‹ Histoire-musée de la République francaiseChapitre 7 sur 74 · U LA PRESSE, L'HIVER · texte numérisé non relu

U LA PRESSE, L'HIVER

tiers-état se coïitentail peu des concessions que la royaulé lui avait faites jusqu'à présent.

Les journaux et les livres fourmillent : on se perd dans leurs litres.

Ici commence le rôle politique du peuple, qui a cherché à se rendre compte de ses droits et de sa force , et qui veut avoir voix délibévative dans les conseils du gouvernement.

Son état physique est déplorable. ^ Le 43 juillet 1788, une grêle alTreuse avait ravagé la France. Le territoire de Chartres était ruiné ; quarante-trois paroisses de Tlie-de-France manquaient de récolles ; cinquante-quatre paroisses de l'élection de Glermont eu Beauvoisis n'avaient pas même de quoi ensemencer l'année suivante. La Picardie^ la Tourraine^ le Valais, le Forez, étaient dans la désolation*. Chaque jour, les Teuilles publiques enregistraient de nouveaux désastres. Dès le 19 de juillet , le Journal de Paris annonçait une souscription pour secourir les victimes des sinistres **. Il cilait des malades dont la commotion atmosphérique avait hâté la mort. Le théâtre Français , VAcadémie de musique, le théâtre Italien , jouaient â bénéûce.

Mais toutes ces faibles aumônes n'étaient qu'un faible remède au présent ; l'hiver appprochait, l'hiver,. la terreur des pauvres. Il continua la série des malheurs qui ravalent précédé, et compta pariiri les époques néfastes. Ce fut pour le peuple un martyre de tous les jours. Les ateliers se fermèrent; le plaisir, cette moitié de la vie humaine, céda aux rigueurs de la saison : plusieurs théâtres firent relâche. Qu'on y songe! Dix-sept degrés de froid continu! Deux lieues de mer glacées â Calais! Le bassin du port de Marseille entièrement gelé ! Des débâcles épouvantables de la Loire et du Rhône ! La destruction du poisson sur les côtes de Nantes ! A Lille, le 19 décembre, plusieurs vieillards et enfants furent trouvés gelés dans leurs lits***. Presque toutes les fontaines se tarirent à Paris; et, dans les provinces, il y avaient des puits qui ne formaient que glaçons, et des moulins â eau arrêtés; Sur cette terre désolée planait un ciel Constamment couvert, qui emtillssaitlés âmes de tri8tesse,etport4it les esprits aux noirs pressentiments****. La disette enfin était apparue avec toutes ses douleurs sourdes, ses craintes continuelles, ses invincibles nécessités. Quelques paysans mangèrent du son et de l'herbe bouUlie. — Tel fut l'hiver de 1788-1789.

Dès le mois de septembre, on tremblait sur la saison qni allait s'ouvrir. Pendant huit jours, le peuple, attroupé sur le terre-plein du Pont-Neuf, dit Place de Henri /F, entoura et fit saluer par les passants, notamment par le

* Journal de Paris, pasiim.

** Voirie numéro du Jour ; loduc d'Orléauf oft ioscritpour IS,000 livref.

*** Cabinel dei modes, Jourôal.

i... Témoin octtUire.

MODE DES fiRANDES COIFFURES. — 171

Audémle de CoilTorr.

(178S-S9) HIVKR ET BIENFAISANCE. 15

duc d*Orléans, la statue du 5on roi Henri*. En décembre, le duc d'Orléàn;:, par philanthropie, ou pour se rendre populaire — qui peut saVoî'r? — fit distribuer du pain et des comestibles aui pauvres, dans plusieurs paroisses de la capitale, et allumer, aux jours les plus durs, de grands feux sur les places publiques. Il avait chargé son intendant d^écrire à l'abbè Pouparl, curé de Saint-Ëastache, pour qu'il donnât aux pauvres mille livres de pain chaque matin. D'après ses ordres, deux remises attenantes au Palais-Bourbon avaient été transformées en cuisines, et dé grosses pièces rôties étaient journellement accordées aux passants affamés. — L*àrchevéquc de Paris, M. de Juigné, mangea son revenu, s^endetta même, ponr aider les malheureux. — M"* Neckér, non contente d'avoir fondé un hôpital en 1778, se signalait encore dans cet hiver terrible. — Quant au roi, il faisait abattre les forêts voisines de Paris, et ordonnait des distributions gratuites. Il portait des souliers percés *" ; il ne jouait plus qu'un écu au tric-lrac ***.

Mais, pour comble de malheur, les escrocs CMaîent en nombre. Le vol n'a pitié de rien I On redoutait surtout alors une société infernale dont leâ membres étaient désignés sous le nom de Praticiens *^*. Ils fabriquaient dé faux billets et des expéditions commerciales controuvées.

Or, pendant que la haute société, pour qui l'hiver, au contraire, est la saison du plaisir, se préoccupait des modes, des fêtes, des spectacles, disputant au duc d'Orléans Vavanlage d'avoir des Jockeys de bonne mine; pendant que les financiers galants> et les grands seigneurs se ruinaient à faire construire des/'o2i«s****Vpendantque les fils de famille parcouraient les quais et les promenades, les deux montres aux côtés, les mains chaudement enveloppées dans des manchons énormes, ou profilant de Thiver pour organiser des courses en traîneaux; pendant que les classes élevées, hommes et femmes, passaient des nuits entières à jouer dans les enfers ****** ^ au boston, au biribij au whist, au reversi, au creps, au tric-trac, laissant auj^ valets et aux ouvriers la jouissance des billards DublicSi et d'un unique etdernier jeu d'arquebuse, établi dans les fossés ô ^ la Porte Saint-Antoine, — l'esprit révolutionnaire marchait.

En effet, le Cirque du Palais-Royal venait dé s'ouvrir. C'était un vaste souterrain disposé en forme d'arène, local commode ponr les assemblée^,

* Tableaux hUloriques de la Révolution, Cdile cérémonie dura Jusqu'au 16 fepiembre.

" Loma Xfl et ses vertus, par Projarl.

*" Mémoires de Cléry, aon Talet de chambre.

*"' La feuiile du marekand^ Joamal.

Maisons de plaîMoce. Les plus fameuses étaient : la Folie tfUrfoia (Bagatelle; ; la folie^

5i-JaMes, à Neuilly s la Folie Genlis, dans le quartier Popincourt; la Folie Miricourt et la Folie ieaufott.

Noms des tripois de bon ton.

16 BPFERVESCEHCB DBS ESPRITS. (1789)

el OÙ l!on Jouait la comédie. Déjà le cercle social^ qui y tenait ses séances, s'occupait de l'avenir du genre humain ; il allait bientôt manifester, par le moyen du journal la Bouche de fer, les opinions de ses adeptes appelés les francs- frères. Déjà la dénomination générique ûeivle Palais-Royal j» était connue et employée pour désigner les motioMMires du jardin*.

Cette année-là (1780), malgré Thiver» le carnaval fut long et superbe; il datait du lendemain du Jour des rois. Longchamp fut brillant : jamais la mode n'avait été si capricieuse» si féconde en inventions. Les caracos de satin, les souliers à la chinoise, les culottes, les habits à doublure de couleur, les boucles aux ncfuds d'amour et aux coquiUes, les redingottes à double collet, faisaient fureur. La vogue des wiskets, équipages à deux chevaux, allait croissant, grâce à t anglomanie qui se reproduisait de toutes parts. Il y eut de la magnificence dans la décoration des logements. Mais le luxe n'est qu'un manteau qui dissimule les misères d'un peuple : elles se voient toujours bien par quelques trous. Il semblait que Paris, en particulier, voulut lutter — contre la famine, qui existait réellement, puisque dès les mois d'avril les marchés devinrent orageux, à cause des interceptions de grains**; — et contre le froid qui s'obstinait à être rigoureux, comme le prouve cette phrase du cabinet des modes : a On allume encore du feu aujourd'hui (11 mai 1780), au moins le soir, dans presque toutes les maisons. »

Ainsi , c'est pendant cet hiver terrible que les hommes d'action s'exaltèrent près de leur foyer, ou dans les chauffoirs publics, ou dans le cirque du PalaiS'Royaly après la comédie, ou dans les nombreux cabinets de lecture, établis à l'imitation de celui que Girardin venait d'inventer et de construire dans un pavillon de l'ancien bassin du Palais-Royal ***. Les classes mitoyenne lisent, péroraient, étaient avides de nouvelle; la politique était descendue dans les rues.

En face de cette misère affreuse du peuple ou de sa prédisposition aux' violences, il est difficile déjuger avec connaissance de cause les motifs qui ont déterminé les journées des 27 et 28 avril. Une foule d'ouvriers se présenta devant la manufacture royale de Réveillon, fabriquant de papiers peints au faubourg Saint-Antoine, et organisa un pillage général. On dit que cet événement est dû à une diminution trop forte de salaire; alors, ce. ne serait que l'effet du désespoir d*un peuple égaré ou afTamé ****. Ceux qui

* MvoluiUm de Framee, par Baaulleo.

** Mémoires du baron de Bezeuval.

*** Gelto iiiTeDtioii fit époque, et eontrlbat beaacoop aa déTeloppemenl de la paiitaoee du Journaliarae.

**** Le prioce de Monibarey, alora miniaire de la guerre , et bien renaeigné sur lea faiu, a adopté eeUe dernière opinion dana aea Mimolrei. Le pillage de la maiaon RéTeillon eai un de cea éfénenenla qui aont loojoura reatéa à l'élat de problème hfatorique.

(1789} JOUmilÉBS DBS 27 ET 28 AVEIL. 17

M attribuent une cause politique, font remarquer ce qu'a été dans la suite le bubourg Saint-Antoine, — un foyer d'émeutes et de rassemblements.

Ces descriptions, si longues qu'elles aient pu paraître au lecteur, étaient, selon nous, indispensables ; et nous les considérons , dans leur eofemble, comme une exposition du drame dont l'action va se dérouler dorant nos yeux. On a pu remarquer combien les esprits étaient inquiets et agités; combien il y avait indifférence d'une part, et de l'autre, exaltation. Nous connaissons les sentiments du peuple pour ses princes; nous savons avec quelles conditions de puissance Necker a pris la direction des affaires, qodles espérances sa présence a fait naître; nous devinons enfin le rôle que les Ëtats^énéraux sont appelés à jouer. Le mot de finances ne sera qu'un prétexte, et il est probable qu'ils porteront atteinte à l'unité du pouvoir monarchique.

Les États-Généraux étaient convoqués pour le U^ mai.

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