‹ Histoire morale des femmes (volume 2)Chapitre 17 sur 124 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

l'éducation

L'expérience est une bonne maîtresse d'école pour la théorie. Préoccupé de la question si délicate de l'éducation des filles, je me rendis un jour chez un philosophe pratique de mes amis qui élève ses enfants lui-même à la campagne. Quand j'arrivai, il se promenait dans son jardin avec le comte de B..., jeune homme de vingt-huit ans environ, ennemi-né par la tournure de son esprit de toute idée de réforme, et apportant dans la conversation ce laisser-aller railleur et ce bon sens de surface qu'on prend si souvent pour de la raison. J'allais amener l'entretien sur le point qui m'intéressait, et déjà Y\Ti§\sffivs»»Rfe

40 r.A ?ir.r*B.

de VMwc^i'ifnn privt^, poiir 1^ filles, la nallité de Tétlvc»tioii pnNiqtM^ rlevm);)ienr. le sujet du dÎKCOurs. quanti an d/*tonr d'une Mée. not» entemiimes me ?oix iraiehe et jeiinrt rjnl afic^lait: « Mon pèref mon p^e! — Me» smûs, dif n<>trr! h/»te en riant, avant tout les affaire» sMeoses; ma ^ilie m'appelle, j'y vai:%. » Il <« leva, en effet, prêtant |V>rr»ille Pt <thepehant k reconnaître de rpiel eiké venait la voix. ToTit ^ eoTip un hniit de feuilles firoisfi^ et de» pas /ffir «/» raf»profh/TeTit raf^idement annoncèrent Tarrivée du n/nivel auditeur ; imiia le» branches les plus basses /(ifi frrrmaîent. vomwf^ nue, salle de Terdure s'écartèrent, et au milieu de nous snufa lé^^rement une grande jeune Olle de quflfiirxe ans qui HVrj'ia : « Mon père, viens donc rrie... » l^a parole s'arr^^ta sur ses lèvres lorsqu'elle nous Hpfrçul. Klle Icniclinil. h re moment qui sépare pour les f'iMnines renlnnce de rndolescencc, moment difficile, ofi les lininmes comnienront à les saluer avec respect, et où ce respect lo"^ emharrasse fort. Aussi, un peu confuse de sa lini<9que enf nV. la jeune arrivi^e se tenait silencieusemenf au milieu de nous, tandis que son père (ces pères ne son! qu'orgueil), heureux de la voir si belle, et heureux encoit» de la faire \'oir. ne se hâtait point de la tirer d>mliarra<(. Knfin : « FJi bien, grande enfant, lui dit-il, que me \*oulais-lu donc? — Je ne te \'oulaîs rien, mon |[V^. — JVtais bien oorkiin de ta réponse: et c'est parce que tu ne me xi^ux rien que tu es arrivée ici. courant si fort que fu ne pe^ix pas encore repr>eiidre haleine. Voyon*^. pourquoi xvnais-tu? — Mon père, répondit-elle M !«e rassurant a5«e7 \itie. orvume tontes oelies à qui ('on n'enseigne point l'eml^rrasw je \iens te demander de ta part de ma mèrecombien de distance nous den»s «ntre Saivroe ec l-raiwe^. -— > Tu trowweras lecahnl

écrit dans mon cabinet, près de la sphère céleste. Vdi mon enfant. » La jeune fille s'éloigna.

« Mon ami, dit le comte avec étonnement, pounjuoi votre fille est-elle venue vous demander la distance de Saturne à Uranus?

l'hôte (rûifU).

Pour le savoir, mon ami.

LE COHITS.

Sans doute; mais à quoi bon?

l'hôte.

Pour établir sur notre terrasse avec des proportions exactes son petit système du monde.

LE COâiTE.

Comment, son système du monde?

l'hôte.

Ne vous ai-je pas conté cette mienne invention? J'en suis cependant très-fier. Quand j'eus montré à ma fille les premiers principes de l'astronomie...

LE COMTE

Votre fille sait l'astronomie 1

l'hôte.

Non pas, non pas, elle l'apprend; nous n'en sommes encore qu'au premier cours, mais demain nous commencerons le second. Lors donc que les principes fui'cnt à peu près sus, j'imaginai, pour qu'elle ne les oubliât pas, de planter sur notre terrasse...

LE COMTE

Voyons, vous raillez, n'est<îe pas? Que voudriez-vous que votre fille fit de l'astronomie?

Ce qu'on fait de toutes les sciences; ce qu'on fait de Thistoire, de la physique, de Ja chimie.

LE COMTE

Vous lui apprendrez peut-être aussi la chimie®

l'hôte.

Pourquoi non?

LE COMTE

Il ne lui manquerait plus que de savoir le latin.

l'hôte.

Elle Fa commencé, et comprend déjà l'office qu elle entend chaque dimanche à l'église.

LE COMTE

Elle apprend le latin t elle saura le latin I

l'hôte.

Toutes les jeunes filles n'apprennent-elles pas l'italien, l'anglais?

LE comte.

C'est très-différent; ce sont des langues vivantes.

Eh bien?

LE COMTE

Eh bien, c'est très-dîfférent; je ne sais pas pourquoi, mais cela se sent. D'ailleurs l'anglais se parle, l'italien se chante; mais une langue morte, la langue des pédants deciollége! Comment! cette charmante jeune fille conjuguera, déclinera, et répétera ces affreux verbes en ire et en are, qui ont fait tant d'imbéciles I Comment, il sortira des infinitifs et des supins de cette jolie bouche! Ne voyez-vous pas que vous défigurez un des plus délicat > ouvrages de la nature? Adieu son naturel, son caractère de femme. Pourquoi une femme est-elle charmante? parce qu'elle ne raisonne pas.

l'hôte.

Achevez.... parce qu'elle déraisonne.

LE GOMTt:.

Parce que c'est un oiseau qui chante, un enfant qui joue, un cœur qui aime surtout. Est ce qu'une femme qui sait le latin peut aimer?

i.*nôTE.

C'est impossible, témoin Héloïse, qui n'écrivait à Abeilard qu'en latin.

LB COMTE

Ne me dites pas cela, vous me la gâtez. D'ailleurs si Héloïse avait le vice du latin, du moins elle n'avait que celui-là; mais l'astronomie! la chimie! la philosophie! peut-être aussi Est-ce qu'une femme peut être spirituelle avec tout ce fatras?

C'est impossible, témoin madame de Sévigné, qui passait sa vie à lire Nicole et Arnauld. "^

LE CO.MTE.

Tant pis pour elle. D'ailleurs, qu'est-ce que madame de Sévigné avec tout son génie? une mère auteur. Elle a mis son amour maternel en lettres et son cœur en postscriptum. Voilà ou vous allez avec votre manie d'éducation avancée. Ce n'était pas assez que les femmes fussent savantes, il faudra qu'elles soient écrivains.

l'hôte.

Eh! quand quelques-unes écriraient, où serait le mal? Ne leur avez-vous pas dû depuis quelques années assez de pages éloquentes et de poésies délicates pour hésiter à briser la plume entre leurs mains? D'ailleurs le plus sûr moyen de modérer le désir d'écrire chez les femmes est peut-être de les instruire. Voyez-vous que leurs ouvrages soient jamais le résultat ou le résumé de travaux et d'études? Non, leurs livres ne peignent que leuractw^

50 LA riLLE.

et dévorante oisiveté, leurs romanesques voyages les abîmés de T&me. Ge n'est pas la science qui

la plume chez elles, c'est rimagination L'im

nation, cette qualité toute-puissante chez les êtres p sants et actifs, mortelle chez les natures faibles et oisi> cette ardeur fiévreuse qui nourrit l'esprit inoccupé rêves, le cœur vide de chimères, et dévore ceux qu'e ne fait pas vivre; l'imagination, cette conseillère perfi des matinées paresseuses, cette compagne de l'enn qu'elle caresse et entretient, celte fée malfaisante qi désenchante de tout ce qui existe par tout ce qu'ell invente, et qui n'invente que des impossibles! Que vous jeune homme, qui ne rêvez que plaisir et séduction, vous la regrettiez, soit; moi, je suis père, et elle m'épouvante. Quand je regarde ma fille, quand je vois percer à travers sa physionomie juvénile les éclairs de l'âme orageuse des femmes, quand je vois appparaître dans ses regards déjà profonds la rêverie, la mélancolie, une sorte de terreur me prend; et, éclairé par ma tendresse, je m'écrie : De la nourriture pour cette jeune tète t une nourriture forte, substantielle! Plus la femme est une créature mobile, impressionnable, facile à tourner au bien et au mal avec les mêmes qualités, plus il lui faut pour contre-poids une éducation sérieuse et solide. Les médecins nourrissent-ils les gens nerveux avec des firuits et des massepains? Mais c'est étouffer leur âme, dit-on, c'est émousser leur sensibilité t Depuis quand la connaissance des belles choses, depuis quand l'étude habituelle et intelligente des œuvres de Dieu a-t-elle «fiacé chez la Créature son plus beau trait de ressemblance avec le créateur, la faculté d'aimer? Étouffer leur âme! Oui,' l'âme des salons, la sensibilité factice et maladive. Ohl

Ile-là y mourra, je le crois, je Fespère; mais l'âme telle le les femmes Tont fait éclater dans les grandes révotions, comme sous la Terreur, Tâme des filles, des ouses et des mères, celle-là trouvera, n'en doutez pas, utien et aliment dans la puissante étude de la nature. I qui est grand nourrit ce qui est grand.

LE COMTE

Hais, enfin, qu'embrasse ce programme d'éducation «r la fiUe?

l'hôte.

Ce que comprend le charmant livre de Fénelon : LEcation des filles l ou, si vous l'aimez mieux, ce vers de Jière, dans Les .femmes savantes:

Je coasens qu'une femme ait des dartés de tout.

$s clartés de tout! on ne peut ni plus dire, ni mieux re.

le comte.

Mais, c'est assimiler les femmes aux hommes; c'est éconnaître cette loi de la différence qui fait tout le larme de la vie et toute la richesse de la citation, unment pouvez-vous croire que les mêmes études lissent convenir à deux êtres si différents? Regardez- } : cette tête délicate et gracieuse peut-elle loger le même rveau que ce front mâle et cette figure barbue? Ce corps anc et faible peut-il renfermer le même cœur que cette goureuse organisation musculaire? Cette voix suave et gentine est-elle destinée à exprimer les mêmes «entients que cet organe rude et sonore? De deux choses ine, ou la fille ne profitera pas de votre éducation, ou le en profitera : si elle n'en profite pas, elle s'^* b&b4-

50 LA riLLE.

et dévorante oisiveté, leurs romanesques voyages dans les abîmés de T&me. Ge n'est pas la science qui tient la plume chez elles, c'est rimagination L'imagination, cette qualité toute-puissante chez les êtres puissants et actifs, mortelle chez les natures faibles et oisives; cette ardeur fiévreuse qui nourrit l'esprit inoccupé de rêves, le cœur vide de chimères, et dévore ceux qu'elle ne fait pas vivre; l'imagination, cette conseillère perfide des matinées paresseuses, cette compagne de l'ennui qu'elle caresse et entretient, celte fée malfaisante qui désenchante de tout ce qui existe par tout ce qu'elle invente, et qui n'invente que des impossibles! Que vous, jeune homme, qui ne rêvez que plaisir et séduction, vous la regrettiez, soit; moi, je suis père, et elle m'épouvante. Quand je regarde ma fille, quand je vois percer à travers sa physionomie juvénile les éclairs de l'âme orageuse des femmes, quand je vois appparaître dans ses regards déjà profonds la rêverie, la mélancolie, une sorte de terreur me prend ; et, éclairé par ma tendresse, je m'écrie : De la nourriture pour cette jeune tête t une nourriture forte, substantielle! Plus la femme est une créature mobile, impressionnable, facile à tourner au bien et au mal avec les mêmes qualités, plus il lui faut pour contre-poids une éducation sérieuse et solide. Les médecins nourrissent-ils les gens nerveux avec des ternis et des massepains? Mais c'est étouffer leur âme, dit-on, c'est émousser leur sensibilité 1 Depuis quand la connaissance des belles choses, depuis quand l'étude habituelle et intelligente des œuvres de Dieu a-t-elle effacé chez la Créature son plus beau trait de ressemblance avec le créateur, la faculté d'aimer? Étouffer leur âme! Oui,' l'âme des salons, la sensibilité factice et maladive. Ohl

celle-là y mourra, je le crois, je Fespère; mais l'âme telle que les femmes l'ont fait éclater dans les grandes révolutions, comme sous la Terreur, l'âme des filles, des épouses et des mères, celle-là trouvera, n'en doutez pas, soutien et aliment dans la puissante étude de la nature. Ce qui est grand nourrit ce qui est grand.

LE coîrrE.

Hais, enfin, qu'embrasse ce programme d'éducation pour la fille?

l'hôte.

Ce que comprend le charmant livre de Fénelon : LEducation des filles t ou, si vous l'ainïez mieux, ce vers de Molière, dans Les femmes savantes:

Je coasens qu'une femme ait des dartés de tout.

Des clartés de tout! on ne peut ni plus dire,<ni mieux dire.

le comte.

Mais, c'est assimiler les femmes aux hommes; c'est méconnaître cette loi de la différence qui fait tout le charme de la vie et toute la richesse de la citation. Gomment pouvez-vous croire que les mêmes études puissent convenir à deux êtres si différents? Regardezles : cette tête délicate et gracieuse peut-elle loger le même cerveau que ce front mâle et cette figure barbue? Ce corps blanc et faible peut-il renfermer le même cœur que cette vigoureuse organisation musculaire? Cette voix suave et argentine est-elle destinée à exprimer les mêmes sentiments que cet organe rude et sonore? De deux choses l'une, ou la fille ne profitera pas deyotre éducation, ou •Ue en profitera : si elle n'en profite pas, elle s'y \s.4Mr-

pus. On en vit qui, pour s enrichir, attentèrent non-seulement aux biens de leurs sœurs, mais qui vendirent pour de largeni Fhonneur de celles qui portaient leur nom; et l'autorité du fils dans l'époque féodale était si absolue, que souvent le père et la mère eux-mêmes se taisaient en face de ce hideux trafic. Une ballade bretonne du quatorzième siècle^ témoigne de ce fait d'une manière saisissante :

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