‹ Histoire morale [microforme]Chapitre 3 sur 5 · FAI · texte numérisé non relu

FAI

Et il se promettait bien de- conter sa bonne fortune à tout le quartier !

Avant d'aller plus loin, et pendant que Didier verbalise, expliquons l’origine de la dette de Fombreuse, et apprenons au lecteur comment le pauvre jeune homme se trouvait débiteur de mille francs envers les héritiers du comte de Blergy.

Le comte de Blergy, père de mademoiselle Octavie, qui avait épousé le banauier Montfort, avait rempli d’éminentes fonctions. De hautes dignités, richement rétribuées, lui avaient permis d’augmente encore la grande fortune qu'il tenait de ses aieux, Du reste, une vaste capacité scientifique : rehaussait en lui l'éclat des titres et de l’opulence ; notre premier corps savant le comptait parmi ses membres les plus illustres ; c'était enfin l’une des notabilités contemporaines Î6s plus brillantes et les plus juetement honorées,

La spécialité vers laquelle Fombreuse avait dirigé ses travaux et ses études était précisément celle qui avait valu au comte de Blergy sa réputation bien méritée de savant, Cette circonstance, un travail important publié par Fombreuse, des mémoires re. rnarquables lus par lui à académie des sciences, avaient fixé sur ce jeune hornme l'attention du célèbre vieillard. Des relations que le comte luimême avait recherchées et provoquées, s'étaient établies entre l’académicien et son jeune émule ; l'hôtel du comte de Blergy était, àtoute heure, ouvert à Fombreuse ; et si quelquefois le fils et les filles du comte lui témoignaient une froideur injurieuse et la fierté blessante d’une morgue hautaine, en revanche il trouvait toujours auprès de leur père ces bienveillans éloges, ces encouragemens affectueux qui retrempent l'âme et fortifient le cœur à un âge où il suffit d’un mot pour nous relever à nos propres yeux et nous inspirer de grandes pensées.

Bientôt un bienfait positif vint augmenter, s’il était possible, la reconnaissances de Fombreuse, Une place d’agrégé devint vacante dans l’un des coliéges de Paris ; le comte de Blergy ia fit obtenir à son protégé. Cette place était d’un modiquere.

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venu ; mais elle était honorable, et suffisait, avec le l'a de quelques leçons particulières, pour mettre

ombreuse en état d'assurer à sa vieille mère une exis. tence tranquilie, et de continuer en paix les profonds travaux auxquels il avait consacré son avehir,

Fombreuse, arrivé ainsi à l’accomplissement de s08 espérances, n’avait Presque plus rien à désirer, lorsqu'une malheureuse circonstance vint troubler le calme de sa vie, et lelivrer aux plus cruelles perplexités, :

Une caution, imprudemment donnée pour un ami qui n'était pas digne de sa confiance, et qui : lrompea indignement, le plaça déns la plus pénible Position, et compromit jusqu'à sa liberté.

Il se trouvait dans cette ouloureuse crise, il songeait en vain aux moyens d'en sortir, et s'efforçait de cacher aux yeux Pénétrans de sa vieille mère l'inquiétude qui le dévorait, lorsqu'on lui apporte upe lettre. 1l reconnait l'écriture du comte de Blergy, qui l’honorait souvent d’une correspondanee amicale. Il brise le cachet. Quels sentimens vien. nent lassaillir, lorsqu'il trouve sous l'enveloppe on billet de mille francs, accompagné de la lettre sui vante :

« Un de nos amis communs m'a instruit, monsieur, de l'embarras dans lequel vous placé une trop confante générosité. Il ne faut Pas que, pour une misérable somme, vous soyez troublé dans votre repes, et intérrompu dans de graves travaux qui importent à votre renommée et à la science.

ceptez ceci; c’est la somme qui vous eét nécessaire ; je suis crop heureux de pouvoir vous l’offrir. Ne considérez cet envoi que comme un prêt ; vous Vous acquiltérez quand vous le Pourrez. Aeceptez surtout, 8i vous voulez que je vous pardonne de ne Pes m'avoir confié votre embarras.

« Votre afiéctionné, « Le comte pr BLençr. »

Qui pourrait exprimor ce qui se passa dans l’âme

de Fombreuse à la lecture de ce billet ? Pénétré

de la reconnaissance la plus vive, mais bien décidé

à refuser, il se hâte de courir à l'hôtel du comte. H le remercie en pleurant, il veut l'obliger à reprendte son généreux secours , mais le comte insiste avee tant de grâce et d'amitié, il met tellement à couvert la délicatesse du jeune homme, il le supplie avec une si touchante bonté, que F'ombreuse cède enfin à de pareilles instances ; mais il y met une condition : c’est qu’il signera un reçu de la somme, et s’engagera à la rendre dans un an.

« Je le voux bien, » dit en souriant le noble vieilard,

Fombreuse se met aussitôt à une table, et écrit précipitamment son reçu.

, « Savez-vous, Fombreuse, lui dit le comte en lisant l’engagement, et en le plaçant dans un portefeuille, qu'il y a dans ces trois lignes de quoi faire vendre votre bibliothèque, de quoi vous faire perdre votre liberté? »

Et il reconduisit le jeune homme en lui serrant la main, et en lui recommandant bic de ne pas oublier de venir déjeuner avec lui le lendemain,

L'année s'écoula. Fombreuse avait compté, pour s'acquitter, sur la vente dyun Traité de Géométrie. Mais les circonstances parurent défavorables au libraire qui devait en faire l'acquisition. Le jour de l’échéance de son biilet, Fombreuse vint tout tremblant s’excuser auprès du comte de Blergy.

& Quoi! lui dit le vieillard, vous songez encore àcette bagatelle! M. Fombreuse, si vous m'en parlez encore, je vous déclare que nous nous brouillerons pour jamais. »

Et il le retint pour diner.

Trois nouvelles années se passèrent, pendant lesquelles Fombreuse, plus favorisé de la renommée «ue de la fortune, se concilia de plus en plus l’es- ‘me des savans, et en particulier celle du comte de Blergv, qui ne cessait de l'honorer de sa confi. ance et de son intimité,

Mais le pauvre jeune homme ne pouvait s’acquitter, et il n’osait reparler de sa dette à son bienfaiteur, de peur de le fâcher.

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Au bout de ces trois ans, ie comte de Bler 4 mourut subitement, laissant une immense fortune à son fils et à ses deux filles dont l’afnée avait épousé depuis peu le banquier de Montfort, et la plus jeune, le général Maugrand. À

C'était une grande perte pour l’état et pour la science que la mort du comte de Blergy. Cette personne ne la ressentit plus vivement que Fombreuse, Il suivit, désolé, le convoi de l'illustre mort, et joignit sa faible voix aux voix éloquentes qui payèrent à sa tombe un dernier tribut d'hommages et de regrets,

Malheureusement, parmi les millions que laissait le comte de Blergy à son fils, à ses filles et à ses &endres, se trouva le billet de mille francs, souscrit Par le pauvre mathématicien. :

Deux mois après la mort du comte, un matin que Fombreuse, pour se délasser de ses travaux, relisait Wa Correspondance avec le feu comte de Blergy, et puisait de nouveaux souvenirs dans les léttres affeclueuses que lui avait adressées cette homme illustre, pendant le cours de leur liaison, on sonne chez Jui, il ouvre; c’est sa vieille mère qui rentre de sa pro. menade, lui remet une lettre qu’elle a trouvée chez le portier,

Fombreuse la décachète, ses yeux !

C’est la lettre d’un homme d'affaires « portant injonction à lui Fombreuse, au nom de M, Montfort et des héritiers Blergy, de payer dans le plus bref délai, et s’il veut éviter des poursuites, la somme de mille francs, montant d’une reconnaissance par lui souscrite au profit du sieur comte de Blergy, le 5 Jonvier 1829, stipulée payable le 1er, Janvier 1830, evec les intérêts depuis trois ans. »

aintenant on sait le reste : les Poursuites commencés par Didier ; l'opposition mice sur les ap- Pointemens de Fombreuse ; Sa place perdue par suite de cette Opposition, et enfin la saisie opérée par l’ordre de Montfort.

Nous avons laissé M, Didier verbalisant dans la Petite chambre de Fombreuse, Le malheureux

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jeune homme, debout dans l’embrasure de sa fénôtre, leregardait faire, les bras croisés; un calme étrange, une sorte de résignation convulsive s'était emparée de lui, et sur sa figure immobile aucun symptôme ne trahissait le bouleversement tumultueux de ses pensées, . Car il faisait en ce moment d’amères réflexions sur ces bizarres lois sociales qui, pour une faible somme d'argent, donnaient à un homme le droit de briser son avenir, son honneur, sa réputation, son repos! « Ah! se disait-il, vous tous qui seriez tentés d’accepter un service d’une main généreuse, enez garde que le bienfaiteur n’ait un fils, des Âes, des gendres, qui hériteront de ses dépouilles, etviendront apres sa mort vous demander compta du bienfait! Si vous avez un nom que vous comptiez hunorer. per d’utiles travaux, ils le traîneront, ce nom, dans la fange d’une procédure ; ils le feront épeler par des clers d’huissier ; ilsen feront la pro. priété. d’un scribe a: spéculera sur le nombre de ses lattres ! ile afficheront votre indigence dans toute la ville ! ilsimprimeront dans les journaux, à votre porte, la description de votre misérable mobilier ! ils le vendront sur la place publique, et le soir ils iront au bal, où ils feront une loterie au profit des pauvres ! »

Toutefois, quelque chose venait consoler Fombreuse dans ces tristes pensées ; quoique chose lui disait que s’il y avait un nom flétri daus cette affaire, ce n'était peut-être pas lesien, mais celui de ce banquier millionnairé, celui de ces hommes vains et titrés, de ces femmes oisives et couvertes d’or, “qui venaient lui arracher sa pauvre tuble, sa chaise et son lit, à lui homme de travail et de labeur, parce qu'il avait été l’ami de leur père, et parce qu’il manquait quelques piles d'écus à un héritege de six millions ! :

Cependant Didier et son clerc avaient fini d'inventorier le cabinet du jeune savant, et une petite cuisine attenante à cette pièce. L'huissier allait entrer dans la chambre de la vieille dame; Fombreuse lui prit le bras :

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« Monsieur, lui dit-il avec calme, je vous prie de ne pas entrer ici; ma mère est malade, et elle dort. »

L’huissier s’arrêta sur le seuil de la chambre, où il promena ses yeux. scrutateurs ; et, à voix basse, il dicia son inventaire, pendant que Fox le regardait d’un œil flamboyant, prêt à s’élancer sur lui, s’il fût entré dans la chambre de la malade,

Cependant la vialle dame s'était réveillée ; du fond.de son Lt, qu’entouraient de vieux rideaux de

erse, elle entendit parler à demi-vois : « ce ben Frédéric! se dit-elle en elle-même ; il est déjà à l'onvrage, et relit tout bas son travail, »

Mais bientôt, mieux éveillée, elle reconnut que ce n’était pas là la voix de son fils, et elle entendit un. homme qui disait : « Une vielle commode d’aeajou à dessus de marbre; une pendule de cuivre sculptée; deux vieux fauteuils recouverts en soie...»

- La pauvre dame psussa un cri ; elle dévina tout,

et se trouva mal. Fombreuse courut à elle, et

essaya de la faire revenir, pendant que Didier achevait son procès-verbal.

. Deux jours après, Fombreuse, accompagné de son chien, suivaiten pleurant un corbillard qui se dirigeait vers le cimetière Mont-Parnasse,

Ce fut une belle nuit pour les pauvies, que celle du 1er, Mars 1833! Dans un des plus beaux httels du quartier de la nouvelle Athènes, de somptueux appartemens avaient été décorès avec magnificence pour le grand bal philantropique dont nous aÿons parié précédemment, ét qui comptait madame Octavie de Montfort au nombre de ses dames patronesses. Une longue file d’équipages conduisait dans ce séjour enchanté tout ce que Paris renfermait de femmes brillantes et d'hommes comme à faut. L'aristocratie de naissance donnait la main à l'aristocratie de l’argent dans cette réunion toute fraternelle, où le sentiment de la bienfaisanco et de la philanthropie épanouissait tous lés cœurs! La richesse et la variété des costumes, l'éclat des fleurs, des bougies, dos dorurées, prêtaient à dette fête l’as. pect d’une véritable férie, Toutes les nations,

loutes les époques s’y trouvaient confondues, et Pêle-mêle, Marquises Qu dix-huitième siècle, duchesses du quinzième, abbés, mousquetaires, pélerins, pachas, chevaliere, dames châtelaines, paysannes suisses, gardes-françaises, batelières et chefs de clan, tout cela ge pressait, se mouvait, sous des torrens de lumière et d'harmonie. C'était un spectacle à adorer la philanthropie, Ja charité, et à bénir le eiel qu’il y eût des pauvres !

Madame Octavié de Montfort, par sa beauté, ses diamans, sa Parure, et l'éclat ravissant de son cos. tume d’odalisque, aurait attiré tous les regards, lors même que laiguillette rose, signe distinctif de ses fonctions de dame patronesse, n’aurait pas fixe eur elle l'attention. Elle était la reine de cette fête où brillait aussi son mari, déguisé en troubadour, son frère, M. de Blergy, sous le riche costume d’un courtisan de Henri IL, et sa sœur, la baronne Mau-

d’une magnificence, avaient coûté vingt mille france ! Mais peut-on faire trop de sacrifice, quand il s’agit d’une fête au Profit des pauvres ! :

Tout-à-coup un grand mouvement se fait remar-

attirée par Ja singularité de son Costume. C'était

iant, porteur d'une besace‘ et sur les Yêlemens duquel étaient collés d'innombrables Papiers de procédure, Sa poitrine, son dos, ses bras, ses jambes en étaient rouverts,

ui suit eur une grande feuille de Papier timbré,j qui lui couvrait toute la poitrine,

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