pour objet de représenter les institutions sociales comme entachées d’injustice et de corruption, et surtout de protéger les femmes contre les lois du mariage, des convenances et des mœurs, pour les soumettre au seul pouvoir souverain de l’amour. Tous les problèmes de l’amour et du mariage furent, non seulement soulevés, mais résolus par George Sand de la

manière la plus tranchante et souvent la plus paradoxale; au dessus des peintures les plus crues de passions sensuelles, elle répandait le souffle éthéré d’une vie idéale. La description des souffrances qui ont leur origine et leur source intarissable dans les vices de l’organisation sociale, agissait sur une génération mécontente , avide de nouveauté et pleine de désirs charnels, avec une puissance d’autant plus invincible, que les véritables maux de la société , dont l’existence ne pouvait être révoquée en doute, semblaient prouver le fondement des accusations ; seulement par un artifice flatteur pour l’amourpropre on rejetait la cause du mal sur les institutions au lieu de la chercher dans la nature humaine. La doctrine développée dans ces romans avec tous les charmes de l’art, doctrine d’après laquelle les instincts et les passions ont le droit de demander une satisfaction, ne contribua pas moins que les illusions du socialisme moderne à ébranler toutes les institutions civiles et religieuses qui reposent sur la loi, la tradition ou la convention. Excitée par le démocratisme religieux de Lamennais, George Sand, dans ses ouvrages suivants ( Spiridion , Horace , Consuelo, la Comtesse de Rudolstadt) se tourna davantage vers les idées politiques et religieuses. Dans les Compagnons du tour de France, dans Jeanne, dans le Meunier d' Angilbault , etc., elle chercha alors à répandre ces idées socialistes dans le peuple. Les romans champêtres de George Sand (la Mare au Diable, François le Champi, la Petite Fadette) représentent la vie des paysans de Berry d’une

manière attrayante et sans tendance dangereuse pour les mœurs.

Aurore Dupin, Allé d’un (Ils naturel du célèbre maréchal de Saxe, fut élevée au couvent, et, à dix-huit ans, mariée sans inclination au marquis Dudevant dont elle eut deux enfants. Elle a fait connaître elle-même au monde son existence pleine de vicissitudes, ses années de jeunesse, son entourage, la marche de son développement. Lassée de cette relation conjugale sans sympathie, elle quitta son mari et, en 1831, se rendit, pauvre et dénuée, à Paris où elle s’occupa de travaux littéraires en collaboration avec son ami Jules Sandeau. Son premier ouvrage, Rose et Blanche, fit peu d’impression ; le deuxième, au contraire, composé sous l’obsession des peines les plus amères, produisit l’année suivante la plus profonde sensation ; c’était le roman d 'Indiana, dans lequel les passions et les douleurs, les mésintelligences et les conflits, les misères et les aspirations, tout ce qui agite la société moderne se trouve réuni en un seul tableau qui produit le plus grand effet par les moyens les plus simples et qui est complet dans sa forme. Un procès en séparation qu’elle intenta ensuite fut décidé en sa faveur; on lui rendit ses enfants et une fortune assez importante. Alors elle vécut tour à tour à Paris, à la campagne ou en voyage. Un Été au midi de l'Europe réflète les souvenirs et les impressions de son séjour à Minorque; ses Lettres d'un voyageur permettent, comme les Confessions de J. J. Rousseau, de jeter un regard dans la vie morale de l’auteur; dans les Sept cordes de la lyre, elle se perd dans le mysticisme et le symbolisme romantiques. Pan3 Spiridion , elle montre d’une façon saisissante comment un esprit élevé, un noble cœur arrive à une conviction éclairée, à une certitude consolante, à une intuition rationnelle et morale à travers toutes les tortures qu’occasionnent la soif du savoir, le doute,' l’incrédulité, le désespoir et l’indifférence.

Le succès qu’obtenaient les romans à tendances

de George Sand poussa bientôt d’autres écrivains dans la même voie. Celui qui se rapprocha le plus d’elle parla réputation, mais non par la profondeur et l’abondance des idées, fut Eugène Sue Cl 804-1857) descendant d’une famille aisée de la Provence , célèbre dans le monde médical. Après avoir parcouru, comme médecin militaire, l’Espagne, puis l’Amérique et la Grèce, il se livra à la culture des lettres et fonda d’abord en France le roman maritime. Mais ni ce genre, ni le roman historique vers lequel il se tourna ensuite, ne lui acquirent autant de célébrité que les peintures de mœurs à tendances socialistes, qui se rattachaient aux idées du temps et montraient la misère du peuple dans toute son horreur. Les Mystères de Paris , les Sept Péchés capitaux, le Juif errant, Martin l’enfant trouvé, se répandirent dans toutes les classes de la société et contribuèrent puissamment à l’explosion de la Révolution socialiste de 1848. Après le coup d’État de 1852, il s’enfuit de Paris et mourut le 13 août 1857 à Annecy. — Émile Souvestre (né en 1800), qui avait exploité dans ses premiers ouvrages socialistes romantiques les contrastes entre la pauvreté et la richesse, choisit des sujets plus inoffensifs dans ses romans de famille postérieurs.

La même activité littéraire se manifesta, à celte époque, dans le journalisme et les autres genres. Une foule de revues, rendues plus attrayantes par les feuilletons, servaient de débouchés aux productions les plus nouvelles et les plus importantes, romans, descriptions de voyages (Marinier), critique

littéraire, esthétique (Jules Janin, Taillandier, etc.). La Revue des Deux Mondes et le Magasin pittoresque surtout méritent d’être mentionnés glorieusement.

Pour l’histoire, les uns suivaient la voie du pragmatisme philosophique ouverte par Voltaire et Montesquieu, et quelques écrivains, comme Guizot (né en 1787) dans son Histoire de la civilisation en France au moyen âge, dans son Histoire de la révolution d’Angleterre, etc., se servaient surtout de matériaux historiques pour en tirer des conclusions et des idées philosophiques; d’autres se préoccupaient davantage de l’ordonnance et de la disposition ; il en était ainsi de Barante (né en 1782), l’auteur de Y Histoire des ducs de Bourgogne et de la spirituelle Histoire de la littérature française au dix-huitième siècle, et des deux frères Augustin et Amédée Thierry. Le premier (né en 1795) qui fut d’abord saint-simonien, écrivit l ’ Histoire de la conquête d'Angleterre par les Normands, les Lettres historiques et les Récits des temps mérovingiens ; ses travaux lui firent perdre la vue; le second écrivit l’ Histoire des Gaulois, et d’autres ouvrages. Leurs recherches profondes sur la nature et les particularités des différentes races ouvrirent à l’histoire de nouvelles perspectives. On peut ranger dans la même catégorie Capefigue (né en 1799) qui composa plusieurs ouvrages considérables sur l’histoire de France. Le genre narratif, en forme de chronique, trouva des travailleurs diligents dans Anquetil (t 1808), Gallais et le génevois Sismondi (1773-1850), qui écrivit une histoire de la littérature du midi, outre son Histoire de France et son Histoire

des républiques italiennes du moyen Age. Michelet (né en 1789), l’auteur d’une Histoire de France très répandue, plus tard ardent démocrate et ami des jésuites, chercha à combiner le pragmatisme philosophique de l’ancienne école avec la tendance plus descriptive de la nouvelle. Le comte de Saint-Aulaire (né en 1779) composa un ouvrage substantiel sur la guerre de la Fronde, et Raynouard, Fauriel, Ampère, Sainte-Beuve, et surtout Ginguené (f 1816), se livrèrent à de patentes investigations et publièrent des travaux estimables sur l’histoire de la littérature. Mais les historiens français s’attachèrent avec une prédilection marquée à l’étude de la Révolution et de l’Empire. Dans une exposition concise de cette grande époque, Mignet (né en 1796) a montré avec un esprit logique et une manière de voir fataliste comment chaque phénomène isolé devait nécessairement se produire comme conséquence inévitable de raisons antérieures, et, par son Histoire de la Révolution, Ad. Thiers (né en 1797) s’est frayé une voie vers la haute position qu’il a occupée en France après 1830. Son Histoire du Consulat et de l’Empire est, comme l’histoire diplomatique de cette époque de Bignon, un ouvrage de parti, plein de jactance française. Parmi les innombrables mémoires d’hommes et de femmes célèbres, dont la lecture est très recherchée du public français, il en est peu qui aient une valeur littéraire, si riches que plusieurs d'entre eux puissent être en incidents et en détails intéressants. La période de gloire de la domination de Napoléon est, pour ce genre aussi, une source abondante.

Allemagne. La poésie allemande qui avait d’abord été la propriété commune de tout le peuple et était tombée ensuite entre les mains du clergé qui lui donna une couleur chrétienne, fut transformée par les minnesænger chevaleresques en une poésie artistique, une occupation des classes élevées, des gens du monde éclairés qui en firent le véhicule des idées romantiques du temps et s’en servirent pour orner et embellir la vie de cour. Dans la deuxième période, qui commence avec la Réforme et ses précurseurs, nous voyons la poésie allemande suivre une marche analogue. Quand le chant des minnesænger se fut éteint, on entendit retentir dans les villes celui des maîtres-chanteurs (meistersænger) , cultivé par les artisans, le lied populaire qui devint surtout le patrimoine des voyageurs, des étudiants et des compagnons, des soldats et des chasseurs, des joyeux buveurs et des affligés. Ces chants populaires de l’Allemagne qui existent encore dans d’innombrables recueils, comptent parmi les productions les plus saines et les plus vigoureuses de la poésie lyrique de tous les temps et de tous les peuples; partout y régnent le naturel, la vérité et la profondeur du sentiment. En remplacement des anciennes légendes, on vit naître une littérature originale, pleine d’esprit et d’humour. Le livre le plus-célèbre de ce genre est le Till Eulenspiegel, où se trouvent narrées les aventures d’un farceur ambulant qui se moque des simples et des crédules. Un autre de ces livres populaires contient l’histoire du magicien Jean Faust, dont la légende a fait le représentant de la soif de

connaître, comme don Juan de la soif de jouir, jusqu’à ce que tous deux soient livrés à l’enfer. L’écrivain le plus fécond dans ce genre de littérature facétieuse et instructive à la fois fut le cordonnier et raeistersænger de Nuremberg, Hans Sachs (1494- 1576), qui peignit d’après nature les faits et gestes des classes populaires, des ouvriers et des paysans, des soldats et des vagabonds, des aventuriers et des bohèmes, avec l’animation et la vérité qui régnent dans la peinture de genre flamande. C’est dans cette période aussi que l’on vit naître l’épopée des animaux, le Roman du Renard, qui est originaire des Pays-Bas, mais qui était répandu dans toute l’Europe dès le douzième siècle. Cette littérature populaire disparut dans le mouvement de la Réforme qui tourna les esprits vers les questions religieuses. Les plaisanteries dirigées surtout contre les classes élevées, contre la noblesse et le clergé, perdirent de leur naïveté et cédèrent la place aux préoccupations sérieuses de l’époque. Luther lui-même aplanit la transition. Avec sa nature d’apôtre, il conserva complètement la forme et le caractère de la littérature populaire dans ses ouvrages de controverse, ses sermons, ses propos de table, aussi bien que dans sa traduction de la Bible et ses cantiques, mais en même temps il fit prédominer l’élément religieux, et comme il servit ensuite de modèle en tout, la poésie lyrique retomba de nouveau entre les mains du clergé, ou du moins sous l’infiuence de l’Église et de la religion; elle conserva ce caractère jusqu’au dixseptième siècle, où il persista dans l’école fondée en

Silésie par le savant Martin Opitz (1597-1639). Ni Opitz, ni ses imitateurs, André Grypliius, Gaspard Lohenstein , Christ. Hoffmann de Hoffmanswaldau, Simon Daeli, n’étaient des poètes de génie; mais ils empêchèrent au moins le goût des lettres de disparaître pendant la triste période de la guerre de Trente ans. Quelques-uns d’entre eux frayèrent même de nouvelles voies à la littérature. Gryphius notamment (1616-1664) s’essaya dans le drame en prenant la mort de Charles 1 er d’Angleterre pour sujet d’une tragédie; Frédéric de Logau (1604-1655) composa des épigrammes pleines de sel et de bon sens, et Christophe de Grimmelshausen (f vers 1680), connu sous le nom de Samuel Greifensohn de Hirschfeld, peignit la vie accidentée de son temps sous une forme piquante dans son célèbre roman Simplicius Simplicissimus. Enfin la satire *en prose fut représentée par J.-M. Moscherosch (1600-1669) qui ridiculisa les vices de son époque dans les Visions merveilleuses et véritables de Philandre de Sittewald.

Dans la première moitié du dix-huitième siècle, la laugue et la littérature allemandes se trouvaient dans une triste situation. Au sein des cours et parmi los classes élevées, on ne parlait et l’on ne lisait que le français; pour obtenir quelque considération, il fallait nécessairement avoir appris le bon ton à la brillante cour de Louis XIV ou avoir été élevé par des Français émigrés. Dans les universités, les cours se donnaient en latin; dans l’admiuistration et les tribunaux on se servait u’expressions incompréhensibles , de lois étrangères et de formules dépourvues

de sens. Le sentiment national semblait éteint. Mais tandis que les médiocrités cédaient à l’esprit du temps et cherchaient à maintenir cet état de barbarie intellectuelle, des hommes de haute valeur résistaient au courant et s’efforçaient d’imprimer aux idées un mouvement national. Leibnitz (1646-1716), l’un des savants les plus complets qui aient jamais existé, jurisconsulte , théologien et historien aussi éruditque profond mathématicien et physicien, jeta de vives lumières sur les sciences et fut, avec son disciple Christian Wolf (1679-1754), le fondateur d’une école philosophique qui resta dominante jusqu’à Kant. Christian Thomasius (1655-1728), vaillant champion de la raison, du droit et de la liberté, entra en lice pour la langue allemande. Comme il avait eu l’audace de donner des conférences en allemand et de fonder une revue allemande, ses ennemis provoquèrent son expulsion de Leipzig. Il se rendit à Halle à la tête d’une foule d’étudiants dévoués et fournit ainsi une occasion de fonder une université dans cette ville. De concert avec le pieux et actif Hermann Franke (f 1724), fondateur de l’orphelinat, il y travailla en faveur du progrès et des lumières, et contribua puissamment par ses écrits à faire cesser les procès de sorcellerie et abolir la torture. Spener (1635-1705) chercha, dans le langage biblique de Luther à remettre les croyances religieuses en honneur parmi le peuple.

Le goût français régna plus longtemps dans la poésie, parce que Gottsched (1700-1766), professeur à Leipzig, homme d’un talent médiocre, mais très

estimé de son temps comme critique et esthéticien, plaçait au premier rang la poésie française et surtout les pièces de Corneille, de Racine et de Molière. De là vint que la plupart des poètes de cette époque, depuis Canitz (f 1699) et Gunther (f 1723) jusqu’à Hagedorn (1708-1734) Gellert (1713-1769) et Lichtwehr (1719-1783) prirent les écrivains français pour modèles. Les trois derniers, qui cultivèrent surtout la fable et les narrations, adoptèrent la forme simple et gracieuse de Lafontaine. Gellert, professeur de théologie à Leipzig, donna aussi à l’hymne une forme plus agréable, en sorte qu’un grand nombre de ses poésies religieuses figurent encore aujourd’hui parmi les chants favoris de l’église protestante, quoiqu’ils soient loin d’être irréprochables aux yeux des orthodoxes sévères. Gellert jouit d’une grande célébrité parmi ses contemporains, et il exerça une grande influence, comme professeur d’université, sur les étudiants, et comme écrivain sur toute la nation. Chacun lui demandait conseil et l’on accordait une confiance absolue à ses recommandations. Il eut pour ami le satirique Rabener (1714-1771), conseiller des finances à Dresde. Au lieu de poursuivre de scs railleries, comme Liscov (1701-1760), les vices des classes élevées, Rabener tourna sa douce satire contre les sottises des classes moyennes dans les relations sociales, et, pour éviter toute allusion personnelle, ne s’attacha qu’à des généralités. Aussi vécut-il paisible et tranquille, tandis que Liscov expiait en prison ses rudes attaques contre les théologiens et les écrivains.

Liscov, comme l’épigrammatiste Kæstner (1719- 1800), appartenait au groupe qui imprima une nouvelle direction à la littérature allemande. On en arriva à s’apercevoir que la littérature française, qui attache le plus haut prix à la beauté de la forme, à la précision du vers, à la pureté et à l’élégance du langage et de la diction , convenait aussi peu au caractère du peuple allemand que la littérature anglaise avec ses tendances religieuses et plus sévères. Il se forma un parti qui réagit contre Gottsched et ses adhérents et attaqua la poésie française à la mode. Les coryphées de ce parti étaient des Suisses. Dans son poème didactique et descriptif les Alpes, et dans plusieurs poésies lyriques, le savant Haller (1708-1777), de Berne, s’était déjà écarté du ton léger et superficiel des Français et avait introduit la foi et la morale chrétienne dans ses compositions plus instructives qu’amusantes; ses compatriotes, Bodmer (1698- 1733) et Breitinger (1701-1776), de Zurich, opposèrent la littérature anglaise à la littérature française. Bodmer traduisit en allemand le Paradis perdu , de Milton. Une polémique violente s’engagea alors entre les écrivains de Leipzig et ceux de Zurich; bientôt toute l’Allemagne savante et éclairée y prit part. L’avantage resta aux Suisses quand Klopstock se fut rangé de leur parti. Gottsched s’était prononcé contre la Messiade; Klopstock entra alors en relation avec Bodmer; il se rendit à Zurich où il fut accueilli comme un prophète et un saint. A partir de ce moment, Gottsched perdit toute considération. On oublia même les services qu’il avait rendus pour le

perfectionnement du théâtre allemand. C’était lui pourtant qui avait jadis chassé solennellement l’arlequin populaire de la scène de Leipzig, et son propre drame, Caton mourant, avait été salué comme le commencement d’une nouvelle ère classique pour la poésie dramatique, tellement que ce misérable ouvrage eut dix éditions ; désormais il ne fut plus question de Gottsched ni de son drame; la faveur populaire s’était concentrée sur la tête de Klopstock. C’est avec lui que s’ouvre la période classique de la littérature allemande. Klopstock (1724-1803), né à Quedlinbourg, dans la région pittoresque du Harz, passa sa jeunesse au milieu des impressions d’une belle nature et de grands souvenirs historiques, sous la direction d’une mère pieuse et d’un père énergique. Un vif amour de la nature, des sentiments patriotiques, un cœur chrétien, tels furent les biens qu’il emporta de sa ville natale et de la maison paternelle, quand il se rendit au collège de Schulpforte près de Naumbourg. Là, il se livra avec ardeur à l’étude de la littérature classique de l’antiquité, et lui emprunta la vigueur d’expression, la variété de versification, l’essor d’imagination qui se rencontrent dans ses odes. C’est à cette admiration de l’antiquité qu’il faut attribuer son mépris de la rime et l’emploi qu’il fit de l’hexamètre dans sa grande épopée, la Messiade , et du mètre d’Horace dans ses odes. A Leipzig, où il poursuivit ses études, il publia, en 1748, les trois premiers chants de sa Messiade qui excitèrent un enthousiasme général, et dès lors il fut salué comme le fondateur d’une nouvelle époque littéraire,

le créateur d’une nouvelle langue poétique. Un amour malheureux pour la sœur d’un de ses amis (Fanny) jeta sur son humeur un voile mélancolique, sans pourtant abattre sa nature virile. En 1751, il obtint, par l’intermédiaire du comte de Bernstorf, une pension du roi de Danemark, Frédéric V; il put alors se livrer exclusivement à la poésie et vécut tour à tour à Copenhague et à Hambourg. Quand il mourut, en 1803, dans cette dernière ville, il fut enterré avec des honneurs royaux à côté de sa femme Méta, qui lui avait été enlevée prématurément. Vingt-cinq ans s’étaient écoulés avant que la grande épopée en vingt-quatre chants fût terminée, et, pendant tout ce temps, la nation allemande avait suivi avec un intérêt toujours croissant la publication du vaste poème. Les âmes sensibles versaient des torrents de larmes et tout le peuple était plongé dans des dispositions d’esprit élégiaques. Mais Klopstock lui-même vécut assez longtemps pour voir le nombre de ses admirateurs devenir plus grand que celui de ses lecteurs, et la masse de ceux-ci diminuer d’année en année.

Durant trente ans, le chantre de la Messiade et des Odes fut le centre de la poésie allemande; ce qui était écrit dans son esprit pouvait seul compter sur la faveur publique. La nation allemande fut redevable à celte influence d’une élévation morale, d’un ennoblissement comme il s’en manifeste rarement dans l’histoire, mais aussi d’un sentimentalisme qui l’éloignait de la vie pratique. Les récits et les paysages idylliques de l’Ancien Testament furent surtout traités poétiquement à l’imitation de Klopstock.

Les railleries de Zachariæ (1726-77) qui parodia cetie poésie séraphique dans plusieurs épopées comiques, en appliquant un langage pompeux à des sujets minimes, ne parvinrent pas à désillusionner le public. Bodmer lui-même donna le bon exemple en publant sa Noachide. Son compatriote, le peintre et libraire Salomon dessner (1736-87) de Zurich, aimait à prendre dans l’Ancien Testament les sujets de ses idylles sentimentales (la Mort (T Abel, etc.) ; mais le monde dans lequel se meut sa poésie lui était étranger ; c’est pourquoi ses peintures de mœurs manquent non seulement de force, mais aussi de naturel et de vérité. Le pasteur Lavater (1751-1801) fut également poussé par Klopstock vers la poésie religieuse, et, quoique plus tard il se rendît célèbre comme champion de l’orthodoxie contre la libre pensée et comme physionomiste et phrénologue, son action comme écrivain religieux n’en fut pas moins des plus grandes et des plus durables.

Les disciples de Klopstock furent plus nombreux encore en Allemagne. Non seulement ses amis de jeunesse de Leipzig, Gærtner (1712-91), Ebert, Giseke gravitèrent autour du roi des poètes, qui avait appartenu naguère à leur cercle, mais les poètes lyriques de cette époque, Gleim (1709-1803) de Halberstadt, dont le cœur aie battait que pour l’amour et l’amitié, Kleist (1715-59), le chantre du printemps, héros et poète à la fois, J. G. Jacobi (1740- 1814), Cronegk (1731-1758), Louise Karsch (la Karschinn 1722-91) et beaucoup d’autres se rattachèrent également it Klopstock, et les jeunes gens studieux

qui, au commencement de 1770, fondèrent à Gœttingue la ligue poétique , le prirent pour guide et seigneur banneret. A la tête de ce cercle de Gœttingue se trouvait Voss, le traducteur d’Homère et de la plupart des classiques grecs et romains, l’un des défenseurs énergiques du droit et des lumières, dont le poème narratif, Louise, les idylles et les chansons fournirent la preuve qu’il avait puisé chez les auteurs grecs la naïveté vraie et le naturel. A côté de lui se distinguèrent particulièrement : les comtes de Stolberg (Christian 1748-1821 et Frédéric-Léopold 1750-1819), deux frères richement doués qui se placèrent au niveau de Voss comme traducteurs de poètes grecs (Sophocle et Eschyle) et se rendirent célèbres par leurs poésies lyriques , ballades et ïambes, jusqu’à ce que leur haine de la Révolution française les fît entrer dans le camp de la réaction aristocratique. (Frédéric Stolberg se convertit à la religion catholique et consacra sa plume à la glorifier, ce qui lui valut une rude apostrophe de son ami de jeunesse Voss) F. H. Jacobi, auteur de romans philosophiques , et Henri Jung surnommé Stilling (1740-1817) dont la propre Jeunesse est plus belle et plus intéressante que ses nombreux romans mystiques. Le lyrique Hœlty, qui mourut jeune, appartenait également au cercle de Gœtingue, dont les deux poètes populaires, Burger et Claudius (le Messager de Wandsbeck), secondèrent les efforts, quoique le premier, détourné du droit chemin par un mariage malheureux, par la misère et la passion, eût été renié pas ses compagnons.

Si nombreux que fussent les admirateurs de la poésie de sentiment de Klopstock, un grand renégat quitta leurs rangs : ce fut Christophe Martin (Wieland 1733-1813; de la petite ville de Biberach en Souabe. Après avoir terminé ses études, il devint précepteur des enfants de Bodmer et rima dans sa jeunesse un Abraham éprouvé. Cette tendance religieuse et sentimentale disparut bientôt, quand Wieland, ayant obtenu un emploi dans sa ville natale, se fut soustrait à l’influence de Bodmer et, dans son commerce avec le comte Stadion, se fut habitué à un ton plus distingué et à une sage jouissance de la vie. L’étude de la philosophie française et de la littérature anglaise, qu’il apprit à connaître dans la maison de cet homme d’État instruit, fit naître en lui des idées plus larges et plus joyeuses, en sorte qu’on lui reprocha bientôt de mettre en danger la morale et la vertu par ses sujets licencieux et ses descriptions sensuelles. Après avoir été quelque temps professeur ü l’université d’Erfurt, il accepta l’invitation que lui fit la duchesse Anna Amélie de Saxe- Weimar de diriger l’éducation de ses fils, et il alla s’établir dans la ville de Weimar qui était destinée à devenir bientôt le centre de la littérature allemande. Il y composa, pendant sa longue carrière, un grand nombre de romans et de récits plaisants, mais parfois trop libres. L’action se passe dans la Grèce antique, mais il y transporte les sentiments et les idées de son temps, les mœurs et la façon de penser des classes élevées de France. Traducteur d’Horace et de Lucien, il partage l’épicu-

réisme du premier et il emprunte au second son ironie sceptique et son aversion pour le fanatisme, la superstition et les préjugés reçus; sa nature ouverte el cordiale le fit aimer partout. Il ne garda pas rancune à Goethe qui dans sa parodie Dieux, Héros, et Wieland se moque de la peinture absurde et insipide qu’il avait faite du caractère et du système helléniques. Son ouvrage le plus célèbre est le poème épique d 'Obéron dont le sujet, puisé dans le Songe d'une nuit d'été de Shakespeare, fut traité par lui à la manière d’Arioste avec un grain d’ironie.

L’un des écrivains les plus influents du dix-huitième siècle fut Gotthold Ephraïm Lessing (1729- 1781), fils d’un pasteur saxon. L’étude de la théologie, à laquelle il se livra à Leipzig, ne convenait pas h sa nature; c’est pourquoi il embrassa la carrière indépendante des lettres. Les fonctions de bibliothécaire de Wolfenbuttel , que lui confia le duc de Brunswick, étaient plus honorifiques que fatigantes. Toute position fixe répugnait à sa soif de la liberté. Aussi le retrouve-t-on tantôt à Wittenberg ou à Breslau, tantôt à Berlin ou à Hambourg, toujours rempli de nouveaux projets, occupé de nouveaux travaux, entouré d’autres hommes. Dans ses écrits règne la même variété que dans son existence. Poète, critique, savant en théologie et en philosophie, il a laissé dans tous les genres des œuvres remarquables. Il s’occupa surtout du perfectionnement de l’art dramatique; non seulement il s'efforça de provoquer la création d’un théâtre national en écrivant un certain nombre de pièces, parmi lesquelles la comédie

Minna von Barnhelm, la tragédie Emilia Galotti et le poème dramatique Nathan le Sage sont au premier rang; mais lorsqu’on construisit à Hambourg un nouveau théâtre qui fut placé sous la direction de la famille Ackermann, on y fit venir Lessing comme dramaturge, afin qu’il soutînt l’entreprise par son goût et son activité. C’est à cette circonstance que l’Allemagne est redevable de la Dramaturgie hambourgeoise, série de critiques sur la nature et le but de la poésie dramatique, où le théâtre français, avec ses trois prétendues unités d’Aristote, est le point de mire de violentes attaques.

Nathan le Sage, le premier drame allemand en vers ïambiques non rimés, fut le fruit et le dénouaient d’une longue controverse littéraire entre le libre penseur Lessing et le clergé orthodoxe. Dans un ouvrage anonyme qu’il fit paraître sous le titre de Fragments de l'Inconnu de Wolfenbuttel , et qui avait pour auteur le médecin hambourgeois Reimarus, les contradictions qui se trouvent dans les Évangiles, et notamment dans la relation des miracles et de la résurrection de Jésus-Christ, étaient signalées et traitées d’une façon critique; l’authenticité et la crédibilité des documents bibliques étaient ainsi remises en question. Le pasteur Goetze, de Hambourg, dirigea une violente polémique contre ce livre, écrit avec une grande pénétration et une vaste érudition ; Lessing lui-même fut injurié et diffamé; il répondit par une série de brochures qui, par la vigueur de l’expression et la solidité de l’argumentation, comptent parmi les meilleures que ce genre de littérature

ait jamais produites. La querelle terminée, elles furent publiées h part sous le titre d'Anti-Goetze. Dans Nalhan le Sage, que Lessing, peu de temps avant sa mort, laissa comme son testament à la nation allemande, il montre l’énorme différence qui existe entre la vraie religion du cœur et de l’esprit et l’orthodoxie avec ses pratiques machinales. Dans la personne de Nalhan, il élevait en même temps un monument d’affection à son ami Moïse Mendelssohn. Lessing était plutôt critique et savant que poète ; il avait plus de jugement et de raison que d’imagination; personne ne l’a mieux compris que lui-même, et il avoue sans détour qu’il ne sentait pas en lui la source vivante de la poésie, et qu’il devait tout aspirer au moyen de machines foulantes et de tuyaux. C’est pourquoi il s’est renfermé dans les genres de poésie qui n’exigent pas un haut essor d’inspiration, la fable, l’épigramme, le drame bourgeois; quand il s’élevait davantage, comme dans Emilia Galotti et dans Nathan le Sage, il se servait d’anciens sujets, là de l’histoire de Virginie dans Tite-Live, ici de la parabole des trois anneaux de Boccace, vraisemblablement originaire de l’Orient. Par contre, dans son Laocoon, il a ouvert les yeux aux penseurs sur l’essence de la poésie et de l’art plastique, dont la compréhension était facilitée eu même temps par l'Ilistoire de l'art de Winckelmann (1717-1768). Les deux ouvrages d’art de l’antiquité dans lesquels la douleur physique est représentée, le groupe du Laocoon et le drame de Philoctète lui servent à établir en principe esthétique que le but et la loi suprêmes

sont, dans l’art plastique, la beauté physique et la forme humaine, dans la poésie un idéal des actions.

Le spirituel théologien Herder (1744-1803) marcha sur les traces de Lessing; il joignit à l’indépendance d’esprit et au sens critique de celui-ci, les résultats acquis par les deux grands savants de Kœnigsberg, le pieux et mystique Hamann (1730-1788) et le grand philosophe Kant, l’un des souverains de la pensée. Hamann appartenait à ces génies originaux qui rejettent toutes les lois et les règles traditionnelles et ne considèrent comme poésie vraie que celle qui jaillit spontanément d’une nature poétique, comme les paroles prophétiques de la bouche d’un voyant inspiré. Emmanuel Kant (1724-1804), au contraire, le créateur d’un nouveau système philosophique qui a dominé la science et le monde de l’esprit durant plusieurs générations, détermina les propriétés et les bornes nécessaires de l’entendement humain, dans ses trois principaux ouvrages : Critique de la raison pure, Critique de la raison pratique, Critique du jugement, érigea la morale en principe essentiel de toute religion rationnelle et donna une base solide et simple au droit et à l’esthétique. Son disciple Fichte (1762-1814), patriote ferme et courageux, fonda l’idéalisme pur, d’après lequel le monde extérieur n’a de réalité que dans les idées humaines. Sous leur inspiration, Herder remonta, dans ses recherches philosophiques et esthétiques, jusqu’à l’origine des langues et de la poésie; prédicateur de la cour à Weimar, il consacra son talent à la traduction de la poésie de l’Orient, et surtout de la poésie

hébraïque. En répandant la connaissance des beautés de l’Ancien Testament, il fut pour le dix-huitième siècle ce que Luther avait été pour le seizième. Il démontra que les livres poétiques de la Bible n’étaient pas seulement les véhicules de traditions religieuses et de relations divines, mais qu’ils comptaient parmi les productions les plus sublimes que l’esprit humain eût jamais enfantées. Ses explications placèrent la Bible sous un nouveau jour. La poésie populaire n’intéressa pas moins Herder que celle de l’Orient. Il recueillit des chansons de diverses nations et langues, dont il saisit et reproduisit le caractère avec une étonnante fidélité, et traduisit en allemand les romances espagnoles sur le Cid. Herder était un esprit indépendant ; il développa ses idées généreuses dans un grand nombre d’ouvrages, mais nulle part aussi vigoureusement que dans sa Philosophie de l'histoire de l'humanité. Les dispositions du peuple allemand au cosmopolitisme en reçurent une vive impulsion. Depuis lors, l’humanité fut placée au dessus de la nationalité et de la confession religieuse; car le hasard de la naissance détermine la patrie et l’Église, tandis que la foi à la dignité humaine est une conquête des efforts personnels. Herder était d’accord dans ces intuitions avec l’ordre des francsmaçons. C’est d’elle que jaillirent les idées d’émancipation des esclaves, de congrès de la paix et de philanthropie.

La prose allemande fut complètement transformée par Herder, Lessing et Wieland. Lessinglui donna l’énergie, le mordant et la clarté, Herder la verve et

la richesse d’images, Wieland la grâce et la légèreté. C’est sur le sol ainsi préparé que le plus grand génie du siècle, Jean Wolfgang Goethe (1749-1832) édifia ses chefs-d’œuvre. Né à Francforl-sur-Mein il reçut, au sein d’une famille aisée et considérée, une excellente éducation qu’il compléta à Leipzig et à Strasbourg. Sa réputation poétique était déjà très étendue lorsqu’il se rendit à Wetzlar pour perfectionner ses connaissances juridiques et étudier la procédure à la chambre impériale; il s’établit ensuite comme avoué dans sa ville natale. Mais il fut bientôt ramené de la vie pratique dans le domaine de l’art et de la poésie. A ce moment d’effervescence où la jeunesse studieuse méprisait toutes les conventions et se tournait avec admiration vers Shakespeare et Ossian, le tableâu dramatique Goetz von Berlichingen et le roman épistolaire Les souffrances du jeune Werther excitèrent une explosion d’enthousiasme. Goethe dépeignait dans son drame la grande époque du seizième siècle avec ses caractères puissants et ses passions vives, avec ses amours et ses haines ; le chevalier Goetz à la main de fer et son entourage personnifiaient la vertu et la fidélité chevaleresques du moyen âge, tandis que la nouvelle civilisation raffinée, avecses plaisirs sensuels et son astuce, était représentée dans la cour de Bamberg. Werther était le jeune homme enthousiaste qui, rompant avec la réalité, se réfugie dans le domaine du rêve et de la poésie et devient enfin la proie du sentiment en s’arrachant la vie par chagrin d’amour. Goethe dépeignit dans son roman un amour qu’il avait éprouvé

lui-même; le dénoûment tragique avait été inspiré par le suicide récent du jeune Jérusalem. À ces deux ouvrages succéda une période de grande activité, pendant laquelle les voyages, les jouissances de la société et les tendres inclinations alternèrent avec les travaux littéraires, tant lyriques que dramatiques, les satires hardies contre les critiques et les esquisses grandioses. Une aventure rapportée par Beaumarchais dans ses Mémoires fournit le sujet du drame de Clavijo. Bientôt après, Goethe élut domicile à Weimar pour répondre à une invitation du duc Charles Auguste. Là, le poète qui charmait tout le monde par son esprit, sa beauté virile et son amabilité, fut traité avec tant de distinction et d’amitié, qu’il ne quitta plus cette petite résidence agréablement située. Il devint le ministre et l’ami du duc qui ne pouvait se passer de sa compagnie.

Mais les distractions de Weimar ne tardèrent pas à nuire à sa fécondité littéraire. Comme il avait besoin de prendre un nouvel élan, il entreprit un voyage en Italie (1786) et, sous l’influence des merveilles de la nature et de l’art, il y composa le magnifique drame d 'Iphigénie où le génie de l’antiquité est atténué parla tendresse et l’intimité modernes qui répandent sur toute l’œuvre un souffle de paix et d’apaisement, et la tragédie Torqualo Tasso dont le mérite consiste dans l’étude et la représentation du monde des sentiments et dans la noblesse des pensées. La cour artistique de Ferrare était use image flatteuse de la cour de Weimar. Goethe termina alors aussi le drame historique d ’Egmont dont

les scènes populaires, si vivantes et si animées, attestent l’impression qu’avait faite sur le poète la vie du peuple italien. La même empreinte est visible dans son journal du Voyage d’Italie, dans ses Elégies romaines, dans la traduction de l’auto-biographie de l’artiste florentin Benvenuto Cellini et dans plusieurs autres ouvrages. Dans les jardins de la villa Borghèse à Rome, on montre encore la place où Goethe écrivit les scènes du Blocksberg de son Faust, ce drame puissant dont il avait esquissé les principaux traits dès sa tendre jeunesse et dont il ne termina la seconde partie qu’une année avant sa mort. Tout en se rattachant à la légende populaire, Goethe a fait de Faust le représentant des idées et des tendances intellectuelles de son temps. Dans la première partie, il apparaît comme une de ces natures souveraines qui ont sondé toutes les profondeurs de la science sans y trouver la satisfaction intérieure; il songe à se délivrer par le suicide des liens charnels qui l’empêchent de pénétrer les secrets de la nature et d’arriver à la connaissance de l’essence des choses. Un chant pascal réveille en lui le souvenir des heureux jours de sa jeunesse où son âme avait trouvé la paix dans la foi et le détourne de son projet. Il s’efforce alors, mais en vain, de revenir à son ancienne croyance à la révélation divine ; il a goûté des fruits de l’arbre de la science, et ses efforts pour traduire le commencement de l’Évangile selon saint Jean n’aboutissent qu’à le plonger dans des subtilités et à le livrer à l'esprit du mal qui rôde autour de lui sous la forme d’un barbet. Il renonce à l’éter-

nité et, dépouillant sa curiosité, il recherche les joies de la vie, la jouissance sous tous ses aspects. Le héros de l'intelligence entre dans les voies de don Juan, sans pouvoir encore apaiser l’inquiétude de son esprit.

Pour que le dénoûment fût satisfaisant, il était nécessaire de réconcilier la liberté de la pensée avec la nature sensuelle de l'homme. Tel était le but que se proposait Goethe dans la seconde partie de Faust où l’action devait succéder au savoir et ù la jouissance; mais ni les nombreuses suites provoquées par lui-même, ni sa propre conclusion où il est impossible de méconnaître les traces de l’âge et le changement de sentiments, ne peuvent passer pour des réalisations satisfaisantes de cette tâche.

La Révolution française éclata peu de temps après le retour de Goethe de son voyage d’Italie. Ce grand événement, avec son effervescence politique et guerrière et ses mouvements démocratiques, répugnait à la nature aristocratique et artistique du poète, et quoiqu’il eût pris part avec le duc de Weimar à l’expédition en Champagne dont il écrivit une relation, il s’écarta de plus en plus de la vie publique et se réfugia dans l’étude de la nature et de l’art (Métamorphose des plantes. Théorie des couleurs). Les ouvrages dramatiques qu’il composa pendant la période révolutionnaire, la Fille naturelle (d’après les Mémoires de la princesse de Bourbon-Conti), le Grand Coplite, etc., se rapportaient même aux idées qui régnaient en France. La traduction du roman du Renard en hexamètres n’était pas non plus sans in-

tention polémique. Ce fut le commerce de Goethe avec Schiller qui l’arracha à cette fâcheuse disposition et le mit en état, dans la belle épopée idyllique : Hermann et Dorothée de rattacher les idées politiques du temps à un événement plus ancien. Vers la même époque il termina son roman les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister dans lequel il peignit la vie bourgeoise dans ses différentes classes et carrières, et surtout le théâtre et les comédiens d’une façon si supérieure et si caractéristique, que l’ouvrage, bien que ses tendances ne fussent pas nettes ni la figure de son héros tracée avec assez de fermeté, excita une admiration générale.

Quand Goethe écrivit ces ouvrages, Frédéric Schiller (1759-1805) était professeur à Iéna. Si Goethe se sentit d’abord peu porté vers le poète né dix ans après lui dans la ville souabe de Marbach, si les premiers drames de celui-ci, les Brigands, Fiesque, Intrigue et Amour, lui déplurent, à cause de leurs allures impétueuses et de leurs emportements passionnés, il revint de ses préventions quand il eut appris à le mieux connaître, et il se forma entre les deux écrivains une amitié tellement étroite que, non seulement ils échangeaient leurs idées et se communiquaient réciproquement leurs travaux, mais ils confondirent leur activité dans les épigrammes mordantes qu’ils dirigèrent sous le nom de Xénies contre les mauvais ouvrages du jour et les productions malsaines de la littérature. Cette alliance par laquelle les deux poètes, malgré la différence de leur tempérament, accouplèrent l’idéalisme et le réalisme, ca-

ractérise l’apogée de la poésie allemande. Leur collaboration est la marque la plus évidente de l’élévation de leurs sentiments. On peut faire entrer en tiers dans leur ligue Guillaume de Humboldt, l’ingénieux critique et esthéticien (f 18oo), dont le frère, Alexandre de Humboldt, l’illustre auteur du Cosmos, mourut à Berlin en 1860. Tandis que Goethe, qui avait été élevé et qui vécut dans l’aisance, atteignait un ûge très avancé, Schiller, moins favorisé de la fortune, ne parvint jamais à sortir complètement de la misère au milieu de laquelle il avait passé sa jeunesse, et les quarante-six années de sa vie furent encore abrégées par de nombreuses maladies. Le père de Schiller fut d’abord officier recruteur, puis inspecteur des jardins du duc Charles de Wurtemberg, qui fit renfermer pendant six ans dans une forteresse le célèbre jurisconsulte Jean-Jacob Moser et laissa languir le poète Daniel Schubart pendant dix ans dans une prison d’État, parce qu’ils faisaient plus de cas du droit et de la liberté que de la volonté du despote. Quand les passions de la jeunesse se furent amorties, le duc chercha pourtant à faire oublier sa vie passée, en créant d’utiles institutions, comme, par exemple, l’académie ou Karlsscliule, qui fut fondée dans le château de Solitude, près de Stuttgart. C’est là que Schiller étudia d’abord le droit, puis la médecine, tout en suivant son penchant pour la poésie. Lorsque son drame des Brigands, qu’il écrivit à dix-neuf ans, eut été représenté avec un grand succès sur le théâtre de la cour à Mannheim, il prit la résolution de quitter la carrière militaire

où il était déjà entré comme médecin de régiment, et de se vouer à la littérature malgré la défense du duc. Il s’enfuit la nuit de Stuttgart, vécut quelque temps à Mannheim et dans le voisinage, toujours poursuivi par la crainte d’être livré au duc. L’invitation que lui adressa la noble madame de Wolzogen de demeurer à sa campagne de Bauerbach, près de Meiningen, ne fit qu’une courte diversion à ses souffrances. Aussi n’est-il pas étonnant que ses premiers drames aient un caractère sombre et que, comme J. J. Rousseau , dont les écrits exercèrent sur lui une grande influence, il ne voie dans la société que corruption et perversité. En 1785, Schiller se rendit de Mannheim en Saxe, où l’appelaient des amis enthousiastes parmi lesquels on comptait Kœrner. Ici s’ouvrit pour lui une nouvelle période qui fut illustrée par l 'Hymne à la joie et le magnifique drame Don Carlos. Schiller alors séjourna tour à tour à Leipzig, à Dresde et dans d’autres endroits de la Saxe et de la Thuringe, jusqu’à ce que sa nomination de professeur d’histoire à Iéna (1789) l’eût mis en position de se marier. Les dix années suivantes furent fécondes en œuvres remarquables, bien que la maladie empêchât presque constamment Schiller de donner son cours. C’est alors que parurent la trilogie de Wallenstein (le Camp de Wallenstein, les Piccolomini, la Mort de Wallenstein), et, en même temps, comme éclaircissement et complément, l’ Histoire de la guerre de Trente ans, ainsi qu’un grand nombre de ses ballades les plus populaires, ses traités esthétiques d’après les principes de Kant (de la Poésie naïve et

sentimentale, etc., l’Histoire de la révolution des Pays- Bas) et son magnifique poème la Cloche.

Pour se rapprocher de Goethe avec qui il s’était intimement lié depuis 1795, Schiller se transporta, à la fin du siècle, d’Iéna à Weimar. Il y vécut cinq ans dans la maison modeste que la ville acheta plus tard et dont elle fit un sanctuaire pour les générations à venir. A Weimar, Schiller déploya une telle? activité que chaque année, pour ainsi dire, fut marquée par la production d’une nouvelle œuvre dramatique. Outre l’arrangement du Macbeth de Shakespeare, on vit paraître successivement Marie Stuart, la Pucelle d'Orléans, la Fiancée de Messine, et enfin Guillaume Tell, que le poète, avant sa mort prématurée, laissa comme un sérieux avertissement à la nation au milieu de temps difficiles. Le. 9 mai 1805, quelques admirateurs et amis du poète transportèrent sa dépouille mortelle dans le caveau funéraire, d’où on la tira plus tard pour la déposer dans la nouvelle sépulture des princes, à côté des cercueils du duc et de Goethe.

Goethe survécut 27 ans à son ami ; il vit de près les journées d’Iéna et d’Erfurt et conçut une grande admiration pour Napoléon qui, de son côté, distingua particulièrement le poète de Faust et de Werther; il traversa les guerres d’indépendance sans prendre part à l’enthousiasme du moment. Il assista aussi au règne de la littérature néo-romantique, et, tout en reconnaissant les mérites de cette école et les talents de ses chefs, les frères Schlegel; Hardenberg (Novalis), L. Tieck, il ne pouvait s’accommoder

de leur « dilettantisme », de leur bigoterie et de leur amour de l’archéologie. Il se plongea dans les beaux temps du passé et, dans son autobiographie Vérité et Roman, il fournit d’excellents matériaux pour la connaissance de l’histoire, des mœurs et de la littérature , des personnes et des événements de ses premières années. Plus tard seulement, quand l’âge l’eut rendu plus indulgent et plus tolérant, il se réconcilia avec la nouvelle tendance et le goût du jour, dans son remarquable roman les Affinités électives, dans les petites histoires qui parurent sous le titre d 'Années de voyage de Wilhelm Meister et dans les poésies lyriques.du Divan. Goethe vit naître aussi la poésie du désespoir fondée par lord Byron, et il en tint compte dans la seconde partie de Faust.

Le romantisme domina plus de trente ans, non seulement en Allemagne, mais dans toute l’Europe, non seulement dans la littérature, mais dans les arts et les sciences. Les romantiques indiquèrent plus de nouvelles voies qu’ils n’en parcoururent. Les frères Schlegel (Auguste-Guillaume 1767-1845 et Frédéric 1772-1829) développèrent le goût artistique et le sens esthétique par leurs Critiques et Caractéristiques, et par leurs travaux sur toutes les parties de la littérature. Leur excellente traduction de Shakespeare rendit le grand dramaturge presque aussi familier ù l’Allemagne que ses propres poètes classiques. Tieck (1773-1853), le collaborateur de Schlegel pour la publication de Shakespeare , traduisit dans le même esprit le Don Quichotte de Cervantes et d’autres ouvrages de langue romane ; mais il s’acquit la

plus grande gloire en présentant, moitié ironiquement, moitié sérieusement, d’anciennes légendes germaniques sous une Corme dramatique (Geneviève, l’Empereur Octavien, Fortunatus) et en publiant son Phantasus, recueil de contes populaires. On peut aussi compter parmi les écrivains romantiques, quoiqu’il n’appartînt pas immédiatement à leur école, Jean -Paul -Frédéric Ricliter (plus communément nommé Jean-Paul 1763-1825), l’auteur idéaliste d'un grand nombre de romans humoristiques (Titan, Hesperus, Levana, la Loge invisible, etc.), qui ravirent longtemps les âmes tendres. Excités par Schlegel et Tieck, des poètes allemands de plus ou moins de talent traduisirent les écrivains italiens et les écrivains espagnols, surtout Dante et Calderon. Les frères Grimm (Jacques, né en 1785, et Guillaume, 1786-1860), les plus savants connaisseurs de l’ancienne langue et de l’ancienne littérature allemandes, publièrent leurs recueils de contes populaires; Frédéric Ruckert (né en 1789), fécond poète lyrique, imita, avec une étonnante habileté, les poésies de l’Inde en langue sanscrite, celles de la Perse et celles des Arabes des siècles passés. Ces poésies orientales convenaient particulièrement aux tendances contemplatives et quiétistes des romantiques. Frédéric Kreutzer, de Heidelberg, expliqua de son côté la symbolique et la mythologie des anciens peuples. C’est à cette prédilection des romantiques pour le moyen âge que la nation allemande est redevable de la publication, des imitations et des interprétations des anciens poèmes et des chansons troubadou-

littérature moderne et contemporaine. 219

resques et populaires, genre dans lequle brillèrent

(17M 1 8H^ 0 “' S | Ullland i“ é e " lmi Achim «'nin,' (1784-18, Tl), - le mari de Bettina, née Brentano -

et son beau-frère Clément Brentano (17*1.1842) Les

ails plastiques subirent aussi l’influence du roman

tisme. En peinture, on retourna à l’école antérieure

| Raphaël. On rebâtit dans leur ancien style les

burgs en ruines des chevaliers. Le public liuéraire

l?ri! aU p 1S f r à CCtte inondation d’histoires de cheva ene. Lu dehors des traductions et des compilations les romantiques s’adonnèrent spécialemen/à la noé’ sie lyrique et aux contes. Max de Seckendorf (iÇ 8 3 .'

i8 J 7) > poUe et soldat > écrivit des chansons pleine- de patriotisme et de dévotion; Adalbert de Chw <n8M 83e) , émigré fr allf ai s j oig ,,t d lsse?S“ e romances et dans son célèbre conte de Pierre Srii

V a , clar if 1? ,a «>"“ *»■*** L

1 allemandes; Mattliison (1781-18311 lit

régner dans ses descriptions n„e poésie vaporeuse pleine d une douce mélancolie; la même disposition

SSïï TiS'Ziî T ,e suissc Sa,is <»«Œ

nca p e (l /b — 18^1), dans son Uranie, s’occuna J à Dieu et de I immortalité; Hoffmann écrivit des contés humoristiques à la manière de Jean-Paul mais m, m mentés et fantastiques. I,es romantiques réussirent moins dans le drame; le seul écrivain qu posséda une grande entente de la scène A.m n r .

de Gotha (1781-1819,, fut r^S pafe ^Ts d,I sa frivolité, et Iffland (1789-1814), l’émule dè DWe rot aussi célèbre comme acteur que comme écrivain, appartenait encore à la période antérieure de

Schiller. Parmi les dramaturges romantiques, le plus célèbre est Henri de Kleist (1776-1811), Werther politique aigri par les malheurs du temps, qui se donna la mdrt à Potsdam avec une amie. Zach. Werner (1768-1823), avec son effrayante tragédie Le 24 Février, ouvrit la voie aux pièces fatalistes d’après la Fiancée de Messine de Schiller; il y fut suivi par Houwald (1778-1845), Mullner (1774-1829), Grillparzer (né en 1790), jusqu’à ce que le poète Platen (1796-1825) eût ridiculisé cette tendance vicieuse dans ses comédies aristophanesques l'OEdipe romantique, la Fourchette fatale, etc.

Le centre du romantisme était Berlin, dont l’université, fondée en 1810, jouit bientôt d’une grande réputation. C’est là que vécurent, pendant un temps plus ou moins long, la plupart des poètes et écrivains précités, comme aussi le célèbre théologien et traducteur de Platon, Frédéric Schleiermacher (1768- 1854), l’ami de Fréd. Schlegel, avant que celui-ci se fût converti au catholicisme. C’est là que le savant historien Jean Muller (1752-1819), de Schaffhouse, étant entré au service de Jérôme Bonaparte à Cassel, fut remplacé par Fr. Raumer (né en 1781), auteur des Hohenstaufen , que dépassa bientôt Léopold Ranke (né en 1795), le profond historien du seizième siècle. C’est là que Varnhagen von Ense, le mari de l’intelligente juive Rachel, composa ses biographies et ses mémoires; c’est là que vécut Henri Stieglilz (1803- 1851), dont la femme Sophie se donna la mort (1834) pour rendre son mari plus actif et plus fécond en lui faisant éprouver une profonde douleur; là que le

Norvégien Henri Steffens (1773-1845) écrivit ses nombreux ouvrages sur la politique, la philosophie et la religion. Lorsque Frédéric-Guillaume IV monta sur le trône, les romantiques eurent encore un second été. Sous sa protection, Tieck passa ses dernières années à Berlin. Le philosophe Schelling (1775-1854) lut appelé de Munich pour panser les blessures qu’avait laites son prédécesseur Hegel (1770-1831). Mais le temps du romantisme était déjà passé. Les quelques voix qui s’étaient élevées contre sa domination, au commencement de ce siècle et durant le règne de la Sainte-Alliance, n’avaient pas trouvé d’écho : Théodore Kœrner (1790-1813), le lîls de l’ami de Schiller, le poète inspiré qui mourut en combattant dans les guerres d’indépendance de l’Allemagne; le patriote Maurice Arndt (1790-1859), qui contribua par ses poésies comme par ses ouvrages historiques et politiques à réveiller l’esprit de liberté; Seume (1763-1810), le Promeneur à Syracuse; Zschokkc (1771-1848), poète, historien et romancier, qui passa la plus grande partie de sa vie en Suisse; le suisse Pcstalozzi (1746-1826) , qui poursuivit , d’après les principes de J. J. Rousseau, la réforme de l’éducation et de l’enseignement, commencée eu Allemagne par Basedow, Campe et d’autres, et qui peignit fidèlement, dans son roman de Léonard et Gertrude, la vie intime du peuple au foyer et dans la famille, ne furent pas en état de détourner leur époque de cette tendance nébuleuse. Ce fut seulement quand la Révolution de juillet eut porté un coup terrible à la Sainte-Alliance et quand l’opinion

publique, si longtemps comprimée, se fit entendre de nouveau, que le présent et la vie réelle revendiquèrent aussi leur place dans l’art et dans la littérature. Le romantisme, étranger à l’esprit du temps, fut alors remplacé par une littérature qui se préoccupait des intérêts du jour, de la nécessité de réformes sociales et des prétentions à une plus grande liberté dans l’État et dans l’Église. Mais le libéralisme fut bientôt débordé par le radicalisme, qui, non content de l’opposition politique, combattit bientôt tout ce qui existait dans l’Église et dans l’État. Deux écrivains de talent, d’origine israélite, Bœrne et Heine, ouvrirent la voie. Louis Bœrne (1784-1837), dans ses revues, comme dans ses Lettres de Paris, se distingua plus par son style et son esprit critique que par la profondeur de ses principes démocratiques; il fut l’incarnation du progrès social; la conviction politique devint sa religion. Après la Révolution de juillet, Henri Heine (1799-1856), obscurcit, par la frivolité et l’amertume sans ménagement de ses satires, la réputation qu’il s’était acquise par ses Impressions de voyage, son Livre de Chansons et d’autres œuvres poétiques. Sans égard ni piété, il traite tout ironiquement et ne respecte pas même les sentiments d’amitié, comme le prouve son ouvrage sur Bœrne. Parmi les œuvres de cette période, les plus célèbres sont : le Salon et \es Nouvelles Poésies. Dans le piquant poème : Allemagne, Contes d'hiver, il rattache à un voyage de Paris à Hambourg des peintures satiriques de la situation de l'Allemagne. Brisé par les souffrances physiques, Heine retourna vers la religion,

et, dans un épilogue à son dernier ouvrage, le Romanzéro, il peignit « le Retour de l’enfant prodigue qui avait gardé les pourceaux parmi les hégéliens» et sa conversion à la foi en un Dieu personnel. Mais dans sa bouche la prière même se change en blasphème. Bcerne et Heine moururent à Paris où ils s’étaient réfugiés.

L’influence de Heine se fit sentir dans la jeune Allemagne, phalange d’habiles écrivains, plus attachés à la perfection de la forme qu’à la profondeur et à l’érudition. Directeurs ou collaborateurs de revues politiques et littéraires dont l’importance grandit dejour en jour, ils parvinrent à fixer constamment l’attention du public sur leurs travaux et à former un goût en rapport avec leurs productions légères dont la médiocrité était souvent dissimulée sous un brillant vernis. On peut considérer comme chef de cette jeune école Charles Gutzkow, esprit mobile et et observateur, doué d’une puissante faculté d’assimilation, qui pourtant ne donne pas toujours la maturité désirable aux produits de sa féconde imagination. Après s’être déjà fait connaître par une série de travaux critiques, satiriques et littéraires, publiés dans différentes revues, il fut condamné à un court emprisonnement à cause de ses attaques contre la religion, la morale chrétienne et le mariage, dans sa nouvelle d’ailleurs insignifiante de Wally. Cette persécution contribua beaucoup à accroître sa réputation. Elle fut surtout amenée par les attaques dénonciatrices de Wolfgang Menzel, rédacteur du Journal artistique et littéraire de Stuttgart, avec

lequel Gutzkow avait d’abord été lié; depuis lors, il régna entre eux une haine implacable. Après que Gutzkow eut conquis, par un certain nombre de nouvelles et de romans (Séraphine, Blasedow et ses fils, etc.), et par ses articles satiriques et critiques dans son journal le Télégraphe, l’un des premiers rangs parmi les écrivains de l’Allemagne, il tourna son activité vers le théâtre; il parcourut avec succès la carrière dramatique, quoique souvent sa recherche de l’effet puisse sembler peu naturelle. A ses pièces antiques Néron, le roi Saül , succédèrent Richard Savage, Patkul, Épée et Queue, l'Original du Tartuffe, Uriel Acosta, etc. Ces ouvrages, comme ses Lettres de Paris, ses romans sociaux les Chevaliers de l'esprit, le Magicien de Rome et son journal hebdomadaire Entretietis au foyer domestique, attestent une activité incessante et un esprit inventif. Malheureusement Gutzkow, suivant le courant superficiel du jour, n’a créé que des types dépourvus de force de caractère, de naturel et de grandeur morale, et affectés de la pâleur d’idées. — Les autres membres les plus connus de ce groupe qui poursuivait le même but par des voies différentes sont Théodore Mundt, Gustave Kuhne, Henri Laube et Ludolphe Wienborg, auxquels on peut ajouter aussi Robert Heller, romancier et auteur des Bustes de l'église Saint-Paul. — Les interdictions dont quelques gouvernements frappèrent leurs œuvres, parce quelles attaquaient la religion chrétienne et l’ordre social, ne parvinrent pas à en empêcher la propagation.

Les écrivains de la jeune Allemagne, malgré leur

libéralisme et leurs tendances réformatrices, écrivaient pour les classes élevées de la société, pour le beau monde; aussi apportaient-ils le plus grand soin à la forme artistique de leurs ouvrages, Mais de 1830 à 1840 on vit surgir un certain nombre de jeunes poètes qui attaquèrent non seulement les princes et les gouvernements, mais en général tout ce qui portait une couleur aristocratique, et cherchèrent à flatter les passions et les instincts populaires. Plus préoccupés d'idées politiques que de raffinements esthétiques, ils s’attachaient moins à l’élégance de la forme qu’au choix de sujets propres à exciter les esprits. Leurs poésies, la plupart lyriques, respiraient une exaltation démocratique qui montait à la tête du lecteur et le secouait violemment. Il y avait, dans leurs peintures de la misère des prolétaires, dans l’ironie qu’ils répandaient sur les jouissances des riches et des puissants, dans leurs emportements contre la perversion de tous les rapports sociaux, une telle exubérance de passion, une énergie si sauvage, qu’ils faisaient pressentir l’approche d’une révolution qui ébranlerait de fond en comble l’ancien ordre de choses. Ils représentaient les gouvernants comme des oppresseurs dupeuple; la fortune était une appropriation illégitime et arbitraire de biens sur lesquels tous les hommes pouvaient élever les mêmes prétentions. Ces principes apparaissent avec plus ou moins de clarté dans les poésies de Georges Herwegh, de Hoffmann von Fallersleben, le rénovateur de la véritable chanson allemande, de R. E. Prulz, de Franz Üin-

gelstedt eide Ferdinand Freiligrath. Herwegh, né à Stuttgart le 31 mai 1817, avait d’abord étudié la théologie à l’université de Tubingue ; mais avant la fin de ses études, il retourna à Stuttgart où il devint collaborateur de la revue Europe, publiée par Lewald. Pour se soustraire au service militaire, il quitta quelque temps après le Wurtemberg et se réfugia en Suisse où il mena d’abord une existence obscure et malheureuse; la publication de ses Poésies d’un vivant qui obtinrent sept éditions coup sur coup, attira tous les regards sur lui, en sorte que son voyage à travers l’Allemagne en 1842 fut une véritable marche triomphale. Le roi de Prusse Frédéric Guillaume IV lui-même lui accorda une audience; mais il reconnut bientôt qu’il avait commis une faute, quand Herwegh lui écrivit de Kœnigsberg une lettre peu mesurée qui eut pour conséquence son expulsion du royaume. Par son mariage avec la fille d’un riche marchand israélite, Herwegh se trouva placé dans des circonstances plus favorables; bientôt après il élut domicile à Paris ; depuis lors, ses travaux littéraires furent sans importance. En 1848, lorsqu’il voulut soutenir l’insurrection badoise à la tête d’ouvriers allemands de Paris, il fournit la triste preuve qu’il y a loin d’un chantre à un héros de la liberté. — Henri Auguste Hoffmann, né en avril 1798 à Fallersleben dans le pays de Lunebourg, après avoir étudié à Gœttingue et à Bonn, montra dès 1821 ses dispositions pour la poésie et la philologie par la publication de ses Chansons et romances, comme par ses mémoires sur l’ancienne

langue et l’ancienne littérature néerlandaises. Nommé professeur de littérature allemande à Breslau, il rendit de grands services à la langue en faisant connaître d’anciens documents qu’il découvrit dans un grand nombre de bibliothèques, au prix de pénibles efforts et de longs voyages. Au milieu de ces travaux d’érudition, il trouva pourtant des loisirs pour se livrer h des œuvres d’imagination, et publia des recueils de poésies et de chansons qui ont la fraîcheur et l’animation des anciennes chansons populaires. Tout en révélant des tendances libérales, il s’était tenu jusque-là dans les bornes de la modération; il se montra moins réservé dans ses Chansons non politiques publiées en 1840 et 1841 ; cellesci renfermaient plus d’un passage de nature à effaroucher le gouvernement; aussi sa place de professeur lui fut-elle enlevée. À partir de ce moment il erra pendant des années en Allemagne, semant partout des doctrines subversives qui devaient porter fruit plus’ tard. Il finit par se fixer à Weimar et retourna à ses anciennes études philologiques. — Reinh. Ernest Prutz, né en 1810 à Stettin, étudia à Halle, et, après avoir collaboré à différentes revues, se fit connaître par des poésies lyriques, la plupart politiques, d’une valeur moindre que ses œuvres dramatiques, parmi lesquelles ses tragédies Charles de Bourbon, Maurice de Saxe, Erich XIV et surtout les Chambres d’ accouchée politiques, comédie satirique pleine de sel et d’allusions, méritent d’être mentionnées. Expulsé de Iéna, il se rendit en 1846 à Berlin, où il tint des conférences sur l’histoire

littéraire, malgré les embarras que lui suscitait la police. Depuis 1849, il est professeur d’histoire de la littérature à Halle. — Franz Dingelstedt, né •en 1814 dans la Hesse, après avoir terminé scs études philologiques, devint professeur h Cassel, puis à Foulde; en 1841, après la publication de ses Chansons d'un veilleur de nuit cosmopolite , il quitta le service de l’État, résida quelque temps à Vienne, puis à Stuttgart où le roi le nomma en 1843 conseiller et bibliothécaire et où il épousa plus tard la chanteuse Jenny Lutzer. En 1846, il fut nommé intendant du théâtre de Munich ; il occupa ensuite les mêmes fonctions à Weimar et les remplit présentement à Vienne. Ses poésies lyriques ne sont remarquables que par le sujet; sous le rapport artistique, elles ont moins d’importance que ses nouvelles, ses récits et sa tragédie la Maison de Barneveld — Freiligrath, né en 1810 à Detmold, apprit d’abord le commerce à Soest, fut commis jusqu’en 1839 à Amsterdam et à Brême, puis, encouragé par le succès de ses poésies lyriques, abandonna la carrière commerciale et se fixa à Saint-Goar sur le Rhin où, grâce à la pension que lui faisait le roi de Prusse, il put se livrer entièrement à la poésie. Maître de la langue et de la versification, Freiligrath se complaît surtout dans la peinture de régions lointaines, de l’Orient et du Midi ; il excelle dans la poésie descriptive et pittoresque. Mais on remarque partout chez lui la recherche de l’originalité, des tournures piquantes et des rimes riches et sonores. Séparé de ses amis politiques par la faveur qu’il avait acceptée

du roi de Prusse, il resta longtemps en désaccord avec lui-même et finit par renoncer à sa pension ; il entra alors dans une maison de commerce de Londres. Depuis ce temps, la poésie ne fut plus que le véhicule de ses principes politiques et sociaux. Les événements de 1848 le ramenèrent en Allemagne; mais le changement rapide des circonstances l’engagea à retourner en Angleterre.

Berthold Auerbach, israélite de la Forêt-Noire, qui avait traduit les ouvrages de Spinoza et dépeint avec un talent supérieur, dans ses Histoires champêtres, la vie paisible et monotone des habitants de la Forêt- Noire, favorisa également cette tendance démocratique et anticléricale dans son almanach populaire le Parrain. — Godefroid Kinkel, au contraire, ne fut emporté qu’en 1848 par le courant démocratique. Né le 11 août 1815, à Obercassel, près de Bonn, où son père était pasteur évangélique, il se voua à l’étude de la théologie à Bonn et à Berlin et devint ensuite maître de religion et pasteur adjoint. Un voyage en Italie, entrepris en 1837, eut pour fruit un ouvrage profond et solide, l 'Histoire des arts plastiques chez les peuples anciens, qui lui valut une chaire de professeur à Bonn; il donna également des conférences très suivies sur l’histoire de l’art et de la littérature. Son cœur très accessible à l’amour l’entraîna dans un grand nombre de tendres relations; après avoir été fiancé plusieurs fois, il finit par épouser Jeanne Mockel, femme séparée d’un libraire et marchand de musique; née catholique, elle se convertit alors au protestantisme, mais elle entraîna son mari vers

le panthéisme, qu’elle professait depuis longtemps déjà. Peu de temps avant son mariage, Kinkel écrivit, dans sa quarantième année, le plus célèbre de ses poèmes, la narration épique Othon le tireur, légende rhénane du temps de la chevalerie, pleine de grâce et de délicatesse, et remarquable par la pureté de la forme. Les années suivantes il fit paraître d’autres poésies lyriques, épiques ou pastorales. Les événements de 1848 firent de Kinkel l’un des champions de la démocratie. Il fut élu membre de l’Assemblée constituante de Berlin et se jeta dans le parti extrême, sans reculer même devant la révolte ouverte. Impliqué dans l’insurrection badoise-palatine, il fut fait prisonnier et condamné par une cour martiale à une détention perpétuelle. Après avoir éprouvé pendant un an toute la rigueur des maisons de force de Naugardt et de Spandau, il parvint à s’évader miraculeusement avec l’aide d’un ami politique et se réfugia en Angleterre, puis en Amérique. Les Récits de Godefroid et Jeanne Kinkel, qui parurent en 1849, se rattachent en partie à la réalité comme les Histoires champêtres d’Àuerbach , ou bien elles empiètent sur le domaine du conte. Jeanne Kinkel, femme intelligente et excellente musicienne, avait pris la part la plus active à la fuite de son mari ; à Londres, elle tira parti de son talent musical pour alléger les souffrances de l’exil. Elle mourut en 1858 d’une chute par la fenêtre. — Quoique conservateur, Frédéric Hebbel (né en 1813), l’un des plus éminents dramaturges contemporains, suivit aussi dans ses drames (Judith, Geneviève, Marie-Madeleine, Julie, Hérode et

Mariamne , etc.) les tendances maladives et les aberrations du jour. Ses pièces ne présentent pas le côté idéal de la vie humaine, on n’y voit point de caractères héroïques qui luttent contre les caprices de la destinée ; elles reposent sur le déchaînement de passions sauvages, sur la puissance diabolique du mal et la démence de natures perverties. Son monde est privé de joie, d’amour et de foi. Tous ces poètes et leurs imitateurs moins connus, comme Rod. Gottschall, le défenseur de l’émancipation des femmes, se trouvent sur le même terrain et tendent au même but que les philosophes négateurs dont les Annales de Halle, fondées par Arnold Ruge, furent l'organe jusqu’au moment où le gouvernement saxon les supprima pour venir en aide à la religion et à la science menacées. — Les poètes plus calmes et plus réfléchis qui voyaient le salut de l’Allemagne dans le patriotisme et l’union des princes et des peuples et qui persistaient dans leur attachement à l’Église, n’étaient en état, ni par le nombre, ni par le talent, de lutter contre les chantres de la révolution et de l’anarchie. Le plus insignifiant d’entre eux fut Nicolas Becker, de Cologne (1810-1845), quoique sa Chanson du Rhin lui valut une réputation passagère et la faveur reconnaissante des princes. Une mort précoce l’enleva à des luttes de parti au dessus de ses forces. Emmanuel Geibel, de Lubeck (né en 1815), doué d’un remarquable talent poétique, se plaça dans le camp conservateur et obtint ainsi une pension du roi de Prusse. Ses poésies harmonieuses et parfaites de forme (Voix du temps; Chants deJunius )

Zôi

respirent un profond sentiment religieux et chrétien. De concert avec Paul Heyse, l’auteur de la narration poétique Urika, de nouvelles moins étendues et du drame couronné les Sabines, il traduisit avec beaucoup de délicatesse quelques poésies populaires espagnoles. Geibel, qui avait été quelques années précepteur en Grèce, se livra entièrement à sa vocation littéraire, jusqu’au moment où il fut nommé professeur d’histoire de la littérature à l’université de Munich. L’écrivain qui se rapproche le plus de lui est Oscar de Redwitz, né en 1823 dans la Franconie, mais élévé dans la Bavière rhénane ; son épopée romantique Amaranthe eut un grand succès et rapporta à son auteur des profits et des honneurs, à cause de l’esprit catholique et de la piété orthodoxe qui y régnaient. Le romantisme sentimental se trahit encore davantage dans son poème dramatique Sigelinde, tandis que son drame Philippine Welser a été représenté avec un succès légitime sur les scènes les plus importantes de l’Allemagne.

L’Autriche, où l’on avait placé longtemps la jouissance de la vie au dessus du patriotisme et de la liberté, ne parvint pas non plus à se soustraire à l’influence du libéralisme politique sur la poésie. Sous la domination de la police de Metternich, quelques voix firent entendre des plaintes et soupirèrent après la délivrance : elles furent d autant plus écoutées qu’elles combattaient avec convenance et dignité un système de gouvernement hostile à toute libre manifestation de la pensée, et quelles cherchaient à inspirer au peuple le respect de lui-même.

Les trois poètes les plus éminents d’Autriche sont Zedlitz, Anastasius Grün et Nicolas Lenau. Le baron de Zedlitz, né en 1790 dans la Silésie autrichienne, entra au service à l’âge de seize ans et prit part à la campagne de 1809; mais bientôt après il choisit la carrière diplomatique. Ses poésies lyriques, parmi lesquelles les Couronnes d'immortelles et la Revue de minuit sont les plus connues, se distinguent par la verve et le sentiment. Ses œuvres dramatiques (Deux Nuits à Valladolid , l'Étoile de Séville (d’après Lope de Vega), Prison et Couronne, Esclave et Maître, etc.) ne sont pas moins célèbres. Zedlitz a aussi traduit heureusement le Childe Harold, deByron. — Le comte Ant. Alex. d’Auersperg, connu sous le nom d’Anastasius Grün, naquit en 1806 à Laibach, dans la Carniole; il révéla d’abord son talent poétique dans l’épopée romantique le Dernier Chevalier, série de ballades empruntées à la vie de Maximilien I er . Parmi ses poésies lyriques, les Promenades d'un poète viennois, se distinguent par la hardiesse. Après un long silence, il lit paraître le poème humoristique Niebelungen en frac, récit fantasque tiré de l'histoire des princes allemands au siècle dernier, et le Curé de Kalenberg, ancienne et joyeuse légende populaire de l’Autriche. — Niembsch de Strehlenau, connu sous le nom abrégé de Nicolas Lenau, naquit le 31 août 1802 à Csatad, en Hongrie. Après avoir terminé ses études, il entreprit de grands voyages jusque dans l’Amérique du nord et séjourna ensuite â Vienne, à Ischl et à Stuttgart. A la veille de se marier dans cette dernière ville, il fut atteint

d’une aliénation mentale qui ne le quitta plus avant sa mort (dans une maison de santé aux environs de Vienne, le 22 août 1850). Ses poésies lyriques se distinguent par l’harmonie, la richesse des images et la profondeur mélancolique du sentiment; ses grands poèmes, Faust, Savonurole, les Albigeois, renferment des beautés de détail, mais ils manquent d'unité. L’idée fondamentale de tous trois est la lutte pour la liberté religieuse et morale. Le dernier ouvrage de Lenau, le poème dramatique de Don Juan, complément de Faust, a été publié après sa mort par son ami Anastasius Grün.

Dans leurs poésies, comme dans celles d’Alexandre de Wurtemberg (1801-1844), ami de Lenau, qui suivit la même voie, on ne voit pas régner cette fougue démagogique qui veut élever sur les débris du présent un avenir qui rappelle le paradis terrestre, mais la paisible mélancolie d’uneâme oppressée, la noble lutte contre un régime illibéral et la généreuse ambition de préserver l’humanité d’une stagnation mortelle.

Les femmes ne restèrent pas en arrière de ce mouvement littéraire. Elles livrèrent à la publicité des lettres, des poésies, des romans, des descriptions de voyages, des traductions, etc. Peu d’entre elles conservèrent, comme Annette de Droste-Hulshof (1798-18o0) dans ses poésies lyriques, le sentiment intime et délicat qui appartient à la nature féminine; presque toutes oublièrent l’essence et la vocation de la femme, et se jetèrent avec ardeurdans les opinions les plus extrêmes. L’épouse de Varnhagen von Ense,

auteur de biographies et de mémoires de plusieurs personnages historiques, la juive Rachel (1771-1833), convertie au christianisme, publia les lettres posthumes de son mari, et produisit par là une grande sensation dans les classes élevées où des remarques piquantes et ingénieuses excitent plus d’intérêt que des produits de la réflexion et de l’expérience et où les attaques contre les relations naturelles passent souvent pour des marques d’une puissante individualité. — Bettina d’Arnim (née en 1783 à Francfortsur-Mein, morte à Berlin, en 1859), la sœur impressionnable et excentrique du fantasque romancier Clément Brentano, et la femme du romantique Achim d’Arnim, passa d’une admiration voisine de l’adoration pour Goethe (Correspondance d'une enfant) à la démocratie extrême qui contrastait singulièrement avec les principes de celui-ci. Une seconde correspondance, publiée dans le livre Gunderode, renferme, comme la première, un grand nombre de beautés poétiques et révèle un profond sentiment de la nature. Mais l’excessive naïveté et le ton dégagé à l’aide desquels Bettina chercha à conserver à ses ouvrages postérieurs un caractère enfantin, attestent une imagination exaltée qui devait nécessairement l’égarer. Pourtant elle conserva toujours une ardente sympathie pour l’humanité souffrante et elle la montra aussi dans les ouvrages de sa dernière période, lorsqu’elle se fut plongée dans les problèmes sociaux — La comtesse Ida de Hahn-Hahn, née en 1803, peut passer pour l’antipode de Bettina; poussée, par son penchant autant que par des con-

trariétés extérieures, à mener une existence vagabonde, elle consigna ses impressions blasées et les fruits d’une imagination surexcitée dans de nombreux romans et des descriptions de voyages. En désaccord avec elle-même et avec le monde, elle finit par chercher la paix intérieure et le repos de son âme dans une conversion au catholicisme et un ascétisme monacal, et, dans son livre De Babylone à Jérusalem, condamna comme des erreurs sa conduite et ses productions antérieures. Quoique son adversaire déclarée dans le roman Diogène, Fanny Lewald, de Koenigsberg (née en 1812), a plus d’une affinité avec elle. Juive convertie au christianisme, elle se fit connaître par des romans à tendance (Jenny, Une Vocation, etc.) et des descriptions de voyages en Italie, en Angleterre et en Écosse. Elle partagea d’abord la vivacité de conception de ses coreligionnaires Rache!, Bœrne et Heine, mais aussi leur scepticisme et l’inquiétude d’esprit qui leur faisait considérer les barrières posées par l’Église, l’État ou la société comme des restrictions de la liberté individuelle. Fanny Lewald épousa plus tard Adolphe Stalir, écrivain connu par des descriptions de voyages et des ouvrages sur l’art. — Beaucoup d’autres femmes de lettres cherchèrent à se faire une réputation dans le roman, soit par des œuvres originales, soit par des traductions ou des imitations. Mais parmi beaucoup d’autres noms, on n’a guère retenu — à côté de ceux de Caroline Pichler, de Vienne (1769-1843), et de Jeanne Schopenhauer (1766-1838), lesquels appartiennent à une période

antérieure — que ceux d’Augustine de Paalzow, auteur de plusieurs romans historiques (Godwie Castle, Saint-Roche, Thomas Tyrnau , etc.); de Fanny Tarnow (Nathalie), née en 1709; de Louise de Gall, qui épousa le romancier et critique Levin Sehucking; de la suédoise Frédérique Bremer (née en 1802), qui décrivit avec vérité la vie de famille de son pays; d’Henriette Wilhelmine Hanke, qui suivit la même direction, mais sans posséder un talent éminent. Helmine Chezy (1783-1856), d’abord très vantée, puis oubliée, appartient au romantisme : les mémoires publiés après sa mort présentent une image attrayante de son existence accidentée qui se termina à Genève. Dans le genre lyrique, Adélaïde de Stolterfoth se fit connaître par ses Chansons et Légendes du Rhin ; Louise de Plœnnies, de Hesse, par ses traductions de poésies françaises et anglaises plus que par ses propres poésies. A ces noms il faut ajouter celui de l’autrichienne Betty Paoli. Dans le genre dramatique, celui de Charlotte Birch-Pfeiffer acquit une certaine réputation, surtout par son entente de la scène ; ses œuvres, sans profondeur, n’ont d’autre mérite que d’être faciles à représenter, et, comme celles de Kotzebue, de produire une émotion passagère. Il faut encore mentionner honorablement Thècla de Gumpert, à cause de la tendance morale et des qualités solides de ses ouvrages destinés à la jeunesse.

l’art MODERNE

§ 134. Depuis le milieu du siècle dernier, l’art a pris également un essor remarquable. Comme dans l’ensemble de la littérature, on voit dans la peinture et dans la sculpture une tendance à se débarrasser du joug des règles, de la convenance et de la mode qui avaient si longtemps entravé l’élan de l’imagination. C’est surtout de l’Allemagne que partit ce mouvement. Winckelmann et Lessing, par l’étude des antiques, avaient établi de nouveaux principes d'esthétique, érigé un nouvel idéal; Goethe avait parcouru tous les domaines du beau ; le noble esprit de Schiller avait animé toutes les tentatives, toutes les aspirations idéales. Heinse, et, avec plus de succès encore, J. J. Rousseau, avaient signalé la nature comme la véritable mère et l’institutrice de tous les arts. Cette puissante impulsion ne pouvait demeurer sans influence sur une génération si ardente à rejeter les formes vieillies et à chercher de nouvelles voies. Aussi voyons-nous se produire peu à peu une floraison artistique qui se rattache dignement à celle du quinzième et du seizième siècle et qui la surpasse même par la diversité des sujets et la liberté avec laquelle ils sont traités. Car, tandis que l’art ancien était au service d’une Église dominante, l’art moderne, mûri par l’action des idées religieuses du protestantisme et imbu de notions plus générales, choisit le vaste domaine de l’histoire pour champ de son

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