CHAPITRE VI
Il manque à cette histoire de la mère une rapide esquisse de Thistoire de la veuve. Aucune des conditions de la femme n'offre de particularités plus bizarres et plus instructives. Étudions-nous le passé; ce titre de veuve ne nous représente qu'abaissement de la femme, annihilation pour elle de toute personnalité, servitude, condamnation à mort. Examinons-nous Tépoque présente, le veuvage est l'affranchissement et l'égalité avec rhomme. Toutes les épouses des âges anciens voyaient leur destinée si profondément scellée au sort de leur époux, que, même veuves, elles lui appartenaient encore. Le lien brisé pour lui par la mort semblait se resserrer pour elles, et Tombre du mari défunt planait et pesait sur la femme orientale pour Tenti^aîner au bûcher ; sur la femme juive, pour lui imposer un second épo.ux ; sur la femme chrétienne, pour la condamner à la réclusion ; sur la femme féodale, pour la livrer à la tutelle de son fils, et la loi même qui leur laissait la vie leur refusait tout pouvoir comme mère, toute indé- .pendance comme femme.
La veuve moderne, au contraire, obtient dans notre législation tous les privilèges de l'homme lui-même; mère, elle est tutrice ; femme , elle est indépendante. Elle a pouvoir sur elle et sur les autres.
Un contraste si étrange, la réunion du terme extrême de la servitude et du terme extrême de la liberté se rencontrant tour à tour dans la même personne, selon que
les siècles se succèdent, offre un spectacle historique assez curieux pour nous occuper quelques moments.
Dans rinde, un seul fait, un seul mot nous montre toute rétendue de l'esclavage de l'épouse : la veuve avait pour devoir de se brûler avec son mari mort. Évidemment, l'institution de ces atroces sacrifices eut pour cause ce fatal système que nous retrouvons et que nous combattons partout dans cette histoire, l'absorption complète de la personne de la femme dans la personne du mari. Le principal emporte l'accessoire : quand on abat le chêne, le gui tombe; quand le mari meurt, la fensne doit mourir.
Cependant, il faut l'avouer, en dépit de l'indignation qu'excitent en nous ces sanglantes doctrines, tout ce qui s'appelle dévouement et oubli de soi a un tel caractère de grandeur, et la nature des femmes s'accorde si bien avec l'idée de sacrifice, que, sous l'empire de cette coutume, l'amour conjugal s'éleva souvent à une sublimité héroïque dont le dévouement d'Alceste elle-même nous donne à peine l'idée.
Empruntons à un voyageur anglais un récit touchant sur ce sujet ^ :
€ Le S 4 novembre 4829, dans le district de Jubbulpore, une vieille femme, âgé de soixante-cinq ans, annonça le projet de se brûler avec son mari, Omed Sing Opoddea, mort la veille. Le gouverneur anglais déclara, par une proclamation énergique, qu'il s'opposerait fomiellement à cette immolation, et menaça d'une peine sévère tout Indien qui aiderait la veuve à exécuter
1 . Gamble* and recollections of an Indian ojjicial, Y^^ >\\^ ^^^tl^ Sleeman» Ul s À suiiee on ihe Nerbudda,
son dessein. Des gardes furent donc placés autour du bûcher, et le feu ne consuma que la dépouille d'Omed. Quatre jours plus tard, le gouverneur, dirigeant ses pas de ce côté, aperçut à quelque distance, assise sur un âpre rocher situé sur le bord de la rivière, la pauvre vieille veuve. Elle n'avait gardé sur ses épaules qu'une chemise grossière ; depuis quatre jours elle demeurait exposée, sans autre vêtement, aux rayons brûlants du soleil et aux froides rosées de la nuit; depuis quatre jours, elle n'avait ni bu, ni mangé, se soutenant pour toute nourriture avec quelques feuilles de bétel ; et enfin, pour marquer sa volonté inébranlable, elle avait couvert sa tête du turban rouge, appelé le Dhujja, et j' avait brisé ses bracelets : c'était s'exclure elle-même ^ pour toujours de sa caste, c'était se condamner à la ^ mort civile. Quand elle vit le gouverneur, elle lui dit: € J'ai résolu de mêler mes cendres à celles de mon € époux, et j'attendrai patiemment que vous me le € permettiez, bien certaine que Dieu me donnera la < € force de vivre jusqu'à ce moment, quoique je ne € veuille ni manger ni boire. » Tournant alors ses regards vers le soleil qui se levait sur les fertiles rivages y de Nerbudda : « Il y a quatre jours, dit-elle, que mon « âme est réunie à celle de mon époux autour de ceso- € leil ; il ne reste ici que ma forme terrestre ; mais, je « le sais, bientôt vous lui permettrez d'aller se joindre € aux cendres qui me sont chères, car il n'est ni dans ^ € votre nature, ni dans vos usages, de prolonger inuti- « lement les douleurs d'une pauvre vieille fenmie. »
« Le gouverneur lui parla de ses enfants qu'elle ^ abandonnait, et que peut-être on accuserait d'être SCS meurtriers.
« Je ne crains pas que ce soupçon les atteigne, ré- « pondit-elle, car ils ont tout fait, comme de bons en- « fants, pour m'engager à vivre. Quant à mes devoirs « envers eux, ils sont finis, notre union est brisée. Je € n'ai plus, moi, qu'à aller rejoindre mon époux. » Puis, regardant de nouveau le soleil, et avec enthousiasme : € Je vois déjà mon âme voler là-haut sous le « dais nuptial, confondue avec celle d'Omed Sing « Opuddea. »
« Cette dernière parole frappa le gouverneur d'étonnement. Jamais, dans tout le cours de sa longue vie, cette femme n'avait prononcé le nom de son époux ; car, dans l'Inde, l'épouse ne peut, sans irrévérence, appeler son mari par son nom. Aussi la fermeté d'accent et l'emphase avec laquelle la vieille veuve dit ces mots, Omed Sing Opuddea, convainquirent le gouverneur que toute exhortation serait inutile, et qu'elle était résolue à mourir.
« Il essaya pourtant encore de la ramener à l'amour (le la vie, en lui peignant tous lès honneurs qui attendaient sa vieillesse ; mais elle, souriant : « Je suis déjà « morte I Prenez mon bras, cherchez mon pouls, il a « depuis longtemps cessé de battre; il n'y a plus ici « rien de moi que ce peu de terre que je désire mêler à « ses cendres, et que j'y mêlerai sans aucune souf- « france. En voulez-vous une preuve? Faites allumer « un brasier, j'y poserai mon bras, et vous le verrez se « consumer sans que j'en éprouve nulle douleur. »
« Vaincu par cette calme énergie, le gouverneur céda. La veuve parut pleine de joie à cette nouvelle. Le bûcher construit, elle y marcha appuyée sur l'épaule de son plus jeune fils; et en arrivant a\x Y\^\SL^\5L'$a5!xv-
:]iO LA MÈRE.
lice, elle ne dit que ces mots : « 0 cher époux, pourquoi « m'ont-ils séparée de toi pendant cinq jours I » Puis elle jeta quelques fleurs sur le sol, fit une courte prière, monta calme et souriante sur le sommet du bûcher, se coucha au milieu des flammes comme on s'étend sur un lit, et mourut sans pousser un cri, sans faire entendre une plainte. »
Que la philosophie se révolte contre une telle superstition.^ que la raison mondaine traite ce sacrifice de folie, leur sentence sera juste ; car, au fond, cette coutume n'est que le dernier degré de Tassujettissement des femmes. Cependant, par une contradiction étrange, cette énergie du lien conjugal qui subsiste encore par delà le tombeau, cette fusion des deux époux en un seul être, cette attraction toute-puissante de l'âme envolée qui appelle à soi l'âme restée sur la terre et l'entraîne dans le ciel, tout cela vous touche d'une réelle sympathie : on blâme, mais on admire ; on déplore, mais on respecte.
La loi juive s'offre av^c un caractère non moins singulier. C'est un mélange de prévoyance tutélaire et de tyrannique dureté.
« liOrsque deux frères demeureront ensemble, dit Moïse , et que l'un d'eux sera mort sans enfants , la veuve ne pourra épouser que le frère de son mari, afin qu'il suscite des enfants au défunt; et l'aîné des enfants qui naîtront du mariage portera le nom de ce défunt.
« Si le frère ne veut pas épouser la veuve de son firère, qui lui est due selon la loi, elle ira d'abord à la porte de la ville, elle s'adressera aux anciens et leur dira : € Le frère de mon mari ne veut pas susciter dans Is-
« raêlle nom de son &ère, ni méprendre pour femme. » Puis s'approchant de lui, elle lui ôtera son soulier du pied, et lui crachera au visage en ajoutant : « C'est ainsi € que sera traité celui qui ne veut pas remplir son deo voir vis-à-vis de son frère, et sa maison sera appelée € la maison du déchaussé I »
Ces dispositions portent évidemment la double empreinte du dédain et de la sollicitude, car la loi s'occupe avec un soin égal d'imposer un mari à la veuve et de lui assurer un protecteur.
La loi chrétienne commença la première à peser moins despotiquement sur la destinée de la veuve. Elle ne la condamna pas, comme Manou, à mourir quand son mari meurt; elle ne la condamna pas, comme Moïse, à épouser le frère de son mari; elle ne permit pas, comme la loi grecque, qu'un mari léguât sa femme par testament à un ami ' ; mais elle imposa à la veuve, ou du moins lui conseilla la réclusion et la retraite. € La € veuve, vraiment veuve, dit saint Paul, est un être dé- € laissé sur la terre, passant la nuit et les jours dans la € prière, n'ayant plus qu'à ensevelir tout amour humain « avec les cendres de son époux; si elle se livre encore c aux plaisirs, c'est une morte vive [vivens mortuaest). » Les lois barbares retinrent, en partie, la sévérité des lois antiques. Pour la veuve sans enfants, liberté et possession de soi-même; mais pour la veuve mère, nul privilège maternel. La maternité devenait même pour elle une cause de servitude. L'Inde^ et la Grèce ^ confiaient
1 . Démofthène, Deuxième plaidaifer contre Stylieon. 3. Loi! de Manmi, liTre IX.
. 8. Revue de Lépslaiiom^ oetobre 1 646* — Orgamtation de la fa^ mille athénienne, -^ Odyssée, chant H.
aux fils aînés la tutelle de la mère veuve. Comme ki Grecs et les Indiens, les Saxons, les Bourguignons, les peuples de la loi salique proclamaient qu'une fois âgé de quinze ans, le fils devenait le tuteur de ses frères et de sa mère. Si une femme veuve désirait entrer dans un monastère, il lui fallait la permission de son fils. Si elle voulait stipuler une donation, s'obliger, faire un acte public, il lui fallait l'autorisation de son fils^. Si elle voulait se remarier, il lui fallait le consentement de son fils, bien plus, ce consentement devait être public, et même payé. Pour qu'il fût bien constant que cette mère appartenait à son enfant, elle était contrainte , si la condition de veuve lui pesait, de descendre sur le mail, et là, en présence de toute la famille, de donner à son fils, à son maître, le prix de son rachat, Yachasius, qui était fixé à 300 solidi. Essayait-elle de se soustraire à cette loi, un châtiment grave la menaçait. Sous la loi germanique, toute femme qui n'attendait pas l'autorisation de son tuteur pour contracter mariage, perdait tous les biens qu'elle avait, et tous ceux qu'elle devait avoir ^; d'où il suit qu'une mère qui se remariait sans le consentement de son fils, pouvait être dépouillée et déshéritée par lui. Les fils d'une veuve étaient-ils encore enfants, ils ne lui appartenaient pas davantage. « A qui doit revenir, disent naïvement les Établisse- « mentsdeNormandie, la tutelle de l'orphelin? A la mèreî € Non, car elle pourrait se remarier et avoir des en-
1. Lois lombardes^ titre 37. u Si qua mulier monasterium intrare volucrit. et lîlios habeat, in quorum mundio esse inveniatur, etc.»
2. («Si libéra Teinina sine voluntate tutoris cuilibet nupscrit, perdat omnem siibslantiam quam habuit vel babere debuit. » {JLois de Ttut' rînye, X, § 3.)
€ fants, qui, pour la convoitise de l'héritage, occiraieiiL « leur frère. Qui le gardera donc ? Le seigneur de la « terre, parce qu'il l'aimera de pur amour, et gardera « fidèlement ses biens ^. » Il est vrai qu'on ne pouvait pas mieux les garder, car souvent il ne les rendait pas.
Du moins si la veuve n'avait que des filles, avait-elle le droit de les marier? Non. Dès qu'arrivait pour l'orpheline l'âge des fiançailles, le seigneur de la terre paraissait et disait à la mère : « Je veux sûreté (caution en « argent] que vous ne marierez pas votre tille sans « mon consentement^. » Si la mère avait fait choix d'un homme qui aimât sa fille et que sa fille aimât : « Je refuse mon consentement, disait souvent le sei- « gneur, car j'ai pour votre fille un mari beaucoup plus « riche. » Parfois même le roi intervenait entre la fille et la mère, les séparait l'une de l'autre, confiait l'orpheline à une personne de son choix, et la mariait de sa seule autorité*.
Toutes ces tyrannies tombèrent à l'apparition du Code.
La veuve aujourd'hui est maîtresse d'elle-même et maîtresse de ses enfants ; elle est administratrice, tutrice, directrice.
Ce premier progrès amènera forcément tous les autréf, par cela seul qu'isolé, il est absurde. Tant que le mari est vivant, la femme, épouse et mère, disparaît complètement devant lui. Mais qu'il meure, et soudain
1. Laboulayo, Histoire de la succession des femmes, liv. IV, p. 259. C'est ce qu'on nommait la garde usufruitière.