CHAPITRE IV
Brott d'édacatlon. — Éducation publique et édueatlon
privée.
Le droit de direction comprend le droit d'éducation. Mais celui-ci se présente avec tant de caractères particuliers^ qu'il veut un examen spécial.
Les systèmes divers d'éducation qui se partagent notre société , tantôt veulent arracher presque complètement les enfents à l'influence des mères , tantôt en jFbnt peser sur elles tout le fardeau.
S'agit-il des filles (*) ? les parents , comme nous Tavons vu , ont toute la responsabilité et tout le soin de leur éducation. Aucun appui dans la cité.
S'agit-il des fils? on les enlève à la fomille dès la première enfonce, et on les confie soudain à T éducation publique.
De ces doctrines, aucune, selon nous, n'est juste complètement. La vérité est à côté d'elles, ou plutôt au-dessus d'elles. Il fout allier l'éducation privée à l'éducation publique, chacune a son pouvoir, et
(^) 11 est inutile de rappeler que nous ne parlons ici que des filles de la classe riche.
â02 HISTOIBE MOttALÉ DES FEMMES.
rînfluènce de riine, toîti d'exclure celle dé f autre, la réclame et ne peut se compléter qtié par elle.
Pour le prouver, exposons d'abord leè critiqués sérieuses qui disputent les fils aux mères ; car il n'est question ici que des fils (*).
a Quand on n'écoute que l'instinct du cœur, disent certains morali&tQs , ^ôd^eation du fils par les parents, au moins jusqu'à sa douzième année, semble d'abord si naturelle qu'on oublie de se den^ander si elle est possible, et si les modèles séduisants que nous en offre le monde ne sont pas des exceptions, ou même de pures apparences. En effet, qui nomme les parents , dit le père et la mère ; mais le père ne peut presque jamais élever son fils, même jusqu'à douze ans; sa profession, lés affaires extérieures s*emparènt de sa vie. Reste donc la mère. Or, combien de mères sont capables de remplir cette fonction? Chez Tune, c'est le manque de fortune; cbez l'autre, c'est la santé; chez celle-ci, c'est l'insuffisance de l'instruction qiii fait obstacle à l'office maternel , et il ne convient ni aux femmes de campagne, ni aux femmes d'ouvriers j ni aux femmes commerçantes.
En règle générale , les mères ne peuvent donc pas élever leurs fils ; mais occupons-nous des rares élues qui le peuvent, le veulent et le font. Comment le font-elles ? Élever uni enfant est un soin de tous les moments et qui veut que tout lui soit subordonné,
(1) Noas avons suffisamment traité la question de IMnstructloiî des filles dans le cliap. 3 du V livre ; et quant à leur éducation morale, nul ne conteste qu'elle doit se faire dans la famille.
emploi de la journée,' ]()laisirs, relations. Les parolèis d'un ami peuvent contrarier votre enseignement, il feint veiller sur voâ amrâ. La grossièreté d*un domestique peut compromettre votre oeuvre, il faut inspecter vos domestiques. Un récit frivole , un mot hasardé de votre mari àufflt pour détruire en un instaiit le fruit de vingt exhortations ; il fout régenter votre mari. Vous-même , vous n'avez plus le droit d'être vaine, coquette, capricieuse, car vous êtes une leçon vivante, et pour suivre l'éducation de votre etifant il feùt d'abord recommencer la vôtre. Ce sévère, mais juste exposé de devoirs, ne rappelle guère , en dépit de quelques exceptions plus superficielles elles-mêmes que positives , la maternité poétique et théorique dont les femmes aujourd'hui se parent comme d'un ornement qui leur va bien. Elles croient élever leurs fils comme elles croient les noui^rir, parce qu'elles leur achètent un biberon. Une fois qu'elles ont choisi un instituteur (dont elles ne sauraient d'ailleurs contrôler renseignement), leur conscience mise à l'aise les abandonne de nouveau à leur vie d'amusements et de futilité. Avant de partir pour une fête , elles entrent dans là salle d'étude, le front paré de fleurs, embrassent leur enfont, lui disent : Travaille bien; et partent laissant dans cette, jeune âme étonnée l'imagte discordante de la mère au bal et de l'enfant à là lïiaison. Croit-on qu'il soit bien convàîticu quand pour toute raison il entend cette phrase éternelle : Que nous sommes grands et qu'il est petit? Il obéit, il reste ; mais dans le fond de son cœur germent le mépris de son âge y la convoitise du nôtre , la pensée qu^être
grand, c'est pouvoir tout faire; h semence mortelle du fruit défendu.
Ce portrait fût-il une satire et l'image d*une mère vraiment éducatrice pût-elle se réaliser, le droit d'éducation, disent toujours ses adversaires , serait encore, entre ses mains, fatal au fils.
En effet, ce qui manque aujourd'hui le plus parmi nous, c'est lagrandeur d'âmeet le sentiment national. Il y a des industriels , des écrivains , des avocats , mais peu d'hommes, moins encore de patriotes. Or, l'éducation publique peut seule faire des hommes , la cité des citoyens. L'éducation par les mères, prolongée jusqu'à douze ans, substitue les sentiments individuels aux sentiments généraux , la sensibilité qui se reporte sur soi au dévouement qui nous identifie; avec les autres. L'amour désintéressé de la patrie s'efface devant l'amour égoïste de la famille; égoïsme charmant, à la vérité, plein de délicatesses et de tendresses, mais égoïsme enfin. Avec les premiers besoins de l'enfance, doit donc cesser pour le fils une éducation qui amollit le caractère, rétrécit l'intelligence, et isole le cœur. »
Nous avons laissé à ces objections tout leur développement et toute leur valeur. 11 ne nous sera que plus facile d'y répondre.
D'abord, écartons ce sophisme qui taxe l'éducation maternelle d'impossible ; les faits répondent pour nous. Ne voyons -nous pas les mères, saisies d'une noble émulation , s'emparer chaque jour davantage de leurs fils ? Ne les voyons-nous pas , tantôt appeler un maître auprès d'elles et présider, en s'y mêlant à celte éducation si chère ; tantôt parcourir
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la ville malgré la rigueur delà saison, conduire leur enfant aux epurs publics, s'y asseoir sur les mémos bancs que M, écrire comme lui les paroles du professeur, apprendre la leçon pour la lui faire apprendre. Elles se refont élèves à trente ans afin de pouvoir être répétitrices.
Leur volonté, leur désir est donc incontestable. Est-il légitime? Répondons en exposant une partie des bienfaits de l'éducation maternelle.
Certes, l'éducation publique agit énergiquement et salut^irement sur les caractères. Elle les rend souvent plus fermes par le besoin de se défendre ; elle les rend plus justes par la nécessité de respecter les droits d'autrui; elle mate les orgueilleux, elle tourmente les vaniteux, elle trempe les pusillanimes par une vie rude et simple ; mais aussi que de leçons de mensonge^ d'envie, d'indélicatesse, parfois d'improbité ! Abandonnez un caractère un peu farouche ou un peu faible à ce monde où règne la force, et il va souvent devenir cruel ou lâche, despote ou vil ; je ne parle pas des autres vices. La vie commune est une vie de lutte, il ne faut s'y présenter qu'armé. Or, qui peut armer l'enfant? La mère seule. Si Téducation maternelle prolongée jusqu'à douze ans, n'a pas nourri l'enfant de leçons d'honneur et de dignité; si elle n'a pas aguerri sa moralité incertaine contre les exemples funestes ; si elle n'a pas gravé ineffaç^blement en lui l'horreur de la fausseté ; si même elle n a pas fortifié pou à peu sa mollesso native , l'éducation publique le brisera ou le dépravera. Qu'on ne répète pas ce vulgaire anathème contre l'aveuglement de la tendresse maternelle;
30fi HISTOrRE MORALE DES FEMMES.
qii'ort ne dise pas qu'aimer c'est ne pas voir. Rien de pltts clairvoyant que l'affection ; on dissimule souvent les défauts de ceux qu'on aime , on les nie quelquefois, mais on les voit toujours. Qu'on n'objecte pas la faiblesse defs mères. Il n'y a de mères faibles que celles qui font de la maternité un plaisir et non un devoir. Une mère qui élève ses enfants est plus courageuse pour eux et contre eux , que le père lui-même. Quand un enfent doit subir quelque dure opération, qu'il fout que son sang coule, le j^re s'enfuit, la mère reste; et j'ai vu une mère^ la plus tendre et la plus dévouée des mères , saisir son fils qui venait de mordre la main d'un enfont de son âge , et le mordre à son tour jusqu'à ce que le sang coulât. Quel père lui eût donné cette leçon héroïque? Voulez-vous donc former le caractère de l'enfant? Il vous fout et l'éducation maternelle et l'éducation publique.
S'agit-il de Fintelligence? C'est Socrate lui-même qui nous trace la règle. Ce grand précepteur de lantiquité rendit un jour un jeune homme à son père qui le lui avait confié pour l'instruire, en lui disant : c< Je ne puis rien lui enseigner, il ne m'aime pas, » Dans une autre circonstance , interrogé sur sa profession, il répondit : «Courtier de mariage; je vais w par la ville cherchant quels hommes sont propres » à lier mutuellement amitié , afin de les réunir , et » grâce à leur affection , ils se servent de précepteurs » l'un à l'autre... » Ces paroles résumaient toute sa théorie d'éducation. «Pourquoi s'éclaire-t-on ? di- )> sait-il; parce qu'on aime. Pourquoi éclaire-t-on? «parce qu'on aime. Maîtres ot éh>ves ont tous un
» tnattre commun^ l'affection. Celui qui n'aime pas » et qui veut instruire ressemble à un homme qui » prend une terre à ferme ; il ne cherche point à » l'améliorer, mais à en tirer le plus grand profit. » Celui qui aime^ au contraire, ressemble au proprié- » taire d'un champ ; de toutes parts , il apporte » ce qu'il peut pour enrichir Tobjet de son af- » féctîon. »
Socrate, par ces ingénieuses paroles, plaidait et gagnait la cause des mères; il constatait leur toutepuissante influence sur l'éducation intellectuelle de leurs fils. En effet, rien ne nuit plus à l'originalité de l'esprit que l'éducation publique et commune ttop tôt commencée. Jetez dans un sac de petits cailloux de toutes formes, et remuez-les longtemps ensemble , le frottement les aura bientôt changés en autant de pierres rondes. Ainsi des enfants. Confiés avant l'âge aux mains des instituteurs publics, ils se ressemblent tous ; cette même nourriture pour tant d'esprits différents les assimile les uns aux autres, quand elle ne fait pas pire. Que d'intelligences rebelles, mais fortes au fond, que d'esprits délicats >ou de natures puissantes, mais dont la puissance même réclamait des soins particuliers, ont été rebutés, dégoûtés , empoisonnés peut-être par ce régime de gamelle ! S'ils avaient eu leur mère pour première institutrice, ils auraient porté fruit. Une mère, Tœil sur son fils, cherche, essaie, recommence. Qu'il soit indisciplinable , n'importe; tout homme porte en lui une qualité qui peut servir de gouvernail pour conduire tout le vaisseau ; laissez agir la mère, elle saura bien la trouver. Une mère qui prend part aux
premières leçons de son fils découvre souvent des foutes ou imagine des ressources d'enseignement qui échappent au maître. Un jeune homme me fut cité qui n'avait pu apprendre le grec et le Code qu'avec Taide de sa mère. Est-ce à dire que la mère avait plus de science que le professeur? Non; mais entre son fils et elle, l'instruction se donnait de cœur à cœur.
Plus d'une fois il a été dit que les hommes illustres avaient été élevés par leurs mères , et les noms de Schiller, de Lamartine, d'André Chéiûer, se présentent aussitôt comme autant d'illustres exemples. Faut-il entendre par là que leurs mères leur avaient seules servi de maîtres d'histoire , de langues ou de poésie? Non; mais elles avaient versé en eux cette àme de la femme sans laquelle il n'y a point de véritable grand homme ; assez instruites pour s'immiscer à ces premières études viriles, assez persévérantes pour les suivre, elles mêlaient à toute înstriielion le lait maternel que rien ne remplace.
Donc, pour diriger l'intelligence comme pour former le caractère, il faut le collège et la mère; mais la mère d'abord.
Reste enfin le cœur. Nous écarterons de noire analyse, la plus riche et la plus douce moitié de sou domaine, les affections de femille; car nul ne met en doute que l'éducation maternelle ne puisse seule les créer et les faire vivre. Bornons-nous donc au sentiment le plus héroïque et le moins individuel, l'amour du pays . Où a-t-on vu que jamais les femmes aient fait défaut à une gi'ande cause nationale? Où a-t-on vu que leur pusillanimité ait arraché à leurs fils U>s armes qui doivent défendre la patrie? Nous
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ne remonterons ni à Véturie ni à Cornélie ; mais nos aïeules, les Gauloises, n'assistaient-elles pas aux combats où leurs fils et leurs maris versaient leur sang pour la Gaule, et ne les enflammaient-elles pas par leurs chants? La révolution française ne nous a-t-elle pas montré les femmes aussi enivrées que les hommes de ce grand nom de patrie? Et les sœurs, les filles, les mères, loin d'énerver le courage des êtres qui leur étaient chers, ne marchaient-elles pas comme eux et devant eux(*)? Partout oii la nationalité est puissante, le cœur des mères est national ; ne les accusez donc pas si l'esprit héroïque s'était éteint en elles : la faute en était à nous qui nous étions laissé déchoir de notre rang de grand peuple. Ah ! (ce qu^à Dieu ne plaise ! ) que les dangers publics renaissent, qu'il nous faille encore faire passer sur la terre française et sur le monde le souffle de la gloire et de la liberté, et Ton verra si les femmes demeureront en arrière de ceux mômes que l'on nomme des héros. En définitive, l'être qui représente le mieux la nationalité française, qui- a le plus aimé le peuple de France (*), qui a le mieux défendu la France, cet être est de leur sexe et non du nôtre. Jeanne d'Arc était une femme!
plions plus loin. Le patriotisme ne consiste pas tout entier dans l'horreur de l'étranger; le courage qui repousse l'ennemi, l'ardente ambition pour la
(^) Voir dans M. Laiiluillicr, Hisloire des femmes de la révolution , tous les détails de ce beau mouvemciU.
(2) Quand on lui demanda quel tuolif lui avail mis les armes à la main ; elle répondit : Je ne pouvais me résoudre à voir couler tant de «ang fran^çals.
310 UISTOiliE MOHÂLE DES FEMMES.
grandeur du pays , ne forment que la moitié de cette passion ; et le plus divin des sentiments inspirés par elle est cette fraternelle sympathie qui nous attache à tous nos concitoyens par la pitié ou l'admiration. Être patriote, ce n'est pas seulement haïr, c'est aimer. Qui donc saura mieux que les mères, mêler dans notre âme le patriotisme qui compatit à celui qui combat, le patriotisme qui secourt à celui qui tue? Si Horace avait été élevé par une mère, il n'aurait pas égorgé Camille. Les mères nous enseigneront qu'au-delà de notre pays il y a le monde; qu'au-dessus de la patrie se trouve l'humanité, et qu'au-dessus de l'humanité même plane le premier et le plus saint objet de notre culte. Dieu! Seules, les mères peuvent instruire l'enfant à aimer Dieu. L'homme qui n'a pas eu sa mère pour institutrice s'élèvera peutêtre à la piété par le mouvement naturel de son âme; mais il manquera toujours à ses relations avec le Créateur ce je ne sais quoi de familier qui fait précisément le fond de la tendresse ; il ne l'aura pas connu enfant. Qui a converti saint Augustin? sa mère. Qui a élevé saint Chrysostôme? sa mère. Qui a sauvé saint Bazile? sa mère. Qui a sanctifié saint Louis? sa mère. Chargées de ce précieux baume de la foi, dès qu'un enfant leur était né, ces mères chrétiennes ne quittaient plus son berceau ou son lit, et versaient goutte à goutte, dans sa bouche entr 'ouverte , le lait pur de l'Évangile. Ce sont les mères qui ont formé cette race sublime el tendre dos martyrs, mélange de l'agneau et du lion. Ce sont les mères qui ont créé cette génération des croisés, poitrines bardées de fer, cœurs revêtus de
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charité, apfW^re^-SQldats qui, comme Bayfinl, taisaient un crucifix, avec le pommeau de leur épée. Ce sont les mères qui ont produit ce charmant peuple dqs chevaliers qui embellissaient l'amour terrestre par je ne sais quel ravissant ipélange 4^ céleste puretés Partout, dans les familles pieuses,. depuis la maison de Marcella jusqu'à celle de la reine Blanche, depuis le$ cœurs des rois jusqu'aux cœurs des hommes du peuple, vous trouve? à cette époque l'empreinte de l'esprit des mères, c'est-à-dire de l'esprit même de Jésus. Jésus! tel est le divin nom qu'elles leur apprennent à bégayer dès qu'ils balbutient, à prononcer dès qu'ils parlent , à adorer dès qu'ils sentent, à admirer dès qu'ils pensent. Quand Grégoire de Nazianze était encore petit enfant , sa mère le conduisait au temple, et là, lui mettait dans les mains les saints Évangiles, les lui faisait palper, tourner, regarder, comme si elle eût voulu l'en nourrir du moins par le toucher et les yeux, et lui faire passer dans les veines la divine flamme.
Aussitôt que les enfants devenaient grands, et que les passions commençaient à gronder en eux, comme ces pauvres mères veillaient , éperdues , autour de ces âmes où allait s'effacer peut-être la céleste image !
Une chrétienne, femme d'un païen d'Antioche, avait un fils de quinze ans , beau et spirituel. Une sainte terreur la saisit ; elle voit le cœur de son fils qui va lui échapper peut-être; elle croit que son père le jettera dans les plaisirs corrupteurs et qu'elle sera trop faible pour lutter seule et sauver celui qu'elle a formé. Alors, par une sorte d'inspiration , elle attire dans sa maison un des saints solitaires ([ui vivaient
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dans la montagne, et dont la méditation faisait toute l'existence; puis,' quand il est là devarit elle, tout à coup, sans préparations, sans préliminaires, elle court à la chambre de son fils , le prend , Tamène au saint homme, et le lui mettant pour ainsi dire dans les bras : « Voilà mon fils, lui dit-elle, il faut que vous me le sau- » viez ! il fout que vous quittiez votre solitude, votre » vie de réclusion , et que vous veniez demeurer ici, » dans cette maison, pour le diriger. S'il n'avait que » moi, je vous le donnerais et je vous dirais : emme- » nez-le; mais son père n'y consentirait pas. Il faut » donc que vous veniez ici!... » Puis, s'attendrissanl malgré elle et pleurant: «Accordez-moi cette grâce; w il y va de l'âme de mon fils qui est exposée à un » extrême péril. Que si vous êtes assez dur pour me yy refuser, j'atteste Dieu que je n'ai omis aucune chose » qui put être utile au salut de l'àme de mon enfanl: wcl s'il lui arrive quelques uns de ces accidents si )j ordinaires dans la corruption du monde, Dieu » vous fera rendre un compte très rigoureux de son w àme, et vos mains en qui je le contie mainleuaiil » lui en seront responsables (*). »
Quelle véhémence ! quelle énergique passion pour le salut de son enfant! Eh bien, voilà, voilà pourquoi il faut que les mères élèvent leurs fils jusqu'à douze ans ; c'est pour les ressaisir à dix-huit et à vingt.
La loi borne au temps de la minorité des enfants l'empire du père et de la mère; mais croit-on que leur influence doive cesser avec leur empire? Est-ce
;*> ï^uliil Clu ysobiôiiic , De la vie wunasliquc.
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quand l'âge des passions précipite le jeune homme dans la vie tumultueuse du monde, que les conseils maternels lui deviennent inutiles? Qui lui fera conserver le goût du bien, même au milieu des désordres du mal? Qui le préservera, sinon de la faute, au moins du vice? Sa mère, si elle a dirigé ses premières années.
Il est, dit-on , des choses qu'une mère doit ignorer. Une mère doit tout savoir , pour tout consoler ou tout purifier.
Ce rôle ne va pas cependant sans quelques périls qu'il importe d'indiquer.
Tant que la confiance du jeune homme est pour lui un besoin de conscience, pour sa mère un moyen de direction, qu'elle l'accepte et la provoque, c'est un devoir; mais aussitôt que commencent les joies de la confidence, lorsque l'entretien n'est plus dans la bouche do celui qui parle qu'unà occasion de raconter sa passion môme, la mère doit couper court ; sa pudeur de femme comme sa dignité maternelle recevraient outrage d'un tel récit ; son attention complaisante deviendrait de la complicité. Qu'elle se mette donc sérieusement en garde contre cette vanité, si prompte à s'enorgueillir de tout ce qui s'appelle un succès. Plus d'une mère qui réclame de telles confessions sous le prétexte d'intervenir comme juge , n'y cherche que le plaisir d'écouter tout le détail des triomphes de son fils ; en vain son visage tâche-t-il de s'armer d'une expression sévère, en vain jette-t-clle par intervalle quelques paroles de blâme, ses yeux (jui rayonnent, sa bouche qui sourit malgré elle, son ardente curiosité |qui veul
tout apprendre j révèlent même au tils que ce n'est pas un conseiller qu'il a devant lui , mais un confident.
Signalerai-je une autre indulgence maternelle plus coupable encore? Un jeune hommede vingt ans séduit une pauvre ouvrière? Plus d'une mère dit tout bas : « Mieux vaut celte liaison qu'une autre ; c'est moins » ruineux qu'une fille de théâtre , c'est moins péril- » leux qu'une fille du monde ; il ne l'épousera pas du M moins, et cela recule son mariage. — « Mais cette » fille va être déshonorée ! — Ces filles-là n'ont pas » un honneur comme nous. » — « Mais cette enfant » a une mère ! — Les mères du peuple ne sentent pas » comme nous, » — « Mais celte malheureuse peut » rester chargée d'un enfant! — Que voulez-vous? »> il faut bien que la jeunesse de mon fils se passe. » Enfin, n'est-il pas des mères indignes de ce nom, qui , voyant leur fils rêver et poursuivre le déshonneur d'une femme qui est la femme d'un honnête homme, favorisent, sans s'en rendre compte, ce criminel dessein, glissent dans l'oreille de celle qui n'est pas coupable encore, des éloges de leur fils, plus calculés qu'elles ne le croient elles-mêmes , et osent, si leur conscience leur reproche cette conduite impie, osent l'amnistier en la décorant du nom d'amour maternel... Ah! détournons nos veux d'un tel spectacle, et reportons notre pensée sur l'image d'une mère vraiment éducatrice ! Elle aussi , elle suivra son lils de la pensée et du regard auprès de celles qu'il voudrait perdre , mais pour les lui arracher, pour lui dire: «Au nom de ta mère, ne déshonore pas celle qui sera mère! » Sans doute en
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dépit de cette sainte vigilance, il pourra faillir; mais du ni^s ne failli ra-t-il que par passion , et jamais p^v^cul vaniteux ou par esprit de débauche ; il ne trahira personne, il ne trompera personne, il sera peut-être jeune homme, mais il sera toujours honnête homme.
Aux passions succèdent l'ambition et les affaires.
La mère éducatrice soutiendra Tâge mûr de son fils, comme elle a épuré sa jeunesse. Quand les âpres soucis de la lutte l'accableront, c'est dans les mêmes bras où toutes ses douleurs enfantines oni trouvé refuge , qu'il viendra cherclier quelque chose du calme et des bonnes résolutions de son enfance. Elle sait toutes les paroles qui le consolent (elle l'a consolé si souvent ! ) elle passe sur son front et dans ses cheveux, qui blanchissent peut-être, cette main caressante qui le calmait dans son berceau; elle l'appelle mon enfant ^ et ce doux nom, qui, hélas! ne Jui convient plus, le touchant par le contraste même, après une heure d'entretien où sa mère lui a rendu courage rien qu'en lui rappelant combien de fois il s'est découragé , il part, le cœur ardent, la tête libre, rajeuni, et comme recréé par elle une seconde fois. Ah ! l'on ne sait bien ce qu'est une mère éducatrice, que lorsqu'on l'a perdue! A mesure que l'on s'avance seul dans la vie , des paroles d'elle que l'on croyait avoir oubliées, des conseils tendres et prévoyants qui ont dix ans de date, se réveillent tout à coup ot viennent encore vous éclairer. En vain brillent autour de vous l'amour, les amitiés ardentes, parfois môme les enthousiasmes , au fond de votre âme, se love plus belle chaque
316 lUSTOlKE JIOUALE DES FEMMES.
jour, par la comparaison de toutes choses, la divine image maternelle ! On trouve d'autres coeurs qui vous adorent peut-ôtre ; mais il n'y a qu'elle qui vous aime! Aussi, comment comprendre que notre loi ait accepté l'héritage des antiques défiances contre la mère , et ne lui ait pas accordé un droit égal à celui du père dans le mariage des enfants (*)? Le Code dit : « Les enfants mineurs ne pourront se marier sans » le consentement de leurs parents. » Puis , par une contradiction qui renverseleprincipe même, il ajoute: « En cas de dissentiment, le consentement du père
(^) Celle défiance conlrc loul ce qui vient de la mère, se marque d'une manière bien évidente dans le fait de la tutelle des bisaîeux. Un homme meurt , ainsi que sa femme , et laisse un orphelin, il semble que la tutelle doive appartenir à celui des ascendants qui offre le plus de garanties comme fortune, comme moralité, comme intelligence, au pins digne enfin. Il n'en est rien cependant. La tutelle, dit le Code (an. ti02), appartient de droit à Wiieul paternel; à défaut de celui-ci seulement , on appelle Taïeul maternel , et en remontant on a toujours soin (art. IxOli) que Tascendant |milernel soit préféré.. Ainsi , que le père de votre père , sans tomber dans des cas d'inconduite notoire ( le cas d'incouduile notoire Pexclut seul de la tutelle), soit prodigue ou débauché, qu'il n'ait souci ni de sa famille, ni de sa dignité, ni de votre amélioration , nlmporte; il aura de droit le soin de votre direction morale , le soin de votre fortune, il est votre parent par les homnus, la loi s'incline devant ce nom : mais qu'au lieu d'aïeul il ne vous reste que deux bisaïeuls, et tous deux de la ligne maternelle , le choix entre les deux est remit au conseil de famille. Curieuse preuve de cette jalouse el secrète hostilité contre les femmes. Tant que les parents de l'orphelin sont ses parents par son père, on livre au hasard de la naissance le soin de décider qui l'élèvera; mais dès que le mot de parents maternels est prononcé, la sollicitude de la loi s'éveille et intervient dans la nomination du tuteur ; elle y veut la sanction du conseil de famille : on dirait que cette parenté pur les mères imprime mémo aux mâles xm cachet d'infériorité.
» suffit (*). » N'est-ce pas une dérision de permettre à la mère de dire oui, et de lui défendre de dire non? On objecte l'intérêt des enfants : il faut, dit-on, que Topinion d'un des deux époux décide, afin qu'en cas de partage , le sort de l'enfant ne reste pas en suspens, c'est sa voix seule qui foit pencher la balance entre deux pouvoirs égaux. ÉgauA? Pourquoi alors n'avoir pas dit : En cas de dissentiment, le consentement d'un des deux suffit ; pourquoi, si ce n'est qu'on voulait réduire l'autorité de la mère à une autorité fictive comme dans le passé?
Chez les Juifs, jamais dans les fiançailles le consentement de la mère n'est mentionné.
Dans l'Inde, les lois de Manou disent (^) : ^<Le
père qui a donné sa fille , le père qui accorde la
main de sa fille , le père qui marie sa fille avec
les honneurs convenables, etc. » Le nom de la mère n'est pas même prononcé.
En Grèce, la mère n'avait, ce semble, d'autre droit dans le mariage de ses enfants, que le vain privilège de porter la torche nuptiale et de préparer le repas particulier pour les femmes (^). Dans Iphigénie en Aulide , Clytemnestre s'informe bien auprès d'Agamemnon de quel pays est Achille, quand se fera l'hymen , si l'époux emmènera l'épouse en Prygie; elle réclame vivement comme sa prérogative naturelle, sa place auprès de sa fille pendant la cérémonie; mais tout indique que son consentement
(») Code civil , ail. 148.
(•'') Manou, livre IH, v. 27, 29, 30, 31.
(^ Euripide. — Jocaste : Je n'ai pas allumé la torclie nupt-aL» pour vx}3 noces , A mon fils, cojiime il convient à une heyreuse mi^re.
n'était ni démandé ni nécessaire : les mères bénissaient, elles ne consentaient pas.
A Rome , la mère , sœur de ses enfants ou étrangère à ses enfants , ne pouvait comparaître comme partie autorisante. Qui dit autorisation , dit autorité.
Aujourd'hui , même exclusion. L'avis de la mère ne vaut, ni pour, ni contre ; si elle consent et que son mari refuse , son consentement iie compte pas. Si elle refuse et que son inari consente, son refus Tie compte pas davantage. Elle ne peut ni marier sa fille, ni l'empêcher de se marier, ni la préserver d'un choix fatal, ni la soutenir dans un choix heureux.
Cette annihilation du pouvoir maternel est funeste, car le coup d'œil de la mère porte ailleurs et plus loin que celui du père. Le père s'inquiète de la fortune , de la carrière , de la position de son gendre ; la mère prend plus de souci des rapports sympathiques qui l'uniront à sa fille. Le père le juge mieux comme homme, la mère le juge mieux comme gendre. La mère se laisse trop séduire, peut-être , aux qualités aimables; qu'il plaise, la voilà plus d'à moitié conquise; le père écoute trop absolument ce qu'on appelle souvent la raison , c'est-à-dire l'ambition et l'intérêt; tous deux voient la vérité, mais de profil; leurs deux points de vue réunis font seuls l'ensemble. Tous deux doivent donc être appelés ; c'est loujours l'application de ce principe fondamental : doubler l'unité.
Il est cependant une passion, spéciale aux mères, et qui pourrait troubler leur jugement; passion assez nouvelle, assez rare, et qui doit nous arrêter uo
LA BièRfi. 319
moment, parce qu'elle naît ponr la mère de son rôle même d'éducatrice; c'est la jalousie.
Autrefois, quand les mères n'élevaient pas leurs tilles^ elles étaient, dit-on, jalouses de leur beauté ; aujourd'hui, elles sont jalouses de leur cœur, jalouses avec toutes les amertumes de la jalousie. Souvent elles accusent leur fille, elles haïssent leur gendre. L'amour qu'éprouve l'une les irrite comme une ingratitude , les droits qu'obtient l'autre les blessent comme une usurpation. Par un sentiment très com^ plexe et très explicable cependant , leur délicatesse maternelle s'offense de voir un homme porter la main sur leur enfant ; sa candeur dont elles étaient de si fières et de si vigilantes gardiennes , leur semble comme profanée par le mariage même; leur fille est moins pure à leurs yeux , c'est une femme , ce n'est plus un ange.
La raison du monde accuse d'égoïsme et d'absurdité cette jalousie des mères. On ne doit que les plaindre; elles souffrent tant et elles ont tant de motife pour souffrir I Que l'on y songe! Avoir pendant vingt ans, peut-être, vécu pour une seule créature, n'avoir eu qu'une pensée... elle ! qu'un bonheur... elle! ne s'être jamais levée un seul jour sans la trouver sous ses yeux à son réveil; avoir été pendant vingt ans sa seule confidente , sa seule amie ^ puis , un jour, voir arriver un inconnu qui lui parle dix fois peut-être > et sentir aussitôt ce cœur qui n'appartenait qu'à vous, se partager; rester seule dans cette maison si pleine hier, si vide aujourd'hui !' De tels coups brisent le cœur ! Une de ces pauvres désolées , privée ainsi de la compagne de sa vie ,
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allait prendre dans une armoire les habits de jeimo fille que sa chère absente y avait laissés , les posait sur un petit siège , place habituelle de celle qui n'était plus là, et les baisait en sanglotant comme s'ils eussent été son enfant elle-même.
Heureusement, ces douleurs sont souvent aussi courtes que profondes, et la nature leur réserve une consolation souveraine.
Une jeune femme, dans le premier enivrement de son bonheur d'épouse, oublie peut-être sa mère, mais elle lui revient bien vite à son premier chagrin ou à son premier enfant. Le nouveau-né est le conciliateur qui renoue soudainement ces liens qui semblaient presque rompus. A la vue de son enfant, je me trompe, de son petit-enfant, appellation plus douce encore, la triste abandonnée renaît comme par miracle à la vie , elle sent avec une surprise délicieuse s'éveiller dans son âme , qu'elle croyail morte, un amour maternel inconnu et pénétrant, elle aime d'une affection non pas plus tendre, mais plus attendrie qu'elle n'aimait sa fille ; son gendre même lui devient cher ; car elle n'est plus bellemère, elle est grand'mère. Grand'mère! ce mol familier exprime bien le mélange d'expérience et d'indulgence, de faiblesse et de perspicacité, de déraison apparente et de bon sens caché qui caractérise l'affection des aïeules! Une maison sans aïeule est une maison incomplète, le siège d'honneur y est vide. C'est l'aïeule qui tempère par ses souvenirs les inquiétudes de la jeune mère sur ses enfantai. La voit-elle s'effrayer de leur caractère? « Tu as été » bien plus méchante ,» lui dit-elle, et la more se
rassure. La voit-elle éperdue pour un malaise? « N'aie pas peur, je t'ai guérie de la même souffrance » en un jour. » C'est ainsi qu'elle l'instruit encore , c'est ainsi qu'elle la guide. Hélas! quelquefois elle la remplace ! On a vu des femmes septuagénaires , qui, chargées par la mort de leur fille d'une famille à élever, retrouvaient, pour remplir ce pénible office, toute l'activité et toute l'énergie de la jeunesse. Elles étaient à la fois mères et grand'mères ; mères par la tête ; grand'mères par le cœur.
Réclamons donc pour l'aïeule, comme pour la mère , la radiation de cet article inique , dans la question de mariage : « En cas de dissentiment , le consentement de l'aïeul suffit. »