‹ Histoire morale [microforme]Chapitre 2 sur 5 · LE · texte numérisé non relu

LE

ce, à propos d’un bal philanthropique, bal déguisé, qui devait réunir l'élite de la société parisienne.

Madame Octavie de Montfort était l’une des dames mé patronesses de ce grand bal qui devait avoir lieu con dans quinge jours. On dit beaucoup de choses cu. rieuses et folles sur la cherité, sur les pauvres, sur la philanthropie dansante etla bienfaisance en en- mo! trechats, cette grande invention des temps mnder- pas nes. Montfort avait la larme à l’œil en parlant des sies malheureuses familles qui n'avaient pour provi- , F = dence et pour soutien que la sensibilité du riche. avi Quant à Octavie, elle fut sublime ! ‘‘ A quoi pou- aur: vait servir l’opulence, sinon à soulager l’infortune?"” 5 Entre le second service et le dessert, elle avait placé vou quarante billets, ‘Elie en voulait placer deux cents me non par vanité ; c'estun sentiment que, grâce au lité ciel; elle n’avait jamais connu ; mais par dévouement pour ces malheureux orphelins, qu’elle appe- re lait ses enfans, sa famille !” j que “ Cette chère Octavie, dit le banquier ; c’est pour ki 1 elle un sidoux plaisir que de secourir l'indigence ! : è L Elle n’en connait pas d’autre! à —Oh! monsieur, vous me flattez ! Je le fais pour dam vous plaire : car vous n'êtes heureux que quand frar vous faites du bien.” - En ce moment un domestique entra, et annonça un à Montfort que quelqu'un demandait à lui parler. "5 215" #8 cette.heure bgiele banquier, -gvec humeur. mer . + 2 Vous ‘envézbieh, Jea,sque jé ne yeçois personne che ALL * quand je suite tablé, » °° ke Le domestique s’approcha, et murmuraà demi- . voix : «C’est M. Didier,» } Dm res À ce nom, M. Montiort se leva, pria ses convi- com ves de l’excuser, et passa dans son cabinet. laB Un petit homme vêtu de noir, et dont la figure ave assez douce contrastait avec sa profession, atten- s dait là le banquier, 11 portait sous son bras une Jes. énorme liasse de papiers : com ‘“ Vous m’excuserez si je vous dérange, dit M. jour

Didier ; maisje ne puis venir qu’à cette heure, ou de grand matin, ce qui vous incommoderait bien da- vantage...,£t comme vous ne voulez pas d’inter-

médiaire dans les petites affaires que vous m'avez confiées...

—Au fait, au fait, M. Didier,

—Croiriez.vous, M. Monfort, que je suis sorti de mon étude ce matin à sept heures, et que je n'ai

pas encore diné.... J'ai fait aujourd'hui quinze saisies.

—Au fait, je vous prie. On m'attend, Je reçois aujourd’tui, M’apportez.vous enfin de l'argent ? aurai-je raison de ces débiteurs insolvables ?

—Je crains bien que non, monsieur, à moins que vous n’en veniez aux grands moyens, la vente des Tr alau la prise de corps... .Mais votre sensibi- Le

—Vous savez bien, M, Didier, qu’il n’est point question de ce!a en affaires... Au surplus, je n’ai eu recours à votre ministère que parce qu’il s’agit de gens de mauvaise foi, et qui peuvent payer.

—lls disent que non,

—Ainsi vous n'avez rien obtenu ? Rien de madame Rémy,cette mercière qui me doit quatre cents francs depuis un an! Obligez donc les gens ?

—kRien.

—Où en est l'affaire !

—Îl y a ou jugement, saisie; la vente est pour

rt oe iJ'aj voulu vous coù avant de” faire’ aff’, : cher. ee n ; #0

—Il faut vendre, ”

—Elle vous demande trois mois. Elle est sans réesource, et va se voir forcée d'abandonner son commerce. Son mari, qui avait une petite place à la Banque, est mort du choléra, Elle reste seule, avec trois enfans en bas âge.

—Ah ! elle dit que son mari est mort du choléra? Je saurai cela par ma femme, qui est membre du

comité des orphelins. En attendant, affichez toujours.

—C'’est bien, monsieur.

— Et ce petit Fombreuse, ce jeune homme qui lit des mémoires à l’académie des sciences, a-t-il enfin desserré les cordons de sa bourse ?

—Hélas ! monsieur, la bourse doit être peu garnie, à en juger par le mobilier.

—Mais enfin il faut bien qu'il paie les mille francs qu'il doit àla succession de mon-beau-père, le comte de Blergy.

—Mille francs ! monsieur, La dette est maintenant treize cent quatre-vingts francs en comptant les intérêts et les frais, Jamais ce pauvre jeune homme ne pourra payer, a

—Ille faudra bien pourtant. Je n'entends pas que. l’on me promène ainsi. D'ailleurs M, Fombreuse a une place.

—Il en avait une, monsieur ; une place de quinze cents francs dans un collége de Paris....

—Comment ! ilne l’a plus!....

—Vous m'avez donné l’ordre, monsieur, de mettre opposition à ses appointemens....Cette opposition jui a fait perdre son emploi.

— Mais je n’ai donc plus de garanties! s’écria le banquier. M. Didier, poursuivez cette affaire avec la plus grande rigueur. Je sais que Fombreuse a des ressources : il a des talens....

—Des talens stériles, monsieur. Il est profond géomètre ; cela rapporte peu. La place qu’il a perdue était son principal moyen d'existence. Il donne des leçons dans quelques pensions, et. il faut qu’il

«°+,° 7% « nôurrisbe finevicille:mêre malade dont il est l'appui,

86 bière quanf ert a des'talens stériles, on ne fait pas de dettés ;’ on‘n’empruñte ‘pas, puisqu'on ne peut rendre. Quand ona des dettes et qu’on ne les paie pas, on ne fait pas parler de soi dans les journaux !....On nelit pas de mémoires à l’académie des sciences !....Misère et vanité, je ne connais rien de plus détestable! M, Didier, vous poursuivrez,

—Tout a été fait, monsieur. Il ne reste plus que | la saisie.

—Vous la ferez.

—Pour l’effrayer ? |

—Pour vendre.

—Il a un mobilier de deux cents francs !

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—M. Didier, j'ai des devoirs à remplir. Dans cette affaire, je n’agis pas pour moi seul. Fombreuse est débiteur des héritiers de mon beau-père, Si cela n'intéressait que ma femme, je patienterais, vous me connaissez assez pour n’en pas douter. Mais cette créance intéresse également mon beau-frère le comte de Blergy, maître des requêtes, et ma belle-sœur, la femme du général Maugrand, Vous poursuivrez,.

—Soit, monsieur,

— Vous savez bien, M. Didier, ajouta Montfort en reconduisant l’huissicr, que je ne suis pas un homme impitoyable, J'ai attendu assez long-temps pour ces créances ; mais ilyaun termeà tout....Et puis, je vous le dis en confidence; c’est à ma femme que j'ai promis les petites sommes dont je vous ai confié le recouvrement, à ma femme qui doit en faire le versement au bureau de bienfaisance de notre arrondissement, car elle est dame de charité. Au revoir, M. Didier, »

En ce momet le bruit des contredances se fit entendre ; et le mélodieux orchestre de Tolbecque envoya de joyeux accords dans le cabinet du ban. quan Montfort regagnä vrécipitamment ses riches salons.

C'était une fête délicieuse, un raout enivrant, un véritable bal de millionnaire. La haute finance, la diplomatie, tous les hommes à la mode, s'étaient donné rendez-vous dans cette brillante soirée. Mille bougies versaient une éblouissant: clarté sur dee femmes rayonnantes de parure et de beauté. Toute cette foule d'heureux et de puissans s’agitait au bruit d’une musique harmonieuse, dans des appartemens embellis de tous les prestiges du luxe, de toutes les merveilles des arts. A deux heures, un magnifique souper varia les plaisirs de la nuit, et étonne par sa somptueuse recherche, des convives habitués pourtant à la prodigue splendeur des tables ministérielles. Le jour faisait déjà pâlir l'éclat des bougies, que les danses continuaient encore, et qu’un magique et entraînant galop faisait tourbillonner cette foule rieuse et dorée, et offraient aux yeux

enchantés un cercle mouvant de femmes, de dia. mans et de fleurs.

J'oubliais de dire qu'à la fin du souper madame Octavie de Montfort avait déjà placé ses deux cents billets pour le bal des auvres.

Quittons ce spectacle de bonheur et de plaisir, et transportons-nous au quatrième étage d’une triste et chétive maison de la rue Guénégaud. Après une nuit de veille et de travail, un jeune homme assis devant une petite table de noyer, couverte de pa- Piers, de livres et d'instrumens de mathématiques, près d’une cheminée où uelques maigres tisons brûlaient encore, avait cé é à la fatigue, et s'était endormi, Ja tête penchée sur sa poitrine. Une lampe presque éteinte Jetait.encore de sombres re-

dame, dont les traits souffrans et altérés annonçaient l’angoise et la maladie, Une excessive propreté déguisait mal l'indigence de ce modeste ré. duit, Quelques vieux meubles, restes délabrés d'une antique aisance, attristaient l'œil par leur élégance en ruine, Un chien couché au pieds de son maître venait de s’éveiller à un premier rayon

le jeune homme endormi un regard attentif et protecteur, Tout-à-coup la son. nette de la porte vint à retentir : le chien sauta Précipitamment, et fit entendre un léger aboiement qu’il réprima sur le champ en regardant le lit de la vieille dame. « Silence, Fox! dit le jeune homme en s’éveillant et en se frottant les yeux. On a sonné, je crois, à ma porte, Qui donc peut venir si matin? » Et 1l courut ouvrir,

C'était M. Didier, l’homme à l’habit noir, à la liasse de papiers, et au maintien doux et honnête. Mais M, Didier, cette fois, n’était pas seul. I] venait escorté de deux hommes, dans l’un desquels Fombreuse reconnut le portier d’une maison voisine. « Qu’y at-il pour votre service ? demanda Fom-

reuse.

—Pardon, monsieur, dit en s’inclinant Didier...

rang mn.

a RE

vous ne me reconnaissez pas, quoique j'aie déjà eu l'honneur de vous parler plusieurs fois... Je viens our le paiement de ces mille francs (sans compter es frais) que vous devez à la succession Blergy...,.» Fombreuse tresaillit.

« Que veulent ces doux messieurs ? demandn.t.il

en désignant les deux Personnes qui accompagusient Didier,

—Pardon, monsieur, mais ce sont mes deux témoins, répond Didier avec une sorte d’embarras ; Car si vous ne pouvez me Payer ce matin, monsieur, je vais être dans la pénible nécessité, pour me conormer aux ordres que j'ai reçus de M, Montfort, d'effectuer chez vous une saisie, »

Fombreuse sentit son cœur cesser de battre ; il son’ea à sa vieille mère qui était là, malade, et qui

dormait paisiblement sur ce lit qu’on allait vendre,

clerc d’huissier ? » ajouta-t.il,

« Non, monsieur répliqua Didier, Mais comme nous nc pouvons saisir sans deux témoins, et que quand je suis parti de mon étude, un seul de mes clercs était arrivé, je me suis fait assister d'une personne de votre Voisinage, »

Le malheureux jeune homme resta comme pétrifié, et dans la dernière des humiliations. Ce portier le connaissait; car Fombreuse donnait une leçon de mathématiques dans la maison dont il était le voncierge,

Didier n’était pas méchant ; c'était sans aucune intention, et pour se conformer aux habitudes de sa profession, qu'il s'était fait assister de ce portier. Il trouvait cette chose toute naturelle, et nese doutait pas qu’il venait de déshonorer un homme !

Quant au portier, il était là stupide, et ne voyait dans tout ceci qu’une pièce de vingt sous qu’il avait gagnée en montant quaire étages.

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