CHAPITRE II
Eleciioni dei députés — Complimenii de.» dames de la Halle. — Caricalurea sur la réunioo des trois ordres. — Assemblée nationale. — Comité des Subsistances, — Les aristocraties, aristocrucJies f eit. — L'œuf à la coque. — Litanies patriotiques. — Affaire de l'Abbaye. — Les cocardes. — Triomphe de Necker et du duc d'Orléans. — Orgaoiution de la miUce parisUnns» — Prise de U Bastille , hbcrb première db la lirert£. ~ Le prince tricolore ; la lanterne. — L'intrépide Palloy. -> Résulitla de la prise de la Baslille.
La quesUon yilale du moment consislail dans l'élection des députés aux Êlals-Gônéraux. Pour y parvenir , on avait provisoirement divisé la masse des électeurs en dUtricts et entiSBemblées primaires, mode d'uniformité, mais aussi d'égalité, etqui fitnailre aussitôt degrandes dissensions. Les anciennes divisions d* ordres avaient toute leur forc«; le clergé et la noblesse jouissaient , de temps immémorial, de privilèges et de prérogatives qu*Os ne se souciaient point d'abandonner. Le dernier ordre, au contraire, n'ayant que l'aveniret presque pointde passé, ne pouvait se permettre aucun acte d'indépendance qui ne passât pour de Taudace. C*est cette lutte opiniâtre des trois ordres qui sera le principal objet de ce chapitre, lutte qui ne finit pas même avec la prise de la Bastille, et qui stimula, six mois durant, la verve et l'esprit des camps opposés. Les dissensions des trois ordres ont donné lieu â de nombreuses caricatures, surtout de la part du tiers-état : on n'est jamais si spirituel que lorsqu'on est matériellement le plus faible.
A Paris, les réunions préparatoires se tinrent dans le local de Yarchevéchi, Chaque ordre nommait son procureur. Il arriva un jour que le procureur du tiers-état prononça hautement son éloge, ce qui fut d'abord fort bien goûté par la noblesse ; mais un noble ayant renouvelé la louange, fut désapprouvé par plusieurs de ses confrères et maltraité personnellement *, Nous laissons
* Mémoires de Raitty.
(mai 1 7W) dissen sioiis dis nois oedibs. 19
à penser, psx comparaison, ee qui dut avoir lieu en province où Fesprit de caste était encore plus invétéré.
Bn cette circonstance, le roi lui-même montra sa partialité. 11 voulut que les trois ordres se présentassent à lui en habits de cérémonie, avant l'on* vertore des Ëtats-Généraux ; et le samedi s mai» vu le grand nombre des députés, le clergé jlut se rassembler à onze heures du matin dans le salon d*Hercnle, à Versailles ; la noblesse, à une heure ; le tiers-état à quatre.
Bvidemment, le pouvoir et les ordres privilégiés s'efTorç^dent de tenir le tiers-état en tutelle. Le lundi, 4 mai, à l'assemblée de Paris, rabolttion de Tusage de parler au roi à genoux, en faveur de ce dernier ordre, ne fut pas prononcée sans contradicteurs ; et, à quelques jours de là le Journal des Eiats-GénérauTy commencépar If irabeau, député du tiers de la sénéchaussée d'Air, (ûi suspendu. Seule, l'assemblée de la gétUralité de Paris, toujours pour se distinguer, frappa une médaille destinée à perpétuer le souvenir de ses séances*.
Au reste, ces mauvais-vouloirs ne pouvaient résister à l'impulsion des esprits. Le roi se crut donc obligé de laisser vivre la feuille de Mirabeau. Le tiers-état, d'ailleurs, avait pour lui les sympathies des masses qui suivaient fort assidûment les élections. A Paris, pendant les opérations électorales, ragltation régnait ; le peuple, toujours sur pied, encombrait rues et places. Les anecdotes les phis controuvées circulaient ; les électeurs s'arrachaient entre eux les brochures dans les cabinets de lecture, échoppes en plein vent , aux portes desquelles appendaient d'énormes écriteaux où était imprimée en grosses lettres la liste des nouveautés du jour. **
Les électeurs pensèrent qu'il n'y avait rien de mieux à faire que de choisir pour députés des avocats dont l'éloquence servirait leurs intérêts et la cause de la liberté ; ils écartèrent les gens de lettres comme de pauvres rêveurs ; ils goûtèrent peu les négociants, toujours préoccupés d'afTaires et de leur bien-être personnel. Tout cela fut peut-être un tort. On l'a dit : on parla trop pendant la révolution ***.
Six semaines suffirent pour les élections dans toutes les généralités de France : il semblait qu'on eut sauvé le pays. A peine les choix furent-ils terminés que l'assemblée de l'archevêché de Paris reçut bon nombre de gracieuses félicitations, entre autres celles des marchandes de poissons qui venaient « remercier les électeurs et leur recommander les intérêts du
* Oa renMrqiuit but la mèdai'le cet moU Ugl regique fidelet, fidèles à la loi et au roi ; où était le TÎeil ada^ e : Si veut te roi, ai veui la loi ?
*' M éiMiref d'an prêtre régicide.
"* Sar esi déjmlét da tiers, oo eooiptait t S74 magistrats, afocatt, ou hommes de loi; tu négociants ou financiers ; 19 médecins et 4 hommes de lettres.
■TATS-GfeNÉBADX.
(mai 1780)
peuple. • L» fruitiàres-orangères et autres damei de la halle odirireiit aussi leurs hommages, el chantèrent des couplets à la gioEre des députés du liera qui, eux, se déclarèrent leurs amis et leurs friret '. — Premier exemple de ces protestalioDS d'amitié, d'égalité, de Fraternité entre les diverses classes, dont OD abusa tant par la suite. Les mots ont été plus influents que les faits à l'époque que nous retraçons ici ; et les mots, en politique. ressenbleDl è des vitres de couleur qui, placées devant une lumière, la modifient aux yeux selon leurs nuances différentes. Le foyer est un, invariable : le niol devrait être le verre ordinaire au travers duquel on découvre la <féritë. Et pourtant, un mot, une tête, — là en est venue la révolution.
Les Elalt-Généraao! s'ouvrirent par une procession solennelle et par une messe du Saint-Esprit. Une ordonnance, en régtaal les costumes des députés, établit des distinctions entre les trois ordres, ce qui produisit un mauvais effet.
L'ordreduclergé, premier nomméselonTusage, avait le costume ordinaire.
La noblesse fut invitée A prendre la tenue de cérémonie. Les eostames du temps d'Henri IV et de Louis XIII reparurent, mais non pas seulement à cause des Ëlats-Généraux. Déjà la cour, pour les jours d'étiquette, s'était baUllée à la Henri IV, pendant les trois premières années du régne de Louis XVI, en 1774. 1775 et 1776 ".
Disons-lc, ce fut un lort de mettre la noblesse sur le pied du cérémonial.
il innén, au cibinei dei Ml*mp«i de la bibliolhtqi» rafale
Rmn«i, ni le Ijnillcl (m.
Jnin 1789) viiiFiciTioN des poifvoibs-
Le costarae du liers-éUlélall simple et sévère, comme son rôle.
Vn seul député du tiers avait conservé son cosinme des campagnes : c'était Uickel Gérant, calUvaleur, dépulé de Saint-Uartîn-de-ftennes en Bretagne, lequel avait gardé l'habit, le gilet, et la ceinture du Bas-Breton *.
La salle qui avait servi & l'assemblée des Notables, et qui élait située dans Taienue de Versailles, reçut les députés aux Ëtals-Généraux. Elle se composait de plusieurs chambres distinctes. Aussitôt après la séance d' ouverture, rameuseparlrois discours sans portée, — celniduroi qui semblait peu propre à la drconstance, celui deU. de Barenlin, garde-des-sceaux, qu'on n'écouta pas, celui enQa de Necker, qui élait fort au-dessous de ce qu'on en altendail, — les députés procédèrent à la vérification des pouvoirs. Elle lUt PorigiDc d'une discussion déplorable, intempestive, ridicule. Le clergé et la noblesse s'assemblèrent dans des chambres difTérentes; le tiers-état eut lasaUennitmune. Hais, le tiers (car beaucoup a(feclatent de ne pasdlrele tiers-état) portait plus haut la tête, à mesure que nés concurrents chercbaient à l'ab^sser ; Q prenait, en revandie, le rang le plus honorable dans ropiatoii. le mot banal d'alors; il avait ses vengeurs naturels dans la bourgeoisie, dans le public, qui lympanisa la noblesse et le clCTgé. Parmi les diansons courant les carrefours, les spectacles, les cafés, on remarque
' Non donsoni le porlnil de UltMtl CiTirt que nom iioai irouvi d>ni li mignifiiiue niHection de H. Liirtridi.
*• CARirATtKBS. (jUIH t7SÏ)
surtout celle-ci qui se chantait sur l'air de Calpigi; aons en exIrayoDs Ip premier couplet :
Vive le liers-élat de France !
Il aura la prépondérance
Sur le prince, sur le prélat!
Abi t povera Nobllla I
Je vois s'agiter la bannière ;
J'enlendâ partout son cri de guerre :
Vive Tordre du tiers-état I
Ahi I povera Nobtlla t
' Plusieurs médailles Turent frappées à l'occasion des Ëlats-liéoëraux. On voit sur presque toutes ces mots : Vive le roipour h bot^ur de son peuplel Celle que nous donnons ici est en étain, et se vendait à très-bas prix. Elle est pleine de fautes d'orthographe, mais le sens en est clair, et d'une haute portée '.
Les caricatures se mireni de la partie. Une d'elles représentait un homme
ie boite extraetion, portant sur son dos un noble et un prélre; une autre est intitulée : la fermière en eorrie. La Termière porte une religieuse et uiM dame de qualili. — Les deux prolétaires , surchargés par leur fardeau, prononcent ces paroles : a il faut espérer que ce jeu-là finira bien-
* Tlrèï de VBiêioir* m
MijgMdul* réioluih» pir H. Hénin, ouiriia itèi-ejiimé.
(juin 1789) injukes au tiebs-ktat. ii
Il y a aiiBii ï<g»fà la coqtK. — Le liera porte l'œuf, dans lequel le clergé et la noblesse feuls trempent leurs mouîllelles de pain '.
Qui ne voit là noe manlfealation non équivoque des idées du jour? Pumlaat, it ne fat tenu aucun comple des impatiences poputaires. Les ordre:* privilégiés discouraient gravemenl sur leurs prérogatives, et refu^aienl le vole par léles, ou le dMbUmnt du tiers-étal, ce qui réduisait )a bourgeoisie à l'impaissanee. La vérificalion des pouvoirs n'eut pas lieu on commun. Les députés du tiers déployèrent alors une grande activité, tandis que le clergé et la noblesse passaient, au contraire, la moitié de leurs séances sans délibérer"..Il j eut en outre des interruptiiuis de séances motivées par des eircoDsIances extérieures, el dont on appréciera la valeur. — Le Dauphin, depuis longtemps malade, mourut, le a juin à Meudon. et l'assemblée alla, le s , jeter de l'eau bénite sur son cercueil ; le 1 1 et le 18, une dépulation Mcoropagna le roi pour les processions du Saint-Sacrement, à Nolre-Dairo de Versailles.
Ce dernier fait, iûdiqné comme par digression, nous conduit i en examiner nn autre auquel il donna lieu. Voici ce qui se passa dans l'église Notre- Dame. Le clergé fut placé i droite le long des stalles et des places destinées au roi et A la famille rojale; la noblesse à gauche, dans les places correspondantes ; les commitnrj •*• occupèrent le milieu et des banquettes placées
la tianc» in MaulUur.
wcifion rci communti toi «mplny é« dinl Ici prinicri moi) de VuumblH m larne de Ucr«-4lil.
24 ASSEMBLÊB HATIORALB. (jttill 1789]
en face du maître-autel et derrière le lutrin. Bientôt on vint leur dire qu'il fallait enlever les banquettes afin de lidsser libre passage à la prooession. Ce pauvre tiers eût été contraint à se tenir debout I mais Baillj, son président, u trouva la chose indécente et signifia qu'il ne la souffrirait pas *. j» 11 gagna la partie et en fut puni peu de jours après, car il ne put obtenir, comme les présidents des antres ordres, le libre accès auprès du roi qui, notons-le bien, refusa de recevoir la députation du tiers-état à la mort du Dauphin.
Nous n'avons pas aggloméré ces faits uniquement pour les produire à charge contre la cour ou contre les courtisans. Ce rôle est indigne de l'historien qui doit Taire acception des temps et des lieux, avant de prononcer un jugement sur les personnages. La noblesse et le clergé ne pouvaient soudainement abdiquer leur morgue, leur orgueil, comme on jette un manteau couvert de taches. Seulement , plus de' méni^ement envers le tiers eiilt servi leurs propres intérêts, d'auti^nt plus que la puissance du peuple i^u^mentait de jour en jour. Il y avait d'ailleurs, il faut en convenir, dans toutes ces mystifications gratuites, de quoi aigrir son esprit : — C'étaient des. piqûres d*épingles auxquelles il devait riposter plus lard par des coups d^ pique.
Cependant le tiers se lassi^ de ces humiliations, et craignit de faUlir au mandat qfie les électeurs lui avaient confié. Le 17 juin, il se déclara luimême auemblée naiitmalCf sur la motion de Yabhé SieyeSi^ son héros. Le tiers commençait déjà à être quelque chose.
Dans cette séance le mot décréter est employé pour la première foiB*\ Mirabeau entre dans sa carrière d'orateur par un magnifique discours; il veut qu'on appelle les communes Âsêembléedes représentante du peuple français. — Dupettpi€, dont le nom est couvert de la rauUle dee préjugés. Et U rappelle que les amis de la liberté étaient les rtmontranis en Amériquet iQS pétree en Suisse, les gueux dans les Pays-Bas. Début éclatant» et conforme au surnom d'ouragan qui lui avait été donné par sa famille. Ne perdons paa de vue ce gé^^nt qui domine toute l'assemblée nationale oiji. son influence n'eut, pour ainsi dire, pas de bornes.
Les députés instituèrent un comité du tttfrmlcMiees chargé de veàOer aux approvisionnements de Paris. Le soir même, vers cinq heures, il se fit un grand mouvement aux alentours de rassemblée ; la foule s'y porta. Plusieurs membres de l'ordre du clergé se réunissaient aux communes et donnaient ainsi l'exemple de l'union qui n'avait jamais été plus nécessaire. Le peuple, rassemblé dans la cour, prodigua aux ecclésiastiques sortants les huées ou les bravos, selon qu'ils coopéraient ou non à l'œuvre de réunion.
* Mémoires de Bailly.
" E«9ai sur la révolution, Beaulieu.
(foin 1789) &■ JW DB PAUMB. 9S
Ainsi , l'aneoibiée natkmal» m troutait en nombre inposant, et le leademain elle se rendit à neuf heures du matin dans le lieu ordinaire de ses itaiees. Des for^M framçai$e$ en défeodaâent rentrée. Quelques hérauts tftttMs» -^ revêtus de leurs eottes de Télonrs violet cramoisi et armoriées, de leurs toques nohres et de leurs caduoées, — proclamaient à son de trompe, pur toute la viHe de Versaillm^ une séance royale pour le 83» et la mspeaskm des séances ordinaires jusqu'à nouvel ordre. Les députés mur^ norèrent ; les jeunes, ardents qu'ils étalent, voulaient entrer de vive force dans la salle; d'autres, plus observateurs des formes, demanéaient qu'on allât à Marlj, tenir séance sous les fenêtres du château royul ; d'autres^ plus mtfcopgiastea, qu*on transformât la place d'armes en GhanqHle-iftfs; le plus grand nombns indiquait le Jêu de Fûume par Torgane du docteur Guillotin. Et ce lieu privilégié des passe-temps de Louis XVI fiit téasoin d*un tement solennel par lequel l'Assemblée dédara qu'elle ne se séparerait pas avant d'avoir établi une ComHtutian.
Le jour suivant était un dimanohe, et comme on observait encore fidèlement les dimanches et Mes» il n'y eut point de séance. D'ailleurs le tiersétat voulait une réunion royale ou non royale. Hais im ordre, daté de llarly , que Louis XVI habitait depuis la mort du Dauphin, avait remU la séance solemMdIe au as ; d'atitre part, le comte d*Arlols avait fait retenfar pour son compte la salle du Jeu de Panme. Il fallut que l'assemblée chercbêt un autre local. L'égUse des BécoUets étant trop petite, Saint-Louis servit de reAige aux dentés qui aHalent quérir un gtte ainsi que des mendiants. Là, sous ces voûtes saintes, on répéta les mots /umiUe et fraîemiHy et l'on résolut de continuer les délibérations, après la séance royale, malgré toute espèce de dédsions contraires de la part du gouvernement.
Or, cette séance fut nulle ; elle ressemblait à celle qui avait inauguré les iUals-GénérattX. Le tiers-état tint parole. Lorsqull lui fut enjoint de quitter la salle, il résista^ on sait commeot. De ce jour, les communes l'en^ortèrent. De minorité qu'éUes étaient d'abord, elles devinrent peu à peu majorité, qui imposa sa volonté aux nobles ou aux ecclésiastiques réunis à elles. Le tiers-état formait l'Assemblée nationale.
Elle eut lieu enfin cette nfixtion complète des trois ordres, si désirée, et trop longtemps attendue I Mieua: valait tard que jamaU*. Et ce n'était encore qu'une pacification apparent^ , sur laquelle les hommes sensés ne pouvaient se faire illusion. Quant au peuple, un seutiment double s'empara aussitôt de lui : haine roélée d'orgueil. Ses danses en rond, ses feux de joie, ses illaminations pour un événement aussi important, ne rendaient sa pensée qu'à demi. Il se procurait les petites jouissances du triojnphe, il inventait la dénomination d'amfocrafe, et disait déjà d'un homme « qu'il avait les
* Teitc d'uoe etUmpe.
26 OPINION PUBLIQUE. (julll 178!*)
formée ariêtoeratiquçs ' : » ce qui équivalait, selon lui, à la plus grossière injure.
Chacun des principaux aristocrates reçut même un nom burlesque. Le comte d*Artois, dont la iéle avait été mise à prix, futsurnommé artiioerant; le maréchal de Broglie, ministre de la guerre, ariêtoeroe; Tarcfaevéque de Paris, aristoerossé ; un autre, aristocruehe. Les comédiens du Théâtre-Français parodièrent la chose; ils appelèrent Facteur Uolé aHsIopte, el La Rochelle, -qui toussait toujours, aristocrache.
Une seule phrase suffira pour nous éclairer sur les véritables dispositions de la noblesse. Quarante-sept députés nobles venaient de se réunir à l'Assemblée nationale. A cette nouvelle, un homme de cour s'écria : a je les plains ! voilà quarante-sept familles déshonorées, et auxquelles personne ne voudra s*allier. n
Y a-t-il bonne foi possible avec de pareils sentiments dans le cœur de gens qui se serrent la main ?
La noblesse et le clergé étaient solidaires aux yeux du peuple. Un placard, Lettre des ParUiens, affiché en tous lieux, appela sur eux la réprobation générale. La vertu du duc d'Orléans leur était opposée en exemple.
En ce moment de folle ivresse, l'allégorie devint à la mode pour la manifester. Dans toutes les gravures, un triangle figura les trois ordres : Irinilé politique. La Concorde les rassembla autour du Monarque. Les trois ordres réunis, cela Taisait trois tètes dans un même bonnet, — dans le bonnet du tiers, remarquons-le bien. Il fut prouvé, par les mathématiques, que, IV— XII = XYI; Louis XVI, par conséquent, valait, à lui seul, Ueiiri IV et Louis XII. Le vœa général était accompli ; les trois ordres s'embrassaient en disant : < Via comme j'avions désiré que ça fût. • On voit des cadrans de montre avec Tépée, la crosse et le râteau.
Mais bientôt, le tiers-état fit sentir qu'il avait la préporidéraneey conformément aux prédictions du chansonnier. Les rôles étaient changés. Ce n'était plus la fermière, ni le prolétaire qui portaient le fardeau, c'étaient mainte naut l'abbé et la religieuse, disant :
a J'savais ben qu'j'au rions not'tour. n
A l'heure qu'il est, un harUer rase Vautre^ comme on a coutume de dire, et comme le rappelle une caricature. L'homme qui représente le tiers-état est parraiteroeiit bien assis dans un fauteuil; un noble le rase, et un abbé remplit le rôle de garçon perruquier. A l'heure qu'il est, et répétons-le» puisque les rôles sont changés, ce n'est plus le prolétaire qui, complaisam-
' Almanach de la Révolution â l'année 1789.
Unie ITSOJ OPINION publique. 'IT
menl, porte sur SOD dos Cau^d la coguï. Non; mais TtEuf est posé daiisi uu coquetier. Les trois ordres mangent ensemble , en amis, eu frères. Celte lois, rhommedii liers-élat tient en main tamouillelle la plus forte.
Ce n'est pas tout, et le tiers pense que sur lui repose, en partie, l'aTcnir delaFrance,doalunegravure, mal Taite mais d'idée heureuse, expltquealiégoriquemeot l'élat actuel. Un arbre de liberté élève vers le ciel sa léle majestueuse, les députés du tiers-étal sont perchés sur ses branches, landjii que le cierge et la noblesse font raille eirortspoiir le renverser. D'uncAlé, !a France, demi-morte, invoque l'assistance do Louis XVI et de Necker. — Mes amis, s'écrie-t-elle, ayez pitié de ma situation, il y a longtemps que je suis abandonnée 1 — Sire, dit Nccker, il faut la secourir-, — nous la relëvts rons, répond Louis XVI '.
D'un autre cAIé, on voit le roi assis sur son Cr6ne. Necker est en hce de lui, tenant une balance. Et, lui montrant que Vimp6i pèse plus que Vimpo»i- (ion, le ministre ose dire; — Sire, cela n'est pas juste. — Ty remédierai, repari Louis XVI, avec le temps et vos conseils.
Ecoutez enfin, lecteur, le peuple chanter set litanies nationales. Il demande, il exige des réformes, il exprime set vœux, il s'écrie avec force :
Des suppAls de la chicane , délivrez-nous, seigneur I
De la visite des commis de barrières et des aides, délivrez-nous, seigneur I
Des capitaineries et de^ gardes- chasse, délivrei-nous, seigneur I
De la milice, délivrez-nous, seigneuri
Noble citoyen , protégez-nous ; Vertueux prélat, priez pour nous ;
' Cibind de )t. L«lemilc,ei cinoRi d« li biblJothè<|ue rojilc.
âS PAKTIS ET CLUBS. (juill 1789)
MîDistre du (repas, épargnez*nou8 ; Soldats de la patrie, défendez-nous ; Et nous vous bénirons tous*.
U est facile de concevoir le succès de ces gravures el de ces caricatures. Les curieux qui assiégeaient les boutiques des marchands d'estampes, riaient d*abord de la chose; et puis, par une pente ni^turelle et insensible, la réflexion engendrait le mépris qui, chez le peuple, est frère de la haine. Or, le nombre des curieux devenait considérable, car depuis le commencement du mois de mai, beaucoup d'Anglais voyageaient sur le continent, et habitaient Paris, où les bureaux de change regorgeaient de guinées**. Jamais Y Anglomanie n'avait été plus en usage ; elle faisait concurrence, pour la renommée, au parti des orléanUtes, Le duc d'Orléans, mal vu en cour, et qui avait affecté de marcher avec le tierSf lors de la procession des Elats^^néraux» ne pouvait manquer d'avoir des adeptes, même des admirateurs enthousiastes. Nous verrons, que par Teffet de son caractère inconstant et pusillanime, ce prince eut à souffrir de la fausse position d'un chef de parti, sans profiler des avantages qui en résultent, et que les paroles prêtées plus tard à Mirabeau : « Il ne mérite pas la peine qu'on se donne pour lui o, étaient vraies sous plus d'un rapport.
Revenons maintenant à la politique proprement dite ; occupons-nous de l'Assemblée nalioifale et des clubs.
Tout naturellement, les nuances des opinions des députés yarlaient à l'Infini. Trois grandes divisions s'établirent. Il y eut le côté droit de l'Assemblée, lequel se composait des intolérants, de ceux qui ne voulaient accepter en aucun point la révolution ; le côté gauche, c'est-à-dire les partisans des réformes et des innovations politiques; les impartiaux enfin, autrement appelés le ventre ou les amphibies, qui n'avaient point encore d'idées arrêtées : hommes louches, dont un œil contemplait les splendeurs el les douces béatitudes du temps passé, el dont l'autre œil apercevait déjà dans Fombre le tableau des choses qui allaient être faites. Ces dénominations furent d'abord purement statistiques, selon la position des députés par rapport au président. Elles commencèrent à être employées quelques séances après l'ouverture des Etats-Généraux.
Autour de cette planète gouvernementale gravitaient un bon nombre de satellites. C'étaient, en premier lieu, les clubs dont l'apparition en France a été indiquée plus haut; les clubs, écoles mutuelles de politique, el parmi lesquels ressortaient celui des Américains, puristes libéraux, fondé en 1785 $ celui de Bretagne, précurseur des jacoMn^, et d'autres sociétés formées par les amis éprouvés de la famille royale, désignés sous le nom ironique de
* Cet liUDîes sont lirées d'une série de dessins pelrioiiqucs. ** Baron de Beienval.
(joillet 1789) ACTBS D'INSVBBSCTION. 29
*. Tousces clubs, plus ou moins nombreux ou importanls , corn- ■ençaient déjà à se déclarer parfois en permanence, et à se préoccuper du fd«l ie la patrie, **
Nourri des principes qui y étaient enseig^s, le peuple semblait posséder BD sens de plus que par le passé, la politique. Il lisait avidement les séances de l'Assemblée nationale. L'habitant des campagnes quittait sa charme afin d^interroger les courriers, les commis-marchands, les voyageun. Certainement la révolution était accomplie dans les esprits ; il ne s'agissaii plus que d'être logique avec elle, car la logique est la loi des œuvres politiques. Un champ vaste avait été ouvert aux espérances du liei»élat| et il ne fallait pas revenir sur des concessions accordées. Mais on ne voulut pas y prendre garde ; on répondit aux exigences par des obstinalioiis j aux idées libérales par des coups-d'état ; aux besoins de fraterniser par des rancunes. Pour preuve, rappelons les manifestes des ordres privi* légîés, et l'emploi fréquent de la force armée contre le peuple.
Cependant, le 30 juin, un commissionnaire entra précipitamment dans le café deFoy, et remit aux habitués de l'établissement une lettre d'avis. Des §êrie$ françaUêi^ emprisonnés à TAbbaye pour cause dUnsubordination, devaient être transférés la nuit à Bicétre. La nouvelle était de nature à intéresser les motionnaires du Palais-Boyal. Un d'entre eux donna lecture de cette lettre, publiquement, au milieu du jardin. Mille individus environ eoonireat à l'Abbaye pour mettre les prisonniers en liberté. Ceux-ci furent iwrfés en triomphe, soupèrent dans le jardin aux frais de leurs libérateurs, et couchèrent dans la salle du théâire des Variétéê ***. Le lendemain on leur doona des logements à Vhôtel de Genève. Des paniers, suspendus aux fenêtres a? ec des rubans, étaient destinés à recevoir les offrandes des passants. Une éépotation demanda la grâce des gardes françaises au roi, et se rendit à l'Assemblée nationale. Chose remarquable I Des hommes sans mission politique aucune franchirent le seuil d'une assemblée parlementaire, et sollidttoent sa médiation auprès du roi. Les députés prirent cette demande en considération après quelques murmures et promettant d'implorer la clémence de Louis XVI. Faiblesse fatale I Dans la suite , ces conflits devinrent fréquents; l'assemblée se laissa souvent entraîner par des citoyens du dehors, ayant un pied dans le sanctuaire légal, et l'autre pied encore sur le pavé de la place publique.
Cet acte d'insubordination, protégé par les motionnaires, fut comme le signal d'une commotion générale qui éclata dans le commencement de juilleL Le S, un espion de la police fut massacré ; le 9« deux officiers de hus-
* Âimunaek de la BévolutUm.
" Bé9oUulom de France ^u Beaulieu.
"' Âojoard'faoi le Théatm-Françaifl.
50 DISGRACE DE IfECKER. (juillet 178H)
sards se présenlèrent au Palais-Royal ; on leur barra le passage; ils insisté* renl et tirèrent leursabre, au grand mécontent enient de la foule. D'autre part, les ouvriers de Montmartre, exaspérés par la vue des troupes qui environnaient Paris, arrachèrent de prison un détenu etsc transportèrent au Palais- Royal entre onze beui^es et midi. Ils avaient un drapeau sur lequel on lisait ces mots : Vive le Tien ! Le 10, un fait plus grave encore se passa ; les canonniers des Invalides quittèrent leur poste et vinrent au Palais-Royal danser avec les poissardes. Ils se disaient du tiers-état aussi *, Quel foyer que le Palais-Royal ! C'est là que s'organisèrent les insurrections sous l'Assemblée nationale. Pendant la révolution, le lecteur s'en convaincra à mesure qu'il avancera dans cet ouvrage, il y a eu, à différentes époques, des lieux consacrés pour les mouvements populaires.
Juillet, le mois des révolutions, s'annonce sous de fâcheux auspices. Les régiments qui emplissent Versa'fHe^ Sèvres et Saint-Cloud, motivent des craintes à Paris. Tous les visages sont inquiets et sombres. Mirabeau demande le renvoi des troupes, tin seul nom est cité partout, celui de Necker, le sauveur de la France, qui a refusé d'accompagner Louis XYI à la séance royale, et qui ne veut pas laisser transférer l'assemblée dans une ville de province, à Noyon ou à Soissons.
Alors la cour se tenait sur la défensive, elle était en opposition avec M. Necker, tellement que le 11 il reçut Tordre de donner sa démission et de partir mystérieusement. Le moment était mal choisi.
Sa disgrâce fut bientôt connue â Paris, mais on n'en parla d'abord qif avec beaucoup de circonspection. Le 14, â midi, on savait que MM. de Montroorin, Saint-Priestetdela Luzerne parlaient aussi. Necker quittant les finances, cela faisait penser que tout était perdu ; aussi les agents de change délibérèrent sur les suites de cet événement, et sur les atteintes qu'il pouvait porter au commerce; ils décidèrent que la Bourse serait fermée le lendemain. La consternation et l'agitation régnaient. Des bandes d'individus armés incendièrent la barrière de la Chaussée-d'Antln. Trône vacant, voilà ce que l'on avait affiché dans Paris, avec cette phrase : « O duc d*Orléans, digne descendant de Henri IV, paraissez, mettez-vous â la tète de vingt mille hommes qui vous attendent ** I n
Le Palais-Royal aussi protesta contre ce coup d*état. Malgré les affiches que l'autorité avait fait placer pendant la nuit, et qui invitaient les citoyens â rester chez eux, une foule de motionnaires se rassembla dans Je jardin, pérorant et manifestant son opinion par des cris et par des gestes. Camille Desmoulins, jeune avocat et ami de Maximillen Robespierre, membre de l'Assemblée nationale, était le plus animé. Il monta sur une table, et déc!ara
* Courrier de Paris, patsim.
** Appel au peuple, par Ix>ui9 XVI.
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diLÛtiùutdeM'^FeuilUtti^
(juillet 1789) AVFAIRE WJ POKT-TOURlf ANT. Sf
fM le renvoi de M. Neeker étail une • Sain(-Barlbélemy des patriotes, » que les troupes du maréchal de Broglle allaient éfprger tout Paris, et 4|u*it ùUait prévenir leurs attaques en s'arniant bien vite. En disant ces mots, il noatrait deux pistolets qu'il tenait A la main. C'est Camille Desnioulins qui consacra ee jour-là l'usage de la cocarde. Les feuilles d*arbres fbreut attachées aux boutonnières, et une femme distribua ffralis aux amis une demi* MM de rutMin vert,
Il semblait que les paroles de ce jeune homme fussent de véritables ora« clés. Il conseilla de fermer les speclacles; et aussitôt le peuple courut à rOpéra, exigea relâche , et l'obtint. Les spectateurs sortirent du théâtre, et défilèrent entre deux Jiaies de citoyens. II était quatre heures un quart.
Aossitôt après, les agitateurs se rendirent chez le fameux Curtius» marchand de figures de cire fort en vogue, prirent les bustes de Neeker et du due d'Orléans» les couvrirent de crêpes, et les portèrent en triomphe. Des tam* IxNirs précédaient la marche, qui s*exécuta dans tout Paris, aux cris de eht^tau bas I vive Neeker l vive le due d'Oriéans ! • -
Grossi par les adjonctions successives des passants qui s'y mêlaient, et ac^ compagne d*uoe foule de curieux , le cortège parcourut, sans encombres , les roes Saint-Martin et Saint-Denis, de la Féronnerie et Saint-fionoré , josqn'â la place Vendôme. Là 11 fut assailli et chargé par un détachement de dragons du Royal- Allemand , qui brisa le buste de Neeker. Qudques personnes , notamment un soldai des Gardes- Françaises, furent blessés. Un combat s'engagea , et les Gardes-Françaises firent feu sur les assaillants , à la hauteur de la place Louis XV. C'est alors que le prince Larabesc, à la télé de son régiment, repoussa les curieux jusque dans les Tuileries.
L'aliairedu Pont-Tournant (on rappela ainsi) eut deux résultats immenses t elle exaspéra la multitude, elle attacha les Gardes-Françaises â la casse de la révolution. Le prince deLambesc fut en butte aux accusations les plus violentes, et dont on n'a jamais su au juste le degré de véracité. On ne rappela plus que Néron-Lambesc. Pour le peuple, il se vengea le soir même, si cela peut être dit se venger, en dévastant le couvent de Saint-Lasare, sous le prétexte que des grains y étaient renfermés ; il incendia de plus presque tontes les barrières. Puis , la nuit , des patrouilles veillèrent dans • la capitale, précédées ûe porte- falote . Hommes et femmes les formaient, et é:aient armés de piques de fer, de lances , de faulx, de poignards, de bâtons et de quelques fusils et pistolets. La plupart étaient gens à sinistres figures : des malveillants se glissaient parmi les insurgés. On cite cependant des exemples de probité plébéienne. Un homme en chemise, sans bas , sans souliers , monta la garde à la porte de la grande salle de rH6tel-de-Ville, et quelques voleurs furent pendus.
Le lendemain, la rumeur continua, mats avec un peu moins de désordre.
3s ffuiT DU 13. (juillet 1789)
Les insurgés possédaieat les canons des Gardes-Françaises et les drapeaux de la ville. Ils avaient pUlé les armuriers et le Garde-Meuble; ils avaient délivré tous les prisonniers de la Force, à l'exception des criminels. La plaee de Grève était pleine de citoyens armés gui se donnaient le nom de $ol4at$ de la patrie y concurremment avec les 6rav«# Garde$^FrançaiBe$,Vresqae toutes les paroisses sonnèrent le tocsin. A deux heures de raprès-midi, la milice citoyenne fut rétablie, et seize corps-de-garde furent constituée pour elle dans Paris. L'enthousiasme échauffait les esprits ; les dercs du Palais et du ChAtelet offrirent leurs services. De tous côtés on entendit prononcer le nom de vol<mtaire$. Volontaires du Palais-Royal, des Tuileries, de la Bazoche *» de l'Arquebuse.
Soudainement, la cocarde verte, que Ton s^aperçut être la couleur de la livrée du comte d' Art<^, est remplacée par la cocarde rouge et bleue, conforme aux couleurs de l'Hôtel-de-Ville. Chacun la porte ; ôMmereadine ** de signes patriotiques forcent, pour ainsi dire, les passants, à acheta leur marchandise. Le héros d'Amérique, le marquis de Lalayette» est déjà populaire. Son buste, envoyé par les Etat-Unis, est placé dans la salle de l'Hôtelde«Ville, et ombragé par les drapeaux de la nation. Les dtoyens resserrent les nœuds qui les unissent , car des brnlts de conspirations se sont ré-* pandiis,car Us craignent que Paris ne soit bloqué par les troupes qui renvironnent
Dès que le crépuscule est tombé, on illumine, par mesure de sûreté, pour éviter les surprises , et les cloches avertissent du moment où il fout éteindre on allumer les laminons. Quelques décharges d'artillerie, souvent répétées, tiennent Paris en alerte continuelle.!A tous les coins de rue sont pratiquées des tranchées» s'élèvent des barricades; les femmes ont placé des meubles et despavés sur leurs fenêtres **\ Au Palais»Royal, les notionnaires se désemparent pas de la nuit. Le Jar^n et les cafés sont pleins de causeurs po* litlques , lesquels colportent une liste de proscription imprimée , et dont quelques exemplaires ont été envoyés aux proscrits eux-mêmes.
Enfin , le Jour pariât; nous sommes au 14 Juillet, d'étwnelle mémoire. Paris a conservé son aspect guerrier. Dès le matin tout s'ébranle : le/au*bourg Saint- Antoine, et le fauèourg Saini-Mareeau, sont descendus vers le centre de la ville. Les électeurs sont assemblés.
Voyez où nous a conduit le renv<^ de Necker, et réfléchisses à ceci , que la nouvelle en M, connue le dimandie, c'est-à-dire, un Jour où le peuple est hors des ateliers, des boutiques, des écoles, des administrations. En vé-
* Le bauillon de la Baioehe n'a |iai eu plos d'nne année d'exiitence. '* Nom TQlgaire dont on appelait alori les petits marchands à éTeniaire. ••• Voir le Moniteur,
rjuilICl 1789) JOURlfÉE DU ii. 35
rîtéJesgooTernemcnls devraient toujours consulter ralmanach avant de risguer leurs coups d'état. Si nous suivions le système de Voltaire en histoire, nous affirmerions que cette circonstance a purement et simplement amené la journée du 14 juillet. Toujours est-il qu'elle y a contribué. Un beau dimanche est favorable pour Tinsurrection. Le désœuvrement enfante parfois les héros politiques, que le soleil fait éclore.
L'insurrection ! dans quel endroit devait-elle naître, ailleurs qu au Palais- Royal ? Les motionnaires poussèrent un cri d'alarmes : aux Invalides ! — cri qae d'autres répétèrent, et auquel tous obéirent. On courut donc aux In- Talides pour avoir des armes. Dès ce moment, le curé de Saint-Ètienne-du- MoDt entra dans sa carrière patriotique. Revêtu de ses habits pontificaux , ilse mit à la tète de ses paroissiens, elles conduisit lui-même vers le lieu désigné. Plusieurs compagnies de gardes-françaises, les sapeurs-pompiers, et les volontaires de la Bazoche, s'y rendirent aussi.
La matinée avait été sombre ; à midi, le ciel se découvre ; un splendide soleil échauffe Paris, et va, dit le poëte, brûler la Bastille.
Alors, cette foule armée change de direction, et se répand à flots pressés dans la rue Saint-Antoine, au bout de laquelle s'élève la sombre forteresse. Les insurgés Fattaquent, et le siège dure à peine quelques heures, et la voilà bientôt au pouvoir des assaillants. La Bastille est prise ! Mots qui se répètent dans toutes les bouches, éveillent dans le cœur du peuple une joie de vengeance satisfaite ! C'est le premier triomphe I La France goûte , grâce à ces vainqueurs, l'heure première de la liberté I
Hais plusieurs taches de sang ont souillé cette journée* Delaunay, gouverneur de la Bastille, Flesselles, prévôt des marchands, et quelques autres Wnt mis à mort. Le jugement de ces hommes, si toutefois il y eut jugement, commença la série des précipitations populaires, où les citoyens écoutèrent plus leur passion que leur conscience. Eux aussi pensaient donc qu'il y avait deux sortes de justice : une justice civile, éclairée, impartiale, digne; une justice politique , sans formes , à bref délai» implacable et passionnée? Ils appliquaient déjà le Causa facit rem dissimilem , de Juvénal : « pour la sainte cause de la liberté, tous les moyens devenaient excusables, tous les meurtres permis, parce qu'ils étaient essentiels; et puis , Delaunay, Fiesselles, etc., avaient commis le crime de lêze-riwlution. » — Représailles contre les règnes de Louis XIV et de Louis XV, — Vengeances que l'ignorance seule du peuple rend moins horribles.
Au coin de la rue de la Vannerie et de la place de Grève se trouvait une boutique d'épicier avec une lanterne devant. Cette lanterne, à l'aide de laquelle plusieurs meurtres avaient été consommés, acquit de ce jour
une affreuse célébrité; elle donna naissance à l'expression lanterner,
accrocher au réverbère, et au Journal de la Lanterne^ dont le Tougueux
Camille-Desmoulins s'institua procureur-géniraL
3i DIAPBAO TBICOLOBB. rjuillet 1T89)
Détournons notre atlention de ces choses profondément triftes. La prise de la Bastille est une date fameuse autour de laquelle nous devons grouper les circonstances qui l'ont accompagnée, et les résultats qu'elle a amenés.
La cocarde nationale subit encore une nouvelle transformation. Verte, elle avait Aguré la livréed' Artois; rouge et bleue, elle s'accordait avec la livrée duducd'Orléans. Funeste rapprochement, d'après les bruits qui couraient sur l'ambition de ce prince. Lafayette, ainsi qu'il ledit lui-même , s'en aperçut et proposa au comité des électeurs de nationaliser la couleur blanche '. De là l'origine du drapeau tricolore. Bien vile on donna aux trois couleurs un sens allégorique, mystérieux. Le Uni , disait-on , indiquait la justice, la loyauté, la beauté, et la bonne réputation. Le rougt voulait dire Taillance, hardiesse, générosité. Le blanc représentait l'espérance, la pureté, l'innocence, et la charité **. Uais le changement de la cocarde u'empécba pas ceux qui en voulaient au duc d'Orléans de l'appeler friiKc tricolorr. surnom qui lui resta long^lemps.
Doue, le drapeau aux trois couleurs flottait sur les murs de la Bastille. Avoir réduit une prison si détestée, c'était, surtout au point de vue politique, un fait immense. Le retentissement pu fut immense aussi.
D'abord, tes tainqueurt 4e la Baitilie furent promenés en triomphe dans Paris; on fit pour euxdescoIleclesiuD particulier donna à lui seul trente louis. Ensuite, un corps de citoyens se voua momentanément à sa défense, BOUS le nom de volonlairei de la BaitiUe.
Bientôt sa démolition fut décidée : des crieurs l'annoncèrent partout.
Ici nous tracerons succinctement l'hù(oir« de la dAnoIilton de la BattHU , dirigée par un homme curieux à étudier.
A l'assaut de la forteresse s'était fait remarquer en première ligne, après lesHullin, les Ëlic, lesArné, les Toumay, l'intrépide N. Palloy, arcbilecle-
' HémairM lia LiCaT«U«, puWiëiparu limillB pea àt teoipi aprfa « *' Eiplicilinn populiire du lonpi IHIe qu'élis eil lrapr<nite dan* un
ijaillet 178») l'arcbitectk pallov. 3S
entrepreneur de son élat. C'est à lui que le peuple confia la démolition du ftpaire de la tyrannie : gloire insigne qui lui tourna la télé et influa sur toute sa destinée. Palloy s'acquitta de sa tâche comme d*un sacerdoce. Palloy, c'est la Bastille faite homme. Bien que les historiens l'aient à peine nommé, il occupe une place assez remarquable dans la révolution. Il remplit un des rôles comiques du drame, il représente le côlé niaisement enthousiaste de répoque, il est le type de l'entrain révolutionnaire.
Pour démolir la Bastille, cet homme négligea ses propres travaux, et employa tous ses ouvriers à l'accomplissement de la grande œuvre, qui, par là, devint très coûteuse. Elle commença le lendemain de la prise , et dura jusqu'au 21 mai 1790, c'est-à-dire prés d'une année. Palloy fit établir des cartes particulières pour les inspecteurs des démolitions : elles étaient bleues. Il y en eut de blanches pour les enlreprenetir«; d'autres enfin, rouges, pour les employés. Ce qui formait un assemblage tricolore, et qui prouvait combien le mattre-chef éiali patriote. Il avait peint aux trois couleurs son carnet de dépenses, et avait placé dessus une cocarde nationale pour devise. Il donnait aussi de magnifiques certificats de bonnes vie et mœurs sur parchemin.
La démolition achevée, il garda avec soin les chaînes* la serrurerie, et les pierres de la Bastille. Il purifia les chaînes par le feu « et fit Trapper av.ec pour quatre mille deux cenis livres de médailles de fer , par Ferrandines, et d'autres en cuivre et en plomb , par Moisson. Quant aux pierres , il en rassembla une collection dans son chantier de la me des Fossés-Saint- Bemard, et il en fit des distributions pendant plusieurs années. Avec des pierres provenant des démolitions de la Bastille , il fabriqua des bornesfrontiéreSy qui devaient être placées «c aux extrémités du territoire de la liberté j» ; ou bien encore des bustes de J.-J. Bousseau et de Mirabeau» sculptés en relief, et quatre-vingt-trois petits modèles de Bastille , ofTerU par lui et par ses apôtres* aux quatre-vingt-trois départements de la France, enfin, des plans de cette prison, sous verre, encadrés, qu'il envoya à tous les districts, aux t!es et aux colonies, aux cantons, aux communes rurales , aux sections, etc. — Les autres matériaux ont servi à construire une plate-forme et une batterie au Pont-Neuf.
Palloy se créa ainsi une spécialité ; il se fit un sceau patriotique; il changea l'écusson de sa voiture, et y plaça une prise de la Bastille , avec cette légende : ex unitate libertas, de Funion natt la liberté. Il voulut faire jeter un pont de la liberté; ce fut lui encore qui, plus tard, proposa d'élever une colonne delà liberté sur l'emplacement de la défunte Bastille, et de planter un jardin de la liberté en face du Jardin des Plantes. Mais,
* Lui-mêine il leur mît composé des û'ucourt par faîiemenl propres à la circonstance.
3B l'aicbitecte pàllot. (juillet ItSv)
hélas ! son seul véritable ouvrage d'architecture est toujours resté à l'élal de projet. Tel était le 'plan de la colonne qu'il avait rêvée.
Nous Buivrons Palloy dans sa caniére ; nous le verrons tour-A-toi r rimeur patriotique, eitoytn actif, homme public, soldat, moUonnaire , enfin prisonnieràcausede prétendues dilapidations. Nous le représenterons participant aux fêtes et aux cérémonies populaires. A chacune d'elles, il plaçait sur sa porte son transparent fait avec les fourneaux de la Bastille, et sur lequel était écrit en découpures* :
KÉVXU. DB LA UBBRTÉ I
Revenons au récit des jours qui suivirent le M juillet.
' Pilloj Bil mori k Scuai-Penlhiètra, qn< tal Maieni la ihilire de i»i eiploili, le la Janticr IBM. NoDi l'atona conon penonnalleneai, cl noni iToni Jalé on regard allenlit aur le* nnaacriii al papier* qu'il t. Iiinéi.
(juillet I78>) TISITBS A LA BAtTILLB. 37
La Bastille rappelait d'odieux souvenirs. A plusieurs reprises le peupla en visila les cachots ou les souterrains. Mille Tables s'élaieot accréditera louchanl l'état dans lequel on les avait trouvés. Voici, à cet égard, la vérité, telle qu'elle ressort des faits. Les appartements n'étaient plus que peu oapmnt décorés ; le gouverneur avait hâlé le déméoagenieiit des meubles précieux, plusieurs joura avant la prise. Sept prisonniers se trouvaient dans les cachots, et furent promenés en triomphe dans la capitale, ainsi que les vainqueurs de la Bastille*, qui ne tardèrent pas à adopter un costume particulier.
On j découvrit en outre tes objets qui avaient servi à l'évasion de La. Iode " ; on les porla à l'Hôtel-de- Ville, avec les différentes cleb de la forteresse, et avec le tableau de laint-Piem-aux-Lient, miraculeusement sou strail aux outrages des assaillants. Tous les instruments de l'esclavage y étaient peints comme accessoires.
L'horloge aussi fut brisée : elle représentait deux esclaves courbés Gons ■e poids de leurs chaînes.
* V«r Botta deMia iatitnlé VBaiTe premitre dt la Uteril, lequel e«i indiqué plut btul. " H. Miurin Mt aujourd'hui pMKHcur <1« eti curicui manameDli.
38 ASPECT DE PABIS. (jUÎUel 1789^
La prise de la Bastille, ironiqaeroent appelée la prûe de Poj(#«moti par les partisans du côté droit, causa un bruit énorme en France, et même dans toute FEurope. A Londres comme à Paris, les théâtres jouèrent la Prise de la Bastille; Funiversité de Cambridge la donna en sujet de prix littéraire; Alfieri la chanta dans une ode sublime.
Paris ne se reposa pas après sa victoire, dont il voulait conserver tous les avantages. Les gardes nationaux parcouraient les rues : c'étaient les citoyens-soldats. Les troupes qui avaient fraternisé, entr'autres les gardesfrançaises, reçurent le nom de soldats-citoyens. Jamais il n'y avait eu plus de fermentation au Palais-Royal. On y élisait des députés. Bien plus, les motionnaires destituaient certaines gens en place , et faisaient des nominations. Ils se rendirent incontinent à Fhôtel-général des postes , afin de prendre des mesures pour Finviolabilité du secret des lettres^. Leur avis était d*abord d'aller délivrer les quatre nations enchainées aux pieds de Louis XVI, mais ils se contentèrent de se rendre procession'nellement à la statue de Henri IV ; de se prosterner devant ; de la couronner ; de Fentourer de festons, et de décorer le père du peuple, en lui mettant au chapeau la cocarde nationale.
Un poète, Michel Cubières, compare ainsi le Paris présent au Paris d'au- Irefois. Mauvais vers de poète, bons vers d'historien :
Mais les yeux éblouis de Féclat des beaux-arts, Qui vont accumulant merveille sur merveille, Vous n'aviez, en ces lieux, admiré les Césars ' Que sur la scène de Corneille.
Maintenant les Césars courent les rues apparemment. Les clers de notaire vont en uniforme à leur étude. Aujourd'hui, ajoute le poëte :
Le front paré d'une cocarde.
Chargés d'une giberne et d'un grand havresac,
Les procureurs montent la garde, ^ Et leurs clercs couchent au bivouac.
Messieurs les avocats, dont le rare génie
Par leurs clients est à bon droit vanté, Défendent à leur tour, d'une voix aguerrie,
Le grand procès de la patrie
Et celui de la liberté **.
' Cet abus, irès-rréquent touf le règne de Louit XV, reparut pendant U réfolution. Nous le dénoncerons en aon lieu.
*' Voyage à la Bastille, par Michel Cubièrvi.
(juillet 1789) HOMMES du U juillet. iO
Dans toitt les cercles, au café , au club , chacun vanta Tintrépidité des hommes du U juillet. Il se divisaient en deux classes : les gardes-françaises, et les vaiitqueurê de la Bastille proprement dits. Les premiers , qui avaieut embrassé la cause de Tinsurrection, reçurent dans la suite une récompense nationale. Sur une motion du district du sépulcre, il leur fut donné une dé« eoration en bronze d'abord, et plus tard en or.
Le vers latin qu*on y a gravé, ignorant ne datos ne quisquam sertiat enses, est extrait de la Fharsale de Lucain, Cette décoration était suspendue à leur boutonnière par un ruban tricolore.
Plus de considération encore pour les vainqueurs qui sortaient des rangs da peuple. lisse formèrent en association et assistèrent en grand costume, comme nous le Terrons, à toutes les fêles civiques, portant sur la poitrine nne couronne murale.
1/assembée nationale s'occupa souvent de leur sorl.
tO BÉSDLTATS POLITIQUES. guiUet ITSV]
lia avaiept leur cachet coinmua en cuivre, représentant la Bastille *.
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Le 14 juillet peut être considéré sous deux points de vue. Après lui, la force populaire s'accrut incessamment, et la politique devint une lutte active entre les idées démocratiques elles principes de la royauté. Il donna la vie à la garde nationale, c'est-à-dire qu'il arma les niasses. Le jeu de Paume avait commencé la Révolution en rabat ; le il juillet la revêtit de riiabit guerrier.
Au point de vue des modes et des mœurs, le 14 juillet eut un résultat incalculable. Le chapitre suivant, qui nousconduira jusqu'aux Journées des S et6octobre, est surtout consacré à des détails curieux sur les modes, sur les mœurs, et sur une foule de £nits relalifs à la noblesse. IVous sommes parvenus à une époque où les événements se précipitent, où la narration devient plus dramatique, et où toutes les persouoes acquièrent de l'importance.
* O cicbci, it molilA plui grind qua la dcMiD, ippirLieni à H. Uinrin , à L'obli(«Dcc