‹ Histoire morale des femmesChapitre 29 sur 33 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

ParaUèle de rhomme et de la femme. — • QuaUtés dtstlnetivea de la femme.

Qu'est-ce qu'une femme? Cette question est déjà une réponse. On ne demande pas : Qu'est-ce qu'un homme. L'histoire du passé et du présent le définissenti Dès le premier jour du monde, son rôle dans la civilisation et dans la vie a été marqué d'un caractère évident, et dès ce premier jour aussi, la femme a porté sur son front, mystère. Elle est donc autre chose que nous , puisqu'elle l'était en naissant ; c'est cette autre chose qu'il faut mettre en lumière.

Le premier coup d'œil ne révèle à la réflexion que la similitude de ces deux êtres. La femme , ainsi

que l'hommo , a une âme immortelle. Comme liû , elle possède les dons de l'intelligence , du corps et du cœur; à elle aussi bien qu'à lui appartiennent k sentiment du bien^ le sentiment du beau et le sentiment religieux. Où donc réside la différence? Est-ce que toutes ces facultés se rencontrent^ en effets ohea la femme, mais plus faibles? ou plut6t ne serait-ce pas que le partage , inégal pour tous les deux j laisse la supériorité à l'homme sur quelques points, et foit dominer la femme sur quelques autres? Tout le problème porte sur cet objet. La première supposition, en effet , proclame sans appel l'infériorité féminine : mais si la vérité se trouve dans la seconde hypothèse, la cause de l'égalité peut entrer en lice et avoir ses chances de vaincre. Le long asservissement de la femme ne constate lui-même qu'une chose, c'est que le monde jusqu'ici a eu plus besoin des qualités dominantes de l'homme, et que son heure, à elle, n'était pas venue encore. Or, de ce qu'elle n'est pas venue, on ne peut pas conclure qu'elle ne doit pas venir. Combien de siècles a-t-il fallu pour produire cette simple maxime de bon sens : Tous les Français sont égaux devant la loi ! Le tardif avènement d'une idée, loin de prouver son inutilité ou son injustice, plaide donc souvent pour sa grandeur; les principes do liberté, de charité, de fraternité, sont tous des principes modernes , et la femme vaut d'autant plus peut-être que sa cause n'a pas encore triomphé.

Ainsi, tentons ce parallèle, et commençons par l'examen du corps. Un fait important nous frappe dès l'abord chez les animaux : la supériorité de fore*,

de beauté^ de santé, se trouve tantôt chez le mâle^ tantôt chez la femelle. Si la lionne doit envier au lion sa formidable queue et sa royale crinière; si l'étalon l'emporte en force sur la cavale; si le taureau étale sur son front puissant' et sur son lapge cou les titres de sa suzeraineté naturelle j la famille presque entière des oiseaux de proie nous montre les femelles supérieures aux mâles par Ténergie musculaire et 1» grandeur de la taille. La femelle du foucon est plus grosse que le mâle ; la femelle dai'aigle est plus forte que le mâle. Parmi les insectes, les fourmis, les araignées, maintiennent ce fait de la supériorité féminine. Dans les espèces mêmes chez qui le mâle a la force en partage , cette supériorité ne va jamais jusqu'à la domination; il n'y a point, que je sache, de seigneur et maître dans les ménages d'animaux , ou plutôt, il en existe dans une seule classe , et là , c'est la femelle qui est le seigneur ; les ruches d'abeilles nous offrent le curieux spectacle de pères dominés, nourris, chassés et tués par les mères.

Entre ces modèles différents , lequel Dieu a-t-il choisi pour y conformer la race humaine? aucun et tous. Chez nulle autre espèce, la prédominance de la force masculine n'est plus marquée, mais chez nulle autre non plus la grâce et la beauté n'appartiennent plus exclusivement au sexe faible.

Le corps, en effet, est un instrument — une parure — un interprète.

Comme instrument, l'organisme masculin l'emporte évidemment sur celui de la femme. Les jambes de rhomme, plus vigoureuses, le transportent

plus loin el plus vite ; ses bras musculeux soulèvent et supportent des poids plus lourds ; sa poitrine rend des sons plus puissants, et son estomac, consommateur plus énergique , renouvelle mieux ses forces. Mais si nous considérons le corps comme parure et comme interprète , la comparaison donne tout l'avantage aux femmes. Un beau visage de femme semble l'ouvrage le plus achevé de la création. Le corps de la femme (quand je dis le corps, je dis aussi la figure) est , si l'on peut parler ainsi , mille fois plus éloquent, plus doué de la parole que celui de l'homme. La physionomie masculine, le geste masculin , ont certes une singulière énergie d'expression et d'accent; mais ils représentent la langue française, langue précise, forte et bornée. La personne de la femme , au contraire , rappelle la langue grecque; elle dit tout. Instrument merveilleux de souplesse, de richesse, de variété, elle se prête à toutes les nuances. L'homme a dix regards; la femme en a cent ; l'homme a un sourire ; la femme en a mille. La voix surtout, la voix sonore mais grossière chez nous, abonde chez la femme en demi-tons, en quarts de tons qui reproduisent comme autant d'échos toutes les vibrations du cœur et de la pensée.

Ainsi , relativement au corps , l'homme l'emporte dans ce que le corps a de plus puissant ; la femme dans ce qu'il a de plus délicat. Ici donc égalité dans la différence.

Passons à l'examen de leur être spirituel.

Un premier objet s'offre à notre analyse, Tintelligonce, c'est à-dire la raison avec ses sévères attri-

buts> et rimagination avec son riant et mobile cortège.

Parlerons-nous d'abord de cette raison pratique et d'usage journalier, qui consiste dans la disposition bien entendue de la vie ordinaire , et dont l'esprit d'ordre, la prévoyance dans le gouvernement intérieur, l'art d^accorder la richesse et la dépense domestiques, sont autant de dépendances nécessaires? La définir, c'est la désigner comme l'apanage naturel des femmes. On peut même conclure de là que les femmes , si elles y étaient préparées par une éducation convenable, apporteraient dans l'administration des revenus, dans la conduite des affaires privées , une prudence de détail et une précaution minutieuse qu'exclut souvent la vigueur de l'esprit masculin. L'homme est un meilleur spéculateur que la femme , la femme est un meilleur homme d'affaires que l'homme; Tun sait mieux gagner, l'autre mieux conserver la fortune. Ici donc encore, égalité dans la différence et nécessité de l'association.

La raison est aussi cette justesse d'esprit qui, dans les circonstances difficiles , nous fait choisir le parti le plus sage. L'homme et la femme y montrent des qualités et des défauts tout opposés : l'homme se laisse plus conduire par le calcul et l'intérêt personnel ; la femme par la passion et le sentiment; l'une juge d'instinct , l'autre par réflexion; il voit le vrai, elle le sent. Demandez un conseil à une femme, sa réponse jaillira subitement par un oui ou un non, comme une étincelle au choc d'un caillou; mais ne la forcez pas à vous analyser

Iqs motife de son avis; peutrétre elle les ignore^ peut-être ne trouverait-elle que de mauvaises raisons à vous donner y et cependant elle a raison. Peu accoutumée à Texercice sévère de la logique , peu propre par sa nature à la déduction rigoureuse des idées I elle n'est sensée que par inspiration ^ comme on eet poète/ L'homme ^ au contraire, a pour premier fondement de son bon sens la réflexion : conseiller àûr, mais plus lent^ il a besoin , pour vous éclairer, de s'éclairer d'abord lui-même; il lui faut la mise en regard du pour et du contre. Il n'a raison qu'à force de raisonnements/

Lequel de ces deux bons sens l'emporte sur l'aujtre? Ni l'un ni l'autre» Séparez^les, ils se valent; nnissez-les , ils se décuplent.

De la raison dépend encore cette faculté qui nous sert à connaître les autres et à nous connaître nouslûèmes. La connaissance des autres a deux objets, les hommes et l'homme, l'individu et l'espèce. La pénétration féminine est sans égale pour juger les individus. Les moindres mouvements du cœur, les ridicules les plus cachés, les prétentions les plus secrètes lui sont visibles comme des faits extérieurs. Tout le système de défense et de domination des femmes se fonde sur cette connaissance > et elle est si profonde , qu'elle leur suffît souvent pour contre-balancer l'empire des lois et des coutumes. C'est armée de. cette science toute puissante, que l'épouse parvient quelquefois à s'affranchir, que la coquette gouverne; c'est appuyée sur cette ancre (lottante, et cependant inébranlable, que Célimèue ose dire à Alceste son sublime : « Il ne ,me plait

pasp mùily> Mais là se borne la sagacité féminine. La femme connaît admirablement les hommes qu'elle connaît; elle ne connaît pas l'homme; rien ne lui échappe dans l'individu, presque tout lui est obscur dans l'espèce. S'il s'agit donc de s'éleyer à la généralisatiou des idées de détail, s'il &ut en tirer ou les lois philosophiques de l'âme humaine, ou l'exposition scientifique de nos facultés, ou encore la science des grands mouvements d'une masse, d'une nation y d'une assemblée, la femme s'efface, et l'homme apparaît. Le monde des faits est trop présent à la femme pour ne pas lui dérober le monde des idées. Rien ne le prouve plus nettement que sa manière de se connaître elle-même. Les femmes possèdent une conscience incroyable de leurs sentiments et même de leurs physionomies. Grâce à cette sensibilité électrique qui s'impressionne de l'imperceptible , elles trouvent le temps de sentir mille fois plus que nous, et de sentir qu'elles sentent : tout le manège de la coquetterie , la science des regards, des inflexions de voix, des gestes, nous montrent dans la femme un être qui assiste à sa vie jusque dans les moindres détails. On dirait qu'un miroir invisible pour tous la réfléchit toujours à ses propres yeux, et cependant le yvûOi (reauTov, dans son large sens philosophique, lui est étranger. Elle ne se possède pas scientifiquement; elle ne peut pas se définir. Il en doit être ainsi; le génie de l'analyse exclut presque toujours celui de lasyntlièse. L'intelligence humaine est si imparfaite dans sa grandeur même, que sa supériorité lui sert souvent de borne. L'illustre Geoffroy Saint-Hilaire était l'héritier de

Biiffon par la largeur de ses vues synthétiques et sa puissante compréhension des lois générales de la nature ; aussi ne pouvait-il que difficilement atteindre à cette science précise des feits de détail où brillait le génie analytique deCuvier; c'est ce qu'il exprimait par un mot charmant et profond. « Chose singulière ! disait-il avec sa naïveté d'homme supérieur, quand, M. Cuvier et moi, nous nous promenons dans la galerie des singes, il voit mille singes, moi, je n'en vois qu'un. » A l'un, le génie de l'individuel, à l'autre celui de l'ensemble; c'est l'histoire de l'homme et de la femme.

Nous comprenons par là que les systèmes métaphysiques , les abstractions , les idées générales et politiques de patrie , d'égalité , doivent être indifférents ou étrangers aux femmes. Il n'est qu'un moyen de les introduire dans leur intelligence , c'est de les foire passer par leur cœur; dépeignez aux femmes toutes les souffrances qui naissent pour les individus de l'inégalité sociale, et alors, mais seulement alors , elles se passionnent pour les droits de l'homme : ce qui est pour nous la justice est pour elles la charité. Ainsi de l'idée de Dieu. Pour les hommes, Dieu est quelque chose ; pour les femmes, c'est quelqu'un ; nous l'expliquons , nous le commentons, nous le créons quelquefois; elles, elles l'aiment. La femme peut donc, dans les idées complètement abstraites, s'élever par T étude jusqu'à la raison qui comprend, rarement jusqu'à la raison qui crée. Aucune découverte mathématique , aucune théorie métaphysique n'est due à une femme. En Grèce, où les disciples féminins se pressaient si ardemment

autour des grandes écoles de philosophie ; où Pythagore comptait tout un peuple de femmes parmi ses adeptes, pas un système philosophique n^est sorti de la tête d'une femme. Intelligentes comme interprètes, passionnées comme ^ectttrices, leur puissance s'arrêtait et s'est toujours arrêtée là où la création commence. Notre siècle nous en offre un exemple éclatant. Une femme s'est rencontrée parmi nous qiie la nature a dotée d'une plume et d'un caractère virils ; toutes les qualités qui font, ce semble, le philosophe , l'amour des idées générales , le mépris des préjugés, le sentiment de la dignité humaine, elle les possède. Indignée contre les esclavages de toute sorte, contre celui de l'ouvrier et contre celui du pauvre , aussi bien que contre celui de l'épouse, sa pitié sympathique et réformatrice s'est émue de tous les problèmes sociaux et humains. A-t-elle produit une doctrine? Non. Même dans son rôle de romancier socialiste , elle est restée femme , c'est-à-dire écho, miroir, harpe éolienne ; elle a reflété successivement toutes les théories des théoriciens que le hasard ou son instinct lui faisait connaître. Derrière chacune de ses pensées il y a un penseur. Une seule chose dans ses systèmes lui est demeurée personnelle , son âme qui les sent et son style qui les exprime. Les femmes ne sont philosophes que par le cœur.

Ce souvenir nous amène naturellement à cette autre faculté de l'esprit qui a pour objet l'étude des arts, l'imagination.

Les femmes sont artistes par tempérament.

Impressionnables comme l'artiste , véritables in-

struments de précision comme Tartiste, elles resseRtent et marquent pour ainsi dire les plus imperceptibles variations d'atmosphère dans le domaine dos sentiments. Comme l'artiste , tout ce qui brille les enivre ; comme l'artiste y le monde réel leur pèse ; et de plus que l'artiste ^ elles possèdent une qua^ lité éminente. L'artiste ^ dans l'enthousiasme y dans Tamour même , ne voit que la gloire , c'est-à-dire lui. La femme, dans la gloire mémo, ne voit que l'amour, c'est-à-dire un autre. Tout semble donc l'appeler au premier rang dans les arts.

D'où vient cependant que depuis l'antiquité jusqu'à nos jours , on ne cite pas une seule grande œuvre qui soit signée d'un nom de femme?

Dans la peinture et la sculpture, aucun tableau, aucun paysage , aucune statue immortelle dont l'auteur soit une femme !

En musique , pas une symphonie , pas un opéra , pas môme une sonate, je parle des chefe'Ki'œuvre , qui aient été composés par une femme I

Dans l'art dramatique , pas une tragédie , pas une comédie vraiment célèbre qui soit partie de la main d'une femme!

Dans l'épopée, môme phénomène ; et, à son tour, l'histoire ne compte ni un Tacite , ni un Thucydide

féminin.

Comment expliquer ces faits?

Par l'insuffisance de l'éducation féminine? Sans doute c'est là une des causes qui les ont produits, mais ce n'est pas la seule, ce n'est pas môme peutêtre la principale. En effet, l'étude de la musique, par ei^mple, tient beaucoup plus de pkee dang la

LÀ FBMMÉ. 375

vie des femmes que dans la n6tre ; la profession théâtrale est ouverte aux actrices comme aux acteurs, et cependant ni le commerce assidu des grandes œuvres harmoniques , ni le contact perpé-^ tuel avec le goût du public qui créa en partie Molière, Shftkespeai^e et Lesage, n'ont donné au» femmes le ^énîe dramatique ou musical.

n fetut donc aller chercher la solution du prcH blême ailleurs , c'est-à-diré dans la nature des étreâ; et des choses.

Sur quoi est fondé le génie dramatique?-^ Je dis génie, et non talent. — Sur la connaissance, non des hommes seulement, mais de l'homme. Racine Fa défini une raison sublime. C'était dire , du même mot , que ni l'esprit , ni la finesse , ni la connaissance des individus , ni l'observation sagace des ridicules d'un jour, ne suffiseht à le former, et qu'il lui faut pour base cette faculté puissante et génératrice qui plane sur Tensemble des créatures humaines. Le génie représente, dans le domaine do l'imagination , ce que figure , dans la philosophie , la force synthétique.

Qu'est-ce qui constitue la supériorité de Thistorien ? La science des grands mouvements politiques ou sociaux, la compréhension philosophique des lois générales de l'âme humaine ; l'appréciation certaine des passions et des instincts des masses , enfin le don de s'arracher à son époque , à son pays , et d'aller s'incarner dans d'autres siècles et dans d'autres peuples, sans cesser pourtant de les juger. Toutes facultés de généralisation at 4'<^bstraction. D'où vient la grandeur incomparable cto l'épopée?

37<> niSTOlRE MORALE DES FEMMES.

De ce que seule eatre toutes les œuvres d*art , elle résume, dans un seul fait^ un âge entier de la civilisation j un peuple, une croyance. C'est la plus puissante des synthèses poétiques.

Or, si nous nous reportons à l'analyse morale que nous avons tentée , nous trouvons que les Êicultés dont se compose le génie sont précisément celles qui manquent à la nature des femmes. Les femmes^ dans les formes les plus élevées de lart, peuvent donc se montrer ingénieuses, touchantes, éloquentes mémo , mais rarement supérieures. Par compensation, ou plutôt par suite de la même loi, il est quatre genres secondaires qui leur promettent des succès éclatants : c'est la poésie élégiaque, le roman, le style épistolaire et la causerie. Là toutes leurs qualités sont de mise , leurs défauts deviennent des qualités.

Le poète , dans la poésie élégiaque , n'est pas un créateur qui domine, c'est un esclave inspiré qui obéit. L'âme, enivrée d'elle-même ou attendrie sur elle-même, s'enthousiasme ou se raconte. Les femmes ont trouvé dans cette poésie du cœur des accents incomparables. Sapho n'était que la voix la plus éclatante (^) de tout un chœur charmant de poètes féminins dont s'enorgueillissait la Grèce ; et de nos jours , où la carrière des lettres se rouvre pour les femmes , l'amour et l'amour maternel ont rencontré en elles des interprètes moins savants mais peutêtre plus vrais et plus profonds que dans nos grands poètes.

Le roman est à l'épopée et au drame ce que l'in-

(<) Voir à ce sujet dans VEncyclopédie nouvelle un excellent article de M. Moogiii.

LA F£lll|£. 377

dividu est à la foule. Tout ce qu'il y a de profo»dément persoauel dans chaque être, tout ce qui est vrai en dehors et à côté de la vérité générale , la variété , l'originalité , l'excentricité même, composent îson plus riche et plus naturel domaine ; ce qu'il cherche dans le cœur humain , ce sont les mystères. Il vît surtout par l'analyse; aussi entre les chefsd'œuvre de l'épopée domestique, n'hésitons-nous pas à inscrire la Princesse de Clèves, Corinne , Adèle de Sénange , Mauprat,

Les femmes sont nos mattres, et doivent l'être, dans la . causerie et dans le style épistolaire. Que nous représentent , en effet , les lettres et les entretiens? Une improvisation ; improvisation de sentiments aussi bien que de paroles. La sensation fait naître le mot; le mot à son tour fait naître la sensation; plus la pensée a d'imprévu pour celui qui parle, de sous -entendu pour celui qui écoute, plus la causerie paraît piquante ; et le geste , le regard , l'accent venant en aide au langage , tous ces petits mondes d'idées légères s'élèvent dans l'air , semblables h autant de bulles de savon , irisés et insaisissables comme elles , comme elles disparaissant dès qu'on appuie , renaissant comme elles dès que l'on souffle encore. Ce génie appartient surtout aux femmes.

Après les artistes créateurs , viennent les artistes interprètes. Comédiens ou chanteurs, il leur faut, pour qualités premières , le talent de l'observation de détail , une flexibilité d'organes qui se prête à tous les mouvements de la pensée , et surtout cette impressionnabilité mobile, ardente, variée, qui

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multiplie dans une proportion presque incroyable, les sensations et les signes destinés à les représenter. Aussi les femmes naissent-elles plus naturellement comédiennes que les hommes. Toutes les grandes cantatrices , Texpérience le prouve ;. atteignent au degré suprême de leur talent avant vingt ans^ c'ei^* à-<dire après quatre années d'étude» ; un grand chanteur en demande huit. Nous avons tous vu une comédienne consommée qui n* avait pas dix ans y et i! était réservé au sexe féminin de produire la mer^ veille que nous admirons aujourd'hui , d'une jeune fille s'élevant en quelques mois et pour ainsi dire sous le regard j aux plus hautes sublimités de l'art dramatique, où Talma, Lekain, Baron n^ar rivèrent qu'après de longs travaux, et dans les dernières années de leur virilité.

Il nous reste encore à parler d'une feculté importante de l'intelligence , le don de jouir des ouvrages de l'esprit et de les apprécier. Les longs loisirs des femmes et leur ardeur enthousiaste leur ont toujours assuré une grande part d'influence dan» ces jugements ; mais cette influence est-elle heureuse ? Le goût des femmes est-il un guide aussi sûr que celui des hommes? Oui et non. Il est un goût critique, raisoimàble , raisonné , quelquefois élevé , qui naît de la culture de rintelligence et croît par l'exercice de la comparaison , qui tantôt cherche avant tout dans une œuvre son rapport avec le principe de Tart ou avec telle règle de convention , et qui tantôt, si le juge est éminent, le transporte pour ainsi dire dans la postérité , et établit 4H>n tribunal heurs du t«mps. Les femmôs pQsaè-

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dent rarement cette sorte de goût; mais il en est un autre , instinctif, irréfléchi y qui ne s'inquiète ni du style , ni de l'habileté de composition y ou qui y s'il les sent, ne s'en aperçoit pas. L'émotion est son guide, la vie son premier besoin. Pour lui le passé ne compte plus, l'avenir ^ne compte pas , le présent seul est tout, le présent, c'est-à-dire Taccord de l'artiste avec son époque. Tel est le goût du public ; tel est le goût des femmes. Les plus cultivées, dès qu^elles écoutent, deviennent des servantes de Molière. Hérauts précurseurs de toutes les renommées, elles devinent à sa première parole l'homme qui doit plaire à son siècle ; elles reoonnaissent et saluent jus* que dans les premières clartés du crépuscule l'étoile qui oopduit à son berceau , et entraînant après elles cet autre peuple mobile , enthousiaste et charmant qu'on appelle la jeunesse , elles courent s'agenouiller avec lui devant le Dieu naissant. De ces deux goûts, de ces deux guides , leqjael le génie doit*il suivre ? Tous les deux. Il n'y a de grandes œuvres que celles qui appartiennent à tous les siècles par la vérité éternelle , mais qui se lient étroitement à leur épo^ que parla vérité relative; or, plaire aux femmes, c'est être de son temps. De là l'éclatante gloire de Racine, de Jean* Jacques , de Voltaire. Qui les a forcés, philosophes et poëtes, à descendre jusqu'à la portée du vulgaire? Les femmes. Un professeur illustre, qui comptait quelques femmes dans son auditoire, raconte qu'amené un jour par le développement des idées à traiter une question fort délicate, il dit à ses auditrices qu'il comptait sur leur absence pour la prochaine leçon. Au jour fixé y il arrive ; que

voit-il? cent femmes au lieu de vingt. Que foire? Parler comme devant une assemblée masculine?

c'était courir le risque de n'être ni compris, ni goûté. Il bouleverse son plan ; cette présence importune , mais excitante, lui suggère d'heureuses nouveautés, d'heureux détours d'expression; il devient à la fois plus clair et plus ingénieux ; quelques femmes de plus font une œuvre éminente d'une froide leçon.

Résumons -nous. L'intelligence appartient aux femmes comme aux hommes , plutôt avec des qualités qu'en des proportions différentes. Cette diflférence est- elle ici l'égalité? Évidemment non; car les femmes ne l'emportent que dans les qualités secondaires , les hommes dominent dans les qualités supérieures; mais remarquons aussi que ces qualités supérieures ne sont le partage que de quelques rares élus, ne s'appliquent qu'à des positions exceptionnelles , et ne peuvent pas plus être considérées comme un besoin que comme une règle. Le génie n'est pas nécessaire pour constituer une créature intelligente. D'ailleurs l'intelligence ne compose pas l'homme tout entier.

En effet, ne reste-t-il pas d'abord le caractère? Le mot caractère, pour me borner à ses deux acceptions usuelles , signifie état habituel de l'âme ou humeur, vigueur morale ou courage.

Quant à l'humeur, les femmes valent beaucoup plus ou beaucoup moins que nous. U y a parmi elles des caractères diaboliques , mais aussi il y en a d'angéliques. Lorsque les femmes ont l'humeur égale, cette égalité, qui ne semble que l'absence d'un dé-

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faut, devient chez elles tout un ensemble de vertus; la grâce , la bienveillance , la compassion naissent comme à sa suite. Que dé qualités délicieuses dans ce seul mot : un caractère charmant ! Or, avouonsle, il ne s'applique guère qu'aux femmes. On ne compte pas un homme sur vingt qui sache que la douceur est une force. Leur vanité trouve même son compte dans leurs emportements : cette inégalité d'humeur leur paraît sentir Fhomme fort , le maître ; ils se croiraient moins hommes s'ils étaient doux.

Par compensation , la vigueur morale, ce que j'appellerai le pouvoir exécutif, naturellement plus feible chez la femme , est encore affaibli par son éducation. Elle ne sait pas agir, elle ne sait pas vouloir, parce qu'on n'a exercé son caractère ni à la volonté, ni à l'action. Ne refusons pas cependant le courage aux femmes. Elles ont le leur comme nous le nôtre, et certes il n'est ni d'une importance moins grande , ni d'une application moins utile et moins commune. S'agit-il de braver un péril , de répandre son sang , l'homme s'élance et la femme tremble ; c'est le courage actif et extérieur. Mais l'homme ne sait ni souffrir, ni se résigner ; les maladies l'abattent , les pertes de fortune l'écrasent; c'est là que triomphent les femmes. Douces envers la mauvaise fortune, non seulement elles supportent leurs maux, mais elles portent les maux des autres. La moitié des hommes ne sfe soutient que soutenue par la main d'une femme ; ce sont les femmes qui raniment le commerçant abattu , l'artiste découragé ; la mort dans le cœur, elles sourient pour le faire sourire ; elles représentent à la fois la résignation et l'espérance.

Elles représentent surtout cette (jualité fondamentale, et par laquelle nous terminerons notre rapide analyse y le cœur.

Le cœur n'a pas besoin d'être défini ; qui sent ce mot le comprend ^ et tout le monde le sent, car il embrasse toutes les affections qui font de Thomme un fils, un père, un frère ^ un amant | un mari^ un homme.

Pour r amour filial, ajoutons un seul trait à ce que nous en avons déjà dit (^) : Le type d' Antigène n'a pas de pendant parmi les fils.

Pour l'amour maternel, un seul mot aussi. Toutes les langues anciennes et modernes expriment par le même nom, et sans distinction de sexes , l'affection du frère ou de la sœur ^ de l'époux ou de l'épouse , du jeune homme ou de la jeune fille, de la fille ou du fils ; mais la tendresse d'une mère pour ses enfants est marquée d'un caractère si personnel, que tous les idiomes lui ont consacré un nom particulier ; dans le Midi comme dans le Nord, en latin comme en français , on dit l'amour paternel et l'amour maternel. 11 fout du reste que ce sentiment ait chez les femmes une énergie bien native , car on le rencontre jusque dans des cœurs d'enfants. Une petite fille ^ âgée de cinq ans, et chargée dans une salle d'asile de veiller sur quelques enfants plus jeunes encore, pleurait devant la directrice; interrogée sur la cause de ses larmes , elle répondit : Mes filles ne sont pas sages. Si c'eût été un garçon, ajouta rinspectrice qui me racontait ce fait, il aurait

(>) Livre I : delà Fille,

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dit : « Mes âlève&f ^ » et les aurait probablement gourmés au lieu de pleurer sur eux.

La tendresse conjugale a ses héroïnes, on ne contiatt pas ses héros. Quels modales les hommes peu-^ vent-ils opposer à Alceste, à Ëponine, à madame de Lavalette? Cet amour est môme si naturel au cœur des femmes I que 9 fût-il éteint par une autre passion , il se réveille souvent si le mari court un danger. On v^it des femmes infidèles s'établir au chevet de l'époux malade et trompé, lui consacrer leurs jours, leurs nuits, et négliger celui qu'elles aiment et qui ne souffre pas, pour celui qu'elles n'aiment plus et qui souffre. Un mari se battra peutêtre pour sa femme , quoiqu'elle lui soit indifférente, mais c'est son orgueil qui la défend, ce n'est pas son cœur.

L'amitié fraternelle , depuis que T égalité des partages a détruit les rivalités jalouses , offre des modèles également charmants dans le frère et dans la sœur. Selon que l'avantage des années donne à l'un ou à l'autre le rôle de protecteur, ce rôle change de caractère sans rien perdre de sa grâce. Le frère protège en chevalier, la sœur protège en mère ; leur amitié a un sexe sans rien avoir des sens.

Quant à la charité , nul n'y dispute la supériorité aux femmes; elles en ont le génie. Un homme qui donne ne donne que son or, la femme y joint son coeur. Un louis aux mains d'une femme bonne soulage plus de pauvres que cent francs aux mains d'un homme : la charité féminine renouvelle chaque jour le miracle de la multiplication des pains.

Vient enfin l'amour. Un mot met tout d'abord un abîme entre Thomme et la femme qui aiment ; l'une dit : « Je suis à toi ; » l'autre : « Elle m'appartient. » C'est la différence de celui qui donne à celui qui reçoit. Analysons nos amours masculines d'un oeil sévère, nous y trouverons bien des éléments étrangers à l'amour; la vanité, le désir sensuel ne laissent guère à la passion plus d'un quart de notre âme ; sans compter que dans ce reste de lui-même il y a toujours une place pour les rêves de gloire ou d'ambition. L'artiste, le savant, le spéculateur, restent tels en devenant amants ; c'est près de la femme aimée qu'ils vont pleurer leurs défaites ou s'enorgueillir de leurs triomphes , mais ils s'en enorgueillissent ou les pleurent. La femme qui aime ne peut qu'aimer. Molière a trouvé deux combinaisons de génie dans Harpagon; il l'a peint amoureux quoique avare ; il l'a laissé avare quoique amoureux. S'il eût choisi pour type une femme, il eût forcément fait tomber l'avarice devant l'amour. L'amour, en effet, prend si profondément racine dans rame des femmes qu'il la remplit tout entière et même la régénère. Qu'une femme coquette aime, plus de coquetterie; qu'une femme légère aime, plus de légèreté ! On a vu des femmes , flétries par mille désordres, retrouver tout à coup, dans une passion profonde, jusqu'à la pudeur j jusqu'aux délicatesses de l'affection. Mais si un homme corrompu s'éprend de passion pour une jeune fdle pure, que fait-il? Au lieu de se purifier comme elle , il la corrompt comme lui. Les femmes trouvent toutes les vertus dans leur amour ; nous introduisons trop souvent

nos vices dans le nôtre. Si le hasard, un caprice livre à un homme épris d'une femme une autre femme qu'il n'aime pas, mais dont la beauté ou même le rang flatte sa vanité, il bénira sa chance et en usera : une femme qui aime véritablement repoussera avec horreur un semblable partage, fût-ce avec un héros ou un souverain. Il en est qui ont préféré la mort à ce supplice. L'histoire en cite même plus d'une qui s'est livrée à l'objet de sa haine pour sauver l'objet de son amour, et l'impartiale statistique constate que sur vingt jeunes filles de dix-huit ans, condamnées pour vol, dix-neuf volent pour enrichir celui qu'elles aiment. Enfin, un dernier témoignage vient nous montrer l'empire tout particulier de la passion chez les femmes. L'amour existe, le croirait-on , dans des cœurs de filles perdues ! Leur austère et sombre historien (*) cite, parmi elles, des exemples de passion s'élevant , non pas seulement jusqu'à l'héroïsme, on le conçoit, mais jusqu'à la délicatesse. Elles savent même se créer une sorte de fidélité envers l'objet aimé. Oui, dans cet abandon entier de leur personne, dans ce commerce vénal des témoignages et des expressions de la tendresse , elles en réservent souvent certaines marques pour celui qu'elles aiment : c'est, qui le croirait? quelque chaste et tendre appellation , un serrement demain, une préférence presque virginale, et cette part de l'amour une fois faite, rien ne pourrait la leur faire livrer à un autre. Ce dernier trait nous révèle un nouveau mystère de l'organisation fémi-

(*) Parent-Diichâlelpt , t. If.

nine, le besoin impérieux de l'idéalité dans Tamour, et la subordination presque constante de la passion physique à la passion morale. Pour Thomme, le corps est presque tout dans les relations des sexes ; ponr les femmes, c'est l'âme, qui est souveraine.

Ainsi, avantage pour Thomme dans le domaine intellectuel, avantage balancé du côté du caractère, suprématie des femmes pour tout ce qui regarde le cœur. C'est le cœur qui fait de ces créatures si frêles, d'infetigables gardes-malades : une femme prolonge alors ses > eilles pendant plusieurs nuits successives, tandis que l'homme, le plus robuste, épuisé par quelques heures sans sommeil, s'endort près de celui qui meurt. C'est le cœur qui leur inspire ces délicatesses sublimes que nous ne connaîtrons jamais. Madame de Chantai , au moment de devenir mère, voit son mari, qu'elle adorait, inor tellement frappé à la chasse par l'imprudence d'un de leurs jeunes parents. Désespéré , ce jeune homme veut se tuer. Madame de Chantral l'apprend ; soudain elle lui fait dire, par le prêtre du village, qu'elle Ta choisi pour tenir sur les fonts du baptême l'enfenl qu'elle doit mettre au monde.

Une pauvre ouvrière est transportée dans un hôpital à cause d'une paralysie du larynx qui lui ôte l'usage do la parole. Sa douleur, qui passe toute mesure, éclate en sanglots et en torrents de larmes. Le médecin en chef la soumet à un traitement rigoureux et longtemps inutile. Enfin, un jour qu'elle essayait, selon sa coutume, de faire mouvoir son gosier rebelle , un mot s'en échappe, elle parle, elle est sauvée! Que va-t-elle faire? Sans doute appeler ses

compagnes d'infortune , et leur dire : ie parle ! Le leur dire pour entendre elle-même le son de sa propre voix! Non, elle se tait. Six heures, sept heures sonnent ; les soeurs gardiennes lui apportent sa nourriture, elle se tait toujours^ et seulement parfois cachant sa tête sous sa couverture , elle s'assure de sa guérison par quelques syllabes prononcées tout bas. Enfin la porte s'ouvre, le médecin entre et s'approche de son lit ; alors, elle , avec un sourire plein de larmes : «Monsieur, lui dit-elle, je parle, » et j'ai voulu garder ma première parole pour mon » sauveur. » Une femme seule pouvait dire un tel mot , car Tempire du cœur est à elles. Or, qui pèse le phis dans la balance divine et dans la balance humaine, qui compte le plus pour le perfectionnement de rhomme et le bonheur de la terre , Tintelligence ou le cœur? Aimer, c'est penser. Penser, ce n'est pas aimer. Que sont tous les systèmes de philosophie, toutes les utopies sociales, toutes les utopies politiques, toutes les créations du génie, œuvres souvent passagères qui, sublimes aujourd'hui, seront peut-être stériles ou ridicules demain, que sont-elles auprès de cette adorable et immuable vertu qui n'a ni âge , ni date, et qui seule nous rapproche réellement de Dieu , la tendresse ! Demain le génie disparaîtrait du monde, que le monde resterait toujours digne des regards de son créateur ; mais si la tendresse, si la charité y étaient abolies, la terre serait l'enfer même. Sainte Thérèse l'a dit dans une parole sublime : «Que je plains les démons! s'écriait-elle, ils n'aiment pas.w

Notre analyse est achevée ; si nous ne nous abu-

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sons pas, il en sort, comme de l'étude de Thistoire, cette vérité évidente: la femme est égale à Thomme, égale et différente. Son rôle, comme sa nature, doit donc être égal et différent. Certains offices domestiques et la plupart des offices sociaux réclament les qualités masculines ; les vouloir confier aux femmes ce serait les abaisser en les condamnant forcément à l'infériorité. Mais les qualités féminines réclament à leur tour certains emplois ; il faut les leur accorder et pour elles et pour nous. Les femmes manquent aux fonctions , tout autant que les fonctions manquent aux femmes. L'élément qu'elles représentent, n'étant pas suffisamment représenté, fait vide. Nous avons essayé de définir cet élément : cherchons-en l'application dans les trois grands modes d'existence qui embrassent tous les autres, la vie de famille, la vie professionnelle, la vie sociale et politique.

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