LA MAIN DROITE ET LA MAIN GAUCHE IID
Tourner la droite vers une personne ou une chose constituait chez les anciens Indiens un témoignage de respect, tandis que présenter la gauche indiquait un mépris hostile '.
Les Gaulois adoraient les dieux en tournant vers la droite. De nos jours, la prestation de serment se fait en levant la main droite; on présente la main droite à un ami, la gauche à un indifférent. C'est la droite qui accueille, qui offre l'aumône; c'est la gauche qui repousse et qui jette la malédiction.
Navrés du triste rôle auquel tous les peuples, d'un commun accord, avaient condamné la main gauche, de généreux orthopédistes sociaux rêvèrent sa réhabilitation et proposèrent divers plans d'éducation manuelle qui, d'après eux, devaient élever les deux mains au même niveau égalitaire. Leurs efforts n'aboutirent qu'à transformer leurs adeptes en ampharistcres, c'est-à-dire en gauchers des deux mains.
Pour vérifier si le rêve de ces éducateurs n'est point une utopie, il faut examiner le domaine de l'art où la main humaine accomplit sa plus haute mission, en traduisant la pensée du cerveau et les émotions du cœur. Or, c'est de sa dextre que V. Hugo écrivait ses vers immortels, pendant que sa senestre supportait le front puissant d'où les
» Pictet. (Loc, cit.) III (p. 228).
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rythmes jaillissaient. Le seul écrivain passant pour ambidextre est Alexandre Dumas père, que la caricature nous représente confectionnant, des deux mains à la fois, ses romans innombrables.
C'est également l'ébauchoir et le pinceau à la dextre que David d'Angers et Delacroix ont enfanté le CJimit du Départ et la Barque du Dante. On cite pourtant une exception; le peintre Ducornet, manchot des deux bras, peignait avec le pied, mais seulement avec le pied droit.
Un jour, à Vienne, à la fin d'une audition triomphale de Rome'o et Juliette, un homme bouleverse toute l'assemblée pour arriver jusqu'à Berlioz.
— Ah ! je vous en conjure, dit ce personnage, souffrez que je presse la noble main qui a écrit ce sublime ouvrage.
En même temps il s'empare de la main gauche de l'artiste,
— Monsieur, dit Berlioz en riant, ce n'est pas celle-là.
L'étranger prend sans rancune la main droite du compositeur, la serre avec force et s'écrie : « Ah ! vous êtes bien Français ! Il faut que vous vous moquiez même de ceux qui vous aiment. »
Ce n'est que chez les musiciens instrumentistes que l'on rencontre de véritables ambidextres, c'està-dire également adroits des deux mains. Encore, si l'on en croit le proverbe chinois comparant les
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musiciens aux champignons : Pour tin bon, mille mauvais!... Pour un Thalberg, combien de pianistes dont la main gauche ne se doute guère du travail de sa sœur!
Malgré toute l'habileté dépensée par les instrumentistes dans leur exécution musicale, on sent encore dans les attributions de leur main droite la trace indélébile de sa supériorité originelle.
Quand le jeu instrumental n'exige que l'emploi d'une main, c'est toujours la droite qui fonctionne. Dans les instruments de percussion, c'est elle qui tient le percussoir; dans les instruments de cuivre, c'est à elle qu'est dévolue la manœuvre des pistons et de la coulisse. Chez les joueurs d'orguette portative, la main droite touchait le clavier pendant que la gauche faisait mouvoir le soufflet.
Lorsque les deux mains ont chacune à remplir une fonction distincte, c'est toujours à la droite que le r3'thme confie son rôle prédominant. Chez les joueurs de l3Te de l'antiquité, c'est la droite qui maniait le piectre. Chez nos tambourinaires du midi, la droite marque le rythme sur le tambourin, accompagnant le chant du galoubet doigté par la main gauche. De même, la droite des joueurs de vielle marque le rythme par les saccades qu'elle imprime à la manivelle, pendant que la main gauche manœuvre les touches du clavier. Enfin, chez tous les joueurs d'instruments à archet, c'est encore à la dextre qu'est imposée la tâche de mesurer ryth-
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miquement par les coups d'archet, les sons éclos sous les doigts de la senestre.
La flûte traversière se joue à droite '. Particularité curieuse , les flûtistes de l'antiquité étaient gauchers. Ainsi, dans une paire de tibiœ impares ou flûtes inégales, la plus longue, nommée tibia dextra, parce qu'elle était tenue par la main droite, produisait les notes graves de la basse; tandis que la plus courte, nommée tibia sinisfra, tenue par la main gauche, servait à jouer les notes aiguës du chant. C'est pourquoi Hérodote appelle la première la flûte mâle (aulos andréios) et la deuxième \2l flûte féminine (aulos gunaïkéios). Si l'on s'en rapporte au poème figuré de Porphyre Optacien, qui vivait au IV^ siècle, les joueurs Morgue hydraulique étaient gauchers, c'est-à-dire avaient les gros tuyaux à leur droite et les petits à leur gauche.
Heureusement pour les progrès de l'art instrumental, les musiciens modernes n'ont point épousé les idées des anciens; ils font planer la main mâle dans les hautes régions du clavier, condamnant ainsi la main féminine à errer dans les abîmes de
1 Villoteau dit que les Arabes de l'Egypte ont coutume, contrairement à l'usage des musiciens europe'ens, de boucher les trous supérieurs de leurs instruments à ouvertures latérales, delà main droite et les trous inférieurs de la main gauche. La position inférieure de la main droite de nos clarinettistes et de nos bassonistes s'explique naturellement par le poids de leurs instruments qui est beaucoup plus considérable que celui des instriiments arabes.