CHAPITRE PREMIER
L'homme n'est pas seulement fils, mari, père, il est homme et citoyen. A ce double titre se rattachent pour lui deux ordres nouveaux de droits et de devoirs , qu'il remplit ou exerce dans I^ offices publics et les offices privés. De ces offices, les uns ont pour objet Torganisation de sa vie personnelle, les autres sa participation au gouvernement de la chose publique, tous deux la pleine expansion de ses facultés intellectuelles et morales. Ainsi, industriel et magistrat , artiste et député , médecin et militaire, l'homme , si Ton y ajoute son titre de père et de mari , a trois théâtres pour le développement de son existence : une famille , une profession, une patrie.
La femme n'en a réellement qu'un, la famille. Carrières politiques, carrières privées, tout est à peu près interdit aux femmes. Elles sont soumises aux lois et ne les font pas ; elles paient les impôts et ne les votent pas; elles subissent la justice et ne la rendent pas. Une femme ne peut pas être témoin dans un acte public ou dans un testament; une
femme ne |Kut être ni tutrice ni membre d'un conseil de famille , si ce n'est comme mère ou aïeule , et la loi faisant une injure des termes même qui expriment cette interdiction , la loi dit :
Sont exclus de ces fonctions ,
Les interdits; les condamnés à une peine afflictive ou infamante; les hommes d'une inconduite notoire ; les gérants incapables ou infidèles ; les mineurs ; les femmes. ,
On les assimile aux fous ^ aux enfents et aux fripons.
Dans les carrières professionnelles ou libérales y elles sont ou repoussées ou opprimées. La Sorbonne leur a interdit-non seulement ses chaires , mais ses cours ; une femme n'obtient pas une carte d'auditeur pour les leçons d'éloquence ou de science. L'École de droit , fermée à leur désir d'apprendre , leur refuse la connaissance du code qui les régit. L'École de médecine , sauf pour une spécialité , ne leur permet pas l'exercice de cet art, dont elles ont été si longtemps les seules adeptes. Paris compte cinq académies ; pas une n'a une seule place pour les femmes. La France compte plus de trois cents collèges ; pas une chaire de professeur n'y est destinée aux femmes (*).
(*) Que le lecteur ne croie pas que je désire voir les femmes mêlées aux étudiants, sur les bancs de l'École de droit ou de médecine ; ce serait certes un fort mauvais moyen de pourvoir à leur perfectionnement. Je ne demande pas davantage qu'elles fassent concurrence aux hommes dans les diverses places ou fonctions que j'énumère ici. Mes conclusions tendent toutes, comme on le verra plus tard , à un but contraire, c'est-à-dire, à séparer chaque jour davantage les femmes des hommes. Mais j'ai dû signaler ici chacune de ces in-
9^0 HISTOIRE ]B|€flâLE MS FEMMES.
Les mç^ufSy au lieu de corriger lesliQs^ies ftMrtifient. Une femme jmédeein répugne i ime femme aeiair^. |^t rire^ u^e l^oainie avocat effraie. Les femmes elles-ii^fntdt , d'accord avec les coutumes qui les excluent, n'épargnent ni les railleries ni les re(«if>çh0^ dinars à; o^Ues de leurs sœurs qui osent r^yer ^ne existence en dehors ou en l'absence de la faille 9 et Mnsi entourées de barrières y assistant à la vie mais n'y prenant point part , sans lien avec \i^ patrie^ m^ intérêt dans la chose publique , sans emploi personnel, elles sont filles, épouse» et mères; elles s€(nt rarement fémniefi, c'est-à^^dire €;réatu?es hignaines p<wvantdéveloppter. toutes leurs fsicuUés ; jam$âfti citoyennes.
- Une exclusion aussi absolue estr-elle légitime? Est-elle nécessaire?
Avons-nous le droit de dire à la moitié du genre humain : Vous n'aure^ pas votre part dans la vie et dans l'état?
N'est-ce pas leur dénier leur titre de créatures humaines? N'est-ce p^s déshériter l'État même?
Qui nous dit que la société comme la famille n*a pas besoin, pour voarcher au bien, des deux pensées et des deux êtres créés par Dieu? Qui nous dit qu'un grand nombre des maux qui déchirent notre monde et des problèmes insolubles qui le travaillent, n'a pas en partie pour cause l'annihilation d'une des deux forces de la création , la mise en interdit du génie féminin ?
lerdictious , pour bien marquer tout le systèqie qui refu&e aux Cpbh mes et les moyens de s'iQstruire ^ ei les moyeo& de vivre.
Un sepl foit péarrait eondaintier légitimement Ie$( femmes : leur înfërioriié vadîoale.
Afait cetle iafémorité ^ ocmment la ccMOislater? Par Fétude de Thistoire? — Leg femmes s'étant toujours vues repoussée» de iowte fonction , on ne peut juger da ce qn'eUes poorraient être sur ce ^^ttes OAI éié* Par Fétude philosophique de leur âme 9 — €ertte àme ^yant été comprimée par la su jetion^ feuMm retrouver sa véritable nature sous son masque d' emprunt ?
^tLes objections tirées contre tes femmes de leurst preuve» même d'incapacité ou de leurs défauts^ tombent donc devant le seul fait de leur subordination éternelle ; ee n^est pas elles que vous voyez , ce n'est pas elles que vous jugée ^ c'est un être factice^ ouvrage des hommes et non de EMeu. L'analyse philosophique et l'analyse historique semblent perdre ici tous leurs droits.
Cependant^ tout inexacts que soient ces critérium , acceptonsr-les. Prenons l'histoire et la philosophie pour juges : leur arrêt aura du moins cet avantage que les facultés et les talents qu'il reconnaîtra aux femmes, leur seront înconteslablement acquis. Peutêtre môme en sortira-t-il une solution qui mettra en partie d'accord les novateurs et les retardataires. Si , en dépit de tant d'entraves de toutes sortes , les femmes ont su se créer un rôle dans les grands événements du monde , ou prendre une place d'honneur parmi les créatures d'élite, il faudra bien reconnaître leur droit à ce rôle et à cette place particulière. On ne saura pas tout ce qu'elles pourraient valoir, mais ce qu'elles valent sera bien à elles.
352 HISTOIRE MOHALE JDE8 FEMMES.
Prétendre juger de la vitesse d'un homme qui court avec des fers aux pieds , serait injuste , mais on peut hardiment prononcer qu'il a des pieds et qu'il est né pour courir.
Commençons par l'histoire.
Une contradiction étrange se manifeste à nous dès que nous ouvrons les annales du monde. Partout les femmes sont à la fois méprisées et honorées. Chez le même peuple , dans le même temps , par les mêmes lois, on les voit traitées tout ensemble comme des êtres supérieurs et comme des êtres infimes; ilsemble qu'elles portent en elles quelque chose d'inconnu y d'impénétrable qui déconcerte les législateurs. Voyez la Bible : la femme n'a pas le droit de travailler aux ornements des prêtres du sanctuaire ; la femme n'a pas le droit de feire un serment j car elle n'a pas de parole , et Moïse dit : « La femme qui jure n'est pas forcée de tenir sa » promesse, si son mari ou son père ne le lui permet » pas. » N'est-ce pas déclarer qu'elle n'a pas d'âme? Et cependant le même législateur lui reconnaît le don le plus éminent de la nature humaine , ou plutôt, un don qui la surpasse, le don de prophétie. Rome condamne la femme à une tutelle perpétuelle , et Rome la déclare confidente des desseins célestes. C'est une femme qui rendait les oracles à Cumes ; c'est une femme qui était dépositaire des livres sybillins ; les dieux ne parlaient, ce semble, que par la voix des femmes. En Grèce , même contradiction , et plus éclatante encore. Les Grecs disputaient à la femme ce qui fait son essence même , l'amour. Plutarque, dans son Traité sur V amour.
£ait dire à un de ses interlocuteurs que le véritable amour est impossible entre un homme et une femme (*) ; et cependant les Grecs , avec une sorte de déraison apparente , accordaient aux femmes la sagesse divine. Nous voyons dans le Banquet de Platon y que la créature qui a initié le prince des philosophes à la vérité , qui a éclairé l'âme de Socrate ^ a été , il le dit lui-même y a été une femme . Je n'ai compris la divinité et la vie^ répète-t-il y que dans mes entretiens avec la courtisane Théopompa. Ainsi partout et toujours , dans le monde antique, cet être si méprisé est supérieur à nous par un côté. La courtisane , conseillère de Périclès et amie de Socrate , semble presqu'un symbole. Passons chez les Grermains, notre étonnement continue. Pas de rôle pour les femmes dans les carrières publiques, mais Tacite écrit : Les Germains sentaient dans les femmes quelque chose de divin et de divinatoire (^) , et respectaient en elles des êtres qui ont des rapports avec le ciel. En Gaule, les fonctions de druidesses étaient plutôt supérieures qu'inférieures à celles des druides , car la révélation de l'avenir leur était confiée. L'île de Sena (Sain) renfermait un collège de neuf vierges (^) qui connaissaient, disait-on, ce qui n'est pas encore, guérissaient des maux incurables , apaisaient ou sou-
(*) Traité de l'amour^ c. 10. — « Quant au vrai amour, les femmesn'y ont ni part , ni portion , et je n'estime pas que vous autres, qui êtes affectionnés aux femmes et aux tilles , les aimiez plus que la mouche n'aime le lait, ni rabeille la gaufre à miel. »
(2) Tacite , Mœurs des Germains.
(3) Amédée Thierry, Histoire des Gaulois, t. 1.
levaient la mer. C'était sur des écueils sauvages y au milieu des tempêtes j qu'elles rendaient leurs oracles y elles semblaient communiquer avec la foudre elle-même. Une de leurs prétresses fameuses y Ydléda, invisible et présente ^ gouvernait^ pour ainsi dire , toutes les populations du haut d'une tour, d'où ses ordres dictaient la paix , la guerre et les traités. Voilà , ce semble y des faits presque iucroyables et qui dépassent notre raison. Gomment coociliar tant de grandeur et tant de sujétion? Gomment expli* quer ce frémissement d'admiration et de ip^rk qui saisit l'homme à côté de cette créature semblable à lui en apparence y et qu'il place toujours au-dessous ou au-dessus de lui? Qu'est-elle donc à ses yeux? Quel rôle lui §uppose-t-il dans les desseins de Dieu et dans les destins du monde? Pourquoi l'écarter des fonctions les plus simples et la reiv&tir des sacerdoces les plus sublimes ? Pourquoi lui interdire l'exercice de la vie et lui laisser une si grande part dans la formation ou dans le culte des idées qui constituent la vie même y dans la religion? La femme a donc des qualités bien caractéristiques et bien puissantes , pour avoir conquis dans les esprits une pl^ce si restreinte mais si haute ^ un empire si singulier ! Ge premier coup d œil , tout rapide qu'il soit, nous permet donc déjà de dire: « La femme est plus que l'homme et moins que l'homme, c'est-à-dire autre que lui. »
Interrogeons, pour confirmer ou détruire ce premier jugement, les grandes catastrophes politiques ou sociales ; les âmes y montrent généralement tout ce qu'elles valent.
LA FËMMfi. 365
La conduite des femmes^ leur manière d'intervenir dans, ces événements est tout à fait étrange. Les ré Yolutions renversent les empires ; la société grecque tombe ; la société romaine se renouvelle ; le meurtre d'une femme sert parfois de prétexte à ces boule^ versements j comme à Rome la mort de Lucrèce ou de Virginie ; et cependant la masse des femmes demeure étrangère à ces commotions de peuples et d'États; il semble que rien de tout cela ne soit de leur domaine 9 ou n'appelle leur action. Mais le efaristianisme apparaît, et soudain voilà qu'elles se lèvent en masse, et pour ainsi parler, comme un peuple. Elles se mêlent à la vie de Jésus, à ses actions, à ses voyages. Jésus meurt, elles s'attach#nt aux apôtres. « Nous persévérions » tous dans un même esprit en prières avec les fem- » mes , dit saint Pierre (*)• » — « N'avons-nous pas » droit (^), dit saint Paul, de mener partout avec » nous une femme, qui soit notre sœur en Jésus- M Christ, comme font les apôtres , les frères de notre » Seigneur et Gépbas (^) ? » Les femmes forment un corps dans l'assemblée des disciples, et y participent à certains privilèges ; les femmes baptisent, elles prophétisent (^), elles propagent l'Évangile. Saint Paul recommande à Timothée plusieurs femmes (*) qui l'avaient aidé dans l'œuvre divine. L'Église honore et soutient des femmes dont le nom même est in-
(*) AcUê àês Apôtres . S 2.
Ç) Saisit Paul , Èpilre uux Corinthiena^ c. 9.
P) Actes des Apôtres, ch. 6.
(^) Épttre de saint Paul , passim.
connu avant le christianisme^ les femmes veuves vraiment veuves (*).
L'époque des martyrs arrive ; la femme y grandit, ou plutôt elle se révèle au monde comme un être inconnu jusqu'alors. Pendant que les TertuUien défendaient la cause de Dieu au prétoire avec leur génie y et que les saint Symphorien la plaidaient dans l'arène par leur martyre , quelle est cette jeune sœur qui vient s'asseoir près d'eux au banquet du sang? Est-elle bien de la même race que la molle et sensuelle esclave de l'Asie , ou que l'impudique courtisane de la Grèce? Elle marche contre les bêtes féroces avec plus de courage que les bêtes iéroces n'ont de fijreur contre elle ^ et sourit au milieu des instruments de torture. Ces êtres, que l'antiquité avait déclarés trop feibles de raison pour témoigner dans un testament, deviennent témoins dans la cause de Dieu même, et cela, non point isolément, par acte de courage individuel comme chez les païens , mais par masse de deux cents , de deux nulle , et toujours mêlant je ne sais quelle grâce pudique à ces sanglantes scènes. Perpétue et Félicité f), l'une qui était mère de l'avant-veille , l'autre qui donnait encore le sein à son petit enfant, sont destinées à combattre une vache furieuse. On les dépouille de leurs vêtements , on les jette dans un
(1) Saint Paul , Êpître à Timothée , c. 6 : « Que celle qui sera » choisie pour être mise au rang des veuves n'ait pas moins de » soixante ans; qu'elle n'ait eu qu'un mari; qu'on puisse rendre i> témoignage de ses bonnes œuvres... Honorez et assistez les veuves » vraiment veuves. »
(^) Actes des martyr.^, Huinarl.
LA FfiMME. 357
filet toutes nues, et on les transporte dans Tarène. A ce spectacle , à la vue de ces jeunes mères dont le sein répandait encore quelques gouttes de lait, le peuple, si endurci qu'on Teût feit, se sentit touché ,4'iiorreur et de pitié, et, par ses cris, il ordonna qitie leurs habits leur fussent rendus. On les ramène donc à la barrière, et quelques moments après , Perpétue reparaît dans le cirque , couverte d'une robe flottante. La vache s'élance sur elle et réteii# toute sanglante sur le sable; la jeune martyre se relève aussitôt. Pourquoi? pour rajuster sa robe , qui , en se déchirant , avait laissé à nu une partie de son corps , et aussi pour renouer ses cheveux épars , car il était contre la bienséance que les martyrs eussent dans un jour de victoire le visage couvert comme dans un jour de deuil (*). Gourant ensuite vers sa compagne , Perpétue la prend par la main , et toutes deux debout et unies , elles offrent une double victime à l'animal qui les achève toutes deux. En vérité, quand saint Jérôme dit que les femmes s'étaient montrées égales à l'homme à l'époque du martyre, il se trompe, elles lui furent supérieures ; car soumises comme nous à toutes les tortures du corps , elles pouvaient encore être atteintes par le bourreau jusque dans leurs qualités morales. Souvent le proconsul changea l'arrêt mortel qui frappait une vierge en un ordre de l'exposer au coin des rues comme une courtisane (*) , et cette remise de la décapitation semblait, même aux juges, une aggravation de peine. Une jeune fille
{}) Actes des martyrs , Uuinart.
(^) Actes des martyrs , Ruinart.
de seize ans raillait le bourreau qui déchirait son corps à coups de fouet : que fait le juge? A bout de supplices et voulant en trouver un plus oroel que les autres^ il fait venir un soldat ivre et lui livM cette jeune fille (^). « Puisque tu n'as plus qu'une âme, je«te supplicierai dans ton âme; à défont àh faiblesses y il te reste des vertus ! »
Après l'époque des martyrs , vint la divulgation de la foi et la création du dogme ; la puissance féminine s'y montra plus active encore. Le fAly théisme avait été vaincu dans le cirque ; il fallait le vaincre dans les âmes et faire une religion de ce qui n'était encore qu'une secte divine. Les femmes furent le« principales ouvrières de cette grande œuvre. En effet, le culte de l'Olympe reposait presque tout entier sur une seule déesse, Vénus. Tout ce qui se rattache à elle, la sensualité , le luxe , l'amour de la table y les plaisirs , les arts mêmes , étaient comme autant d'alliés qui combattaient pour le polythéisme. Semblable à l'Hercule de Prodicus , le monde voyait se lever devant lui deux divinités qui l'appelaient en sens contraire : Vénus et Marie. Que Vénus était belle! que de séductions l'entouraient! à ses côtés marchaient, cortège irrésistible, mille jeunes Romaines qui entraînaient l'univers enchanté et corrompu par la seule vue de tant de délices. Portées dans de molles litières , chargées de bracelets et de bijoux (*), entourées de parfumeurs dont la haute stature trahissait une origine étrangère , les cheveux couverts d'une poudre blonde qui faisait ressortir l'éclat de
(M Actes des martyrs , Ruinart.
(2) Tertullien , Passim,
leurs yeux noirs /elles réunissaient sur leur visage la douceur des traits de la femme^ germaine au feu de physionomie des femmes méridionales. Pour elles toutes les joies de la licence et tous les honneurs de la chasteté I à la fois mariées et libres ^ elles prenaient pour époux ou un homme pauvre que sa pauvreté leur asserrissait ^ ou un de leurs esclaves qui tremblait deyant elles , ou même un eunuque (^) à qui sa difformité ôtait tout droit de jalousie; et sous le couvert de ce mariage apparent ^ elles se livraient sans crainte à l'emportemenl de leurs désordres^ dont tous les excès étaient absous^ et tous les fruits légitimés. Comment arracher les hommes à ces faciles ou splendides^jouissances , et qui vaincra ces séductrices du monde? Sont-ce les prédicateurs ? Sont-ce les brûlantes pages de Tertullien ^ les traités de saint Augustin ou de saint Jérôme? Paroles sublimes, mais paroles. Il n'y a que les mœurs qui puissent combattre les mœurs ; les femmes seules pouvaient vaincre les femmes ! Alors se leva, comme par merveille , le bataillon des femmes chrétiennes. Leurs noms étaient grands comme leurs projets, leur fortune éclatante comme leurs noms , car il fallait qu'elles possédassent tout , afin de tout quitter. C'étaient les Métella, les Paula, les Fabia , les Marcèlla : elles s'avancent , si l'on peut parler ainsi , contre l'armée corruptrice , et la lutte commence; à ce spéciale de déportemcnt, elles opposent leurs vertus ; à ces prodigalités , leur dépouillement. Une courtisane se fait-elle porter dans une
{}) Terlullieii. — Sainl Jérùme , Icllres el traités, passim, (2) Saint Jérôme.
360 IliSlOiHE MORALE DES FKMMES.
litière qu'a pu payer à peine toute une succession , Paula traverse toute la Palestine montée sur un âne (*). Une patricienne dédie-t-elle à Vénus cinq cents esclaves pour le culte de la prostitution (*), Mélanie nourrit (^) cinq mille confesseurs de la foi en Palestine. Les descendantes de Poppée se fontelles suivre dans leurs voyages par des troupeaux d'ânesses (*) pour se baigner dans leur lait , la descendante des Fabius, Fabiola, se montre dans Rome portant sur ses épaules des pauvres tout couverts de lèpre, languissants de maladie (*), et les conduit elle-même à l'hôpital qu'elle a fondé. Chargées de régénérer le monde , ces femmes ont plus que l'ardeur de la charité ; elles en ont l'emportement. C'est Mélanie qui se déguise en esclave pour porter des aliments aux chrétiens prisonniers; c'est Paula {^) qui vend tout pour le donner aux pauvres, et qui emprunte même pour prêter. « Prenez garde, w lui écrit saint Jérôme; Jésus-Christ a dit que cey> lui qui a deux robes en donne une, et vous, vous M en donnez trois ! » — « Qu'importe , s'écrie-t-elle, » que je sois réduite à mendier ou que j'emprunte; » ma famille paiera toujours mon créancier et me » fera trouver un morceau de pain ; mais si le pau- M vre que je repousse meurt de faim, qui rendra M compte de sa mort , si ce n'est moi ? » C'est enfin
(0 Saint Jérôme , vie de Paula,
(2) Strabon ,1. 8. — Fleury, Hist. ecclés., 1. T.
(3) Fleury, Hist, eccl,, 1. 17.
(*) Pline, XI, /il.
(*) Saint Jérôme , vie de Fabiola, (^) Saint Jérôme.
Marie l'Égyptienne, Marie la courtisane, qui fut saisie, à la vue du calvaire, d'un repentir si désespéré, qu^elle arracha ses vêtements, s'enfonça dans le désert, et pendant trente ans, vécut seule, nue, se nourrissant d'herbes qu'elles paissait au lieu de les cueillir, et promenant , sous un soleil dévorant, son corps noirci et ses longs cheveux blancs qui l'enveloppaient comme un linceul. Voilà par quelles pénitences emportées et par quels prodiges de charité les femmes , intervenant dans les destins du monde, renversèrent alors cet Olympe corrompu qui pesait sur lui. Elles firent plus encore : saint Jérôme nous l'apprend dans la vie de Paula.
Descendue des plus antiques maisons païennes , Paula, fille de l'illustre chrétienne Léta, avait pour aïeul Albin , prêtre des idoles. Saint Jérôme fait de cette petite fille un instrument de conversion. « Quand Paula rencontre son aïeul Albin , écrit-il à » Marcella , qu'elle coure à lui , qu'elle lui saute au » cou , qu'elle l'embrasse, et qu'au milieu de ses ca- » resses , elle lui insinue les louanges du vrai Dieu, » même s'il ne veut pas les entendre (*). » Cette insufflation de la vraie foi dans une âme infidèle par la bouche innocente d'un être qui balbutie encore , est à la fois délicieuse comme fait particulier , et digne de remarque comme fait général. En effet, les lèvres des femmes , depuis celles de l'enfant jusqu'à celles de l'épouse, depuis Paula jusqu'à Clotilde, furent les véritables sources pures qui versèrent la croyance dans les cœurs païens. La
(1) iSaint Jérôme, vie de Paula^ Traité sur l'éducation.
36it HISTOIRE MUHilLI!; DfiS FEMMES.
persuasion n'était pas la seule arme de ces nouveaux apôtres; elles disaient plus que sentir, elle savaient et elles convainquaient. Nourrie dès l'enfence d'une forte instruction religieuse y toute cette génératîra d^ femmes chrétiennes joignait à la sainte ardeur du prosélytisme les pofondes études des théologiens. Paula entendait le grec^ prononçait la langue latine d*une manière irréprochable , lisait les livres d'une orthodoxie douteuse pour les juger, et avait appris même l'hébreu j pour s'approprier les psaumes de David et les paroles des prophètes comDïe au sortir de leur bouche. Marcella proposait à saint Jérôme des doutes et des objections sur certains passages de l'Écriture sainte. 1^ Bible commentée, les livres des prophètes et des rois sans cesse relus et interprétés , telle était Foccupation habituelle de. toutes les jeunes iilles chrétiennes , et il y avait deux mille vierges seulement dans la ville d'Ancvre. Saint Jérôme, sur cent lettrès Ihéologiques , en adresse cinquante à des femmes ; quinze de ses traités sur vingt ont l'éducation des femmes pour objet ; il dédie les explications des Psaumes à la vierge Principia j son traité contre les Montanisles à Marcella; il consulte Eustochia sur sa traduction du livre de Job ; et l'on est vraiment ému en lisant le livre qu'il composa tout exprès pour l'éducation de Paula : « Si vous crai- Mgnez, dit-il à Léta, avec toute la sollicitude w de l'éducateur d'une âme chrétienne , si vous » craignez que les plaisirs de Rome ne vous détour- » nent de cette sainte tâche , envoyez cette petite >^ fille à son aïeule Marcell» ^ à Bethléem ; enchâssez
» cette pierre précieuse dans le berceau de Jésus- » Christ ; ou bien^ si les soins de son aïeule ne vous » rassurent pas assez , envoyez-la moi y je m'oblige » à ôtre^ëf^H maître et son nourricier, je la porterai » entre mes bras ; ma vieillesse ne m'empêchera pas » de délier sa langue y de former ses premiers ac- » cents y et je serai plus glorieux que le philosophe » Àristote y car je n'instruirai pas un roi périssable, » mais une éjiouse immortelle du roi céleste. »
Ainsi ce grand homme voyait dans les femmes les alliées les plus sûres de la doctrine de Jésus ; à ses yeux, elles n'étaient pas seol^onent des saintes, mais des militantes.
Certes après une si glorieuse et si longue part dans la plus grande révolution du monde , après tant de preuves décourage, de constance, d'intelligence, de force même , données par les fommes en masse y après quatre siècles de vertus de toute sorte exercées par elles en dépit de toutes les sujétions, il n'est plus permis de leur opposer le mol d'incapacité, et nous pouvons regarder comme légitimement et complètement conquise, cette première vérité : La femme est égale à l'homme. Mais égale, de quelle manière? Est-ce parce qu'elle a les mêmes qualités que lui? parce qu'elle lui ressemble? Non, car dans cette religion môme, si les femmes ont fait autant que les hommes, elles n'ont rien fait comme les hommes. Elles ont voulu et obtenu une place , mais leur place. Ce dernier trait est caractéristique et décisif. Sous les apôtres j la tâche qu'elles se choisissent est une tâche de sollicitude, de vigilance, un office de mère. Sous les martyrs, elles savent rester femmes par la
pudeur j même en étant hommes par lo courage. Sous les Pères docteurs y pendant que les prédicateurs parlent, que les savants écrivenfij^^e les Origène cherchent les bases de la foi y qu^la» conciles les établissent , les femmes aiment et consolent. A nous l'esprit du Christ , à elles le cœur de Jésus ; elles ont appris, sur le Calvaire^ à adorer les blessures et à baiser le sang qui coule , et en regard de ces grandes figures d'évéques fondateurs , se dessine sur le même rang, quoique plus enveloppé d'ombre, le type délicat de la sœur de charité.
Sous les saint Jérôme et les saint Augustin, dans ce siècle si fécond en discussions religieuses, sur mille femmes qui consultaient les docteurs, ou que les docteurs consultaient, il y en eut à' peine une qui se fit docteur elle-même. Celte brillante série d'héroïnes chrétiennes que nous avons admirée , ne nous offre que Marcella qui voulut plaider en public contre les hérésiarques. Les femmes ne parlaient que par les discours des hommes , semblables , selon la charmante comparaison de Plutarque, semblables à un luth qui ne résonne que par la bouche d'un autre. L'image païenne et mystérieuse de la nymphe Égérie, de l'être caché qui dirige mais n'agit pas, semble comme le symbole de la femme chrétienne.
Ces faits parlent assez haut; et notre analyse historique nous donne pour résultat, la définition déjà indiquée de la nature féminine : Égalité avec l'homme, mais égalité dans la différence. Partout les hommes ont toujours deviné dans les femmes, et les femmes ont toujours pressenti en elles-
mêmes, des représentants d'une autre mission que la missÎQB masculine ; des êtres égaux à nous, mais différents de nous ; inférieurs par un côté, supérieurs par un autre , ne pouvant se compléter et conduire le monde au bien que par leur alliance ! L'histoire condamne donc également et les retardataires qui voient dans la dissemblance des deux sexes l'infériorité de la femme , et les réformateurs qui cherchent son égalité dans son assimilation avec l'homme. Interrogeons maintenant la psychologie , et voyons si elle nous répondra comme l'histoire. Après l'examen des actions de la femme , Texamen de sa nature.