‹ Histoire morale des femmes (volume 2)Chapitre 18 sur 124 · LE BARON DE JAUIOZ · texte numérisé non relu

LE BARON DE JAUIOZ

Comme j'étais à la rivière à laver, j'entendis soupirer Toiseau de la mort.

— Bonne petite Jina, vous ne savez pas, vous êtes vendue au ^baron de Jauioz.

— Est-ce vrai, ma mère, ce que j'ai appris? Est-il vrai que je sois vendue au vieux Jauioz?

— Ma pauvre petite, je n'en sais rien; demandez à votre père

— Mon petit père, dites-moi, est-il vrai que je sois vendue à Loys de Jauioz?

— Ma cbère enfant, je n'en sais rien ; demandez à votre frère.

— Lannik, mon frère, dites-moi, suis-je vendue à ce soigneur-là ?

— Oui , vous êtes vendue au baron , et vous allez partir ;i rinstant; le prix de la vente est reçu , cinquante écus d'argent blanc et autant d'or brillant...

Elle n'était pa$ loin du hameau qu'elle entendit sonner les cloches. Alors, elle se mit à pleurer. — a Adieu, Sainte-Anne, adieu, cloches de mon pays, cloches de ma paroisse, adieu ! »

1 . Chants populaires de la Bretagne, publiés par M. de La Viliomarqué, i, 1, p, S40,

DROIT D'HÉRITAOB. 37

— Prenez un siiége, asseyez - vous , en attendant l'heure du repas.

Le seigneur était près du feu , la barbe et les cheveux loui blancs, les yeux comme deux tisons.

— Voici une jeune fille que je demande depuis bien longtemps... Allons, mon enfant, que je vous fasse apprécier une à une toutes mes richesses.

Venez avec moi, ma belle, compter mon or et mon argent.

— J'aimerais mieux être chez ma mère, à compter les copeaux à jeter au feu.

— Descendons au cellier goûter du vin doux comme miel.

— J'aimerais mieux boire de l'eau de la prairie dont boivent les chevaux de mon père.

— Venez avec moi de boutique en boutique acheter un manteau de fête.

— J'aimerais mieux une jupe de toile, si ma mère me l'avait faite.

— Que n'ai-je eu un abcès à la langue le jour où j'ai été assez fou pour vous acheter, quand rien ne peut vous consoler!

— Chers petits oiseaux, dans votre vol, je vous en prie, écoutez ma voix.

Vous allez au village, et moi je n'y vais pas ; vous êtes joyeux, moi bien triste.

Faites mes compliments à tous mes compatriotes, à la bonne mère qui m'a mise au jour, au père qui m'a nourrie, et dites à mon frère que je lui pardonne.

Deux ou trois moisaprès, sa famille était couchée, on entendit à la porte une voix douce : — - « Mon père, ma mère, pour l'amour je Dieu, faites prier pour moi... votre fille est sur les tréteaux funèbres...»

Cette touchante et amère légende en d\\. ^\\V5> ç.wvV\^

la famille féodale que l'éloquence la plus indignée. Qui oserait encore nous proposer une institution où trouvent place de telles souillures, comme un type idéal? Sans doute, la famille moderne, fondée sur le principe de l'égalité, a plus d'un écueil à craindre; la hiérarchie, qui établissait des degrés entre le frère et les sœurs, entretenait dans les relations une disposition salutaire et conservatrice, le respect extérieur. Mais que vaut ce respect dans les affections, si ce n'est comme gardien deraffection même? Cette révérence matérielle est-elle autre chose que la forme choisie, l'enveloppe pieuse des sentiments de tendresse dont nous devons être animés? Qu'importe donc l'enveloppe si elle est vide? Qu'importe ce respect de paroles, et surtout cette hiérarchie, si elle étouffe les sentiments naturels au lieu de les préserver? C'est ce qu'elle faisait ! Transformant trop souvent les cadets en ennemis cachés de l'ainé, l'ainé en maître reconnu des plus jeunes, dégradant l'un par l'égoïsme et les autres par l'envie, elle introduisait dans le monde un sentiment affreux, et qui n'avait été jusqu'alors qu'une exception monstrueuse..., la haine fraternelle t Oui, la famille féodale a déshonoré le mot le plus touchant des langues humaines, le mot que Jésus a rendu presquedivin en le faisant servir de lien universel entre lés hommes ; elle a déshonoré le nom de frère!

Son influence fatale s'est prolongée dans les âges suivants, et, au milieu du seizième siècle, on la retrouve toujours vivante et toujours corruptrice des sentiments naturels.

Un grand exemple vient ici nous servir de preuve.

Il est dans la famille, telle que les cœurs épris de l'idéal peuvent la rêver, il est un être qui joue un rôle tout a tait a part, et dont l'influence morale sur le jeune

homme a quelque chose de charmant, c'est la sœur. Estelle plus jeune que son frère, c'est presque une fille pour lui. Est-elle plus âgée, c'est presque une mère. Dans l'un et l'autre cas c'est une sauvegarde. Si le frère est l'aîné il la protège ; et^ acquérant dans ce rôle de protecteur d'une femme je ne sais quelles délicatesses féminines, il devient pur comme elle dès qu'il est auprès d'elle. La sœur est-elle plus âgée, c'est elle qui le conseille, elle qui l'encourage dans ses rêves de gloire ou d'héroïsme... (un jeune homme est presque toujours un grand homme pour sa sœur) ; c'est elle surtout qui sera l'éternel messager de paix entre ses parents et lui. Qui de nous, dans un de ces jours de rébellion où l'on jure de quitter la maison paternelle, qui de nous ne se souvient d'avoir senti tout à coup sa main saisie doucement par la main d'une sœur, de s'être laissé entraîner malgré soi vers une chambre où l'on avait fait le serment de ne plus rentrer, et de s'être précipité, à la voix touchante de la conciliatrice, dans ces bras paternels qui sont toujours si pressés de se rouvrir? Quand la mort nous enlève nos parents, auprès de qui les retrouvons-nous parle souvenir? Auprès de notre sœur. Nos entretiens avec elle évoquent les jours qui ne sont plus, les êtres que nous pleurons, et il nous semble, en la pressant sur notre poitrine, que nous embrassons tout k la fois en elle et notre père et notre mère, et notre jeunesse évanouie!

Eh bien, ce portrait de la sœur, avec son cortège d'influences délicates et bienfaisantes, s'est réalisé une fois dans l'histoire sous les traits de Marguerite de Navarre, sœur de François I"^ François et Marguerite avaient

!• Nous empruntons ces détails au ficcueil des UUtw àt liat^vk»-

été élevés ensemble par leur mère, Louise de Savoie, au chùteau d'Étampes. Les mêmes goûts de poésie et de science les unissaient, et comme elle était de deux ans plyis âgée, il se mêlait à sa tendresse cette nuance de sollicitude maternelle qui va si bien à la jeunesse des sœurs. Quand François fut amené prisonnier à Madrid, elle n'eut qu'une pensée, le sauver. Elle arrive, après mille périls de terre et de tner, et trouve son frère mourant, sans connaissance; le sentiment de son abandon le tuait t Que fait-elle? Éclairée par le génie du cœur, elle ordonne d'élever, dans la chambre du malade évanoui, un autel décoré de tous les ornements religieux, de la croix, du calice et de Thostie ; elle assemble tous les compagnons de captivité du monarque, tous les hommes de sa suite à elle, et les réunit autour du prêtre, qui commence la célébration de l'office divin ; les chants sacrés éclatent, la prière du prêtre devient la prière de tous; Marguerite prie aussi, mais l'œil lixé sur le lit de son frère. Tout à coup le monarque agonisant, arraché de sa léthargie par les pieux concerts, rouvre les yeux, et lui, qui mourait de son isolement, il trouve à ses côtés sa famille dans s^, sœur, la France dans ses compagnons, son peuple dans * cette foule agenouillée, etenfm Dieu lui-même. Dieu consolateur, dans le prêtre qui prie pour sa délivrance... il est sauvé I Rien de plus charmant que cette guérison fraternelle; rien, sinon peut-être la manière dont Marguerite délivra son frère après l'avoir guéri. Comme Charles- Quint se défiait de son éloquence, il avait interdit aux conseillersde la couronne de lui donner audience: « Ah !

rite de Navarre, publiées par M. Géniii, et à la piquante infroduclion dont il les a fait précéder.

dit-elle, il ne m'est pas permis de parler aux hommes, eh bien, les femmes ne me sont pas défendues, et je leur parlerai au double, » En effet, elle leur parla si bien, qu'elle noua amitié avec la sœur de Charles-Quint; qu'elle l'intéressa au sort du prisonnier; qu'elle l'exalta au récit des talents et des vertus de François, et qu'elle le lui fit épouser secrètement. Dès lors la délivrance était certaine. Charles-Quint pouvait bien retenir éternellement

captif le roi, son frère ^ mais le roi son beau- frère

Le traité de Madrid fut signé. Quand François I*' revint en France, qui lui inspira l'idée d'immortaHser son règne par tant d'admirables monuments d'art? Marguerite. Quand François tomba frappé d'une maladie mortelle, qui le ranima un instant à force de dévouement et de courage? Marguerite. Plus tard, lorsque, revenue à Pau, elle apprit la rechute de son frère, elle allait chaque jour s'asseoir au milieu de la route, sur une pierre, pour apercevoir de plus loin le messager, et elle disait : « Ah! « quiconque viendra m'annoncer la guérison du roi « mon frère, ce courrier fût-il las, harassé, fangeux et ^ malpropre, je Tirai baiser et accoler comme le plus « beau gentilhomme du royaume, et s'il a faute de lit, « et n'en peut trouver pour se délasser, je lui donnerai € le mien et coucherai sur la dure. » François mourut, et Marguerite le suivit de près.

Certes voilà une image bien accomplie de la sœur, et la poésie ne saurait ici rien ajouter à la réalité. Or, quelle fut la récompense d'une si vive tendresse? François I«% dans le partage des biens de leur maison, ne donna rien à sa sœur, qu'une pension viagère et révocable de vingtcinq mille livres par an.

J) naquit une ûlle à Marguerite de son ^^eroÀfix xùa.-

riage. François 1^ s^empara de cette enfant, et renferma, durant toute son enfance, au château de Plessis-Iès^Tours, de peur qu'on ne la mariât à un prince qu'il n'eût pas choisi.

Lorsque cette enfant eut atteint sa douEième année, François I*' la fiança violemment, malgré les prières de Marguerite, au prince de Clèves.

Enfin, à celle qui l'avait sauvé deux fois, il n'assura rien dans son testament, rien, pas même cette misérable pension de vingtrcinq mille livres; et, comme Marguerite ne pouvait absolument pas [ce sont ses propres expressions) tenir sa maison sans cette rente, elle fat coatrainie de la demander, à titre de grâce, à son neveu le roi UexïTÏ II, ou plutôt à soa ennemi mortel et tout-puissant alors, le connétable de Montmorency^.

François I«^ était-il donc un monstre*? Non, c'était un frère féodal, il aimait sincèrement Marguerite, mille âdts le prouvent; mais il l'aimait comme pouvait aimer un fils aîné dans cette constitution de la famille. S'appix)prier tout le patrimoine commun; séquestrer sa nièce, si sa nièce lui faisait ombrage; intervenir viol^ootmept dans le mariage de cette enfant, tout cela lui semblait un des droits et presque un devoir de sa position de chef de famille et de souverain. C'était la loi qui viciait les mœurs.

Heureusement le progrès est toujours quelque part; Dieu ne s'arrête pas, il ne s'agit que de chercher sa trace. Dans cette organisation écrasante, il y avait un petit coin où les sentiments naturels s'étaient réfugiés, où la justice vivait dans les familles, où était déposé le

/, Lettres de MargueHU de Navorre ^èdVlVm ^(soii^*

DROIT D'HÉRITAGE. 'i3

genne de Tavenir... Où donc? Chez le peuple) Comme il ne se trouvait parmi eux ni grand nom à perpétuer, ni domaine seigneurial à maintenir intact; comme leurs enfants n'étaient pas pour eux des instruments d'orgueil ou des soutiens de puissance, mais des objets de tendresse, ces braves gens restaient pères tout simplement, tout à leur aise, et s'ils eussent songé au droit d'aînesse, c'eût été, j'imagine, en faveur de laûlle ou du dernier-né, comme étant plus faible, et parce que les petits enfants sont plus affectueux que les grands. Aussi, chez eux, fils et filles, aîné et cadet, tous partageaient l'héritage quand le père mourait, comme ils avaient partagé le pain quand le père vivait; car le père roturier ne disait pas : Mon fils; il disait : Mes enfants. Du reste, force leur était bien de se montrer bons pères, car les nobles ne leur eussent pas permis de marcher sur leurs brisées en prenant des airs d'exhérédateurs. C'était un privilège de pouvoir déshériter sa fille; c'était un droit de demoiselle noble d'être déshéritée. «'Si un homme roturier, disent les Établissements de saint Louis, a deux enfants, dont l'un soit sage et gagnant bien sa vie, et dont l'autre, jeune fille débauchée, ait quitté la maison paternelle pour se livrer au libertinage, les deux enfants partageront égakment la succession, » Âinsi^ c'est comme marque d'infériorité que la noblesse imposait aux roturiers la douce loi de la clémence paternelle; ainsi la noblesse elle-même entretenait et forçait à vivre, entre les frères, ces sentiments d'égalité qui, quelques siècles plus tard, devaient si terriblement éclater contre elle, et faire sauter l'édifice féodal et nobiliaire, comme ils avaient renversé déjà l'organisation romaine.

La révolution française acheva Y CBWNie. fk'SktsfsvàsRKi^

4i LA FILLeI

a VOUS, s'écrie la Mère Duchesne dans son langage éner- « gique et pittoresque, réjouissez-vous, belles filles du « pays de Caux, vous n'aviez pour vous que voire bonne < mine et vos attraits, et ça ne pèse pas lourd dans ce « temps-ci ; mais voilà la loi sur régalité des partages « qui est une fameuse idée ! Vous ne serez plus séques- € trées dans des cloîtres à maudire les créateurs de vos « jours. Vous ne serez plus les premières servantes de « vos frères'. »

Le Code civil consacra ce progrès immense en établissant régalité complète des droits de succession entre la fille et le iils aussi bien qu'entre les fils eux-mêmes. Le fils a encore bien des avantages : enfant, il coûte plus; homme, il possède davantage; son éducation distrait du bien de la famille trois fois autant que l'éducation de sa sœur, et le métier que cette éducation lui assure le rend deux fois plus riche qu'elle. La réforme de l'éducation (et c'est un point que nous allons immédiatement aborder) établira donc seule l'égalité complète.

Nous nous sommes longuement étendu sur ce sujet de l'héritage, parce que l'histoire tout entière de la sujétion des femmes ne nous offrira aucun argument aussi solide pour leur liberté. Voilà la première inauguration du principe de l'égalité dans la famille, et ce principe se trouve tout ensemble une loi de concorde et une loi d'affranchissement. Sommes-nous moins respectés comme pères depuis que nous ne pouvons plus dépouiller nos filles? Sommes-nous moins aimés comme frères depuis que nos sœurs, comme le dit énergiquement la Mère

I . Extrait de la feuille da la Mèr§ Duchesne. Lairtuillier. Femmes de la révolution»

ITÉDUCATION. 45

Duchesne, ne sont plus nos servantes? Les esprits superliciels crient, je le sais, à la ruine du respect filial et de l'autorité familiale; répondons-leur par les Fourberies de Scapiriy l'Etourdi et l'Avare : tous ces crimes de lèsemajesté paternelle datent du bon vieux temps, et l'on applaudissait sous Louis XIV ce que nous repousserions avec horreur, le spectacle d'un fils qui s'associe à un fripon pour voler son père ou le faire bâtonner.

Il ne faut donc pas craindre de le dire, nous valons mieux que nos pères sur ce point, et l'idéal de la famille s'est élevé d'un degré dans la conscience publique. A qui est dû en partie ce progrès? A la loi d'égalité entre les frères et les sœurs. Maintenant c'est à l'éducation de légitimer et de compléter cette égalité.

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