‹ Histoire-musée de la République francaiseChapitre 1 sur 74 · DELLOTE, 4S, PLACE DE LA BOURSE · texte numérisé non relu

DELLOTE, 4S, PLACE DE LA BOURSE

HDCCCXLII.

Au centre d'une petite rue, étroite et montueuse, située dans un des quartiers les plus humbles de Paris, se trouve une collection uniijue, où sont rassemblées une foule de curiosités de l'époque dont nous traçons le tableau. H semble, lorsqu'on la visite, que tous les monuments se relèvent, que les hommes sortent du tombeau et vont parler, que tous les pamphlets recommencent à circuler. Le propriétaire de cette collection, M. Maurin, lieutenant-colonel de génie en retraite, s'occupe depuis Tannée 1830 à réunir ces matériaux. Il a ramassé les miettes de l'orgie révolutionnaire, et a porté défi au temps. La première fois que nous sommes entré dans ce sanctuaire historique, le plan de notre livn* a été conçu et adopté. Nous avons pensé qu'au milieu des débats qui s'agitent encore aujourd'hui parmi les historiens de la révolution, il imp<Htait de mettre sous les yeux des générations présente et futures les pièces de conviction du procès, et de narrer simplement, lorsque tant d'autres ont plaidé pour ou contre la cause révolutionnaire. Nous avons aussitôt commencé nos recherches.

La bibliothèque royale est assez riche en estampes de l'époque, mais ses livres et brochures ne sont pas encore classés. Les collections particulières sont plus complètes, et nous ne matiquérbns pas de citer celles de M. Laterrade, de M. Hénin, de M. le chevalier Pétrée, la magnifique bibliothèque de M. Deschiens, et plusieurs autrt^ cabinets où il nous a été possible de puiser des renseignements. ■ '.

Nous remercions ici les personnes qui tioùs ont oirvert les trésors de leurs collections, et nous leur attribuons volontiers une grande part du succès qui a accueilli cette histoire dès son apparition.

Populariser ces matériaux était chose indispensable. La génération qui a fait la révolution française est bien près de s'éteindre. Une autre génération lui succède, et doit, de toute façon, profiter de son ceuvre. Mais, lorsque les hommes d'aujourd'hui jettent leurs regards sur ce passé mémorable, ils épousent les erreurs, les haines ou les passions de leurs pères, aveuglément, fatalement. Notre but est de redonner à la

Révolution, — fimtôme ou idole jusqu*ici, — son corps et sa physionomie. Nous interrogeons les témoins de sa vie, et nous rapportons leurs dépositions avec un religieux scrupule.

L'histoire, comme l'ont traitée ceux qui nous ont précédé, ressemble aux récits de la tragédie; l'histoire, comme nous la comprenons, comme nous essayons de la fidre, c'est le drame, — avec ses personnages, avec sa mise en scène minutieuse et vraie, et, pour ainsi dire, avec ses décorations.

Au théâtre donc, la couleur locale est indispensable. H nous semble que, non seulement les faits et les événements, mais encore les coutumes, les innovations, les fêtes, les monuments artistiques ou litté^ raires, les médailles, les caricatures, les modes et les costumes de l'époque forment, eux, la couleur locale de ce drame aux mille scènes qu'on nomme l'histoire. Sans doute il y a choix à (aire pour éviter la confusion. Nous nous supposons peintre-coloriste dans ce livre : nous ne prenons sur notre palette que des tons vifs, saisissables, éclatants. Les demi-teintes sont presque superflues. Quand la mer se débat sous les sombres ailes de la tempête, et que, du port, nos yeux découvrent on trois-màts en détresse, nous devinons assez le sort des chasse-marées , des sloops, des bateaux-pêcheurs !

Les portraits que nous donnons sont, pour la plupart, satiriques, élogieux ou historiés^ c est-à-dire accompagnés d'accessoires et emblèmes curieux. Nos fac-similé d'autographes servent à l'intelligence de l'histoire elle-même, et sont conune une émanation des personnages du temps.

Ce livre est publié avec des iUustroHùns ; mais le lecteur n'oubliera pas que ces illustrations sont utHes^ et non inspirées à l'artiste par le texte de l'historien. Elles sont des reproductions intelligentes de sujets de l'époque. Illustrations uiHes, disons-nous, car elles appartiennent à l'histoire, et en forment tout le côté pittoresque.

Un mot maintenant des causes qui ont amené la révolution.

On sait que la bourgeoisie, qui commença à se connaître vers le milieu du moyen âge, acquit de jour en jour plus de force et plus d'autorité. On sait qu elle eut pour parrain Louis le Gros, et pour protecteur immédiat Louis XI ; que Richelieu lui fit faire cause commune avec la royauté. Louis XIV, en appelant la noblesse près de lui, en transformant les chevaliers en gentilshommes, ôta à ce grand corps politique le peu d'é-

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nergie qui lui restât. De bretailleur qu il était, le noble devint li* bertin ; après avoir mésusé de sa force guerrière , il dilapida les richesses du royaume. C'est avec Louis XIV, le grand raiy qu'est née la crise révolutionnaire. Le règne de Louis XV la nourrit et la développa intâieurement , au fond de ses vices et de son égoïsme, comme une poutre vermoulue qui couve Tincendie. Elle éclata sous Louis XVI, Y Irrésolu. — Il y eut là une terrible logique : le lion n osa rugir des coups de cravache dont un maître superbe lui avait déchiré le flanc. Devant le libertin, il contempla ses ongles. Enfin il étouffa le dernier venu qui était le plus feible.

Le peuple, — Jacques Bonhomme, s'habilla de haillons à sa naissance. Sous Charles VU, il revêtit Funiforme de Y armée pertnanetUe. Sous la minorité de Louis XIV, il se fit frondeur. Sous Louis XV, il alla prendre place dans les parlements.

Il grandissait, Jacques Bonhomme, — et la royauté allait s'afFaiblissant toujours.

Ce que celle-là perdait en pouvoir, celui-ci le regagnait en audace. Un jour vint enfin, où il voulut savoir quels impôts il payait; de quel poids il pesait dans la balance poUtique; quel rôle il pouvait jouer; à quoi se devaient réduire les dépenses; quels abus avaient besoin d'être réformés; quelles améUorations paraissaient les plus satisfaisantes. Alors la révolution fîit faite; alors la royauté vit s'obscurcir son auréole autrefois si vénérée. L'idée révolutionnaire éclose, les événements s'empressaient de lui venir en aide.

Jacques Bonhonune avait atteint l'âge de puberté et de fougue. -*- U faut que jeunesse se passe ; et la révolution a été sa jeunesse.

Ne serait-ce point, disons-le en passant, — le phénomène historique le plus digne à étudier que la naissance, la crcHssance et les développements de Jacques Bonhomme, considéré comme la personnification du peuple de France en général? N'arriverait-on pas par là à tracer le tableau véritable de notre pays? Ne verrait-on pas là la plus complète introduction à l'histoire de la révolution et de Fépoque même dans laquelle nous vivons? N'y découvrirait-on pas la pensée du présent par Tezamen des choses du passé? N'a-t-on pas assez parlé des rois de France, et ne serait-il pas temps de faire connaître les mœurs, les coutiunes, les habitudes, les modes, etc., etc., du peuple Français?

Ij Histoire^muiée de la République française, avouons-le, n'est qu'un

<:tia|)itre iriiii ouvrage immense qui aura pour titre Mémoires de Jacques Bofihomme (histoire des mœurs du peuple français).

L'auteur n'a rien tant à cœur que d'examiner une des faces de l'histoire jusqu'à présent méconnue ou dédaignée, — - à savoir Vesprit du temps. Selon lui, les fastes d'un peuple doivent être rapportés d'après le caractère de ce peuple, et une histoire de France, pour avoir sa physionomie véritable, ne doit pas être écrite de la même manière qu'une histoire d'Allemagne, par exemple. Le peuple français est moqueur, vif et enthousiaste. Sa biographie sera incomplète, nulle même, si elle ne s'attache pas àdévelopper, habilement et avec impartialité, les traits distinctifs de son caractère. Une histoire de France ne peut que gagner à être spirituelle comme des mémoires ; une histoire d'Allemagne ressemblera à un traité didactique, si elle veut peindre l'esprit lent, profond et philosophique de nos voisins d'outre-Rhin.

Et qu'on nevoiepaslàun système, dans toute l'acception du mot. Cest tout simplement un moyen d'arriver au point de vue exact, tel que nous le comprenons. Nous appellerons cela notre méthodej et nous ajouterons qu'on ne saurait jamais enlever trop de rides à ceâe muse si intéressante en elle-même, si belle, si dramatique, si passionnée, qu'on nomme l'Histoire. La philosophie, d'ailleurs, est plus dans la logique des faits que dans la logique des mots. Racontez un événement avec intelligence, et vous aurez plus servi la cause de la philosophie de l'histoire, que si vous écrivez tout au long un commentaire sur ce même événement. De plus, le lecteur sera intéressé au récit; son esprit fera le reste. Nous ne sommes plus au temps où l'on pouvait imposer absolument ses idées dans l'esprit du public. Avec le morcellement de la propriété, — qu'on nous pardonne ce rapprochement,— se sont morcelées aussi l'intelligence et l'instruction. Plus de fortunes envahissantes ; d'esprits qui fessent loi. De nos jours, Voltaire n'est pas plus possible que Jacques Cœur. Est-ce un bien, est-ce un mal? Là gît la question, dont la donnée est encore un feit.

Voici ce qu'il nous importait de déclarer avant de commencer la narration qu'on va lire ; nous sentions le besoin d'expliquer pourquoi nous avons suivi une marche et non pas l'autre, pourquoi nous avons osé ptiblier encore une histoire de la révolution trançaise, lorsqu'il en a déjà oté publié tant, et des plus volumineuses et des plus remarquables.

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