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CHAPITRE V

Lc« ffemmefi dans l'État.

Les fonctions qu'on peut remplir dans l'État sont de deux sortes : sociales ou politiques. Nous adopterons cette division dans ce chapitre.

Les couvents ont toujours été regardés comme des prisons pour les femmes, et nul lieu n'a entendu, en effet, plus de sanglots et de légitimes cris de révolte; les femmes n'ont cependant été libres que là; car là seulement elles ont pu montrer ce qu'elles valaient. Une femme, puissante par le cœur et par l'esprit , étouffait dans la geôle du mariage germain ou féodal ; dans les cloîtres , elle vivait, elle agissait; supérieure ou chef d'ordre, elle gouvernait. Qui veut juger les femmes doit lire l'histoire des grandes fondations religieuses. Des biens à administrer, des âmes à diriger, des règlements à établir, des voyages à entreprendre , des procès à soutenir, des mémoires à rédiger, tout ce qui constitue enfin le mécanisme des fonctions sociales, sinon politiques, devient pour elles une nécessité, et de cette nécessité, elles font une longue suite de vertus.

L'abbaye de Fontevraud nous montre , si Ton peut parler ainsi , toute une série d'hommes éminents dans la succession de ses abbesses supérieures ;

les religieux s'y trouvaient, comme on le sait, vis-àvis des religieuses, dans des rapports de soumission, de déférence, même d'obéissance (*).

L'abbesse avait le titre de général de l'ordre.

L'abbesse administrait ^^le les biens de la communauté.

L'abbesse pouvait seule recevoir une adepte en religion.

L'abbesse décernait les peines ecclésiastiques et civiles.

L'abbesse choisissait les confesseurs pour les diverses maisons de Tordre.

Les prieures commandaient aux prieurs, et les religieuses aux religieux, comme l'abbesse à l'abbé. Partout, dans tous les monastères de l'ordre, comme dans toutes les fonctions des monastères, la supériorité féminine. Les religieux bêchaient la terre et n'en récoltaient pas les fruits ; c'étaient les religieuses qui leur faisaient passer par un tour leur nourriture comme une aumône. Les débris mêmes de leurs repas ne leur appartenaient point; il fallait qu'ils les rendissent aux religieuses, qui les distribuaient aux pauvres.

Cette concentration des pouvoirs administratifs dans la main des femmes nuisit-elle à la prospérité de l'institut? Non ; aucune congrégation ne fut plus riche et plus illustre. Les ennemis ne lui manquèrent pas cependant; pendant six cents ans et sous trente-deux abbesses, pas un seul de ces privilèges qui n'ait été attaqué par l'orgueil ou la violence

;0 Vie de Rpàerl d'Arèrisisei,

masculine, et pas un qui n'ait été maintenu par l'énergie des femmes (*).

C'est la première abbesse Pétronille qui , engagée dans un conflit avec le puissant évoque d'Angers , le cite devant le concile de Châteauroux et de Poitiers, y plaide la cause de son ordre et la gagne.

C'est, en 1349, l'abbesse Théophégnie qui refuse au sénéchal du Poitou le droit de juger les religieux de Fontevraud, et le conquiert pour ellemême.

C'est, en 1500, Marie de Bretagne, qui, unie aux délégués du pape, trace d'une main ferme et sûre les nouveaux statuts de l'ordre.

Je cite l'institut de Fontevraud, j'en pourrais citer deux cents autres; car il ne s'agit pas ici de quelques traits isolés , ni de femmes supérieures ; c'est par milliers, c'est dans tous les siècles du monde moderne , dans tous les ordres religieux que les femmes ont déployé de véritables qualités d'organisatrices. Parlerons-nous de sainte Thérèse, cette pauvre carmélite déchaussée , comme elle s'appelle elle^Qttême , chargée de patentes , pleine de bons désirs, mais dénuée de moyens de les exécuter, et qui parvient seule , sans secours , à fonder vingt monastères en Espagne (^) ? Nommerons nous Héloïse qui, dans le gouvernement du Paraclet, montre un talent de directrice si délicat et si élevé? Mentionnerons-nous la Compagnie des filles de la cha-

(*) Pièces sur Fontevraud. — Histoire des Àbbesses supérieures de Fontevraud,

(2) Vie de sainte Thérèse — B'ondalion des monastères de Valladolid, Burgos, etc.

428 lllSTOlKt: MORALE DKS FEMMES.

rite, qui tantôt allaient par troupes de dix, vingt, trente, sur les champs de bataille pour soigner les blessés , comme dans les guerres de 1650 et de 1658; tantôt partaient pour les contrées étrangères, afin de combattre les fléaux publics , comme pendant la grande peste qui dépeupla Varsovie en 1652? Une de ces filles y fit un acte sublime : mourante ellemême, et ne pouvant plus se rendre auprès des mourants, elle les faisait apporter chez elle, à côté de son lit pour panser leurs plaies , et elle mourut dans le moment même où elle en saignait un (*). Enfin l'histoire de Port-Royal nous offre, dans les femmes libres d'agir, tous les genres de fermeté et d'esprit de conduite. Quel spectacle que celui de quarante-sept religieuses jetées en captivité, privées de la communion, et luttant, plutôt que de signer un acte contraire à leur conscience , luttant contre une supérieure ennemie qu'on leur impose, contré une sous-supérieure espionne , contre l'archevêque, mais toujours dignes, calmes, et arrachant à monseigneur de Paris cet aveu , qui témoigne de leur grandeur plus encore que de sa colère : « Vous êtes pures comme des anges et savantes comme des théologiennes , mais orgueilleuses comme Lucifer! » Pour les réduire, l'archevêque arrive au couvent avec quatre-vingts archers , le mousquet sur l'épaule. Elles tressaillent de joie et espèrent le martyre. On les arrache les unes aux autres ; cellesci sont emmenées et captives; celles-là restent et sont accablées d'humiliations; mais rien ne peut

(^) Vie de Louise de Marillac , veuve ilc M. Lcgras , foudalrice de la Compagnie des filles de la charité.

ébranler ces jeunes courages. Elles ré(iigent des mémoires; elles plaident leur cause parleurs écrits et par leurs actes, et après huit ans de lutte où pas un homme ne leur prête appui, ces héroïnes de la conscience demeurent victorieuses du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel (*).

Tant de marques de fermeté , de talent administratif, de sentiment du devoir, d'esprit des affaires, de charité active , de bon sens pratique , tant de mérites de toutes sortes déployés pendant plusieurs siècles par les femmes en masse dans la seule carrière sociale qui leur fut ouverte, tranchent, ce me semble, la moitié de la question que naus nous jsommes posée dans ce chapitre. Les femmes doivent avoir une part dans les fonctions sociales au nom de l'intérêt social lui-môme. Mais quelle doit être cette part? Dans quelle mesure doit se faire le partage? A quel moment? Est-ce sur tous les points? Est-ce en proportions égales? Ici la question change tout à fait de face.

D'abord nous ne sommes pas de ceux qui proclament, comme une règle absolue, l'application immédiate et complète de tout droit légitima. Rien, au contraire , ne nous paraît souvent demander une réalisation plus mesurée et plus progressive. En outre, la différence de nature de la femme doit nécessairement se reproduire dans son mode d'action. Appeler les femmes concurremment avec les hommes dans les fonctions viriles, ce serait anéantir d'une autre façon le génie féminin ; ce serait rame-

(1) Voir, dans les pièces sur Porl-Royal , les admirables relations de la mère Agnès, Angélique, eic.

i30 HISTOIRE MORALE DES FEMMES.

ner les femmes à rassujettissement en les condamnant à l'infériorité . Il faut qu'elles fassent ce que les hommes ne font pas, ou ce qu'ils font mal Les fonctions de ce genre ne manquent pas.

, Tous les économistes n'ont qu'un cri : Les hôpitaux ne sont pas inspectés , les bureaux de bienfaisance ne sont pas administrés. Les secours manquent moins aux établissements que les distributeurs aux secours. L'État paie, et le malade est mal nourri; les individus donnent, et les indigents sont mal secourus. La cause en est simple. Quels sont les directeurs du conseil des hospices? De hauts fonctionnaires pour lesquels cette édilité, qui suffirait à l'emploi d'une existence tout entière, n'est qu'un détail. Quels sont les inspecteurs? Des hommes de cœur et d'intelligence, mais qui ne savent pas ce que c'est qu'un lit bien fait, une buanderie bien tenue, une lingerie en ordre, un pot-au-feu cuit avec soin^ qui ne sont pas femmes enfin. Quel est le directeur suprême des bureaux de bienfaisance ? Le maire de Paris, c'est-à-dire l'homme qui a pour tâche de veiller sur Paris tout entier. Qui les administre? Des députés, des banquiers, de grands négociants, tous gens pour qui ces fonctions ne sont qu'une croix d'honneur de plus.

Qu'en advient-il? Interrogez les scènes honteuses qui éclataient, il y a quelques mois à peine, devant les bureaux de bienfaisance les jours où avaient lieu les distributions de bons de pain. Le croirait-on? Un seul homme était chargé de délivrer, en quelques heures, plusieurs centaines de ces bons. Dès le jour levé, arrivait devant cette porte une foule affamée

d'enfants et de femmes en haillonis. Pas de salle pour les abriter pendant cette journée d'attente, pas même de paille sur le pavé de la rue ; la pluie et la neige tombaient sur leur corps et baignaient leurs pieds. Chaque demi-heure, lorsque la porte du bureau s'ouvrait, c'étaient des cris effroyables, des hommes qui frappaient les femmes pour entrer avant elles, des vêtements mis en lambeaux, des membres brisés dans l'embrasure de la porte. J'ai vu un ouvrier donner un soufflet à une femme en cheveux blancs, j'ai vu une femme enceinte s'évanouir à moitié étouffée : une jeune enfant de douze anâj qui avait conquis la première place par six heures d'attente, "fut si violemment refoulée contre la muraille , qu'elle tomba meurtrie , et qu'on l'emporta à demi morte.

', Ces scandales ont disparu devant la République, je le sais, mais il s'en reproduira d'autres, tant que les femmes ne seront pas mises à la tête de tout le trésor de la charité. A elles, l'administration de tous les hospices (la direction de Thô pital de la Maternité est confiée à un homme!). A elles la tutelle légale des enfants trouvés ; à elles la surveillance de leur apprentissage et de leur éducation ; à elles enfin, l'organisation de tous les bureaux de bienfaisance! Je voudrais plus : il faudrait que ces fonctions fussent pour elles non seulement un honneur, mais un devoir.

Une lettre éloquente écrite à la Convention, l'an ii<ie la République, par une femme jeune et belle, bien obscure alors, bien célèbre depuis, expliquera ma pensée.

(Citoyens représentants, écrivait-elle, dans une » république, tout doit être républicain; et nul être » doué de raison ne peut sans honte s'exiler ou être «exilé de l'honorable emploi de servir la patrie. » tous les hommes paient leur dette à la France; ou w ils défendent le sol natal contre Fétranger, ou » ils veillent, sentinelles assidues, autour de la de- » meure des citoyens , et montent la garde dans nos » murs, pour écarter les dangers qui peuvent mena- »cer leurs frères. Citoyens représentants, lesfem- » mes demandent une charge pareille ! Toutes, elles )) veulent faire la garde autour des malheurenx » pour écarter d'eux le besoin, la doufei^r et le sen- >^ timent anticipé de la mort, plus affreux que la mort «même. 11 faut que toutes les jeunes filles, avant ))de prendre un époux, aillent, pendant un an au » moins, passer quelques heures chaque jour dans ^ ))lcs hôpitaux, dans les bureaux de bienfaisance, » dans tous les asiles de la -pauvreté, afin d'y ap- » prendre à changer l'émotion passagère et stérile » de leur naturelle compassion en un sentiment ac- »tif, afin de secourir les malheureux sous les lois » d'un régime organisé par vous. Voilà leurs devoirs » et leurs droits. Elles sont pressées de les voir con- » vertis en décrets, et d'entrer, a votre voix, dans » l'exercice des institutions de la patrie.

» Celle qui vous adresse cette lettre, citoyens re- » présentants, est jeune, âgée de vingt ans; elle est » mère, elle li'est plus épouse, et toute son ambition » est de se voir appelée, la première, à ces honora- » blcs fonctions. »

Qui avait écrit cello letlre? La marquise deFon-

tenay. Quelle était celte marquise de Fonlenay? La femme qui sauva la ville de Bordeaux du massacre, et arracha Paris au régime de la terreur, madame Tallien» Sa lettre ne nous parait pas seulement admirable d'élan et de cœur, il y règne une pensée profonde.

Pour rattacher les femmes à la France, il ne faut pas seulement leur y créer des droits, il faut surtout leur y chercher des devoirs. L'image de la patrie est d'autant plus vivante dans les cœurs qu'on en fait l'objet d'un culte plus rigoureux. On aime son pays en raison de ce qu'on lui donne. Pour inspirer à la femme l'amour de la France, lions-la donc à la France par le nœud sacré d'une dette. Or, quelle dette plus sacrée et plus douce que cotte conscription? Il conviendrait d'entourer l'inauguration de ces emplois de cérémonies solennelles et touchantes ; il fendrait instituer des grades, des récompenses dans cette armée comme dans l'autre; il faudrait que les femmes prélassent serment de fidélité^ non à la République ou aux lois, mais à Dieu et aux pauvres, et qu'elles pussent, enfin, après quelque temps écoulé dans ce noble travail, s'approprier ce beau mot qui signifie à la fois devoir et bienfait, qu'elles pussent dire, ainsi que le soldat : J'ai servi !

Voilà quelques uns des emplois sociaux qui réclament les femmes ; ils ne sont pas les seuls. La ville de Paris confie déjà aux femmes l'inspection de toutes les écoles primaires de jeunes filles et des salles d'asile; nous pourrions demander encore pour elles la surveillance et une partie de la direction

434 HISTOIRE MORALB DES FBlOfES.

des prisons de femmes, mais nous avons hâte d'arriver à la dernière question, le rôle des femmes dans les fondions politiques.

a Au nom de quel principe, au nom de quel droit, » disait Condorcet (^), écartet-on dans un Ëtatrépu- I) blicain les femmes des fondions publiques? Je ne 9 le vois pas. Le mot représentation nationale signifie » représentation de la nation. Est-ce que les femmes » ne font point partie de la nation? Cette assemblée » a pour but de constituer et de maintenir les droits » du peuple français. Est-ce que les femmes ne font 9 point partie du peuple français? Le droit d'élire et » d^ôlre élu est fondé pour les hommes sur leur seul » titre de créatures intelligentes et libres. Est-ce que 9 les femmes ne sont pas des créatures libres et invtelligcntes? Les seules limites posées à ce droit 9 sont la condamnation à une peine afilictive ou infe- » mante et la minorité. Est-ce que toutes les fem- » mes ont eu des démêlés avec le procureur de la » république ; et ne lit-on pas dans nos lois cette X» déclaration : <c Tout individu des deux sexes, jo âgé de vingt et un ans, est majeur? » Arguera- » t-on de la faiblesse corporelle des femmes? Alors x> il faudra faire passer les représentants devant un » jury médical, et réformer tous ceux qui ont la » goutte chaque hiver. Opposera-t-on aux femmes » leur défaut d'instruction, leur manque de génie » politique? 11 me semble qu'il y a bien des repré- » sentants qui s'en passent. Plus on interroge le bon 9 sens et les principes républicains, moins on trouve

(>) Journal de (a Sùciété de i7S9, n* ▼» juillet 1790.

Lk FEMME. 435

» un motif sérieux pour écarter les femmes de la poli- » tique. L'objection capitale elle-même, celle qui se » trouve dans toutes les bouches, l'argument qui con- » siste à dire, qu'ouvrir aux femmes la carrière poli- » tique c'est les arracher à la famille, cet argument » n'a qu'une apparence de solidité. D'abord il ne » s'applique pas au peuple nombreux des femmes qui » ne sont pas épouses, ou qui ne le sont plus; puis^ » s'il était décisif, il faudrait au môme titre leur » interdire tous les états manuels et tous les états » de commerce ; car ces états les arrachent par » milliers aux devoirs de famille, tandis que les » fonctions politiques n'en occuperaient pas cent » dans toute la France. Enfin, une femme célèbre, » Olympe de Gouges, trancha la question par un mot » sublime : « La femme a le droit de monter à la » tribune, puisqu'elle a le droit de monter à l'é- » chafaud ! »

Ces arguments semblent sans réplique au nom du droit dans une république. Défendre aux femmes toute intervention dans les affaires publiques, c'est évidemment violer le principe républicain luimême.

Cependant, une question de fait et d'expérience viendrait ici se mêler, même quand nous serions encore en république, à la queslion de principe, et la compliquer. Les femmes ont pénétré, sous la révolution, dans le domaine politique, elles y ont usurpé en fiasse et pendant trois ans plusieurs des fonctionç viriles: la presse, les clubs, l'émeute, les champs de bataille les ont vues au premier rang comme nous , cette expérience leur a-t-elle été £a*

vorable? C'est ce qu'un rapide examen va nous démontrer.

J'ouvre les mémoires du temps, j'interroge le pittoresque journal de la Mère DuchesnCy et j'y lis ces paroles expressives, auxquelles je laisse toute leur verve étrange.

a Àvez-vous remarqué, dit la mère Duchesne à » sa commère, la reine Audu, avez-vous remarqué, » depuis que les femmes respirentrair.de la liberté, 3» quel chic ça leur donne I comme ça vous a Fair » leste et déluré maintenant! Mille-z-yeux, comme » ça s'efface I Bonnet sur l'oreille, à la dragonne, » moustache aux tempes dans le genre des crocs du «père Duchesne, un air d'aller à l'abordage, et » avec cela de la décence, quelque chose qui impose! «Voilà comme j'aime les Françaises! J'aime à voir » mon sexe lutter de courage avec les hommes qui » autrefois ne les trouvaient bonnes tout au plus «qu'aux soins domestiques, et les reléguaient «comme de jolis animaux dans leur ménagerie.

» Mille tonnerres ! elles ont prouvé qu'elles pou- >j vaient manier la quenouille et l'épée. Comme ça » pérore dans les clubs ! Jour de Dieu ! comme ça » vous fait valoir ses raisons ; un mot n'attend pas «l'autre; elles vous déûlent leur chapelet... Ah! y> que les plus habiles s'y frottent ! Elles vous le re- » lèvent de la sentinelle de la belle manière ! Quant » à moi, je ne me mêle pas de partage, la gour- » mande est mon fait, et puis je suis accoutumée à » faire le coup de poing avec mon cher époux. Au » premier coup de tambour, je prends les armes, je »lève un escadron de femmes; je me mets à leur

» lète, et j'enfonce les bataillons ennemis comme du » beurre. Les femmes ont fait plus qu'on ne pense » dans la révolution (*). »

Après le journal, l'histoire.

Cinq femmes placées à cinq degrés différents ré"sument d'abord pour nous cette intervention féminine dans les offices virils. C'est Marie-Anloinelle sur le trône; madame Roland, au pouvoir; Thé* roigne de Méricourt, au combat; Rose Lacombe, dans les clubs; Olympe de Gouges dans la presse; c'est-à-dire la première comme roi, la seconde comme homme d'Etat, la troisième comme soldat, la quatrième comme clubiste, la cinquième comme homme politique.

Mille qualités éminentes et nobles brillent dans Marie- Antoinette; elle est courageuse, elle est fière, elle a un grand cœur maternel. Que produisent tant d'heureux dons? La déchéance pour sa race; l'échafaud pour elle et les siens. S'agit-il de mourir^ de souffrir, de consoler, c'est-à-dire d'être femme, elle est sublime. S'agit-il de gouverner, c'est-à-dire d'être homme , c'est une enfant, la royauté périt par elle.

L'antiquité n'offre pas de plus noble figure que madame Roland ; ses opinions sont ardentes et pures comme l'enthousiasme, profondes comme la conviction; son courage touche à l'héroïsme. Quelle épouse! quelle amie! quelle mère ! mais, hélas ! quel homme d'État! Elle a des sensations politiques au lieu

(») Journal de la mère Ducîiesne, — Lalrluilller, Histoire des femmes de la révolution.

438 HISTOIRE MORALE DBfi FEBIMES.

d'idées, et devient la perle de son parti, dès qu'elle en devient Tûme.

Olympe de Gouges (*) est le philosophe de ce groupe : le rôle de Siéyès semble son rêve. Il ne lui manque qu'une chose^ des principes. Elle se dit nationale, et propose que chaque parti choisisse le gouvernement qui lui convient le mieux. Elle se dit républicaine, et demande une riche liste civile pour le roi. Elle déclare Louis XVI traître, et un an après elle écrit à la Convention pour réclamer le droit de le défendre. Toujours femme en dépit de ses aspirations viriles, elle flotte à la merci de son cœur; une victime à consoler, un malheur à plaindre, renversent tous ses plans d'organisation politique: cest une a^ tiste en émancipation.

Théroigne de Méricourt se fait soldat. Elle prend le costume d'un homme, les armes d'un homme; mais en môme temps elle fait ajuster une cassolette au pommeau de son sabre, afin de neutraliser rôdeur du peuple. Quel soldai!

Rose Lacombe avait fondé et présidait le club des femmes révolutionnaires. Son éloquence tonnait surtout contre les nobles, qu'elle voulait faire en masse destituer de tous les emplois. Le hasard la met en rapport avec un jeune gentilhomme de Toulouse, prisonnier à la Force. Elle se prend d'amour pour lui : voilà son républicanisme disparu; ellô s'acharne contre Robespierre; elle l'appelle mon^ sieur; elle ne veut pas moins que renverser la Con-

(1) Olympe de Gouges a écrit plus de vingt volumes sur toutes les questions sociales; citons seulement : Mirabeau aux Champs- Elysées et Jes Biographies humaines et poliH^iUs.

mune. La Commune se fâche; Rose se cacho; et trois mois après, un membre de la Convention rencontre sous le péristyle d'un théâtre une jeune marchande accorte, gracieuse, piquante et pleine d'habileté à distribuer ses lacets et ses aiguilles : c'était Rose Lacombe. Quel tribun (*)!

Derrière ces cinq figures principales s'échelonne le peuple nombreux des femmes, combattantes, émeutières, clubistes. Parmi les nombreux clubs de femmes qui surgirent dans Paris dès 90, deux surtout devinrent bientôt célèbres : la Société fraternelle, affiliée aux Jacobins, et la Société des républicaines révolutionnaires fondée et présidée par Rose Lacombe. Que furent-elles trop souvent? un inslrument dans la main de tous les chefs, elles servirent aux hommes d'arme et de jouet. Sous la terreur, voulaiton, à la Commune, voter quelque mesure violente, comme l'érection d'une statue à Marat, ou le droil de visite domiciliaire chez les accapareurs, on la faisait d'abord proposer par la Société fraternelle Q. Voulait-on dominer la discussion à l'Assemblée, étouffer la voix de Vergniaud, on lançait dans les tribunes les républicaines révolutionnaires. Les jours d'exécution solennelle, les premières places autour de l'échafaud étaient réservées aux furies de la guillotine, qui se cramponnaient aux planches des tréteaux pour assister de plus près à l'agonie, couvraient les cris des victimes sous leurs éclats de rire mêlés au

(}) Lairtuillier, Histoire des femmes de la révolution.

p) Histoire des femmes de la révolution, par Lair lui Hier. — Procès-verbaux de la Commune de Paris — Journal des Jacobins,

bruit de leurs danses ; et un poète, les comparant aux statues-fontaines dont les mamelles versaient l'eau sur la place de la Bastille, écrivit sur elles ces terribles vers :

De ces effrayantes femelles Les intarissables mamelles.

Comme de publiques gamelles , Offrent à boire à tout passant.

Et la liqueur qui toujours coule* Et dont l'abominable foule Avec avidité se soûle, Ce n'est pas de Teau, c'est du sang.

En échange de ces hideux services, les terroristes accordaient plus d'un privilège honorifique aux femmes révolutionnaires : droit de paraître en public, précédées d'un drapeau avec devise ; honneurs fraternels de la séance, soit à la Commune ^ soit aux Jacobins, soit à la Convention ; permission d'assister aux séances en tricotant. Mais dès que le triomphe du parti fut assuré par l'arrestation des Girondins , une réaction énergique brisa avec mépris ces instruments désormais inutiles; les sarcasmes amers prirent la place des hommages hypocrites.

Le 9 brumaire, Amar, au nom du Comité de sûreté générale, monte à la tribune de la Convention, et dit (*) : « Les femmes peuvent-elles exercer les » droits politiques et prendre une part active au » gouvernement? Peuvent-elles délibérer, réunies

'}) Moniteur du 9 brumaire 93.

» en sociélés populaires? Le comité s'est décidé pour » la négative. Exercer des droits politiques, se réunir » en sociétés politiques, c'est prendre part aux réso- » lutions de FËtat, c'est éclairer, c'est guider; les 3» femmes sont peu capables de conceptions hautes, 3» de méditations sérieuses, et leur exaltation nay> turelle sacrifierait toujours les intérêts de l'Ëtat à » tout ce que la vivacité des passions peut produire » de désordres. »

La Convention rendit aussitôt le décret suivant :

« Tous les clubs et toutes les sociétés populaires x> des femmes , sous quelque dénomination que ce y> soit, sont défendus. »

Certes, on ne peut pas oublier plus vite ses principes et ses alliés.

Quelques jours après , parut à l'Assemblée une députation des républicaines révolutionnaires, pour réclamer contre le décret ; mais à peine le premier mot prononcé , toute la chambre se leva aux cris : L'ordre du jour! Tordre du jourl Et les pétitionnaires se retirèrent précipitamment au milieu des huées et des moqueries des spectateurs et des représentants.

Douze jours plus tard, elles se présentèrent à la séance de la Commune de Paris, coiffées du bonnet rouge ; mais leur seule présence excita des murmures si violents, que Chaumette, se levant, s'écria :

« Je requiers mention civique au procès-verbal » des murmures qui viennent d'éclater. C'est un » hommage aux mœurs ! L'enceinte où délibèrent les » magistrats du peuple doit être interdite à tout être x> qui outrnge la nature ! »

442 HISTOItlE MORALE DES FEMMES.

Un des membres ayant osé dire que la loi permet tait aux femmes de rester: « La loi , reprit Chaa- » mette, ordonne de respecter les mœurs; or je les r* vois méprisées ici. Depuis quand est-il permis d'ab- » jurer son sexe? Depuis quand est-il décent devoir » des femmes abandonner les soins pieux dé lent if ménage pour venir sur la place publique, dans le» » tribunes aux harangues, à la barre de l'Assemblée? » Femmes impudentes qui voulez devenir hommes, » faire des motions, combattre, souvenez-vdus que » 8*il y eut une Jeanne d'Arc, c'est parce qu'il y eut » un Charles VII ; le sort de la France n'a pd re- » poser dans les mains d'une femme que sous un foi » qui n'avait pas la tête d'un homme ! »

A ces mots, les républicaines révolutionnaires, aussi faibles et aussi craintives que leurs accusateurs étaient inconséquents, ôtèrent le bonnet rougé qui couvrait leur tête, et le cachèrent sous leurs vêtements, ainsi que des écoliers surpris en faute, qui espèrent, à force de soumission, désarmer la colère de leur pédant.

Ainsi se termina, presque sans opposition, ce rôle politique qui s'était produit sans un seul acte vraiment grand. Les femmes avaient cependant donné d'admirables exemples à la France depuis qualrê ans, mais c'était par des interventions toutes passagères, comme à la fôte de la fédération ou à la prise de la Bastille ; c'était surtout à titre de consolatrices, de conciliatrices, de victimes, d'épouses, de mères. Leur énergique et admirable élan des 5 et 6 oclobre , que fut-il lui-môme, sinon une émeute maternelle? Elles marchèrent^ afin d'avoir du j^in

pour leurs enfants : « Plus de misère! criaient-elles en revenant, nous ramenons le boulanger, la boulangère et le mitron! » Hors de ces jours d'ivresse sublime, hors de ces actions toutes de cœur qui sont la poésie de la politique, mais non la politique même, l'intervention des femmes fut ou fatale, ou inutile, ou ridicule.

Cette sincère étude historique, mise en regard des principes posés par Condorcet, nous semble trancher la question : les femmes ne sont pas faites pour être des hommes d'État; et toute tentative d'émancipation politique retardera pour elle, nous l'avônâ bien vu en 1848, leur légitime émancipation dans la famille.

Notre tâche est achevée ; nous avons examiné les principales phases de la vie des femmes, dans leurs rôles de filles, d'épouses, de mères, de femmes, en comparant le présent au passé , et en cherchant à indiquer l'avenir, c'est-à-dire signalant le mal, constatant le mieux, cherchant le bien.

Quel principe nous a servi de guide? Tcgalité dans la différence.

Au nom de ce principe, quelles améliorations avons-nous demandées dan§ les lois et dànâ les mœurs ?

Pour les filles :

— Réforme de l'éducation.

— Loi sur la séduction.

— Éloignement de Fâge du mariage.

— Intervention réelle des fiancées dans la rédaction de leur contrat.

-^ Abolition des sommations respectueuses qui

pèsent sur les pères comme une injure^ sur les enfouis comme une injustice.

Pour les épouses :

— Une majorité.

— Administration et droit de disposer d'une partie de leurs biens particuliers.

— Droit de paraître en justice sans le consentement de leur mari.

— Limitation du pouvoir du mari sur la personne de la femme.

— Création d*un conseil de famille chargé de contrôler cette part de pouvoir.

Pour les mères :

— Droit de direction.

— Droit d'éducation.

— Droit de consentement au mariage de leurs enfants.

— Loi sur la recherche de la paternité.

— Création d'un conseil de famille pour juger les dissentiments graves entre le père et la mère.

Pour les femmes :

— Admission à la tutelle et au conseil de famille.

— Admission aux professions privées.

— Admission, dans les limites de leurs qualités et de leurs devoirs, aux professions sociales.

Les réformateurs absolus trouveront que nous demandons bien peu ; les adorateurs du passé, que nous demandons beaucoup : cela nous fait espérer que nous demandons assez. Il ne s'agit pas ici de révolution, mais de l'œuvre éternelle et continue du progrès : posterior dies prions est discipulus^

LA F£MMB. 445

aujourd'hui est l'élève d'hier. Notre faible voix, en plaidant cette cause, n'est donc que l'écho de cette grande voix du genre humain qui retentit sans cesse à travers les siècles pour réclamer l'émancipation progressive des femmes, c'est-à-dire le perfectionnement de la famille. Leurs destinées, en effet, sont unies par un lien indissoluble. Plus la condition de la femme s'élève, plus la puissance de la famille se complète et s'épure. Affranchir l'une, c'est affermir l'autre. Aussi n'ambitionnons-nous pas de plus douce récompense de ce long travail que l'espoir d'avoir apporté notre pierre, si petite qu'elle soit, à cette institution éternelle, et cependant toujours perfectible, qui était avant les sociétés, et qui sera encore après elles, qui a fait la force de toutes les civilisations et qui a survécu aux plus terribles bouleversements d'empires, arche sainte flottant audessus de tous les déluges, comme le seul débris impérissable de nos périssables sociétés.

Fin.

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