CHAPITRE IV
Le« remmes dans le» carrières professIoMMelles.
Une considération importante nous arrête dès le début de cette question.
En Amérique, dans plusieurs États de TUnion, les maris ne permettent pas à leurs femmes d'aller au marché pour l'achat des provisions ménagères; ce sont eux qui les suppléent dans cet office.
Ce fait si singulier nous découvre un point de vue nouveau. Il n'y a évidemment dans cette usurpation, ni dédain ni jalousie; ce n'est qu'une affectueuse sollicitude. Le système d'exclusion qui interdit aux femmes les carrières professionnelles peut donc partir d'un sentiment qui n'est ni le despotisme ni l'ambition. Donnons quelques moments à roxamen de ce sentiment.
Tons les individus dont la pensée idéalise limage
de la femme, les poètes surtout, la transportent hors du contact de la vie matérielle. Amante, vierge, ange, femme jeune et belle, tous ces termes si divers s'accordent pour représenter un être qui touche à peine la terre du bout de ses ailes ; ses pieds ne marchent pas , ses mains ne travaillent pas ; et cette inaction dont on lui fait une loi est tout ensemble un hommage à la délicatesse de son cœur, et un soin pieux de la faiblesse de son corps. Il n'y a que les peuples sauvages ou les plus misérables de nos paysans qui condamnent les femmes au travail de la terre. Pour les classes civilisées, le titre même d'épouse , quoique si grave, figure, dans sa signification la plus élevée , une créature mise à l'abri de tous les hasards de la vie extérieure, et saintement cachée dans l'ombre du foyer domestique. Or, qu'est-ce que demander pour les femmes les carrières professionnelles, sinon arracher ses ailes à l'ange et l'aventurer dans les sales rues de la ville ; faire descendre la vierge de son. piédestal et l'exposer à tous les regards de rencontre ; imposer à la femme les fatigues de la vie, mêler l'épouse aux rudes débats de la réalité , et enlever ainsi à l'une sa grâce , à l'autre sa pureté, à toutes ce charme idéal de pudeur, dont Dieu semble avoir fait la qualité distinclive comme la parure de la femme. La présence des femmes dans les comptoirs de toutes sortes n'amène-t-elle point , par exemple , mille périls pour elles? Entre gens qui vendent et gens qui achètent, la personne elle-même court risque de devenir un objet de commerce , ou plutôt le commerce n'est souvent qu'un prétexte. Si une jeune fille se fait recevoir
dans un magasin , c'est pour être vue ; si un jeune homme y entre^ c'est pour voir. Les marchands mémes^ exploitant parfois ce double désir, louent à grands frais quelque femme jeune et belle qu'ils j^acent à leur comptoir comme sur un théâtre, qu'ils habillent d'un costume, et dont le visage sert d'enseigne et d'amorce. Que deviennent, dans une telle vie, l'honneur, la délicatesse, toutes les qualités féminines?
Ces objections, très sérieuses et très solides, tombent devant un seul mot : la femme vit sur la terre. L'opulence peut parfois lui permettre cette oisiveté poétique, et la jeunesse ou la beauté en faire une grâce pour elle; mais l'opulence, la beauté, la jeunesse n'appartiennent qu'à quelques rares élues ou à quelques courtes années, et les trois quarts de la vie de la femme réclament comme un bienfait , ou subissent comme une nécessité, la loi souveraine du travail. Cest d'abord leur rôle même de mère de famille qui leur impose souvent un métier ; il faut travailler pour nourrir les enfants ou pour soutenir le mari. C'est le désir d'arriver à ce titre d'épouse qui leur fait choisir une carrière; il faut gagner une dot afin de devenir femme et mère. C'est enfin, pour toutes celles qui ne seront jamais épouses ou qui ne le sontplus, le besoin de vivre ou le besoin de penser.
Cette double nécessité tranche la question et nous marque nettement les droits des femmes relativement aux professions industrielles et aux professions libérales. Ces droits, quels sont-ils?
D'y avoir accès , comme les hommes , dans la mesure de leurs facultés.
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D'y être payées, comme les hommes, dans la mesure de leur travail.
Eh bien , comparons leur sort à celui des hommes, et que l'équité prononce.
Se présentent d'abord les classes ouvrières, les filles et femmes du peuple.
Trois grandes fabrications comprennent tous les travaux d'ensemble exécutés par les femmes: la fabrication du coton, celle de la soie, celle de la laine.
La première n'offre que deux opérations dangereuses: le battage et l'apprêt des étoffes (*). Le battage soulève en Tair un nuage épais de poussière irritante, et amène cette terrible maladie pulmonaire que la langue énergique des ateliers a nommée Phthisie cotonneuse. Presque tous les batteurs sont des femmes. L'apprêt des étoffes exige une telle température que pas un seul ouvrier ne peut supporter ce travail une fois passé l'âge de vingt- cinq ou trente ans au plus. Les apprêteurs sont presque tous des femmes (*).
L'industrie lainière n'offre de périls réels que dans le cardage. Les cardeurs sont des femmes.
Dans la fabrication de la soie il y a deux préparations meurtrières : le tirage des cocons et le cardage de la filoselle. Les femmes seules tirent et cardent. Les unes, assises tout le jour, pendant la saison caniculaire, auprès d'un bassin d'eau bouillante, forcées
(*) Tableau de Vélat physique et moral des ouvriers, par M. Villermé, de Tlnstilul, l. I", p. 12; I. II, p. 208.
(2) Tableau de Vélat physique et moral des ouvriers, par M. Villermé, de TlDStitut, l. II, p. 217.
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d'y tremper à chaque instant les mains pour en retirer les cocons, aspirant les émanations infectes de toutes les chrysalides pourries, sont atteintes de fièvres putrides , de vomissements de sang. Les autres, jeunes filles des Cévennes, arrivent de leurs montagnes , fraîches , vigoureuses , en pleine santé comme en pleine force, et, après quelques mois écoulés, tombent frappées de phthisie tuberculeuse (*) ; sur huit malades il y a six poitrinaires.
Tout n'est pas dit. De ces mortelles occupations il n'en est pas une seule qui donne à F ouvrière de quoi vivre. Les ouvrières en coton gagnent de seize à dix-huit sous par jour ; en laine, de vingt à vinglcinq sous ; en soie, de quinze à vingt sous. Certes, les souffrances de l'ouvrier sont cruelles; il dépense souvent en quelques mois des années de force et de santé; mais au moins a-t-il du pain. Un ouvrier en soie gagné deux à trois francs par jour. Mais l'ouvrière, dix-huit sous! Si du moins cette chétive paie lui était assurée ! mais l'année de travail ne compte pas plus de trois cents journées ; voilà un cinquième enlevé à ces dix-huit sous. Si du moins ces trois cents jours amenaient tous leur gain; mais les manufactures sont sujettes à des réformes partielles , à des économies de détail ! Or, sur qui portent-elles? Toujours sur les ouvriers les moins rétribués, sur les femmes. Ainsi va s'amoindrissant de toutes paris leur misérable salaire ! Et nous n'avons compté ni les maladies, si fréquentes chez ces êtres phis fei-
(1) vniermé, t. U, p. 232, Topographie de la vUle de Nimes, et Rapport de M. Chabanon , cliiniigien en chef de Thôpital crUzrs.
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bles, ni les grossesses, ni les fatigues de rallaitcment! Nous ne sommes pas descendu dans toutes les douleurs déchirantes des industries isolées. Partout le gain des femmes de cette classe reste audessous du seul besoin de manger , et partout il diminue chaque jour. Les économistes de tous les parfis posent ce foit vraiment terrible : une femme seule , qui n'achète pas un meuble, pas un vêtement, ne peut pas vivre dans une ville à moins de 248 IFrancs par an. Or, dans sa première jeunesse son gain monte généralement à 172 francs, dans la force de Tâge à 250 francs, à son déclin à 126 ('). Ce n'est pas tout encore. Pour Touvrier, misère veut dire faim; pour rouvriôre, faim et honte. Eperdues de besoin, exaspérées par le désespoir, elles jettent les yeux sur ce corps qui ne peut pas les nourrir par le travail, et se souviennent qu'elles sont belles ou, sinon belles, femmes. 11 ne leur reste que leur sexe : elles en font un instrument de gain. A Reims, à Lille, à Sedan, plus d'une ouvrière, son ingrat travail terminé , commence ce qu'elle appelle, je ne dois rien ôter de sa force à cette terrible expression , ce qu'elle appelle son cinqinème quart de journée (^).
Parent-Duchàtelet atteste que sur trois mille créatures perdues, trente-cinq seulement avaient un état qui pouvait les nourrir ^ et que quatorze cents avaient été précipitées dans cette horrible vie par la mi-
(*) Du paupérisme de la ville de Paris, par M. Vée. — Éludes sur l'adminis Ira lion delà cille de Paris, par M. Say. — Villcrmé, Tarbé , Salaire et Travail,
;') Villermé, l. l*% Slatistique de la ville de Reiws.
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sère! Une d'elles, quand elle s'y résolut, n'avait pas mangé depuis trois jours !
De tels faits , de tels chiffres, parlent bien haut. La France ne peut voir sans une profonde inquiétude cette inégalité fatale entre louvrière et l'ouvrier, car cette inégalité n'est pas moins que la ruine de la santé publique, de la moralité publique, de la race même. Nous n'ignorons pas combien les remèdes à de tels fléaux sont difficiles , souvent funestes ; et certes nous nous garderons de les chercher dans les rêves insensés de telle ou telle secte ; mais le moraliste n'a pas le drpit de détourner ses yeux d'un mal moral parce qu'il n'en voit pas, lui, le remède. Son devoir impérieux est de dire et de redire sans cesse : voilà la plaie! jusqu'à ce que la conscience de toas, seul juge dans ces graves questions, s'émeuve à ces douleurs, cherche ardemment, sinon à les détruire, du moins à les atténuer, et ne laissa enfin au vice et à la souffrance que la part fatale qu'il n'est pas possible de leur arracher.
C'est encore au nom de la justice et de l'humanité que nous réclamons contre la concurrence masculine dans les travaux purement féminins. Il est certaines professions que la nature, comme la loi , interdit à jamais aux femmes. Pourquoi la loi , comme la nature, n"^tablirait-elle pas aussi contre les hommes de semblables interdictions ? Il faut que les êtres qui ne peuvent être ni soldats, ni forgerons, ni menuisiers, ni gens de peine, ni constructeurs, ne voient pas envahir le peu de métiers qui leur sont permis. Que font dans les magasins de soieries et de nouveautés tous ces grands jeunes gens qui exercent
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leurs bras vigoureux à auner des étoffes ou à débiter des rubans ! Arrière, messieurs, arrière ; non seule ment vous n'êtes pas à votre place, mais vous usurpez celle d'autrui ! Cette place, les femmes françaises l'ont véritablement conquise, elle est leur bien; ni les Italiennes , ni les Allemandes , ni les Anglaises n'ont su parvenir dans le commerce à ce rang honorable et utile ; seules , les femmes de France, artistes et énergiquement vivantes, ont disputé pied à pied ce domaine, et pour être plus sûres d'y avoir un rôle, elles se le sont créé. Oui, c'est leur génie inventif qui a doté le commerce national de la plus élégante de ses gloires. Si le goût français règne même chez nos ennemis , si nos fabricateurs d'ornements , d'ajustements rencontrent partout des disciples et nulle part des rivaux , à qui le doit-on ? aux femmes. La jalousie des autres peuples peut élever des usines qui fassent concurrence à nos usines, des manufactures qui l'emportent sur nos manufactures, ils peuvent nous dérober nos inventions mécaniques, transplanter sur leur sol nos produits naturels, mais il est une chose qu'ils ne nous raviront jamais, une chose qui ne vit qu'en France, c'est le goût. Amérique, Allemagne, Espagne, Angleterre, tous, il faut qu'ils viennent chez nous, à Paris, rendre hommage-lige à cette souveraineté. 11 ne nait pas un petit prince au Brésil , il ne se marie pas une riche héritière dans les États de l'Union, qu'on ne demande à la France corbeille, trousseau et layette ; le monde entier est notre tributaire. Ce tribut, qui l'a imposé au monde ? les femmes. Paris renferma mille femmes, obscures ou célèbres , riches ou pau-
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vres, qui, douées de cette inexplicable et ravissante qualité^ métamorphosent sous leurs doigts de fées Tor, la soie, les fleurs , et attirent chaque année plusieurs cent millions dans nos ailles. Plus d'une, arbitre de la mode aujourd'hui et vraiment artiste par la grâce et l'invention , «st partie, pour commencer sa carrière, de l'échoppe ou de la mansarde. Plus d'une a gagné denier à denier sa dot, son mobilier de jeune fille , son voile nuptial même. Obligée peut-être de quitter à seize ans son père et sa mère, contrainte de se hasarder souvent au dehors pour son travail, plus d'une enfin s'est maintenue pure parmi tant d'occasions de faute, et offre à celui qu'elle a choisi un cœur qu'elle a su défendre et une fortune qu'elle a su se faire. Voilà le modèle des filles du peuple et de la petite bourgeoisie.
Après les femmes marchandes , si nous examinons les filles pauvres de la haute bourgeoisie ou de la noblesse, lé préjugé nous apparaît sous une autre forme, mais plus accablant encore. Sans dot et sans moyens d'en gagner une, exclues des travaux manuels par leurs habitudes, exclues des professions libérales par les lois , ces tristes victimes sont livrées en pâture à cet affreux et incurable fléau qu'on appelle l'ennui! Souffrir, être blessé, s'épuiser de fatigue , sont des douleurs bien réelles , sans doute ; elles ne révoltent pas cependant , car elles sont une des conditions de l'existence ; mais l'ennui ! cette mort au sein de la vie, ce néant senti, ce mal vide, pour ainsi dire, voilà ce qui exaspère l'âme et la déprave! Eh bien, les provinces abondent en jeunes filles pauvres, qu'une oisiveté forcée
condamne à ce supplice. Si elles ont encore leurs parents , leur jeunesse se consume devant cette éternelle aiguille qui passe et repasse sans cesse dans le même linge toujours plat, toujours blanc, image de leur sort. De cette fenêtre où elles cousent et brodent, elles voient la fille du peuple courir à son travail dès le matin, agir, vivre, et elles, inutiles aux autres et à elles-mêmes, clouées sur leur chaise parce que Ton appelle leur rang, il faut que la gêne et le célibat pèsent sur elles sans qu'elles puissent rien pour les fuir; il faut qu'elles vivent seules et désespérées, pour mourir désespérées et seules! Deviennent-elles orphelines , les voilà traînant leurs jours, d'hospitalité en hospitalité, c'est-à-dire de dédains en dédains. Quelquefois une jeune parente de leur âge, qui s'émeut de leur abandon, leur ouvre sa maison et veut que Torpheline l'appelle : Ma sœur. Mais ces aimables mensonges cachent quelque chose d'impossible qui amène bientôt le désaccord. On donne son chez-soi pour un jour, on ne le partage pas. L'amitié est faite pour les grands sacri^ fices , pour les élans chaleureux ; les bienfaits chroniques lui sont mortels. Il y a d'ailleurs dans la position de celui qui reçoit toujours et ne donne jamais, dans Topulence d' autrui acceptée et partagée sans travail, un certain manque de dignité qui , forcément , frappe tôt ou tard l'esprit de la bienfaitrice , et bientôt la jeune fille , exilée de la demeure qu'on lui disait être la sienne, n'a plus d'autre ressource que d'aller s'enfouir dans la misérable condition de demoiselle de compagnie. Demoiselle de compagnie! C'est la domesticité dans le
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salon. Certes les fonctions d'institutrice y telles que les fait trop souvent l'orgueil insensé des parents* ne sont pas sans amertume; mais du moins l'institutrice a-t-elle des droits réels, puisqu'elle a des devoirs sérieux à remplir ; elle est maîtresse quand elle enseigne, et son office porte d'ailleurs en soi une valeur et une utilité qui la relèvent à ses propres yeux. Mais une demoiselle de compagnie, quel est son emploi? Amuser. A qui tient-elle comps^nie? A l'ennui , à la frivolité , quelquefois au vice. Cependant , par une bizarrerie bien caractéristique , et qui prouve combien le mépris du travail et du pain gagné est entré profondément dans les mœurs dés femmes , une jeune fille de cette classe préfère aux occupations d'institutrice la place infime de demoiselle de compagnie. Cet office la séduit par l'oisiveté mémo qu'il permet; en ne faisant rien, elle croit déroger moins. Ah! du travail, du travail pour ranimer ces cœurs, pour purifier et remplir toutes ces existences ! Dieu a placé de bien rudes épreuves sur cette terre ; mais il a créé le travail , tout est compensé. Les larmes les plus amer es tarissent grâce à lui; consolateur sérieux, il promet toujours moins qu'il ne donne; plaisir sans pareil, il est encore le sel des autres plaisirs. Tout vous abandonne, la gaieté, l'esprit, l'amour; lui, il est toujours là; et les profondes jouissances qu'il vous procure ont toutes la vivacité des enivrements de la passion avec tout le calme des plaisirs de la conscience. Est-ce en dire assez? Non; car à ces privilèges du travail, il faut en ajouter un dernier plus grand encore : c'est qu'il est comme le soleil , Dieu l'a fait pour tout le
monde. Et voilà le bien que Ton arrache aux femmes ! On accuse leur imagination y et on les livre en pâture à ses rêves ; on frémit de leur impressionnabilitéy et on en exalte toutes les délicatesses... Ah I disputez-leur les droits de succession, enviez-leur même les droits maternels ; mais , au nom de Dieu y qui les a créées , laissez-leur le travail ! Riches , pauvres , nobles , roturières , toutes vous le demandent comme la vie même ! Une fois Fâge des passions et des plaisirs évanoui , que reste-t-il à la femme? Rien, rien qu à lutter misérablement contre les rides. Il faut un aliment à cette âme , sinon elle se ronge elle-même. Ce que Ton appelle l'instruction ne peut lui en servir : étude sans objet , savoir sans pratique, T instruction élargit le cercle des besoins de la femme sans lui rien apporter qui les satisfasse; vous lui donnez soif et vous lui refusez de quoi boire ; car vivre , ce n'est pas apprendre , c'est appliquer I
Pourquoi donc l'immense variété des emplois administratifs et bureaucratiques ne leur appartiendrait-elle pas, du moins partiellement? Pourquoi l'inspection des prisons de femmes , des manufactures où travaillent les femmes, n'est-elle pas confiée à des femmes (*)? Si ces offices étaient les leurs depuis vingt ans, il y a vingt ans que la journée de travail des enfants serait réduite à une mesure humaine, et que la France ne serait plus déshonorée par le
(1) Trois administrations , Tadministration des postes, des tabacs, du timbre , ont réalisé celte idée et s'en applaudissent ; les rapports des inspecteurs constatent que les bureaux les mieux tenus sont tenus par des femmes.
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spectacle scandaleux d'ouvriers et d'ouvrières , réunis dans un travail commun, que dis-j0? entassés pêle-mêle dans un même dortoir comme des Bohémiens. Pourquoi certaines spécialités ée l'art médical ne seraient-elles pas accessibles aux femmes? La chirurgie opératrice, science positive et matérielle, exige une hardiesse d'exécution , une fermeté de main , une force d'insensibilité qui en excluent naturellement les femmes ; mais la médecine les appelle au nom de tout ce qu'elle a de conjectural et de variable. Comme science théorique, elle repose \ sur l'observation; qui pourrait contester aux femmes leur supériorité d'observatrices? Comme science pratique, elle s'appuie sur la connaissance des individus ; qui connaît aussi bien les particularités de chaque être, qu'une femme? Un médecin illustre a dit : Il n'y a pas de maladies, il y a des malades; ce seul mot donne aux femmes le gradé de docteur. Si, en effet, et rexpéricnce le démontre chaque jour, le même mal revêt chez deux malades différents deux formes si différentes, que le remède qui guérit l'un, tuerait l'autre; si une des sciences du médecin doit être la science du tempérament de son malade, de son âge, de son caractère, les femmes, avec leur merveilleux sentiment de l'individuel, apporteraient au traitement des maladies une finesse divinatrice et un art de manier les esprits où nous n'atteindrons jamais. Les maladies nerveuses, surtout, ces fléaux insaisissables que la civilisation multiplie chaque jour davantage, trouveraient dans le génie féminin le seul adversaire qui puisse les saisir et les combattre. Les femmes les guériraient
parce qu'elles les connaissent; la science de la guérison n'est si souvent que la science de la douleur ! Enfin, la médecine, au contraire dé la chirurgie, peut tirer de la sensibilité du cœur mille ressources inattendues. Le cœur aiguise le coup d'œil, active la force d'invention, imagine des allégements souverains; le cœur fait un remède de la parole elle-même. Trop souvent , on le sait , la puissance du médecin se borne à consoler ou à tromper. Appelez donc les femmes au chevet du malade , ne fût-ce que pour y représenter l'espérance.
A tant de bienfaits, quels motifs de refus opposet-on? Que les femmes ne peuvent s'élever jusqu'à la hauteur des études médicales ? En quoi cette étude, toute d'observation, comme nous l'avons dit, dépass6-t-elle l'intelligence féminine ? Que les travaux anatomiques compromettraient leur santé? Toutes. les professions manuelles permises aux femmes sont plus rudes et plus meurtrières. Que cette vie continuelle avec les infirmités physiques répugne a leur délicatesse? A quel sexe appartiennent les sœurs de charité? Qu'elles manqueraient d'autorité sur leur malade? C'est la faiblesse des malades qui fait l'autorité des médecins; donc, qu« la main qui interroge le pouls soit une main virile ou une main féminine, le malade tremblera toujours comme devant son juge. Dira-t-on enfin que la pudeur serait blessée de voir les femmes mêlées à tous ces détails de douleurs matérielles? Mais la pudeur même exige qu'on appelle les femmes comme médecins, non pas auprès des hommes, mais auprès des femmes; car il y a un outrage éternel à toute pureté, c'est que
leur ignorance livre forcément à l'inquisition masculine le my#t^e des souffrances de leurs sœurs.
Enfin deux états encore sont dévolus légitimement aux femmes :
La carrière des lettres.
La carrière de renseignement.
Pour la première, le progrès est réalisé, et le reste de ridicule qui s'attache encore au titre de femme auteur tombera devant le mérite de celles qui le portent ou le porteront. Mais pour vaincre ce que ce préjugé peut avoir de juste, les femmes doivent circonscrire dans des limites sévères remploi de leur talent, et s'emparer surtout de la place laissée vide par les hommes.
Il est toute une série d'ouvrages destinés à former le fonds de la conscience publique, ouvrages de morale et d'éducation, qui ne peuvent prendre que sous la plume des femmes la forme persuasive et touchante qui les fera passer dans les mœurs. Les Fénelons manquent dans notre littérature parce que les femmes en sont exclues. Qui peut pénétrer et décrire les délicieux mystères de Tenfance. . . qui peut traduire les charmes de la vie de famille en préceptes, en hymnes poétiques, en ouvrages d'imagination... qui peut dépeindre tous les devoirs, toutes les difficultés, toutes les joies de l'éducation maternelle, si ce n'est l'épouse et la mère? A elles d'être les poètes et les moralistes du foyer domestique , comme elles en sont déjà les bons anges ! L'admirable ouvrage de madame Necker de Saussure, grave comme la parole d'un honnête homme et charmant comme l'entretien d'une honnête femme,
réalise toutes ces espérances (*). Les femmes doivent toujours avoir ce modèle devant les yeuxj car la pratique des lettres les menace d'un danger plus sérieux que le ridicule, d'un mal plus profond que le pédantisme. L'artiste, dans la plus noble signification de ce nom , est longtemps apparu au monde comme un être enthousiaste, désintéressé, irréfléchi , prodigue ; enfant parfois, mais enfant sublime. Un examen sévère fait cruellement disparaître ces illusions. Autant l'artiste est grand lorsqu'il crée, autant il est parfois misérable quand il ne feit plus qw vivre; deux passions corruptrices rôdent autour de l«iet l'envahissent, s'il ne se défend avec une çnergîe déses|iérée : l'avidité et la vanité ! Jadis l'écrivain était "vénal parce qu'il était famélique ; il l'est trop souvent aujourd'hui parce qu'il est eu-* pUle;«t quant à la vanité, elle ronge un à un dans le cœur tous les sentiments désintéressés. Un illustre poëte anglais voit arriver chez lui un de ses jeunes disciples, éperdu de douleur. — Qu'avez-vous? — Je viens de perdre ma mère. — Profitez du moment où votre douleur est toute chaude , pour la peindre ; faites des vers sur votre mère. — Le mot est affreux, mais plein de vérité. Voulez-vous juger l'artiste à fond , étudiez sa vieillesse ; comme il n'y a plus alors autour de lui ni le lustre du talent , ni le prestige de la renotnmée pour faire auréole, son
(1) N'oubKons pas non plus Je beau livre de madame de Kémusat sur rËducalion; les écrils de madame Guizol; tout ce qui est sorti de la plume de madame Belloc et de mademoiselle de Montgolfier ; n'oublions pas surtout la femme qui a su le mieux être à la fois poète et mère de famille , madame Tastu.
416 ttlSTOlRË MOKALE DES FEMMES.
coeur se voit à nu, et ce quon y découvre inspire une pitié profonde. Toujours penché vers ce monde qui le délaisse pour écouler s'il n'arrive pas encore jusqu'à lui un dernier écho de son nom , comptant avec amertume lés triomphes qui ne sont pas les siens ; tantôt accablé du sentiment de son impuissance, tantôt gonflé d'un orgueil ridicule pour des œuvres avortées qui l'eussent fait rougir autrefois ; conduit par la vanité à l'envie, par F envié à la haine ; accusant éternellementr ingratitude humaine, lui qui n'a jamais travaillé que pour lui seul, il se débat avec désespoir au milieu de ce silence et de cette obscurité que chaque jour augmente. Vainement les plus doux liens du cœur, une femme , uii fils, o^ frent-ils à son abandon le refuge- des sentiments de la famille ; il a immolé les affections au culte de la pensée; Dieu le punit en le rendant incapable d'affection. L'étude même de son art, les livres, les chefs-d'œuvre des maîtres épars autour de lui , ne lui apportent ni consolation, ni enthousiasme, car ce qu'il aimait dans les lettres, ce n'était ni les lettres mêmes, ni un moyen d'être utile aux autres ; c'était l'instrument de sa vanité : l'artiste admire peu généralement, sauf ses ouvrages.
Ce tableau, qui n'est pas une satire, doit nous inspirer des craintes pour les femmes auteurs> Une fois engagées daiis cette voie fatale, pourront-elles se défendre de cet entraînement auquel ne résistent qu à peine et qu'à moitié, les plus énergiques et les plus avertis? Elles, dont l'imagination s'enivre si vite, et dont cependant la supériorité est dans Texcollenco du cceur, no vont-elles point perdre , à la
poursuite de cette gloire incertaine, les dons les plus éminents de leur nature? Le péril est réel; pour s'en préserver, un seul moyen leur reste : ne jamais regarder l'art comme la vie même, mais comme un accident et une parure dans la vie ; parler quand elles ont quelque chose à dire, se taire quand elles l'ont dit; sacrifier tout, même leur renommée, à leurs obligations de filles , d'épouses et de mères ; se dire sans cesse qu'au-dessus de la pensée il y a le cœur, au-dessus de la gloire le dévouement; que savoir n'est rien, que briller n'est rien, et que toute la destinée d'une iPemme se résume dans un seul mot : aimer! A ce prix, mais à ce prix seul, les femmes pourront être femmes de lettres sans cesser d'être femmes, et le monde n'aura pas à leur reprocher une occupation qui agrandira le domaine de la pensée publique, sans rien coûter à leurs devoirs privés.
Reste l'enseignement. Quant à cette profession , elle appartient aux femmes par droit de vocation et par droit de conquête. Ce fait caractéristique et charmant mérite de nous arrêter.
Nos aïeules ne savaient pas lire ; l'ignorance était une distinction de plus chez les femmes nobles, une nécessité pour les pauvres femmes. Cependant, une jeune fille en Italie et une jeune veuve en France formèrent presque en même temps le projet d'élever des jeunes filles et des institutrices déjeunes filles (^). Ce n'était rien moins qu'une révolution; et, chose assez rare, celles qui la firent le comprenaient : « Il faut, «disaient-elles, renouveler par la petite jeunesse ce
(•) Chronique (les rraulines^ t. T , ch. 1,
il 8 nisToiiu: mop.ake des femmes.
» monde corrompu ; les jeunes filles réformeront leurs » femilles, leurs familles réformeront leurs provinces, » leurs provinces réformeront le monde. » — Nouvelle par son but, cette institution le fut dans ses règles. Pas de rigueurs excessives, pas de jours consacrés tout entiers à la prière et aux oisives extases. Une de leurs patrones fut Marthe-la-Travai lieuse (*). Mademoiselle de Sainte-Beuve, première fondatrice des Ursulihes de France, acheta au faubourg Saint- Jacques une maison où elle installa des sœurs avec deux cents externes (^) , puis elle se logea dans un appartement contigu à son cher couvent , avec une porte qui y conduisait, un parloir ouvrant sur le jardin, et une fenêtre d'où elle pouvait suivre de l'œil toute cette jeune parenté sortie, comme elle le disait , non de ses entrailles, mais de son cœur. S'il lui venait quelques nobles visiteurs (elle avait dans sa jeunesse brillé à la cour), sa plus vive joie était de les conduire à cette fenêtre et de leur montrer ses chères filles travaillant. Le choix des maîtresses n'était réglé, ni par la noblesse, ni par la position ; même , à mérite égal , mademoiselle de Sainte-Beuve nommait de préférence, comme institutrices, les plus destituées de biens et de naissance. Son caractère répondait à ses actions ; elle était gaie et ne s'en cachait pas, elle aimait la vie et ne s'en défendait pas. Il n'y a que les misérables et les désespérés, disait-elle, qui puissent avoir en horreur ce qui est un présent de Dieu. Quand elle mourut, ses religieuses, par une tou-
(') Chronique des Ur su Unes , t. I , ch. 1.
[^) Viedo mademoiselle de Sainie-Heiive.
LA FKMMK. 41 Q
chante habitude^ qui semble une idée venue d'elle' même (nos regrets prennent souvent quelque chose du caractère de ceux que nous regrettons), ses religieuses continuèrent pendant un an à mettre son couvert au réfectoire , et à servir, devant la place qu'elle occupait, sa part accoutumée, pour la distribuer ensuite aux pauvres. Enfin, quand on fît son portrait, ses filles voulurent qu'elle fût représentée devant sa fenêtre, les yeux fixés sur un jardin rempli de ruches , et qu'au bas on écrivît ces mots : Mère d'abeilles. Ce nom dit tout : mère d'abeilles , fondatrice de travailleuses. Ne semble- t-il pas que le contraste d'une vie si paisible et si sensée avec les fougueuses et douloureuses vocations des Sainte Thérèse annonce une régénération bienfaisante, et que cette existence s'empreint, dans sa douceur, du calme etde la sérénitédunouveaudieuintroniséparmi les femmes, le travail ? Bientôt, en effet, ainsi que tous les établissements sur lesquels repose l'avenir, la fondation des Ursulines prit un développement immense, les ruches essaimèrent. Mademoiselle de Sainte- Beuve avait jeté les bases de la première maison vers 1594; en 1668, la France en comptait déjà trois cent dix, toutes s' élevant avec mille intéressants détails de vocation irrésistible, de luttes cruelles et de triomphe.
A Clermont (*), trois pauvres filles de service que devaient occuper tout entières , ce semble, les soucis de la pauvreté, se sentirent pressées du désir d'élever des jeunes filles. Seulement il y avait un
(V Chronique des Urmlines, t. l. — Fondation de Clermont.
obstacle à leur dessein; elles ne savaient ni lire ni écrire. Cet obstacle ne les arrêta pas^ elles apprirent les premiers principes de deux petits enfents de douze ans, écoliers encore, et dix-huit mois après, leurs économies réunies payaient les frais de la première fondation des Ursulines à Clermont. A Dijon, la fondatrice fut la fille d'un conseiller au parlement, mademoiselle Françoise de Saintonge, et le récit de ses douleurs remplirait presque un livre. D'abord son père ne lui donne son adhésion qu'après s'être assuré, par une consultation de quatre docteurs, qu'instruire des femmes n'était pas une œuvre du démon (*); puis bientôt, effrayé devoir toute la ville se soulever contre elle , et les enfents la poursuivre, dans la rue, décris et de pierres, il lui retire son consentement. Mais Françoise, avec cinquante livres, qui formaient tout son bien, loue une maison et s'y retiré un jour de Noël, à minuit, avec cinq jeunes filles qui s'étaient adjointes à elle. Arrivée en ce lieu, elle leur dit : «C'est ici que nous )) fonderons la première maison d'Ursulines à Dijon; » seulement, comme j'ai dépensé tout ce que je » possédais pour payer là location d'une année , il » nous faudra passer cette nuit en prières , car nous' » n'avons pas de lit (-). » H ne se trouvait, en effet, dans ce logis, ni coucher, ni feu, ni pain, et elles y demeurèrent jusqu'au lendemain soir, jeûnant et frissonnant, mais fondatrices. Le soir, M. de Saintonge, pris de pitié, leur envoya les restes de sa table. Leur premier repas fut un repas de men-
(*) Chronique des Ursulines, — Fondation de Dijon. (2) Chronique des Ursulines. — Koiidalion de Dijon,
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(liantes. Eh bien, douze ans après, la ville de Dijon retentissait de cris de fête et de joie ; les cloches sonnaient , les rues étaient jonchées de fleurs : d'une maison de chétive apparence, sortaient, en procession, cent jeunes filles, vêtues de blanc, avec des cierges en main-, devant elles marchait , comme un ange conducteur, une vierge de leur âge, magnifiquement habillée, et portant sur ses épaules un manteau tout semé de perles et de diamants; enfin, en tête de ce cortège, on voyait, revêtus de leurs costumes, tous les conseillers du parlement, avec huissiers devant pour écarter le peuple... Quelle était donc cette pelite maison? Où cette procession se rendait-elle? Pourquoi cette jeune fille magnifiquement vêtue? Pourquoi ce concours de magistrats? Cette petite demeure était le premier asile de mademoiselle Françoise de Saintonge ; ces cent jeunes filles étaient ses élèves , cette procession se dirigeait vejrs uA magnifique établissement acheté par les Ursumies de la ville de Dijon, et cette jeune vierge, si splendidement habillée que , selon le dire d'un chroniqueur, l'éclat de ses pierreries éblouissait les yeux ; cette jeune vierge était la représentation de ces paroles de l'Évangile : « Ceux qui enseigneront brilleront ainsi que des étoiles ! »
Yoilà ce; que les femmes ont fait pour IçjS femmes. Voilà comment s'est inaugurée en France l'éducation féminine : éducation toute de catéchisme, j'en conviens; enseignement de litanies, il est vrai; mais le principe était créé , le germe était jeté et le monde voyait se manifester devant lui ces deux faits si nouveaux, les femmes élèves et institutrices. De
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là tout l'avenir d'alors, qui est presque le présent d'aujourd'hui. On demande ce que deviendront les jeunes filles pauvres? Qu'elles enseignent ! qu'elles se fassent, non pas institutrices privées, ce qui ressemble toujours à une servitude, mais professeurs. Déjà Paris seul renferme aujourd'hui plus de trois mille professeurs de musique qui sont des femmes. Pas une ville de province , si petite qu'elle soit, qui n'appelle, en leur assurant des avantages, une ou deux femmes musiciennes dans la ville. Les femmes enseignent l'anglais, l'italien, le français , même l'histoire. Je connais un vieux magistrat qui a pour seul soutien, ce qui était jadis une charge accablante, trois filles. Toutes trois partent dès le matin pour ne revenir que le soir, après dix heures de travail, et les fruits réunis de leurs occupations font vivre leur père et commencent leur dot. Plus d'un préjugé, je ne l'ignore pas, attache encore à cette noble Dfofession une sorte d'infériorité, et plus d'une juste prévoyance y découvre des occasions de fautes ou des atteintes à la délicatesse féminine ; mais, préjugés et craintes légitimes disparaîtront devant la pratique môme de cette vie de travail , et les femmes , épurées par la mâle jouissance du pain gagné, obtiendront justement le droit d'enseigner, et en seront dignes. Déjà la Sorbonne est vaincue ; la grave et masculine Sorbonne, qui exclut encore les femmes de ses cours et ne songe pas à leur ouvrir de collèges , a institué pour elles un concours, des examens, et leur distribue des diplômes et des grades. Chaque année, au mois d'août, s'assemblent trois inspecteurs (!<'
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l'Université, deux prêtres catholiques, un ministre protestant, le grand rabbin, trois daraes inspectrices, et devant ces juges paraissent cent quarante ou cent cinquante jeunes filles ou veuves, s'offrant à subir des épreuves complexes ou difficiles pour acquérir le droit d'instruire les filles du peuple. La nécessité d'établir un corps enseignant parmi les femmes^ et le besoin qu'elles éprouvent de se relever par l'instruction reçue et donnée, se manifestent sous mille formes intéressantes. La fille d'un de nos plus grands poètes modernes a passé les examens de la Sorbonne, rien que pour l'honneur de les avoir passés ; la fille d*un des premiers fonctionnaires de Paris, femme d'un haut rang et d'un grand esprit, a été s'asseoir incognito sur les bancs de l'école d'enseignement. Chaque matin, à cinq heures , en hiver, elle arrivait à pied , quel que fût le froid, à la halle au blé où se faisait le cours, et là, mêlée à la foule des pauvres femmes qui cherchent dans l'enseignement primaire un moyen d'existenee, elle venait apprendre le métier de professeur. Pourquoi? Pour avoir le droit, non seulement d'établir mais de diriger elle-même une école communale dans le village voisin de son château ; or, comme elle ne voulait rien devoir à la faveur, elle cacha son nom, qui lui eût rendu tous les accès faciles, et subit toutes les conséquences de sa pauvreté apparente, pour exercer et surtout mériter les fonctions d'institutrice populaire. Paris compte près de quatre-vingts écoles gratuites qui sont surveillées par quatre inspectrices, qui emploient deux cents maîtresses, et qui élèvent, chaque année, quinze mille
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jeunes lilles pauvres. Institutrices et disciples rivalisent d'ardeur; les écoles primaires de jeunes filles, au dire d'un inspecteur, sont d'un tiers plus fortes comme instruction que les écoles primaires des jeunes garçons. Aux enfonts se mêlent des femmes de quarante à cinquante ans , qui trouvent qu'il n'est jamais trop tard pour apprendre , et le prouvent en réussissant. J'ai vu , à une des écoles du soir du faubourg Saint-Martin, un tableau qui eût inspiré Greuze : une petite fille de douze ans était assise entre deux femmes, Tune déjà loin de là jeunesse, l'autre déjà vieille et en cheveux blancs; l'enfant leur montrait à lire à toutes deux, elle leur servait de monitrice. Or, quelles étaient ces deux femmes? Sa mère et sa grand'mère !
Courage donc, courage, vous tous et vous touli's qui gémissez de la longue sujétion féminine ! L'o?uvre du progrès est commencée et ne s'arrêtera plus. Les écoles primaires prédisent les écoles professionnelles ; les écoles professionnelles préparent les athénées ; les athénées appelleront les écoles normales ; les écoles normales nécessiteront une université féminine, et soudain se développe devant nous la perspettivede plusieurs millions de jeunes filles élevées dans toute la France par plus d'un millier de femmes, trouvant dans cette éducation , les unes , une préparation à leur rôle de mère ; les autres, un instrument do travail ; celles-ci, une position élevée dans les professions permises aux femmes; celles-là, un titre à dos fonctions nouvelles; toutes, la lumière, c'est-àdirc l'émancipation; le travail, c'est-à-dire la vie!