‹ Histoire moderne; rédigé conformént aux programmes officiels du 31 Mai 1902. Classe de seconde A B C DChapitre 37 sur 118 · LES PAYSANS LIBRES · texte numérisé non relu

LES PAYSANS LIBRES

Les paysans libres se disting-uaient des serfs seulement en ce qu'ils avaient la faculté de se déplacer, de se marier, et de transmettre leurs biens à leurs enfants comme bon leur semblait. Mais par contre ils devaient le service militaire dont les serfs étaient exempts; ils devaient encore des redevances en argent ou en nature; ils étaient soumis aux tailles et à des corvées, comme de faucher les prés du seig-neur, de voiturer son vin, de curer les fossés de son château. En outre ils ne pouvaient récolter, vendre, acheter, avant que le seigneur le leur permît, et la permission ne venait jamais tant que le seigneur n'avait pas lui-même acheté ses provisions et vendu ses récoltes. Il faut remarquer du reste qu'aux dixième, onzième et douzième siècles les services dus au seigneur, les privilèges qu'il s'attribuait, étaient le paiement de services qu'il rendait à son tour, parexemple de la protection assurée au paysan contre l'ennemi ou les brigands.

C'est ainsi qu'étaient également justifiées les banalités, c'est-à-dire les redevances payées par le paysan pour

Une paysanne au quinzième siecle.

Photographie d'une gravure du temps.

Comme le précédent, ce dessin est extraildu Térence d'Antoine Vérard. La paysanne porte elle aussi un costume que l'on trouve encore aujourd'hui à la campagne; une coiffe à grandes ailes, fixée par un bandeau passant au haut du front; un corsage court et lacé découvrant le cou:

un tablier formant quatre gros plis; une jupe déchirée et grossièrement recousue dans le bas. Sur le bras droit unbissac semblable à celui du paysan.

A la main gauche un panier d'osier pareil à ceux où nos paysannes ramassent encore les œufs et les fruits. Une sorte de bourse suspendue à la ceinture pend lelong du tablier .

Fusag-e du moulin, du four, du pressoir, que le seigneur avait été tout d'abord seul assez riche pour faire construire. Par la suite les services cessèrent : mais les redevances, les tailles, les corvées demeurèrent, et plus rien ne les justifiant, elles parurent justement odieuses aux paysans.

Les paysans habitaient des maisons basses, le plus LA VIE souvent construites en torchis, un mortier d'ar-

DU PAYSAN o-iie et de paille hachée. La toiture était habituellement en chaume : d'où le nom de chaumière ou de chMimiuc donné à la maison. Elle ne comprenait guère qu'une seule pièce, avec une large cheminée, où l'on pouvait s'asseoir de chaque côté du foyer, comme on fait encore chez beaucoup de nos paysans. Les fenêtres, quand il y en avait et que le jour n'entrait pas simplement par la porte, étaient fermées par des volets pleins, en bois, parce que le verre de vitre coûtait très cher. Pour tout mobilier une huche ou coffre, servant à la fois à pétrir le pain et à serrer les vêtements; un lit, c'est-à-dire une planche sur des tréteaux, avec un sac rempli de menue paille pour matelas. Des bottes de paille servaient de sièges; la vaisselle se composait de plats et d'écuelles de bois. Les jours de fêle on jonchait d'herbe fraîche le sol en terre battue qui tenait lieu de plancher.

Beaucoup de paysans travaillaient la terre à la bêche et à la pioche, parce qu'ils étaient trop pauvres pour avoir des bêtes de labour. Les charrues étaient le plus souvent en bois. Elles écorchaient à peine le sol et, par suite, la terre produisait infiniment moins qu'aujourd'hui. Aussi les famines étaient-elles fréquentes au Moyen Age. Au onzième siècle il y eut quarante-huit années de disette en soixante-treize ans. On compte onze famines sous le règne de Philippe Auguste à la fin du douzième et au commencement du treizième siècle. L'une d'elles dura quatre années; les gens, dit un chroniqueur. « mouraient par milliers de milliers ». (1195-1199).

Du douzième au quatorzième siècle la condition des DISPARITION paysans, les serfs et les libres, s'améliora et le ser- DU SERVAGE yage disparut presque complètement.

Cette transformation résulta de causes multiples et d'abord du sentiment religieux, que les Croisades réveillèrent ou exaltèrent ; on commença à penser que « formée à l'image

LA SOCIÉTt. <,:,

de Dieu, toute créature humaine devait être franche. » D'autre part les seigfneurs pour partir en Croisade eurent besoin d'argent. Dans la suite, beaucoup comprirent que leur intérêt bien entendu était de laisser le paysan travailler en paix et de bon cœur; ils furent ainsi conduits à vendre ou à donner des libertés à leurs serfs. Ceux-ci obtinrent que la taille fut fixée invariablement comme l'était le cens : cela s'appela s'abonner. Ils achetèrent le droit de se marier où et comme il leur plairait. Beaucoup achetèrent même leur affranchissement complet. Dès la fin du douzième siècle, il n'y avait plus de serfs en Normandie. Au treizième siècle, les afi"ranchissements se multiplièrent dans tout le royaume. Au début du quatorzième siècle un fils de Philippe le Bel. Louis X, invoquant « le droit de nature » qui est que chacun « naisse franc », en réalité par besoin d'arg-ent. aff'ranchit moyennant finances les serfs du domaine royal. 11 invita du même coup tous les seigneurs du royaume » à prendre exemple de lui ». L'appel ne fut pas entendu de tous, et ce fut seulement au milieu du quinzième siècle, sous le règne de Charles VII, et la g-uerre de Cent Ans terminée, qu'eurent lieu les derniers g^rands affranchissements.

Quant aux paysans libres, en même temps que les serfs et comme eux à prix d'arg-ent, ils avaient obtenu des réductions de corvées et de redevances, parfois l'abolition d'une partie des banalités, enfin des exemptions partielles du service militaire. A la fin du quinzième siècle, la paix rétablie en France, les rois étant assez forts pour assurer presque partout le maintien de l'ordre, le paysan Français voyait commencer pour lui une période d'aisance relative.

Aux prog-rès dans la condition des paysans corres- BOURGEOis pondirent les progrès dans la condition des habitants

des villes.

Nombreuses et riches au temps de la domination romaine, ruinées pour la plupart par les premières invasions barbares, les villes pendant la période de paix du règne de Charlemag-ne avaient en partie recouvré leur ancienne prospérité. Mais les invasions du neuvième siècle les avaient de nouveau fait tomber à rien et se contracter sur elles-mêmes derrière les murs d'une étroite enceinte. D'autre part, quelques gros villages s'étaient entourés de fortifications : on les appela Bourgs, d'où le nom de Bourgeois donné aux habitants. Villes et bourgs furent

comme de iirands châteaux forts, et comme les châteaux forts, eurent leur seigneur, lévêque, ou le comte. Certaines villes appartenaient même à plusieurs seigneurs à la fois, par exemple à l'évêque et au comte.

Comme les paysans, les bourg-eois étaient soumis à des redevances, à des tailles et à des corvées: comme aux paysans, la justice leur était rendue par le seigneur, et c'est au seigneur qu'étaient payées les amendes fixées arbitrairement par lui. Toutefois les bourgeois souflFrirent moins que les paysans de l'arbitraire seigneurial, parce qu'ils n'étaient pas isolés. La masse de la population des villes était formée par les marchands et les artisans. Or, les uns et les autres se groupaient en associations, ghildes, hanses, corporations. Ainsi réunis, ils étaient en état de s'entr'aider et présentaient une force avec laquelle le seigneurdevait compter.

On appelait artisans ceux qui, patrons ou ouvriers,

ARTISANS ET exerçaient un métier manuel, une industrie, on disait

CORPORATIONS alors un art. Dans chaque ville les artisans de même

métier étaient généralement réunis dans un même

quartier ou une même rue, comme encore aujourd'hui en

Orient. Ils se groupèrent d'abord en associations religieuses ou

< confréries », pour honorer un même patron, cest-à-dire un même

protecteur choisi parmi les Saints qui. d'après la tradition,

avaient exercé le métier. Au lien religieux s'ajouta vite le lien des

intérêts du métier, et la conrYérie se transforma en corporation.

La corporation était un syndicat auquel l'artisan était absolument obligé de s'affilier s'il voulait exercer son métier. Elle avait ses chefs élus, les jurés, syndics ou prud'hommes; ses règlements ou coutumes; sa caisse, alimentée par les cotisations de ses membres et qui servait à donner des secours aux orphelins et aux ouvriers vieillis ou infirmes.

Nul ne pouvait exercer le métier s'il n'avait été d'abord, pendant un temps dont les règlements fixaient la durée, apprenti chez un patron. D'apprenti on dexenaii compagnon, c'est-à-dire ouvrier. L'ouvrier pouvait devenir maître, c'est-à-dire patron, après avoir passé un examen devant les jurés, et fabriqué un chef d' œuvre , c'est-à-dire quelque ouvrage du métier difficile à e.xécuter.

Les règlements de la corporation déterminaient les conditions du travail. Ils interdisaient par exemple de travailler après le

LA SOflKTI':

coucher du S(;lcil. a la luniicix". par crainte ^pic l'ouM'a^e ne fût mal fait et par peur d'incendie. I,e patron el ses ouvriers, qui rarement étaient plus de quatre ou cinq, travaillaient ensemble, souslesyeux «..es clients dans d'étroites pièces toutes grandes ouvertes sur la rue, et qui servaient à la fois d'atelier et de mag-asin. Les jurés comme les inspecteurs du travail aujourd'hui, venaient visiter les ateliers, examiner l'ouvrag-e et frappaient d'amendes, qui allaient grossir la caisse de secours, ceux qui violaient les règ"lements.

De mé-

MARCHANDS me que

ET HANSES les artisans, les marchands avaient leurs associations. Les marchands en effet ne se bornaient pas à la vente des produits dans leur ville. Ces produits, il fallait les aller chercher ou les porter au dehors.

Les routes étaient rares, périlleuses : Ton risquait d'y être rançonné par les brig:ands ou par les seigneurs dont on traversait les domaines. Delà, pour mieux se défendre, la formation de g-hildes ou de hanses. 11 en fut de très puissantes : telle la hanse des Marchands de l'eau A. MALET. — Histoire moderne. '

Ux OUVRIER AU QUINZIÈME SIÈCLE.

Photoo-raphie d'une gravure du temps.

Tailleur de pierre; fragment d'une gravure illustrant l'édition de la Cité de Dieu de saint Augustin, traduite par Raoul de Prestes et imprimée- par Jean du Pré, le premier éditeur français qui ait publié des livres illustrés (i486). Au milieu d'un chantier encombré de pierres de toutes dimensions, l'ouvrier achève de tailler un bloc au profil assec compliqué. La blouse, serrée par une ceinture nouée dans le dos, est ornée de crevés et laisse passer le col du vêtement de dessous. Sur les cheveux longs, un chaperon, sorte de casquette dont les bords relevés pouvaient se rabattre de façon à couvrir le front, les oreilles et tout le derrière de la tête. Le dessinateur a bien observé et fidèlement traditit le mouvement du tailleur de pierre qui, dans l'effort nécessité par le maniement du lourd marteau, se soulève et oscille sur la pointe des pieds. A terre, divers outils, compas, masse, ciseau, équerre, etc.

HISTOIRH: .MODEllXE.

ROITIOVES Al' QUINZIÈME SIECLE-

Photographie d"nne miniature du Livre du goiivernemeut des Princes, de Gilles de Rome. Bibliothèque de l'Arsenal.

Au Moveii .'lire, patrons et ouvriers trjvjilUient ensend'le, sous lesyeux du futlic dans les l^outi..]ues grandes ouvertes, que des aui ents protégeaient du soleil et de la pluie. A gauche boutique de tailleur; le patron, en costume mauve, coupe un vêtement : un ouvrier coud, accroupi à la turque sur la table, position traditionnelle du tailleur. A droite une pâtisserie; le mot « Hypocras» peint sur la tente qui tombe de l'auvent, annonce qu'avec les gâteaux on rend des rafraîchissements : c'est l'équivalent de nos inscriptions ' glaces et sorbets '. L'Iirpocras était un mélange de vin et de miel, aromatisé avec de la cannelle. Eu arrière, boutique de barbier : quatre plats à barbe — des plats de cuivre — suspendus à une potence au-dessus de la boutique, servent d'enseigne. Le barbier rase un client assis, une serviette autour du cou. Au fond de la rue, boutique de pelletiers ; des fourrures sont exposées sur l'étal. Deux bourgeois, l'un en longue houppelande rose, l'autre en tunique bleu clair, passent en causant. Le miniaturiste a étrangement écrasé les maisons, .surtout au premier plan, oii les étages sont réduits à rien. On retrouve cependant dans son dessin les traits car.ictéristiques de constructions du Moyen Age, tels qu'ils apparaissent dans les maisons de ce lenif-s'^qui subsistent encore, par exemple, à Lisieux.

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