L’ARCHÉOLOGIE MÉDIÉVALE ET LES MONUMENTS HISTORIQUES
C’EST durant et aussitôt après la Révolution française que le mépris du moyen âge a porté ses fruits les plus amers.
La Révolution se fit vandale et iconoclaste par haine d’un passé dont on voulait effacer les vivants souvenirs.
Ne r accusons pas seule, néanmoins, des pertes qui, pendant plus de trente ans, de 1790 à 1820 et au delà, réduisirent de moitié notre patrimoine monumental. Ses fureurs, en réalité, ne furent que passagères ; elles cessèrent dès que les pouvoirs publics ne furent plus à la merci des sectaires et des violents, et qu’au milieu d’eux purent être écoutés les conseils de la tolérance et de la justice. La Convention, qui avait décrété la violation des sépultures royales, et des mutilations de toutes sortes dans les églises conservées au culte, se laissa amener à des sentiments plus favorables par deux hommes courageux et éclairés : l’abbé Grégoire et Alexandre Lenoir. Celui-ci obtint d’ouvrir à ses frais un dépôt où seraient recueillis les tombeaux de Saint-Denis et d’autres œuvres d’architecture et de sculpture en danger de périr, et de ces précieuses épaves il forma le premier musée d’art national, qui subsista jusqu’en 1816 sous le nom de a Musée des Monuments français » ; son exemple suscita des bonnes volontés dans les villes de province. Celui-là, qui fut, dit-on, le créa-
APPENDICE
teur du mot « vandalisme », d’application, hélas! si fréquente alors et depuis, se constitua l’avocat chaleureux de nos monuments devant l’assemblée souveraine et obtint pour eux quelques décrets protecteurs.
M ais ni la Convention ni les municipalités n’étaient guère désormais en état d’arrêter les dévastations, qu’il était parfois de l’intérêt plus ou moins bien entendu des communes d’encourager ou de commettre. Le sort définitif de nos monuments, de par les actes mêmes de la Révolution, échappait presque toujours aux gouvernants, et voilà pourquoi, en des cas nombreux, la Révolution n’a été qu’indirectement responsable.
Par suite de la fermeture des couvents, de la confiscation des châteaux, de la suppression de beaucoup de paroisses, quantité d’édifices furent a vendus nationalement », suivant le langage officiel de l’époque, et tombèrent, généralement à très bas prix (le château de Pierrefonds fut adjugé pour quinze francs), aux mains de spéculateurs pressés de tirer le meilleur parti possible, au profit de leurs intérêts matériels, des constructions qu’ils n’avaient achetées que pour cela. Lorsque ces bâtisses purent, sans trop de dépenses, être accommodées à quelque destination nouvelle, on les épargna; mais, si elles se trouvèrent impropres à tout usage, on voulut que du moins les matériaux ne fussent pas laissés improductifs. 1 rès souvent à la valeur des matériaux s’ajouta celle des emplacements, et il arriva, surtout dans les villes, que celle-ci fut la plus appréciée. Et le marteau du démolisseur prit une activité que jusque-là n’avaient jamais connue ni la truelle du maçon ni le rabot du charpentier.
Des édifices, de premier ordre, sinon toujours par l’ampleur de leurs dimensions, du moins par le luxe et le caractère de leur architecture ou de leur sculpture, furent sans scrupule jetés bas au milieu de populations aussi impassibles que les vandales eux-mêmes. Ainsi périrent, entre autres, les cathédrales de Cambrai, d’Arras, de Boulogne, d’Avranches (celle-ci tomba d’elle-même faute d’entretien), de Mâcon et à moitié celle de Tulle; Saint-Pierre de Cluny, la plus vaste et la plus complète des basiliques romanes; Saint-Martin de
APPENDICE
Tours, qui le cédait de fort peu à Cluny; Saint-Martial de Limoges, l’église la plus importante du Centre de la France; les églises de Charroux, en Poitou, de Déoîs, en Berry, de Saint-Lucien, près Beauvais, qui nous eussent fourni sur l’histoire de l’art des lumières inappréciables; Saint-Nicaise de Reims, qui eût été un témoignage non moins précieux de la science des architectes gothiques; les églises abbatiales célèbres de Jumièges, Saint- Wandrille, Saini-Bertin de Saint-Omer, Saint- Aubin d’Angers, Saint-Jean-ès-Vignes de Soissons, qui ne nous restent qu’à l’état de belles ruines ; sans parler de tant d’églises cisterciennes que distinguaient fa pureté et l’élégance du style ; des cloîtres dont trois admirables dans la seule ville de Toulouse; des églises paroissiales surtout à Paris où le nombre des paroisses fut diminué des deux tiers ; des châteaux princiers de la Renaissance et des deux siècles qui l’ont suivie.
Il y eut cependant des cris d’indignation ; il y eut des protestations qui, bien que presque toujours impuissantes, ne furent pas inutiles en dehors de leur objet direct. Nous avons déjà cité deux hommes généreux, Lenoir et Grégoire. Ils trouvèrent des échos, non seulement à la Convention, mais au sein de l’opinion publique, dans laquelle s’accentua peu à peu un salutaire revirement.
La haute littérature , représentée par les romantiques , vint bientôt prêter son aide. Les écrivains, moins enfermés dans l’admiration de l’antiquité, accordaient à côté d’elle au moyen âge une place honorable. Dans son Génie du christianisme, paru en 1802, Chateaubriand exaltait les beautés poétiques de nos cathédrales. Dans ses Odes et Ballades, en 1826, Victor Hugo stigmatisait les excès des spéculateurs et enveloppait ces tristes personnages dans la dénomination commune de « Bande noire », qui, comme le mot « vandalisme », est restée. Cette Bande noire guettait, en 1820, la merveille de notre Renaissance, le château de Chambord, qui allait être démoli, lorsqu’une souscription fut organisée dans toute la France pour le racheter et l’offrir en cadeau de baptême au duc de Bordeaux, petit-fils de Charles X. D’autres monuments furent sauvés ou la destruction en fut arrêtée.
APPENDICE
On ne pouvait veiller ainsi sur nos édifices du moyen âge sans être amené à les étudier en eux-mêmes et dans leur généalogie. Les premiers travaux décisifs furent faits en Normandie, où M. de Gerville, de 1815 à 1820, traçait d’ une main sûre quelques lignes d’une classification que M. de Gaumont, le véritable fondateur de l’archéologie médiévale, acheva et développa brillamment dans son cours professé à Caen de 1830 à 1832, dans ses ouvrages didactiques à partir de 1823. il ne fut pas seulement le fondateur de l’archéologie médiévale, il en fut l’apôtre infatigable; pour la répandre il fonda, de 1834 à 1836, une revue périodique de premier ordre, le Bulletin monumental , la Société française d’archéologie pour la conservation et la description des monuments historiques, dont le siège reste à Caen, et les Congrès archéologiques, tenus tour à tour dans une ville importante de France. Congrès, Société et Bulletin prospèrent plus que jamais, après trois quarts de siècle, entre les mains du quatrième successeur de M. de Caumont, M. Eugène Lefèvre-Pontalis, qui est en même temps professeur d’archéologie à l’École des Chartes.
Ce cours d’archéologie de l’Ecole des Chartes, bien qu’existant avant Jules Quicherat, est bien, par le rôle qu’il a pris, la création de ce grand homme, qui fut appelé à le professer, d’abord comme maître répétiteur, en 1847. Son premier successeur, M. Robert de Lasteyrie, a donné à ce cours, déjà si supérieurement professé, toute son action extérieure. Aujourd’hui, il n’est plus permis à un archéologue d’ignorer l’enseignement de l’Ecole des Chartes et de ne pas tenir compte de la profondeur et de la précision qu’il a données à l’étude historique et technique de nos vieux monuments. D’autres cours d archéologie médiévale ont été institués au Collège de France, à la Sorbonne, à l’Ecole des Beaux-Arts, à l’Ecole dite du Louvre, dans plusieurs Universités régionales, rendant les plus éminents services, de même que le Musée de sculpture comparée créé par la troisième République au palais du Trocadéro, à Paris, et qui est aussi au premier chef un musée d’architecture.
Les noms de Caumont et de Quicherat ont dominé le dernier siècle. De pair avec eux va celui de Viollet-le-Duc, architecte, et
APPENDICE
surtout incomparable écrivain et dessinateur d’architecture, qui révéla à ses contemporains la valeur logique et scientifique de l’art du moyen âge, pour lequel on n’avait d’abord éprouvé qu’une admiration en quelque sorte instinctive.
Au second rang, en tant qu’archéologues, ont brillé d’autres savants, écrivains ou artistes parmi lesquels ne seront jamais oubliés Emeric David, Ludovic Vitet, Gaiîhabaud, Albert Lenoir, Montalembert, Michelet, EIcnri Martin, Mérimée, Didron, Ferdinand de Guilhermy, Georges Bouet, Alfred Ramé, Félix de Verneilh, Adolphe de Dion. Victor Hugo fut un archéologue d’inspiration, mais d’inspiration sublime. Dans ses Odes et Ballades et surtout dans Notre-Dame de Paris, il fut un des défenseurs les plus écoutés de nos richesses monumentales.
Il ne suffisait pas d’étudier et de prôner en des accents convaincus nos vieux monuments; il fallait assurer leur sort. Le gouvernement français les prit sous sa sauvegarde. On groupa sous la dénomination de « monuments historiques » ceux qui présentent un réel intérêt au point de vue de l’histoire de l’art, et ceux qui sont parmi les gloires de leur époque et de leur pays. Pour présider à leur entretien, fut créée en 1837 la Commission des Monuments historiques, à laquelle on a pu reprocher d’avoir, surtout sous le second Empire, autorisé des reconstitutions inutiles, inexactes ou tout au moins hasardeuses; elle n’a pas néanmoins, dans l’ensemble, failli à sa noble mission, et elle a droit, comme tous les hommes éminents cités plus haut et ceux qui les continuent, à la reconnaissance des Français sincèrement attachés à tout ce qui fait la supériorité de leur patrie.