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Histoire monumentale de la France

DANS l’histoire de l’architecture que nous présentons au public soucieux des gloires de la patrie française, nous nous efforcerons assidûment de remplir les conditions qu’impose aujourd’hui un pareil sujet.

Une histoire monumentale pour n’importe quel pays doit être, en effet, raisonnée, et ne point s’en tenir à de plus ou moins longs développements sur les variations de l’art d’une époque à la suivante, accompagnés simplement de dates, de descriptions, de comparaisons, de synchronismes.

L’architecture n’est pas un art libre. Beaucoup plus que ses sœurs la sculpture et la peinture, elle est régie par des lois qui la contraignent. Elle fut, à son origine, un art usuel, elle reste par excellence un art usuel. Elle est assujettie aux programmes de la vie matérielle, de la vie publique, de la vie religieuse, et c’est, en dernier ressort, aux types et aux motifs créés pour la satisfaction de ces programmes que les monuments purement commémoratifs ou décoratifs empruntent leurs formes. Elle est assujettie plus étroitement et plus universellement encore aux lois physiques, à celles de la pesanteur tout particulièrement. L’édifice sort de la terre et il tend de lui-même à y retomber. Il a pour but primordial de clore et d’abriter l’homme et les objets

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mobiliers qu’il possède individuellement ou collectivement; il a pour organes primordiaux le mur et la couverture. Et le mur n’a pas pour unique fonction de circonscrire et de clore un espace déterminé; c’est lui qui supporte les couronnements, voûtes, plafonds ou charpentes à l’intérieur, les corniches, terrasses ou toitures à l’extérieur. Ce sont les couronnements aussi qui commandent la force et les dispositions du mur, et c’est pour eux tout d’abord que furent institués la colonne et le pilier, appelés soit à venir au secours du mur lorsque celui-ci était insuffisant, soit à le remplacer lorsqu’il y avait lieu d’obtenir des espaces libres, des dégagements ou d’agréables perspectives.

La manière dont les lois ont été observées, dont les nécessités ont été entendues, dont les programmes ont été conçus et remplis, a été diverse suivant le génie de chaque pays, ses croyances, ses traditions, sa situation géographique, son climat, ses voisinages, ses vicissitudes politiques, suivant les matériaux qu’il retire de son sol ou qu’il peut commodément se procurer. De là des architectures si nombreuses et si différentes à travers les âges et à travers le monde.

Mais tout art achevé est destiné à instruire, à élever l’esprit, à prendre pour l’âme un langage, à flatter le regard, à témoigner de la richesse d’un peuple ou de la magnificence d’un monarque, d’une association, d’un citoyen. C’est pour cela que, dans l’architecture, on reconnaît, sans que la séparation soit toujours bien tranchée et bien absolue, deux éléments constitutifs : la structure ou construction proprement dite, résultat direct et brut de l’entassement et de la juxtaposition des matériaux simplement taillés; la décoration, qui complète, corrige, polit, agrémente cet amas inculte et appose à l’œuvre utilitaire le cachet de la beauté. Pour être moins que la structure solidaire des lois physiques, géographiques, historiques, des nécessités et des programmes, la décoration n’est pas pour cela indépendante et livrée aux caprices individuels. Elle doit dériver logiquement et méthodiquement de la structure, demeurer sous sa tutelle, s’inspirer d’elle, ne pas la contrarier, la cacher ou la dissimuler. C’est de cette union loyalement et fidèlement gardée que la décoration tire le plus clair de sa valeur. C’est à ce prix que se réalise dans l’architecture la définition souvent

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donnée du beau artistique : Splendor veri, « ia splendeur du vrai ». Le vrai, c’est la structure; l'achèvement, l’épanouissement, la splendeur de la structure, c’est la décoration.

Voilà, théoriquement, les conditions requises d’une architecture sage et méthodique. Pratiquement, elles ne sont pas toutes d’une rigueur telle, que les instincts élevés et les aptitudes inventrices d’une race, d’un atelier d’artistes, d’un homme, ne puissent assez largement se mouvoir dans ces limites. Il est des peuples qui par la structure nue ou accompagnée d’une décoration rudimentaire sont parvenus à réaliser des effets remarquables : les pyramides d’Egypte, les aqueducs romains comme notre Pont du Gard, nos massives forteresses du moyen âge sont là pour le montrer. D’autres peuples ont interprété ces lois avec une habileté supérieure; d’autres se sont dressés en face d’elles, les ont prises corps à corps afin de détourner leurs effets gênants ou de les faire concourir à des manifestations nouvelles et fécondes. Mais, pour qu’un pays atteigne un rang éminent dans la pratique de l’architecture, il est toujours indispensable qu’il parte de la nature et du sens commun, qu’il évite de borner la structure à des imitations arbitraires de formes exotiques et la décoration à des placages mensongers.

Deux grands principes de structure ont présidé aux évolutions de l’art de bâtir.

De ces deux principes, tirés de l’ordre physique, celui qui est le premier logiquement, s’il n’est pas nécessairement le plus ancien, est le principe de la stabilité inerte (l’expression est de Viollet-le-Duc, avec une signification légèrement différente), ou de la ligne droite, et peut se formuler ainsi : Pression verticale et perpendiculaire d une traverse horizontale sur ses supports. La traverse de pierre est appelée architrave , si elle relie ou deux colonnes, ou deux murs rapprochés, ou une colonne à un mur; linteau, si elle surmonte une baie; et, dans l’acception la plus générale, plate-bande; la plate-bande dilatée, soit en pierre, soit le plus souvent en bois, c’est le plafond.

Le second principe est celui des poussées obliques, ou de la ligne courbe, et peut s’énoncer de cette manière : Pesanteur ou pression

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agissant en partie obliquement et latéralement, et contenue soit par une masse qui l’étouffe, soit par une pesanteur ou une pression agissant en sens contraire qui la neutralise. Dans ce dernier cas, le principe des poussées obliques devient le principe d’équilibre, lequel a été conduit plus loin encore par le principe d’élasticité, que caractérisent les pressions travaillant les unes contre les autres en tout sens, et maîtrisées par des systèmes de membrures n’ayant que le volume nécessaire à une résistance efficace.

La ligne courbe, dans le principe des poussées obliques, est celle que décrivent la voûte et l’arc. Quant à leur situation relativement au second principe, quant à leurs propriétés, l’arc et la voûte ne sont qu’une seule et même chose, et ce que nous disons de l’une dans cet exposé technique peut aussi être entendu de l’autre. L’arc est la tranche d’une voûte réelle ou imaginaire, tranche délimitée par deux lignes ordinairement parallèles; la voûte est, par contre, un arc dilaté s’étendant sur les vides d’un édifice.

L’arc est plus exigeant que la plate-bande, la voûte plus exigeante que le plafond. Le plafond et la plate-bande n’imposent que leur poids; la voûte et l’arc imposent à la fois leur poids et leur poussée. De plus, la voûte commande le plan d’ensemble des supports qu’elle réunit, et qu’elle tend à assouplir à sa forme normale; tandis qu’il est ordinairement facile de jeter un plafond sur l’espace le moins régulier.

La poussée, effet essentiel de la voûte et de l’arc, tient surtout à leur appareillage. Un arc étroit, taillé dans un monolithe, n’a pas de poussée, n’étant en réalité qu’un linteau concave. Mais, de sa nature, l’arc est destiné à relier ensemble deux points qui ne pouvaient l’être par un seul bloc de pierre, soit à cause de leur trop grande distance, soit parce que les ressources géologiques du pays ne permettaient de jeter entre, même s’ils eussent été plus rapprochés, qu’une juxtaposition de matériaux de petit échantillon, soit par des considérations locales ou personnelles de goût et d’harmonie compatibles avec la logique.

L appareil est l’ensemble des pièces composant la maçonnerie. L’appareil normal de l’arc est formé, non à’ encorbellements, c’est-à-

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dire de pierres avançant les unes sur les autres, mais de claveaux , c’est-à-dire de pierres (la brique se rapproche le plus possible de cette disposition) de largeurs régulières ou variables, dont les joints tendent vers le centre de la courbe ou, s’il y a plusieurs centres, vers l’un ou l’autre de ceux-ci. En épaisseur, les claveaux sont assemblés sur une même ligne générale, non seulement à 1 intrados ou côté intérieur de l’arc, mais aussi à Y extrados ou côté extérieur; c’est, par conséquent, porter atteinte à l’indépendance de F arc et troubler son rôle dans la construction, que de l’emboîter dans un parement de mur comme se le sont permis si souvent les époques romaine et moderne, et, très exceptionnellement, le moyen âge.

Les claveaux normalement appareillés tendent à jouer les uns sur les autres et à se repousser réciproquement. Le mouvement vient surtout des claveaux supérieurs, qui, pour se faire de la place, écarteraient les claveaux adjacents si ceux-ci n’étaient soutenus, et par eux, quoique de plus en plus faiblement, les autres claveaux jusqu’aux sommiers , ou parties inférieures, de l’arc. Ces parties inférieures, qui se rapprochent le plus de la ligne verticale, sont donc les moins sollicitées par la poussée; et, de même, plus l’ensemble d’un arc se rapproche de la verticale, moins il y a d’effort oblique sur ses côtés. Ainsi l’arc brisé ou tiers-point, dit à tort « ogive », est le plus solide; l’arc demicirculaire ou plein cintre est d’une solidité moyenne.

Souvent une inconséquence, qu’autorisent la pénurie de matériaux de très grand échantillon et la difficulté de les hisser, fait que des plates-bandes ou des linteaux, au lieu d’être monolithes, sont composés de pièces appareillées en coin, comme dans les arcs; ceux-là n’offrent de sécurité qu’à la condition d’être assez épais, de telle manière que les claveaux se pressent et se soutiennent mutuellement sur plus de longueur.

Une poussée, qui ne peut être verticale, ne peut guère davantage être horizontale, ni résulter d’une ligne horizontale. Une traverse n’agit donc pas, ou n’agit que très insensiblement, sur ses côtés; mais elle peut, fût-elle monolithe, se rompre et se précipiter dans le vide, si la masse qui est au-dessus est trop considérable et les points d’appui trop éloignés.

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L’arc vient alors opportunément au secours de la plate-bande, car il a parmi ses propriétés utiles celle de reverser sur ses côtés le poids des maçonneries qui le surmontent. 11 décharge et soulage d’autant ce qu’ii encadre, et de là son nom d’arc de décharge. La plate-bande n’a plus à supporter que le fragment de mur laissé entre elle en bas et l’arc en haut, pourvu que celui-ci fasse parpaing, c’est-à-dire traverse la muraille de part en part.

Quand l’arc de décharge n’est employé que comme tel, comme nécessité de construction, il est sans relief, sans moulure, et n’est qu’un artifice d’appareil, se confondant avec le parement du mur. Mais, souvent aussi, il se rattache, avec des profils ou des ornements à lui, à une ordonnance d’architecture, et son rôle s’en augmente, puisqu’il est à la fois usuel et décoratif. Capable de soutenir à lui seul ce qui pèse sur lui, il fait que ce qui est au-dessous ne concourt plus ou concourt très peu à la solidité de l’édifice : toute portion de mur limitée, à ses assises supérieures, par un arc de décharge, peut à volonté être évidée, amincie, même supprimée. Le moyen âge a mis singulièrement à profit la propriété que nous signalons.

Dans le premier degré du principe des poussées obliques, la poussée de l’arc ou de la voûte est éteinte par une masse latérale à large assiette, telle qu’un mur épais, un gros pilier, un contrefort. Dans le second degré, dit proprement principe d’équilibre, à la poussée on applique la contre-poussée. Celle-ci est donnée, à travers le vide, par un autre arc (ou une autre voûte). Il n’est pas de rigueur que l’arc contrebuteur égale en dimension et en force l’arc contrebuté, le supplément de force étant fourni par le volume, quoique réduit, du plein qui est entre eux; d’autre part, la poussée pratique, réelle, est loin d’être aussi délicate que la poussée théorique : le frottement des claveaux les uns contre les autres et l’adhésion des matériaux entre eux retardent déjà les glissements, les dislocations, et font que le calcul des résistances peut se passer de l’exactitude absolument mathématique, très difficile à obtenir.

Mais pour qu’un arc maîtrise efficacement un arc voisin, il faut qu’il soit à la même hauteur, ou du moins pas trop au-dessous. S’il en

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