‹ Histoire morale des femmes (volume 2)Chapitre 89 sur 124 · Le nouveau style de la chancellerie en France · texte numérisé non relu

Le nouveau style de la chancellerie en France

un changement fondamental s'opère. En une seconde, cette femme, qui ne pouvait rien, peut tout. Comme si ce titre de veuve la douait subitement de qualités nouvelles, la loi la jette sans préparation, sans éducation, d'une dépendance presque absolue dans une absolue domination sur elle-même et sur les siens. Elle n'avait pas le droit de faire un bail, de vendre un meuble, de garder son enfant à la maison commune; et, du jour au lendemain, elle est appelée à gérer deux fortunes; elle ne pouvait se diriger elle-même, et elle est appelée à diriger plusieurs existences humaines. Pleine de contradictions dans l'état actuel, et pleine de dangers pour les enfants et pour la mère, cette disposition fatate est un bienfait, car elle est le prélude de l'avenir. Tout progrès qui commence est d'abord en désharmonieavec l'ordre général ; puis peu à peu il force l'ensemble à se mettre d'accord avec lui. Ainsi les privilèges du veuvage : ils feront monter le niveau de toute la condition conjugale. Pour que la femme puisse remplir le rôle difficile de veuve, il faudra nécessairement relever la condition de l'épouse . augmenter le pouvoir de la mère, et ainsi le code de l'omnipotence masculine porte déjà en lui le principe qui doit le renouveler. Veut-on, du reste, se rendre compte de ce qu'est la condition de la veuve et de ce qu'elle peut être, qu'on lise les paroles de la mère de saint Chrysostôme à son fils :

€ Mon fils. Dieu vous rendit orphelin et me laissa veuve « plus tôt qu'il n'eût été utile à l'un et à l'autre. Il n'y a « point de discours qui puisse vous représenter le trouble « et l'orage oii se voit une jeune femme qui ne vient que € de sortir de la maison paternelle, qui ne sait point les « affaires^ et qui, le jour même où la volonté divine la

LE VEUVAGE. ai5

i plonge dans la plus grande désolation qui soi t au monde, c se voit forcée de prendre de nouveaux soins dont la fai- ( blesse de son ùge et celle de son sexe sont peu capables, c II faut qu elle se garde des mauvais traitements de ses i proches, qu'elle supplée à la négligence de ses servi- ( teurs, se défende de leur malice, qu'elle souffre consi tamment les injures des partisans , l'insolence et la < barbarie qu'ils exercent dans la levée des impôts. K Malgré tous ces maux, mon fils, je ne suis pAnt rema- I riée ; je suis demeurée ferme parmi ces orages et ces K tempêtes, me confiant à la grâce de Dieu, résolue de X souffrir tous ces troubles du veuvage, et soutenue par X une seule consolation, la joie de vous voir sans cesse, s mon cher enfant. »

Tout est renfermé dans ce discours, le trouble de la veuve, l'ignorance et l'épouvante de la femme, sa lutte nouvelle et imprévue avec la réalité; elle tremble, la pauvre créature, à ce seul mot de partisans, de collecteurs d'impôts; mais peu à peu le courage lui revient : il s'agit de son fils. Si elle était seule, elle abandonnerait tout à l'avidité de ces ennemis qui l'entourent, plutôt que de braver l'ennui des affaires; il s'agit de son fils, elle va dans les greffes, elle lit les dossiers, elle se défend contre les gens de loi, et cependant son caractère s'affermit, son intelligence s'ouvre; en quelques mois, l'exercice de ses facultés a changé cette frêle créature, timide, ignorante, en un être actif et protecteur. Nous ne pouvons mieux conclure nos réclamations pour les droits de la mère que par cet éloquent exemple d'amour maternel.

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