‹ Histoire morale des femmesChapitre 26 sur 33 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Donlears et crimefi de la materoité.

IHérea Indigentes, — Filles mères. — Mères Infantleides.

Nous avons retracé, dans notre examen du droit do direction, du droit d'éducation, et du droit relatif au mariage, quelques unes des servitudes qui pèsent sur la mère ; mais ce tableau ne nous présente, hélas ! que la plus courte moitié de sa douloureuse histoire ; il nous reste à pénétrer dans de plus amères souffrances.

Pour un quart des femmes françaises, la mater-

3â2 HISTOIRE MORALE DES FEMMES.

nité est un calvaire sanglant qu'elles gravissent à genoux et la croix sur le dôS.

>tisère, honte, crime, tel est le sombre cortège

^ es uns ne sont qu une jiîste punition de leurs fautes, les autres une inique rigueur du sort; les uns sôiit irréparables, les autres àjppelieht et méritent sympathie, secours. L'histoire des mêlées indigentes, des filles mères^ et des mères infanticides, nous dira ces douleurs ; que notre pitié et notre justice nous aident à trouver les temèdes.

Pour l'épouse riche, la maternité légitime, sauf son nécessaire accompàgnemetit de souffrances physiques et d'inquiétudes , rie 'semj3le qu'un sujet inépuisable d'actions de grâces envers la Providence. Chaque enfant qui naît de plus autour d'elle, prend place dans sa maison comme un ornement, dans son cœur comme une joie. Son bonheur commence avec ce seul mot : Je suis ^ossè ! Dèi lors , le mari qui redouble de tendresse, la famille qui s'émeut, les rêves d'avenir qui bercent toutes les pensées , métamorphosent tes neuf mois eh une successibti sans cesse renouvelée d'espérances délicieuses; chacun, auprès d'elle, semble avoir la prévoyance d'une mère au moment où elle va le devenir.

Pour la femme pauvre , au contraire, tout est terreur;, Dès que son fruit s'agite dans son sein; elle frémit. Gomment l'élèvera-t-elle? Sa grossesse qui diminue ses forces, l'oblige à augmenter son labeui', car il augmente sa pauvreté! Il faut qu'elle traîne spi^^ corps déjà si lourd à Tatelier; il fjaut qu'elle reste debout des journées entières ; courbée sous le

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jÈaix thàternel, eïledoil encore porter des fardeaux. Elle accouche. Où? presque toujours dans une chambre sans feu , souvent dans le lieu de son travail , parfois inéme dans les bois. Combien de femmes n'ont {' )as de linge pour couvrir le nouveau -né , pas de ait pour le nourrir ! la misère et la fatigue tarissent si souvent la seule richesse que possède la mère j^auvré, sa mamelle! Le temps marche; nouvelles < douleurs. C'est Tenfant de deux ans qu'il faut laisser seul, avec mille craintes qu'il ne tombe dans le fou, s'il reste à là maison; que les voilures ne l'écrasent, s'il joue dans larjàé; c'est hétàs! la famille entière dont il faut seule porter tout le poids. Dans les classes indigentes , le père paraît peu au logis ; il âpjporle de l'argent, s'il en a; s'il n'en a pas, il reproclie à sa femme les enfants dont il ekt le père, et s'en Va ; la mère demeiire. ParJFois dans la campagne on rencontre une laie poursuivie par ses petits affamés. En vain, cherche-t-elleà fuir, celte pauvre nourrice épuisée par son allaitement. Ses petits courent sur ses traces; ils l'atteignent, ils la renversent sur te dos, ils se précipitent sur ses mamelles nourricières qu'ils piétinent et sucent avec une sorte d'ivresse; et cependant, la triste victime, les jambes ouvertes, la tête pendante de côlé, les yeux ft^nnés à demi , et faisant parfois entendre un faible gémissement, semble leur dire : Vivez de ma vie, buvez mon sang avec mon lait ! Telle esl l'image de jplus d'une mère indigente. Qui de nous n'a pas élé saisi de tristesse, en pénétrant dans quelque misérable galetas , et en voyant quatre , cinq enfants pressés dans un étroit espace* de quelques pieds,

les bras tendus vers une femme hâve et maigre à laquelle ils crient : Mère, j'ai faim ; mère, j'ai froid ! La douleur produit alors chez ces malheureuses des effets qui semblent inexplicables; on en voit quelques unes frapper leurs enfants qui leur demandent du pain. Croit-on que ce soit colère ou insensibilité? Non ; c'est désespoir de les voir souffrir, et de ne les pouvoir soulager. Elles les frappent pour ne plus entendre ce cri de douleur qui les déchire; c'est parce qu'elle sont trop mères qu'elles deviennent marâtres. D'autres disent à leur fille aînée, aînée qui a quelquefois dix ans : « Emmène tes petites » sœurs, tes petits frères , et tâche de les distraire » de leur faim en les promenant. » Et voilà ces pauvres créatures errant dans les rues de Paris à la pluie et dans la boue ; voilà cette enfant , je me trompe, cette mère de dix ans, les traînant par la main dans les jardins publics , pleurant avec eux , car elle a faim aussi, et n'osant pas rentrer cependant, car sa mère lui a dit : «Il n'y aura de pain que ce soir. » Le soir est arrivé, ils rentrent, mais hélas ! le père n'a pas été payé de sa journée , ou bien il n'est pas revenu, et un maigre plat de légumes grossiers qui ne nourrirait pas une personne, forme le repas de toute la famille. Que fait la mère? Elle ne mange pas ; quelquefois même , il arrive que la sœur aînée , mesurant de l'œil la faible portion des plus jeunes, dit à sa mère : Je n'ai pas faim. La mère la comprend, l'embrasse, et les deux pauvres affamées vont s'étendre ensemble sur cette couche dure que Dieu bénit sans doute, mais qui nous accuse bien haut devant lui.

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Il est pourtant un sort plus affreux encore ; c'est celui des filles mères.

Certes, loin de moi la pensée d'amnistier les faiblesses des jeunes filles , mais , la faute une fois admise comme faute, comptons les terribles douleurs qui la suivent , et demandons-nous si la loi et les mœurs, qui ne font rien pour empêcher la chute, ont le droit de la punir aussi impitoyablement. Pas' de pitié , pas de recours. A peine la faute d'une jeune fille est-elle avérée, que le séducteur éprouve généralement, pour tout remords, le lâche désir d'échapper à la responsabilité par l'éloignement. La victime reste seule avec son malheur ; il est affreux. Entourée de ses parents, ne pouvant faire un pas sans être surveillée, ignorante de tout ce qui tient à la vie, mille terreurs nées du sentiment de l'inconnu viennent se joindre à ses regrets et à ses souffrances. Se confiera-t-elle à quelqu'un? A qui? A un serviteur? c'est s'avilir encore et se livrer à lui. A sa mère? comment se résoudre à rougir devant elle? A son père? il la maudirait! Cependant au milieu de ces irrésolutions, les jours s'écoulent, les signes extérieurs de sa faute deviennent plus manifestes ; elle n'ose plus traverser une chambre devant ses parents, se rendre dans une fête, de peur que sa démarche ne la trahisse ; ce sont des hypocrisies de costume qui la torturent, puis des remords déchirants , et des sanglots désespérés à la pensée qu'elle compromet la vie de ce petit être qu'elle aime, malgré toutes les larmes qu'il lui coûte. Tout à coup cependant , les douleurs fatales se font sentir; elle n'en peut plus douter, le moment est venu , et nuls

préparatifs , nul moyen d'écarter ses parents, ou de s'éloigner! Alors éclatent des actes de coursée syrhinnains : on a vu des jeunes filles se lever frQidepaent d'une table àe travail, aii milieu d'un cprclç. de famille, entrer d^ns une chambre yoîsine, çt devenir V(\ère^ avec le secours de quelque vieillç gouyerfl^ii^tQ? s^ps pousser uin cri (M. Le savant Fodéré. rapporte qu'une deiïioi^elle de h^ute famille, surprise ainsi par les dernières douleurs devant ^pus ses parents , passa , immobile et impassi^.le , par toutes les pj^ases de raccouchement d'un enèi|i mort, jusqu'à c^ que l'éloignement de tous ^es téinoïns lui permît d'achever sa délivrance, péïivrance! parole n^enleuse! Lq lien matériel est rompu, mais la chaîne morale subsiste toujours; ce n'est plus l'enfant qui est attaché à la mère; c'est la pière qui est attachée à l'enfant. Riche ou pauvre, elle est perdue. Espérer, si elle est riche, que son séducteur réparera ses torts , chinière ! Le monde a det; susceptit^ilités de délicatesse si exquises, qu'un homme croirait manquer à l'honneur, en épousant une femme déshonorée par lui. Espérer, si elle est pauvre , qu'il l'aidera d\\ moins de son argent , chimère encore ! La générosité paterueUe va bien jusqu'à payer les premiers mois de nourriture, mais un an écoulé, il y a prescription. Voilà donc la malheureuse chargée seule d'élever cet Qufant! Mais comment l'élever à l'insu de tous, c'est-à-dire sa^;is se diffamer, sans que sa vie soit brisée à jamais? Le sort des femmes de la classe élevée est ici plus dur que celui des classes pauvres.

(<) Devergie, èfédecine légale*

Grâce à la justice native du peuple y il n'est pas rare de voir, à la ville et à la campagne , une fille qui a 4ébuté dans h vie par une faiblesse, mais qui Ta réparée par sa conduite , épouse^' au bout de quelques années un ouvrier de cœur, qui ne la croit pas moins d^^ae de lui purifiée que pure. Mais, hors du peuple , la coupable , même si son secret n'est pas çon9u, voit le mariage avec tout le cortège des joies de la famille se fermer devant ell^e. En effet, qu'il se présente un h^mi^e qu'elle aime et qui l'aime, elle n'oserait accepter sa main. Comment se résoudre à lui dévoiler sa honte? Comment se résoudre à la lui cacher? Le lendemain, peut-être, il l'apprendrait. Douleur pour djOuleur, elle aime mieux le perdre sans essuyer du moins son mépris; elle se tait donc, elle refuse et elle fait bien. Nous l'avons déjà dit; mais nous ne saurions trop le redire : la loi qui sauvegarde avec tant de soin la tranquillité des hommes, a prononcé ce mot terrible : « La » recherche de la maternité est admise. » Donc, toujours, jusqu'à la mort, cette malheureuse verrait cette menace peser sur sa tête ; toujours elle sentirait son honneur, l'honneur de l'homme qui lui a donné son nom , l'honneur des enfants nés de lui , à la merci d'une indiscrétion perfide. Condamne- toi à un célibat éternel , pauvre fille 1 et meurs dans l'isolement et le désespoir !

Tels sont les maux de la maternité illégitime ; restent les crimes. Je ne parle point des mères qui vendent leur corps pour nourrir le fruit de leur corps. Je ne veux considérer la fille mère qu'au moment où son nouveau-né est là devant ses yeux, et

328 liisToiiu: mokale dls femmes.

que s'élève dans sa conscience celte fetale question : Qu*en faire? l'exposer? Elle ne le peut plus. N'at-on pas supprimé les tours , c'est-à-dire l'abandon mystérieux, la protection cachée? N*y a-t-on pas substitué l'abandon public , à ciel ouvert , avec un bureau et des commis? 11 faut donc que la mère se présente devant un commissaire de police , qu'elle lui déclare son nom , qu'elle lui dise : « Voici mon enfant, et je l'abandonne. » Mais est-ce possible? N'y aurait-il pas dans cette déclatation de la faute plus d'impudence que dans la faute même ; et la société qui exige un tel acte ne s'avilit-elle pas autant que la femme qui s'y soumet? N'est-ce pas imposer à toute pauvre créature égarée l'effronterie d'une fille perdue? N'est-ce pas la pousser au désespoir , h la folie, à l'infanticide , peut-être? L'infanticide ! Tel <^st en effet le point suprême où aboutit parfois cette délibération de la fille mère avec ellemême. Certes, personne ne nous supposera la pensée de vouloir décharger l'homicide de la responsabilité do son crime, et de prétendre en faire porter tout le poids sur la société. Mais il faut oser le dire, la société en a sa part , la loi en a sa part ; la scandaleuse impunité masculine que proclament et la loi el la société en est souvent la cause. En veut-on une preuve accablante, irréfragable? Que l'on consulte les procès d'infanticide, l'on y trouvera ce fait véritablement terrible : « Sur huit accusations prouvées ('■ d'infanticide, il y a quatre acquittements. » Quatre

(*) Ce résultat si frappant a été mis en lumière et démontré par plusieurs avocats dans des procès d'infanticide , et la Gazette dcf Iribanauoi le constate. '

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homicides absous sur huil , qualre homicides prouvés, avoués ! Que signifie un tel mystère? Comment le chef du jury ose-t-il ainsi se parjurer sciemment à la face de Dieu et des hommes? Pourquoi aimet-îl mieux commettre lui-même un crime , plutôt que de condamner, au nom de la loi , le crime qui lui est soumis? Pourquoi? Voici la déposition textuelle d'une femme infanticide. Elle parlera plus haut que toute réflexion. * '

Une jeune fille, Jeanne Vernadaud (*), parut devant le tribunal de Limoges le 16 mars 1847, sous l'accusation de ce crime. Elle s'exprima ainsi; je n'ajouterai ni ne retrancherai un seul mot à ses paroles:

« J'étais servante depuis deux ans ; je suis devenue enceinte. Comme j'approchais du terme de ma délivrance, mon maître me donna mon congé avec mes gages , qui allaient à 35 fr. Je me rendis à Limoges chez une sage-femme.

» Le 22 décembre, j'accouchai chez cette sagefemme d'une fille. Dos avant mes couches, j'avais une forte inflammation. La montée du lait ne s'étant pas faite, je n'ai pas pu donner le sein à ma petite fille. La sage-femiQo avait fait baptiser mon enfant. Comme je n'avais pas de lait du tout, et que j'étais toujours malade, la sage-femme m'a présentée ainsi que mon enfant à Thospice de Limoges : on nous a repoussées. Comme je n'avais plus d'argent, la sagefemme m'a déclaré le 28 décembre dernier qu'elle ne pouvait pas me garder plus longtemps. J'ai donc

(1) Gazette des tribunaux ^ 16 mars 1867.

été obligée de sortir de chez elle , et j'en suis partie le jour même entre midi et une heure, eniportant mon enfant avec moi. Jusque-là il avait été nourri avec de l'eau sucrée ; mais depuis ce moment jusqu'au lendemain soir, que la petite est morte, elle n'a plus rien pris, ni moi non plus. Je n'avais rien à lui donner. Le 28 décembre, la nuit, je m'arrêtai à un village; et je demandai à une maison où j'entrai , à y être reçue pendant la nuit par charité. Il faisait bien froid. Comme on n'avait pas de lit, on me permit d<î passer la nuit dans la bergerie avec mon enfant. C'étaient de pauvres gens, et je n'ai rien ose demander pour mon enfant.

» Le lendemain matin, je continuai ma route. Je passai encore la journée sans rien manger, n'osant pas demander la charité ; je marchais très difficilement, et je n'arrivai que vers neuf heures 4u soir, portant toujours mon enfant dans mes bras. Nous étions tous deux transis de froid ; alors la tête n'v était plus. J'ai étranglé mon enfant, et je l'ai jetée dans un puits qui se trouvait près de la route. Je voulais me tuer aussi ; mais le courage m'a manqué ! »

Quelle sentence rendit le jury? Après cinq minutes de délibération, Jeanne Vernadaud fut acquittée à l'unanimité. D'où vient donc que cet acquittement scandaleux ne nous indigne pas? D'où vient que dans toute la foule qui assiégeait le tribunal , il ne se trouvait pas vingt personnes peut-être qui eussent prononcé condamnation? Que dis-je ! D'où vient que parmi ceux qui viennent de lire le récit de ce meurtre, plus d'un se sera senti ému comme nous en l'écrivant, et aura dit tout bas : «Pauvre femnae ! »

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de ce que, si coupable qu'elle soit /nous côté d'elle des êtres aussi coupables de fu'elle-même, des êtres que la loi absout et inISïïcente ; cela vient de ce que nous avons condamné au lieu d'elle, ou du moins avant elle, ce maître qui l'a inhumainement chassée, ces chefs d'hospice qui l'opt repoussëe, cette incomplète organisation de la charité qyi laisse de\xi^ créatures de Dieu mourir de fajm sur la route publique, et surtout, surtout le lâche dont le nom n'est pas prononcé une seule fois dans le procès , mais dont la présence meurtrière se sent partout, le père absent! Au moiofs;, dans son crime à elle, nous avons trouvé lin sentiment expiateur, l'affection. Pourquoi a-telle tué son enfant, cette malheureuse? Ce n'est point par égoïsme', par calcul, par fureur; non, elle l'a tuée pour Farracher à la faim ; elle Ta tuée parce qu'elle Vaimait ! Son crime n'a été que le désespoir dé la tendresse ! Mais lui, l'inconnu piaudit, lui qui a abandonné sa fille et la mère à,e sa fille ; hiî, qui p'a pas même assuré à la pauvre pietite créature |a première goutte d'eau qui devait la nourrir, il n'a cOTnmis son atroce action que par avarice et par ingratitude; et la loi l'absout! et la loi ne le recherché même pas ! Voilà l'iniquité qui arrache de nos cœurs, comme de celui des juges, cette' absolution dont la justice frémit ! Or, sachons-le bien, il n'est pas d'atteinte plus profonde à la morale d'un pays , que la violation publique des principes de la justice. La conscience générale se déprave par cette indulgence inique plus encore que par l'attentat; et, à force de voir absoudre le crime, les masses finis-

sent par le confondre avec rinnocencex^urifions donc , purifions notre Code de cette immorale impunité qui pousse la femme à commettre Thomicide et le juge à l'absoudre!

Mais là ne se borne point le devoir de la France. C'est la maternité tout entière qu'il faut relever, c'est la maternité indigente comme la maternité illégitime. Quand le titre le plus sacré de la femme la déprave et l'écrase, la responsabilité de ses excès et le faix de ses douleurs , doivent-ils retomber sur elle seule? Non. Tout est-il dit quand on a enterré celles qui meurent , flétri celles qui cèdent, patenté celles qui se vendent , et tué celles qui tuent? Non, mille fois non ! Dieu a fait la maternité bienfaitrice pour la race, heureuse pour la femme, protectrice pour l'enfant, la France ne doit pas abandonner l'œuvre divine , c'est à elle de faire remonter sur son piédestal ce personnage sacré de la mère avec tout son cortège de vertus et d'honneurs !

Les difficultés sont immenses, nous le savons; mais les devoirs sont immenses aussi; et le sentiment profond des uns inspirera peut-être aux législateurs la solution des autres.

D'abord, un grand exemple nous est offert.

La Convention rendit sur les filles mères ce décret célèbre : « Toute fille qui, pendant dix ans, » soutiendra avec le seul fruit de son travail son en- » fant illégitime , aura droit à une récompense pu- » blique, »

La philosophie s'est fort indignée contre ce décret; les politiques l'ont flétri comme une prime donnée à la débauche ; la raillerie Ta môme frappé

de ridicule ; nous avouerons sans crainte qu'il nous paraît admirable. C'est lï première fois que la loi civile a ressemblé k la loi religieuse ; c'est la première fois qu'on a reconnu au repentir toute la grandeur réparatrice que Jésus-Christ lui a attribuée; et voilà enfin dans la législation l'avènement de cette touchante et profonde parole : «Il y aura plus de joie dans le ciel pour un coupable qui se repent que pour dix justes qui n'ont jamais failli. » Eh, qui donc n'a jamais failli? Qui ne sait combien il est plus facile de résister que de réparer? Nos lois d'un jour ont la dureté de la damnation éternelle : leur fer rouge, une fois marqué sur le corps ou sur le nom des coupables, ne s'efface jamais , et la réhabilitation, établie seulement pour les déshonneurs pécuniaires où les condamnations politiques, 4i'a jamais relevé une âme forte qui s'était perdue par égarement. Ah ! laissez, laissez tomber un rayon de lumière dans vos cabanons et dans vos cachots! Dites au meurtrier qui a tué par passion, que quand il aura sauvé vingt hommes, il sera réhabilité de son meurtre ; dites au larron que quand ses bienfaits auront enrichi cent malheureux , il sera réhabilité de son vol ; et que cette réhabilitation soit éclatante , publique comme la condamnation. La loi républicaine alla plus loin encore pour la fille mère qui avait soutenu son enfant du seul fruit de son travail pendant dix ans ; elle la récompensa et elle fit bien. Avouer tout haut sa faute quand aucune force sociale ne vous y contraint, l'avouer pour la réparer, la réparer par le sacrifice, la réparer sous le coup de la réprobation universelle, la réparer pendant dix ans, c'est là un

de ces faits rares qui manifestent mieux la grandeur de l'àme humaine que l'innocence iniefneùrée d'une vie toute virginale. Les législateurs qui le désignèrent au respect public couronnèrent donc une grande action et consacrèrent un grand principe.

Après les filles mères , les mères indigentes donnèrent lieu à leur tour à cette ordonnance : « Toute mère dont le travail ne petit soutenir ïa famille , a droit aux stecours de la nation. » ftans ce décret, qui ne renfermait pas moins de soixante articles, rassemblée descendit à toutes les prévoyances minutieuses de l'affection elle-même. La grossesse, l'allaitement, la mise en nourrice du nouveau-né, elle s'inquiéta de tout. Elle régla les lirais de layette, €;lle nomma un agent national chargé de veiller sur les nourrissons. On croit lire un programme dicte par une mère.

Malgré notre sympathie profonde pour l'esprit qui a dicté ce décret, ses inconvénients moraux et matériels nous apparaissent dans toute leur gravité. Porter une telle loi, n'est-ce pas encourager le développement déjà démesuré de la population? n'est-ce pas détruire le principe môme de l'esprit de famille, c'est-à-dire le sentiment de responsabilité des parents envers les enfants? N'est-ce pas ôter de la maternité l'idée du devoir? Mais, d'un autre côté, quelle misère plus digne de pitié et d'assistance que celle qui frappe la mère et le nouveau-né ! L'intérêt même du pays nous commande de prendre souci de cette question de l'enfantement , de l'allaitement et de la nourriture. En effet, qui constitue un grand peuple? Sont-ce les lois, les arts, le sol? Sans doute. Mais

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qui féconde ce sol? qui cultive ces arts? qui fonde ces lois? La race. Ôr, qui constitue la race? Les mères. Les créatrices affaiblies font les créatures éilèrvées; les nourrices af&mées font les nourrissons sans vigueur. L'État doit donc secourir \os mères pauvres, ne fût-ce que pour s'enrichir luimême; sa générosité est un placement.

Entre ces deux opinions contradictoires , où est la vérité? où est la solution?

Dans le développement de deux institutions admirables, qui soulagent les mères indigentes du fardeau de la maternité, sans les décharger de ia sollicitude maternelle ; institutions, à la fois humaines et prévoyantes qui mériteront vraiment à la patrie îc beau nom de materna patria (patrie-mère) ; je veux parler des crèches et des salles d'asile.

Paris compte vingt crèches ; il en faut cinq cents.

La. France compte deux cents salles d'asile; il en faut dix mille, ou plutôt, non, plus de salles d'asiïe. L'expérience pleine de cœur d'une femme de bien a trouvé un nom plus touchant et plus vrai pour ces abris de l'enfance, le noin d'écoles maternelles.

Ces crèches, cqs écoles, qui doit les fonder? l'État sans doute. Mais seule, son action serait insuffisante. A l'œuvre donc, le génie de charité et d'association des femmes! A l'œuvre, toutes les ressources de leur cœur si ifertile en inventions de générosité! Disons-le à la gloire de notre époque injustement comparée à la Rome pervertie de l'empire; depuis quelques années, les femmes ont imprimé un élan immense à la charité. Sous leur pa-

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Ironapc se sont élevées mille institutions bienfaisantes; Tenfance, la vieillesse, la démence, la faiblesse, la cécité, le vice môme, tous les malheurs enfin, sont devenus l'objet de quelque création ingénieuse. Eh bien! que tous ces efforts se multiplient, se coalisent pour la fondation des crèches et des écoles maternelles; que les mères riches lèvent sur toutes les fortunes un impôt pour cette œuvre; qu'elles demandent, sans relâche, sous toutes les formes, jusqu'à Timportunité, car leur mission est de créer un budget pour les mères indigentes, un budget immense. Si cette tâche les effraie, qu'elles aillent visiter une école maternelle , ne fût-ce qu'une heure , et le courage leur reviendra. Quand elles observeront tout ce que l'on a fait, et tout ce qui reste à faire ; quand elles verront ces deux cents petites créatures de trois ans, de quatre ans, si protégées déjà, mais si dénuées encore; si libres dans leurs jeux, mais renfermées dans un jardin si étroit; si intelligentes de physionomie, mais couvertes d'habits si pauvres; quand on leur racontera tout ce qu'on a développé de générosité, d'abnégation, d'héroïsme parfois dans ces jeunes êtres , et qu'en môme temps elles remarqueront ces yeux trop souvent rouges d'ophthalmies , et ces joues pâlies par la misère, alors leur cœur se sentira saisi d'un tel mélange d'affliction et d'affection, que leur bourse s'ouvrira , que leur zèle s'animera , et que chacune d'elles, pensant à sa propre fille si tendrement pourvue de toutes choses , voudra fonder ou agrandir une école maternelle. Une partie de noiro avenir dépend de ces associations. Élever l'enfanl

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ce n'est pas seulement soulager les parents , c'est aussi les élever eux-mêmes. L'enfant qui revient le soir de l'école maternelle auprès de son père et de sa mère, revient, sans le savoir, pour les perfectionner. Si la mère s'emporte : — « Mère , dit l'enfant , la dame (^) a dit que ce n'était pas bien de se mettre en colère. » Si le mari brutalise sa femme : — «Père, dit l'en&nt, c'est un péché de faire du mal à son prochain. » Et la mère se tait, et le père s'arrête, et l'esprit de Dieu entre dans cette maison avec cet enfant nourri de l'esprit de la France.

Pour compléter ces bienfaits, que faut-il? Une patrie maternelle et une sainte alliance des mères.

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